‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 36 sur 65 · MERGY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH II

Paris, '2 1 décembre lySS. — Les très gracieux ordres de V. M. I., datés du 3 de ce mois, m'ont été remis le ili par le garde-noble qui en était porteur, et j'ai fait parvenir sur-le-champ à la Reine la lettre qui lui était adressée ^^^ Le mardi suivant, j'eus occasion de déduire à cette auguste Princesse, dans le plus grand détail, tout ce qui a trait aux différends survenus entre V. M. et les Hollandais, et au but auquel doit tendre l'issue de cette circonstance, mais par les raisons énoncées dans ma dépêche d'office ^-\ je proposai à la Reine de suspendre ses démarches jusqu'à ce que je sois averti par le comte de Belgiojoso, que les Etats généraux se sont formellement engagés à une négociation et ([u'ils ont nommé leurs commissaires à cet effet, parce qu'alors il faudra bien que le comte de Vergennes chemine droit, au lieu cju'informé prématurément il pourrait se permettre de petites manœuvres cachées dont on ne pourrait pas le convaincre et qui aboutiraient peut-être à conseiller aux Hollandais d'éviter une négociation où tous les objets de litige en général se trouveraient compris. Le parti principal de la France en Hollande consiste dans la ville d'Amsterdam, laquelle sera sans doute la plus opposée à la libre navigation de l'Escaut; mais cette cour-ci ne manquera pas des moyens à foire valoir ses bons offices si, comme elle le doit à tous égards, elle s'y détermine. La Reine est bien disposée à y employer toute son influence, et il ne sera certainement rien omis dans cette importante affaire de tout ce qui pourra convenir ici au meilleur service de V. M.

''' Cette lettre manque.

'■-' Le i6 décembre, M. de Mercy avait exposé à la Reine tous les détails des difficultés qui venaient de s'élever entre l'Empereur et les Provinces-Unies des Pays-Bas, et il avait trouvé S. M. disposée à faire tout ce qu'Elle pourrait pour être utile et agréable à son frère; mais il avait été décidé que la Reine ne devrait pas intervenir avant que les Hollandais n'eussent accepté d'ouvrir à Bruxelles des négociations générales et qu'elles i>e fussent si bien engagées qu'il

leur fût impossible de se dégager, car M. de ^lercy craignait que, si le comte de Vergennes était informé de cette affaire avant le temps , il ne se permit d'exciter sous main les Hollandais et de les empêcher d'accepter une négociation générale. Ces intrigues pourraient surtout réussir près de la ville d'Amsterdam, qui était toute dévouée à la France et qui devait avoir le plus à souffrir de l'ouverture de l'Escaut. (Dépêche d'office de M. de Mercy du 2 1 décembre 1783.)

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Plusieurs particularités très humblement exposées dans mon rapport d'office ^^\ confirment l'intention où l'on paraît être ici, de réparer en quelque façon, envers l'alliance, les lourdes bévues auxquelles on s'était laissé entraîner dans le principe des troubles entre la Russie et la Porte. Parmi les raisons qui peuvent avoir donné lieu à ce retour, il en est qui sont personnelles au comte de Vergennes. Le déchet de son crédit ajoute à sa timidité naturelle; il en devient plus conciliant, il craint la Reine par-dessus tout, et si dans ce point Elle voulait se prêter un peu plus aux moyens bien faciles d'asservir entièrement le ministre, je m'en prévaudrais très utilement pour l'auguste service. Le

(') Le 16 décembre, M. de Mercy eut avec M. de Vergennes un long entretien, où il fit usage des instructions qu'il venait de recevoir. M. de Vergennes loua beaucoup la note par laquelle l'Empereur avait déclaré à la Porte que, suivant les circonstances, 11 pourrait se trouver forcé de prendre part à la guerre et de faire usage des troupes qu'il avait rassemblées sur les frontières de l'Empire Ottoman. 11 espérait que ces menaces décideraient la Porte à céder; cependant, il avouait que le grand vizir s'était montré très ému à la lecture du passage de cette note où il était dit que la cour de Vienne considérait comme légitime et irrévocable la prise de possession de la Crimée, de l'ile de Taman et du Kouban par la Russie. M. de Mercy fit remarquer qu'on se tromperait élrangement si l'on considérait l'arrangement des diflicultés présentes comme un gage du maintien futur de l'Empire Ottoman. Aussi le prince de Kaunitz avait été très heureux d'apprendre que M. de Vergennes reconnaissait que la chute de la monarchie turque était inévitable et avouait lui-même que la conduite des deux cours alliées serait inexcusable si elles ne se concertaient pas amicalement sur les événements qui pourraient se produire et sur les moyens à employer pour [rendre le moins fâcheux possible un malheur inévitable. Mais M. de Mercy devait déclarer que le moment n'était pas encore venu.

