MERCY A JOSEPH II
Paris, 3o septembre ijSS. — Les très gracieux ordres de V. M. 1., datés du 9 septembre , m'ont été remis le 22 au soir par le gardenoble qui en était porteur. Le lendemain matin je me rendis à l'au-
t rompait si Elle comptait trouver dans ces circonstances un allié cordial et fidèle dans l'Empereur.
Le 3Ù août(v. st.), le vice-chancelier de Russie, le comte d'Oslermann, écrivait cette lettre au prince Galitzin , qui en laissa copie au prince de Kaunilz : «M. d'Adhémar, après avoir commencé par mettre en avant le tableau des avantages qui naissent de la paix et des inconvénients d'un renouvellement de guerre, a cherché de faire sentir à M. Fox qu'il ne convenait pas aux intérêts de l'Angleterre de consentir aux vues d'agrandissement de la Russie, ni de voir avec indifférence passer sous les lois de S. M. I. les provinces de l'Orient qu'EUe était dans l'intention de s'approprier. Après avoir épuisé sur ce sujet tous les raisonnements qu'il a cru les plus propres à porter coup, il a tâché d'ébranler l'opinion de W. Fox, en mettant sous ses yeux avec
beaucoup d'adresse la conduite de la Russie pendant le cours de sa dernière guerre envers l'Angleterre, en lui faisant voir qu'elle n'était pas d'une nature à se concilier l'amitié delà Grande-Bretagne, ni de mériter dans ce moment que S. M. Britannique embrassât avec chaleur ses intérêts. Il a appuyé fort longtemps sur ce dernier point et n'a rien épargné de ce qui pourrait opérer un changement dans le sentiment de M. Fox.n
Eu communiquant ces renseignements au comte de Mercy, le prince de Kauaitz ajoutait que M. de Vergennes devait être revenu de ses illusions sur la possibilité de faire adopter ses vues au cabinet de Saint- James et être maintenant convaincu qu'il dépendait de la Russie de se lier étroitement avec l'Angleterre. (Dépèche d'office du prince de Kaunitz au comte de Mercy du 28 septembre 1783.)
dience de la Reine, et après quelques détails préalables sur les circonstances du moment, je Lui présentai la lettre qui Lui était adressée. Elle l'ouvrit sur-le-champ, et, m'en remettant ensuite la première feuille, Elle me dit : Cette lettre est parfaite en tout point. Sans témoigner rien savoir de son contenu, je parcourus cette première feuille pendant que la Reine lisait la seconde , qu'Elle me donna également. Gomme d'un premier mouvement, j'observai qu'il pourrait être très utile que le Roi eût connaissance de cette lettre. La Reine me répondit que dans l'instant il Lui était venu la même idée, et cela d'autant plus que la lettre susdite était remplie de franchise, de noblesse, et que V. M. paraissait plus occupée des vraies convenances de la France, que des siennes propres. Ce sont les termes de la Reine, et, en les exposant très humblement, je crois ne pouvoir mieux obéir à l'ordre que me donne V. M. de Lui rendre compte de l'impression qu'a éprouvée son auguste sœur. Dès ce moment, la Reine se décida à lire la lettre en question au Roi, sans toutefois la Lui donner entre les mains, ni sans rendre le comte de Vergennes participant à cette confidence , idée que je tâchai d'écarter lorsque je m'aperçus qu'elle était venue à la Reine. Cette auguste princesse s'est proposé de marquer Elle-même à V. M. ce qu'Elle aura aperçu de l'effet produit par la lecture susdite '^'. Au mo-
('' La lettre de Marie-Antoinette à Joseph II du 29 septembre 1788 a été publiée par M. d'Arneth dans le Recueil cité plus haut. Nous en reproduisons seulement les passages où la Reine parle des affaires politiques :
trVous dirai-je, mon cher frère, que votre lettre m'a ravie par son énergie et par sa noblesse? Et pourquoi ne vous le dirai-je pas? Je suis sûre que jamais vous ne confondrez votre sœur, votre amie , avec les démêlés et les tracasseries politiques.
