MERGY A JOSEPH II
Paris, 16 août l'jSâ. — Au moment où j'allais expédier le gardenoble (jul se trouvait ici, celui qui devait le relever est arrivé et m'a remis les très gracieux ordres de V. M. I. en date du 1" de ce mois
Tout ce qui a trait aux négociations entamées avec la Hollande et aux dernières résolutions que V. M. vient de prendre à cet égard, est si amplement déduit dans mes dépêches d'office qu'il ne me reste rien à ajouter sur cet article f''. La Reine, qui dans cette occasion a donné des preuves d'un vrai zèle et d'un extrême désir de marquer sa tendre amitié à V. M., a bien voulu me lire un passage de sa lettre où Elle expose avec précision la cause première des difficultés odieuses que je rencontre souvent en négociant avec le comte de Vergennes ^^\ Il m'avait
('' Le i3 août tout au malin, lorsque ses dépêches, datées du i3 étaient déjà fermées et le garde-noble prêt à partir, M. de Mercy reçut les roscrits du 2 août qui lui apportaient les nouvelles instructions de l'Empereur toucbant à l'Escaut (voir plus haut, p. H'jli, n. i). Aussitôt après avoir lu ces dépêches, M. de Mercy les jugea si imporlanles qu'il ne voulut pas attendre encore quatre jours la conférence ordinaire du mardi et qu'il se rendit tout de suite à Versailles chez M. de Vergennes. Le ministre, fort soulagé de voir dispai-aitre la demande de faire usage de l'ultimatum comme de son propre ouvrage, accueillit avec la plus grande satisfaction la communication de M. de Mercy. Et comme l'ambassadeur lui demandait ce qu'il pensait de la résolution finale de la cour de Vienne, le ministre lui répondit que dans cette dernière demande il ne voyait rien qui pût gêner le Roi dans son désir bien sincère de pouvoir rendre quelque service utile à S. M. l'Empereur. Relativement à la liberté de la navigation do l'Escaut, il dit même que dans celle question il n'élait point juge, mais qu'il était toujours d'avis que Touverture de ce lleuve ne serait ni nuisible ni inquiétante pour le commerce hollandais et devrait, en fin de compte, être accordée à la cour de Vienne sans grande difficulté. Il voidul même donner tout de suite une marque réelle de sa bonne volonté. Il fit observera M. de IMercy que, relativement à la notification à faire que l'Empereur regarderait comme une déclaration de guerre la première insulte faite
au pavillon impérial sur l'Escaut, il serait peut-être convenable que celle déclaration précédât au moins de trois semaines ou un mois l'apparition des vaisseaux autrichiens sur ce fleuve, parce que toutes les insinuations à faire à la République devant circuler dans les différentes provinces et cette méthode exigeant nécessairement cpielque temps, il pouvait arriver qu'un des bâtiments autrichiens fût insulté par des vaisseaux d'une des provinces qui n'aurait pas encore été avertie et contre l'intention de la République. (Dépêches d'oflice du comte de ■Mercy au prince de Kaunilz et au comte de Belgiojoso du i.3 août 178/1.)
^'-) Celle lettre de la Reine à Joseph II du 16 août 178^ n'est pas dans les archives de Vienne; mais les dépêches d'office du comte de IMercy, en allemand au prince de Kaunitz et en français au comte de Belgiojoso, des i", i3 et 16 août 1784, en tout plus de soixante-dix pages in-folio , sont si détaillées qu'elles permettent de reconstituer presque jour par jour l'intervention de la Reine dans celle affaire.
Le mardi 27 juillet 178^, M. de Mercy avait présenté à M. de Vergennes l'ultimatum de l'Empereur au sujet de son différend avec la République de Hollande. L'Empereur renoncerait à ses prétentions sur la ville de ^laëstricht, le comté de Vroenhoven et leurs dépendances, qui avaient été cédées au roi d'Espagne par un article du traité d'alliance ofl'ensive et défensive conclu à la Haye le 3o août 1673; il confirmerait la cession l'aile à la République d'une partie de la Gueldre par l'ai-ticlc 18 du
MERCY À JOSEPH II
enfin forcé à le serrer de si près qu'il en était résulté entre lui et moi une brouillerie personnelle. Ma dernière conférence a prêté aux
traité de la Barrière, et il céilerait le surplus de la Gucldro autrichienne avec les terres y annexées, ainsi qu'un arrondissement de limites aux pays d'Ou(re-!\Ieiise à a convenance des États généraux. La Hépubliquc, de son côté, consentirait à la réouverture de l'Escaut, à la liberté d'y imposer tels droits et impôts que l'Empereur trouverait convenir, ainsi qu'à la liberté de naviguer directement des ports des Pays- Ras aux deux Indes. La Uépublique évacuerail tous les forts qu'elle occupait sur les rives de l'Escaut sous la domination de 'Empereur et lui céderait toute la portion de la Flandre qu'elle possédait.