M. de Vergennes répondit qu'en effet il

lui paraissait absolument impossible de maintenir pendant longtemps l'Empire Ottoman, et il ajouta que depuis son dernier entretien à Fontainebleau avec M. de Mercy sur cette grave question, il en avait causé maintes fois avec le Roi. Ce monarque l'avait autorisé à répéter que, dans le cas où l'impossibilité de sauver la Turquie d'une ruine complète deviendrait évidente, S. M. Tr. Chr. serait toute prête à s'entendre avec l'Empereur en pleine et amicale confiance sur les mesures à prendre dos deux côtés pour le bien commun.

M. de Mercy dit qu'il pensait que, dans ce cas, il faudrait, d'une part, réduire autant que possible les agrandissements auxquels prétendrait la Russie et, d'autre part, satisfaire au mieux les convenances particulières de chacune des deux cours alliées. M. de Vergennes ne fit pas d'objection. Alors M. de Mercy, passant à un autre ordre d'idées , accusa de nouveau le roi de Prusse de pousser à la guerre à Constanlinople et d'insinuer partout qu'il était absolument d'accord avec le cabinet de Versailles, ce qui, entre autres fâcheuses conséquences, pouvait exciter la Russie à se lier avec l'Angleterre. Sur quoi, M. de Vergennes fit cette déclaration : rfDans le fait, nous ne sommes dans aucune liaison avec le roi de Prusse : il sait bien lui-même à quoi s'en tenir à cet égard, c'est ce que je puis bien vous dire.v (Dépêche d'office du comte de Mercy du 31 décembre 1788.)

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baron de Breteuil, placé par la Reine, Lui est entièrement dévoué; les occupations de son déparlement le mettent hors de la politique et cela n'en est que mieux. Quant au nouveau contrôleur général, il n'est pas possible encore de juger des effets de son administration, mais telle qu'elle puisse être, il ne parviendra pas dès longtemps à rétablir assez d'ordre dans les finances pour que l'on soit en état de sortir de la position passive où tous les désordres de l'intérieur tiennent cette monarchie, et je ne pourrais que répéter à cet égard ce que j'ai tâché de démontrer dans mes très humbles rapports précédents.

Les pièces de la correspondance prussienne que je remets ici aux pieds de V. M. , donnent matière à quelques observations. La dépêche du baron de Goltz du i 9 septembre prouve évidemment que la première alarme sur la sûreté de sa correspondance lui a été donnée par le comte de Vergennes, lequel, ayant depuis longtemps la connaissance des chiffres prussiens , a pu naturellement soupçonner que l'on pourrait avoir les mêmes notions à Vienne. Cette démarche du comte de Vergennes a eu lieu sans doute dans le premier délire de ses fausses spéculations sur la possibilité d'un concert utile et confidentiel avec le cabinet de Berlin, et il s'en est suivi l'arrangement des exprès dirigés aux ministres de France à Liège; mais comme V. M. daigne m'apprendre que cette voie ne subsiste plus, et qu'en effet une lettre du secrétaire Sandoz, du 26 octobre, indique le nouvel établissement d'un courrier par semaine, on pourrait en conclure que ce projet d'intelligence confidentielle a eu si peu de fond et de suites, que le roi de Prusse ne veut plus maintenant que ses dépêches passent par les mains d'un ministre français, et qu'il a des raisons pour se procurer une sûreté de correspondance également vis-à-vis du ministère de Versailles que vis-à-vis de celui de Vienne. Je suis dans le cas de vérifier en effet l'apparition de ces courriers prussiens, qui arrivent assez régulièrement de huit à dix ou à quinze jours de distance. Ils ne portent aucunes marques de courriers, ils ne logent pas chez le baron de Goltz, et on m'assure qu'ils n'arrivent pas toujours par la poste. En rapprochant ces faits avec ce que m'a dit la Reine, et avec l'ensemble des circonstances telles qu'elles se comportent dans le moment présent, il se pourrait que cet échafaudage mystérieux ne fût qu'un vain prestige, et que le roi de Prusse bientôt lassé de la dépense de ces exprès, ainsi que du peu de fruit qu'il en retirera, fera tout uniment rentrer

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la correspondance dans les voies ci-devant accoutumées. Je continuerai cependant toutes les recherches imaginables sur la matière et rendrai compte de ce que pourront produire mes découverles.

