‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 55 sur 65 · MERGY A JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERGY A JOSEPH II

Paris, 8 mars ijSô. — Le garde-noble chargé des très gracieux ordres de V. M. I., datés du 21 février, étant arrivé ici le 28 du même mois, je me suis mis, dès le lendemain, en devoir de prendre les mesures nécessaires à remplir successivement et en tous points les hautes intentions de V. M. I. autant que les circonstances pourraient l'admettre. Elles se sont présentées si décidément contraires aux moyens de renouer sur le projet de l'échange de la Bavière, que j'ai vu sans peine l'inutilité, même le danger qu'il y aurait à remettre dans le mouvement présent cette grande affaire sur le tapis. La seule mention que V. M. en a faite dans sa lettre au Roi avait déjà effarouché le comte de Vergennes. J'aperçus que les craintes de la Reine, fondées sur la remarque de la fâcheuse disposition actuelle des esprits, ne permettraient pas de compter sur une coopération assez énergique de sa part, d'où il serait vraisemblablement résulté qu'en traitant en même temps deux objets, quoique analogues à une même fin, ils se seraient croisés l'un l'autre, par la raison que le comte de Vergennes n'aurait pas manqué d'employer l'affaire de l'échange comme motif des délais, des longueurs pernicieuses dans l'accommodement avec la Hollande, et que, sous de spécieux prétextes prolongeant ainsi ses manœuvres, elles auraient pu aboutir à la ruine des deux objets à la fois.

A celte réflexion qui m'a arrêté, il s'en joint une seconde, laquelle semble venir à l'appui cIq la première.

Au moyen des sacrifices notables auxquels V. M. paraîtrait portée, il ne serait peut-être pas impossible de reprendre en d'autres temps et sous de meilleurs auspices ce projet d'échange, et comme, de manière ou d'autre, il doit résulter de l'accommodement avec la Hollande, plus ou moins, mais toujours quelques avantages réels à ajouter aux provinces belges-autrichiennes, il s'ensuit que l'objet du troc doit acquérir plus de valeur et qu'il paraît essentiel de ne point embarrasser les moyens de lui en procurer une aussi étendue que possible. Quant à ces moyens qui dépendent de l'issue des négociations présentes avec les Etats généraux, je ne pourrais rien exposer dans ce présent et très humble rapport au delà des détails préliminaires et peu concluants encore que contient ma dépêche d'office d'aujourd'hui. Je suis bien préparé à tous les détours artificieux que l'on emploiera ici pour favoriser la Hollande et pour la mettre à même de se tirer d'embarras aux meilleures conditions possibles; en attendant, il m'a paru utile de mettre à cet égard quelque entrave aux intentions vraisemblables du comte de Vergennes et c'est ce qui m'a déterminé à lui tenir le langage consigné dans ma dépêche d'office'^'. Je sens bien que

(•' Le i" mars M. de Mercy alla à Versailles communiquer à M. de Verjjennes les instruclions en date du 20 février qu'il venait de recevoir. En entendant l'ambassadeur annoncer que l'Empereur renonçait à être mis en possession de IMaëstricht moyennant une indemnité, M. de Ver- {»pnnes manifesta une vive satisfaction et demanda quelle était la somme fixée pour le rachat. Le chiflVe de douze millions de florins impériaux parut exciter chez le minisire une certaine émotion. 11 fit remarquer qu'en fait c'était une somme considérable : environ trente millions de livres de France. Il craignait qu'il fût impossible de décider les Etals généraux à payer un aussi fort prix. Mais M. de Mercy tint bon. Revenant sur la lettre de l'Empereur au Roi du ao novembre, il fit remarquer que son souverain, tout en renonçant à la réouverture de l'Escaut, avait réclamé des Hollan-

dais : 1° satisfaction à ses réclamations contenues dans le tableau sommaire, 3° le remboursement des frais de la guerre. Or l'Empereur ne parlait plus de ce remboursement qu'il avait englobé dans la somme à payer par les Hollandais pour le rachat de Maëstricht. Dès lors, le chiffre de douze millions était plus que justifié; il était évident qu'il était aussi modéré que possible.

Lorsque M. de Mercy dit ensuite du ton le plus sérieux que la paix ou la guerre dépendait de l'acceptation ou du rejet des dernières propositions de l'Empereur, M. de Vergennes prit tout de suite note de celte déclaration. A propos de l'exercice du droit de souveraineté sur l'Escaut et de la démolition des forts, le ministre, après avoir fait quelques objections, finit par avouer à M. de Mercy qu'il avait lieu de croire que les Hollandais n'étaient pas très éloignés d'y consentir.

/iOO

MERGY À JOSEPH II

ce langage a pu passer les bornes qui m'étaient prescrites, mais je n'ai pu résister à l'impulsion tle mon zèle, ni à l'amertume dont je suis

Dansle premier moment de sa joie de voir les choses si bien s'arianger, M. de Vergennes pria instamment ÎM. de Mercy de fixer le jour où l'aimistice pourrait être signé.

