MERCY A JOSEPH II
Paris, 2 0 mai lySâ. — Le garde-noble mensuel m'a remis, le 28, les très gracieux ordres de V. M. I., datés du 1 2 de ce mois, et je n'ai point tardé à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Cette auguste princesse a été de nouveau, pendant huit ou dix jours, assez inquiète de l'état de M. le Dauphin, lequel, à la suite d'un rhume, était tombé dans une sorte de langueur et de dépérissement dont on ne pouvait deviner la cause. On l'attribua d'abord à quelque humeur scorbutique; le jeune prince ne grandissait plus depuis trois ou quatre mois; enfin la nature a produit une crise qui a tourné en fièvre tierce, les accès ont toujours été en diminuant, ils ont cessé sans le secours de remèdes bien actifs; les médecins sont très contents de la marche de cette maladie et ils la regardent comme un des plus puissants moyens de fortifier la constitution du jeune prince, dont l'existence devient d'autant plus précieuse que le régime et les habitudes du Roi ne donnent guère d'espérance à Lui voir une nombreuse postérité.
Mes dépêches d'office précédentes et celle que j'expédie aujourd'hui exposent avec tant de détails tout ce qui a trait aux négociations entamées à Rruxelles, que je ne pourrais, sans tomber dans des répétitions inutiles, rien ajouter sur cette matière dans le présent et très humble rapport. V. M. aura daigné voir que dans l'occasion dont il s'agit, la Reine a mis plus d'activité, de volonté et de suite au désir qu'ElIe a de rendre ses soins utiles à V. M. Si l'expérience du passé ne rendait pas les intentions de la France si suspectes, on pourrait croire que, désabusée de ses erreurs, elle se dispose à les réparer en partie; mais ce retour est trop incertain et faible encore pour rien
'*' Cette '.élire manque.
diminuer de la justesse des remarques éclairées queV. M. a faites sur la conduite absurde que l'on s'est permise ici et sur les principes qu'elle fait soupçonner à trop juste titre. Qu'ils soient l'effet d'une réflexion systématique, ou qu'ils partent de l'ineptie, de l'inconséquence des ministres français actuels, les résultats en sont toujours les mêmes, ils détruisent jusqu'aux seuls avantages négatifs que V. M. pourrait retirer d'une alliance depuis longtemps stérile, qui pourrait enfin s'acheminer à devenir nuisible et qui indique la nécessité des plus sérieuses précautions contre les événements à venir.
Si l'opinion personnelle du Roi influait autant dans le gouvernement qu'il serait à désirer, il y aurait de grands moyens de remédier aux affaires; mais au défaut de cette influence, il faudrait ici en général un nouvel ordre des choses et ce n'est que du hasard qu'on peut l'attendre. Cet important chapitre est celui de toutes mes représentations h la Reine, qui daigne quelquefois y prêter une attention qu'un peu d'expérience rendrait plus fructueuse. Le langage que je tiens depuis longtemps au comte de Vergennes doit lui donner assez à connaître les justes dégoûts de V. M. 11 me semble souvent que je réussis à l'intimider, et cela d'autant plus qu'en faisant ici tout ce qu'il faut pour dissoudre peu à peu l'alliance, il m'est démontré que l'on n'envisage pas, sans une peur très réelle, la possibilité d'un événement dont on ne saurait se dissimuler les fâcheuses conséquences inévitables pour la France. Persuadé de cette vérité, je tâche d'en tirer parti suivant les circonstances et de manière à ce qu'au moins , dans les objets du moment, l'auguste service soit rempli le mieux possible.
Les légers changements faits à l'ouvrage de Salieri en ont établi le succès décidé^''; le théâtre est toujours rempli quand on y joue les Dandides, et la confiance que l'on a prise dans leur auteur a donné lieu à la demande d'une permission, pour qu'il puisse rester encore
C' La première représentation de cet opéra l'ut donnée le 96 avril à TAcadémie royale de musique, et la pièce fut annoncée : paroles, sous le nom de M. ***; musique, sous celui de MM. Gluck et Salieri. Mais, par une lettre insérée dans le Journal de Paris, Gluck déclara bientôt que la musique était en entier l'œuvre de son élève Salieri. A en croire Meister, l'opéra
de Salieri n'aurait pas eu autant de succès que le dit M. de Mercy; mais Meister est un piccinisle avéré et, sur ce point, sa partialité est manifeste, car, même encore en 1817, l'Opéra fit une reprise aussi brillante que fructueuse des Danaïdes de Salieri. [Correspondance littéraire de Grimm, Meister et autres, édit. Tourneux, t. XIII, p. 527.)
quelques semaines ici pour diriger la remise des opéras du chevalier Gluck, dont on donnera VArmide sur le théâtre de Versailles, quand le roi de Suède y sera arrivé.
Laxenhourg, 18 juin lySâ. — J'ai reçu votre lettre par le dernier courrier; ce n'est pas vous dire quelque chose de nouveau que de vous assurer que vous avez parfaitement bien vu l'objet concernant notre néjjociation avec les Hollandais.
Si la Reine voulait ou presque, dirais-je, pouvait dans les nombreuses dissipations qui l'entourent, suivre avec quelque attention les divers objets d'intérêt qui regardent la France, sa famille et même sa propre personne, il y aurait bien de la facilité pour tout et bien de la sûreté pour son bonheur.