M. de Mercy écrivait, le i" août, au comte de Belgiojoso qu'il avait commencé par dire à M. de Vergennes que : wle Roi ayant témoigné d'une manière si amicale le désir de se rendre utile à nos vues, l'Empereur, par une suite de sa confiance dans S. M. T. G., avait décidé sur-le-champ que son dernier mot serait confié à cette cour, en la requérant cependant que j\l. de Vergennes fût chargé de faire valoir cet ultimatum vis-à-vis des ambassadeurs de Hollande comme son ouvrage propre et comme une idée qui lui était venue pour concilier d'une manière juste et équitable les intérêts de l'intime allié de la France avec
ceux de la République; qu'il était
aisé de prévoir que si 'les Hollandais s'apercevaient, même de loin, que le plan en question était notre ouvrage, ils ne manqueraient pas de faire naître mille difficultés, au lieu que recevant les propositions comme un moyen de conciliation imaginé par une cour telle que la France, qu'ils ont tant de motifs de ménager, ils ne pourraient raisonnablement pas se refuser à y donner les mains. Loin de me l'aire quelque objection à cet égard, le ministre me répliqua que, connaissant l'amitié du Roi pour l'Empereui- et son désir de lui en donner des preuves dans la circonstance actuelle.
il avait lieu de croire que son souverain l'autoriserait à agir en cela conformément à nos inlenlions et qu'alors il s'en acquitterait avec autant de zèle que d'exactitude. D'après les formes habituelles de M. de Vergennes, son langage était un acquiescement assez clair à notre demande, et je crois en cela avoir gagné quelque chose sur lui, d'autant plus qu'après un de nos premiers entretiens, ce ministre avait fait des réllexions qui l'éloignaient Irè-i fort de l'idée de présenter notre projet sous les apparences de son ouvrage. Cette notion m'était revenue de bonne part. J'avais mis c|uelques moyens en œuvre pour rendre le secrétaire d'Etat plus facile et je vis avec plaisir que ces moyens m'avaient réussi, n
Dans ses dépêches au comte de Relgiojoso, M. de Mercy ne fait jamais mention de l'action de la Reine, dont il réserve le compte rendu pour l'Empereur et le chancelier. Le i"' août, l'ambassadeur écrivait au prince Kaunilz que la Reine, dans une conversation avec le Roi, s'était aperçue que la remise de l'ultimatum, comme étant l'ouvrage propre de la cour de France, pourrait causer de grandes ditricultés. Elle en avertit M. de Mercy qui Lui représenta très fortement quelle importance considéra])le celle manœuvre avait pour la coir de Vienne et La supplia instamment de parler dans ce sens avec la plus grande énergie tant au Roi qu'au ministre. La Reine avait fait appeler M. de Vergennes et du ton le plus sérieux Elle lui avait déclare que toutes les fois que les intérêts de la F'rance seraient en opposition avec ceux de l'Empereur, Elle balancerait d'aulanl moins à embrasser le parti de la France que son mariage avait été béni de Dieu et qu'Elle avait eu le bonheur de donner au Roi des enfants; mais comme dans le cas actuel la cour de Versailles, sans se causerie moindre préjudice, pouvait donner à l'Empereur des preuves de son bon vouloir. Elle n'avait pas
moyens de me remetlre en meilleure posture vis-à-vis de ce ministre , et j'en suis fort aise par réflexion sur le très important objet que V. M.
hésité à déclarer au Roi que l'on manquerait à toutes les convenances si l'on n'obligeait pas l'Empereur dans cette afTaire et Elle croyait devoir inviter le ministre à bien réfléchir de son côté à ce qu'il aurait à faire.
