‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 4 sur 65 · MERGY À JOSEPH IL · texte numérisé non relu

MERGY À JOSEPH IL

Paris, ùi airil ijSi. — Le garde-noble mensuel, arrivé ici le i5 au soir, m'a remis les très gracieux ordres de V, M. en date du 6 de ce mois, et je n'ai pas tardé à aller présenter à la Reine les lettres qui lui étaient adressées.

Si l'opinion des ministres français sur les difficultés d'une pacification est aussi fondée qu'ils se le persuadent, au moins ne devraientils pas se dissimuler que la majeure partie de ces difficultés provient évidemment des mauvaises mesures que l'on prend ici dans la manière de faire la guerre et de combiner tout ce qui s'y rapporte. Le marquis de Castries "^ n'obtient ni succès , ni confiance dans son département; il se noie dans les détails minutieux, ne décide rien dans les

(" Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, marqais de Castries, né en 1797, mort le 11 janvier 1801, était maréchal de camp lorsque la guerre de Sept ans éclata. Il fut blessé à Rosbach, et en 1768 ses services le firent nommer lieutenant général; en 17(10, il remporta la victoire de Glostercamp et ht lever le siège de Wesel ; il servit avec éclat les années suivantes, et il reçut le cordon bleu le 3o mai 1769. Ami du duc de Choiscul, il fut fort appuyé près de Marie-Antoinette par toute celte coterie, et au mois d'octobre 177^, à la mort du maiéchal du Muy, le baron de Besenval mit tout en u'uvre près de la Reine pour l'exciter à faire arriver M. de Castries au ministère de la guerre; la nomination de ^. de Saint- Germain ne les découragea pas, cl ils con-

tinuèrent leurs intrigues près de Marie-Antoinette en faveur de leur ami; en octobre i78ods réussirent, avec l'appui de Necker, à faire donner à M. de Castries la succession de M. de Sartine. Mais le marquis de Castries ne connaissait rien à la marine. Aussi, bien qu'il eût à bon droit la réputation d'un grand travailleur et que dès son arrivée au ministère il se fût entouré d'iionunes de grand mérite , comme MM. de la Porte et de la Touche, frère du chef d'escadre de ce nom, l'administration de M. de Castries souleva bientôt des plaintes de tous côtés. Dès le 91 janvier Mercy disait au prince de Kaunitz, dans sa dépêche d'oflice, que la marine n'avait rien gagné au changement de ministre.

objets essentiels, et toute la marine est mécontente. Je ne puis, sur l'ensemble de cette matière, que me référer à l'article de ma dépêche d'otrice qui expose le langage confidentiel que m'a tenu à cet égard le directeur général des finances, lequel paraît fort dégoûté de sa place et quelquefois tenté de la quitter'''. La Reine daigne l'encourager elle protéger; on a essayé toutes sortes de voies pour lui nuire auprès de S. M., mais quoique cette cabale fût dirigée par les alentours favoris, elle n'a point eu d'effet.

C Un jour que M. de Mercy faisait à M. Necker une simple visite de politesse, il ie trouva le cœur ulcéré. Son compte rendu avait provoqué des réponses piquantes , dont les auteurs, en partie connus , n'avaient pas été inquiétés. Le directeur des finances ne recevait pas du Roi ni du comte de Alaurepas l'appui qu'il avait espéré, et l'ai'gent qu'il avait tant de mal à ramasser était gaspillé sans résultat utile. M. de Mercy vit tout de suite dans quelle disposition d'esprit M. Xecker se trouvait, et il résolut d'en tirer parti pour le faire parler. Comme le directeur des finances lui disait que la médiation ne réussirait pas, car la cour de Londres n'avait nulle envie de mettre fin à la guerre, il lui répondit que la France avait réuni des forces tellement supérieures qu'elles inspireraient aux Anglais le désir de faire la paix. M. Necker répliqua qu'il en serait sûrement cette année comme les précédentes, que toutes ces forces ne serviraient à rien , et qu'avec le système d'administration suivi en France il ne pouvait pas en être autrement. Tout était préparé, discuté et décidé dans des comités ; mais ces comités étaient une vraie farce, car chaque ministre, sans se préoccuper de l'ensemblo di^'s atTaires du royaume , ne pensait qu'à celles de son département et jugeait tout d'après ces principes égoïstes. 11 s'ensuivait que dans ces comités les membres n'émettaient que des avis contradictoires, dont Myi. de Maurepas et de Vergeimes tiraient une sorte de résolution qu'ils soumettaient au Roi. Aussi les délibérations de ces comités étaient peu utiles.