Mais ainsi cette aimable et bonne femme court les risques de se voir le jouet des événements et devenir inutile tant pour son avantage personnel que pour celui de sa famille, car enfin ma sœur ne se prépare aucune ressource pour les temps à venir quand elle vieillira, en négligeant de se procurer les moyens pour être continuellement utile et même nécessaire au Roi. J'avoue que votre situation m'a toujours fait de la peine et qu'elle m'inquiète pour la Reine à qui je suis tendrement attaché. Mais vous savez mieux que moi qu'à cela il n'y a pas de remède; il faut donc, la trouvant montée ainsi, abandonner tout au hasard.
Vous avez trouvé moyen de rectifier au moins les expressions, sinon les sentiments de M. de Vergennes. Il faut lui rendre justice que depuis ses derniers errements au sujet de la Porte, sa façon de s'exprimer, tant ici par M. de Noailles que vis-à-vis de vous à Paris, est beaucoup plus convenable; reste à voir ce qu'effectivement à l'occasion de notre dispute avec la Hollande, les Français voudront faire tant publiquement que sous main, et je vois que vous ne les perdez pas de vue à ce sujet.
Je suis charmé que Salieri ait bien rencontré avec son opéra. Dans les lettres qu'il a écrites ici, il se loue infiniment des bontés que vous
20 JUIN 178/i. 267
avez eues pour lui. Il est singulier que depuis que le secret est dévoilé et qu'on sait que cette pièce est tout entière de lui, elle trouve plus d'approbation^". Cela fait voir que le public est indulgent pour ce premier essai en faveur de la bonne volonté du compositeur.
Adieu, mon cher Comte, portez-vous bien. Je suis actuellement à Laxenbourg en compagnie d'une trentaine de personnes et j'y attends mon frère, le Grand-Duc, avec son fds aine qui seront ici les premiers jours de juillet^'-'. Mon érésipèle est presque passé et il ne m'en reste qu'un peu de rougeur au visage.
Je vous réitère avec autant de plaisir que de sincérité les assurances d'estime et d'amitié avec lesquelles je suis
Vienne, le 20 juin ij8â, — C'est par une combinaison de circonstances que l'expédition de ce garde-noble a été retardée.
Selon votre coutume, vous avez très bien raisonné, mon cher Comte, en jugeant qu'il ne convenait pas de rendre un compte trop suivi et trop assidu de la marche des négociations établies à Bruxelles. Une longue expérience m'a appris qu'il ne faut pas gâter les gens par un excès de bons procédés, et surtout les Français, qui en abusent d'abord et sont capables de regarder comme devoir ou crainte jusqu'aux attentions les plus arbitraires. Il ne peut qu'être utile que la Reine entretienne, avec poids et mesure toutefois, clans le Roi et son ministère la peur que je leur ai inspirée par mon importante lettre du 8 décembre; mais il serait désirable que vous puissiez leur faire bien comprendre, qu'en raison de leur intérêt le plus essentiel il leur convient de ne pas s'exposer à perdre l'alliance de la maison d'Autriche, en les engageant de raisonner de sang-froid sur les suites inévitables et irréparables pour eux de cet événement. Dès ce moment il est manifeste que l'Angleterre reprendrait sur la France et l'Espagne toute sa supériorité maritime, et qu'en même temps il ne resterait plus à
W Voir plus haut, p. 260, n. 1. iemagne sous ie nom de Léopold II, et son
t*î Léopold, alors grand-duc de Toscane fils aîné, François, empereur en 1792 sous et, à la mort de Joseph II, empereur d'Al- le nom de François II.
la France des moyens proportionnés à des flottés capables de tenir tête à l'Angleterre, et en même temps à des armées cnpables de pouvoir faire face en tous lieux à celles qu'en ce cas pourrait lui opposer la maison d'Autriche avec ses alliés actuels et possibles dans l'avenir; d'où il s'ensuit que la France serait dans le cas de devoir s'épuiser d'hommes et d'argent, sans aucune vraisemblance de pouvoir soutenir seulement, sans les plus grands désavantages par mer et parterre, une guerre défensive, bien loin de pouvoir jamais plus penser à une offensive. De sang-froid, il est impossible que la France ne sente j)as la force de ces vérités dans toute leur étendue, et si elle la sent, il s'ensuit qu'il faut qu'elle se fasse une loi sainte et irrévocable de ne plus se permettre ni d'omissions ni de commissions vis à-vis de nous; ce que de l'une et de l'autre façon nous ne nous sommes jamais permis, et par principe, ne nous permettrons jamais vis-à-vis d'elle.
Peut-être me déterminerai-je à la première occasion qui me paraîtra convenable, à vous écrire par la poste ordinaire de ces vérités frappantes, pour soutenir le grand effet que je m'aperçois avoir fait celle que je vous écrivis par la même voie le 8 décembre, et en attendant je m'en rapporte à l'usage cju'en temps et lieu vous pourrez juger à propos de faire du contenu de celle-ci.