ff J'ai lu votre lettre au Roi. Vous devez être sûr que celle-ci, comme toute autre de vous, ne sortira jamais de mes mains. Le Roi a été frappé de plusieurs de vos réflexions et les a même confirmées. Il m'a dit qu'il désirait et espérait entretenir toujours amitié et bonne intelligence; qu'on ne pouvait cependant pas répondre que la
différence des intérêts n'en mît quelquefois dans la manière de voir et de juger les affaires. Cette idée m'a paru ne venir que de lui-même et de la méfiance qu'on lui a inspirée depuis longtemps ; car lorsque je lui ai parlé, je crois être sûre qu'il n'avait pas encore vu M. de Vergennes depuis l'arrivée du courrier. M. de Mercy vous aura mandé la tranquillité et douceur avec laquelle ce ministre lui a parlé. J'ai eu occasion de voir que les têtes des autres ministres, qui s'étaient un peu échauffées, sont fort refroidies. J'espère que cette tranquilUté durera , et dans ce cas la réplique ferme que vous avez faite doit faire oublier la malhonnêteté du style qu'on avait employé ici. Vous connaissez le terrain et les personnages; ainsi vous ne devez pas être surpris que le Roi laisse quelquefois passer des réponses qu'il ne ferait pas de lui-même.''
MERGY À JOSEPH II
ment où j'écris, je n'ai pu encore en être informé, mais je suis moralement assuré que de tous les moyens propres à faire entendre raison ici, il n'en était aucun aussi infailliblement efficace que celui qu'il a plu à V. M. d'employer dans cette occasion. Je ne dois pas répéter ce qui s'est dit dans le reste de mon audience chez la Reine, parce que ces détails sont consignés dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui ^^'. V. M. daignera y voir de quelle manière le comte de Vergennes com-
'" Le mardi aS [septembre, en sortant du cabinet de M. de Vergennes, M. de Mercy trouva un laquais de la Reine qui lui apportait l'ordre de se rendre immédiatement près de S, M. Marie-Antoinette s'informa avec le plus grand empressement de la conférence que l'ambassadeur venait d'avoir avec le ministre et lorsqu'elle eut reçu connaissance de la réponse de l'Autriche et des commentaires dont M. de Mercy l'avait accompagnée, Elle manifesta sa plus complète approbation. Elle ajouta qu'Elle avait bien dit depuis longtemps .qu'aussitôt que la cour de Vienne ferait entendre au cabinet de Versailles un langage plus sérieux et plus ferme , le comte de Vergennes prendrait peur et deviendrait plus souple. Elle en tira cette conclusion que maintenant tout était arrangé et que la bonne entente d'autrefois était rétablie entre les deux cours.
M. de Mercy observait à ce sujet que la Reine aimait à se flatter de ces espérances trompeuses et à voir tout sous le jour le plus favorable, ce qui La délivrait de soucis, qui Lui pesaient lourdement, bien qu'Elle s'intéressât de tout cœur aux affaires qui concernaient son frère. Aussi l'ambassadeur jugea utile de bien faire comprendre à la Reine que tout était loin d'être fini , que les sentiments de modération dont le comte de Vergennes était maintenant animé pourraient changer; car ce ministre était dans la plus grande anxiété sur l'accueil qui lui serait fait au Conseil et sur les reproches qui l'y attendaient. Il dit à la Reine qu'il était absolument nécessaire que S. M. fît preuve de vigilance et de fermeté pour maintenir le
ministre dans les idées qu'il manifestait en ce moment.
La Reine avoua que cette fois tous les ministres d'Etat sans exception avaient la tête très échauffée , ce qui causait dans le Conseil la plus grande agitation, M. de Mercy fit alors observer à la Reine qu'Ellemême avait été trompée sur ce point : car quelques semaines auparavant. Elle lui avait dit le contraire et Elle avait même soupçonné le comte de Vergennes d'avoir fait courir ce bruit pour dégager sa responsabilité.
