‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 47 sur 65 · MERGY A JOSEPH IT · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH IT

Paris, 6 novembre ijSà. — Mon très humhle rapport était écrit, je n'attendais que les lettres de la Reine, et le garde-noble devait partir dans la nuit, lorsque hier au soir j'ai reçu par un courrier de Rruxelles les ordres de V. M. I. en date du 29 octobre. Je me suis rendu ce matin à Versailles, et en y présentant à la Reine la lettre qui Lui était adressée. Elle jugea d'abord d'Elle-même qu'il était convenable de la communiquer au Roi et à ^son ministre. J'insinuai tout ce qui pouvait être dit verbalement à cette occasion, et la Reine daigna en rester d'accord; mais Elle observa que le Roi étant à la chasse, Elle ne le verrait pas de la journée; que celle de demain ne lui fournirait aucune occasion assez tranquille pour parler d'affaires avec fruit, que le lundi le monarque allait à Fontainebleau pour deux jours, et que d'ailleurs le comte de Vergennes était malade et hors d'état de sortir de sa chambre; que par conséquent la communication projetée ne pourrait s'effectuer qu'au retour du Roi ^^\ Au milieu de ces

(') Marie- Antoinette à Joseph IL Versailles, le 5 novembre i jSû. — «Vous aurez probablement répondu au Roi, mon cher frère, avant que celle-ci vous parvienne. Je souhaite que vous ayez été à même de lui faire quelque ouverture qui lui donne moyen d'amener les Hollandais à la réparation qu'ils vous doivent. J'espère aussi qu'il trouvera dans votre lettre de quoi le rassurer sur l'esprit de conquête et d'agrandissement qu'on cherche toujours à vous supposer. Le marquis de Noailles a mandé que vous alliez envoyer 4o,ooo hommes aux Pays- Bas. Le Roi n'en a pas été surpris et a dit

dans son conseil que, dans l'état des choses, vous ne pouviez pas faire autrement. Si l'aflaire m'intéressait moins, je serais contente de la manière tranquille dont ^L de Vergennes a reçu M. de Mercy mardi dernier. Mais cette tranquillité silencieuse m'inquiète un peu. Je n'ai pas voulu faire venir ce ministre dans ce premier moment. Je crois qu'en différant quelques jours il me sera plus facile de démêler quelque partie de ses idées. Ce ne sera jamais dans les affaires qui intéresseront personnellement mon cher frère que je manquerai de suite et d'attention. Mon âme est trop préoc-

MERCY A JOSEPH II

fâcheux contre-temps, j'ai cru qu'il était essentiel que V. M. fût, en attendant, promptement informée de l'état des choses telles qu'elles se trouvent dans ce moment-ci et cela me décide à faire partir le garde-noble.

V. M. daignera voir que dans mon premier rapport j'ai eu le bonheur de rencontrer ce que Lui ont suggéré ses hautes lumières sur le moment qui pourrait être bientôt favorable pour parler ici de l'échange de la Bavière. Il ne s'agira plus que d'un dernier ordre positif de V. M. pour que j'aille en avant sur cette matière; quelques semaines de retard de plus auront l'effet de laisser mûrir ici la crainte que l'on a d'une guerre, et cela n'en sera que mieux; alors la proposition paraîtra comme un expédient pour pouvoir se conformer aux vœux de la France et ce sera pour elle un motif de plus à devoir s'y prêter. Si le moment de celte proposition était trop anticipé et que l'on crût que d'autres expédients pacifiques pourraient être mis à la place de celui de l'échange de la Bavière, alors on s'y rendrait plus difficile; car il est bien certain que la politique française y répugnera

ciipée de celles-ci pour ne pas fixer toute ma tète.

«Le Roi était à la vérité convenu avec M. de Vergennes qu'il vous écrirait, mais dans le fait ce ministre n'a eu aucune part à sa lettre. Il en avait donné une espèce de projet au Roi qui me l'a montré. Je n'ai pas eu de peine à lui prouver qu'elle était longue, mal écrite et contenait des réflexions déplacées. Je crois être sûre que celle qu'il vous a écrite est partie sans que iM. de Vergennes l'ait vue. Le prince Henri doit partir dans deux jours, et j'en suis d'autant plus aise que depuis quelque temps il s'occupe d'intriguer et d'écbaufTer les esprits.

