MERCY A JOSEPH II
Paris, 3 décembre ij83. — Ne croyant pas pouvoir arrêter le garde-noble, qui revient de Madrid, je dois borner mon présent et très humble rapport au seul objet qui concerne les ordres de V. M. I. ,
'') Antonio Salieri, né le 19 août 1750 Vienne, en 1766, par Gassmann, direcà Legnago (Vénétie), mort à Vienne le leur de la chapelle impériale, et, depuis 12 mai i8a5. Il avait été emmené à l'année 177/1, il suivait les conseils de Gluck.
relativement à une emplette de chevaux normands, et je mets ici à ses pieds les demandes des trois principaux maquignons de Paris, au nombre desquels se trouve le nommé Becket. Ces demandes paraissent à tous égards exorbitantes, et je crains qu'elles ne le soient principalement en raison de la qualité des chevaux que les maquignons susdits seront dans le cas de fournir. Je sais que leurs remontes ont été extrêmement médiocres cette année et que tous les connaisseurs en sont mécontents. Au reste, comme ces marchands ont décidément déclaré ne pouvoir risquer aucun transport dans la mauvaise saison, et remettant ainsi au printemps prochain tout arrangement à conclure, j'ai été d'autant moins dans le cas de rien arrêter vis-à-vis d'eux, qu'il me reste tout le temps à recevoir les nouveaux ordres définitifs qu'il plaira à V. M. de me faire parvenir, et que j'exécuterai avec tout le zèle et le soin possibles.
Depuis le retour de la cour de Fontainebleau, il y a eu peu de mouvement dans les affaires politiques, celles de l'intérieur surtout; les tracasseries personnelles entre les ministres absorbent leur attention et causent assez d'embarras au comte de Vergennes; j'en expose sommairement le principal motif dans ma dépêche d'office '^'.
'■' M. de Mercy écrivait au prince de Kaunitz, comme en ayant été le témoin oculaire, que, pendant tout le voyage de Fontainebleau et depuis, M. de Vergennes s'était presque exclusivement occupé des afl'aires intérieures. Ce ministre y avait même joué le rôle principal, mais à son désavantage, car il était bien certain qu'il avait perdu une grande partie de son influence. Bien qu'on ne pût pas soupçonner le comte de Vergennes de malversations, il se montrait trop cupide dans toutes les affaires qui toucbaient à ses intérêts personnels. Ainsi, on lui mettait sur le dos bien des détails désagréables à propos d'une seigneurie que le Roi lui avait donnée en Lorraine. M. d'Ormesson , qui avait appris que M. de Vergennes avait été le principal auteur de sa disgrâce, criait très haut contre l'avidité du ministre des affaires étrangères; ces bruits étaient même arrivés jusqu'aux oreilles du Roi, qui en avait reçu une im-
pression fâcheuse pour ce ministre. (Cf. Augeard, p. 1 18 et i 92.)
M. de Calonne n'était pas très bien disposé pour M. de Vergennes, et, comme le contrôleur général des finances était un intrigant d'une grande habileté , on en concluait que M. de Calonne pourrait être un embarras pour le ministre des affaires étrangères; ce qui rendait cette conjecture vraisemblable , c'est la suppression du Comité des finances, qui avait été décidée peu de temps après l'entrée de M. de Calonne au ministère; on avait considéré cet événement comme un signe de la baisse du crédit de M. de Vergennes. (Cf. Besenval, II, lig.)
Enfin la situation du garde des sceaux paraissait très ébranlée et on parlait de la disgrâce prochaine de ce ministre , qui était un ami intime de M. do Vergennes. (Cf. Besenval, t. I, p. 895 et suiv.) [Dépêche d'office du comte de Mercy du 3 décembre .783.]
236 JOSEPH II A MERCy.
La Heine se porte très bien et il ne reste plus aucune trace de l'accident arrivé à S. M.
Je viens d'envoyer au sieur Perronnet la boîte que V. M. m'a ordonné de lui faire tenir. Je n'ai pas encore sa réponse à ma lettre d'accompagnement, entre temps, je joins ici la facture quittancée du bijoutier qui m'a fourni la boîte.