Ensuite Marie - Antoinette raconta à M. de Mercy qu'Elle avait représenté au Roi, sous les couleurs les plus sombres, la situation où se trouverait la France, si le système de la politique extérieure du royaume était changé. Ce serait pour l'Angleterre le plus heureux de tous les événements et pour la France le plus grand malheur. En cas de guerre continentale , le Roi devrait payer de forts subsides au roi de Sardaigne et aux princes de l'Empire. Pour mettre le roi de Prusse en mouvement,'il faudrait faire une énorme dépense. Enfin on serait obligé de compter avec les réclamations de tous ces princes , avec leurs projets d'agrandissement et il serait impossible de faire la paix au moment qui conviendrait le mieux aux intérêts du Roi. En faisant à son mari ces observations bien intentionnées. Elle mettait de côté, avait- Elle dit, tous ses sentiments d'attachement à sa maison et de dévouement à son frère bien-aimé; Elle n'avait devant les yeux que l'intérêt et la gloire du Roi, son repos et sa satisfaction; Elle ne pouvait mieux justifier la confiance qu'il lui accordait, qu'en
mence à revenir sur ses pas, ce que dans l'origine j'avais prévu devoir infailliblement arriver ^^\
Il est de mon devoir d'exposer très humblement à cet égard une observation qui reste soumise aux hautes lumières de V. M. et qui se rapporte au dernier paragraphe de Sa très gracieuse lettre.
A prendre du siècle dernier, il semble que l'on pourrait assigner au temps du ministère du cardinal de Richelieu le commencement du système réel d'opposition de la France à l'auguste maison d'Autriche. Ce système a duré pendant tout le règne de Louis XIV; mais les événements subséquents pourraient faire croire qu'il a fini avec ce prince et que depuis cette époque il n'y a plus eu en France de système d'Etat dont les principes et les suites n'aient été subordonnés à de pures convenances et intérêts personnels des ministres en place. En effet, la guerre de lySS avait une cause fortuite et unique. Il est notoire qu'à la mort de Charles VI, de glorieuse mémoire, une intrigue de cour dirigée contre le cardinal de Fleury lui força la main et l'entraîna contre son gré dans la guerre de 17/iO. Maintenant les grandes rumeurs du conseil de Versailles partent bien moins d'une politique directement contraire à V. M. , que du projet d'attaquer personnellement le comte de Vergennes, de le harceler et de l'expulser, s'il est possible, de son poste. On ne saurait se dissimuler qu'il ne se joigne à cette manœuvre un fond de jalousie relative à la puissance impériale, mais cette jalousie ne peut prévaloir au point de faire méconnaître l'immense avantage et, j'ose dire, la nécessité dont il est pour la France, de rester unie à V. M. Cependant, malgré cette vérité, il serait difficile de répondre des inconséquences partielles et des gaucheries que l'on peut commettre ici; elles tiendront sans doute au personnel des ministres français actuels, qui sont trop connus de V. M. pour que j'aie rien à dire sur leur excessive médiocrité. J'ose conclure d'après ces très humbles remarques , qu'en prenant un ton plus
Lui faisant à cœur ouvert les représenta- sa mode. Toutefois, il croyait que cette
tiens qu'Eiie croyait utiles pour l'empêcher explication entre les deux époux n'avait
de se laisser entraîner trop loin dans les pas été complètement inutile et qu'elle
circonstances actuelles. avait eu une certaine action sur l'attitude
M. de Mercy remarquait qu'en cette du cabinet de Versailles. (Dépèche
occasion la Reine avait fait usage de di- d'office du comte de Mercy du i" octobre
verses considérations qu'il Lui avait sou- 1783.)
mises, mais qu'EUe les avait habillées à f'' Voir plus bas, p. 2i5, a, x^
ou moins énergique et sévère , il y aura moyen de contenir cette courci dans de certaines bornes, et que si d'un côté il n'y a pas dans les circonstances présentes un parti utile à tirer d'elle, il nV a pas non plus à prévoir de sa part des embarras, qui pussent au moins de longtemps contrarier ce qu'exigera le bien de l'auguste service.
Par les pièces de la correspondance prussienne, que je joins ici, il paraît démontré que jusqu'au 26 d'août, le comte de Vergennes n'avait fait à la cour de Berlin aucune des confidences qu'il aurait pu et qu'il n'aurait pas manqué de lui faire, s'il avait eu un ])rojet formé de lier partie avec elle. Au lieu de cela, on ne voit dans les rapports du baron de Goltz que des faits tronqués, inexacts, et il est si mal informé des moindres circonstances qu'il s'est trompé sur le jour où la conférence préliminaire, pour la signature de la paix, s'est tenue chez moi. Il reste encore à savoir au juste quel peut avoir été le fond et la tournure de cette dernière réponse venue de Berlin, et dont, au dire de la Reine, on a été mécontent *^^; à en juger par les antécédents, il se pourrait que ce fait n'eût rien de bien important.