Celte déclaration parut produire une profonde impression sur M. de Vergennes. Il dit que celle affaire méritait d'être mûrement considérée, que l'on commettrait à son avis une grosse faute politique si, dans ce moment, on ne ménageait pas les Hollandais dont on voulait se rapprocher pour les détacher complètement de la Grande- Bretagne. La France ne pouvait pas dicter de lois à la Répubhque et on était contraint de se borner à des représentatio:is amicales. D'ailleurs on devait d'abord attendre pour voir quelle tournure les choses prendraient, car on ne pouvait pas encore le prévoir. Mais la Reine lui répliqua qu'il ne s'agissait pas du tout de dicter des lois à la Hollande; mais puisque la France avait promis ses bons offices à l'Empereur ainsi qu'à la République, elle devait tenir à sa promesse et se mettre activement à l'œuvre pour donner une preuve sensible de son réel attachement à l'alliance.
Cette intervention de la Reine ne fit pas changer M. de Vergennes de sentiment, mais elle l'obligea à dissimuler et, dans leur conférence du 37 juillet, il fut assez habile pour satisfaire à demi M. de Mercy sans cependant s'engager à rien. A la lecture de l'ultimaluni de l'Eujpereur, il manifesta sa satisfaction de voir que les cessions offertes par la cour de Vienne étaient plus considérables que ne le pensait le public, qui les limitait au district de Fauquemont ; mais quand il en vint à la liberté de navigation de l'Escaut, il déclara qu'il prévoyait une extrême répugnance de la part des Hollandais à se prêter sur cet article; que la province de Zélande et surtout la ville d'Amsterdam marquaient les plus fortes
alarmes à cet égard, qu'elles craignaient la ruine totale de leur commerce, préjugé dont il serait assez difficile de les faire revenir. M. de Mercy répliqua que les Pays- Ras autrichiens étaient déjà en possession do la partie du commerce qu'ils poui raient exercer, que de l'arrangement proposé par la cour devienne , il ne résullait qu'un partage de la même masse de commerce en deux; qu'au reste S. M. l'Empereur regardait déjà dès ce moment le point de la libre navigation de l'Escaut comme hors de toute contestation, soit comme un objet fondé sur le droit de nature, soit comme un effet dos infractions constantes des Hollandais aux anciennes conventions, qui en avaient disposé autrement. Il rappela ensuite à M. de Vergennes que, dans une de leurs conversations précédentes, il avait lui-même regardé cet objet comme si peu important pour la République que, selon ses propres expressions, s'il était ministre hollandais il n'hésiterait pas à l'abandonner.
Dans le cours de la discussion sur col idtimalum, M. de Vergennes fit à Al. de iMercy les observations qu'il avait déjà faites à la Reine; il lui dit neltemenl que la France ne pou\ait pas dicter de lois aux Etats généraux et qu'on se tromperait fort en sup posant au cabinet de Versailles un grand crédit en Hollande; que son inlluence y était tiès combattue par les différentes factions subsistantes dans la République; que la France désirait à la vérité entrer en relations avec elle pour la détacher entièrement de l'Angleterre; mais que l'on était très incertain de la réussite de ce piojet.
M. de .Mercy terminait sa dépêche du 1" août au comte de Belgiojoso par cet aveu : trM. de Vergennes, sans varier dans ses assurances d'une bonne volonté sincère, mais, se retranchant sur des diiricultés à prévoir, sur l'impossibilité où l'on se trouvait ici de dicter la loi aux Hollandais, n'au- TicuLA R)Ei\ DE CLAIR dans le jugement qu'il
daigne me confier, et par rapport aux circonstances où cette cour-ci pourrait y entrer pour quelque chose. Je crois (ju'il sera indispensable
porlait de l'issue de nos négocialions, et par là même il me confimia dans l'ido ' que j'ai toujours eue du système que l'on s'est formé ici d'éviter soigneusement de se compromettre vis-à-vis de nous, mais en même temps d'observer de grands ménagements envers les Etats généraux. 11 reste donc à juger si, d'une conduite aussi circonspecte , il peut en résulter des effets aussi etlicaces qu'il serait nécessaire pour déterminer les Hollandais à conclure à notre satisfaction l'arrangement que l'on aura en vue. n
La suite des événements ne devait pas larder à prouver combien la défiance de M. de Mercy était bien fondée. Cependant pour vaincre la résistance de M. de Vergcnnes, l'ambassadeur n'avait pas hésité à faire encore appel à la Reine. Le 8 août, Marie-Antoinette fit connaître à M. de Alercy par une personne de confiance (sans doute l'abbé de Verniond) qu'Elle venait d'avoir un vif entretien avec le Roi à propos de la présentation de l'ultimatum de l'Empereur dans la forme que désirait ce monarque. Après quelques phrases générales sur la façon dont les affaires étaient traitées à Versailles, sur le peu d'accord des ministres entre eux, sur les obstacles que le comte de Vergennes d'accord avec le contrôleur général, M. de Galonné, cherchait à placer sur le chemin des autres ministres, la Reine avait amené la conversation sur les affaires de Hollande. Elle demanda au Roi où en était la question de l'ultimatum et s'il serait présenté dans les conditions que proposait la cour de Vienne. Cette demande mit le Roi dans un embarras visible. Il répondit que la présentation sous cette foi-me était absolumont impossible et que le Conseil d'Etat l'avait reconnu après mic longue délibération. La cour de Versailles ne pouvait prescrire aucune loi aux Hollandais , et dans l'état actuel des affaires, il serait par trop dangereux de présenter à
la République, que l'on devait ménager, cet ultimatum comme l'expression pure et simple des idées de la cour de France.
