‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 45 sur 65 · JOSEPH II A MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

JOSEPH II A MARIE-ANTOINETTE

Presbourg, g octobre ij8â. — Ma cbère sœur, j'ai mille grâces à vous rendre pour voire chère lettre. Je suis vraiment touché de la façon franche et amicale avec laquelle vous me parlez de votre situation et de l'influence de votre crédit. Cette marque flatteuse de votre confiance et sincérité à mon égard, s'il était possible, augmenterait encore infiniment mon attachement pour vous, et je puis bien vous protester que je renoncerais plutôt à tirer quelconque avantage politique de votre influence pour le bien-être de notre patrie que de vous compromettre un instant ou de vous attirer à ce sujet des désagréments. Vous devez éviter de toute façon d'avoir des scènes avec quelconque des ministres du Roi. Dire à une jolie femme, qui a de l'esprit et de la finesse dans le tact comme vous, de quelle façon elle doit s'y prendre quand elle connaît les personnages, et si elle veut bien une chose pour la faire réussir, ce serait bien peine perdue et vous apprêter à rire. La suite, la persévérance, l'instruction dans les détails, la patience, la complaisance, un peu de gêne sont les vraies armes et les moyens les plus puissants et infaillibles que le sexe a sur nos volontés; mais il faut préparer ces voies d'avance et ce n'est pas toujours dans le moment où l'on veut qu'on emporte la pièce. J'ose vous dire cela par l'intérêt vif et tendre que je prends à la continuation de votre bonheur; plus vous avancerez en fige, plus un crédit solide et la considération qui en est la suite vous seront nécessaires parmi la nation

avec laquelle vous vivez. Comptez que vous n'avez pas d'ami plus sincère que moi, et que je sens toute l'amertume de l'éloignement dans lequel nous sommes condamnés de vivre.

Je suis enchanté que votre fds se porte bien, et j'espère que l'incommodité de votre fdlc ne sera d'aucune conséquence.

J'attends d'un moment à l'autre des nouvelles de mon Escaut, et si les Hollandais auront l'impudence de commettre des hostilités.

Je suis actuellement occupé d'une tournée en Hongrie pour y arranger quelques affaires.

Presbourg, ce g octobre ij8â. — C'est à l'occasion d'une tournée que je fais en Hongrie pour y arranger quelques affaires que j'ai reçu ici votre dernière lettre par le dernier courrier. On ne saurait certainement mieux voir les objets que vous le faites; j'en suis parfaitement content, de même que de la sincérité et de l'amitié qui régnent dans la lettre de la Reine. Je vous joins ici celle que je lui écris ainsi que la copie; j'y touche légèrement ce que vous m'avez paru désirer et qu'on ne peut assez lui répéter, savoir qu'elle doit mettre plus de suite et d'attention aux affaires majeures.

Je crois que le prince de Kaunitz vous chargera de parler de l'échange de la Bavière à la Reine et au ministère de France. Si ces gens connaissent leurs intérêts, ils devraient être très aises de perdre mon voisinage et de me troquer contre l'Electeur, d'autant plus que, par ce moyen, je leur deviendrais moins nuisible et plus utile, tandis que les Hollandais seraient à jamais à leurs ordres, et qu'il ne me resterait plus de motif le plus éloigné d'intérêt à renouer mes liaisons avec l'Angleterre. J'aurais foncièrement un million moins de revenus, qui n'est pas peu de chose, et la France serait pour toujours la maîtresse du commerce des Pays-Bas dont les ports et les ressources seraient perdus pour l'Angleterre en temps de guerre.

S'il y a moyen de faire concevoir ces avantages au ministère français et même de l'y faire entrer, c'est une chose faite et la réussite n'en est plus douteuse, car je sais que son influence sur le duc des

Deux-Ponts, et principalement sur son frère Maximilien est absolue. L'Électeur'"', cet homme qui ne sait jamais se décider, ni dire oui ou non, a encore de la peine à se déterminer : non sur la chose, mais seulement sur les moyens, croyant, par des comptes d'apothicaire et toutes sortes de projets qui ne signifient rien, obtenir encore plus d'avantages que ceux qu'on lui a proposés.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Comte, combien il serait à désirer que cette affaire pût réussir, puisque vous en sentez vousmême l'intérêt dans toute son étendue, et vous connaissez trop bien le pays et les personnages pour ne pas mettre tous les moyens en pratique afin de parvenir au succès tant désiré.

Je ne vous parle point des Hollandais puisque j'attends d'un moment à l'autre des nouvelles s'ils auront laissé passer mes bâtiments impunément ou non.

Vienne, le lo octobre ij8â. — Je viens de recevoir tout à l'heure, par estafette, de la part de M. le comte de Belgiojoso, la lettre que vous lui avez fait parvenir par votre garde-noble stationnaire à Paris, ainsi que sa réponse.

Elles m'aj)prennent l'une et l'autre l'état actuel des choses relativement à nos différends avec les Etats généraux des Provinces- Unies, et la marche que continue à tenir M. de Vergennes à cet égard menace à mon avis des suites si fâcheuses que je ne peux pas m'empêcher de vous mander aujourd'hui encore, à la hâte, ce que j'en pense dans l'incertitude où je suis du jour auquel l'Empereur, absent encore, me mettra en état de pouvoir vous dépêcher le courrier mensuel, sauf à vous transmettre par cette voie le duplicata de cette lettre, si, par hasard, elle se présentait plus tôt que je ne l'imagine.

''' Charles -Théodore , électeur palatin d'héiitier présomptif de rélecteiir pala-

de Bavière, était né le n décembre 179/1. lin, Charles-Philippe, auquel il succéda le

11 était fds aîné du duc Jean Christian de 3i décembre 1762. Le 3o décembre 1777,

Sulzbach. il avait hérité de l'électeur de Bavière,

A l'âge de neuf ans il fut appelé à la cour Maximilion-Joseph , mort subitement sans

de Mannhcim, où il fut élevé en qualité laisser d'héritier direct.

10 OCTOBRE 178i. 303

Toute cette affaire a [)ris un très mauvais pli . et je n'en suis point étonné d'après la façon dont la cour de Versailles s'y est prise dès le premier pas qu'elle a fait à cet égard. Elle a débuté par une démarche tout à fait irrégulière, en promettant ses bons offices aux Etats généraux auprès de l'Empereur, sans lui demander auparavant s'il trouverait bon qu'elle se mêlât de ses affaires; et si je n'ai point relevé cette irrégularité, ce n'a été que dans l'opinion que l'on rectifierait ce manque d'égards et tout le mal qui devait résulter de cette première fausse démarche dans le courant de la négociation; mais, contre mon attente, M. de Vergennes m'a mis dans le cas de ne plus m'en flatter. A sa place, j'aurais pensé qu'il ne pouvait point convenir à la France de se mêler d'une affaire contentieuse dans laquelle son allié était demandeur et les Hollandais des gens qu'elle avait intérêt de ménager dans ce moment-ci, et, en conséquence, très amicalement, je leur aurais dit : Le Roi vous prie de le dispenser de ce c[ue vous lui demandez, et de lui épargner par là les embarras inévitables dans lesquels ne pourrait manquer de l'entraîner l'emploi de ses bons offices, sans qu'il puisse vous en revenir aucune utilité, attendu que le Roi naturellement ne pourra jamais se permettre de plaider votre cause de préférence à celle de son allié, tandis que, en supposant même qu'il pût se permettre de ne pas ])rendre plus d'intérêt à lui qu'à vous, de part ou d'autre, il n'éviterait pas le soupçon de partialité et mécontenterait peut-être même les deux parties.