La lettre que V. M. a daigné écrire au baron de Breteuil a produit le plus grand effet sur ce nouveau ministre d'Etat. J'étais en défiance de sa tête ignorante et fougueuse, mais je n'avais que des soupçons sans preuves; j'ai lieu de présumer maintenant qu'il n'a pas excité les alarmes du Conseil. Je le vois d'ailleurs si pénétré des grâces que V. M. lui a marquées, et il a un si grand besoin de celles de la Reine que ce double motif le retiendra dans les limites du bon sens.
Paris, le 3o septembre ijSS. — J'ai tâché de remplir le mieux possible les ordres que m'a apportés le garde-noble mensuel, et que V. A.
'*' Le 28 septembre, la Reine dit à M. de Mercy que la modération de M. de Vergennes devait être en partie attribuée au mécontentement que lui causait la conduite du roi de Prusse. Dans sa réponse au cabinet de Versailles, ce monarque avait bien déclaré qu'il considérait son alliance avec la Russie comme n'existant plus, mais
il avait laissé entendre qu'il ne voulait pas s'exposer au moindre ennui et même s'expliquer clairement sur ce sujet. M. de Mercy aurait bien voulu avoir des renseignements plus étendus et plus précis, mais la Reine n'en savait pas plus. (Dépêche d'office du comte de Mercy du 1" octobre 1783.)
a bien voulu m'expliquer plus particulièrement, par la lettre de main propre dont Elle m'honore.
M. de Vergennes a subi avec grande douceur*'^ la bonne et sublime
(') Le mardi 28 septembre M. de Mercy alla présenter à M. de Vergennes ia note du prince de Kaunitz qui se trouve p. 306, n° 1 ; mais en prévision de l'effet que ce document produirait sûrement sur le ministre , l'ambassadeur résolut de préparer le terrain, afin d'éviter un éclat et de se ménager les moyens de reprendre la discussion après ce coup redoutable. Il commença par obtenir de M. de Vergennes la promesse qu'il viendrait le vendredi suivant chasser chez lui à Chennevières, entre Pontoise et Conflans-Sainte-Honorine. Il l'entretint ensuite d'une foule de détails sans importance. Enfin; prenant un (on plus sérieux, M. de Mercy déclara au ministre qu'il avait bien prévu tout de suite que ia note qu'il lui avait remise le a 5 août sans lui donner le temps do la lire ensemble blesserait au vif la cour de Vienne. Làdessus, il entama un petit discours préliminaire en manière d'inlroduclion, et ce n'est qu'après avoir pris toutes ces précautions qu'il remit à M. de Vergennes cette terrible note. Le ministre la lut à haute voix d'un bout l'autre et quand il en eut achevé la lecture il la déposa sur la table en disant seulement qu'il ia présenterait au Roi. Mais on voyait qu'il était vivement ému et qu'il se retenait pour ne pas éclater. Alors, ^I. de Mercy, sur un ton plus doux se mit à paraphraser celte pièce tout en l'atténuant un peu dans les termes et il fit en sorte de rouvrir l'entretien. Mais M. de Vergennes l' écouta sans l'interrompre; il paraissait se consulter et hésiter entre la violence et la modération. Enfin il rompit ie silence; le visage sombre et d'une voix triste et sérieuse, il fit celte déclaration solennelle :
^Je suis comptable à mou souverain et à ma nation de toute la prévoyance nécessaire à employer dans une conjoncture aussi délicate. J'ai rempli, à cet égard, tout ce
que je devais. Après un écrit pareil à celui que vous venez de me remettre, il ne me reste d'autre parti à prendre que celui de proposer au Roi, mon maître, de ne plus donner de conseils et d'attendre l'issue des événemenis pour régler sa conduite d'après les circonstances. 1
Il ajouta que si le Roi voulait approuver son avis , notre dernière note resterait absolument sans réponse; cardes écrits semblables ne servaient qu'à aigrir les esprits sans être de la moindre utilité pour les affaires. Le cabinet de Versailles avait toujours été attaché au système de l'alliance austro-française et il en était encore sincèrement partisan. On n'avait à se reprocher rien qui pût y être contraire. La seule démarche qu'on se fût permise consistait dans l'envoi d'un courrier à Berlin pour connaître l'opinion du roi de Prusse sur la situation actuelle, et de sa réponse on devait conclure qu'il désirait surtout le maintien de la paix, ce qui était en rapport avec son âge et l'état de sa santé.