Mais celui-ci s'y refusa net. Craignant que le cabinet de Versailles, dans cette occasion comme dans les précédentes, n'abusât des concessions de l'Empereur pour tenter de faire diminuer encore ses justes prétentions, afin de les réduire à rien, M. de Mercy prit sur lui de profiter du vif désir manifesté par M. de Vergennes pour tâcher d'en obtenir une réponse qui liât le cabinet de Versailles. Il dit au ministre que , bien que la signature aussi prochaine que possible d'un armistice lui tînt fort à cœur, il lui paraissait absolument nécessaire de connaître auparavant quel effet auraient les concessions magnanimes de l'Empereur. Les ambassadeurs hollandais à Paris, qui sans doute connaissaient parfaitement quelles étaient les véritables intentions de leurs maitres , devraient donner à M. de Mercy une certitude morale que les Etats généraux accepteraient volontiers les dernières propositions qui venaient d'être faites par l'Empereur. Comme M. de Mercy l'avait prévu, M. de Vergennes répondit qu'il n'était pas possible au Roi d'obliger à une semblable démarche les ambassadeurs hollandais, qui pouvaient euxmêmes se trouver dans une ignorance telle qu'ils fussent incapables de donner de semblables assurances. Quoique ce raisonnement lui parût fondé, M. de Mercy n'en répliqua pas moins que dans cette affaire Ja France avait tant fait pour la République que, pour une fois, la cour de Versailles pouvait bien demander à ses représentants un peu plus qu'il n'était d'usage habituellement.

Sans plus s'arrêter sur cette demande, puisque M. de Vergennes croyait impossible d'y donner satisfaction, M. de Mercy lui

proposa un second moyen, qui pouvait avoir le même effet. L'ambassadeur demanda qu'il plût au Roi Très Chrétien de déclarera l'Empereur, son allié, qui, par égard pour lui, s'était désisté de ses réclamations les plus importantes, qu'il trouvait ses dernières propositions parfaitement justes ou bien au contraire de dire que parmi ces propositions il y en avait certaines qui paiaissaient de nature à ne pas pouvoir être acceptées parles Hollandais, à provoquer l'ouverture des hostilités et à le mettre dans le cas de prendre parti pour la République contre la cour de Vienne. M. de Meicy ajouta que, sans doute, M. de Vergennes trouverait l'afTaire assez importante pour la soumettre au Conseil d'Etat; il le pria de vouloir bien le faire le lendemain mercredi, jour ordinaire des réunions de ce conseil, et il insista pour avoir une réponse positive et décisive. Ce qui rendait celle réponse absolument nécessaire, était la déclaration faite à l'Empereur qu'en certains cas le Roi ne pourrait se dispenser de rassembler des troupes sur les frontières du royaume.

M. de Mercy dit en outre, que la cour de Vienne , qui aurait voulu pouvoir ensevelir dans un oubli éternel cette déclaration, avait été très étonnée et très sensiblement impressionnée par la publicité scandaleuse qui lui avait été donnée dans la Gazette de Leyde. M. de Vergennes manifesta un grand embarras. Il assura M. de Mercy que le Roi avait été vivement ému de cette publicité; que jamais on ne se serait laissé aller à communiquer confidentiellement cette lettre aux Hollandais et qu'il ne pouvait pas comprendre comment elle était parvenue à leur connaissance. M. de Mercy n'était pas dupe des assertions du ministre; car la Reine lui avait récemment confié que son mari lui avait appris que le roi de Prusse avait communique cette lettre à son envoyé à Pétersbourg où le ministre

abreuvé ici depuis si longtemps en éprouvant les effets de la duplicité que l'on se permet en tout ce qui a trait aux principes de l'alliance, à

hollandais avait Iroiivé moyeu de s'en procurer copie.

Cependant M. de Alercy laissa tomber cette affaire, et, revenant sur la note du 2 0 novembre à M. de Noailles, il dit qu'il y était question de ccrlains cas qui pourraient déterminer la mise en marcbe des troupes françaises, et il déclara que rKmpereur tenait beaucoup à savoir quels étaient ces cas, a6n de pouvoir juger si les mesures à prendre pour les éviter étaient compatibles avec sa dignité. Dans une do ses lettres autographes à l'Empereur, le Roi avait manifesté le désir que ce monarque, son allié, reçût une satisfaction conforme à sa dignité. Dès lors, il serait aisé au Roi de donner son avis sur les meilleurs moyens à employer pour obtenir cette satisfaction, et, dans le cas où les Hollandais refuseraient d'y prêter les mains, de faire cesser toute incertitude sur les mesures que lui, le Roi, trouverait bon d'adopter. Le refus du Roi Très Chrétien de donner nue réponse claire et positive sur ces points équivaudrait à dire que le Roi désirait bien que les Hollandais fissent une réparation convenable à son allié, que lui-même s'y emploierait et donnerait des preuves du véritable intérêt qu'il y portait, mais que, dans le cas où ces républicains s'y refuseraient avec entêtement, il prendrait leur parti contre ce même allié. M. de Mercy était bien éloigné de prêter une telle façon de penser au Roi; mais dans ie cas où le Conseil d'État, pour des raisons pohtiques ignorées de la cour de Vienne, prendrait une résolution semblable, il priait M. de Vergennes de la lui communiquer par écrit. L'affaire ne pouvait plus souffrir de délai; il était enfin temps d'y voir clair. Dès que l'une de ces deux conditions serait remplie, il serait tout prêt à signer un armistice; dans le cas contraire, ii n'y donnerait jamais les mains.

