MERGY A JOSEPH II
Paris, a 5 septembre l'jSâ. - — Le garde-noble mensuel, arrivé le 1 8 , m'a remis les très gracieux ordres de V. M. en date du i" de ce mois, et je n'ai pas tardé à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Cette auguste princesse m'a paru extrêmement affectée de ce que V. M. Lui mandait; quelques jours après. Elle me communiqua sa réponse ^^^ et daigna m'en demander mon avis. J'applaudis beaucoup à l'entière confiance avec laquelle la Reine s'y explique, mais j'observai qu'Elle y parlait trop modestement de son crédit, que ce n'était pas les insinuations passées du duc de la Vauguvon ni celles du comte de Maurepas, encore moins celles du comte de Vergennes, qui pourraient mettre des bornes à l'influence de la Reine dans les affaires majeures, si S. M. voulait s'en occuper avec suite et parfaite connaissance
''' Marie-Antoinette à Joseph II, a a septembre lySâ. — «Je ne vous contredirai pas mon cher frère, sur le défaut de vue de notre ministère. Il y a déjà du temps que j'ai fait une partie des réflexions que vous me faites dans votre lettre; j'en ai parlé plus d'une fois au Roi ; mais il le faudrait bien connaître pour juger du peu de ressources et de moyens que me fournissent son caractère et ses préjugés. Il est de son naturel très peu parlant et il lui arrive souvenl de no pas me parler de grandes afl'aires lors même qu'il n'a pas d'envie de me les cacher. 11 me répond, quand je lui en parle, mais il ne m'en prévient guère, et quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quand je reproche au Roi de ne m'avoir pas parlé de certaines afl'aires,
il ne se fâche pas; il a l'air un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas pensé.
«Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a été fortifiée d'abord par son gouverneur. Dès avant mon mariage, M. de la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre sur lui et son âme noire s'était plu à effrayer son élève par tons les fantômes inventés contre la maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé clairement au Roi
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de cause, que. dans cette hypothèse, le Roi qui a besoin de conseils, en les trouvant auprès de son auguste épouse, n'irait pas les chercher ailleurs et sortirait volontiers de l'espèce de dépendance où il s'est mis de ses ministres, qu'il était bien prouvé que la Reine avait assez de pouvoir pour décider du choix de ces derniers ainsi que de leur renvoi, qu'avec un moyen aussi puissant rien ne résisterait à la Reine si Elle voulait seulement se mettre assez au fait des choses pour savoir motiver ses opinions et les appuyer de raisonnements. Ma conclusion fut que les bornes au crédit de la Reine en matières d'Elat ne provenaient que de la persuasion oii est le Roi que les affaires politiques ennuient la Reine, et qu'Elle ne veut pas se donner la peine de les connaître assez pour être en état de juger de leurs conséquences.
Au reste, il est bien certain que la lettre de V. M. a fait une grande impression; mais, quoiqu'il y ait sans doute beaucoup à désirer sur la manière dont la Reine emploie les offices, je dois cependant affirmer que, dans ces derniers temps. Elle a donné des marques d'un vrai zèle ainsi que d'un extrême désir de se rendre utile à V. M., et comme dans tout état de cause, malgré les omissions de forme et de méthode, l'influence de la Reine sera toujours d'un grand poids dans ce qui se passera ici et que cette influence pourrait devenir très utile
et plus d'une fois. Il m'a quelquefois répondu avec humeur et, comme il est incapable de discussion, je n'ai pu lui persuader que son ministre était trompé ou le trompait.
•f.Ie ne m'aveugle pas sur mon crédit; je sais que, surtout pour la politique, je n'ai pas grand ascendant sur l'esprit du Roi. Serait-il prudent à moi d'avoir avec son ministre des scènes sur des objets, sur lesquels il est presque sûr que le Roi ne me soutiendrait p;is? Sans ostentation ni mensonge, je laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai véritablement, parce que, si on ne m'en croyait pas, j'en aurais encore moins.
«Les aveux que je vous fais, mon cher frère, ne sont pas flatteurs pour mon amour- propre, mais je ne vous veux rien cadier, afm que vous puissiez me ju-
ger autant qu'il est possible de la distance aflVeuse où mon sort m'a éloignée de vous.