C'est ainsi que j'aurais cru devoir en user et de si bonnes raisons n'auraient fâché personne. Mais si on a cru devoir faire autrement, au moins aurait-on dû commencer par répondre poliment à la République sur la demande des bons offices de la France, que les égards que le Roi devait à l'Empereur, son allié, lui imposaient la nécessité de lui demander avant toutes choses s'il trouvait bon qu'elle les accordât, et qu'en ce cas elle s'en ferait un plaisir. Mais au lieu d'en user ainsi, comme il eût été dans l'ordre de le faire, on a trouvé bon de les accorder tout de suite sans ce préalable , et on a mis par là la République dans le cas de fonder des espérances chimériques sur le grand effet qui devait en résulter, en s'exposant soi-même à devoir peut-être retirer sa parole si, comme il pouvait fort bien arriver, l'Empereur, en réponse à la question, avait trouvé bon de prier la France de lui laisser poursuivre ses différends avec la République sans s'en

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mêler, ou bien si, malgré cela, on avait voulu persister à employer ses bons offices pour la République, à devoir prendre fait et cause contre son allié, que je ne pense pas que l'on puisse avoir intention de vouloir troquer contre les Hollandais,

Depuis ce moment, après avoir promis également ses bons offices à l'Empereur, ce qui était bien le moins que l'on pût faire à l'égard de quebpi'un qui n'eût pas trop présumé, ce me semble, s'il s'en était promis beaucoup plus de la part de son allié, tout ce qui a été fait de la part de la France a été marqué au coin de la plus grande partialité. Quoique en termes polis, nous n'avons vu plaider que la cause de la République, et sa conduite prouve assez que ce ne peut être tout au plus que très faiblement que l'on y a plaidé la nôtre, car sans cela il est impossible que l'on ne fût pas parvenu à faire comprendre aux Etats généraux que, de la libre navigation de l'Escaut, Amsterdam aussi solidement établi qu'il l'est, vis-à-vis d'une puissance qui n'a point de marine militaire, qui n'a point de chantiers de construction, et qui ne fait et ne pourra même faire jamais qu'un commerce très médiocre, qu'elle peut faire d'ailleurs par ses autres ports, et pour laquelle par conséquent la réouverture de l'Escaut est plutôt une aflairc de dignité que d'intérêt, il paraît impossible que les Hollandais n'eussent pas senti que leurs appréhensions, vraies ou simulées, n'étaient que des chimères et des terreurs paniques destituées de tout fondement raisonnable, surtout si l'on y avait ajouté que le désistement de l'Empereur à toutes ses prétentions, l'entière liberté de la navigation de l'Escaut seule exceptée, était une preuve de l'emploi des bons offices de la France, et qu'il ne lui restait par conséquent, pour satisfaire à ceux qu'elle avait promis également à son allié, qu'à exhorter la République à réfléchir de son côté, de sang-froid et sans prévention, sur le vrai degré d'importance que pouvait avoir son acquiescement à ce que l'Empereur demandait.

Mais, au lieu d'en agir de celte manière, qui eût été, ce me semble, sage, régulière et convenable, on a fait tout ce que l'on n'aurait pas dû faire, et on n'a rien fait de tout ce qui aurait été convenable non seulement en sa qualité d'allié, mais même dans le cas oii on n'eût voulu être que parfaitement neutre et parfaitement impartial.

La France fournit moyennant cela à l'Empereur par sa conduite à son égard dans cette circonstance une nouvelle preuve de la façon

dont tout le monde prétend qu'elle pense sur son alliance avec la maison d'Autriche, c'est-à-dire qu'elle ne méconnaît pas à la vérité les avantages qui lui en reviennent, et qu'aucune autre ne remplacerait, mais qu'en même temps, supposant apparemment, quoique contre rime et raison, qu'elle ne convient pas au même degré à la maison d'Autriche, elle croit sa dissolution possible; qu'en partant de cette supposition erronée, elle continue à la regarder comme une puissante rivale possible, et, moyennant cela, non seulement ne concourra jamais de bonne foi à ses avantages, mais que, même directement ou indirectement, elle les traversera toujours tant qu'elle pourra.

On ne peut pas disconvenir que tout ce qui est arrivé depuis l'année 1756 ne soit très fort à l'appui de cette opinion. Je me rappelle que je suis entré en quelques détails à cet égard avec vous, dans une lettre confidentielle que je vous écrivis, faute d'autre occasion dans ce moment-ià, par la poste ordinaire au mois de décembre dernier, et je puis, par conséquent, m'en épargner la répétition '^^ Mais ce que je crois devoir vous répéter en échange de ce que je vous disais alors, c'est que, si dorénavant, de fait et non pas seulement de paroles, au lieu de prouver à la cour de Vienne qu'on pense exactement comme elle sur la valeur réciproque de l'alliance, et qu'au lieu de se conduire en conséquence, on continue à lui donner des justes sujets de plainte d'accréditer par sa conduite l'opinion, oii est toute l'Europe, que l'on n'y tient pas par principe et que, par des procédés louches et des chipotages et coquetteries peu honorables pour celui qui se les permet, on persévère à donner aux ennemis de l'alliance des espérances sur la possibilité de sa dissolution, et à son allié sujet de ne pouvoir compter que faiblement sur son indissolubilité, je crains fort que la France ne parvienne enfin à faire l'impossible, c'est-à-dire à détruire un système que nous regardons comme de convenance réciproque parce que nous avons le bon esprit de ne pas être jaloux de l'avantage prépondérant que doit y trouver notre allié dans tous les temps à venir et qui, par conséquent, peut et doit être éternel; car ce qui est vrai aujourd'hui doit être vrai dans cent mille ans d'ici.

Pour le bien général de l'Europe et pour le bien particulier de l'al-

'') Voir plus liant, p. 936 et suiv.

IMl'IUULUIL NAriON^L£.

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liancc, t;klicz donc, mon cher ambassadeur, de faire entendre raison au ministre français, si vous le pouvez. Puissiez-vous y réussir!

Je fais pour cela les vœux les plus sincères, et je suis en attendant comme toujours

Vienne, le 16 octobre ij8â. — Je suis sur le point de vous dépêcher un courrier par lequel vous serez chargé d'une commission très importante, dont l'événement sera la pierre de louche de la façon de penser de notre allié au sujet de l'alliance. Je crois devoir vous en prévenir, pour vous y préparer sur ce que je vous en ai déjà mandé préalablement par le courrier Bartsay.

Je ne sais comment on raisonnera dans le conseil du Roi sur la confidence que vous êtes chargé de lui faire par le canal de M. le comte de Vergennes, mais je crois en attendant devoir ne pas vous laisser ignorer quel y serait mon avis, si j'avais l'honneur d'en être, et le voici :

Je dirais que personne n'étant en droit de mettre obstacle à un arrangement quelconque, que de gré à gré jugent être de leur convenance des souverains indépendants, la France non seulement ne l'est pas plus qu'un autre, mais même beaucoup moins dans le cas présent, moyennant l'engagement solennel qu'elle sait bien avoir contracté jadis vis-à-vis d'une puissance alors sa rivale, et son alliée aujourd'hui, et j'en conclurais que, sans lui manquer essentiellement, elle ne peut s'opposer au succès de la négociation dont il est question , ni directement ni indirectement.

J'y ajouterais qu'en même temps elle n'est nullement intéressée à y mettre obstacle.

J'observerais que c'est un fantôme et une chimère fondée uniquement sur un ancien préjugé que d'imaginer la possibilité de la dissolution de son alliance avec la maison d'Autriche, parce qu'elle ne peut point l'appréhender de la part de son allié, attendu qu'elle lui convient de préférence à toute autre, moyennant son système politique qui n'est point conquérant, mais pacifique, comme il est évident et

prouvé par la circonstance même qu'elle la regarde comme lui convenant (le préférence, au lieu que, clairvoyante comme elle l'est, elle devrait l'envisager comme ne pouvant lui convenir dans le cas contraire ;

Que la France doit regarder ioat de même ce système d'alliance comme celui qui convient de préférence à ses circonstances présentes et à venir;

Que par conséquent il ne doit ni ne peut être regardé comme un système passager, d'une durée incertaine et d'une fin possible qui pourrait lui donner, si jamais elle avait lieu, un ennemi d'autant plus formidable qu'il aurait augmenté en puissance pendant son existence;

Qu'ainsi au contraire, envisagé ainsi qu'il doit l'être comme ne pouvant jamais finir, à moins qu'on ne se plaise à vouloir s'égarer et continuer à vivre dans l'erreur, la France doit voir, non seulement sans crainte, sans envie et sans jalousie tout ce qui peut être de la convenance de son allié sans injustice et sans préjudice d'un tiers, mais même y contribuer autant qu'il peut dépendre d'elle, attendu qu'il ne peut, d'une pareille façon de penser et d'une conduite analogue, qu'en résulter pour elle-même l'avantage d'avoir augmenté l'utilité dont pourra lui être son allié dans les occasions, ainsi que le poids et la considération de son alliance; et je conclurais de ce raisonnement incontestable, que non seulement la France ne peut point être intéressée à s'opposer à la convenance de la maison d'Autriche dans cette occurrence, mais qu'elle doit même d'autant plus s'employer de bonne foi à en faire réussir le projet que de plus d'une façon il ne peut que lui être utile à elle-même.