Je vous remercie bien cordialement, mon bon ami, de ce que dès à présent vous avez la bonté de vous occuper de mes petites affaires en matière de jardinage. J'aurai soin de vous faire parvenir mes commissions à cet égard d'assez bonne heure, pour qu'elles puissent être bien faites, et en attendant je vous embrasse bien tendrement.
Paris, 6 juillet lySâ. — J'ai reçu par le courrier mensuel la lettre particulière dont V. A. m'honore, en date du 20 de juin, et j'y trouve un grand encouragement à mon zèle dans l'indulgence et la bonté avec lesquelles Elle approuve la conduite que j'ai tenue ici relativement à l'objet des négociations entamées à Bruxelles. A moins d'une inconséquence et d'une vilenie qui n'est point à supposer, il paraît impossible que M. de Vergennes se rétracte du langage qu'il m'a tenu
lorsqu'au delà de mes espérances j'ai obtenu de lui des aveux assez analogues à nos vues, et quoique le système de ménagements envers les Etats généraux, que cette cour-ci adopte, ne permette pas d'attendre de sa part des otfices bien elFicaces, il reste presque démontré qu'elle ne nous opposera aucun obstacle réel, de façon que, si les grands motifs d'Etat, qu'il appartient à V. A. seule de connaître et d'évaluer, pouvaient comporter de notre côté quelques démonstrations assez sérieuses pour intimider les Hollandais, il serait bien probable que nous obtiendrions avec la liberté de l'Escaut cette partie de la Flandre hollandaise, sans laquelle le premier des deux avantages ne serait peut-être que précaire et d'une moindre importance.
En attendant les ordres de V. A. , je me suis préparé les moyens de les remplir, et je me crois à cet égard en assez bonne mesure. Dans mes entretiens avec la Reine, ainsi que dans mes conversations avec M. de Vergennes, je ne perds aucune occasion de faire bon usage de tout ce que renferment les lettres particulières de V. A., et lorsque dans les circonstances convenables elle jugera à propos de m'en écrire par la poste ordinaire, l'inspection que l'on prendra ici du contenu de ses lettres deviendra un moyen très propre à faire connaître ou répéter des vérités, qui ne peuvent manquer de produire un grand effet, ainsi que le prouve celui de la lettre de V. A. du 8 décembre dernier. C'est de cette époque que date le changement très visible en mieux dans la contenance et le langage de M. de Vergennes; mais par défaut de lumières autant que par caractère, il est si méfiant, si peu sincère, que l'on ne saurait le surveiller de trop près. Ses idées chimériques sur les vues d'agrandissement qu'il suppose à l'Empereur le tourmentent, et, sans méconnaître combien il importe à la France de maintenir le système actuel , son unique étude est de tâcher de s'en approprier tout le bénéfice sans partage, ce à quoi il espère de réussir par ses petites manœuvres. Je le crois maintenant un peu détrompé de ce calcul et je n'omettrai rien pour tâcher de le porter à en former de plus raisonnables.
270 MERGY À JOSEPH IL
Paris, y juillet ijSâ. — Les très gracieux ordres de V. M. L m'ont été remis le 3 o du mois dernier par le garde-noble mensuel qui en était porteur, et je me suis sur-le-champ rendu auprès de la Reine pour lui présenter la lettre qui Lui était adressée ^^l Elle avait été informée dans le temps par le marquis de Noailles de l'indisposition de V. M., et en témoignant à cet ambassadeur le gré qu'Ëlle lui savait de son exactitude, Elle l'avait chargé de Lui donner toujours dans des cas pareils des nouvelles promptes et directes. L'inquiétude de la Reine et sa joie d'en voir cesser la cause ont marqué dans cette occasion ainsi que dans toute autre son vrai et tendre attachement pour V. M. Je ne dois point omettre une petite attention du Roi, laquelle, vu les formes habituelles de ce monarque, a quelque chose de significatif. Lorsque vers le i5 du mois passé, la Reine écrivit à V. M. sur son indisposition, le Roi vint le matin à deux reprises dans son appartement pour Lui bien recommander qu'Elle n'oubliât pas dans sa lettre les témoignages d'intérêt et d'amitié qu'il désirait que V. M. y trouvât de sa part '2).
Il est constant que les sentiments de la Reine subjuguent et guident ceux de son auguste époux; mais il est également étonnant et déplorable que cette vérité influe si peu dans l'esprit des choses. Je dois avouer que les remarques que V. M. daigne me faire, en sont la seule et unique cause; les qualités vraiment rares dont la Reine est douée du côté du caractère et de l'esprit, sont sans cesse oflusquées par ses alentours. Cependant Elle permet qu'on Lui expose la vérité; il n'y a que l'abbé de Vermond et moi qui soyons à même de remplir cet office. La Reine connaît la pureté de notre attachement à sa personne; Elle semble souvent nous exciter à La délivrer des prestiges qui L'environnent ; Elle en paraît quelquefois excédée, mais les dissipations déjouent tout. Malgré cela, comme rien n'est altéré dans le fond du caractère de la Reine et que son penchant naturel La porte au bien, j'espère avec certitude qu'Elle y sera ramenée par le temps, l'expérience et les circonstances. Il en est plusieurs où cette auguste prin-
Celle leltre manque. — <-' Celle lellre manque.