Après être convenu avec M. de Vergennes de venir prendre sa réponse le vendredi

h mars, M. de Mercy se rendit chez la Reine et Lui raconta toute sa conférence avec le ministre. Elle approuva fort le ton un peu ferme sur lequel M. de Mercy avait parlé à M. de Vergennes et Elle lui promit de représenter avec force au Roi combien il était nécessaire de donner la déclaration demandée. En outre. Elle lui dit qu'après avoir ainsi préparé le Roi Elle feraitappeler le comte de Vergennes et lui parlerait éncrgiquement en présence de son mari. M. de Mercy ne manqua pas de présenter à la Reine toutes les observations qui pourraient donner plus de force et d'énergie à ses raisonnements, et il La laissa bien résolue à en faire bon usage.

Le l\ , M. de Vergennes accueillit M. de Mercy en lui disant que le Roi avait reçu avec un vrai plaisir et reconnaissance les nouveaux témoignages de confiance et d'amitié de l'Empereur, et ii lui remit la note suivante :

wLe Roi a reçu avec une parfaite sensibilité la nouvelle marque de conlîance que l'Empereur vient de lui donner en communiquant les conditions auxquelles S. ^I. I. est disposée à s'arranger avec les Provinces- Unies, et S. M. y a trouvé avec une véritable satisfaction des bases capables de rétablir la négociation.

wLe Roi y interviendra avec plaisir et s'emploiera à en assurer le succès avec le zèle qui l'anime pour le maintien de la tranquillité générale comme pour tout ce quipeut intéresser particulièrement S. M. L

«Le Roi ne saurait pressentir le point de vue sous lequel Leurs Hautes Puissances envisageront ces diverses stipulations; mais S. M. croit devoir assurer dès à présent l'Empereur qu'il n'omettra rien pour les déterminer à convenir d'une indemnité pour Maéstricht qui semble le point le plus important. Le Roi connait trop la magnanimité et la grandeur d'âme de l'Empereur pour n'être pas persuadé

XATIOSâLr.

MERCY A JOSEPH II

la bonne foi et en tout ce qui est dû à la dignité d'un grand et auguste monarque.

d'avance que ce monarque se prêtera à toutes les modifications raisonnables tant sur cet article que sur les autres, dont les Etats généraux pourront établir la justice.

«Comme il n'est pas possible que les ambassadeurs de la République répondent des intentions de leurs supérieurs avant de les avoir consultés, il ne le paraît pas également d'établir dès à présent avec eux l'armistice auquel l'Empereur veut bien donner les mains; cet objet ne pourra être déterminé que conséqucuiment à la réponse que le Roi recevra de Leurs Hautes Puissances."

Après avoir lu cette note, M. de Mercy fut loin de manifester la satisfaction que M. de Vergemies lui avait dit espérer. Loin de considérer les deux dernières propositions de l'Etnpei'eur comme des bases capables de rétablir la négociation, il déclara qu'elles représentaient la limite extrême des concessions possibles et qu'elles n'étaient pas susceptibles de discussion. Prenant ensuite ce passage « que le Roi ne saurait pressentir le point de vue sous lequel Leurs Hautes Puissances envisageraient ces dernières stipulationsv, M. de Mercy dit qu'après les nombreux sacrifices faits par l'Empereur par égard pour le Roi et après le désir manifesté par ce monarque à diverses reprises d'être utile à son allié, la cour de Vienne aurait pu se flatter que le Roi Très Chrétien se déciderait à déclarer que les dernières propositions de l'Empereur étaient parfaitement justes et à le signifier aux Hollandais en leur conseillant de les accepter, .sans quoi ils n'auraient plus à compter sur la protection de la France. C'était le point sur lequel il avait le plus insisté dans leur dernière conférence. Au lieu de lui donner la réponse qu'il espérait, jNI. de Vergennes se bornait à exprimer le désir que l'Empereur fit encore des concessions sur le prix de Maéstrichtet sur d'autres articles. Dans cet clat des choses, il voyait avec peine qu'il

serait impossible de conclure l'arrangement projeté.

Ces observations de M. de Mercy provoquèrent une longue discussion entre lui et M. de Vergennes. Le ministre chercha à expliquer sa note et, d'explication en explication, il s'écarla tellement du texte de cette réponse verbale qu'il se trouva à peu près d'accord avec M. de Mercy. Il lui dit qu'il ne s'agissait pas d'entamer des négociations en règle sur le principe des dernières propositions de l'Empereur, mais seulement sur quelques adoucissements possibles, par exemple sur le prix du rachat de Maësiricbt; il était si élevé qu'il était très douteux que les Hollandais pussent le payer. Malgré tout, il trouvait le principe du rachat très juste, et ce qu'il en disait c'était seulement par crainte de l'impossibilité où la République pourrait se trouver de donner une aussi forte somme. Quant à la déclaration sur laquelle M. de Mercy insistait tant, M. de Vergennes fit observer que si le Roi se trouvait dans le cas d'en l'aire une en ce sens, ce serait aux Hollandais et non à l'Empereur; mais qu'il pouvait lui confier que l'ambassadeur du Roi à la Haye recevrait l'ordre d'y tenir un langage tel que l'Empereur pouvait le désirer. Quant au passage de la note du 20 novembre, où il était dit que le Roi ne poui'rait se dispenser de rassembler des troupes sur ses frontières, M. de Vergennes assura qu'on ne pouvait pas y voir la pensée d'une déclaration de guerre ou de démarches hostiles à la cour de Vienne, mais seulement l'idée de couvrir la frontière. D'ailleurs, en raison des dernières propositions de l'Empereur, la situation était complètement changée et il ne pouvait plus être question de semblables mesures.

