‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 37 sur 65 · MERGY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH II

Paris, 30 mars ij8â. — La Reine attendait impatiemment l'occasion (le ce présent garde-noble mensuel, pour pouvoir répondre aux dernières lettres qu'EUe a reçues de V. M. I.

Par mes rapports d'office qui sont parvenus sous les yeux de V. M., Elle aura daigné voir les différentes circonstances qui ont eu lieu ici dans l'espace de trois mois jusqu'à l'époque de l'arrangement conclu entre la Russie et la Porte. Cet événement tant désiré par le comte de Vergennes a dû lui faire reconnaître une partie de ses erreurs; ce qu'il dit maintenant sur la sagesse des mesures prises par V. M. et sur leurs effets, le langage qu'il a tenu en dernier lieu à la Reine ''^ et celui dont il use envers moi annonceraient la conviction et le repentir; mais le caractère du ministre dont il s'agit, ainsi que ses talents politiques inspirent si peu de confiance qu'il n'y a que des actions

O Le 9 mars, après sa conférence avec M. de Vergennes, M. de Mercy alla faire sa cour à la Reine; Elle lui raconta que dernièrement Elle avait mandé le comte de Vergennes pour lui faire une recommandation particulière. Ce minisire, naguère toujours si réservé, était, de son propre mouvement et sans la moindre provocation de pai'l de la Reine, enirédans les plus grands détails sur la situation des affaires politicjues. Enire autres choses, il avait dit à la Reine qu'il était absolument impossible de contester que l'accord conclu enIre la Russie et la Porte ne fût uniquement dû aux mesures si prudentes que S. M. l'Empereur avait prises pour empêcher la guerre d'éclater. 11 devait avouer loyalement à S. M. que le roi de Prusse avait eu recours aux intrigues les plus dangereuses pour entraîner le cabinet de Versailles sur une fausse route. Rien que lui , Vergennes, eût jusque-là toujours vécu dans une défiance constante de la politique prussienne et des divers artifices dont usait ce monarque , cependant il était obligé de reconnaître (jue, dans ces derniers temps, il ne s'était pas suiiisamment défendu contre les promesses fallacieuses du cabinet de Ber-

lin, qui l'avaient à un certain moment placé dans le plus grand embarras; toutefois, il ne s'était jamais écarté de cet important principe que les maximes et les desseins politiques du roi de Prusse no pouriaient jamais être d'accord avec les sentiments du roi de France.

La Reine dit à M. de Mercy qu'elle avait saisi cette occasion pour faire comprendre à M. de Ver'gennes combien l'Empereur avait de motifs d'être mécontent de la conduite de la cour de France. Maintenant que la tranquillité était rétablie, il fallait prendre les moyens les plus convenables pour effacer la mauvaise impression que le passé avait faite sur l'esprit de l'Empereur. Pour ces motifs , Elle était très heureuse de voir que le ministre était fermement convaincu de l'utihté reconnue de l'alliance et de la nécessité de travailler à la fortifier de plus en plus, et Elle l'invitait à ne négliger rien qui pût contribuer à augmenter la solidité du système politique qui liait les deux cours. M. de Vergennes s'était borné à répondre qu'il en était toujours très sérieusement occupé. (Dépêche d'ollice du comte de Mercy du 20 mars 178^.)

réelles qui puissent constater que l'on rentre ici dans la bonne voie, après s'en être écarté d'une manière aussi absurde que choquante. Je ne perds aucune occasion de revenir sur cette importante matière, je n'épargne pas les vérités, quelquefois même assez sèches. La [)rochaine négociation entre le gouvernement général des Pays-Bas et les États généraux des Provinces-Unies donnera heu peut-être à quelques circonstances qui feront mieux connaître les dispositions du comte de Vergennes; j'espère que la Reine contribuera à les déterminer dans le sens convenable, et je vois que cette auguslc princesse en est sérieusement occupée.

Pendant le séjour de V. M. en Italie, j'ai reçu par le cabinet les pièces secrètes que je remets ici très humblement. Une de mes dépêches d'oGGce précédente a exposé les aveux du comte de Vergennes à la Reine, sur les motifs de la correspondance établie par la voie de Liège ^^>; mais ce ministre s'est bien gardé de faire mention de la per-

(') Vers le 1 5 janvier i 78^ , la Reine eut avec M. de Vergennes un entretien où Elle montra beaucoup d'inquiétude. Elle était, dit-Elle, absolument certaine que depuis quelque temps on s'occupait à nouveau des moyens d'établir une coirespondance sure avec le roi de Prusse; Elle en concluait que le cabinet de Versailles était engagé dans des négociations très importantes avec ce monarque, négociations qui, certainement, étaient très dangereuses pour l'alliance.