cesse montre plus de dispositions que par le passé à s'occuper des choses sérieuses, et j'en ai une preuve dans ce qui a trait aux négociations de Bruxelles. V. M. daignera voir par mon rapport d'oflice les termes où en est ici cet objet intéressant ^'\
De la manière dont le comte de Vergennes s'est expliqué, il ne pourrait revenir sur ses pas, à moins d'une inconséquence et d'une vilenie que l'on ne saurait présumer. Cela posé, il n'y aura aucun obstacle réel à éprouver de la part de cette cour-ci; son système de
('' Le 99 juin 178^, M. de Mercy eut avec M. de Vergonnes un long entrelien sur le différend entre l'Empereur et les Provinces-Unies des Pays-Bas. L'ambassadeur se plaignait vivement des Hollandais, qui malgré l'assurance formelle de l'Empereur de n'entreprendre aucun acle d'hostilité contre la République, avaient envoyé des troupes sur la frontière des provinces autrichiennes. Cette démarche, qui ne pouvait être considérée que comme un provocation indécente, avait causé une véritable panique parmi les sujets de l'Empereur habitant sur les frontières; de crainte d'une invasion des troupes hollandaises, ils s'étaient enfuis en masse à l'inlérieur du pays. Tout cela finirait sans doute par lasser la patience de l'Empereur qui pourrait se décider à user de représailles capables de faire repentir les Hollandais de leur manque d'égards envers un monarque aussi puissant.
M. de Vergennes répondit (ju'il avait fait tout le possible pour empêcher les Hollandais de prendre des mesures militaires aussi précipitées. Il se flatlait toutefois d'avoir réussi à les détourner d'envoyer une flotte à l'embouchure de l'Escaut. 11 serait peut-être aussi parvenu à arrêter la mise en marche des troupes de terre sans la division qui existait dans la République entre les partis, dont l'un tout dévoué au Sta- Ibouder poussait aux mesures les plus violentes, tandis que l'autre, composé d'hommes tranquilles, raisonnables et no pensant qu'au bien de leur patrie, n'osait pas s'y opposer trop fortement, dans la crainte d'encourir une grande respousabililé.
Là-dessus, M. de Mercy entama une discussion approfondie de l'affaire, en prenant toutefois la précaution de prier instamment ^L de Vergennes do regarder seulement tout ce qu'il allait lui dire comme l'expression de ses idées personnelles, à lui ^lercy. Après avoir beaucoup réfléchi sur les difTicultés qui existaient depuis si longtemps entre la cour de Vienne et la République, il en élait arrivé à se convaincre qu'elles étaient de telle nature que la cour de France pourrait facilement y mettre fin, d'autant plus que par son intervention active dans un arrangement uîile et agréable elle trouverait l'occasion de rendre à l'Empereur un véritable service d'ami tout en procurant aux Etals généraux des avantages si sensibles et si durables que raisonnablement ils ne pourraient pas les refuser. Quant à lui il pensait que pour avoir tous les bons effels qu'on en attendait, l'ouverture de l'Escaut devait entraîner la cession de la Flandre hollandaise à l'Empereur, moyennant une large compensation par une rectification de frontières avantageuse pour la République. Ce lambeau de territoire n'avait d'autre utilité pour les Hollandais que de leur permettre de nuire aux possessions autrichiennes; car ils n'en liraient aucun avantage direct; au contraire ce pays leur coûtait beaucoup d'argent pour l'entretien des forteresses et des troupes. La cession de ce district ne serait donc pas pour eux un grand sacrifice; par contre, la convenance de ce territoire pour les Pays-Bas autrichiens était telle qu'elle pourrait déterminer l'Empereur non seulement à renoncer en échange à ses prétentions si justifiées
MERCY A JOSEPH II
ménagements envers les États généraux rendra, à la vérité, ses offices peu utiles; mais si les grandes raisons d'Etat pouvaient admettre que V. M. ordonnât quelques démonstrations assez énergiques j)our inspirer aux Hollandais la peur nécessaire à les décider, il est probable que V. M. acquerrait avec la libre navigation de l'Escaut toute la Flandre hollandaise, sans laquelle le premier avantage serait bien précaire et d'une moindre importance.
L'indulgence et la bonté avec lesquelles V. M. daigne approuver la
sur Maesti-icht, mais même à intlemiiiser iargemenl les Hollandais en leur abandonnant un riche morceau de la Gueldre autrichienne. La cour de Vienne ne pourrait rien faire de la Flandre hollandaise, dont sans doute elle s'empresserait de faire raser les forteresses. En consentant à cet échange, elle ne saurait avoir ea vue que l'amélioration des voies commerciales dans les provinces héréditaires et la division entre deux ports des opérations aujourd'hui concentrées à Ostende, opérations que personne n'j pouvait interdire ou entraver. La France, de son côté, pouvait en maintes occasions y trouver un avantage essentiel, car elle aurait deux ports sûrs à sa disposition au lieu d'un dans les Pays-Bas autrichiens et on se souvenait sans doute des services si considérables que le port d'Oslende avait rendus dans la dernière guerre au commerce français.