Après s'être ainsi justifié, M. de V^ergennes chercha à faire dire à M. de Mercy comment le casus Jœderis pourrait se produire. Et petit à petit , il reprit son ton habituel, calme et amical. Tantôt il regrettait les suites incalculables de la chute de l'Empire Ottoman; tantôt il se berçait de l'espoir qu'on pourrait peut-èlre le maintenir quelques années et pendant ce temps trouver un moyen de prévenir ce malheur. Puis il avouait la complète impossibilité de redonner des forces et quelque consistance à la nation turque, qui était tombée dans une décadence irrémédiable. Enfin il se lamentait sur tous les embarras que lui causait cette aflaire. Il paraissait surtout ennuyé des attaques réitérées que celte question lui attirait de la part des membres du Conseil d'État.
leçon, J)icn méritée, que V. A. a jugé à propos de lui faire, et il est plus que probable qu'il ne s'exposera pas de longtemps à en recevoir
Le 26, M. de Verjjennes se rendit à la cliasse avec ses deux fils chez M. de Mercy à Chennevières, où il trouva entre autres le baron de Breleuil et le marquis de Noailles, qui était sur le point de partir pour aller prendre possession de son ambassade à Vienne. Après le repas, M. de Vergennes proposa de faire un tour dans le parc et, dès que M. de Mcrcy fut libre, il le prit à part pour reparler d'affaires. Il lui dit qu'il avait reçu la réponse de la Russie à V Office verbal présenté par le marquis de Vérac et que cette réponse était conçue dans les termes les plus convenables. Bien qu'on ne pût se fier légèrement aux paroles de la cour de Russie, il y avail dans cette note un passage qui le tranquillisait un peu; c'était celui où l'Impératrice s'obligeait en quelque sorte à ne pas attaquer les possessions propres de la Turquie, y compris Oczakow. Cela étant, on pouvait encore avoir quelque espoir de maintenir la paix et tout de suite il avait envoyé un courrier à Constanlinople, où à la vérité la France n'avait plus d'ambassadeur puisque M. de Saint-Priest était devenu tout à fait russe.
Il dit ensuite à M. de Mercy que la Reine lui avait tout dernièrement reproché de toujours tenir à la Russie des propos doux et mielleux au lieu de lui parler avec fermeté. Mais, à son avis, ce langage était imposé par les circonstances présentes, car des paroles dures, qui n'auraient pas élé appuyées tout de suite par des actes, n'auraient fait qu'aigrir l'Impératrice et la forlifier dans ses projets.
Comme M. de Mercy lui disait en souriant qu'il n'avait pas eu tant d'égards pour sa cour, M. de Vergennes répliqua que c'était une tout autre affaire. Entre alliés et amis, on devait se parler rondement et à cœur ouvert, car on n'avait pas à craindre d'exciter la colère; il ne s'agissait pas de s'échauffer un peu mutuellement, mais
d'éclaircir les affaires et d'en établir la véritable situation.
Le 28 septembre, le prince de Bariatinsky, un des ministres de Russie à Paris, venait apprendre en confidence à M. de Mercy ce que M. de Vergennes lui avait dit la veille. Le ministre lui avait avoué qu'on avait tenté de lui donner des idées fausses sur la façon de penser de la cour de Vienne; mais maintenant il était bien certain que les idées de l'Empereur étaient sûrement pacifiques et telles qu'on pouvait le désirer pour le mainlien de la paix. M. de Mercy n'était pas dupe du stratagème de M. de Vergennes; il était intimement persuadé que le ministre avait fait cette confidence à M. de Bariatinsky à seule fin qu'elle lui fût reportée.