Vous savez mieux que personne, mon cher Comte, que nous pensons à l'égard de la France, comme je viens de dire, ce que de bonne foi je croirais devoir penser au sujet de la cour de Vienne, si j'étais du conseil du Roi. Nous l'avons prouvé jusqu'ici dans toutes les occasions, et le passé, qui a été l'effet d'un raisonnement systématique, peut être un sûr garant de l'avenir.

J'attendrai, comme vous pensez bien, avec impatience, ce qui pourra arriver dans une circonstance aussi importante, qu'elle sera significative pour la suite des temps. Je vous prie de ne pas me faire grâce de la moindre des choses, que l'on vous dira, que vous aurez

vue, et que vous croirez même entrevoir dans l'avenir. Vous êtes trop éclairé pour ne pas sentir combien il importe de me mettre en état de pouvoir en juger, et je compte, par conséquent, que vous ne me laisserez rien à désirer.

Vous trouverez peut-être que je rabâche un peu comme faisait souvent feu M. Voltaire, et j'en conviens; mais c'est ainsi que lui, par un principe vrai et qui est : que l'on ne saurait trop souvent ni de trop de manières redire des grandes vérités que l'on désire faire adopter. Dieu veuille que tout ce que je dis puisse l'être, et je vous avoue que pour l'intérêt que je prends à la France, je désire fort que je parvienne à persuader, attendu que bien certainement elle s'en mordra les doigts si elle persiste à être assez aveugle pour persévérer dans ses erreurs, et si elle force par là un allié, qui lui est si utile et si nécessaire, même pour que par mer elle puisse tenir tête à l'Angleterre, à devenir pour elle un ennemi bien dangereux et bien formidable. Car pour peu qu'elle veuille ne point s'abandonner à l'illusion de l'avantage qu'elle pourra prendre sur nous à l'entrée d'une guerre par l'occupation momentanée des Pays-Bas, et peut-être même d'une partie de la Lombardie autrichienne, laquelle, moyennant la nécessité d'y laisser des troupes, et par conséquent de s'affaibhr ailleurs, pourrait même par la suite tourner à son très grand désavantage, elle devrait sentir que, si trop avisés pour nous laisser aller à l'idée de courir directement après la récupération de ces deux possessions que l'on nous aurait enlevées, comme sans doute il arriverait, nous prenions en ce cas l'un ou l'autre des grands partis, que nous jugerions être le plus convenable aux circonstances, ou le plus propre à lui faire le plus de mal que possible; à la longue, elle pourrait ne pas trouver son compte à sa désertion.

Vienne, le ai octobre lySâ. — L'Empereur ne peut pas s'empêcher d'envisager comme une déclaration de guerre de la part des Hollandais l'insulte la plus complète qu'ils viennent de se permettre à l'égard

de son pavillon, après le leur avoir déclaré d'avnnce au cas que cela arrivât ^^'. S. M. I. ne pourrait pas même s'en dispenser, quand même Elle ne l'eût pas annoncé préalablement, et Elle vient de prendre, en conséquence, toutes les mesures auxquelles autorise et que peut rendre nécessaires un pareil état de choses.

M. le baron de Reischach vient d'avoir ordre de quitter la Haye, sans prendre congé. Le gouvernement général est autorisé à accorder des lettres de marque à tous nos armateurs et toutes les dispositions sont données pour rassembler une puissante armée dans les Pays-Bas,

C 11 s'agit des coups do caiioii tirés le 8 octobre à la liaiileur de Saflingcn, un peu au-dessus de Lillo, par un navire de guerre liollandais sur un vaisseau marcliand, le brigantin le Louis, qui, suivant la déclaration faite par le comte de Beigiojoso aux ambassadeurs de la République, devait descendre l'Escaut d'Anvers à la mer sous le pavillon impérial pour en constater la réouverture. Une copie du journal du capitaine de ce brigantin, concernant ces événements, fut remise le 1 3 octobre à M. de Vergennes par M. de M^rcy et se trouve encore aux arcbives des affaires étrangères; mais ce journal est si détaillé qu'il est impossible d'en donner ici un résumé. On le trouve d'ailleurs publié tout au long dans les Causes célèbres du droit des gens , de Martens , a' édition, Leipzig, iSBg, in-8°, t. III, p. 359. 11 nous a paru préférable de citer un passage des résolutions des Etats généraux des Provinces- Unies du 9 octobre; caria version boUandaise, bien moins prolixe, ne diffère pas sensiblement, au moins sur les points essentiels, du récit du capitaine flamand.

Le 9 octobre au soir, le statbouder de Hollande vint communiquer aux Etats généraux une letlre du capitaine de Volbergen, datée du 8, à 1 beure ijh de l'après-midi, à bord de la frégate le Pollux, étant à l'ancre devant Saftingen. Celte lettre disait: «que le malin dudit jour un certain brick, sous pavillon impérial, venant d'Anvers, était en cliemin pour passer; que le lieutenant Cuperus qui se trouvait à l'ancre à

une demi-porlée de canon de distance, avait envoyé une cbaloupe avec un officier et fait avertir le commandant du brick de jeter l'ancre ; ce que celui-ci refusa de faire : sur quoi le lieutenant Cuperus lui cria de revirer; mais, que le voyant continuer sa route, il lui tira un coup de canon cbargé à poudre , que le brick ne respecta pas ; non plus qu'un coup de canon cbargé à balle, mais continua toujours de s'avancer pour passer, ce qui le mit dans le cas de lui envoyer toute sa bordée; qu'alors le brick revira et se mit à l'ancre, et qu'il était encore à la même place au moment du départ de la lettren. [Archives des affaires étrangères, série de Hollande, vol. 679, n" 82.)

En envoyant copie du journal du capitaine du Louis , le comte de Beigiojoso écrivait le 9 octobre au prince de Kauuitz:

«Les observations qu'il y a à faire sur l'atrocité de la conduite tenue contre notre navire se présentent d'elles-mêmes à la lecture du procès-verbal qui offre le tableau de l'insulte la plus caractérisée qui fût jamais et d'autant plus saillante qu'elle a été préméditée et faite par ordre exprès, comme on le voit par le procès-verbal; que l'on a tiré à fleur d'eau avec une précipitation qui n'a presque pas donné d'intervalle; qu'on a tiré à mitraille; qu'enfin le cutter hollandais a agi en plein à l'imitation des Barbartsques.n (Cf. le chapitre consacré à l'histoire de cette affaire dans l'ouvrage de M. Gacbard : La Belgique au xviii'siècle. Bruxelles, 1 880, in-S", p. 569 et suiv.)

aussi promptement que pourra le permettre le temps physique qui se trouve être nécessaire pour cet effet.

Vous aurez soin d'informer sans délai le Roi Très Chrétien de ces résolutions de l'Empereur, et S. M. se flatte que son allié les trouvera conséquentes aux circonstances et à sa dignité. Je vous prie de m'informer le j)lus tôt possible de tout ce que vous pourrez avoir à me mander, et j'ai l'honneur d'être

Vienne, le 21 octobre ij8â. — J'ai jugé devoir retarder le départ de ce courrier parce qu'il m'a paru que l'événement de la sortie de notre pavillon des ports d'Anvers et d'Ostende pouvait altérer considérablement l'état actuel des choses, et que j'ai cru moyennant cela devoir attendre les nouvelles de ce qui pourrait être arrivé à cette occasion. Vous le savez, et l'avez même su avant moi, et il ne me reste moyennant cela qu'à vous informer du parti vigoureux que vient de prendre l'Empereur dans ce nouvel état de choses et que naturellement sa dignité trop grièvement blessée a rendu nécessaire.

Je ne vous cacherai pas cependant que je regrette un peu, beaucoup même, tout l'argent que ces foutus Hollandais vont nous faire dépenser, et qui sera très considérable, attendu que l'Empereur se propose de rassembler aux Pays-Ras une armée de 80,000 hommes, indépendamment des troupes étrangères qu'il pourra peut-être se déterminer de prendre à sa solde.