M. de Vergennes, qui avait écouté M. de Mercy avec la plus grande attention, ne fit aucune difficulté de lui avouer qu'il n'avait pas la moindre objection à faiie à tout ce qu'il venait de lui exposer. A son avis, le projet d'échange de la Flandre hollandaise contre un territoire plus convenable pour la République était une occasion très favorable, et il n'y avait que des gens imbus de vieux préjugés qui pussent s'y opposer. La cour de Versailles ferait tout pour faciliter la conclusion de cet arrangement et, si M. de Mercy voulait bien le lui permettre, il en parlerait le jour même en ce sens aux ambassadeurs hollandais. Mais, pour s'en tenir au système qu'il avait adopté en commençant, M. de Mercy répondit
que celte idée de l'échange de la Flandre liollandaise lui était personnelle, qu'il avait bien tout lieu de croire qu'elle était absolument conforme aux sentiments de sa cour, mais que cependant il devait le prier d'attendre, pour en faire part aux ambassadeurs hollandais, qu'il eût reçu des ordres positifs et de se borner pour le moment à tâcher de disposer ces républicains à accepter des arrangements qui, de son propre aveu, seraient tout à leur avantage.
M. de Vergennes donna à M. de Mercy l'assurance la plus formelle que la France ferait tout pour appuyer les projets de la cour de Vienne. Mais sur le pied où le cabinet de Versailles était avec la Hollande, (pi'il voulait complètement détacher de l'Angleterre, il lui paraissait tout à fait nécessaire de ménager quelque peu celte République. On ne pouvait pas lui dicter des lois; mais, sous l'apparence d'insinuations amicales, on ne lui en tiendrait pas moins un langage conforme aux désirs de la cour de Vienne. Déjà le chargé d'affaires de France à la Haye, M. de Déranger, avait reçu des instructions en ce sens et il avait eu l'ordre de se conformer à ce que lui proposerait le ministre impérial, baron de Reischach. Mais ce dernier avait prié l'agent français de s'exprimer formellement sur la liberté de la navigation de l'Escaut; cette démarche, qui aurait été sans aucune utilité pour la cour de Vienne, n'aurait pu qu'affaiblir la confiance du gouvernement hollandais dans la cour de France et peut-être l'en éloigner tout à fait. Maintenant il fallait attendre la réponse des Hollandais à la comnuniication du tableau sommaire des revendications impériales et,
7 JUILLET 178Zi.
manière dont j'ni tâché de remplir ici mes devoirs dans les circonstances présentes, sont un grand encouragement à mon zèle; il ne me laissera jamais omettre rien de ce que je croirai utile au bien de l'auguste service.
d'après les avis qui lui élaienl venus, celte réponse serait démesurément longue. D'ailleurs il était bien persuadé que, relativement à l'ouverture de l'E'^caul, la République devrait bien à la fin en passer par ce que voudrait la cour de Vienne. De son côté, il ne manquerait pas, à la première occasion fiivorable, de bien faire \oir aux ambassadeurs lioilandais tout ravantagoqiie la République se procurerait en accordant de bonne volonté la libre navigation de l'Escaut, dont l'ouverture était pour ainsi dire inévitable, et la cession de la Flandre bollaudaise.
Ayant reçu, le 3o juin, un courrier de Vienne, M. de Mercy eut pini après un nouvel entretien avec ^L de \ ergennes. Il lui déclara que maintenant il pouvait lui aflirmer que ce qu'il lui avait exposé quelques jours auparavant, comme étant l'expression de ses idées personnelles, était en complet accord avec les instructions qui venaient de lui arriver; il ne s'était pas trompé sur les sentiments de sa cour. Pour mettre prompt ement terme aux préparatifs déplacés d3 la République, l'Empereur avait pris la résolution de dire son dernier mot, et il avait cbargé le comte de Belgiojoso de rédiger cet ultimatum. Dès que ce document serait aclievé, il serait envoyé à M. de Mercy qui, dès maintenant, avait l'ordre de le remettre tout de suite à M. de Vergennes, en le priant de le communiquer aux ambassadeurs lioilandais, comme un moyen de conciliation imaginé par lui pour remplir la promesse des bons oflices de la cour de Versailles qu'il leur avait faite. En-
suite ^I. de Mercy insista de nouveau sur la nécessité de joindre à l'ouverture de l'Escaut la cession de la Flandre bollandaise, car autrement il dépendrait du gouvernement de la Haye de mettre mille entraves au passage des vaisseaux, et la liberté do la navigation de l'Escaut serait absolument illusoire. En réclamant celle cession, la cour de Vienne cbercbait seulement un moyen de maintenir la bonne intelligence avec ses voisins, car elle leur abandonnait en échange des territoires qui devaient leur être beaucoup plus utiles. Aussi elle comptait que, dans celte circonstance où les convenances de l'Empereur étaient d'accord avec les intérêts de la République et en certain sens avec ceux de la France, la cour de Versailles y prêterait volontiers les mains et s'emploierait activement à la conclusion d'un arrangement aussi désirable.