Vienne, ce 3 décembre ijSS. — J'ai reçu votre lettre par le courrier; j'ai tardé un peu à vous envoyer celui-ci, croyant que nous aurions quelques nouvelles de Constantinople intéressantes à vous communiquer. Mais tout ce que j'ai appris par la dernière poste, c'est que dans peu le ministre de Russie allait donner son mémoire aux Turcs. Cette délation et la lenteur qu'ils mettent pour l'ordinaire à leur réponse, qui selon toutes les apparences ne fera que traîner les affaires en longueur, sans les décider tout de suite, m'engagent à exécuter le voyage que depuis deux ans je comptais faire, pour voir la famille de mon frère le Grand-Duc, et que je n'ai jamais pu exécuter. L'importance m'en a déterminé à partir sous peu de jours pour Pise.
Vous serez déjà informé, monsieur le Comte, des différends qui se sont élevés entre les Hollandais et moi. Vous connaissez mes intentions à ce sujet, par le mémoire que je vous avais envoyé l'année passée, au mois de décembre. Les arrangements sont pris de façon que celte négociation à l'amiable devra se traiter à Rruxelles, et que j'insiste à conglober dans une même négociation tous les différents objets en litige qui existent avec eux, pour avoir par là plusieurs objets à céder, dans l'intention principale de ravoir la liberté de mon Escaut. Vous verrez, monsieur le Comte, comment vous pourrez engager le ministère de France, parle crédit de son parti en Hollande, de ne pas s'opposer à ce projet, mais plutôt même de l'épauler comme une chose qui d'aucune façon et dans aucun temps ne peut être nuisible à la France et pas même aux Hollandais, et vous ferez sentir, soit à la Reine, soit à M. de Vergennes, que ce serait là une occasion bien
simple et bien naturelle, de me faire oublier entièrement les démarches louches pour l'alliance que la France s'était permises à l'occasion des troubles de la Russie avec la Porte. Comme je ne demande rien aux Turcs, ni aucun dédommagement, mais seulement quelques avantages de conmierce et la sûreté de mon pavillon, je crois que la France verra combien je suis désintéressé et éloigné de préférer des avantages même réels, que je pourrais me procurer facilement en obligeant les Turcs à une guerre qui pourrait être l'époque de leur destruction.
La description que vous faites parfaitement bien, monsieur le Comte, du peu d'ordre et de la confusion qui régnent dans l'administration interne de ce royaume, se manifeste toujours davantage par la variation des différentes dispositions. La ferme générale détruite et refaite en quinze jours de temps, M. de Breteuil à la place de M. d'Amelot, tout cela dénote bien de la faiblesse et de l'inconséquence; mais cela n'en est que d'autant mieux pour tous ceux qui ont à faire avec eux, et je suis bien curieux d'apprendre comment le nouveau contrôleur général se tirera de cette embarrassante besogne.
P. S. La correspondance prussienne, pour M. de Goltz, doit avoir pris un autre chemin que l'accoutumé et ordinaire de Liège, et les lettres en doivent aller, sous des adresses inconnues de négociants, ou elles doivent passer par un exprès de Wesel jusqu'en France. Si vous pouviez en découvrir quelque chose, vous me feriez bien du plaisir, puisque sans cela, je me verrais privé de cette correspondance intéressante. Si vous ne croyez pas pouvoir faire usage du nouveau chiffre, je vous prie de me le renvoyer par la première occasion, et quant à l'achat de mes chevaux, j'en attendrai les ultérieures nouvelles que vous me promettez.
On me fournit dans ce moment quelques pièces de cette correspondance, qu'on a tirées du nouveau chiffre et que je m'empresse de vous communiquer.
236 KAUiNITZ A MEKCY.
Vieime, 3 décembre lySS. — Mon cher Comte, l'Empereur vient de se déterminer à ne pas différer plus longtemps son départ pour l'Italie. Il se propose de se mettre en voyage mardi prochain au plus tard, et d'être de retour dans le courant du mois de février, a moins (jue je ne sois dans le cas de devoir le rappeler plus tôt, ce qui n'est pas vraisemblable. En attendant, la promptitude de ce départ inopiné, comme vous pensez bien, me met dans le cas d'avoir bien des choses à arranger avec lui, et il ne me reste pas moyennant cela le temps de pouvoir vous écrire, ainsi que je me proposais de le faire, fort au long, sur la très singulière profession de foi du comte de Vergennes, qui mérite des réllexions très sérieuses, qui font schisme entre sa façon de penser sur l'alliance et la mienne, et sur laquelle, si je ne parviens pas à le converlir, je ne vous cacherai pas que je crains fort ([u'un peu plus tôt ou un peu plus tard, uù solet, du schisme il n'en résulte séparation. Je veux bien espérer cependant que la raison pourra trouver accès et ouvrir les yeux sur tout ce qu'il y a d'erroné dans les anciens préjugés et les lieux communs, par lesquels on se laisse égarer là où vous êtes; au moins, je le souhaite bien vivement, le contraire serait très fâcheux pour nous sans doute, mais il est démonstratif et démontré que, si on était assez fou en France pour se déterminer à nous quitter, ce serait bien pis encore pour elle que pour nous, la ruine de la France par tous les moyens qui ne nous manqueraient pas pour la faire repentir de sa perfidie. Mais bannissons une idée aussi fâcheuse.