Avec son activité ordinaire. Il m'a même déjà envoyé aujourd'hui tous les ordres qu'il a adressés à son conseil de guerre, à la caisse générale, et à moi pour cet effet, et si la France ne parvient pas à Lui faire avoir raison en plein des Hollandais, et très promptement, je Le vois si piqué au jeu que tout ceci ne peut manquer d'avoir des suites très fâcheuses.

Le vin étant tiré, vous me connaissez trop pour ne pas être persuadé que je seconderai l'Empereur avec tout autant de zèle et de chaleur que j'eusse pu y mettre, si tout ce qui s'est fait ou ne s'est pas fait, avait été de mon avis. Je compte que, de votre côté, vous nous

•21 OCTOBRE 178Zi.

rendrez aussi tous les services que vous pourrez, mais je vous avoue en même temps que je ne conçois pas trop que l'on puisse s'en tirer sans guerre, à moins que ces insolents marchands de fromage ne donnent les mains complètement à notre ultimatum, contre la demande par exemple, que, l'article de l'Escaut excepté, l'Empereur leur accorderait sa garantie de tout le reste du traité de Munster. Mais comme je ne lui ai rien dit encore de cette idée, je ne sais ce qu'il en pensera, et je vous prie moyennant cela, supposé que vous soyez d'avis que l'on puisse la suggérer avec vraisemblance de succès là où vous êtes, de ne le faire que par des voies indirectes et qui puissent ne pas me compromettre.

Je sais que les affaires ainsi que moi nous sommes en bonne main vis-à-vis de vous, et moyennant cela, non seulement je suis sans inquiétude, mais j'espère même encore pour autant qu'il peut être raisonnable d'espérer : in einer salva venia verlmnzten Sache "l

Paris, le aj octobre ij8â ^-\ — Si la Reine, au lien de me laisser

(') Dans une affaire gâchée, sauf respect.

^-'La date de jour manque sur la minu le de celte lettre, écrite de la main de M. de Mercy, il est certain qu'elle fut rédigée le 2 7 octobre; car ce jour-là la Reine envoya à ^I. de Mercy une lettre du Roi avec ce billet :

Marie- Antoinette à iWerci/. «Voilà la lettre du Roi, qu'il me charge. Monsieur, de faire passer à l'Empereur par le courrier que vous avez ici. J'ai combattu quelque temps cette idée, mais j'ai fait réllexion depuis que, comme la lettre esl de lui uniquement, et que je désire même que l'Empereur la croie bien telle, il est peut-être plus simple de ne pas l'envoyer par M. de Vergennes. Mais comme , si elle ne plaît pas là-bas, je ne veux rien avoir à me reprocher, j'ai écrit en même temps, et je vous envoie ma lettre sous cachet volant, pour que si,

vous l'approuvez, vous l'envoyiez. Si non, mandez-moi tout de suite par mon homme ce qu'il y a à redire pour que j'en écrive une aulre, comme aussi si vous croyez qu'il serait mieux que le Roi envoyât un courrier à lui.

«Je me suis ménagé le moyen de voir M. de Vergennes et de l'y décider, si cela vous semblait mieux; l'essentiel seulement est que cette lettre parte avant l'arrivée du courrier mensuel et que ni vous ni moi n'en ayons point l'endosse.

w Adieu, Monsieur, j'attends votre réponse, je ne vous parle point de mes sentiments pour vous; ils vous sont trop connus pour que vous puissiez en douter. Ce mercredi , [37 octobre], à onze heures du matin.»

En recevant ce billet de la Reine et la lettre du Roi, M. de Mercy se mil sans doute à préparer tout de suite une lettre

hier dans l'incertitude sur les résolutions du Roi (^), avait bien voulu me prévenir de la possibilité qu'elles fussent aussi promptes, je ne me

confidentielic pour le prince de Kaunitz; mais il n'eut pas à l'expédier, car ce même jour au soir la Reine lui écrivit ce billet:

trj'ai fait entendre à M. de Vergennes qu'il fallait que ce fût un courrier de ce pays-ci qui portât la lettre du Roi et la mienne. Il avait à point nommé un ancien courrier du marquis de Noailles ici, qu'il era partir domain matin; cela vaut mieux de toute manière, pour vous et pour moi.» ( Marie-Antoinette , Joseph und Léopold 11, Ihr Briejwechsel , p. ho.)

Bien que la plupart des détails contenus dans ce projet de lettre de Mercy à Kaunitz du 27 octobre soient répétés sous une forme à peu près identique dans la lettre n° 166, du 6 novembre suivant, nous avons imprimé cette minute pour bien montrei" les cliangements survenus dans cet intervalle.

'') Le a 6 octobre, après la conférence liebdomadaire avec M. de Vergennes, M. de Mercy alla rendre compte à la Reine de sa conversation avec le ministre. Elle lui dit qu'Elle avait eu tout dernièrement un entrelien avec le Roi, qui Lui avait laissé voir qu'il était très ennuyé de la tournure que prenaient les aft'aires de Hollande. Il Lui avait confié que suivant une idée qui lui avait été suggérée par M. de Vergennes, \\ avait le projet d'écrire une lettre autographe à l'Empereur pour le prier de Lui communiquer en toute confiance ses intentions au sujet de son différend avec la République. Et tout aussitôt le Roi avait tiré de sa poche une lettre, qu'il Lui avait lue. A la première lecture. Elle avait deviné tout de suite que celte lettre avait été dictée mot à mot par M. de Vergennes dont Elle avait reconnu le style diffus et équivoque. Le Roi y paraissait trop occupé d'excuser la conduite des Hollandais. Cet écrit Lui parut si misérable que la Reine jugea nécessaire qu'on ne l'envoyât pas à Vienne. Elle dit au Roi que celte lettre, loin d'avoir l'effet qu'il désirait, ferait plus de mal que de bien , car elle était ré-

digée de telle sorte que sûrement elle déplairait fort â l'Empereur. Le Roi reprit sa lettre et dit qu'il allait en écrire une autre d'après ses idées à Lui personnelles et sans intervention de son ministre. El bientôt après II revint soumettre son œuvre à la Reine. Elle vit bien qu'il y avait encore beaucoup à redire à cette nouvelle lettre qui ressemblait trop à la première; cependant elle lui parut infiniment mieux que celle dictée par M. de Vergennes et Elle la laissa passer sans faire d'objections.

Elle croyait même avoir remporté une grande victoire et décidé le Roi à secouer au moins pour une fois le joug de son ministre. Le 2 novembre, la Reine dit à M. de Meicy que peu auparavant M. de Vergennes était venu Lui présenter une sorte de défense de la lettre qu'il avait préparée pour le Roi ; il s'était efforcé de démontrer que tel ou tel passage n'avait d'autre but que de retenir l'Empereur. Comme la Reine avait cru s'apercevoir que le ministre ne savait pas que son projet n'avait pas sorvi. Elle avait cru devoir le laisser dans l'erreur. (Dépêche d'office du comte de Mercy du 6 novembre 178^.)

Mais soit que, suivant son habiludo, la Reine, peu habituée aux affaires sérieuses, n'eût pas prêté assez d'attention aux explications du ministre et les eût mal comprises, soit que le Roi eût exigé le secret de M. de Vergennes en lui apprenant ce qui s'était passé entre lui et la Reine à celte occasion, soit enfin, ce qui n'est pas vraisemblable, que le ministre eût fait ouvrir celte lettre en secret et s'en fût ainsi procuré copie, toujours est-il que la Reine était dans l'erreur et que le ministre connaissait cette Icllre, car le 5 novembre, M. de Vergennes écrivait au Roi: te Sire, j'ai l'honneur de mettre aux pieds de V. M. les nouvelles réflexions que la crise alarmante qui se développe m'a donné lieu de faire; V. ]\I. les jugera peut-être prématurées

trouverais pas dans l'embarras de devoir dépécher sur l'heure le présent garde-noble sans que cette précipitation puisse me permettre d'écrire une dépêche aussi détaillée que les circonstances et les matières m'en auraient fourni les moyens.

