‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 50 sur 65 · MERGY À JOSEPH IL · texte numérisé non relu

MERGY À JOSEPH IL

Paris, 3 décembre ij8â. — Quoique mes dépêches d'office contiennent des détails assez étendus sur ce qui s'est passé depuis quelques jours, il me restait cependant beaucoup d'observations à y ajouter en réponse aux très gracieux ordres de V. M. I., datés du 19 novembre, et j'avais déjà rédigé plus de trois quarts d'un fort long et très humble rapport dont je suspends aujourd'hui l'envoi pour en remettre peut-être dans un autre moment la substance sous les yeux de V. M. Ce qui me détermine à ce parti, c'est la tournure très inopinée que semblent prendre les choses, ainsi que la Reine daigne me le mander par un billet dont la copie est ci-jointe ^^l

l'Empereur exigera une réparation authenlique et de grands sacrifices pour consentir à suspendre l'effet de ses menaces, je ne crois pas impossible d'engager la fierté républicaine à s'humilier devant la dignité impériale, quelque pénibles que puissent être des démarches satisfactoires, si on est bien convaincu qu'il n'en est dû aucune; dans la cruelle alternative de périr ou de plier, il est peu d'âmes assez altières pour ne pas préférer le dernier parti , et je présume que, si les choses étaient amenées au point que le rétablissement du calme en dépendit, les HolliMidais se soumettraient aux excuses et aux réparations d'éclat que l'Empereur croiiail devoir à sa gloire. ji

^') Marie-Antoinelle à Mercy, a décembre f/Sù. tfJe vous renvoie. Monsieur le Comte, notre grand projet et ma lettre pour l'Empereur. Il me paraît bien essentiel de ne pas perdre une minute pour envoyer la réponse que va vous faire M. de Vergennes. Je ne lui ai pas montré le projet; il m'a paru qu'il valait mieux qu'il le reçût de votre

main et il y aurait peut-être eu de l'inconvénient à donner au conseil les détails qui auraient peut-être empêché leur décision sur le fond de la chose. Je dois vous dire que le Roi est bien revenu, et même sans M. de Vergennes, sur le fond du projet. Le ministre doit vous dire que la France n'y trouve pas d'inconvénients pour elle et que c'est à l'Empereur à s'assurer vis-à-vis des princes d'Allemagne et du roi de Prusse. Encore une lois vous aurez demain la réponse et je trouve bien important que le courrier puisse partir quelques heures après. Je ne mande à mon frère que la décision du conseil et pour le moment la bonne disposition de M. de Vergennes, qui m'a parlé hier avant le conseil beaucoup mieux qu'il n'avait fait depuis longtemps. Je dois encore vous dire qu'il a parlé de même vis-à-vis du Roi et des ministres. Si , ce que je ne présume pas, vous jugiez d'après votre conversation, que je dois encore mander quelques autres choses à l'Empereur, vous me le feriez dire tout de

3 DECEMBRE 178Zi.

Si on compare la lettre du Roi à V. M. du 36 d'octobre avec Tindigne note envoyée au marquis de Noaiiles et avec un changement subit de langage de la part du comte de Vergennes, qui sans doute a fixé les résolutions prises au conseil du 1" de ce mois sur l'échange de la Bavière, il semble résulter de cette comparaison une si étrange fluctuation d'idées et de conduite qu'il est difficile de s'y retrouver. L'expérience que j'ai de la fausseté du ministre me donne beaucoup à penser à cet égard; il ne serait pas impossible qu'en voulant paraître se prêter il eût des moyens en réserve pour faire naître des obstacles, soit de la part du roi de Prusse, soit de la part du duc des Deux-Ponts ou autres princes de l'Empire, sans que la France parût s'en mêler.

Je suis convaincu (ainsi que V. M. daigne me le dire) que si cette grande affaire peut s'effectuer, ce ne sera que par un coup de main en y mettant la plus grande célérité. C'est ce qui me force à hâter le départ de ce courrier, au point de ne pas me donner le temps d'exposer bien des choses auxquelles je suppléerai plus à loisir.