Bien loin de faire la moindre objection à ce raisonnement, M. de Vergennes y adhéra complètement. Il avoua ouvertement à M. de Mercy que ce projet lui paraissait très favorable aux Hollandais, puisqu'on leur donnait un arrondissement avantageux en échange d'un district frontière, qui était séparé du reste de leurs provinces par l'Escaut, qui, sans les couvrir contre une attaque ennemie, leur coûtait beaucoup d'argent et ne pouvait leur servir qu'à nuire aux provinces autrichiennes. D'ailleurs, aussitôt qu'il aurait l'ultimatum de l'Empereur, il prendrait sans retard les ordres du Roi son maître. (Dépèche d'olFice du comte de Mercy du 6 juillet 178/1.)
iS
lUl'RlUEniE
Vienne, ce i" aoid ijSù. — J'ai reçu votre leltre par le dernier courrier mensuel, et je vous en suis fort obligé. Les propos du comte de Vergennes sont à la vérité fort honnêtes, mais ce ne sont que des propos; en attendant, il faut s'en contenter. Vous verrez, mon cher Comte, par ce que vous mande le prince de Kaunitz, comment j'envisage toute la négociation avec la Hollande et la façon décisive avec laquelle je compte emporter la liberté de la navigation sur l'Escaut; elle m'a paru la seule faisable et la plus propre aux circonstances. M. de Vergennes devrait furieusement se contredire si, dans celte occasion, il ne conseillait point aux Hollandais, sinon de l'accorder, au moins de dissimuler le passage de nos bâtiments et de ne point se compromettre à faire un acte d'hostilité ^^^.
Vous verrez, outre cela, l'important objet en négociation avec l'Électeur palatin au sujet d'un troc de la Bavière contre les Pays- Bas. J'ai voulu que le prince de Kaunitz vous en informe préalablement, tant par une suite de la parfaite confiance que j'ai en vous, mon cher Comte, que pour vous mettre dans le cas que, si la chose venait à percer et qu'elle fût connue en France, vous puissiez en détourner les mauvaises impressions que cela pourrait y faire, en faisant
C Le i3 août, aussitôt après avoir reçu son courrier, M. de Mercy alla communiquer à M. de Vergennes les nouvelles instructions qui venaient de lui parvenir. Le ministre libella , en présence de M. de Mercy, les points de celle résolulion finale de l'Empereur. (Dépèche de M. de Mercy à M. de Belgiojoso du 1 6 août 178/1.)
Cette note, qui porte en marge cette mention : Extrait écrit sous les yeux et sous la dictée do M. de Mercy le i3 août, — est ainsi conçue :
«L'Empereur est disposé à se désister de toutes les prétentions qu'il a faites sur Maëstricht, etc.
«S. M. L n'insistera plus sur l'échange de la Flandre hollandaise, mais Elle demandera que les limites de la Flandre
soient rétablies sur le pied de i664 et que l'Escaut soit libre.
«L'Empereur, en faisant cette notification aux Etats généraux comme moyen de conciliation, leur fera déclarer on même temps que, s'ils entreprennent de troubler la navigation du premier bâtiment impérial entrant dans l'Escaut, S. M. L le considérera comme une déclaration de guerre.
«L'Empereur se promet de l'amitié du Roi que, sa déclaration faite, S. M. voudra bien intervenir par ses bons offices pour éclairer les Elats généraux sur rinlérct qu'ils ont à prévenir une rupture et à se prêter aux moyens de rétablir avec S. M. I. la bonne intelligence qu'il leur importe si particulièrement de maintenir.» [Archives des affaires étrangères de France, série Hollande, vol. 559, fol. i3.)
2 AOUT 178Zi. 275
plutôt concevoir à la France que c'est le seul moyen de me rendre vraiment un allié utile à cette puissance, en me mettant hors -de cas de former des liaisons quelconques avec les puissnnces maritimes, et surtout avec l'Angleterre, puisque la considération que j'ai encore pour elles à cause des Pays-Bas viendrait à cesser entièrement. Je n'entre point dans l'importance du secret que cette affaire exige; vous la sentirez vous-même; sa réussite ne dépend plus que de la volonté efficace de l'Electeur d'en vouloir embrasser les moyens et du consentement du duc des Deux-Ponts ^^\ On ignore encore ce projet aux Pays- Bas et vous êtes le première qui j'en fais la confidence. Ainsi, je vous prie, mon cher Comte, de n'en faire mention à qui que ce soit, pas même au comte de Belgiojoso.
Je vous joins ici deux lettres '^^\ l'une à remettre à la Reine et l'autre également pour ma sœur, mais sur la double enveloppe de laquelle est écrite : lettre secrète. Vous voudrez bien lui faire passer la première comme de coutume; il n'y est question en rien de la Bavière, mais vous ne ferez usage de la seconde que lorsque vous le jugerez à propos et nécessaire d'instruire la Reine du projet de l'échange en question. Je n'y entre point en détail, mais je lui recommande seulement d'écouter avec intérêt ce que vous lui direz à ce sujet. Vous pouvez donc garder cette lettre tant qu'il vous plaira, ou ne la point lui donner du tout, selon que vous le trouverez à propos. Je crois cependant que, dès que l'affaire viendrait à s'ébruiter, il serait nécessaire d'en informer la Reine, pour qu'elle puisse en détruire les mauvais effets ou contenir les conséquences hasardées qu'on pourrait en tirer.
Vienne, le -2 août ij8ù. — Tout ce que je vous mande par la lettre d'office ^^^ bien importante que je vous adresse aujourd'hui est si clair,
(') Charles-Auguste, né le 29 décembre '-' Ces ieltres manquent.