Le 3o, M. de Mercy eut avec M. de Vergennes une conférence qui lui donna la certitude que le ministre était tout à fait revenu à de meilleurs sentiments. M. de Vergennes lui lut la réponse du cabinet de Versailles à la dernière note russe et les instructions qu'il envoyait aux ambassadeurs de France à Londres et à Constantinople. Tous ces documents étaient rédigés de la façon la plus satisfaisante.
La franchise et la confiance que lui témoignait M. de Vergennes donnaient à penser à M. de Mercy que ce ministre avait abandonné les idées de défiance craintive, qui le hantaient auparavant. Cependant l'ambassadeur écrivait au prince de Kaunitz qu'il n'oserait pas atfirmer que cet état d'esprit fût de longue durée ; car de nouveaux événements et surtout la pression du Conseil d'État pouvaient facilement décider le ministre à changer d'avis. Aussi, le 3o septembre M. de Mercy, qui trouvait la Reine très heureuse de la tournure que prenaient les affaires, croyait de son devoir de La supplier instamment de ne pas trop se fier au calme du moment. (Dépèche d'office du comte de Mcrcy du 1" octobre 1783.)
une pareille. La Reine a été enchantée de cette réponse; je Lui en ai fait remarquer toute l'énergie et la dignité. A force de harceler cette princesse, Elle s'est un peu mieux prêtée, dans ces derniers temps, à remplir ce qui convenait au bien de la chose. Je dois toute justice et hommage à ses bonnes intentions, à ses qualités charmantes, mais Elle est quelquefois désolante par sa légèreté et ses petites inconséquences. La lettre que Lui a écrite S. M. l'Empereur a produit de l'effet; la Reine s'est décidée à la lire au Roi, sans toutefois la Lui laisser entre les mains. Je me suis fortement opposé à ce que pareille lecture fût faite à M. de Vergennes, et cela par des raisons qui ne peuvent échapper à V. A.
Dans la lettre que m'écrit l'Empereur, il daigne me dire, entre autres, que les circonstances présentes, jointes à plusieurs autres, lui ont dévoilé à fond que les maximes d'Etat de la France et la façon de penser vis-à-vis de la maison d'Autriche, sont toujours les mêmes que du temps de Louis XIV. Dans ma réponse à S. M., je soumets à ses hautes lumières quelques remarques qui tendent à prouver que le système d'opposition de la France contre la maison d'Autriche a fini avec le règne de Louis XIV ; que depuis cette époque il n'y a plus en France de système d'État dont la solidité n'ait été subordonnée aux intrigues, aux intérêts personnels des gens en place; que les effervescences du Conseil de Versailles ont dans ce moment-ci pour objet principal celui de cabaler contre M. de Vergennes; qu'il s'y mêle sans doute un fond de jalousie de la puissance impériale; mais que celte jalousie ne saurait prévaloir sur le grand intérêt et, on peut dire, sur le besoin indispensable de la France de maintenir son union avec notre cour; que les procédés partiels et même inconséquents des ministres français actuels tiennent à leur médiocrité reconnue; mais qu'avec un langage plus ou moins énergique et sévère, il y aura probablement bon moyen de le ramener à la raison.
La lettre de l'Empereur à M. de Breteuil, ainsi que celle de V. A., ont fait grande impression sur la mauvaise tête de ce nouveau ministre d'État. Je m'étais méfié de sa conduite présente, mais je n'avais que des soupçons sans preuve. Je crois voir qu'il a été plus modéré que je ne le présumais; il parait pénétré des grâces de l'Empereur, son existence tient à celles de la Reine qu'd doit tâcher de se conserver; ce double motif devrait le rendre sage pour l'avenir. 11 est comme assuré
d'avoir le département de M. Amelot'^', si ce dernier succombe à sa longue et cruelle maladie, ou si elle le met hors d'état de servir, mais dans le cas contraire, M. de Breteuil pourrait être loin de son but. Avec peu d'acquit et de talent, son capital consiste dans un grand fonds de suffisance et de mouvement. A la vérité, il n'en faut pas davantage pour faire bien du chemin dans ce pays-ci; mais je vois qu'il se permet auprès de la Reine un ton d'aisance, qui approche un peu de la familiarité, et cela pourrait lui réussir très mal, au point même de le perdre au moment où il y penserait le moins.