Le comte de Vergennes , sans laisser voir le moindre embarras, se borna à répondre qu'on avait déjà depuis longtemps des doutes sur la sécurité de la correspondance avec l'Allemagne et les pays au delà. On avait pensé aux moyens de remédier à cet inconvénient et on avait cru que le bien du service du Roi exigeait de recourir à ces moyens dans la circonstance présente. U entra dans les plus grands détails sur l'arrangement fait à Liège, en ajoutant qu'on fait ce système n'avait pas plus de portée que l'envoi de courriers dont les cours se servaient constamment, d'autant plus que, dans le cas actuel, il ne s'agissait pas seulement d'assurer la sûreté de la correspondance diplomatique avec la Prusse, mais

aussi avec la Russie, la Pologne et les autres cours du Nord. 11 pouvait donner à S. M. l'assurance la plus formelle que ce changement n'avait pas été déle.miné pour des motifs qui fussent en opposition avec l'alliance, connue Elle le soupçonnait. Il n'était nullement question ici de ni'goclaliuiis secrètes, et la vérité l'obligeait à déclarer qu'il n'y en avait aucune engagée en ce moment avec la cour de Rerlin. Pour en donner à S. M. une preuve irréfutable, M. de Vergennes dit qu'il croyait pouvoir Lui confier, sans prendre au préalable la permission du Roi, que, pendant le dernier voyage de la cour à Fontainebleau, le roi de Prusse, après diverses tentatives préliminaires infructueuses, s'était enfin avancé jusqu'à envoyer un projet de traité d'alliance entre lui et le Roi T. C; mais cette proposition avait été rejetée de telle façon que ce roi avait pu voir clairement que la cour de Versailles était plus que jamais attachée à son alliance avec la cour de Menue, et depuis ce moment il se l'était tenu pour dit.

A celte confidence, M. de Vergennes ajouta beaucoup d'autres considérations. U voulait s'eiïorcer de convaincre la Reine que

IMFRIMLMC SATIOSALE,

fidie avec laquelle il a associé la cour de Berlin à des moyens de sûreté qui ne devaient au plus être employés que pour les dépêches du cabinet de Versailles. Ces petites manœuvres vis-à-vis du roi de Prusse n'ayant plus d'objet, il est probable qu'elles sont finies. Je dois le présumer par l'inaction où je vois le baron de Goltz, ainsi que par les propos que je sais qu'il tient maintenant, de manière c|ue l'on pourrait s'attendre à voir bientôt la correspondance prussienne rentrer dans les voies ordinaires.

Paris, le 2 0 mars ijSâ. — Ma dépêche d'office d'aujourd'hui expose à V. A. quelques nouveaux traits sur le langage que tient maintenant M. de Vergennes'^l La confession qu'il est allé faire à la Reine serait d'assez bon augure, si on pouvait d'ailleurs prendre quelque confiance dans le caractère de ce ministre; mais il est trop faible pour

si le différend enlre la Russie et la Porte avait donné lieu à quelques oxplicalions un peu vives enlre les cabinets de Vienne et de Versailles, la France, dans cette affaire, n'avait pas été animée par des sentiments de mauvaise humeur ou de jalousie, dont on l'avait peut-être soupçonnée. Elle avait uniquement obéi au désir d'éloigner autant que possible une grande guerre , qui aurait causé en Europe un tel ébranlement que le plus profond politique n'aurait pu en calculer les suites.

Marie-Antoinette, à la première occasion, raconta tout à M. de Mercy qui Lui fit observer qu'en ce qui concernait le nouveau mode de correspondance avec la Prusse, les raisons de M. de Vergonnes n'étaient pas sérieuses; il Lui prouva que sur divers points le ministre ne Lui avait pas dit la vérité, et il en conclut que cette conduite déloyale dans un moment où il cliercbait à donner à ses comnmnications ime tournure de conliance illiniitée, devait engager S. M. à ne pas se fier légèrement

à ce minisire. Elle devrait faire entendre que désormais Elle se tiendrait pour offensée si jamais Elle s'apercevait qu'on avait cherché à Lui donner une fausse idée des choses. Enfin M. de Mercy osa faire remarquer à la Reine que, sans doute faute de vouloir, Elle avait mis son mari en état de Lui cacher le projet d'alliance présenté par le roi de Prusse à la France pendant ie voyage de Fontainebleau. C'était une preuve manifeste que S. M. n'était pas informée des événements politiques qui se produisaient de lemp^ à autre aussi exactement qu'Elle le croyait. Maintenant qu'EUe voulait acquérir une influence qui pût contribuer à sa propre gloire et au bien de la chose, Elle ne devrait jamais perdre le fil des affaires et se conduire de telle façon, tant avec le Roi qu'avec ses ministres, que ni l'un ni les autres ne fussent en situation de Lui cacher les événements qui pourraient survenir. (Dépêche d'office du comte de Mei'cy du i"' février 178/t.)