«Mes enfants se portent à merveille ainsi que moi. Adieu, mon cher frère; je vous ombrasse de tout mon cœur. Je ne vous dirai jamais assez combien je vous aime de toute mon ànie.

(fCe n'est pas trop le moment, mou cher frère, de vous pailer d'une acquisition intéressante pour mes enfants et pour moi; mais je serais fâchée que vous l'apprissiez

par d'autres. M. le duc d'Orléans me vend Saint-Cloud ; le contrat n'en sera passé qu'au mois de janvier. Le Roi est convenu qu'il sera en mon nom et que je le poiuTais donner à celui de mes enfants que je voudrai. Ils y passeront les étés. La Muette est trop petite pour les réunir. 'i

Le 6 novei)ibre. — cfJe rouvre ma lettre pour vous dire, mon cher frère, que je viens de recevoir votre lettre par le courrier de Rruxelles. Il n'y a rien de plus juste et de plus raisonnable que tout ce que vous m'y mandez. Dieu veuille qu'on l'entende bien ici. Je comptais la montrer au Roi tout de suite ; mais il chasse et , ne voulant pas arrêter le courrier, je ne pourrai vous parler de reflfet qu'elle aura produite que par la première occasion. Vous connaissez trop mon àme pour douter du soin que je prendrai pour que l'on vous juge toujours d'après ce que vous êtes. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. ...» (Marie-

Antoinelte und Joseph II Ihr Brief-

wechsel, p. AS.)

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beaucoup et que ce ne sera que l'aspect d'un danger extrême à éviter qui pourra la déterminer à ce moyen.

Je crois aussi devoir renvoyer la lettre secrète destinée pour la Reine, parce que, si V. M. Lui en écrit une sur la matière. Elle trouvera peut-être nécessaire, pour les concordances, de Lui présenter l'idée comme un effet de son désir d'écarter les troubles et de complaire par là à son allié.

Si quelque chose pouvait ajouter à mon zèle, ce serait la clémence avec laquelle V. M. daigne le considérer; il ne me laissera sûrement rien échapper dans les mouvements qui auront lieu ici. Je suis bien sûr que jusqu'à ce moment il n'y a rien au delà de ce dont je rends compte aujourd'hui, mais vis-à-vis d'un ministère tel que l'est celui-ci, il devient presque impossible de tabler sur les idées d'un jour à l'autre. Au reste, la Reine est si sincèrement occupée de la conjoncture présente, que sans doute Elle réussira à s'y rendre utile.

Paris, le 6 novembre lySâ. — Le garde-noble mensuel m'a remis les ordres particuliers de V. A. en date du 21 octobre, et j'avais reçu peu de jours auparavant les lettres importantes qu'Elle m'a fait l'honneur de m'écrire par la poste ordinaire, datées du 10 et du 16. Ces lettres ont été ouvertes, et je m'en suis plus particulièrement aperçu au cachet de la dernière. Quant à celle du 10, ma dépêche d'office expose l'effet remarquable qu'elle a produit, et comment M. de Vergennes m'a donné lieu à lui récapituler tous les chapitres de cette excellente leçon. Elle a été de nature à pouvoir établir une impression durable, si un caractère de la trempe de celui de M. de Vergennes en était susceptible, mais plus j'apprends à connaître ce ministre, et plus je me persuade que ses idées ainsi que sa conduite sont si incertaines et tellement dépendantes de petites combinaisons personnelles, que l'on ne peut se permettre de compter sur rien de solide de sa part.

