‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 46 sur 65 · MERGY A JOSEPH IL · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH IL

Paris, le 6 novembre ijSû. — Le garde-noble mensuel m'a remis le i" de ce mois les très gracieux ordres de V. M. L datés du 9 octobre, et je n'ai pas perdu un instant à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée. La communication que V. M. avait daigné me faire sur son contenu ne me laissait aucun doute sur l'effet que devaient produire des avis si merveilleusement appropriés à leur objet. Je fus témoin du contentement de la Reine et de l'extrême sensibilité qu'Elle marqua en cette lecture. Il me parut que cela ajoutait à l'émotion que Lui causent les circonstances présentes ainsi qu'à son vif désir de s'y rendre utile à V. M.

Ma dépêche d'office d'aujourd'hui s'étendant à cet égard sur plusieurs détails^^', je dois en éviter la répétition pour me renfermer

'') Le 3i octobre au soir, M. de Ver- Hollandais; qu'il avait ordonné au baron de

gennes reçut des dépêches de M. de Noailles Reischach de quitter la Haye sans prendre

du a/i, qui Im annonçaient que l'Empe- congé, et qu'il liusait passer 80,000 bom-

reur avait résolu de se faire justice de l'in- mes aux i*ays-Bas. Cette nouvelle provoqua

suite infligée au pavillon impérial par les une réunion extraordinaire du Conseil

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dans quelques remarques sur des points essentiels. Eu ce qui regarde les affaires de Hollande, la Reine a visiblement opéré quelque bien sur l'esprit de son auguste époux, mais ce monarque, combattu parles intenlions de la Reine et en même temps par les insinuations de la fausse politique de ses ministres, est d'autant plus embarrassé qu'il

d'État, le lundi i"' novembre. Au début, la séance fut assez orageuse, non pas qu'on eût l'idée de s'opposer en quelque manière à l'action de l'Empereur, mais parce (jue suivant l'usage ordinaire, lorsqu'une guerre était sur le point d'éclater entre des Etats voisins, on voulait réunir des troupes pour assurer la sûreté de nos frontières. Cette proposition avait été si vivement soutenue, que le Roi avait dû prendre la parole pour mettre fin à la discussion. Il avait déclaré que la décision de l'Empereur était toute naturelle et qu'on devait s'y attendre. L'Empereur ne pouvait pas ne pas tirer vengeance de la grave insulte qui Lui avait été faite. Aussi Il ne voulait pas qu'on fit faire le moindre mouvement à ses troupes. Les frontières de la France étaient sufiisamment couvertes. D'ailleurs puisque, d'après le mar- (juis de Noailles, l'armée rassemblée dans les Pays-Bas par ordre de l'Empereur ne devait pas dépasser 80,000 hommes, elle ne pouvait pas donner lieu à des mesures extraoïdinaires de la part de la France, et on aurait tout le temps de voir comment tourneraient les événements et ce que par la suite ils poui'raient exiger. Cette déclaration du Roi avait réduit tous les ministres au silence.

Le 2 novembre, en communiquant ces détails à M. de Mercy, la Reine ajouta que c'était sans doute le motif de la tranquillité d'esprit dont Al. de Vergennes avait hnt montre dans la conférence qu'il venait d'avoir quelques instants auparavant avec l'ambassadeur. Elle dit encore à M. de Alcrcy qu'Elie s'était longunment entretenue de celle alfaire avec le Roi, qui Lui avait exprimé la ciainte que l'Empereur n'eût le dessein de détruire la République et Lui