Quoique la Reine me marque beaucoup de confiance, cependant, soit [)ar une de ces petites réticences impossibles à expliquer, et qui se rencontrent quelquefois chex cette princesse, soit par un défaut de mémoire de sa part. Elle n'a jamais pu ou voulu me dire avec précision ce que contenait la lettre dictée par M. deVergennes''^ et réformée

parce qii'Eile voudra sans doute attendre refTot de la lettre conjidenlielle (jnElle a écrite à l'Empei'eur.n [Archives nationales , K 16], vol. 3, à ia date.) En outre, une copie de la lettre de I^ouis XVI à Joseph II du 36 octobre 1784, absolument semblable à l'original qui se trouve à Vienne, est encore aujourd'hui aux archives des afl'aires étrangères (série Hollande , \o\. SSg, n" loh).

Cette copie paraît être de la main du scribe qui transcrivait le déchiffrement sur les dépêches du chargé d'affaires de France à la Haye, M. de Bérenger. De tout ceci il résulte que Louis XVI avait certainement mis M. de Vergennes dans la confidence et que Marie-Antoinette s'abusait sur l'importance du succès qu'elle croyait avoir obtenu.

(•> Ce projet, dicté par M. de Vergennes, ne se trouve pas aux archives des atTaires éliangères, ni dans la correspondance de Hollande, ni dans la correspondance de Vienne et son supplément. Il n'est pas non plus aux Archives nationales parmi les débris des papiers du cabinet de Louis XVI, conservés dans les cartons K 161, i63 et i6-'i , où est conservée une partie de la correspondance particulière de JM. de Vergennes avec le Roi.

11 est probable que ce projet aura été détruit par le Roi. Celte conjeclure parait d'autant plus fondée que 1a dépèche qui avait été préparée pour être envoyée à M. de Noailles avec la lettre du Roi à l'Empereur a été complètement remaniée. La première minute contenait ce passage: (tCet état de choses, l'affaire du 8 octobre sur l'Escaut,

met le Roi dans ia plus grande perplexité. S. M. a jugé n'avoir d'autre parti à prendre que de suivre limpulsion de son désir pour le maintien de la paix et de son amitié pour l'Empereur et ce double motif l'a déterminée à écrire de sa main à S. M. I. , à Lui présenter avec confiance et onction les inconvénients de la guerre et à L'exhorter à suivre par la voie de la conciliation la satislaction qui peut Lui être due. Vous voudrez bien remettre vous-même ou faire parvenir à l'Empereur la lettre de S. M.n

Mais dans la rédaction définitive, tout ce paragraphe a été supprimé , ainsi que tout ce qui était relatif à une lettre du Roi à l'Empereur. Par contre, on a ajouté cette phrase, qui n'était pas dans le premier projet : «Je joins ici une lettre de la Reine pour l'Empereur; l'intention de S. M. est que vous ne difleriez pas à la faire parvenir à ce prince.» [Archives des affaires étrangères, série Autriche, vol. 348, f' 181 , i83.)

Cette dépêche fut expédiée le 28 à M. de Noailles, qui le 6 novembre en accusa réception. Dans cette lettre, l'ambassadeur de France à Vienne disait qu'il avait fait parvenir sur-le-champ la lettre de la Reine à l'Empereur, sans parler d'une lettre du Roi; au contraire, il écrivait ceci : crJe prévoyais bien, Monsieur le Comte, que je ne serais point chargé de porter ici de nouvelles paroles au ministère. Au point où les choses en sont venues, nous ne pouvons qu'espérer jusqu'au dernier moment que les parties intéressées ouvriront d'ellesmêmes quelque voie d'accommodement.»

ensuite, non plus que ce que renferme celle qui est envoyée aujourd'hui. J'avoue à V. A. que j'ai bien peu d'opinion de cette lettre t^\ parce que je ne puis me former aucune bonne idée de ce qui se fait avec la légèreté, le décousu et l'inconséquence, que l'on met ici à toutes choses. La Reine est fortement affectée des conjonctures présentes, mais comme Elle ne veut rien prévoir, rien préparer, et que chez Elle les grands intérêts sont entremêlés de tant d'objets mineurs, son intervention perd presque toute son efficacité.

Le Roi vient d'acheter au prix de six millions le château de Saint- Cloud pour en faire présent à la Reine en pur don et en toute propriété. Les ministres sont charmés de tourner l'attention de cette princesse sur de semblables fantaisies, et de les favoriser, parce qu'ils comptent qu'Elle leur fera grâce des matières de gouvernement, et

(/èjrfem, 9 o3.) Cependant il est certain que la lettre de Louis XVI à l'Empereur du a 6 octobre fut expédiée le 98 avec la dépèche citée plus haut par un courrier du marquis de Noailles. (Voir plus haut, p. 3 12.) Il est probable que cette lettre était contenue dans celle de la Reine à l'Empereur, et que, pour mieux conserver le secret de cette correspondance directe entre les deux souverains, on ne mit pas l'ambassadeur dans la confidence , tout au moins au début.

Cette lettre de la Reine à l'Empereur, dont il est aussi parlé dans la lettre de la Reine à M. de Mercy ( voir plus haut , p. 3 1 1 , n. 1), n'est pas dans les archives de Vienne.

(') Louis XVI à Joseph II, a6 octobre i']8à. «Mon cher beau-frère, connaissant votre amitié pour moi, je ne peux pas tarder plus longtemps de vous faire part que la Reine avance heureusement dans le quatrième mois de sa grossesse; elle se porte à merveille, et j'espère qu'elle comblera mes vœux en me donnant un second garçon.

«Je profite en même temps de cette occasion , mon cher beau-frère , pour vous ouvrir mon cœur sur la situation des affaires présentes qui ne peut que me chagriner extrêmement. J'y suis engagé par l'amitié personnelle que vous m'avez inspirée et les liens qui nous unissent. Je désire sincère-

ment tout ce qui peut contribuer justement à la satisfaction de V. M. C'est dans ces sentiments que je me suis abstenu de juger les demandes qu'elle a formées à la charge des Hollandais et que j'ai fait passer des bons offices pour tâcher d'amener les choses à une négociation.

«Je ne lui dissimulerai pas que c'est contre mon vœu que les Hollandais ont agi dans la dernière occasion, quoiqu'ils se soient fondés sur les traités et notamment sur celui de Miinster.

«Je mets tant de prix au maintien de la tranquillité générale de l'Europe , que les suites de cette affaire pourraient troubler, que, ne désespérant pas de ramener les choses à une conciliation équitable, je m'adresse à V. M. pour la prier de me rendre dépositaire de ses vues et de ses intentions, et c'est dans ces sentiments que je lui offre mon entremise pour terminer les différends.

trSoit qu'elle accepte cette ouverture ou qu'elle préfère une négociation directe, je la prie d'être assurée que mes vœux pour sa satisfaction et la conservation de la paix ne sont pas moins sincères.

«Je finis, mon cher beau-fièrc, en vous priant de ne pas douter de mes sentiments personnels et de mon amitié conslantopour vous. 75 {Marie-Antolnelte, Joseph IL. . . Ihr Briejwechsel , p. Ai.)

ils ne se trompent pas de beaucoup dans ce calcul. D'ailleurs, ce qui paraît une absurdité à dire, et qui cependant n'est qu'une trop grande vérité, c'est que le Roi n'a lui-même aucun crédit dans les affaires d'Etat, parce qu'il n'y apporte aucune volonté, trop peu de connaissances, et que, combattu entre les intentions de la Reine et les raisonnements de la fausse politique de ses ministres, 11 se laisse entraîner par ces derniers, faute de savoir s'en défendre. Cet état des choses est vraiment décourageant; malgré cela, je tâche, Monseigneur, d'y faire de mon mieux, et je vais redoubler de soins, de zèle et d'action relativement à l'importante affaire de la Bavière, laquelle, je présume, éclipsera totalement celle de nos démêlés avec la Hollande.