Vu l'habileté des déchiffreurs que l'on emploie ici, je suis moralement assuré qu'à la seconde ou troisième fois que j'emploierais le chiffre que V. M. a daigné me faire parvenir, il serait infailliblement découvert, et cela me détermine à le renvoyer d'après l'ordre qu'il Lui a plu de me donner.

Par mon très humble rapport du 3 de ce mois, j'ai mis sous les yeux de V. M. I. les demandes que font trois maquignons, pour se charger de la livraison d'un nombre de chevaux normands. D'après les informations que je viens de me procurer de l'intérieur de cette province, elle se trouve si dépourvue de bons chevaux de selle, qu'il y a peu à compter sur les engagements que pourraient contracter les maquignons en question, et dans celle prévoyance il m'est venu une idée dont il y aurait certainement bon parti à tirer. Ce serait qu'il plût à V. M. de me faire envoyer un piqueur des écuries impériales, que je ferais accompagner dans le Limousin par un homme dont je puis disposer, qui connaît à fond cette province et tous les endroits où on y trouve les meilleurs chevaux. Cet homme serait très propre pour les indiquer, mais nullement pour les choisir, encore moins pour en arrêter le prix, ce qui se ferait par le piqueur impérial. Je suis presque assuré que par cet arrangement, qui ne pourrait s'effectuer que dans le mois de mai, V. M. aurait de bons chevaux achetés sur les lieux, au prix de i5 à 20 ou 9 5 louis, et que toule dépense comprise ils seraient rendus à Vienne h la moitié meilleur marché que si cette emplette passe par les mains des maquignons.

Paris, fil âécemhro ij83. — J'ai rem par le garde-noble mensuel la lettre dont V. A. m'honore, en date du 3 de ce mois, et je conçois toule la justesse et l'importance des remarques qu'Elle veut bien m'y communiquer. Lorsque M. de Vergennes m'a débité ses étranges maximes politiques sur l'alliance, je n'ai pas imaginé un instant que

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ce fût son dernier mot, et quelques détails consignés dans ma dépêche d'aujourd'hui semblent prouver que le ministre en question se hâte de revenir sur ses pas. J'avoue qu'à en juger par le courant des affaires ordinaires, je n'aurais jamais soupçonné M. de Vergennes aussi mince qu'il l'est à tous égards, dans ses idées et ses moyens, lorsqu'il s'agit d'objets majeurs. Maintenant, le déchet de son crédit •ajoute à sa thnidité naturelle; il en devient plus conciliant, il craint la Reine par-dessus tout, et si cette princesse voulait se prêter un peu plus aux moyens bien faciles d'asservir entièrement le ministre, je m'en prévaudrais d'une manière bien utile pour le service de notre cour. Au reste, le désordre général qui règne ici doit tenir encore longtemps cette monarchie dans un état passif, et quels que soient les personnages qui la dirigent, ils ne peuvent méconnaître l'abîme où ils se précipiteraient, en rompant les liens qui les unissent à nous. Cela posé, il y a une sorte d'ineptie malhonnête à se prêter, comme on a fait ici, à des apparences d'intelHgence avec le roi de Prusse, et je ne cesse de porter autant que possible toute l'attention de la Reine à faire sentir à son auguste époux l'indécence, très gratuite, du rôle que son ministre s'est permis de jouer dans ces derniers temps. M. de Rreteuil affiche de n'y avoir pris aucune part; il veut paraître entièrement dévoué à la Reine; d'ailleurs les occupations de son département le mettent en quelque façon hors de la politique, et cela n'en est que mieux pour lui et pour les affaires.