avait en même temps fait remarquer que quand bien même la France laisserait faire toutes les autres puissances s'y opposeraient. La Reine Lui avait répondu que, puisqu'il avait celte idée c'était une raison de plus pour lui de ne pas s'en mêler. Elle Lui rappela l'aflaire de la succession de Bavière, le différend entre la Russie et la Porte à propos de la Crimée et connnent dans ces diverses occasions la cour de Versailles s'était mal conduite envers la coui' de Vienne. Elle conclut en disant que ce serait une véritable vilenie, un scandale pour toute l'Europe et en même temps la l'uptui'c immanquable de l'alliance si la France se permettait la moindre démonstration hostile dans une affaire on il s'agissait moins des intérêts de l'Empereur que de sa dignité. La Reine croyait que le Roi avait été absolument convaincu par ces arguments; car 11 redoutait tout ce qui même de loin pouvait lui faire supposer la possibilité d'une guerre générale, mais Elle craignait que les insinuations de ses ministres n'ébranlassent plus ou moins les bonnes résolutions du Roi.

M. de Mercy profita de celte crainte de la Reine pour Lui faire les plus fortes représentations. Il Lui fit observer que plusieurs des ministres qui Lui devaient leur place étaient de ceux qid avaient les idées les plus raisonnables et les pins dangereuses. Parmi eux se trouvait le maréchal de Ségur, dont le caractère personnel et l'incapacité notoire étaient l'objet de la risée générale: comme il était assez fou pour s'imaginer qu'une guerre nouvelle serait pour lui l'occasion de se perpétuer au ministère, il se permettait dans le monde des discours qui étaient d'autant plus incompréhensibles qu'un pareil langage tenu

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est peu accoutumé et préparé à se permettre un jugement propre avec une volonté décidée. On croit ici que les vues de V. M. ne tendent pas ù moins qu'à anéantir les Etats généraux en s'appropriant celles de leurs provinces qui sont les plus propres an commerce. On est disposé à calculer la probabilité de ce soupçon sur la force de l'armée qui sera rassemblée pour agir, et selon le [)lus ou moins de frayeur

par un ministre d'État donnait naissance à ces bruits ridicules et insensés qui couraient dans le public. En outre ces discours avaient une influence 1res fâcheuse sur ridée que l'on se faisait de la façon de penser de la Reine et de son crédit. Aussi M. de jMercy croyait-il absolument nécessair'e que la Reine daignât retenir ses f rcatures dans les limites convenables.

Le 2 novem!)rc, M. de Mercy avait eu aussi une longue conférence avec M. de Vergennes, auquel il avait communiqué verbalement et avec de fortes réserves les instructions du prince de Kaunitz en date du 2 1 octobre. Comme l'ambassadeur lui déclarait que l'Empereur, confiant dans l'amitié du Roi et ses sentiments de bon allié, comptait que S. M. Tr. Clir. regarderait les mesures qu'il prendrait contre la Hollande comme une conséquence nécessaire de l'outrage fait à sa dignité, M. de Vergennes ne répondit que par des paroles vagues sur la fâcheuse tournure qu'avaient prise les démêlés de l'Empereur avec les Hollandais. M. de Mercy en ayant rejeté toute la faute sur les Hollandais, le ministre lui avoua que, si fiers qu'il les connût, il ne se serait jamais imaginé qu'ils auraient poussé l'orgueil si loin. Il était convaincu que leur entêtement devait être attribué aux intrigues nationales dont le stathouder était le chef 11 voulait croire que sans cela ils n'eussent peut-être pas consenti tout de suite à la libre navigation de l'Escaut, mais il était certain que dans le cas où ils s'y seraient opposés ils ne se seraient jamais permis d'employer les voies de fait auxquelles ils avaient eu recours et que lui-même regardait comme outrageantes. Enfin, du ton le plus doux, il laissa

tomber celte observation qu'il était possible que l'amour-propre et la fierté républicaine dos Etats généraux eussent été froissés par la tournure quelque peu autoritaire de l'ultimatum de l'Empereur sur l'Escaut.

Bien que le ministre eût employé tous les ménagements possibles pour glisser cette remarque, M. de Mercy ne laissa pas de la relever avec la plus grande vivacité. Il rappela tout ce que la patience magnanime de la cour de Vienne avait eu à souffrir depuis cent ans de la part de ces républicains; il conclut en disant que , dans le moment même où l'Empereur avait déclaré positivement et formellement ses prétentions si bien justifiées, il avait sacrifié les plus grands avantages au profit de la République et que s'il leur avait prescrit des lois ces lois avaient été dictées par la grâce et la bienveillance.