La Reine fut très émue de cette déclaration inattendue et Elle ne cacha pas son mécontentement. Avec une certaine vivacité. Elle répondit au Roi que tout ce qu'il venait de Lui dire n'était qu'un prétexte fort mal choisi. Elle ne pouvait pas comprendre comment Lui , le Roi , se rangeait à l'avis de son conseil, dont la composition, hélas! était trop connue de tous. Il ne s'agissait pas de lois à dicter à la Hollande, mais bien d'une chose qui , de près ni de loin, ne pouvait porter le moindre préjudice à la France. II y avait seulement à rendre un service essentiel à la cour de Vienne, ce qui était pour le cabinet de Versailles une occasion excellente de réparer en quelque sorte l'impression fâcheuse causée par sa mauvaise conduite antérieure envers l'Empereur. Si, au lieu de tirer parti de cette occasion, on la laissait maladroitement passer, la Reîne ne pouvait s'empêcher de dire que ce serait très mal agir et qu'on s'exposerait au danger d'exciter le mécontentement de l'Empereur au plus haut degré. Elle fit remarquer que, d'après ce que le comte de Vergennes avait dit à M. de Mercy, la remise de l'ultimatum était chose fort possible et Elle s'étonna que tout à coup on eût complètement changé d'avis. Le Roi ayant voulu laisser entendre qu'il se pouvait que M. de Mercy n'eût pas bien compris le mhiistre, la Reine répliqua qu'Elle était parfaitement sûre du contraire , car les bons et longs services de l'ambassadeur Lui étaient garants qu'il était capable de comprendre et de rapporter exactement ce qu'on lui disait. Elle ajouta que dans tout cela Elle reconnaissait les petites manœuvres de M. de Vergennes, qui, pour ne pas s'exposer au moindre embarras avec les Hollandais, avait présente au Roi et à son conseil cette af-
en son temps de prévenir la Reine sur cette grande affaire, mais le moment n'est pas encore arrivé, et quoiqu'il y eût toute sûreté dans
faire comme 1res épineuse. Il en ressorlait clairement que l'opinion du Roi était soumise à celle de son ministre et que l'on ne pouvait faire aucun fond sur les idées personnelles du Roi.
Sans se fàclier le moins du monde, le Roi chercha à se tirer d'alfaire par des assurances vagues de son hon vouloir et, quoique au déhut Tentietion ait été assez vif, les deux époux se séparèrent sans qu'il restât entre eux la plus petite trace de méconlentement.