V. A. était prévenue de son projet d'engager le Roi à écrire à l'Em-

330 MERCy À KAUNITZ.

pereur, ainsi que cela a eu lieu'^l Quoique la Reine me marque la plus grande confiance, cependant, soit par une de ces petites réticences impossibles à expliquer et qui se rencontrent quelquefois chez cette princesse, soit par un défaut de la mémoire, elle n'a jamais pu ou voulu me dire avec précision ce que contenait la lettre dictée par M. de Vergennes et réformée ensuite, non plus que ce que renferme celle qui a été envoyée la semaine dernière. J'avoue que j'ai bien peu d'opinion de cette lettre, parce que je ne puis me former aucune bonne idée de ce qui se fait avec la légèreté, le décousu et l'inconséquence que l'on met ici à toutes choses. La Reine est fortement affectée des conjonctures présentes; ce qu'expose ma dépêche d'office relativement à ses démarches, est exact quant au fond; mais comme la Reine ne veut rien prévoir à temps, rien préparer, qu'EUe se laisse sans cesse déjouer par ses protégés, et que chez Elle les intérêts sont entremêlés de beaucoup d'objets minutieux, son intervention dans les grandes afi'aires perd la majeure partie de son efficacité.

Le Roi vient d'acheter au prix de six millions le château de Saint- Cloud pour en faire présent à la Reine en pur don et en toute propriété. Les ministres sont charmés de tourner l'attention de celte princesse sur de semblables fantaisies et de les favoriser, parce qu'ils comptent qu'Elle leur fera grâce des matières de gouvernement, et ils ne se trompent pas de beaucoup dans ce calcul; d'ailleurs ce qui paraît une absurdité à dire, et qui cependant n'est qu'une trop grande vérité, c'est que le Roi a lui-même peu de crédit dans ses propres affaires d'Etat, parce qu'il n'v apporte aucune volonté, trop peu de connaissances, et que combattu entre les intentions de la Reine et les raisonnements de la fausse politique de ses ministres, Il se laisse entraîner par ces derniers, faute de savoir s'en défendre. Cet état de choses est vraiment décourageant; malgré cela je tâche d'y faire de mon mieux et dans le moment actuel je vais redoubler de soins, de zèle et d'action.

J'avais présumé que la grande affaire de la Ravière éclipserait totalement celle de nos démêlés avec la Hollande, mais il en arrive tout le contraire, et par un article de la lettre que daigne m'écrire l'Empereur, je vois avec peine que non seulement S. M. n'est point assurée

('' Voir plus liant, p. 8:!0.

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du consentement du duc des Deux-Ponts, mais que même Elle fait dépendre en partie ce consentement de la coopération amicale qu'à cet effet Elle se promet de la part de cette cour-ci. Je désire plus que je ne l'espère qu'il y ait moyen d'effectuer cette coopération, mais si on l'obtient, ce ne sera pas sans de grandes difficultés, et cela par des raisons que j'ai eu l'honneur d'exposer à V. A. dans une de mes lettres précédentes '1^; entre temps j'observerai qu'il est évident que le Roi a en horreur tout ce qui de près ou de loin pourrait occasionner une guerre générale en Europe, et que M. de Vergennes partage cette répugnance par réflexion sur ses convenances personnelles, dont la plus essentielle est de travailler tranquillement à arrondir sa fortune. De telles dispositions de la part du souverain et de son ministre les rendraient peut-être plus faciles à adopter des moyens qu'on leur présenterait, d'écarter les dangers qu'ils redoutent. «Un de ces moyens le mieux adapté aux circonstances présentes serait l'échange de la Bavière avec les Pays-Bas, en supposant qu'il éteignît la première étincelle d'une guerre prête à éclater. D'après ce raisonnement je dois soumettre aux lumières supérieures de V. A. , si le moment ne serait pas favorable à confier notre projet à la France. La lettre interceptée du i6 en a déjà donné c[uelque indice; je crois que M. de Vergennes en avait déjà d'autres notions d'ailleurs, et j'en juge par un propos, que passé quinze jours il a tenu à la Reine, en lui disant que l'Empereur s'occupait d'affaires relatives à rAllemagne, lesquelles pourraient lui causer beaucoup (l'embarras. La Reine n'a rien compris à ce langage et je n'ai pas cru alors devoir encore le Lui éclaircir.