Connue M. de Mercy connaissait trop par expérience combien peu il fallait se fier aux paroles de M. de Vergennes et combien il était habile à les expliquer et à les rétrac-

/iO;5

Après tout, on ne peut plus considérer la France que comme une puissance au moins soupçonneuse, jalouse, mal intentionnée envers

ter. il résolut, sous prétexte de soulager sa mémoire, de mettre par écrit sur le bureau même de M. de Vergenncs le résultat de leur conversalion et il soumit sa note au ministre, qui la reconnut exacte.

Voici cette note, avec les observations de M. de Mercy pour M. de Kaunitz à la suite de chacun des deux paragraphes qui la composent :

tf M. le comte de Vergennes m'a fait l'honneur de me dire :

«1° Que, relativement aux prétentions et demandes de S. M. l'Empereur, l'état des choses était maintenant tout à fait changé.

ff Cette manière de s'exprimer du ministre se rapporte à ce que lui disait l'ambassadeur sur la déclaration faite ici de mettre des troupes en mouvement et sur les motifs de cette démarche, motifs qui tenaient à l'incertitude où on voulait paraître se trouver relativement aux vues de S. M. l'Empereur;

tf 2° Que le Roi donnerait à son ambassadeur l'ordre de tenir à la Haye un langage tel que l'Empereur peut le désirer,

«Celte phrase de M. de Vergennes a été prononcée en réponse à la demande instante que faisait l'ambassadeur que l'on déclarât aux Hollandais que le Roi trouve les dernières demandes de l'Empereur justes et que si les Etals généraux s'y refusent, on les abandonnera. w

L'entretien se termina par une observation de M. de Vergennes sur les pleins pouvoirs de M. de Mercy et sur la phrase où il était parlé des excuses à faire par les Hollandais à propos de la canonnade de l'Escaut : debitam faciant excusationem. Il craignait que , par suite de la publicité que devraient avoir les pleins pouvoirs qui seraient annexés au traité, cette phrase ne blessât au vif les Hollandais et ne fit tout échouer. M. de Mercy fit seulement observer que l'outrage ayant été public la satis-

faction devait l'être aussi. Mais, le 7 mars, dans une lettre qu'il écrivit à M. de Mercy pour l'informer que le courrier pour ia Haye était parti la veille, M. de Vergennes insista encore fortement sur ce point.

Le i , en quittant le ministre, M. de Mercy, comme d'habitude, se rendit chez la Reine pour Lui rendre compte de sa conférence. Elle lui dit qu'Elle avait suivi son conseil et qu'Elle avait parlé au comte de Vergennes seule et sans que le Roi fût présent. Il lui avait tenu le même langage qu'au comte de Mercy, mais en donnant un peu plus de détails. A propos des douze millions, il s'était fort récrié contre l'avidité insatiable de la cour de Vienne, et il avait dit que le Conseil d'Etat à l'unanimité avait été d'avis que la moitié de cette somme serait peut-être le maximum de ce que l'on pourrait obtenir des Hollandais. Mais la Reine avait insisté sur la nécessité de faire oublier à l'Empereur la façon dont le cabinet de Versailles s'était conduit envers lui et M. de Vergennes, tout en cherchant à s'excuser, avait promis de s'employer à rétablir la bonne intelligence entre les deux cours.

Avant de faire venir M. de Vergennes, la Reine avait eu un long entretien avec son mari. Le Roi s'était montré tout joyeux des dernières propositions de l'Empereur; w elles Lui permettraient, avait-il dit, de prouver à son allié toute la part qu'il prenait à ses intérêts 71. Mais sur les douze miUions, le Roi était encore plus inquiet que le ministre.

A l'exception de cet article et de quelques modifications sur certains autres, le Roi était bien résolu, si la réponse des Hollandais n'était pas satisfaisante, à prendre lui-même la parole dans le conseil, à réunir toutes les voix et â faire décider d'abandonner ces républicains à leur sort.

Quant aux rassemblements de troupes sur les frontières, il ne pouvait plus en être

V. M., qui cache ses sentiments sous le masque de l'amitié et qui, par là, n'en devient que plus dangereuse. Peut-être V. M. jugera-t-Elle qu'avant d'arracher ce masque, d Lui conviendra de dissimuler encore pour tâcher de tirer quelque parti des derniers soupirs de l'alliance, soit relativement à la reprise possible de l'affaire de l'échange de la Bavière, soit relativement à d'autres objets; mais cela n'exclut pas la nécessité de faire expliquer nettement cette cour-ci sur la circonstance des démêlés avec la Hollande, et c'est d'après cette opinion que je me suis réglé d'autant plus que les ordres directs de V. M. semblent m'y autoriser.

La Reine est profondément affectée de ce que ses soins et son vrai zèle n'ont pas plus d'efficacité, et, plus d'une fois, je Lui en ai vu verser des larmes; mais l'instabilité des idées du Roi occasionne tout le mal et donne de si grands moyens à la mauvaise volonté de ses ministres qu'il devient infiniment difficile de leur en imposer complètement. La Reine s'expliquera'^' Elle-même sur l'usage qu'Elle a fait de la

question, mainlenant que la paix était assurée. Par son ordre, on avait fortement réprimandé le comte de Mailiebois qui s'était permis de lever des recrues dans le royaume pour la légion que les Hollandais l'avaient chargé de former. La Reine apprit encore à M. de iMercy que les deux ambassadeurs hollandais, et surtout M. de Brantsen, s'étaient fort récriés sur la limitation de la mission des deux députés à envoyer à Vienne uniquement pour présenter des excuses à l'Empereur; mais on lui avait répondu sur un ton encore plus haut, si bien qu'enfin ils allaient s'exécuter; ces deux députés avaient été désignés par les Etats généraux dans le plus grand secret; au refus de M. de Berckenrode, on avait désigné un des plénipotentiaires aux conférences de Bruxelles; l'autre était l'ancien ministre hollandais à Vienne, M. de AVassenaar. Quant au traité d'alliance entre la France et la République , malgré les instances pressantes des Hollandais, il n'était pas encore signé et il ne le serait pas avant la lin (les différends entre la République et l'Empereur.