Les deux lettres que V. A. m'a fait l'honneur de m'écrire par la poste en date du i o et du i 6 de ce mois, ont été ouvertes, et je m'en suis particulièrement aperçu au cachet de la dernière '^l Je dis un mot dans ma dépêche d'office de la sensation que la première de ces lettres a paru faire sur M. de Vergennes ^-l II m'a donné lieu à lui bien déduire la matière, j'en ai fait pareillement un très bon usage auprès de la Reine, je réserve plusieurs détails à cet égard pour le moment où j'aurai le loisir de les déduire. Relativement à la lettre qui concerne l'échange de la Bavière, et qui m'est parvenue hier, j'attends avec impatience les ordres ultérieurs que V. A. m'annonce, et je médite sur les moyens de les remplir; entre temps, cette lettre interceptée donnera pâture aux réflexions de M. de Vergennes; je crois qu'il avait déjà quelques notions sur l'objet, et j'en juge par un propos que passé

(" Il existe encore aujourd'hui aux archives des affaires étrangères de France , {série Autriche, vol. 3^8, i° i5o), une copie de ia lettre interceptée du prince de Kaunilz, du 16 octobre.

<"-' Le a 6 octobre 178^, lorsque M. de Mercy entra dans le cabinet de M. Vergennes, le secrétaire d'Etat prit un air si sombre et si renfrogné que l'ambassadeur attribua tout de suite cette mauvaise humeiu" manifeste à la connaissance que le ministre aurait eue de la lettre que le prince de Kaunitz lui avait envoyée le 10 octobre par la poste ordinaire et aux reproches si justes qu'elle contenait à l'adresse de la cour de

Versailles. Cette conjecture devint uneqnasicertitude, quand, sans que l'ambassadeur lui en eût donné le moindre prétexte, le ministre entreprit de se défendre contre plusieurs des griefs énumérés dans cette lettre. Il conclut en disant à JM. de Mercy qu'il ne pouvait pas lui cacher son chagrin de voir que, malgré tout ce que sa cour avait fait jusqu'ici pour faire réussir les desseins de l'Empereur et ce qu'elle faisait encore, on ne lui en savait aucun gré, mais qu'on la regardait même comme si elle n'avait rien lait.

En entendant M. de Vergennes mettre de lui-même la conversation sur ce sujet,

huit jours il a tenu à la Reine, en lui disant que VEmpereur s'occupait (Vdiïaircs relatives à l'Allemagne, lesquelles pourraient lui causer bien des embarras, Aiysi qu'à tout le monde.

La Reine n'a rien compris à ce langage et je n'ai pas cru alors devoir encore le Lui éclaircir, mais à l'arrivée du courrier mensuel, je remettrai la lettre secrète de l'Empereur à son auguste sœur, et tenterai l'impossible pour la porter à mettre en œuvre les derniers efforts de son crédit dans une conjoncture, laquelle, selon mes faibles idées, réunit tant de grands et importants aspects paur l'auguste service.

Je n'adresse point de rapport direct à l'Empereur, parce que cela aurait trop retardé l'expédition de ce garde-noble; je m'en remets à la protection de V. A. de vouloir bien faire valoir ce motif auprès de S. M. à laquelle je n'aurais pu d'ailleurs exposer que ce que contient la présente lettre.

Vienne, le q8 octobre ij8â. — L'Empereur étant dans le cas de devoir dépécher pour Bruxelles le courrier qui vous remettra celte lettre confidentielle de ma part, j'ai jugé devoir le faire passer de là jusqu'à Paris pour répondre à vos derniers rapports qui me sont bien parvenus par un courrier du gouvernement général des Pays-Bas, en autant au moins que peut me le permettre le peu de temps que me laisse le départ de ce courrier, que l'Empereur est pressé de faire

Tiimbassadeur crut que c'était la nielHeure occasion pour lui rappeler tous les {friefs que la cour de Vienne avait contre lui, et il en profita pour lui exposer l'un après l'autre tous les points essentiels qui étaient touchés dans la lettre du prince de Kaunitz du 10 octobre. Il le pria de se souvenir des vives prolestalioiis qu'il lui avait présentées lorsque le cabinet de Versailles avait si légèrement accordé ses bons oITices aux Hollandais, sans même s'informer aupai-avant si l'Empereur trouverait bon que la France se n)êlàt de ses affaires. Suivant lui , celte

démarcbe inconsidérée était la cause première de l'opposition opiniâtre di»s Hollandais aux réclamations si modérées et si fondées de la cour de Vienne.

M. de Vergennes, ne sachant que répondre à ces raisonnements si serrés, eut recours à son moyen favori. Il se borna à do vagnes protestations d'attachement à l'alliance, et il donna à M. de Mercy l'assurance qu'il pensait sans cesse aux moyens de prévenir l'ouverture des hostilités. (Dépêche d'office du comte de Mercy du i o novembre 1786.)

28 OCTOBRE ilSà. 317

arriver aux Pays-Bas pour y faire parvenir avec toute l'accélération possible différentes dispositions militaires dont il est chargé.

Je sens que la France, sur des suppositions ou appréhensions de choses qui lui paraîtraient possibles, pourrait croire devoir ne point prendre dans l'occurrence présente le parti qui seul néanmoins serait, à mon avis, conforme à l'état violent des choses qui exige un remède très prompt, si elle veut que la guerre n'éclate pas effectivement, ainsi qu'il me semble qu'elle doive le vouloir, dès qu'elle sera assurée que de la part de l'Empereur elle n'aura point les suites que peut-être on appréhende, et que même elle pourra ne point avoir lieu du tout, pourvu que le Roi Très Chrétien emploie sans perte de temps bien sérieusement en Hollande l'efficacité dont doit y être l'influence qu'il se trouve v avoir actuellement, et par l'emploi vigoureux de laquelle il la conservera, au lieu que s'il ne l'emploie pas, il pourra fort bien s'ensuivre une coalition entre les deux partis actuellement existants dans la République, et de là des nouvelles liaisons entre elle et la Grande-Bretagne qui en entraîneraient la perte pour la France et la rendraient à l'Angleterre , ce qui serait un très grand mal assurément.

Pour le prévenir donc autant qu'il peut dépendre de moi, et empêcher, s'il se peut, que dans le doute sur l'étendue des intentions de l'Empereur, on ne se laisse entraîner en France à ne point prendre un ton propre à persuader, et à imposer à la Haye, je crois devoir vous confier :

Que l'Empereur, qui croit sa dignité grièvement blessée par la conduite des Hollandais à son égard, est à la vérité bien sérieusement déterminé à les en faire repentir par tous les moyens de force nécessaires qui sont en sa puissance, s'il n'obtient pas d'eux, avant que la guerre n'éclate , un acquiescement complet à son ultimatum et une réparation convenable de l'insulte qu'ils ont eu l'imprudence de lui faire; mais qu'en même temps ce n'est point du tout son intention de vouloir profiter de l'occasion pour détruire la République ou pour faire des conquêtes sur elle, ni même de lui faire la guerre, s'il peut s'en dispenser, c'est-à-dire s'ils sont assez sages pour la prévenir, en lui faisant raison sur le pied que je viens de vous dire, au lieu que dans le cas contraire ils peuvent y compter indubitablement et s'attendre a ne pas l'y avoir forcé impunément.

Je suis persuadé qu'en se mettant pour un moment seulement de sang-froid à la place de l'Empereur, le Roi Très Chrétien sentira que dans le cas tout à fait pareil il ne pourrait ni penser ni faire autrement que ne pense et se propose de faire l'Empereur.

On peut compter en France sur ce que je viens de vous dire et je vous en donne ma parole. Je me promets de la sagesse du comte de Vergennes qu'on se conduira en conséquence, et dans cette confiance, j'attends, sans inquiétude, les premières nouvelles que je recevrai de votre part en vous réitérant les assurances de la tendre et inviolable amitié avec laquelle je suis

P. S. Confiez à la Reine une copie ou même l'original, si vous voulez, de la lettre ostensible que je vous écris et dont, à titre de confiance, vous pouvez accorder lecture au comte de Vergennes, sans cependant lui en donner ni lui en laisser prendre copie et en insinuant de même à la Reine de ne point en donner non plus de son côté ni copie ni en laisser prendre.

Je sais combien je puis et je dois compter sur votre sagesse et votre amitié et j'y compte, mon bon ami, dans toute l'étendue de la mienne pour vous.