et elles ne pouvaient pas faire reconnaître quels étaient les meilleurs moyens à employer dans telle ou telle situation. Chaque ministre ne voyait rien en dehors de son département; le comte de Maurepas était toujours de l'avis de celui qui avait parlé le dernier; le comte de Vergennes n'était occupé qu'à rédiger de belles dépêches et croyait avoir tout fait quand il avait lu au Conseil un mémoire bien composé. M. de Mercy crut devoir faire remarquer que les cours étrangères paraissaient satisfaites des qualités personnelles et des principes politiques de ce ministre; sur quoi M. \ecker répliqua que l'Espagne avait tout gàlé et qu'un ministre d'Etat habile aurait su ramener la cour de ^ladrid à des idées plus saines; car le Roi Catholique, si personnel qu'il pût être, n'aurait point rejeté des projets utiles à son allié et à hd-même si on les lui avait adroitement présentés. Le comte de Maurepas était d'une faiblesse incroyable; lui, Necker, lui avait représenté avec les expressions les plus mesurées et les plus convenables qu'il devrait employer son crédit à imposer aux mmistres un programme connnmi et des principes de gouvernement; il en avait reconnu la nécessité, mais il avait en même temps déclaré que c'était une entreprise trop lourde pour un homme de son âge et de son caractère. Et M. Necker termina en disant qu'il ne voyait plus rien autre chose à faire qu'à réfléchir aux moyens de se tirer avec honneur de cet abime , qui deviendrait toujours de plus en plus profond. (Merc^ à Kaunitz, dépêche d'office du îi avril 1781.)

UIPHIliEME NiTIONlLE.

La Reine n'éprouve aucune des incommodités qu'Elle avait ressenties dans sa première grossesse; Elle jouit de la meilleure santé et du plus grand crédit. Les lettres qu'Elle reçoit de V. M. l'occupent et l'intéressent; Elle a montré au Roi celle qui lui était venue par un courrier du baron de Rreteuil et dans laquelle V. M. s'expliquait sur des bruits de prétendus approvisionnements militaires dans la province du Luxembourg '^l Toutes les nouvelles de ce genre rendent de plus en plus ridicules les manœuvres du cabinet de Berlin. La Reine se proposait de le mander Elle-même aujourd'hui, et je vois en effet que de jour en jour on prend ici une confiance plus décidée dans les intentions de V. M., ainsi que dans les suites utiles que l'on aurait à s'en promettre si la médiation projetée peut avoir lieu.

En remettant très humblement les pièces secrètes ci-jointes, je me bornerai à observer que le baron de Goltz, dans sa dépêche du 26 février, a manifestement défiguré l'entretien qu'il a eu avec le comte de Vergennes sur le renouvellement des liaisons de V. M. avec la cour de Russie. Il semble que le roi de Prusse commence enfin à s'apercevoir de toutes les contradictions et invraisemblances dont les dépêches de son émissaire sont remplies, puisque par la lettre qu'on lui écrit le 8 de mars, il lui est enjoint d'envoyer des rapports véridiques sur lesquels on puisse tabler.