M. de Mercy supplia instamment la Rcim^

de bien faire voir au Roi et à M. de Vergennes combien il serait peu convenable de contester la somme de douze millions :

1° parce qu'elle représentait à la fois le rachat de Maéstricht et le remboursement des frais de guerre: 2" parce qu'il serait indécent de proposer à l'Empereiu- une somme insignifiante. (Dépèche d'office du comte de Mercy du 8 mars 1785.)

''' Mai-ie-An(oinette à Joseph II, ce 1 5 mars

«J'ai fait voir votre lettre au

Roi, mon cher frère, et j'y ai joint quelques réflexions. Il me parait aussi décidé que son caractère le comporte à faire finir les Hollandais. En raisonnant avec le Roi , je lui ai dit que , de bonne foi , je ne voyais rien de raisonnable à répondre à votre lettre et que , pour ne pas être en contradiction avec lui ou son ministre, j'en ferais un extrait auquel je le prierais de me donner des noies. Je vous envoie cet extrait et les réponses de M. de Vergennes. Vous jugerez de l'homme par cet échantillon et de la peine que j'ai auprès du Roi dans les affaires auxquelles il a sa confiance. Quoique j'espère que l'affaire va finir, je vous prie néanmoins de me renvoyer ces deux papiers et de m'en gar-

Zi05

dernière letfre de V. M.; après en avoir extrait des notes, Elle a exigé que le Roi ordonnât au comte de Vcrgennes d'y répondre par écrit. L'absurdité de cette réponse m'a donné lieu à suggérer des moyens d'attaquer avec avantage leur auteur dans l'opinion du Roi. Par un retour de réflexion sur ce monarque , la Reine hésitait de montrer la réponse en question à V. M. ; mais j'ai tâché de combattre cette répugnance et je crois l'avoir dissipée.

Maintenant, je vais réunir toute mon attention, tous mes efi'orts sur l'afïaire hollandaise, et je disputerai le terrain avec la fermeté, même avec la roideur que V. M. daignera me permettre. Rien pénétré de la clémence avec laquelle Elle fait mention de ma santé, le dérangement où elle se trouve ne me laissera certainement rien omettre de ce qu'exigent mes devoirs.

Paris, le 8 mars ij85. — L'état de souffrance où je me trouve depuis près de trois mois me rend les écritures si pénibles, qu'au moins, pour les pièces annexées à ma lettre,je profite de la permission que V. A. a bien voulu me donner de me servir dans ma correspondance particulière d'une main étrangère et qui est aujourd'hui celle du secrétaire d'ambassade.

J'ai l'honneur de joindre ici un P. S. adressé à l'Empereur par la voie du dernier courrier, et dont, faute de temps, je n'avais point fait

der le plus grand secret. Il est possible qu'ils me soient utiles s'il y a quelque nouvelle contradiction.

«M. de Mercy a employé une forme plus pressante que dans toutes ses autres conférences avec M. de Vergennes pour avoir une réponse catégorique. On ne la lui donne pas ; mais ses instances ne sont pas fout à fait perdues et je crois qu'elles ont déterminé le Roi et son conseil à parler net aux Hollandais. Il faut pourtant attendre l'effet de ces bonnes dispositions pour y compter entièrement.

«On a si grande prévention ici contre l'échange que je doute qu'on s'y prête jamais de bonne grâce; mais, dans ce moment, ce projet remis sur le bureau ne servirait qu'à éloigner la satisfaction que vous exigez des Hollandais et à augmenter la dépense de vos troupes hors de chez vous.

«Ma santé est toujours très bonne; mais je sens et souffre tous les malaises ordinaires à la fin d'une grossesse. Adieu, mon cher frère ; je vous embrasse de tout mon

cœur. 75 [Marie-Antoinette , Joseph //

Ihr Briefwechsel , p. 8a.)

mention à V. A. D'après ce qu'elle sait que l'Empereur vient d'écrire en dernier lieu, elle verra l'usage que S. M. a jugé à propos de faire des insinuations que la Reine m'avait chargé de Lui exposer.

La lettre pleine de bontés que l'Empereur a daigné m'écrire par ce courrier, ne présente pas d'ailleurs de grands moyens à exercer efficacement mon zèle, et V. A. l'observera par ma très humble réponse à S. M., dont voici également une copie. Ces deux pièces, jointes à ce que contient ma dépêche d'office d'aujourd'hui, me dispensent ici de plusieurs détails qui ne seraient que des répétitions et que je dois épargner à V. A.