Je m'expliquerai plus particulièrement à la première occasion, et comme je suis dans le cas de devoir me borner aujourd'hui aux assurances réitérées de tous mes sentiments [)our vous, je vous prie d'en être persuadé et de me croire
Vienne, le 8 décembre ij83. — Je n'ai point fait entrer dans mes lettres d'office ce qu'il m'a paru ne pouvoir vous dire sans inconvé-
nient que dans ma lettre particulière. On ne voit déjà que trop clair, et j'ai cru devoir m'abstenir, moyennant cela, de tout ce qui aurait pu aigrir encore davantage. Les observations, que fournit la profession de foi du comte de Vergennes sur le chapitre de l'alliance, auraient produit sans doute cet effet; elles sont du nombre de ces choses, qui ne peuvent se dire impunément qu'entre nous, mais en même temps néanmoins d'une si grande importance, que je ne puis, ce me semble, me permettre de vous les laisser ignorer.
Selon moi, l'alliance de la maison d'Autricbe avec celle de Bourbon est fondée sur l'intérêt réciproque de l'une et de l'autre.
Elle délivre la France du plus puissant de ses ennemis ])ossibles sur le continent, et lui donne conséquemment l'avantage de pouvoir employer désormais à sa marine la plus grande partie de ses moyens, que ci-devant elle était toujours obligée de partager entre ses forces de terre et de mer, et qui devenaient moyennant cela insuffisants pour l'un et pour l'autre de ces deux objets.
Elle délivre de même la maison d'Autriche d'un ennemi puissant, et, quoiqu'elle n'en retire pas absolument le même avantage, attendu qu'il ne lui reste pas moins un voisin non seulement formidable, mais de plus toujours en état et à portée de pouvoir l'attaquer dans le centre même de ses provinces héréditaires, indépendamment de la possibilité d'une agression de la part des Turcs, elle n'est plus néanmoins dans la nécessité de devoir séparer ses forces, pour défendre ses provinces détachées du centre de la monarchie, et peut au contraire actuellement les rassembler selon le besoin contre l'un ou l'autre de ces deux ennemis possibles.
Ces avantages réciproques ne peuvent se retrouver dans aucun autre système d'alliance. La France en a déjà éprouvé les heureux effets dans tout ce qu'elle a voulu entreprendre jusqu'ici pour son agrandissement direct ou indirect. Elle n'a jamais rencontré aucune opposition ou témoignage de jalousie de la part de la maison d'Autriche, depuis qu'elle est son alliée. Depuis lors, elle n'a plus été envisagée de sa part comme une puissance rivale, dont l'agrandissement pût jamais lui devenir dangereux, tant et aussi longtemps que durerait cet heureux état de choses. Elle croit qu'il ne doit ni ne peut finir jamais, parce que dans mille et mille ans il sera aussi vrai qu'il l'est aujourd'hui, que nul autre ne pourra jamais en tenir lieu, ni à elle
238 KAUNITZ A MERCV.
ni à la France. Sa conduile a toujours élë conséquente à celle idée, et en partant de là ni de fait ni de propos elle n'a jamais témoigné à son alliée aucune de ces petites jalousies, qui deviennent encore plus révoltantes, qu'elles ne le sont déjà par elles-mêmes, lorsqu'elles portent sur une supposition aussi odieuse qu'invraisemblable, et on peut dire aussi impossible que l'est la pensée que ce système pourrait ne pas durer toujours, à moins que la France, par sa conduite, n'en fasse exister le cas, lequel d'ailleurs n'existerait certainement jamais du fait de la cour de Vienne, moyennant sa façon de raisonner sur la valeur de l'alliance.
Quelle est en échange la façon de penser de M. le comte de Vergennes à cet égard?