«Vous entendrez assez parler du prince Henri, pour que je no vous en ennide pas. La comparaison du loi de Suède a augmenté l'admiration des enthousiastes prussiens. Pour moi je ne l'ai vu que deux ou trois fois et si passagèrement que je ne puis m'en faire encore qu'une idée fort vague.
trïout le monde est étonné du bon étal dans lequel mon fds est revenu de la Muette. Ma fille a dans ce moment-ci une petite indisposition, mais qui ne sera rien, j'espère. Ma santé et ma grossesse vont toujours fort bien. Adieu, mon clicr frère, je vous aime et vous embrasse tendrement, n {Marie-Anloinette , Joseph U iind Leopold H, Ihr Uripfivechsel , p. .38.)
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dans la grande affaire de Bavière, si elle a lieu, je dois soumettre à V. M. si Elle ne jugera pas à propos à la première occasion d'encourager la Reine par quelques marques de satisfaction sur ses sentiments d'attachement et sur ses bonnes intentions qu'Elle pourra rendre de plus en plus efficaces à l'avenir.
Je garderai la lettre destinée à la Reine sur l'important objet de la Bavière jusqu'à ce que les circonstances mettent V. M. à même de m'en ordonner la remise; d'ici là, je crois qu'il est essentiel que le plus profond secret soit observé ici oii rien ne paraît encore avoir transpiré. Depuis la mort du fils unique du duc des Deu.\-Ponts*^\ le prince Maximilien'-^ son frère, devient plus significatif; il est au service de France, entièrement dévoué à cette cour. J'ignore si le prince Maximilien pourrait, dans de certains cas, être employé comme un instrument d'opposition aux arrangements dont il s'agit, mais il ne peut rien échapper au ministère de V. M. de tout ce qu'il y aura à prévoir ou à faire à cet égard.
Dans les premiers temps où il fut question d'un traité entre la France et la Hollande, le comte de Vergennes ne me cacha pas ses désirs à cet égard non plus que les motifs sur lesquels ils étaient fondés. Dès lors je ne m'occupais que du soin d'empêcher que dans ces futures stipulations il n'y entrât rien qui fût de nature à croiser les vues de V. M. Je pressai vivement le secrétaire d'Etat de s'en expliquer, et il le fit de la manière précise et formelle qu'expose ma dépêche du 5 septembre adressée au gouvernement général des Pays-Bas. Conséquemment, à moins d'une trahison aussi manifeste qu'inouïe, les stipulations à conclure entre cette cour-ci et les Etats généraux ne contiendront rien qui soit en opposition aux justes prétentions de V. M. à la charge de la République, et je crois que, sur cet article, le comte de Vergennes ne s'exposera à aucun reproche; mais j'ai toujours prévu et annoncé qu'il y en aurait beaucoup à lui faire , relativement à ses ménagements pour les Hollandais, ainsi que sur la manière de tergiverser dans l'emploi des bons offices qu'il aurait pu et dû mettre en
f Charies-Augusle-Frédéric, fils unique Deux-Ponts, étnit né le a8 mai 1756. Il
du duc des Deux-Ponts et de sa femme, succéda en 1799 à son oncle, Télecteur
Marie-Amélie de Saxe, était né le 8 mars palatin Charles-Théodore, et en 1806 il
1776; il venait de mourir à l'âge de huit ans. prit, le premier, le titre de roi do Bavière.
t-' Maximilien-Josepii, frère du duc des 11 mourut en iSaô.
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œuvre, même sans risque de se compromettre vis-à-vis des nouveaux amis de sa cour. Maintenant, je m'attache à faire sentir à ce ministre qu'il ne lui reste plus d'autre parti à prendre que celui de retenir les Hollandais dans les bornes d'une déférence respectueuse envers V. M., parce que, si ces républicains venaient à s'en écarter, ce serait à eux qu'il faudrait s'en prendre de toutes les suites qu'une conduite aussi indécente pourrait entraîner.