Ainsi que V. A. me l'a ordonné, je lui expose dans un P. S. d'office ce que je pense sur le remplacement du secrétariat d'ambassade^^'.

t') Le baron Georges de Barré, conseiller de l'ambassade impériale à Paris , était mort le 10 novembre 1788, après trois semaines d'une douloureuse maladie. Il fut très regretté tant par le comte de Mercy que par le prince de Kaunitz.

A la fin de Tannée 1755, Georges de Barré, qui était sans doute originaire du pays de Liège et qui avait été secrétaire de légation d'abord à Turin , ensuite à Hanovre, avait été envoyé à Paris. Le i4 janvier 1706, le comte de Starbemberg écrivait au comte de Kaunitz : «M. Barré est arrivé avant-hier. Je suis très satisfait dos

pr'emières conversations que euesj'ai avec lui et je dois bien de la reconnaissance à V. Exe. de ce qu'Eile a eu la bonté de m'envoyer un sujet, qui me paraît à tous égards très propre et tout à fait convenable. « Le comte de Starbemberg employa M. de Barré aux négociations secrètes qu'il poursuivait alors avec la cour de France en vue de la conclusion d'un traité d'alliance et à partir de janvier 1766, les rapports confidentiels en français de cet ambassadeur sont écrits de la main du nouveau secrétaire.

Lorsque le comte de Starbemberg quitta la France en 1766, M. de Barré fit les

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auquel il sera indispensable de joindre un copiste, sans lequel un homme seul ne pourrait suffire à la quantité d'écritures qu'occasionnent les différentes correspondances attachées à cette mission. Un jeune sujet que j'ai élevé dès son enfance, qui est né en Hongrie dans la maison de feu mon père, et qui a transcrit le P. S. d'office que je viens de citer, serait peut-être propre à l'emploi de copiste; il pourrait l'exercer sans titre, avec le seul avantage d'une modique gratification annuelle, qui deviendrait un encouragement à ce service passager. Le jeune homme en question a vingt-huit ans; il est d'un caractère sûr et honnête; il y joint de l'esprit et des talents agréables; en lui faisant donner une éducation soignée, mon objet a été de me l'attacher personnellement et conséquemment je lui ai assuré un sort pour l'avenir ^^'.

P. S. Ma lettre d'office étant écrite, je viens de recevoir par la poste ordinaire celles dontV. A. m'honore en date du 8. Autant que je puis le remarquer, elles ont été ouvertes au bureau de Paris et j'en suis d'autant plus aise que, dans ce cas, M. de Vergennes aura déjà sous les yeux une des meilleures leçons qu'il recevra dans sa vie. La

fonctions de chargé d'affaires du mois de juin au mois de septembre. Avant son départ, M. de Slarbemberg avait fait nommer conseiller de légation M. de Barré, qui resta en cette même qualité près de M. de Mercy. Plus tard, M. de Barré, qui avait reru ie litre de secrétaire, puis de conseiller d'ambassade et la petite croix de Saint- Etienne, demanda, conformément aux statuts de cet ordre, la collation du titre héréditaire de baron, et, le a^i août 1777, l'impératrice Marie-Thérèse, sur la proposition du prince de Kaunilz , lui accorda cette faveur. M. de Mercy avait en grande eslime son collaborateur, comme en témoigne le billet suivant, adressé par l'ambassadeur au prince de Kaunilz, le a.S juin 1781 : «Je ne puis me refuser de joindre de très humbles instances à celles que M. de Barré a l'honneur d'adresser aujourd'hui à V. A. pour qu'Elle veuille le garantir d'une diminution dans la pension que feu S. M. l'Im-

pératrice avait daigné lui accorder. Les talents, les anciens et fidèles services de M. de Barré parlent en sa faveur, et mon amitié personnelle pour ce digne et vertueux lionmie me fera partager la vive et respectueuse reconnaissance qu'il doit aux bontés et à la protection dont V. A. lui a de tout temps fait éprouver les effets.»

M. de Barré eut pour successeur François-Paul de Blumendorf, qui était attaché à l'ambassade de M. de Mercy depuis longues années et avait, au témoignage de l'ambassadeur, rempli ses fonctions avec beaucoup d'habileté et de zèle. Lorsque M. de Mercy quitta la France, au mois d'octobre 1790, M. de Blumendorf fut nommé chargé d'affaires et il demeura en celle qualité à Paris jusqu'à la fin du mois de mai 1793, oiî il se rendit à Bruxelles en même temps que ie ministre du roi de Prusse , le comte de Goltz.