'') Voir pkis haut, p. a 57, n. 1.

qu'on ne le soupçonne pas d'être faux, et il n'y a, ainsi que V. A. me fait l'honneur de me le marquer, que des actions réelles qui puissent constater que l'on rentre ici dans la bonne voie, après s'en être écarté d'une manière aussi absurde que choquante. Je ne perds aucune occasion de revenir sur cette importante matière, je n'épargne pas les vérités, quelquefois même assez sèches; elles sont écoutées avec modération; mais il me semble que tous les errements de la politique de M. de Vergennes sont toujours combinés sur la peur bien caractérisée que lui inspire le personnel de S. iM. l'Empereur 'i'. Il se présente sans cesse des indices qui me portent à le croire. Cette disposition d'esprit doit nous assurer de la part de cette cour-ci beaucoup de ménagements à l'avenir, parce que d'un autre côté je ne puis douter qu'elle ne sente la nécessité de conserver une alliance dont elle ne peut méconnaître l'utilité, et à laquelle elle n'aurait rien à substituer qui ne lui devînt infiniment dangereux.

La prochaine négociation entre le gouvernement général des Pays- Bas et les États généraux des Provinces-Unies donnera lieu peut-être à quelques circonstances, qui feront mieux connaître les dispositions réelles de M. de Vergennes à notre égard. J'espère que la Reine contribuera à les déterminer dans le sens convenable; je n'ai rien omis pour Lui en indiquer les moyens, et si cette princesse veut un jour s'occuper, d'une manière sérieuse et suivie, du grand rôle qu'Elle est en mesure de remplir, il ne sera pas difTicile de rétablir ici les choses sur un pied convenable à l'alliance.

Vienne, ce a avril lySâ. — C'est avec plaisir que je vous annonce mon retour à Vienne, et je recommence avec vous ma correspondance qui a été un peu interrompue par les quatre mois d'absence que j'ai

O M. de Mercy connaissait bien le mi- cliives nationales (K i6i), et publié dans

nislre auquel il avait affaire, comme le la Politique de tous les cabinets (édition de

prouve le mémoire présenté, le 29 mars 1798, t. II, p. /i20-/t45) est tout entier di-

178^, par M. de Vergennes. Ce curieux rigé contre l'Empereur, dont le ministre

document, aujourd'hui conservé aiL\ Ar- affecte de redouter l'ambition excessive.

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faite. Je vous joins ici une lettre pour la Reine, que je vous prie de lui remettre. Je lui ai écrit de Naples, de Pise et de Gènes, et je me flatte c|u'Elle aura reçu toutes ces lettres.

C'est avec bien du plaisir que j'ai vu par vos relations, mon cher Comte, le bon effet que les vérités que vous avez dites au ministère français, joint aux preuves les plus convaincantes qu'il a eues de la loyauté de ma façon de penser, et à l'exacte vérité de tout ce que je n'ai cessé d'avancer de mes vues, eu égard aux affaires de la Porte, ont produit. Je crois néanmoins avoir fait une très bonne besogne, ayant rendu un grand service à la cour de Russie, en me procurant en même temps tous les avantages que je pouvais désirer pour le commerce de mes sujets, et je crois avoir découvert en plein le compte que je puis faire sur la bonne volonté de la France, et que ce n'est certainement que de sa faiblesse que je puis m'attendre à des complaisances qui pourraient tendre à mon avantage.

Adieu, mon cher Comte; accablé d'affaires au moment de mon arrivée, je ne puis que vous assurer de la parfaite estime et de la vraie amitié avec lesquelles

J'avais déjà fermé ma lettre lorsque le courrier arrive et me remet la vôtre, à laquelle était jointe celle de la Reinc^^^ Je vous suis fort obligé de ce que vous me mandez; cela ne me fait pas changer d'opinion sur la façon de penser du ministère de France à mon égard.

Pour le présent, je ne puis vous marquer autre chose, mon cher Comte, et quand vous saurez comment l'opéra de Salieri aura réussi, je vous prie de m'en instruire, m'intéressant à ce jeune homme.

La Reine vous fera part peut-être du projet de ma sœur Marie, de venir la voir en France.

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