M. de Vergennes ne répliqua pas : il se borna à reconnaître à demi-mot que sûrement la République s'était attiré ce dont l'Empereur la menaçait ; mais il ajouta celte réserve : pourvu seulement que cela n'aille pas Irop loin. A quoi M. de Alercy répondit que le meilleur moyen de prévenir ce danger était que la France s'employât activement à ramener les Hollandais à des idées plus saines. Mais le ministre lui avoua que dans ce moment tous les efforts que pourrait faire la cour de Versailles seraient inutiles. Les esprits en Hollande étaient tellement excités que la moindre tentative en ce sens exposerait la France an danger de se compromeltre gravement et de perdre le peu d'inlluence qu'elle avait conservée sur un petit nombre de membres du parti patriote hollandais. ( Dépêche d'olfice du comte de Mercy du G novembi'e.)

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qu'inspireront ces calculs, il en résultera probablement plus ou moins de fausses démarches ouvertes ou cachées. Si on se persuade qu'il ne s'agit que de châtier des insolents voisins sans leur faire d'autre mal que celui de les forcer à ouvrir l'Escaut et à rembourser en argent partie des frais qu'aura coûtés cette correction, alors il est vraisemblable que l'on tiendra ici une conduite mesurée et passive.

J'avais présumé que l'échange de la Bavière était peut-être à un degré de maturité propre à éclipser les démêlés avec la Hollande, mais il arrive tout le contraire, puisqu'un P. S. de la chancellerie de Cour et d'Etat m'interdit de parler encore du grand objet en question. De plus, par un article de la lettre de V. M. je vois avec peine qu'EUc n'est pas assurée à cet égard du consentement du duc des Deux-Ponts, et que pour se le procurer, Elle compte sur la coopération amicale de la France. J'espère bien, en effet, que de fortes raisons à mettre en usage serviront à persuader cette cour; »iais son ministère actuel avec tous les inconvénients qui l'accompagnent, ne laisse pas que de présager d'assez grandes difficultés. Cela me conduit à observer très humblement qu'étant évident que le Roi a en horreur tout ce qui de ])rès ou de loin pourrait occasionner une guerre générale en Europe, et que le comte de Vergennes partage cette répugnance par réflexion sur ses convenances personnelles dont la plus essentielle consiste à travailler tranquillement à arrondir sa fortune, il se pourrait que de telles dispositions de la part du souverain et de son ministre les rendissent peut-être plus faciles à adopter des moyens qu'on leur présenterait d'écarter les dangers qu'ils redoutent. Un de ces moyens le plus approprié aux circonstances présentes serait l'échange de la Bavière avec les Pays-Bas, en supposant qu'il éteignît la première étincelle d'une guerre prête à éclater. D'après ce raisonnement, je dois soumettre aux hautes lumières de V. M. si le moment ne serait pas favorable pour confier son projet à la France. Des indices annoncent que le comte de Vergennes en a déjà quelques notions, et j'en juge par un propos que passé quinze jours il a tenu à la Reine en lui disant que F. M. s'occupait (Vajj'mres relatives à F Allemagne, lesquelles pourraient Lui causer beaucoup d'embarras. La Reine n'a rien compris à ce langage et je n'ai cru pas alors devoir encore le Lui éclaircir. J'attendrai, à cet effet, les ordres ultérieurs de V. M. et je me proposerai à les remplir avec le plus grand zèle.

Le Roi vient d'acheter au prix de six millions le château de Saint- Cloud pour en faire présent à la Reine et en pur don et en toute propriété. S. M. avance très heureusement dans sa grossesse et Elle n'a jamais joui d'une meilleure santé; celle de Monsieur le Dauphin se fortifie de jour en jour.

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