Une partie de ce que je viens de dire forme la substance du très humble rapport que j'adresse aujourd'hui à l'Empereur, et il ne me reste que quelques remarques à exposer ici sur les résolutions que S. M. a prises de se faire raison des Hollandais. On paraît fort porté à croire que les vues de notre monarque ne tendent pas à moins qu'à anéantir la République en s'appropriant celles de ses provinces qui sont les plus propres au commerce. On semble disposé à calculer la probabilité de ce soupçon sur la force de l'armée qui sera rassemblée pour agir. Si l'Empereur la commande en personne, on ne doutera plus qu'il ne soit question d'un projet très vaste, la frayeur sera au

(*' Vnir pins liant, p. 'îST),

comble et pourra induire à toute sorte de fausses démarches ouvertes ou cachées. Si, au contraire, on a lieu à se persuader qu'il ne s'agit que de châtier d'insolents voisins, sans leur faire d'autre mal que celui de les forcer à ouvrir l'Escaut et à donner de l'argent pour les frais de cette correction , alors il est vraisemblable que l'on tiendra ici une conduite mesurée et passive.

Je m'occuperai avec le plus grand zèle de tout ce qui me paraîtra le mieux convenir aux intentions de V. A. J'ai remis à la Reine une copie de sa lettre du lo octobre, pour qu'elle serve de direction au vrai désir que témoigne cette princesse de se rendre utile à son auguste frère. J'ai pareillement décidé la Reine à suggérer au Roi et à son ministre, comme une idée propre à Elle, l'expédient dont V. A. m'a fait mention, savoir, que les Hollandais donnent les mains complètement à notre ultimatum, contre la demande que, l'article de l'Escaut excepté, l'Empereur leur accorde la garantie de tout le reste du traité de Munster. Cette proposition réunit le double avantage de pouvoir servir à tranquilliser la France sur ses soupçons et de donner le démenti aux imputations exagérées que se permet la République sur les prétendus projets de l'Empereur. Je m'empresserai de rendre compte à V. A. de ce que la Reine aura à me dire sur l'issue de cette démarche, et j'ai l'honneur d'être

Paris, le 6 novembre ij8â. — Le garde-noble était hier au moment de partir, lorsqu'un courrier de Bruxelles m'a apporté le soir la lettre dont V. A. m'honore du 28 octobre, et dont j'ai ce malin communiqué confidentiellement le contenu à AI. de Vergennes. Il m'a écouté avec une extrême attention, en me priant de lui relire plusieurs passages une seconde fois. Au paragraphe où V. A. cite la possibilité d'une coalition entre les deux partis existants dans la République, il me dit que cette coalition s'était déjà effectuée et que l'on délibérait sur le parti de se livrer à la France on à l'Angleterre, indécision dont le ministre me parut fort affecté. Je lui parlai fortement sur ce que cette cour-ci devait à notre alliance par principe de bonne politique et par

honneur; j'appuyni sur les suites infaillibles qu'entraînerait une conduite louche; il me protesta c[ue l'on avait tenté ici de bonne foi tout ce qui était possible pour rendre les Hollandais traitables, ajoutant que ce qui le désespérait, était de prévoir que ces vilaines gens ne céderaient jamais sur l'article de rEscaut, et cela plus par Jîerté que par les raisons d'intérêt qu'ds alléguaient. J'observai entre temps que M. de Vergennes était fort soulagé de trouver dans la lettre de V. A. l'assurance qu'il ne s'agissait pas de la destruction de la République.

Malgré tout ce que dit la Reine, et quoique l'on n'articule rien à Versailles qu'avec circonspection et ménagement, il deviendra peutêtre nécessaire. Monseigneur, de faire expliquer nettement ces gensci; leur tournure a quelque chose de suspect. Le caractère de M. de Vergennes n'est pas rassurant à cet égard; il est certain que la Reine opère en bien sur l'esprit du Roi, mais ce prince n'ayant ni connaissances ni volonté, il y a trop peu de fond à faire sur son opinion personnelle.

J'ai relu deux fois à la Reine la lettre de V. A.;je n'ai pas cru pouvoir Lui en laisser l'original, et je Lui en remettrai une copie. L'Empereur Lui a écrit dans un sens approchant; Elle fera lire cette lettre au Roi.