C' Ce jeune homme se nommait Hoppe.

précision, la force des raisonnements, la tournure amicale et en même temps très énergique, que V. A. a donnée à ses remarques, sont des traits d'une vérité et d'un génie si supérieur, qu'ils doivent écraser et confondre le ministre français. Sans paraître soupçonner qu'il a intercepté ces lettres, je me propose d'en mettre non seulement la substance, mais même la diction dans ma mémoire, et à la première occasion, j'en ferai un usage qui sera aussi souvent répété que me paraîtra l'exiger la situation d'esprit de M. de Vergennes. Il sera également très utile que la Reine se pénètre des vérités, qui lui feront grande impression, comme venant directement de V. A. Enfin, de tous les côtés, il n'y aura pas un seul mot de cette sublime pièce, dont je ne sache tirer un parti utile, et dans son temps j'aurai l'honneur d'en rendre bon compte à V. A.

Vienne, le g janvier ij8â. — Je suis très curieux d'apprendre par votre premier courrier, si vous avez pu vous apercevoir dans vos conversations avec le comte de Vergennes qu'il a vu cette terrible lettre, que je vous ai adressée par la poste ordinaire. J'ai bien senti, en l'écrivant, qu'en ce cas elle pourrait fort bien l'achever de peindre, comme on dit, dans l'esprit du Roi; mais il m'a paru que cette considération ne devait pas m'empêcher de tâcher de renforcer les fondements d'un édifice qui menace ruine, lorsqu'il en est temps encore. Quoi qu'il arrive néanmoins, ce qu'il y a de bien certain, c'est que le ministre français, qui fera rompre l'alliance tôt ou tard, sera à mon avis le roi des fous et un homme pendable, non pas par rapport au mal qui nous en arrivera, mais par rapport à celui qui en arrivera à la France, à laquelle la maison d'Autriche aura en ce cas plus d'un moyen de faire payer bien cher sa sottise, et ces moyens sont si faciles à imaginer que je ne comprends pas comment il est possible que le cabinet de Versailles puisse ne pas le sentir, et vouloir moyennant cela se conduire entre autres vis-à-vis du roi de Prusse d'une façon tout au moins très louche, et qui doit nous indisposer et entraîner

peut-être de proche en proche un événement qui, je le répète, est, à mon avis, ce qui j)eut arriver déplus fâcheux à la monarchie française. Dans ces circonstances très critiques, j'attends conséquemment avec impatience tout ce que vous pourrez me mander successivement sur un objet aussi important; car au bout du compte, il faut que la porte soit ouverte ou fermée; il faut savoir à quoi s'en tenir pour le présent et pour l'avenir, et il ne nous convient point de continuer à vivre dans une inquiétude, ou au moins dans une incertitude continuelle; et, pour cet effet, il faut que de bonne foi le cabinet de Versailles convienne au moins vis-à-vis de lui-même qu'il a mal raisonné jusqu'ici sur le chapitre de l'alliance, et qu'il fasse un vœu solennel de se conduire dorénavant en conséquence, s'il veut qu'elle tienne.

Paris, le i'' fhrier ijSâ. — Je n'ai plus le moindre doute que la lettre particulière du 8 de décembre, dont V. A. m'a honoré par la poste ordinaire, n'ait été ouverte, et que le Roi et son ministre n'aient eu connaissance de son contenu avant moi. Il ne m'a pas été difllciie do l'observer par les tournures que M. de Vergennes a prises pour tâcher de me faire parler. Je ne m'y étais pas prêté dans une première conversation, où j'avais cherché à lui marquer par ma réserve et mon silence un vrai dégoût de tout ce qui s'est passé ici jusqu'à présent; mais dans un second entretien, il m'interpella affectueusement et d'une manière si directe aux principes et à l'objet de l'alliance, que je lui tins le langage énoncé dans un article de ma dépêche d'oflice^'^.