Lorsque j'en étais ici de mon très humble rapport, le premier commis de Rayneval est venu m'apporter la délibération du conseil ^"

suite et j'écrirais un mot pendant que vous feriez votre dépèclie.

r. Adieu , Monsieur le Comte , je désire bien que votre santé soit meilleure.

wToute réilexion faite, je vous envoie la copie de ma lettre. 1 {Marie-Antoinette , Joseph II . . . Ihr BrieJ'wechsel , p. 5^.)

f Résultat des délibch-ations du Conseil d'Etal, tenu le t" décembre ij8ù. — te Le Roi, ayant entendu le rapport de l'insinuation faite par M. le comte de Mercy, relativement à rechange de la Bavière contre les Pays-Bas, ne croit pas pouvoir prononcer un avis afiirmatif avant de connaître mieux les détails de cette proposition.

S. M. observe préliminairemcnt qu'Elle n'y voit au premier coup d'oeil rien qui semble blesser ses intérêts directs; mais considérant que cette affaire intéresse immédiatement l'Empire et par conséquent tous ses membres, S. M. demande si l'Empereur a des indices et même des sûretés que le Corps germanique s'y prêtera et que le

roi de Prusse n'y apportera pas d'obstacles. « Celte communication était accompagnée de cette lettre de M. de Vergennes à M. de Mercy, datée de Versailles, le a décembre : «Je me reprocherais d'exposer V. Exe. à l'inclémence du temps; sa santé demande des ménagements que je la prie de ne pas négliger. La mienne et les affaires no me permettant pas de me rendre à Paris, je charge M. de Rayneval, secrétaire du Conseil d'Èlat, de communiquer à V. Exe. notre premier aperçu touchant l'idée de l'échange de la Bavière contre la plus grande partie des Pays-Bas; cet objet demandant à être consulté sous plus d'une face, je prie V. Exe. de vouloir bien m'envoyer la note détaillée qu'Elle m'a fait espérer.

r M. de Rayneval aura l'honneur de vous entretenir, Monsieur, d'un expédient que le Roi croit pouvoir faciliter une conciliation décente. S. M. doit Elle-même en faire part à l'Empereur. J'envoie à cet effet un courrier à Vienne.»

MERCY A JOSEPH H

que je n'ai pas trouvée aussi alîirmalive que la Reine me l'avait annoncé. Cependant c'est une sorte d'acquiescement conditionnel et qui ne présente que la supposition d'obstacles indépendants de ce qui a trait à la France. Il s'agira de tâcher de la décider plus positivement, et je dois soumettre aux hautes lumières de V. M. si, en attendant, il ne serait pas de la dernière importance à son auguste service de tout préparer, même par des sacrifices et en écartant les incidents étrangers à l'objet pour précipiter ce troc, afin que V. M. se trouve parfaitement à son aise vis-à-vis de cette cour-ci sur l'alliance de laquelle il me paraît impossible qu'en tout état de cause Elle puisse compter désormais sans en éprouver les inconvénients les plus graves. J'établirai en d'autres temps tous les motifs qui me portent à voir ainsi, et c'était le principal objet du très humble rapport que je suspends encore.

Il faudra sans doute que les Hollandais donnent une satisfaction convenable de l'insulte faite au pavillon de V. M. Cela ne peut d'aucune part souffrir des difficultés; il pourrait en être de même à l'égard d'une somme d'argent pour les frais de la guerre. Quant à une possession momentanée de Maëstricht et autres territoires, cette forme pourrait se concilier avec les nouvelles propositions que le Roi fait aujourd'hui à V. M.^". Au reste, sur cet article, je disputerai le terrain

Louis XVI à Joseph II , s décembre

voire lotlre du 20 du mois dernier. La part que vous prenez à l'élat de la Reine et les vœux que vous exprimez à cette occasion me pénètrent de sensibilité. Je n'eu éprouve pas moins de la conliance avec laquelle V. M. s'exprime sur les affaires présentés. Ce n'est pas pour elle seule qu'elles sont un objet de sollicitude, j'en suis moimême très occupé et très affecté. J'ai dû lui faire connaître à celte occasion ma position et les circonstances dans lesquelles je me trouve. La Irancbise avec laquelle je me suis expliqué doit lui élre garante du désir que j'ai de découvrir des expédients propres à conjurer l'orajjc prêt à éclater et des soins (jue j'apporte à les reclierclicr.