Je me hâte de faire partir le garde-noble parce qu'il me parait essentiel que V. A. soit promptement informée de l'état du moment, quoique assez obscur encore. Si l'attention et le zèle de ma part peuvent y faire quelque chose, il n'y aura de ce côté-là rien d'épargné, non plus que dans tout ce qui pourra me mériter les bontés de V. A.

Vienne, ce ig novembre ijSâ. — J'ai reçu par le courrier mensuel vos deux lettres; j'y ai vu avec une vraie satisfaction que nos idées s'étaient rencontrées à l'égard de l'échange de la Bavière dont la proposition, ainsi que vous l'observez très bien, pourrait être faite dans ce moment comme le plus favorable et peut-être l'unique pour le faire réussir et goûter en France.

Vous me paraissez étonné de ce que je n'étais pas encore sûr du duc des Deux-Ponts. La raison en est parce que les doutes et les délais provenus de la part de l'Electeur palatin m'avaient empêché jusqu'ici de porter directement ce projet à la connaissance du duc, mais au moyen de M. de Romanzow ^'^ et par d'autres voies on était déjà parvenu à le prévenir favorablement qu'on avait des propositions avantageuses à lui faire, qui lui procureraient en même temps des secours pécuniaires dont il a si grand besoin, et comme on a su par lui-même qu'il ne s'engagerait à rien au monde sans consulter la France, on a voulu tarder de lui en parler jusqu'à ce qu'on pût en faire l'ouverture en même temps à la France.

Je vous joins ici, mon cher Comte, copie du mémoire qu'on voulait présenter au duc des Deux-Ponts et dont l'Electeur est déjà informé. Il me paraît qu'il n'y a rien à dire sur son contenu, que les avantages de la Maison palatine y sont bien clairs et que la plus parfaite justice y est observée. L'Electeur y a consenti en gros et ce n'est que sur les revenus de la Bavière qu'il voudrait par son esprit de petitesse ordinaire faire un compte d'apothicaire pour les faire valoir au delà de ce qu'ils importent.

Je suis parfaitement d'accord avec la Russie qui désire également cet échange et s'est engagée d'y contribuer de toute façon et même les armes à la main s'il en naissait une guerre. Vous sentez bien que ce n'est pas une chose à dire à la France, déjà trop jalouse de mes liaisons avec la Russie.

De la manière dont j'entrevois encore l'incertitude du succès de cette affaire, il me paraît qu'elle ne saurait réussir que dans ce moment, et cela pour ainsi dire comme par un coup de main, en y mettant la plus grande célérité pour éviter encore l'ouverture de la campagne. Je vous dirai donc confusément la marche que cette affaire pourrait prendre pour être portée à son but.

'•' Le 23 mai (v. s.) 178/1, Catherine H négliger aucun moyen pour faire sentir au

avait écrit à l'Empereur : «En attendant duc des Deiix-Ponts combien il lui importe

que le moment soit venu d'instruire mes de s'appliquer à mériter les bontés et la

ministres auprès des coiu's étrangères de ce protection du chef de l'Empire comme le

qu'ils devront faire pour concourir aux vues j)lu8 sûr moyen d'améliorer son sort.» [Jo-

de V. M. I., j'ai ordonné au comte Ro- t.cph ]l und Kalhavina von Riisslaiid , Ihr

maiizow, mon envoyé à Francfort, de iie Briefivechsel,]). ù'ào.)

19 NOVEMBRE 178Zi.

Par la lettre que le Roi m'a écrite et par ma réponse ^^^ ainsi que par ma lettre à la Reine dont je vous envoie ici des copies, vous verrez de quoi il s'agit à l'égard des Hollandais. Comme il est très naturel que la Reine pourra et devra montrer au Roi la lettre que je lui écris et dans laquelle je lui parle clairement du projet de l'échange de la Ravière, elle sera en état d'observer l'effet que cette idée fera sur le Roi, et s'il en est, comme il est probable, déjà prévenu.