Je ne dois pas répéter, dans ce présent et très humble rapport, les détails consignés dans mes dépêches sur l'accueil assez froid qu'a éprouvé et qu'éprouve encore, de la part de la cour, le prince Henri de Prusse '^\ J'ai observé sa marche de manière à m'assurer qu'à l'exception des occasions indiquées, il n'en a eu aucune autre de s'entretenir avec le comte de Vergennes. Il n'y a que par la voie de son âme damnée, le baron de Grimm , ministre de Saxe-Gotha, qu'il pourrait avoir fait passer quelques propos au ministre des affaires étrangères, et je n'aperçois même aucune trace de semblables détours. Il est d'ailleurs évident que le prince Henri est fort peu satisfait du rôle mince qu'il joue ici; tous les sectateurs prussiens n'en cachent ni leur surprise ni leur mécontentement; ils tâchent d'en dédommager l'illustre voyageur par des éloges en vers et en prose; les beaux esprits s'en occupent beaucoup et le prince ne paraît s'occuper que d'eux. La seule circonstance où il a voulu se donner un air d'affaires a été de s'entretenir plusieurs fois avec les ambassadeurs de Hollande, lesquels, depuis quelque temps, se sont fort rapprochés du baron de Goltz. Dans ces mo-
W M. de Mercy disait que la noblesse faisait beaucoup de démonstrations en l'honneur du prince Henri, mais à la cour on l'avait reçu si froidement que le public commençait à le remarquer. Il n'avait pas été invité une seule fois aux fêtes que la Reine avait dormées au Petit Trianon, où elle venait de passer (rois semaines; et cependant on y avait joué de nouveaux opéras et de nouvelles comédies. Le prince avait bien senti cette froideur et il n'était allé que quatre fois à Versailles : la première, le jour de sa présentation à la cour; la seconde, le jour do la Saint-Louis; la troisième, pendant l'absence du Roi, qui était allé chasser à Compiègne, pour visiter le
château de Versailles, sous la conduite de M. de Vergennes; la quatrième, enfin, le dimanche 19 septembre, il était allé faire sa cour à la Reine. 11 n'avait pas eu d'auli'e entrevue avec le comte de Vergennes, à tel point que M. de Alercy se demandait si cette froideur n'était pas affectée et si des négociations ne se poursuivaient pas en secret par l'intermédiaire du baron de Grimm, qu'il croyait aussi dévoué au secrétaire d'État français qu'au prince prussien. Cependant M. de Mercy avouait qu'il n'avait aucune raison de penser que le prince Henri fût chargé d'une mission politique par le Roi son frère. (Dépêche d'office du comte de Mercy du 2 5 septembre.
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ments critiques, je redoublerai d'attention et de soins pour ne rien omettre de ce qui pourra être adapté au meilleur service de V. M.
Paris, le 20 septembre lySâ. — Les dépêches d'office que, depuis six semaines , j'ai eu l'honneur d'adresser à V. A. ainsi qu'au gouvernement général des Pays-Bas, contiennent tant de détails sur ce qui se passe ici relativement aux affaires hollandaises, que j'ai aujourd'hui très peu de choses essentielles à y ajouter. Dans mes dernières conversations avec M. de Vergennes , je l'ai trouvé plus raisonnable dans ses propos, sans qu'il en résulte plus d'espoir vraisemblable de tirer meilleur parti de la conduite stérile pour nous, qu'il a tenue jusqu'à présent. Ce ministre, sans courir les risques de se compromettre vis-àvis de ses nouveaux amis, aurait pu et dû sans doute se montrer d'une manière plus satisfaisante envers une cour intimement alliée; mais cette mesure est évidemment au-dessus des forces de M. de Vergennes, et V. A, a trop bien jugé l'homme pour qu'il me reste d'autres remarques à faire sur ce qui le concerne.
L'Empereur a écrit à la Reine une lettre un peu sévère où II Lui dit des vérités qui ne sont malheureusement que trop fondées, mais qui ne paraissent pas avoir le mérite de !'« propos, parce que dans la conjoncture présente la Reine a moins mal fait que dans aucune autre, pour tâcher de marquer son zèle et le vrai désir qu'Elle a de se rendre utile à son auguste frère. Elle Lui répond avec beaucoup de cordialité et de franchise; Elle a daigné me communiquer sa lettre et, conséquemment, j'ai cru devoir observer très humblement à l'Empereur, que comme dans tout état de cause, malgré les omissions de forme et de méthode, l'influence de la Reine sera toujours d'un grand poids dans ce qui se passera ici, et que cette influence pourrait devenir très utile dans la grande affaire de Bavière, si elle a lieu, il conviendrait peut-être qu'il plût à S. M. d'encourager la Reine par quelques marques de satisfaction sur ses sentiments d'attachement et sur les bonnes intentions qu'Elle pourra rendre de plus en plus efficaces à l'avenir.
Par le courrier du mois d'août, l'Empereur m'avait envoyé pour la