Accoutumé depuis trente-cinq ans^" à servir sous ses ordres, je n'ai pas eu de peine à fixer mes idées sur ce que V. A. pourrait penser et vouloir relativement au fond ainsi qu'à la forme de tout ce qui se passe et ce qu'elle a la bonté de me dire à cet égard confirme mes o[)inions en augmentant mes regrets. Il ne reste, dans la conjoncture présente, d'autre attente vraisemblable, d'autre but, que celui de se tirer d'un précipice. Sans doute, Monseigneur, on y parviendra, et ce sera, de même cjue dans tant d'occasions, par le secours de vos lu-

f) On ne sait pas comment M. de Mercy entra au service de l'impératrice Marie- Thérèse. H est probable qu'il arriva à Paris à la fin d'octobre 1760 avec l'ambassadeur impérial, alors comte, plus tard prince de Kaunitz, qu'il suivait en qualité de chevalier d'ambassade {Botschafts Cavalier). Le 1 2 février i 762 , le comte de Kaunitz adressait au baron de Koch, secrétaire de l'împératrice, une noie sur les comtes de Mercy, Wallenstein et Zinzendorf, qui étaient comme des attachés volontaires à son ambassade; voici ce qu'il disait de son futur successeur à Paris :

ffJe suis très satisfait de la conduite des comie de Mercy et de Wallenstein, qui sont

fort sages l'un et i'aulre Le comte

de Mercy joint à de fort bonnes mœurs de la prudence et de la douceur dans le caractère; malgré cela, je n'ai presque pas osé me flatter dans les commencements qu'il pût être jamais employé, parce qu'il était timide, taciturne et gauche dans ses façons jusqu'à la maussaderie; mais depuis qu'il

est ici, j'ai tant fait et tant dit dans tous les tons, que je commence depuis quelque temps à m'apercevoir avec beaucoup de satisfaction de l'effet de mes conseils. Il commence à avoir un maintien très convenable; il ne voit que fort bonne compagnie et se fait aimer de tous ceux qui le connaissent.

fie l'avais menacé tout en douceur que je ne l'emploierais point, que je ne le vis corrigé de ses défauts. Depuis que je vois du changement, je l'occupe dans ma secrélaircrie. Il n'est pas fort dans la langue allemande; mais, comme il a grande envie d'apprendre, il apprendra. Ce ne sera pas un génie brillant, mais la bonté de son caractère, son zèle et son application lui tiendront lieu de ce qui peut lui manquer de ce côté-là et le mettront certainement en état de pouvoir être employé utilement.»

En 175^, M. de Mercy fut nommé ministre à Turin. L'instruction pour le chambellan impérial , comte Florimond de Mercy, est datée du 3o avril 176^.

inières supérieures; mais si cet effort devait être le terme de votre glorieuse carrière , l'époque d'un important service deviendrait bien fatale à l'Etat par votre retraite. Cependant la lettre de V. A. m'autorise à prévoir que cela peut arriver, et cette perspective me frappe si vivement que je me vois forcé de mettre dès aujourd'hui sous ses yeux ce que je ne comptais avoir l'honneur de lui exposer que d'ici à quelques mois.

Il y a près de deux années que le dérangement continuel de ma santé m'avertit que je ne suis plus propre aux affaires. Des incommodités hémorrhoïdales, qui ne me donnent presque plus de relâche, me rendent souvent insupportables les moindres trajets en voiture, ainsi que généralement tout ce qui tient aux devoirs purement matériels de ma place, ce qui devient un inconvénient majeur dans un local où l'activité est aussi nécessaire qu'elle l'est ici.

C'est particulièrement dans le cours de la mauvaise saison que j'éprouve le plus les effets d'une si fâcheuse situation , puisque pendant toute la durée des hivers je ne suis pas sûr d'une seule journée, ni de pouvoir faire face à ce que des circonstances pressantes pourraient exiger de mon zèle. Menacé d'une incommodité bien plus grave encore, il serait nécessaire pour la prévenir que j'allasse pendant plusieurs années prendre des eaux minérales situées en Lorraine et dont l'effet est souverain contre les maladies néphrétiques; cependant les devoirs de mon état présent ne sauraient se concilier avec un pareil régime.

Depuis que la France a si étrangement varié dans ses maximes politiques, l'ambassade impériale se réduira bientôt ici à un office d'étiquette, de forme et de courses à Versailles, sans que celui qui le remplira puisse se flatter, au moins de longtemps, de pouvoir s'y rendre réellement utile.

Dans ma position isolée, sans autre famille que quelques parents très éloignés, approchant de soixante ans^^', mon existence physique et

(') Jusqu'ici ia date de la naissance du comte de Mercy n'a pas été fixée avec exactitude. Dans ia note qu'il a consacrée à ce diplomate, M. de Bacourt, bien qu'il ait eu connaissance des papiers conservés par la famille de M. de Mercy, a commis une grosse erreur. Il dit que Florimond Claude comte de Mercy-Argenteau naquit à Liège

en 1722 [Correspondance entre le comie de Mirabeau et le comte de la Mark, publiée par M. de Bacourt. Paris, i85i, in-8", 1. 1, p. 287). Cette date ne peut pas s'accorder aveccequeditici M. de Mercy lui-même, car s'il était né en i799ilauraiteusoixante-trois ans en 1785. Néanmoins elle a été adoptée par Th. Juste dans son petit volume sur le