Il avoue qu'il n'est aucune alliance imaginable qui puisse réunir tous les avantages mutuels, qui se trouvent dans celle qui subsiste heureusement entre les cours de Vienne et de Versailles, et aucune par conséquent qui puisse en tenir lieu, mais il ajoute : Tant que celle alliance aurait pour hase et objet notre convenance , notre sûreté commune et celle de tout le monde.
Cela veut dire, si je comprends bien le français, que si cette alliance cessait d'avoir pour base et pour objet notre convenance, notre sûreté commune et celle de tout le monde, elle ne serait plus ce qu'elle lui a paru être jusqu'ici. Et cela ne serait pas douteux, si la phrase ne parlait que de notre convenance et de notre sûreté commune; mais vouloir y faire entrer en même temps la convenance et la sûreté de tout le monde me paraît une chose inconcevable. La convenance et la sûreté de l'Angleterre par exemple peut-elle être jamais, ou au moins peut-elle être toujours celle de la France? Et vice versa la convenance de la maison d'Autriche peut-elle être jamais celle de ses ennemis naturels? Gomment par conséquent la maison d'Autriche et la maison de Bourbon auraient-elles jamais pu établir pour base et pour objet de leur alliance une idée aussi contradictoire, aussi chimérique et aussi absurde? Comment M. le comte de Vergennes a-t-il pu oublier, en la niellant en avant, qu'il s'en suivrait, si elle était aussi vraie qu'elle est complètement fausse, que l'Empereur, en faveur de la Grande- Bretagne, qui se trouvait actuellement en guerre et qui dans le système général de l'Europe n'est pas assurément d'un moindre poids que ne peut l'être la Porte Ottomane, aurait été en droit de tenir à la
France le langage, que celle-ci a cru pouvoir lui tenir au sujet des dangers apparents seulement et non existants encore de la Porte, et que cependant il ne lui a point tenu, parce qu'il n'a jamais imaginé que la chimère de la convenance el de la sûreté de tout le monde fût ni la base ni l'objet de ses engagements avec la France; parce qu'il a cru que tant et aussi longtemps qu'existerait son alliance avec elle, aucun avantage direct ou indirect de son allié ne pourrait jamais être contraire à ses intérêts, et parce qu'il a pensé que par conséquent il ne devait pas se permettre d'y mettre aucun obstacle.
Mais malheureusement il semble que la France n'a point pensé ni raisonné jusqu'à présent de la même façon. Elle n'a pu oubher jusqu'ici que la maison d'Autriche avait été autrefois sa rivale , et malgré la cessation de la cause, plus ou moins elle a toujours continué de la regarder encore comme telle, et d'avoir pour elle en conséquence dans toutes les occasions des procédés diamétralement opposés à ceux qu'elle a toujours éprouvés de sa part. Dans toutes les occurrences elle a témoigné appréhender toute augmentation de sa puissance, toujours sur la supposition déraisonnable de la dissolution possible de son alliance, et elle a donné des preuves de cette façon de penser toutes les fois qu'il a pu en être question.
Dès la première guerre, qui a donné occasion à l'alliance, elle a fait la paix particulière dans le moment, auquel il lui parut possible qu'elle pourrait finir encore d'une façon avantageuse pour la maison d'Autriche. Il en est résulté la défection de la cour de Pétersbourg, découragée par la défection de la France , et de là pour la cour de Vienne la nécessité de devoir faire la paix aussi de son côté, avec la fâcheuse perspective d'un avenir tout aussi peu rassurant, que l'avait été jusque-là le passé.
Dans la circonstance du dernier interrègne en Pologne, des troubles qui en ont résulté, et du partage de ce royaume, qui se trouvait déjà tout arrêté entre la Russie et le roi de Prusse, pour le cas même auquel la cour de Vienne, que l'on y invita enfin à y prendre part, se •refuserait à l'offre qu'on lui en faisait, celle-ci se trouvant dans la nécessité de devoir concourir à ce démembrement, pour diminuer au moins relativement à elle et même à la balance générale, un mal qu'elle ne pouvait empêcher, c'est beaucoup plus de la part qui lui
2^0 KAUNITZ À MERGV.
était dévolue, que de celle de la Russie et du roi de Prusse, que la France a témoigné être fâchée et jalouse.