Vienne, ce 18 octobre iy83. — J'ai reçu par le courrier votre lettre et j'étais charmé d'y voir que la réponse que j'avais faite au mémoire de la France, a eu son effet, savoir, de faire reconnaître à M. de Vergennes son tort. Le parti qu'il a pris de ne plus y répondre était effectivement le seul, car la réponse était sans réplique. Il m'a paru en même temps entrevoir par la lettre de ma sœur que celle que je lui avais écrite, avait assez rempli son objet, et vous avez, mon cher Comte, parfaitement bien fait de lui avoir laissé à elle-même imaginer de faire voir cette lettre au Roi, ce qui avait un air bien plus naturel et donnait une plus grande valeur à la chose. Il est effectivement inconcevable comment des affaires personnelles, des pusillanimités des gens en place, puissent faire faire des démarches aussi risquantes pour le maintien de l'alliance qu'il importe également à toutes les deux puissances de conserver.
Je ne puis rien vous annoncer encore de ce qui arrivera, car j'ignore et je ne puis pas même imaginer ce que les Turcs feront. Par les dernières lettres, nous avons appris qu'il y a eu un mouvement très considérable au Divan, et, sans la prudence du grand vizir, la guerre serait déclarée. Actuellement, la France et l'Angleterre travaillent conjointement à faire concevoir aux Turcs que leur salut dépend de la
'" M. Amelot était ministre de la maison du Roi depuis le mois de mai 1776. Il avait succédé à M. de Malesherbes.
conservation de la paix. 11 n'y a que ce diable de roi de Prusse qui souffle continuellement la Porte et qui, par ses mensonges tous officieux, trompe tous ceux qui l'écoutent. Son projet continuel et suivi, depuis qu'il existe, n'est d'autre chose que de pêcher en eau trouble, et cela lui fait désirer aussi que la guerre ait lieu , puisqu'elle amènerait des événements desquels il espérerait tirer son profit. Pour moi , je ne change point ma façon d'agir et, prêt à tous les événements, je les attendrai tranquillement, et sans me presser à faire peut-être des fausses démarches.
P. S. M. Perronnet m'ayant envoyé par vous la description des ports de France et le plan du théâtre de Bordeaux, je vous prie d'acheter quelque tabatière ou nippe au prix proportionné et de la lui donner de ma part en m'envoyant ensuite le compte de vos déboursés. De même vous remercierez de ma part M. Franklin, pour les constitutions des Etats-Unis qu'il m'a envoyées.
Je joins ici la correspondance prussienne de même qu'une lettre pour la Reine avec la copie de ce que je lui écris ^^\
Vienne, le ag octobre ijSS. — Je ne connais point assez encore M. de Noailles pour vous dire ce que j'en pense, et tout ce que j'y vois
"' Joseph II à Marie-Antoinette, 1 8 octobre i']83. — Ma très chère sœur, j'ai reçu avec une vraie satisfaction la charmante lettre que vous m'avez écrite par le dernier courrier. Vous avez parfaitement saisi avec la sagacité et perspicacité que vous possédez le vrai sens et l'objet de ma longue lettre que je vous avais adressée de mon camp de Bohême. Il serait bien fâcheux et impardonnable que pour des misérables raisons personnelles et l'inquiétude de quelque individu pour sa place l'on se portât à des actions ou que l'on se permît des démarches précipitées qui dussent sinon rompre, au
moins amener du refroidissement dans une alliance qui est faite et prouvée être de la vraie et seule convénience des deux Etats. Pour moi, ma marche, mes procédés sont conséquents et amicaux et les effets le prouveront. J'ajoute même cette tranquille patience que la certitude de sa cause , d'avoir raison et de connaître ses moyens seule donne. Mais je vous avoue , ma chère sœur, qu'il faudra mettre de la suite, témoigner moins de jalousie, de soupçon et plus de confiance de la part du Roi et de son conseil dans leurs démarches à l'avenir, si l'on veut faire triompher les principes et la soli-
jusqu'à présent, c'est qu'il a i'air de devoir être moins incommode que son prédécesseur et, quant au ton, son antipode. Je n'ai guère parlé d'affaires encore avec lui, mais je me propose, s'il m'en fournit l'occasion, de ne pas lui dissimuler honnêtement, mais en bon français, combien nous devons être mécontents de la mauvaise volonté que nous a toujours témoignée sa cour, et surtout dans ces derniers temps, et les risques auxquels elle expose par là un système, au maintien duquel elle a pour le moins autant d'intérêt que nous.