f) Dans co(, entretien confidentiel, M. do Mercy rappela d'abord à M. de Vergennes que, le 3o octobre 1788, il lui avait dit en propres termes qu'il r regardait l'alliance comme la meilleure des possibles, tant qu'elle aurait pour base et pour objet notre convenance, notre sûreté commune et celle de tout le mondeii; ensuite, apri'S s'être élevé bauteniont contre celle maxime pernicieuse, il demanda au ministre ce (ju'il

aurait pensé si, dans la dernière guerre entre la France et l'Angleterre, la cour de Vienne, conformément à ce principe, avait adopté envers le cabinet de Versailles le système de conduite que celui-ci avait suivi dans le différend entre la Russie et la Porte. Ce texte donna à M. de Mercy l'occasion de maints développemenis et il eut l'occasion de remettre sous les yeux du minisire tous les sujets de ))Iainles que la France avait

J'avais la lettre de V. A. si présente, que je suis sûr de n'en pas avoir omis une phrase, et soit en contenance, soit en raisonnement, je n'ai jamais trouvé M. de Vergennes si pauvre que dans cette occasion.

Précédemment, j'avais communiqué à la Reine la lettre susdite, dont Elle avait senti toute la force et l'énergie. Elle présume que le Roi en a eu connaissance et fonde cette conjecture sur l'embarras du monarque, relativement à quelques questions qu'Elle lui a faites. Il aurait été bien facile à la Reine de s'en éclaircir plus positivement; mais le défaut de précision rend toujours les démarches de cette princesse fort incomplètes. Le Roi, de son côté, a si peu de goût pour les affaires politiques et il les entend si mal, qu'il ne paraît pas se permettre de jugement sur la manière dont son ministre les conduit; aussi le déchet du crédit de ce dernier ne provient-il d'aucune cause qui tienne à son département. C'est une avidité trop manifeste et mise trop maladroitement en œuvre, qui fait perdre à M. de Vergennes la confiance de son souverain. Celui-ci ne semble capable d'attention que sur ce qui a trait à l'argent ; il envisage les objets de finance avec un esprit de parcimonie, mais d'ailleurs dans le sens le plus étroit; il n'en existe pas moins de gaspillage qu'il n'y en avait sous le règne

lionnes à son allié, surtout par ses intrigues avec le roi de Prusse. L'emJjarras de M. de Vergennes était très visible; mais l'ambassadeur ne fit rien pour le iliminucr : au contraire. Au counnencement de l'entretien, M. de Vergennes avait vivement détendu cet article de sa profession de foi politique : il avait prétendu que la dernière partie — et celle de tout le monde — s'appliquait à la sûreté et non à la convenance. Mais M. de Merry lui avait clairement prouvé que cette interprétation n'était pas moins contraire que l'autre à l'esprit do l'alliance; car si une puissance quelconque voulait exercer des violences injustes contre l'une des deux cours alliées, cette puissance ne pourrait ni ne devrait trouver aucune sûreté dans les moyens que le traité d'alliance mettait à leur disposition pour remettre l'agresseur à sa plac?. Après une longue suite de raisonnements plus ou moins mauvais que les autres (suivant M. de Mercy, le minisire

n'aurait pas pu trouver un argument topique), M. de Vergennes se borna à répéter sur tous les tons et sur tous les modes qu'à Versailles on était bien résolu à tout faire pour conserver l'alliance actuelle qui, d'après son propre aveu, ne pourrait pas être remplacée par une plus avantageuse pour l'une ou l'autre des deux cours alliées. AI. de Mercy écrivait encore au prince de Kaunitz que, dans cette occasion, il n'avait pas manqué de représenter vivement au ministre le grand danger que courrait l'alliance si les choses restaient sur le pied où elles étaient depuis quelque temps. Aussi l'ambassadeurcroyait-il s'être finalementaperçuque le ministre était convaincu qu'il était grand temps de rentrer dans la bonne voie. Et depuis quelque temps M. de Vergennes paraissait se donner beaucoup de peine pour persuader JI. de Mercy de son revirement en lui donnant plus de marques d'amitié et de confiance. (Dépèche d'office du i"février 178/1.)

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précédent; le Roi se débat beaucoup sur cet article; il ne sait comment y remédier, et probablement personne de ses alentours actuels ne lui en suggérera les moyens.

Relativement à la manière dont on paraît envisager ici le système actuel, malgré l'extrême médiocrité du ministère, il est hors de doute qu'il sent combien notre alliance est utile, même nécessaire à la France, mais je me suis aperçu depuis quelque temps, qu'en s'exagérant peut-être la fâcheuse situation oiî se trouve l'Angleterre, on présume qu'un retour de notre part à l'ancien système en devient plus difficile, et je me persuade que ce calcul est la cause principale des petites jactances que M. de Vergennes s'est permises dans les conjonctures du moment. Je redoublerai d'attention sur tout ce qui concerne cette importante matière, et j'en rendrai compte successivement à \^ A.