A l'occasion de la succession bavaroise et de l'agression manifeste du roi de Prusse dans cette occurrence, bien loin de remplir ses engagements défensifs vis-à-vis de la maison d'Autriche, c'est la France qui l'a forcée à se contenter de la petite portion qui lui en est restée, et on a même osé faire témoigner dans ie cours de la négociation que l'on ne pouvait pas seconder les vues de l'Empereur sur la partie de la Bavière qui lui ouvrirait une communication immédiate avec le Tyrol, parce qu'on la regardait comme contraire aux vues de la France, qui avait intérêt à ce qu'il lui restât par là un chemin libre, j)ar lequel elle pût se porter au besoin en Autriche et en Italie.
Mais ce qui met le comble à tous ces faits, c'est la conduite de la France dans la circonstance actuelle. La Russie a jugé devoir en user ainsi qu'elle a fait au sujet de la Crimée, du Kouban et de l'île de Taman, sans que l'Empereur y ait eu d'autre part que celle d'empêcher par ses exhortations et ses armements une guerre, qui sans cela aurait eu lieu indubitablement.
Au lieu de Lui en savoir gré, on se permet de prendre vis-à-vis de Lui, un ton que l'on n'a point osé se permettre vis-à-vis de la Russie. De fait et de propos on témoigne que dans la destruction de l'Empire Ottoman, que l'on n'est ni ne sera jamais en état de pouvoir empêcher, lorsque l'empire de Russie trouvera bon de l'entreprendre, ce que l'on verra avec le plus de peine, c'est la part qui pourrait en revenir, en ce cas, à la maison d'Autriche; quoiqu'il soit impossible de disconvenir de sang-froid que, pour la balance générale et particulière, ce serait sans contredit le seul moyen de diminuer un mal inévitable.
Ne pouvant se dissimuler qu'on était sans moyens directs contre la Russie, on a frappé à toutes les portes pour tâcher de se faire un parti. Indépendamment de l'Espagne et du roi de Sardaigne, on a invité à un concert les cours de Londres et de Berlin, bien certain qu'il ne pouvait convenir ni à l'une ni à l'autre de donner les mains à des mesures qui pourraient déplaire à celle de Pétersbourg, un concert par conséquent qui ne pouvait avoir que la maison d'Autriche pour objet. Et pour rendre sa mauvaise volonté à son égard encore plus sensible, on a fait remuer en même temps des troupes du côté des Pays-Bas et sur le Rhin', on a fait courir le bruit d'une augmen-
tation dans l'armée française, d'une négociation avec la cour de Turin et d'un armement de l'Espagne pour l'Italie. Pendant toute la guerre qui vient de se terminer, et actuellement plus que jamais on tient au roi de Prusse tous les propos les plus propres à lui faire regarder comme dissolubles les liens de Talliance qui attachent la France à la maison d'Autriche; et des propos de ce genre avec une conduite analogue dans toutes les occasions, plus ou moins, dans toutes les cours de l'Europe, et même dans l'Allemagne, ont si bien accrédité cette idée , qu'il n'est plus personne qui ne regarde cette alliance que comme un système du jour au lendemain.
11 n'est pas convenable sans doute que la France, à laquelle le maintien de l'alliance doit importer tout au moins autant qu'à nous, et qui sans vouloir s'aveugler ne peut pas méconnaître que plus tôt ou plus tard sa dissolution pourrait fort bien entraîner sa ruine par toutes sortes de moyens trop faciles à imaginer pour qu'il vaille la peine d'en faire l'énumération , ait pu se conduire jusqu'ici et continue à se conduire encore, ce nonobstant, exactement de la seule façon qui puisse faire cet effet; et c'est cependant ce que prouvent incontestablement tous les faits que je viens d'exposer.
11 en résulte i° que la France continue à regarder encore la maison d'Autriche comme sa rivale, quoiqu'elle ait cessé de l'être, et qu'elle aurait dû cesser de le lui paraître depuis le moment qu'elle est devenue son alliée;
2° Qu'elle regarde cette alliance comme dissoluble, quoique aucune autre imaginable ne pourrait jamais la remplacer, ni pour l'un ni pour l'autre des alliés, et comme il serait facile de le démontrer, beaucoup moins encore pour la France que pour la cour de Vienne, qui est de tous points d'un bien autre poids qu'elle ne l'était il } a trente ans;
3° Qu'en partant de cette supposition, qui est une vraie chimère, elle croit que toute augmentation delà puissance autrichienne, dont elle pourrait éprouver les effets dans ce cas imaginaire, ne lui convient pas;
A° Qu'il lui convient par conséquent de s'y opposer directement ou indirectement dans toutes les occurrences, de se regarder comme ayant à cet égard un intérêt commun avec le roi de Prusse, de le lui témoigner, de le lui dire même;