morale n'admet plus d'autre désir raisonnable que celui de me procurer un intervalle de tranquillité entre la vie et la mort, et de pouvoir jouir de ce repos, soit dans le j)ays de Liège, ma patrie, lieu de ma naissance et le berceau de ma famille, soit dans quelques terres éparses que je possède en France et en Lorraine et qui deviendront pour moi une retraite d'autant plus agréable que j'y porterai les goûts de mon Age, dont le plus essentiel est celui que j'ai toujours eu pour les occupations rurales. Dans cette vie solitaire et ignorée, il me restera beaucoup d'objets de méditation et de souvenir qui répandront du calme et de la douceur sur le reste de mes jours. Le premier, le plus précieux de ces souvenirs, sera celui de l'extrême bonté, si peu méritée, mais toujours constante, que vous m'avez fait éprouver. Monseigneur; je ne cesserai de me rappeler ce que, pendant une longue suite d'années, j'ai été à même d'admirer de près dans l'exemple que vous avez donné de tant de bienfaisance, de génie et de vertus les plus sublimes. Je contemplerai ce tableau avec tout le cbarme que m'y fera trouver la vive reconnaissance, le fidèle attachement et tous les sentiments profonds que mon cœur vous a voués et qu'il vous conservera jusqu'au dernier moment de mon existence.

Après cet exposé, et pour le temps oij la crise politique actuelle sera entièrement terminée, j'invoque la bonté et la justice de V. A., en la suppliant de vouloir bien choisir le moment qu'elle jugera convenable pour mettre sous les yeux de l'Empereur les motifs qui me forcent à solliciter ma démission. Cette dernière seule et unique grâce que je demande à S. M. mettra le comble à l'extrême clémence qu'EUe

comle de Mercy-Argenteau (Bruxelles, 1 863) et plusieurs autres auteurs. Certains , plus pruJeuls (Wurzbacli, Biugi: Lex.,i. XVII, p. 391 ; Werlheiuier, Hist. Zeilschrifl, t. LV, p. 3C7) disent que le lieu et la date de naissance sont inconnus.

Voici un extrait d'une lettre du commis expéditionnaire d'ambassade Hoppe au baron de Thugut, en date du 20 décembre 179^, qui lèvera tous les doutes :

«Votre Excellence y (l'extrait mortuaire de Mercy) remarquera une erreur sur l'âge de M. l'Ambassadeur qui, étant né le ao avril 1737, n'avait que soixante-sept

ans et quelques mois le jour de son décès.» Or, le commis Hoppe (voir p. ai 8) avait été élevé dans la maison de M. de Mercy et par ses soins, et il est invraisemblable que, dans un document officiel, il ait pu commettre une erreur sur la date de la naissance de son bienfaiteur. D'ailleurs cette date s'accorde bien avec ce que dit M. de Mercy lui-même dans celte lettre au prince de Kaunitz.

Il est donc certain que le comte Florimond de Mercy-Argenteau est né le 20 avril 1737 dans le pays de Liège et très probablement dans celle ville même.

a daigne me marquer en tout temps, en toute occasion et que j'aurais tâché de mérJter en partie par de plus longs et de meilleurs services, si mon état physique ne s'y était invinciblement opposé.

Relativement à l'ordre que V. A. me donne de voir si l'appréhension de la marche des troupes qui sont encore en arrière pourrait faire quelque elTet, j'ai tenu sur cet article et sur d'autres semblables un langage assez décidé à M. de Vergennes; mais il est trop revenu de la peur que lui a causée pendant bien longtemps notre auguste monarque, et comme j'ai eu l'honneur de l'observer à V. A. dans ma dernière lettre, on se persuade ici qu'il suffit de parler bien haut pour arrêter l'Empereur dans les projets qu'il annonce. A cette opinion se joint celle que V. A. n'a jamais approuvé le fond ni la marche des affaires présentes. Je sais par la Reine que M. de Noailles l'a mandé; on n'était déjà que trop porté à le croire, et je crains infiniment que la réunion de ces idées n'influe d'une manière ruineuse dans la négociation qui va s'entamer. J'y apporterai certainement toute l'attention dont je suis capable et toute la fermeté qu'il me sera permis d'y employer.

La dernière lettre de V. A. est supprimée; j'avais pensé, de même que dans d'autres occasions, à lui renvoyer tout ce qui portait des marques particulières de la confiance dont Elle m'honore; mais, quelle que soit la sûreté des courriers, il est bien plus sûr encore de brûler sur place, et, en cela comme en tout, V. A. est bien certaine de mon exactitude et de ma fidélité.

Vienne, 3 avril iy85. — L'heureuse délivrance de la Reine, dont je viens de recevoir la nouvelle par un courrier du Roi '*', m'engage à

''' Louis XVI à Joseph II. Versailles, le pour moi, mon cher beau-frère, pour être

3 y de mars lySS, à 8 heures du soir. — sûr que vous partagerez ma satisfaction

c C'est avec le plus grand plaisir, mon cher J'espère que vous ne douterez jamais de

beau-frère, que je vous apprends que la tous mes sentiments et de la tendresse

Reine vient d'accoucher très heureusement avec laquelle je vous embrasse. " (Man'e

d'un garçon, que j'ai nommé le duc de Antoinette, Joseph II, . . . Ihr Briefwechsel,

Normandie. le connais assez votre amitié p. 85.)

lilO JOSEPH II A MERCY.

vous envoyer celui-ci pour n'être jamais en arrière à l'égard des attentions et faire rougir davantage ceux qui ne connaissent vis-à-vis de moi que des phrases et aucun fait amical. Je vous joins à cette occasion une lettre pour le Roi et une autre pour la Reine '^l Je n'ai connu dans ce moment que mon tendre attachement pour elle et me suis livré uniquement au plaisir que cet événement doit lui faire. Le nouveau duc de Normandie est venu fort à propos et la bonne santé dont la Reine jouit, à ce que M. de Noailles m'assure, me remplit surtout de satisfaction. Vous me ferez plaisir de n'épargner aucune expression pour la convaincre de l'intérêt que j'y prends.