«Votre ambassadeur vient de me faire communiquer Tidée de l'écbange de la Bavière contre la presque totalité des Pays-

Bas. Il ne l'a pas encore assez détaillée pour que je puisse l'apprécier avec précision; mais au premier aperçu je craindrais que le grand nombre des volontés qu'il serait indispensable de réunir pour en assurer le succès ne préparât des lenteurs el des incertitudes, qui ne remédieraient pas efficacement à l'élat présent des affaires et n'obvieraient pas aux suites qu'il est urgent de prévenir. Dans cette position j'ai imaginé un moyen conciliatoire qui semble pouvoir conduire à ce but si intéressant. wEu résumant la lettre de V. M., j'y vois que, si elle ne peut obtenir l'ullimalum qu'elle a demandé, elle enîend (|u"il lui soit donné satisfaction siu- les prétentions énoncées dans le tableau sommaire. Les Hollandais, dans leurs difïérentes réponses ne se sont pas montrés éloignés de la satisfaire sur le plus grand nombre des objets qui composent ce tableau, (le n'est que

3 DECEMBRE l7.S/(.

pied il pied tnnt que cela sera faisable sans courir risque de compromettre la grande affaire de l'échange.

Faute de temps, je dois m'arrêter ici; mon zèle ardent, mon extrême désir de mériter en partie la clémence que V. M. daigne me marquer, redoubleront mes soins et mes efforts; s'ils ont quelque succès, ce sera le moment le plus heureux de ma vie.

Je ne puis finir sans observer que dans ces moments-ci la Reine s'est conduite avec une dextérité, une suite et une vivacité d'intérêt qui ont plus que jamais manifesté toute l'étendue de son attachement pour V. M.

Paris, le S décembre l'jSâ. — J'avais écrit un très long rapport à l'Empereur et une lettre fort détaillée à V. A., mais je suspends

par rapporta Taccession de Maëslriclit qu'ils onl marqué la plus grande résistance. Celte forlerefse paraissant aussi indifférente à V. M. qu'elle semble nécessaire aux Hollandais, ne regarderait-elle pas comme un moyen conciiiatoire, si, dans l'arrangement à faire, la République s'engageait à vous remettre la ville de Maëstricbt, les forts et territoire qui en dépendent, conformément au traité de 1678? Par une autre stipulation, elle promettrait de rétrocéder aux Hollandais Âlaëstricht, ses forts ou tout ou une partie du terrain supposé en dépendre, moyennant des conditions pécuniaires qui seraient arrêtées à l'avance, et dont je garantirais l'exécution, si ma garantie est jugée respectivement nécessaire.

<tJe remets cet expédient aux lumières et à la sagesse de V. M.; si elle le trouve acceptable , je la prie de me faire remettre conGdemment la quotité de la somme qu'elle exigerait pour les objets rétrocédés. J'hésite d'autant moins, mon cher beaufrère, à vous faire cette ouverture, que me paraissant satisfaire voire dignité et vos intérêts, elle fait cesser le motif d'une guerre

qui, j'en suis bien persuadé, répugnerait à votre humanité.

«Je dois vous prévenir que je laisse ignorer celte ouverture aux Hollandais et que je n'en ferai usage vis-à-vis d'eux que lorsque vous l'aurez agréée. Si vous l'acceptez, je ne puis trop vous exhorter à suspendre, s'il est possible encore, la marche de vos troupes ou au moins à leur faire prendre des postes qui les tiennent hors de portée d'augmenter des inquiétudes et de donner lieu à des voies de fait.

sV. ■\r. doit reconnaître, dans ce que je lui expose, mon sincère attachement pour l'alliance comme pour sa personne. Elle jugera sans doute que l'ouverture que je lui fais est de natuie à avoir besoin d'mie prompte réponse.