Paris, là février ijSâ. — Les ordres qu'il a plu à V. M. I. de me donner de Pise, en date du 3o janvier, me sont parvenus ce matin par la poste ordinaire^''. La saison affreuse que l'on éprouve ici, et qui y rend tout le monde malade, me faisant éprouver le même sort dans cet inslant, je n'ai pu aller porter moi-même à Versailles la lettre adressée à la Reine, mais je la Lui ai fait parvenir dans cet après-midi, je présume que cette auguste Princesse attendra, pour y répondre, l'occasion du courrier mensuel.

Il y a plus d'un mois que Salieri m'a apporté les ordres de V. M. à son sujet, en date du 3o novembre passé. Ce maître de chapelle a présenté lui-même la lettre de V. M. à la Reine; il a été ensuite mandé plusieurs fois à Versailles; je lui ai donné tous les renseignements utiles à son sujet, et je vois que l'opinion publique lui est favorable, malgré l'enthousiasme oii l'on est encore ici de quelques ouvrages italiens donnés récemment '-1

"' Celte leltro manque. couru Fontainebleau le 16 oclobre 1788,

(*' M. de Mercy fait sans doute allusion et à l'Opéra de Paris le i'"^ décembre, ol à

à la Didon, de Piccini, représentée pour la la Cliimène, de Sacchini, donnée à l'Opéra

première fois avec le plus grand succès à la le 8 lévrier 1786.

Deux heures avant de recevoir aujourd'hui la très gracieuse lettre de V. M., je venais de renvoyer le garde-noble qui a apporté la nouvelle de l'arrangement entre la Russie et la Porte. Cet événement cause ici une grande satisfaction; on ne disconvient plus qu'il est dû à la sagesse des mesures que V. M. a prises dans cette importante circonstance, mais je dois m'en remettre des détails de cet objet au contenu de ma dépêche d'office de ce jour, qui sera déjà parvenue sous les veux de V. M.

Monsieur le Dauphin et Madame fille du Roi, ont été attaqués d'un rhume assez violent, mais cette indisposition n'a eu aucune suite fâcheuse. La Reine jouit d'une très bonne santé.

Paris, le lâ février ijSù. — Les intentions de V. A. ont été exactement remplies en ce que je me suis trouvé le premier à annoncer ici'^^ l'importante nouvelle, qu'Elle m'a fait l'honneur de m'apprendre par un courrier. Le Roi a très bien senti le prix de cette attention, ainsi que M. de Vergennes ; ce dernier aurait fort désiré paraître avoir eu une part prépondérante à l'événement ; mais j'ai cru devoir faire tout ce cju'il dépendait de moi pour ne pas lui laisser usurper si facilement aux yeux de son maître un mérite auquel il est bien éloigné d'avoir le moindre droit, et si la Reine veut user avec un peu d'attention et d'adresse, du langage que je Lui ai suggéré, il pourra en résulter le double avantage d'éclairer son auguste époux sur les faits passés, et de Le mettre en garde contre les erreurs à venir, particulièrement sur ce qui concerne l'esprit et l'objet de l'alHance.

M. de Vergennes ne chemine droit que vers un seul but, qui est celui de s'enrichir; sur tout autre point sa marche est oblique, elle n'a ni franchise ni noblesse; probablement il restera en place, et en examinant ceux qui seraient en mesure de lui succéder, il est douteux que l'on gagnât au change; mais il deviendrait utile que le Roi, qui ne veut que des gens médiocres, fût au moins porté à les recon-

C Le mardi 3 février 1786, dans sa conférence hebdomadaire avec M. de Vergennes.

naître pour ce qu'ils sont, el qu'il en résultât de sa part moins d'abandon à leur manière de voir et d'agir. Je ne cesse de rappeler cette observation à la Reine. Elle y réfléchira sans doute, quand le temps aura donné un peu plus de maturité à ses idées; malheureusement cette époque ne paraît pas aussi prochaine qu'il serait à désirer.