Mais un ou deux jours après la Reine revint à la charge. Elle représenta au Roi combien dans une affaire aussi simple et aussi peu importante que le différend de l'Empereur avec les Hollandais il était aussi étrange qu'inconvenant pour une grande cour de ne pas tenir la parole donnée à un intime allié. Elle ajouta que dans tout cela ce qui Lui te;;ait le plus à cœur c'était l'idée qu'on se ferait du caractère du Roi. Elle Lui dit que le public croyait de plus en plus que Lui, le Roi, n'avait ni volontés, ni opinions à Lui et qu'il n'osait pas rejeter une idée qui Lui était insinuée par un de ses ministres. En fait, c'était une liiclieuse inconséquence de promettre ses bons ofTices à un ami et de s'appliquer ensuite à soulever mille difficultés inutiles sur tous les moyens qui pourraient être elTicaces. Et si une fois cette réputation s'établissait bien à l'étranger, le Roi pouvait compter que pendant tout son règne 11 n'aurait jamais plus un allié qui Lui fût sincèrement attaché. Après avoir essa\é quelques faibles réponses pour sortir d'embarras, le Roi, comme dans le premier entretien, manifesta quelque donfe que M. de Mercy eut bien entendu et bien compris les paroles de M. de Vergennes. Là-dessus, la Reine, comme la première fois, répondit de la fidélité de M. do Mercy. Elle ajouta que d'ailleurs il était bien simple de tirer la chose au clair. Elle était très portée à faire appeler en même temps MM. de
Vergennes et de Mercy devant Elle afin d'éclaircir en sa présence ce qui s'était dit entre eux.
M. de Alercy était convaincu que le Roi avait fait connaître à M. de Vergennes cette idée de la Reine, car, lorsque le mardi 10 août l'ambassadeur entra dans le cabinet du minisire, il fut reçu avec une froideur marquée et un embarras visible. Il demanda à M. de Vergennes si une résolution avait été prise concernant l'ultimatum ; mais celui-ci prenant son air le plus froid et élevant un peu le ton , se borna à dire qu'il avait mis cette pièce sous les yeux du Roi et qu'il serait incessamment en état de faire connaître la réponse de S. M. Comme M. de Mercy se récriait vivement, le ministre répondit qu'« il le priait fort en ce moment de ne pas le presser davantage, parce qii'd ne lui dirait rien de plusn. Cependant M. de Mercy insista si longuement que M. de Vergennes finit par lui dire ([ue , s'il voulait relire la fin du mémoire explicatif qu'il lui avait présenté avec l'ultimatum , il ne serait plus aussi surpris qu'il paraissait l'être de la réserve dont il se plaignait; qu'il y verrait avec quelle exigence on voulait que le Roi fît des propositions comme de Lui aux États généraux ; que cette demande n'était point admissible et que, dans l'ensemble des circonstances telles qu'elles se trouvaient, le Roi ne pouvait rien proposer de son chef aux Hollandais. Alors, du ton le plus naturel, M. de Mercy lui répondit que ne pouvant concilier en aucune manière le langage qu'il lui tenait actuellement avec celui qu'il lui avait tenu dans toutes les conférences précédentes, il le priait finalement de lui dire quel était l'usage qu'il comptait faire de l'ultimatum; qu'en le recevant, il s'était sans doute proposé d'en faire un usage quelconque, sans quoi il aurait refusé de le recevoir. Il rappela à M. de Vergennes que, le 37 juillet, il ne lui avait pas fait la moindre objection. Enfin il fit tant
MERGY A JOSEPH II
la discrëtion de cette auguste princesse, je crois devoir garder la lettre secrète qui Lui est destinée, pour ne la remettre qu'à l'instant même où cela deviendra utile; entre temps, je suis si pénétré de l'extrême importance d'un pareil secret que, malgré une parfaite certitude sur
cl si bien qu'il amena le ministre à iui déclarer que l'usage que la cour de Versailles pourrait faire de l'ullimatum consisterait à sonder peu à peu les Hollandais sur les dilTérentes propositions de la cour de Vienne et à avancer progressivement dans le détail des différents olijets à mesure que Ton apercevrait plus ou moins de facilités à les faire adopter. M. de Mercy répliqua qu'il lui semblait voir que c'était le mot proposer qui choquait et que dans ce cas sa cour accepterait très bien do remplacer cette expression par les mots insinuations, sonder, raisonnements, conseils, etc., pourvu que ces différents moyens fussent mis en œuvre par le" cabinet de Versailles avec l'énergie que l'Empereur était en droit d'attendre d'après le langage tenu par le ministre lui-même à lui, Mercy, et par M. de Noailles au prince de Kaunitz. Pour mettre fin à cette discussion orageuse qui l'ennuyait visiblement, M. de Vergennes accepta ce biais et on convint d'un échange do lettres en ce sens, ce qui fut fait le lendemain.