Je ne vous ai pas renvoyé de courrier en réponse à votre dernière dépêche, parce que j'ai même voulu faire connaître là-bas que c'était mon dernier mot. Vous avez parfaitement bien saisi le sens et l'objet pour lequel l'armistice devait avoir lieu et vous vous y êtes refusé très à propos, tout comme j'approuve entièrement la manière dont vous vous êtes expliqué vis-à-vis de M. de Vergennes avec la sagacité et le zèle qui vous sont propres. Les réflexions que vous faites ne sont malheureusement que trop vraies, mais le moment n'est pas encore venu pour pouvoir ressentir ouvertement les mauvais procédés et les mauvaises intentions que la France a développés sous le titre spécieux d'allié.

Je prévois bien que l^s Hollandais et la France voudront encore me marchander. Quant à l'argent, il y a une très bonne chose à dire, c'est que, si l'on trouve la somme trop forte et qu'elle surpasse la valeur de Maëstricht et de son territoire, ils n'ont qu'à me céder cette ville et ses dépendances et garder leur argent. L'essentiel est de tirer bien au clair, s'il est possible, si la France, dans le cas que les Hollandais ne se prêtent aux conditions prescrites , me laissera agir hostilement sans y prendre part? Voilà un aveu qu'il faudrait tâcher d'obtenir.

Je ne parle point à la Reine d'affaires, dans la crainte que, comme elle se trouve en couches, ma lettre pourrait être vue; mais je vous renvoie ici cachetées les deux pièces secrètes qu'elle m'a communiquées et qu'elle désirait ravoir. Je vous prie de les lui faire tenir en mains propres, en lui faisant connaître la raison qui m'a engagé à ne point lui en faire mention dans celte occasion. Mais, en même

'') Ces lettres manquent.

temps, vous voudrez bien lui témoigner combien je suis sensible et reconnaissant pour tout ce qu'elle veut bien faire pour ma cause, et continuez en même temps à l'engager à y veiller et à diriger, autant que cela se peut, la faible volonté du Roi.

Quant au contenu des réponses de M. de Vergennes, qui se trouvent ci-jointes, la Reine les a parfaitement jugées, et si elle ne parvient à un cbangement avantageux dans le ministère, tout sera dit et pour mes intérêts et pour le crédit de la Reine, puisque cet homme-là agit non seulement par une fausse conviction, mais aussi par passion, et parce qu'il parait être persuadé qu'on lui en veut et que ses offenses sont trop manifestes pour être oubliées.

Adieu, mon cher Comte; soyez, je vous prie, bien persuadé de mon estime , et je désire bien sincèrement d'apprendre de meilleures nouvelles de votre santé

Je vous joins ici la copie delà dernière lettre que le Roi m'a écrite ^^^ Dans ce moment, je reçois, par le prince de Kaunitz, votre lettre et vous suis obligé des détails que vous m'y faites.

'•' Louis XVI à Joseph II. Versailles, le 10 mars lySS. — «^lon cher beau-frère, j'ai reçu ia lettre que vous m'avez écrite le 9 1 du mois dernier, et le comte de ^lercy m'a fait communiquer les conditions auxquelles V. M. veut bien traiter avec les Provinces- Unies. Je les ai examinées avec l'intérêt que j'apporterai toujours à ce qui la regarde; c'est ce sentiment qui a dirigé la réponse préliminaire que j'ai fait remettre à son ambassadeur.

«J'ai fait écrire en Hollande pour presser la République de délibérer sur les conditions proposées par V. M. et nommément sur le rachat de Maëstricht. C'est de la résolution que prendront les États généraux , que semble devoir dépendre la conduite ultérieure de V. M. aussi bien que la mienne. Celle que j'ai tenue jusqu'à présent a été invariablement dirigée au maintien de la paix; mon but est toujours le même et je n'en serai pas moins zélé pour procurer à V. M. toute la satisfaction qu'elle peut désirer. Ma juste confiance dans sa justice et dans sa magnanimité m'assure

d'ailleurs qu'elle en adoucira plutôt qu'elle n'en aggravera les conditions.

«Quant au projet de l'échange de la Bavière je me contenterai d'observer à V. M. que ma qualité de garant des traités de Westpbalie et de Teschen exigeait de ma part une grande circonspection; que je ne pouvais articuler une opinion avant de connaître celle de sparlies intéressées et qu'avant que je pusse la sonder on avait déjà mis le duc des Deux-Ponts dans le cas de s'expliquer. V. M. connaît au reste la sensation que ce projet a causée dans l'Empire.

r;Je ne doute pas, mon cher beau-frère, que ces courtes observations ne vous convainquent que j'ai suivi par rapport à l'échange la seule marche compatible avec ma position et qu'elle n'a rien eu de contraire à l'intérêt sincère que je prends à tout ce qui peut toucher V. M. et à la tendre et inviolable amitié que je vous ai vouée pour la vie et avec laquelle je vous embrasse.» {Marie- Antoinette, Joseph II... Ihr Briefwechsel, p. 83.)

M2 MERGY À JOSEPH II

Page 1