Je ne me suis point trompé en prévoyant que M. de Breteuil oublierait sa politique pour ne s'occuper que de son département, qu'il remplit avec une activité tranchante qui lui est naturelle et qui réussit assez auprès du Roi. Les autres ministres en prennent quelque ombrage, et particulièrement M. de Vergennes, dont la posture bourgeoise et mesquine se trouve fort effacée par l'état de maison magnifique que le baron sait étaler et qui attire chez lui un grand concours; d'ailleurs, M. de Breteuil s'annonce auprès de la Reine comme le partisan fidèle de l'alliance, mais il n'y a pas d'apparence que cela puisse le conduire un jour au ministère dés affaires étrangères, où il serait à tous égards déplacé, soit pour lui, soit pour la chose.

Relativement à l'objet de l'escadre hollandaise qui se trouve dans la Méditerranée, je n'ai rien pu apprendre au delà de ce que ma dépêche d'office expose à V. A. sur cet article, et il m'a paru que M. de Vergennes n'en savait réellement pas davantage.

Je suis profondément pénétré de la bonté que V. A. me marque, en faisant mention de l'état de ma santé, laquelle jusqu'à ce moment n'a cessé d'être dérangée par des incommodités rhumatiques fort douloureuses: j'espère qu'elles finiront avec la saison affreuse, qui peut-être les a occasionnées; elle ne permet pas de songer encore à l'envoi des arbres que V. A. a ordonné, mais le choix en est fait, et je tâcherai de les expédier avant la fin de mars.

Vienne, le 3 mars ij8â. — Avant de répondre à toutes les mauvaises raisons dont vous a régalé M. de Vergennes pour la justification de sa conduite ministérielle pendant l'année dernière, je crois devoir me donner le temps de voir si ses actions, par la suite, vaudront mieux que n'ont valu ses propos dans ce moment-ci. Je ne doute pas,

à la vérité, que la peur que doit lui avoir fait ma lettre du 8 décembre dernier ne l'engage à l'avenir à beaucoup de ménagements vis-à-vis de nous; mais je ne vous cacherai pas néanmoins que je ne suis et ne serai tranquille sur la solidité de l'indissolubilité de l'alliance, que lorsque je verrai ce ministre plus intimement convaincu qu'il ne paraît l'être encore de l'importance dont il est pour la France de se la conserver, et qu'au lieu de la belle phrase, que Je Roi la chérit, j'entendrai dire en son nom, en tous lieux et en toutes occasions, que la France y est inviolablement attachée par système comme à la plus analogue à son intérêt et à ses convenances, et que par une conduite nette et conséquente elle ne laissera plus aucun doute à la cour de Vienne qu'elle ne pense ainsi par principe , ainsi qu'elle aurait dû faire il y a longtemps; parce que bien loin (ju'il y en ait aucune au monde dont elle puisse retirer les mêmes avantages, sa dissolution entraînerait pour elle les suites les plus funestes, qu'elle n'aurait aucun moyen suffisant de pouvoir parer, dès le moment que pour faire mieux nous nous déterminerions à lui abandonner pour un temps à l'entrée d'une guerre ce qu'elle pourrait envahir sur nous dans les parties éloignées du centre de la monarchie autrichienne.

Vous conq)rendrez à peu près, mon cher Comte, ce que je veux dire, et vous sentirez qu'il s'ensuit qu'à moins que le Roi et tous ses successeurs, ainsi que M. de Vergennes et tous les siens, n'établissent comme un principe immuable de la politique française, l'utilité, la nécessité même de se conserver l'alliance de la maison d'Autriche, que l'on ne cesse de l'envisager comme une puissance rivale, et que l'on ne se conduise en conséquence dans toutes les occasions possibles, en un mot, que de tout point on ne pense ainsi que nous pensons encore sur cet important objet. Il est très fort en l'air et très mortel au lieu d'immortel qu'il pourrait être dans le cas d'égalité parfaite et systématique de raisonner sur ce point.

Je ne puis pas vous en dire davantage aujourd'hui, mon bon ami. Je m'en rapporte comme toujours à votre sagesse de l'usage que vous jugerez à propos de faire, en temps et lieu, de ces réflexions, peutêtre un peu troj) sucrées pour être bien claires, et moyennant cela avec toute la confiance que vous méritez de ma part, je vous embrasse de tout mon cœur.

MERGY À JOSEPH II

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