Dans le cours de cette conférence, M. de Vergennes dit à M. de Mercy que le district de la Gueidre autrichienne à céder aux Hollandais était bien peu de chose, qu'il ne comprenait que Ruremonde et trois ou qnali-e villages, et il avait aussi insisté sur la répugnance invincible des Hollandais à l'ouverture de l'Escaut. Tous ces propos faisaient supposer à M. de Mercy que M. de Vergennes avait secrètement communi([ué l'ultimatum aux ambassadeurs hollandais et l'avait discuté avec eux. Aussi à la fin de sa dépêche du i3 août 178'! au comte de Belgiojoso il alfirmail que, comme il l'avait toujours dit, il ne fallait pas dans cette affaire compter sur la coopération secrète de la France.
En quittant M. de Vergennes, M. de Mercy se rendit chez la Reine et il Lui raconta son entretien avec le ministre; de son côté. Elle lui fit part de tout ce qui s'était dit entre Elle et le Roi. La Reine ajouta qu'ElIe aeait vainement cherché les causes qui pouvaient avoir retourné M. de Vergennes d'une façon si subite. Elle croyait qu'un des motifs de ce revirement consistait dans une difficulté imprévue qui serait survenue tout à coup dans les négociations du traité projeté entre la France et la Hollande, traité qui tenait beaucoup à cœur à la cour de Versailles. La Reine voulait avoir un nouvel entrelien avec le ministre pour savoir à quoi s'en tenir, et Elle était bien résolue, en cas de besoin, de lui faire les reproches les plus sensibles pour atteindre le but qu'elle se proposait. Mais Elle ajouta que si Elle parvenait à réduire le ministre à faire purement et simplement usage de l'ullimatum de l'Empereur comme s'il émanait du cabinet de Versailles, le ministie ne manquerait pas de moyens pour faire échouer les projets de la cour de Vienne. Elle n'était pas éloignée de croire que M. de Vergeimes était capable, en présentant les propositions de l'Empereur aux Hollandais, de leur déclarer que ce qu'il en faisait c'était uniquement pour remplir la promesse de bons offices faite à la cour de Vienne, mais que la France n'avait aucun intérêt à la réussite de ce projet, Elle pensait que, s'il commettait une semblable perfidie, il saurait si bien cacher son jeu que non seulement Elle-même, mais peut-être aussi le Roi ne pourrait pas s'en procurer une preuve convaincante.
M. de Mercy vit la Reine tellement montée contre le comte de Vergennes que, pour éviter un éclat fâcheux, il crut devoir chercher à La calmer un peu.
la fidélité de ma socrétairerie d'ambassade , je la laisse dans l'ignorance du fait dont il s'agit. C'est par cette raison que V. M. n'en trouvera aucune trace dans mes dépêches copiées, et je me borne à répondre par une lettre particulière au prince de Kaunitz à la dépêche d'ofTice qui m'est adressée sur cette matière. Enfin, sachant évaluer une grâce aussi précieuse à mon zèle que l'est celle de la confiance qu'il plaît à V. M. de me marquer, je me conduirai dans tous les sens de manière à tâcher de m'en rendre digne.
Quoique dans la lettre à la Reine , V. M. ne Lui ait fait aucune mention de l'accident qui Lui est arrivé à la chasse^", quelques lettres particulières l'ayant annoncé, j'ai cru devoir en parler à la Reine avec les précautions nécessaires pour qu'EUe n'en fût pas trop frappée dans l'état de grossesse où il n'est plus douteux qu'Elle se trouve. Cette princesse s'est réservé de parler Elle-même d'une circonstance, laquelle, grâce au ciel, n'a pas eu de suites fâcheuses, mais j'ai vu dans cette occasion, ainsi qu'en toutes celles qui se présentent, combien les affections cpie la Reine doit à son auguste sang se réunissent toutes sur la personne de V. M.; mais il est de mon devoir d'observer que ses augustes frères n'y ont pas tout à fait une part proportionnée. La Reine se plaint quelquefois de leur oubli, mais surtout de celui de monseigneur le grand-duc de Toscane, qui ne Lui écrit que dans des occasions d'étiquette très rares et avec plus de cérémonie que de marques d'amitié '-'.