ff Voilà une lettre bien longue, mon cher beau-fière, mais dans des affaires aussi importantes, il n'y a lien à négUger. Je la finis en vous embrassant, mon cher beaufrère, avec toute la sincérité de l'amitié que je vous ai vouée pour la vie.'i {Marie- Antninetle, Joseph 11. . . îhr Briefwecksel , p. .o'i.)

l'envoi de l'un cl de l'autre, par l'effel d'un changement inopiné dans l'état de choses et dont le premier signal m'a été donné par la Reine au moven du billet ci-joint en copie. Je pense comme cette princesse qu'il n'y a pas une minute de temps à perdre j)our l'envoi de ce courrier, et j'en précipite l'expédition aux dépens de beaucoup d'observations que j'exposerai dans un autre moment.

Connaissant le caractère de M. de Vergennes, je ne saurais m'empècher de craindre qu'il n'y ait de grandes fourberies cachées sous les apparences de facilité qu'il montre sur l'échange de la Bavière. Cependant il s'est avancé de manière que je dois soumettre aux lumières supérieures de V. A. si ce ne serait pas le moment de brusquer à tout prix la consommation de cette grande affaire, et cela avec une célérité qui empêchât le jeu des ressorts secrets préparés peut-être pour faire naître des obstacles. Ce qui me persuade le plus que ce coup d'Etat serait un des plus importants qui puisse exister, c'est qu'en quelque hypothèse que ce soit, il paraît bien dilFicile que le système d'alliance avec la France puisse désormais subsister encore longtemps sans qu'il en résulte, par le fait de celte dernière, de grands inconvénients pour l'auguste Maison d'Autriche. Ce ne sera que par un des prochains courriers aue je pourrai déduire les motifs sur lesquels je fonde mes conjectures à cet égard.

Dans le temps que j'écrivais cette lettre partant des errements que m'avait donnés la Reino, M. de Rayneval est venu m'apporter la délibération du conseil que je trouve bien moins affirmative sur l'échange qu'Elle ne m'avait annoncé; je presserai la Reine de ne pas se laisser compromettre sur ce (ju'EUe a avancé à S. M. l'Empereur^".

C Marte-Antoinette à Joseph II, 2 décembre 1 78-^. — tfAiissilôtvos ieltres reçues, mon cher frère, j'ai montré an Roi une de vos deux lettres et le projet d'échange. Soit qu'il ne voulût pas s'engager dans le premier moment, soit par ressouvenir très confus de ce qu'on lui avait dit sur l'échange avant la paix de Teschen, il n'a pas d'abord paru goûter ce projet; mais je dois vous observer qu'avant qu'il eût vu M. de Vergennes, la réflexion l'en avait déjà rapproché. M. de Mercy vous mandera la conférence di^ mardi (3o novembre), avec

1\I. de Vergennes. D'après ce qu'il m'en a dit, j'ai fait venir mercredi ce ministre avant le conseil. J'ai trouvé son ton et ses propos fort changés et beaucoup meilleurs qu'ils n'avaient été depuis longtemps. Sur le récit que le Roi m'a fait de ce qui s'est passé au conseil, je vois que M. de Vergenne n'y a pas changé de langage. On y est convenu que le projet d'échange ne trouvera pas d'obstacle de la part de la France; mais qu'il fallait vous assurer quelles diflicullés feraient les princes de l'Empire et le loi de Prusse. Voilà l'essen-

Le défaut de temps, joint à une incommodité douloureuse, laquelle en huit jours m'a presque anéanti, m'oblige à finir. Je profiterai de ia permission que V. A. veut Lien me donner, de dicter ce que j'ai l'honneur de lui mander en particulier, mais je n'userai de cette permission que pour quelques P. S. de moindre conséquence. Le secrétaire et le chancelliste d'ambassade sont trop occupés pour que je puisse les enq)loyer à d'autres objets (jue celui des dépêches, et je ne pourrais me résoudre à confier à mon secrétaire particulier le contenu de mes lettres à V. A. Je reconnais, dans cette occasion de même que dans toutes celles de ma vie, son extrême bonté pour moi, et je tâcherai de la mériter toujours par les sentiments du profond attachement et du respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être

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