17^6, duc des Deux-Ponts depuis la mort ''') (]es instructions, en allemand, sont
de son oncle décédé sans enfant le 5 no- fort longues et nous ne pouvons en donner
vembro 177.3, était héritier présomptif d'un ici qu'un résumé. Le prince de Kaunilz
autre de ses oncles, rÉlectour palatin de commence par dire qu'il prolite d'une occa-
Bavièrc, aussi sans enfant. sion sûre pour donner au comte de Mercy,
si vrai, si raisonnable et si incontestable, que, le cas exis(ant, je me flatte (vae la France se conduira comme elle le doit, relativement à
dans le plus grand secret, commuiiicalion d'une affaire encore en cours de négocialion. 11 lui rappelle que dans la convenlion, signée le 3 janvier 1778, entre la feue Impératrice et TElccteur do Bavière, Tarticlo 6 réservait la possibilité d'un échange de la Bavière. Cet échange de loutes ses possessions en Bavière contre les Pays-Bas antrichiens élait l'objet des désirs du nouvel Electeur. Il le fit bientôt connaiire, et, le A mars 1778, son minisire présentait à la cour de Vienne une noie pro inemoria en ce sens, mais la disproportion des revenus entre les deux pays à échanger parut d'abord trop grande et la guerre qui survint bientôt , à l'occasion de la succession de Bavière, mit fin à ces pourparlers.
Mais rAulriclie ne renonçii point à cette idée; elle chercha un moyen de remédiera la disproportion des revenus entre la Bavière et les Pays-Bas : elle crut le tsouver en joignant à la Bavière les districts de Salzbourg et de Borchlesgaden. L'Empereur se proposait d'abandonner au chapitre de Salzbourg et au prieuré de Berchtesgaden les provinces de Luxembourg et de Limbourg et une partie de celle de Namur, ce qui aurait été une riche compensation pour l'archevêché, tandis que la meilleure partie des Pays-Bas serait revenue à l'Electeur en échange de la Bavière, du Haut-Palatinat el de leurs annexes. On s'était entendu sur ces bases avec l'Electeur el on cherchait en ce moment le moyen de diminuer autant que possible la défiance du duc des Deux- Ponts contre l'Autriche et de le détacher du roi de Prusse.
L'Empereur avait confidentiellement prévenu de son projet rim[)ératricc de Bussie (leltre du i3 mai 1784, n. s.), et il en avait reçu la promesse formelle du concours le plus absolu et le plus actif (leltre du 23 mai 178/1, v. s.). Mais quelle serait l'atlilude de la France? Le prince de Kaunilz exposait dans celle prévision plusieurs con-
sidérations qui pourraient avoir quelque influence sur les décisions de la cour de Versailles. 11 évaluait la superficie do la Bavière, du Haut-Palalinal, des districis de vSulzbach , Neubourg, Salzbourg el Berchtesgaden à 800 milles carrés, el celle des Pays-Bas à 700; mais il faisait remarquer qu'on ne pouvait pas établir la moindre comparaison entre les deux pays quant à leur climat, leur agriculture, leur industrie, leur population, etc. La population de la Bavière et des pays voisins à échanger n'atteignait pas i,ioo,ooo âmes, tandis que celle des Pays-Bas autrichiens dépassait 1,800,000. Ainsi, à cet échange, l'Empereur ne perdrait pas moins de i 00,000 âmes; à cette perte en hommes s'ajouterait une perte d'un million de florins de revenus annuels, sans compter que les Pays-Bas, par leur abondance en numéraire, par la prospérité de leur industrie et do leur commerce, étaient d'une grande ressource en temps de guerre par la facilité d'y percevoir des dons gi-atuits et d'y couliacler des emprunts. Ainsi l'Empereur, loin de s'enrichir par cet échange ferait une perle très sensible. Ce qui l'y déterminait, c'était la situation physique de sa monarchie el la nécessité absolue d'en défendre le cœur contre ses ennemis mortels.
Le danger que faisait courir chaque jour à l'Autriche la monarchie prussienne, pouvait s'accroître d'un moment à l'autre par la réunion à la Prusse des margraviats d'Anspach et de Bayreuth. Si l'on considérait que la Saxe était étroitement liée à la Prusse , on verrait avec effroi quelle serait la position île la monarchie autrichienne quand la Bavière et le Palatinal viendraient en la possession du duc des Deux-Ponts, tout dévoué à la cour de Berlin. Sur toutes ses frontières, de Moravie, de Silésie, de Bohème el d'Autriche, elle serait entourée d'une chaîne d'ennemis.
2 AOUT 17 8 'i.
son propre intérêt présent et à venir, et qu'elle n'imaginera pas même pouvoir manquer vis-à-vis d'une alliée qui doit lui être très précieuse,
Celait pour écliapper à ce péril de mort que l'Empereur se décidait à mi échange aussi désavantageux sous tous les autres rapports. Il voulnit par là concentrer toutes ses forces contre l'ennemi le plus dangereux de la monarchie alin d'en assurer le maintien.