(" Joseph II lui-même raconta cet accident en ces termes dans une lettre du 29 juillet 178^ à son frèie Le'opold : «J'ai en hier une assez singulière aventure. Logeant à TAugarten (château impérial situé au milieu d'un beau parc aux portes de Vienne, dans la Léopoldstadt), j'ai été le malin à la Brigittenau (alors grand parc au nord de Vienne, au delà de l'Augarten), à la chasse, au même lieu où nous avons été et manqué ensemble des cerfs. Pour que cela ne m'arrive plus, je me suis placé au bas de la digue (la Brigittenau est entre deux bras du Danube); un grand cerf arrive, s'effarouche de mon chargeur d'armes, se retourne et saute sur moi, me renverse et m'arrache un gros morceau d'habit qu'il
a emporté. J'en ai été quitte pour une contusion au côté et une à la nuque du cou, causée par la chute, mais qui ne m'empêche point d'aller partout en souffrant un peu." {Jospph 11 nnd Léopold von Toscana . . . Ihr Briefœechsel , t. I, p. 219.)
L'habit vert porté par Joseph II dans cette occasion fut tout déchiré; il est conservé encore aujourd'hui à la cour de Vienne.
^^' Nous ne pouvons pas donner de spécimen de cette correspondance, car on n'a plus que les lettres échangées entre Marie- Antoinette et Léopold pendant la Révolution et publiées dans le recueil de M. d'Arneth, ayant pour titre Marie- Antoinetlc, Joseph 11 uiid Lcopold 11.
286 MERCÏ À KAUNITZ.
Quant à la posilion actuelle de la Iieiiie, elle est constamment des ni us favorables et telle que S. M. donnera à son crédit toute l'élendue qu'EUe voudra, lorsqu'un peu plus d'habitude et de goût pour les affaires sérieuses Lui donneront les moyens d'appuyer ses volontés autant par des raisonnements qu'Elle sait quelquefois les faire valoir par la force. Je prends souvent la liberté de Lui représenter que ce dernier moyen n'est pas toujours suffisant, surtout dans les objets politiques, et la Reine commence à en convenir. La prochaine visite du prince Henri de Prusse Lui déplaît à l'excès; je ne présume pas que cette apparition devienne de quelque conséquence en affaires; cependant j'y veillerai avec la plus scrupuleuse attention '^'.
Paris, le 16 août ijSâ. — J'allais expédier le garde-noble cjui se trouvait ici, lorsque celui qui devait le relever est arrivé et m'a remis les dépêches dont il était chargé ainsi que la lettre particulière dont V. A. m'honore du 2 de ce mois.
Le changement que les dernières résolutions de S. M. l'Empereur apportent dans les négociations avec la Hollande, donne en même temps toute facilité à cette cour-ci de se conduire à notre égard d'une manière moins odieuse qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent; mais je dois m'en remettre sur cette matière à tout ce qui en est amplement déduit dans mes dépêches d'office d'aujourd'hui. L'embarras où j'ai mis M. de Vergennes vis-à-vis de la Reine, et le dépit qu'il en a conçu auraient pu dégénérer en une querelle personnelle entre lui et moi. Notre dernière conférence a dissipé ce petit orage, et je vais tâcher de me maintenir en bonne mesure auprès de ce ministre, pour le cas où il soit question de traiter avec lui sur le grand et important
''^ Le prince Henri de Prusse, frère puiné le premier partage de la Pologne. Dans
du grand Frédéric, était né le 18 juin 172 G. l'été de 178/1, il entreprit «n voyage eu
Il mourut en 1802. 11 s'était surtout dis- Suisse et en France, et le i3 août, M. de
tingué dans la guerre de Sept ans où il Vergennes annonça à M. de Mercy la
avait rendu de grands services à son frère prochaine arrivée du prince, qui devait
et, dans un séjour à Pétersbourg en 1770- avoir, le mardi 17, sa première audience
1771, il avait fort contribué à déterminer du Roi.
16 AOLT 178^. ^87
objet. <[ai est celui de la dépêche séparée que je viens de recevoir. Jusqu'à ce que ce projet ait acquis le degré de maturité convenable, et que surtout on se soit assuré de M. le duc des Deux-Ponts, il me paraît infiniment essentiel que cette cour-ci ignore nos vues, et quoique très sûr de ma secrétairerie d'ambassade, je lui ai soustrait la connaissance de cette affaire si majeure; c'est par cette raison que V. A. n'en verra aucune trace dans mes dépêches copiées. Je ne vois pas que jusqu'à ce moment on ait ici le moindre soupçon du projet dont il s'agit; nos négociations hollandaises serviront merveilleusement à en éloigner l'idée; si M. de Vergennes en pénètre quelque chose et s'il m'en parle, je lui tiendrai le langage qui m'est prescrit en pareil cas.