Je vous envoie une autre lettre pour la Reine'^^, mais qui n'est que pour elle seule et dans laquelle je la presse davantage de concourir au succès de ce projet comme le seul moyen que j'entrevoie de pouvoir empêcher la guerre et tout ce qui pourra s'ensuivre.

Si le Roi désire l'explication des moyens que j'annonce vous avoir envoyés , c'est une marque qu'il n'est pas impossible que la chose réussisse. Si au contraire il la rejette tout de suite et qu'il y oppose desdiffi-

(1' Joseph II à Louis XVI, le ao novembre ij8ù. — ftMon cher beau-frère, vous ne rendez que justice à la tendre amitié que je vous ai vouée, en vous assurant de la part sincère que je prends à la satisfaction que vous cause la grossesse de la Reine. Je réunis bien sincèrement mes vœux aux vôtres pour qu'elle vous donne un second fils.

(f Je ne suis pas moins sensible à la francbise avec laquelle vous voulez bien , mon cher beau-frère, nie parler en même temps dans votre lettre des circonstances dans lesquelles je me trouve avec les Hollandais. J'y reconnais toute l'étendue de votre amitié pour moi, et c'est dans les mêmes sentiments que je vous fais ici, dans la plus grande confiance, le dépositaire de ma façon de penser à leur égard.

«En conséquence de la déclaration, qui contient entre autres l'offre d'un accommodement amiable que j'ai fait à la République pour mon ultimatum, je no peux pas ni'empècher de regarder comme une déclaration de guerre la violence que les Hollandais se sont permise à l'égard de mon pavillon.

«Je suis obligé par conséquent de recourir à la voie des armes que, par ce fait et d'autres qu'ils continuent, ils ont provo-

quée; et, après le refus absolu de la compensation que j'avais proposée, il ne me reste qu'à en revenir à mes prétentions et griefs détaillés dans le tableau sommaire que je leur ai fait communiquer et de m'en faire raison de force.

«Il faut donc, dans les termes où l'on est actuellement, de deux choses l'une : ou il faut que l'on me satisfasse sur toutes mes prétentions et que l'on me rembourse mes frais de la guerre , ou que l'on consente à la compensation que j'ai oil'erte.

«Dans l'un ou l'autre cas, je me tiendrai pour satisfait et no prétends rien au delà. V. M. peut y compter et être ceitaine que mes vues n'ont pas plus d'étendue. Je crois qu'en se mettant à ma place. Elle penserait et agirait de même, et c'est avec plaisir et une entière confiance dans son amitié que j'accepte l'entremise qu'Elle veut bien m'oCfrir dans cette adaire. Je La prie d'être bien persuadée que l'on ne saurait être plus sincèrement attaché à l'heureux système de notre alliance et surtout à votre personne en particulier que moi qui, en vous embrassant tendrement, vous assure d'être pour la vie...« (^ Marie- Antoinette und Joseph H Ihr Briefwechsel , p. 4 9.)

'-) Voir plus loin, p. 338.

336 JOSEPH II À MEKGY.

cultes, on en peut conclure qu'il est déjà prévenu contre ce projet par M. de Vergennes. Si le succès paraît probable, le meilleur sera que le Roi me fit savoir le plus tôt possible par vous, que non seulement il n'était pas contraire, mais qu'il s'emploierait même à faire goûter au duc des Deux-Ponts et à son frère Maximilien la proposition que je ferai faire au premier, de même qu'à l'Electeur qui se tranquilliserait sur la façon dont la France envisagerait ce troc.