Vienne, ce 20 mai ij8i. — Mon cher comte Mercy, vous recevrez des détails assez intéressants de la part du prince de Kaunitzf'-' ; je n'entre donc point à vous en dire les raisons, ni à vous en faire l'apologie; et pour vous dire seulement un petit mot de moi, c'est qu'après avoir expédié toutes les grandes affaires en tout genre, qui m'ont donné outre le courant vraiment beaucoup de besogne, je compte aller faire un tour aux Pays-Bas, seule province de mes Etats dont je ne connais

('' Celte lettre manque. Russie concernant la médiation à exercer

(-' Par les rcscrits îles ao et si mai, le entre la France et l'Angleterre, et il l'in-

prince de Kaunitz communiquait à M. de vitait à tout faire pour déterminer la France

Mercy l'accord conclu entre l'Autriche et la à accepter ces propositions.

pas môme le local, et que je n'ai jamais vue. Je compte que mon séjour n'y pourra pas être aussi long que l'intérêt de cette belle province exigerait; mais en attendant, si tes circonstances ne permettent pas de tout faire, il faut faire au moins ce qu'on peut pour acquérir les notions nécessaires au régime général de tous les Etats de la monarchie. Deux mois à peu près pourra être mon absence, ce qui sera justement à peu près celui où toutes les réponses me pourront revenir, au sujet du premier pas fait à la médiation commune. Me trouvant dans votre voisinage, mon cber Comte, je serais bien tenté de revenir à Vienne par Versailles et y passer quatre à cinq jours avec la Reine. Marquezm'en, je vous prie, bien franchement ce que vous en pensez: si, comme le bruit de mon voyage a couru, l'on s'imagine de m'y voir, si l'on le craint ou si l'on le désire; enfin point de compliments; car je pourrais très bien m'en passer si vous y voyiez le moindre inconvénient. Dorénavant vous voudrez bien faire passer tous les courriers par Bruxelles, afin que je puisse recevoir et lire vos dépêches et ensuite les faire passer seulement au prince de Kaunitz. Quand je pense que je pourrais avoir le plaisir de causer avec vous, mon cher Comte, des objets intéressants qui se sont passés depuis que je n'ai eu celui de vous voir, je sens ([ue j'en aurais une grande satisfaction, et vous prie d'être bien persuadé que je me fais une fête de vous assurer de bouche de l'estime vraie et sincère avec laquelle je suis

Vienne, le ai mai ij8i. — Mon cher Comte, je m'étais fait une fête de l'idée de pouvoir causer avec vous aujourd'hui bien longuement, mais je me sens la tête si échauffée que ce sera tout le contraire. Je ne sais si M. de Vergennes sentira le prix de ce que j'ai imaginé, mais je me flatte qu'en tout cas il n'échappera pas à beaucoup d'autres, et je pense que c|uiconque lirait les observations^^' verbales

(^' Ces observations verbales sur les ar- Russie et l'Autriche avec les puissances belticles pour servir de base à la négociation ligérantes et vantaient les avantages qu'ofdu rétablissement de la paix génm-ale expo- fruit la nouvelle combinaison imaginée par saient l'état des pourparlers engagés par la les médiateurs.

avant d'avoir lu les articles préliminaires^^' aurait bien delà peine à deviner comment on a pu se tirer de la situation compliquée et embarrassante que j'expose à la tête desdites observations. Les Français et les Espagnols, au moins, s'ils ne sont pas les plus déraisonnables des hommes, devraient être, ce me semble, bien contents de moi, et pour ce qui regarde l'Angleterre, qui ne lésera pas autant peut-être, je ne l'ai pas mise dans le cas au moins de pouvoir se plaindre de ma proposition. Je ne sais ce qu'en pensera le baron de Breteuil, auquel je me propose de faire la communication de ce que je vous envoie aprèsdemain, et auquel je n'ai rien dit que de très vague jusqu'à présent. 11 persiste à être dillicile à contenir; car il est, comme vous savez, très positif et souvent même assez impertinent dans ses propos. J'en viendrai à bout cependant j'espère , ou ce sera chose impossible.

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