Vienne, ce So octobre ijSS. — Quoique je n'aie point, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, à vous parler d'affaires intéressantes, j'ai pourtant voulu me donner le plaisir de vous écrire.
Les Turcs paraissent avoir bien de la peine à prendre patience sur l'événement de la Crimée, et ils imaginent l'impossible pour me détacher de l'Impératrice, ou au moins m'arracher quelque promesse que je ne prendrai point part à la guerre qu'ils lui feraient; mais en preux chevalier, j'ai renoncé à toutes leurs tentations, et c'est le seul moyen par lequel je pourrai conserver à la fois mes liens avec la Russie, mon alliance avec la France, et sauver la Porte de sa perte.
L'ambassadeur de Noailles me paraît un homme fort sensé. Je ne ie crois pas bon Autrichien , comme toute sa tribu , mais au moins il n'a
dite de l'alliance sur tous ceux qui par leurs menées sourdes et faussetés ne cherchent qu'à échauffer les esprits, à former des cabales, à inquiéter et enfin tout cela pour amener des événements dans lesquels ils puissent pécher en eau trouble. Je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous les nommer, ils sont connus n'exister que par ces moyens.
Je suis enchanté, ma chère sœur, de vous savoir enceinte et bien portante. Ménagezvous bien de grâce , et le voyage de Fontainebleau m'inquiète un peu, car je sais qu'on y veille et se fatigue beaucoup, et
tout échauffement serait pernicieux pour votre état. C'est en vous embrassant tendrement que je vous prie de me croire pour lai vie
Présentez, je vous prie, au Roi et à toute la famille mes complimens.
Il y a une année que je tiens toujours le régiment de Voghera vacant pour votre protégé, le prince de Darmsiadt, et comme je n'entends plus parler de lui , j'ai voulu vous en avertir que je croyais son zèle refroidi et que par conséquent je comptais disposer du régiment; néanmoins, j'attendrai encore votre réponse.
pas l'air d'êlre un boute-feu ni une tête aussi effervescente que son prédécesseur.
Je vous joins ici une lettre pour la Reine et de même un nouveau chiffre français, qui me paraît nécessaire que dans les circonstances présentes vous l'ayez à la main. La chancellerie d'Etat en tient la copie pour que vous puissiez vous en servir en correspondant avec elle.
Voilà enfin encore une feuille à part dont je prends à tâche de me charger moi-même, le grand écuyer comte Dietrichstein étant absent en Silésie.
Fontainebleau, le 3 novembre iy83. — La vive alarme que la Reine nous a donnée hier, vient de se terminer par un faux germe que S. M. a fait, et qui ne laisse craindre même des suites fâcheuses que peuvent occasionner les fausses couches ordinaires. La Reine est tellement bien, qu'EUe se trouvera rétablie sous peu de jours ^^'. Cette princesse m'a déjà ordonné de retourner à la fin de la semaine à Paris, pour y expédier le garde-noble mensuel, qui pourra partir le 9 ou le 10, et par lequel je me réserve d'avoir l'honneur de rendre un compte détaillé à V. A. sur tous les objets courants.
Le Roi, de son propre mouvement, a voulu que, par attention pour S. M. l'Empereur, le présent courrier français fût dépêché sur-lechamp.
P. S. J'ai cru devoir adresser en allemand à S. M. le peu de détails que je mande à V. A.
f'' Le samedi i" novembre 1788, la couche. Le 2, la Reine fut saignée deux Reine, revêtue d'habits de riche et lourde fois; mais les douleurs continuèrent, et étoffe, tint, à Fontainebleau, cercle dans dans la nuit du 9 au 3, vers 3 heures du ses appartements et le soir soupa au gi-and matin, Elle fit un faux germe. (Dépêches couvert. Dans la nuit. Elle ne se sentit pas d'office du comte de Mercy des a et 3 nobien et son accoucheur, appelé aussitôt, vembre 1783.) reconnut les signes précurseurs d'une fausse
222 MERGY À JOSEPH II