Cet échange d'ailleurs ne pouvait se faire que par le concours volontaire et amical de tous les intéressés qui devaient être largement indemnisés. Quant à la constitution interne de l'Empire, elle ne devait pas subir le plus petit changement du fait de cet échange, puisque les diverses parties contractantes conserveraient leurs qualités, privilèges, voix, etc. D'où il suivait que la garantie donnée par la France et la Russie, lors de la paix de Teschen, n'était pas touchée. D'ailleurs, cet échange était prévu par l'article i8 du traité de Bade, qui portait que dans le cas où, après sa rentrée en possession de la Bavière, l'Electeur voudrait l'échanger, le Roi T. C. ne pourrait pas s'y opposer. Par conséquent la France n'avait sur cet échange aucun jus legilimum coniradicendi ; bien mieux, les traités lui imposaient formellement l'obligation de le laisser s'accomplir sans opposition. D'ailleurs il laissait le système d'alliance complètement intact et même il le renforçait, en permettant à l'Autriche de tourner toutes ses forces contre la Prusse et à la France d'appliquer les siennes à la marine. Elle recevait dans l'Électeur palatin un voisin qui serait assez puissant pour lui être utile, mais qui n'aurait jamais la force de lui être nuisible; il serait à toujours dans sa dépendance. En outre la forteresse de Luxembourg passait des mains de l'Empereur dans celles d'un cliapitre qui n'aurait ni les moyens, ni la volonté' de l'entretenir. Enfin, cet échange faisait disparaître une des conséquences de l'anciwme alliance entre l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande et cesser toute occasion de la renou-
veler, ce qui confirmait d'autant le svstème actuel.
Tontes ces considérations devaient donner l'espoir bien fondé que non seulement la France ne s'opposerait pas à cet échange, mais cpi'elle le faciliterait avec la fidélité d'un bon allié. Toute opposition deviendrait un scandale qui démontrerait que l'alliance était une sorte de haison dont l'une des parties contractantes cherchait à tirer tout l'avantage possible, pendant que l'autre était contrariée par son allié, même dans des objets de simple convenance, qui lui imposaient les plus lourds sacrifices et ne pouvaient avoir d'autre avantage que l'accroissement de leurs moyens de défense contre leur ennemi le plus dangereux.
Aussi longtemps que la négociation demeurerait secrète, ces raisonnements ne devaient servir qu'à l'instruction personnelle du comte de Mercy, qui ne pouvait en faire usage envers qui que colWt. Mais si, comme cela pouvait facilement arriver (déjà des bruits vagues en ayant paru dans diverses gazettes), le comte de Vergennes y faisait une allusion plus ou moins directe, M. de Mercy pourrait lui dire que la cour de Vienne n'ayant pas encore terminé ses négociations avec les principaux intéressés n'avait pas cru pouvoir en faire part à son allié et en même temps lui présenter comme des idées à lui, Mercy, ces considérations qui devaient faire compter sur le concours de la cour de Versailles. M. de Mercy devrait aussi en faire usage près de la Reine et Lui représenter avec toute la force possible que c'était l'occasion la plus importante qu'Elle pourrait avoir dans toute sa vie d'employer pleinennut sa puissante influence pour donner un témoignage de son amical dévouement pour son frère et servir efficacement les intérêts les plus essentiels de son auguste maison. (Rescrit du prince de Kaunitz au comte de i\Iercy du 2 août 178A.)
278 MERCY A JOSEPH II
à l'cngagenienl soleimcl , que par l'article 18 du traité de Bade elle a pris vis-à-vis de la maison d'Autriche, lorsque celle-ci était bien éloignée d'être à son égard ce qu'elle est aujourd'hui, et je ne saurais vous cacher que, si contre toute attente elle en était capable, l'alliance ne trouverait plus en moi son défenseur et son plus ferme appui, comme elle l'y a trouvé jusqu'ici dans toutes les circonstances, parce qu'elle ferait cesser par là complètement toutes les raisons qui m'ont engagé et autorisé à l'être jusqu'ici. Je ne répondrais pas cependant qu'elle ne fût capable de porter l'aveuglement jusque-là, si, au lieu de M. de Vergennes, qui est pourtant un homme sage et qui raisonne, sa place était occupée par quelque fou , comme par exemple le baron de Breteuil, sur le chapitre duquel je voudrais savoir, je vous l'avoue, s'il a lu ma fameuse lettre du mois de décembre dernier, et si vous pouvez parvenir à le savoir, vous me ferez plaisir de m'en informer confidemment.
Une autre chose, dont je désirerais fort aussi d'être informé, c'est d'un fait dont il s'est répandu le bruit depuis quelque temps comme d'une chose très positive, mais dont je crois devoir douter encore, parce que vous ne m'en avez jamais parlé. On soutient qu'en vertu d'une convention bien cimentée, faite avec le roi de Suède, la France lui a cédé en pleine propriété l'île de Saint-Barthélémy contre le droit d'avoir constamment un dépôt de marine et de commerce à Gothenbourg. La Russie, le Danemark et la Grande-Bretagne en sont déjà très émus et très intrigués. Si cela est, il me semble que c'est une école politique d'avoir voulu donner si promptement une alarme générale à toutes les puissances principales commerçantes du Nord. Quoi qu'il en soit cependant, comme le oui et le non à cet égard sont presque également intéressants, je vous prie de ne pas manquer de m'informer de ce que vous en saurez ou que vous pourrez parv'enir à en apprendre.