V. A. m'ordonne entre temps de lui exposer mes faibles conjectures sur la sensation et les mesures qu'une telle circonstance pourra produire ici. Je crois qu'avant de se livrer à un examen réfléchi sur l'objet, iM. de Vergennes commencera par être effrayé de l'aspect d'un projet important et vaste. Sa grande méfiance l'induira ensuite à le regarder comme l'acheminement à un projet plus vaste encore, c'està-dire celui de soustraire à la France un gage qu'elle croit avoir sous sa main, de nous mettre par là à notre aise vis-à-vis d'elle, pour nous lier plus intimement avec la Russie, peut-être avec d'autres puissances et pour procéder avec des moyens formidables à la subversion et au partage de l'Empire Ottoman. Il m'est presque démontré que cette crainte, qui n'a jamais diminué, est la cause fondamentale de la mauvaise grâce que nous éprouvons ici depuis longtemps et en toute occasion. Tel sera, sans doute, le premier fantôme qui frappera l'esprit de M. de Vergennes de manière qu'instruit de nos vues, s'il se croyait à temps de les contrecarrer, soit auprès du duc des Deux- Ponts, soit en excitant la cour de Berlin, il est très probable qu'il s'en occuperait plus ou moins ouvertement. Mais si, au contraire, restant daijs l'ignorance de notre projet, le ministre n'en est informé qu'après un accord bien cimenté entre les parties intéressées, alors il est à croire qu'en faisant usage de tous les raisonnements victorieux que V. A. m'a dictés, et y joignant le concours de la Reine, laquelle certainement y interviendra de tout son pouvoir, il est à croire, dis-je , qu'alors on ne se portera ici à rien d'odieux ni de bien embarrassant pour nous.
288 MERCY À KAUMTZ.
Voilà , Monseigneur, le premier et encore le seul aperçu cpie je puisse dans ce moment mettre sous les yeux de V. A.; j'observerai bien attentivement tout ce qui par la suite me mettra à même d'en dire de plus.
Quoique à l'exception de ce qui regarde son département, M. de Vergennes soit bien éloigné d'un grand crédit, il n'y a cependant aucune apparence de son déplacement, et, s'il avait lieu, M. de Breteuil n'aurait aucun moyen de lui succéder. Je ne présume pas que ce dernier ait eu connaissance de la lettre si énergique dont V. A. m'a honoré en décembre dernier. Je suis assez lié avec M. de Breteuil pour que j'eusse pu lui en apprendre les points essentiels, mais il est reconnu pour tellement incapable d'aucun bon raisonnement politique, que je me suis abstenu de lui en parler, me tenant satisfait du grand effet que cette lettre avait produit sur M. de Vergennes.
D'ailleurs, le baron de Breteuil n'a aucune influence au conseil; il ne s'occupe que des détails de sa place, et même avec peu de succès; son air hautain, son ton brusque, réussissent fort mal à la cour, ainsi qu'à Paris; il a eu du dessous dans plusieurs conflits de juridiction avec ses collègues et il n'est guère à prévoir qu'il joue jamais un grand rôle.
P. S. Je présume que mon très humble rapport piîrticulier à l'Empereur sera communiqué à V. A.; j'en aurais joint une copie en entier, si les objets qu'il renferme étaient de quelque importance, mais je crois devoir me borner au seul article suivant sur le secret qu'exige l'affaire de la Bavière.
P. S. Par ma dépêche numéro 26 , datée du 6 juillet, Uttera R, j'ai eu l'bonneur de rendre compte à V. A. de ce que m'avait dit M. de Vergennes sur la cession de l'île Saint-Barthélémy au roi de Suède, contre le droit pour la France d'un dépôt de marine et de commerce à Golhenbourg'^*. On m'a assuré, depuis, que cet arrangement va s'accomphr.
'•) Averli par le ministre plénipotentiaire vraisemblable, s'arran^rna de façon à faire
d'Angleterre à Paris, M. Hailes, que la tomber, dans une de ses conférences avec
cour do Versailles négociait avec la Suède M. de Vergennes, la conversation sur ce
la création d'un entrepôt à Golhenbourg, sujet. M. de Mercy, bien que trouvant le fait in- Le ministre lui répondit qu'il pouvait lui
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