Les Hollandais devraient être engagés à me mettre en possession soit de Maëstricht et de la partie des objets litigieux dans la Flandre et le Brabant, ou à m'accorder la libre navigation de l'Escaut pour aussi longtemps que la Maison d'Autriche posséderait les Pays-Bas, ce qui, ce troc venant à se faire, ne pourrait porter le moindre pro^judice au commerce des Hollandais. Il faudrait ajouter à l'une et l'autre de ces conditions qu'ils devraient toujours me donner une satisfaction convenable de l'insulte faite à mon pavillon et me rembourser les frais de la guerre qu'on pourrait évaluer à huit millions. Si l'on fait envisager ceci à la France comme le seul moyen d'éviter la guerre, ainsi que vous l'observez très bien, elle pourrait peut-être s'y prêter et y concourir par les moyens de [)ersuasion qu'elle a tant sur les Hollandais que sur le duc des Deux-Ponts. Pour cet elfet, A lui faut représenter le danger imminent de la guerre et le commencement des hostilités; que ce n'était qu'en considération de la France que j'avais suspendu jusqu'à présent de faire donner des lettres de marque et de faire agir hostilement contre les Hollandais, sachant fort bien la mauvaise situation dans laquelle ils se trouvent, et combien il y aurait eu de l'avantage pour moi en les prévenant, au lieu qu'en y mettant du retard leurs bâtiments marchands seront rentrés dans les ports et se mettront plus sur leurs gardes, en même temps que leurs forces de terre seront augmentées et leurs forteresses mieux fournies de toute façon.

Vous sentez bien, mon cher Comte, que tout ceci ne forme que des idées creuses que j entasse ici comme elles se présentent à mon imagination, que je vous prie de rectifier et de n'en faire usage que selon l'esprit et le zèle que je vous connais et que vous verrez jour pour les mettre en œuvre. Mais ce qui importe réellement, c'est que le plus tôt possible vous puissiez m'informer du plus ou moins de probabilité de celte affaire, puis(|u'il en dépend de mon côté l'accélération de plu-

sieurs dispositions encore très nécessaires pour la campagne, et qui à l'égard de la distance énorme exigent beaucoup de temps et sont très coûteuses; et voyant que je devrais naturellement renoncer pour toujours à ce troc, je m'emploierais avec bien plus de force à me procurer des avantages réels sur les Hollandais aux Pays-Bas. Cela déterminera aussi mon propre voyage aux Pays-Bas, car si l'on ne peut compter sur le grand bien que nous attendons de ces circonstances et qui consiste dans l'échange delà Bavière, il faudra au moins pousser la guerre avec vigueur.

Quant à nos opérations militaires qu'une guerre rendrait indispensables, je n'ai pas voulu insérer dans ma lettre au Roi que je m'attendais au moins de sa part à une parfaite neutralité, m'ayant paru que ce serait l'offenser que de supposer le contraire de la part d'un allié. Par la même raison, j'ai formellement accepté dans ma lettre les bons offices qu'il m'a offerts, afin de le mettre à même de pouvoir les effectuer de l'une ou de l'autre façon.

Vous voudrez bien, mon cher Comte, faire sentir à la Reine et au ministère de France combien cet échange m'éloignerait de tout intérêt à ménager l'Angleterre pour tous les événements et combien mon alliance avec la France gagnerait de consistance, en même temps que cette puissance serait mise dans l'heureuse impossibilité d'être attaquée sur le continent où elle n'aurait qu'un seul point d'attaque, qui est sur le Rhin, où elle aurait toutes ses forces concentrées et où se trouvent toutes ses places. Si j'avais mes forces plus réunies, je serais aussi plus dans le cas de résister au roi de Prusse, et, par conséquent, je pourrais être plus indépendant de la Russie dans tous les événements possibles. Si l'Electeur palatin obtenait la dignité royale, je destinerais celle d'électeur à la maison de Wurtemberg, qui serait aussi plus dépendante de la France que celle de Hesse-Cassel,

Enfin, je vous envoie toutes ces idées mal digérées et je vous prie d'en faire l'usage que vous trouverez convenable. Vous trouverez aussi ci-joint copie de la lettre particulière à la Reine, pour que vous y voyiez de quelle manière je lui recommande cette affaire.

Adieu, mon cher Comte; je suis fâché des nouvelles peines que je vous donne; mais comme c'est peut-être l'époque la plus intéressante de mon règne, je ne saurais assez vous engager à y employer toutes

lE NATIONALt.

JOSEPH 11 À iVIARlE-ANTOlNETTE.

vos lumières et tout le zèle dont vous êtes capable, et soyez bien per- •uadé de l'estime et de l'amitié avec lesquelles je serai toujours. ....

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