Vienne, ce ag octobre ij8â. — De retour de mon voyage eji Hongrie, je m'empresse à recommencer ma correspondance avec vous. L'événement des Hollandais est d'un genre à absorber toute notre attention. Vous l'avez parfaitement bien saisi, et le rapport que vous avez fait au prince de Kaunitz^^^, et qui a passé par la voie de Rruxelles,

^'> Le 11 octobre, M. de Mercy reçut un courrier qui lui apporta , avec des dépêches du comte de Belgiojoso, divers documents relatifs à l'affaire qui venait d'avoir lieu sur l'Escaut, entre autres une copie du procès-verbal du capitaine du navire anversois qui le 8 avait reçu les coups de canon des Hollandais. Mais le matin même le Roi était allé passer quelques jours à

Fontainebleau pour y chasser, et jM. de Vergennes avait profité de l'absence de son maître pour se retirer dans sa maison de Montreuil, aux portes de Versailles, afin de soigner sa santé. M. de Mercy ne voulut pas aller l'y déranger, d'autant plus que, si l'on parlait à M. de Vergennes d'événements importants sans qu'il ait eu le temps d'y réfléchir auparavant, il se bornait à ré-

29 OCTOBRE llSli.

contient tout, ce qui était possible pour le moment, et vous avez jugé et agi avec cette prudence et sagacité qui vous sont propres.

L'idée et les raisons que vous avez parfaitement bien expliquées de

poudre des phrases vagues et entortillées qui pouvaient induire en erreur sur ses véritables sentiments. L'ambassadeur préféra écrire pour plusieurs motifs, dont le plus important était qu'en n'allant pas à Versailles on le soupçonnerait moins facilement d'être l'instigateur des démarches qu'il se proposait de demander à la Reine.

La lettre de M. de Mercy n'était ni longue ni bien importante; il se bornait à faire sentir au ministre la preuve de confiance qu'il lui donnait en lui communiquant confidentiellement cette dépêche et à dire sur l'événement en lui-même : "Voilà une insulte faite à l'Empereur qui devient bien grave par les circonstances dont elle a été accompagnée, quoiqu'elles ne fussent nullement nécessaires à l'objet que JMM. les Hollandais s'étaient proposé, j? Le ministre répondit sur-le-champ par une lettre vague et presque vide : cependant il déclarait que, connaissant les sentiments du Roi, il était convaincu que Sa Majesté apprendrait cet événement avec d'autant plus de peine qu'Elle avait fait tout ce qui dépendait d'Elle pour le conjurer. Et il rappelait les insinuations qu'il avait été chargé de faire aux Hollandais, sans doute alin de les dissuader d'avoir recours à la force pour s'opposer au passage des navires portant pavillon impérial sur l'Escaut.

En même temps qu'il écrivait à M. de Vergennes, M. de JMercy envoya une longue lettre à la Reine pour L'informer de tout ce qui venait d'arriver et La prier d'agir tout de suite avec énergie. Le même soir, ïMarie- Antoinette écrivit au Roi à Fontainebleau, et Elle Lui témoigna combien Elle était touchée de l'outrage fait par les Hollandais à son frère et combien il Lui tenait à cœur que l'Empereur reçût une satisfaction en rapport avec l'insulte. Le Roi répondit tout de suite qu'il avait appris cette affiiire avec autant de peine que de surprise, car elle

était très désagréable, surtout par les conséquences qu'elle pourrait avoir. Mais en 1778 la situation avait été bien plus critique, et cependant on avait trouvé moyen d'arranger les choses. Dans la circonstance présente, Il ferait aussi tout ce qui Lui paraîtrait convenable et possible pour tout terminer au mieux.

M. de Mercy s'applaudissait du succès de cette démarche, qui s'était faite sans qu'il eût paru chez la Reine et sans qu'on pût avoir la moindre preuve qu'il L'eût conseillée.

La Reine ne s'était pas contentée d'écrire à son mari. Elle avait fait appeler M. de Vergennes et Elle avait eu avec lui un long entretien. Et le 1 5 octobre. Elle affirmait à M. de Mercy que le ministre Lui avait tenu un langage assez convenable qui semblait montrer son bon vouloir. Entre autres choses, la Reine avait représenté à M. de Vergennes combien il était important pour la France, dans l'état actuel des affaires, de se conduire de telle façon que l'Empereur ne fût point forcé de renoncer à un système auquel il était dévoué de tout cœur; car, dans le cas où l'alliance serait rompue, il serait nécessaire que l'Empereur se rapprochât de l'Angleterre et la France du roi de Prusse; mais il n'y avait à compter sur ce Roi que peu ou point, et d'ailleurs la Russie le tiendrait en bride et lui donnerait tant à faire que la France, obligée de faire seule face à toutes les forces de la Grande-Bretagne et de la maison d'Autriche, se trouverait dans la situation la plus critique. Le ministre avait répondu qu'on était loin de méconnaître les avantages réciproques de l'alliance et qu'on n'avait jamais perdu de vue combien il importait de la maintenir. Cependant il ne pouvait nier que les circonstances actuelles ne fussent très critiques, car on ne connaissait pas encore les intentions de l'Em-

la lettre que le comte de Vergennes avait imagine que le Roi devrait m'écrire m'ont fait naître l'idée si une lettre à la Reine, qui serait ostensible, ne serait pas utile pour contredire les soupçons que l'on

pereur. S'il avait décidé la ruine de la I^épubiiqiie, il était certain que cet événement si considérable, qui se passerait aux frontières de la France, porterait un coup 1res sensible à tout le système européen. __ Mais on pouvait encore espérer que les desseins de l'Empereur n'allaient pas si loin. En outre, ies troupes impériales dans les Pays-Bas étaient peu nombreuses , et en cas de guerre il en faudrait fairj venir des pays héréditaires; cela prendrait du temps, et on aurait le loisir d'entrer en explications; mais, si ces pourparlers devaient se faire par l'intermédiaire des ministres des deux cours, ils entraîneraient de telles formalités qu'on aurait plus de chances d'embrouiller les affaires que de les arranger. Aussi pensait-il proposer au Roi d'écrire à l'Empereur pour Lui demander de Lui confier ses intentions; ainsi ces deux grands souverains pourraient s'entendre comme de bons parents et de vrais alliés pour le mieux des intérêts de leurs Etats. Pour donner pleine confiance à la Reine, M. de Vcrgennes Lui fit des confidences sur les vaines tentatives du prince Henri de Prusse pour entrer en discussion avec lui sur la situation poUtique et sur les délibérations du Conseil d'État dont certains membres avaient fait des propositions, comme d'assembler des troupes sur les frontières de Flandre et autres analogues qu'il désapprouvait hautement.

Dès que le Roi fut de retour, la Reine eut avec Lui une explication complète sur la situation des affaires. Elle lui soumit tous les arguments qu'Elle avait déjà exposés au comte de Vergennos et Elle crut remarquer que le Roi était personnellement très opposé à tout ce qui pourrait déplaire à l'Empereur.

Le i5 M. de Mercy alla voir M. de Vergennes qui, pensait-il, devait avoir eu tout le temps do réfléchir sur les événements. 11

lui dit que les Hollandais prétendaient que leurs dernières propositions avaient reçu l'approbation du cabinet de Versailles. iMais que M. de Vergennes répondit : wCela n'est pas vrai , et vous savez , Monsieur l'Ambassadeur, lorsque ces propositions me furent remises, je n'hésitai pas à dire à MM. les Ambassadeurs de Hollande que je souhaiterais bien qu'elles eussent quelque effet, mais je les croyais très insuffisantes, ii Puis il avoua à M. de Mercy qu'il n'aurait jamais pensé que le parti que prendrait la République sur l'apparition des vaisseaux impériaux sur l'Escaut put devenir aussi violent et aussi imprudent qu'il l'avait été. 11 dit même que la veille il n'en avait pas caché son extrême surprise aux ambassadeurs de Hollande et qu'il s'était permis plusieurs réflexions sur le peu de cas que l'on faisait à la Haye de ses conseils. M. de Mercy écrivait le 17 a M. de Belgiojoso que pendant cette conversation de plus de deux heures il n'y avait eu de la part du secrétaire d'État aucun propos qui cherchât à pallier la conduite de la Républi(jue.

Pour pénétrer l'opinion du ministre sur les événements à venir, M. de Mercy lui tint un langage très vif sur la gravité de l'insulte commise envers le pavillon de l'Empereur et sur la nécessité indispensable où Sa Majesté se trouvait de s'en procurer une satisliiction des plus éclatantes. 11 rappela que la manière d'être inconsidérée et révoltante de ces républicains avait donné lieu à la guerre de 1679 , dans laquelle le roi Louis XIV s'était cru obligé de donner à toutes les grandes puissances le bon exemple du châtiment qu'il fit éprouver aux Hollandais à la suite du manque d'égards et de respect qu'il avait essuyé de leur part, et il observa qu'en comparant les circonstances l'Empereur n'avait pas do moindres griefs à venger, et que par conséquent il serait tout simple

29 OCTOBRE IISU.

pourrait s'êlro formés, ou qu'on voulût faire accroire de mes vues ultérieures. Je vous joins donc ici, mon cher Comte, la lettre originale pour la Reine et une copie qui vous mettra au fait de son contenu. Vous insinuerez à la Reine que sans affectation elle la donne à lire au Roi et même à IM. de Vergennes, si cela s'arrange naturellement; tout ce que j'y écris est vrai et conséquent aux circonstances et ce que réellement je suis décidé de faire ''\

Si la France veut prendre le ton convenable vis-à-vis des Hollandais, il faut bien qu'ils plient, et la France pourra, néanmoins, compter également sur la Hollande dans les liaisons qu'elle veut contracter avec elle, puisque moins la Hollande |)eut compter sur moi, plus elle doit se mettre sous l'appui de la France.

que Sa Majesté y employât les mêmes moyens.

M. de Mercy ne put, par ce discours, tirer de !M. de Vergennes que des expressions vagues, rrqui annonçaient assez clairement ses craintes de toute voie active?!. Le ministre répéta plusieurs fois ce qu'il avait déjà dit précédemment à l'ambassadeur sur les dangers qu'une étincelle ne causât un grand incendie; qu'il ne fallait désespérer de rien; que l'on n'omettrait aucun moyen, aucun expédient pour tâcher de ramoner les Hollandais à la raison; qu'il convenait de bonne foi que cette République avait un grand tort à réparer, mais qu'il lui semblait que cela pouvait avoir lieu sans en venir à des voies de force ouverte; qu'il ne cachait pas l'espèce de découragement que lui causait le peu de fruit que ses démarches avaient eu jusqu'à ce moment-ci; mais qu'il n'en serait que plus zélé à les continuer.

En quittant le ministre, M. de î\Iercy se rendit chez la Reine, qui lui raconta ses entreliens avec le Roi et avec ÏM. de Vergennes. 11 exposa longuement à la Reine la différence capitale qu'il y avait entre vouloir la ruine totale d'un État et prendre les mesures nécessaires pour tirer vengeance d'un affront. Ensuite il Lui rappela qu'on ne pouvait avoii' grande confiance dans la sincérité et l'exactitude des déclarations de

M. de Vergennes. L'idée du ministre sur l'oppoitimité d'une leltie amicale à écrire par le Roi à l'Empereur pouvait aussi bien cacher un piège que témoigner d'un réel bon vouloir; car il était bien possible que le ministre, en partie dans la crainte d'exciter contre lui le ressentiment de la Reine, en partie pour se mettre à l'abri de tous reproches, eût adopté celte idée afin d'éviter toute responsabilité envers la Reine en raison des événements futurs. La lettre du Roi à l'Empereur serait sûrement dictée par le comte de \ergennes, qui y mettrait ses formes habituelles. Si la Reine voulait rendre un véritable service à son frère. Elle devrait s'arranger de foçon à ce que le Roi n'écrivit à l'Empereur rien qui ne Lui eût été soumis auparavant. ?d. de IMercy se proposait d'indiquer à la Reine ce qu'il faudrait retrancher ou ajouter; si Sa ^lajesté avait quelques doutes, Elle pourrait s'efforcer de gagner du temps, afin de les communiquer à Mercy qui serait peut-être en état de les éclaircir. ( Dépêches d'office du comte de Mercy, du 1 7 octobre , au comte de Belgiojoso et au prince de Kaunitz. )

f" Joseph II à Maric-Antoinetle. Vienne, le ag octobre lySâ. — «Ma chère et charmante Reine, je viens de retourner de mon voyage de Hongrie et je m'empresse de profiter de la première occasion pour vous embrasser

Le grand objet du troc avec la Bavière est entièrement en suspens par cet événement; mais si vous pouviez voir jour que ce troc pût, après satisfaction reçue néanmoins delà part des Hollandais, être mis en avant comme un expédient pour empêcher la guerre, et que la France le goûtât et voulût elle-même contribuer à le faire agréer par sa puissante influence au duc des Deux-Ponts et au prince Max de même qu'à l'Électeur, je crois que ces trois coups de canon auraient été tirés bien à propos, et que je ne devrais pas regretter les dépenses que la marche des troupes exige. Ce n'est qu'à votre prudence consommée que j'ose confier cette idée vague, et je crois réellement qu'il faut une occasion pareille et aussi prochaine d'une guerre qui ne convient personnellement ni au Roi ni aux ministres, pour qu'on puisse jamais leur faire goûter ce troc et les y faire coopérer.

el vous parler, avec celte franchise el cordialité que vous me connaissez, des événements du moment. Je crois que je n'ai pas besoin de vous raconter tout ce qui s'est passé et ce que MAI. les Hollandais se sont permis à mon égard. Vous devez le savoir; je crois donc que personne ne sera étonné que je fasse marcher des troupes d'Allemagne aux Pays-Bas pour tirer raison de la République, si elle ne se ravise d'elle-même encore à temps à acquiescer à l'ultimatum que je crois être en droit d'exiger d'elle et à me procurer une réparation convenable de l'insulte faite à mon pavillon. Je veux bien vous conher, ma chère sœur, que je m'en contenterais encore, afin d'éviter à l'humanité les malheurs qui sont une suite nécessaire d'une guerre quelcou(jue; je vous assure très positivement que je ne veux point la destruction de la République ni faire des conquêtes sur elle; mais je vous avoue en même temps que, si son arrogance continue et qu'elle ne me fasse raison de la façon que je viens de vous le marquer, j'emploierai tous les moyens de force que je croirai les plus propres à l'en faire repentir, et il ne sera certainement pas dit qu'elle m'aura fait la guerre impunément. Personne ne pourra, je crois, s'en étonner, cette affaire intéressant en

commun la dignité de toutes les grandes puissances, dont chacune ferait certainement à ma place ce que je fais.

(fSi des propos et écrits de quelques tètes exaltées veulent donner une autre tournure à mes démarches el encore plus à mes projets, je vous mets, ma chère sœur, dans le cas de les contredire parfoitement, puisque je vous ai dit ici tout mon secret avec la plus grande confiance. Voilà l'occasion où l'on pouria faire paraître dans tout leur jour les avantages mutuels de notre alhance ainsi que sa solidité. C'est de la personne du Roi, de sa sagesse et surtout de son amitié personnelle pour moi qui me sont connues et auxquelles je rends une parfaite justice, que j'attends avec impatience d'apprendre ce qu'il aura trouvé bon de faire et le ton qu'il piendra en cette occasion vis-àvis les Hollandais, connne mon allié et ami.

ff Adieu, ma chère sœur, je suis bien enchanté de savoir que vous avancez heureusement dans votre grossesse et vous pouvez être persuadée que rien n'est plus indissoluble que la tendie et véritable amitié que je vous ai vouée. C'est dans ces sentiments que je vous embrasse tendrement et que je vous prie de me croire pour la vie ... . v {Marie-Antoinette, Joseph ]I und Léopold II, Ilir Briefwechsel , p. ^3.)

Les régiments marchent ces jours-ci, et si dans peu je ne vois de la disposition de la part des Hollandais à acquiescer à mon ultimatum et à me donner une satisfaction convenable, les hostilités conmienceront et alors il faudra voir comment la chose finira. Elle est toujours très désagréable pour moi puisque les gains à faire ne pourront jamais valoir les frais, et encore moins les malheurs de plusieurs individus, suite de toute guerre. Si des opérations sérieuses ont lieu, je compte m'y rendre en personne.

Je n'ai pas besoin de vous recommander, mon cher Comte, l'attention la plus suivie à tous les mouvements que vous pourrez observer ou apprendre qui se feraient dans le militaire français, ou des résolutions c[ui pourraient se prendre au conseil du Roi. C'est le moment où la Reine doit, par amitié pour moi et par amour-propre, être bien à la suite de tout ce qui se passera.

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