‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiée (volume 2)Chapitre 56 sur 65 · MERCY À JOSEPH II · texte numérisé non relu

MERCY À JOSEPH II

Paris, ig avril ij85. — Les très gracieux ordres de V. M. I., en date du 3 , me sont parvenus le 1 1 ; dès le lendemain, j'ai présenté à la Reine la lettre qui Lui était adressée, les pièces secrètes qui se trouvaient sous une enveloppe particulière, et j'ai dit tout ce qui m'était enjoint sur la vive satisfaction que V. M. a éprouvée à l'occasion des couches heureuses de son auguste sœur.

Il est certain que la naissance d'un second prince donne un grand surcroît à l'influence et à la solidité du crédit de la Reine. Je n'omets rien pour tâcher d'en faire rejaillir les effets sur les circonstances présentes ainsi que généralement sur tout ce qui a trait au service de V, M., et quand on considère le vrai intérêt que la Reine y met, et que l'on compare le résultat de ses démarches, de ses désirs avec tout ce que sa position brillante devrait opérer, cet examen paraît impliquer dans l'ensemble des choses une contradiction, laquelle disparaît en partie lorsque l'on observe de près la tournure d'esprit et de caractère du Roi, son impéritie en affaires, la peur et le dégoût qu'elles lui causent et l'abandon de tous soins qui en résulte envers ses ministres. J'ai toujours représenté à la Reine qu'en matières d'Etat Elle ne parviendra jamais à diriger complètement le pouvoir de son époux; il faudrait subjuguer ce pouvoir, même l'écarter pour ainsi dire tout à fait, et cela ne serait pas à beaucoup près impossible, en mettant à ce projet la méthode et la suite nécessaires. Sans ce préalable, les ministres pourront bien, dans certains moments, craindre de perdre leurs places; mais tant qu'ils y seront, ils n'auront jamais à craindre d'être troublés dans l'exercice arbitraire de leurs départements; ils connaissent trop leur maître pour douter de l'infaillibilité des moyens qu'ils ont de ramener toujours sa volonté à la leur propre. Je devais très humblement entrer dans ces détails, parce qu'ils conduisent à l'éclaircissement de la question essentielle, savoir :

Si le cas existe, la France laissera-t-elle agir hostilement contre la Hollande sans y prendre part ?

On pourrait affirmer avec assurance que le Roi, par sa façon de penser personnelle et par déférence pour celle de la Reine, serait très éloigné de s'engager dans une guerre et qu'il y répugnerait même

y 19 AVRIL 1785. M3

forlement; mais il est presque aussi certain que l'opinion du comte de Vergennes déciderait du parti qui serait pris, et comme l'esprit, le caractère faux et les intentions suspectes de ce ministre n'admettent pas l'espoir de le faire expliquer nettement, et que, quand même il s'y prêterait, il y aurait peu à compter sur la véracité de ses assertions, il en résulte une grande incertitude sur la conduite que tiendrait cette cour-ci en cas de troubles. Cependant, à en juger par l'état actuel du militaire français, par celui des finances et par la complication des embarras qui les gênent, il n'est pas probable que la France se hasardât à des opérations réellement actives, et si elle mettait sur pied un corps d'armée, ce ne serait sans doute, surtout dans une première campagne, que pour le tenir sur les frontières dans une posture d'observation.

Quand il s'agit d'objets compliqués, j'ai pour méthode de remettre à la Reine des notes ^^^ rédigées dans la tournure convenable à sa manière de saisir les choses, et ces notes servent de texte à ses entretiens avec le Roi et son ministre. Je joins ici très humblement les remarques que je présentai à la Reine au mois de février, et, lorsqu'Elle en fit usage, le Roi Lui déclara positivement qu'en cas de réticence de la part des Hollandais, 11 les abandonnerait et ne ferait pas la moindre démonstration en leur faveur. Cependant jamais il n'y eut mo/en de faire articuler au comte de Vergennes un langage semblable et si même il l'avait tenu il n'y aurait pas eu trop à s'y fier.

Il est apparent que à l'exception de la quotité du prix de Maéstricht on a conseillé aux Hollandais de se prêter aux dernières demandes de y. M. 0 resterait à savoir le degré d'énergie que l'on aura mis à ce conseil , et je crains bien qu'il ne soit pas tel que l'on puisse se promettre d'obtenir par les seuls moyens de négociation l'intégrité de la somme exigée. L'avis que la Reine a daigné me donner jeudi dernier annoncerait même de la difficulté d'atteindre aux huit millions de florins.

La dépêche d'office que j'adresse aujourd'hui au prince-chancelier de cour et d'Etat, ainsi que celle que j'écris au comte de Belgiojoso t'^\

(^' On n'a aucune des notes rédigées par prince de Kaunitz, le coinie de Mercy ren-

M. de Mercy pour ia Reine. dait compte de ses deux premières confé-

(^) Dans ses dépèches du 1 3 et du rences avec les ambassadeurs hollandais à

19 avril au comte de Belgiojoso et au Paris. Dans la première de ces conférences

MERGY A JOSEPH II

seront mises sous les yeux de V. M., et elles ne me laissent rien à ajouter sur la matière. Je redoublerai d'activité et de zèle pour arriver au but qui m'est prescrit, et je suis avec la plus profonde soumission

P. S. Mon très humble rapport était écrit lorsque la Reine a bien voulu m'apprendre ce que tout en dernier lieu le Roi a ordonné au comte de Vergennes de faire connaître à la Haye. Comme la Reine le mande Elle-même ''^ à V. M. , à moins que le ministre ne se serve de quel-

les plénipotentiaires hollandais avaient déclaré que la République ne pourrait pas donner plus de trois millions pour racheter Maëstricht; en outre ils avaient vivement insisté pour qu'on leur laissât le comté de Vroenhove et le pays d'Outre-Meuse; sur les autres articles ils n'avaient guère discuté que pour la forme.

M. de Mercy avait supplié la Reine d'intervenir tant près du Roi que du comte de Vergennes pour leur faire sentir le plus fortement possible l'indécence de la somme dérisoire offerte par les Hollandais et d'insister pour qu'on tînt à ces répubHcains un langage ferme et énergique , capable de les mettre à la raison. Peu de temps après la Reine fit savoir à M. de Mercy que le jeudi lA avril Elle avait parlé de ces affaires au Roi avec la plus grande énergie et que ce monarque avait manifesté son étonnement et son mécontentement de l'avarice des États généraux. Le Roi Lui avait promis d'en parler à M. de Vergennes et de lui donner l'ordre de représenter fortement aux ambassadeurs hollandais l'inconvenance de leur proposition et la nécessité pour eux de se soumettre aux volontés de l'Empereur. En même temps le Roi avait assuré que son ministre ne lui avait rien dit de cette affaire; mais l\ avait été aussi d'avis que si les Hollandais se décidaient à payer quinze ou seize millions de livres, cela devrait être suffisant pour contenter l'Empereur sur Maëstricht.

M. de Mercy ne manqua pas de combattre cette opinion par tous les arguments

qu'il avait déjà maintes fois exposés à la Reine. Il ajouta qu'il n'y avait plus maintenant rien à craindre quant à la ruine de la République ou aux agrandissements que l'Empereur voudrait se procurer à ses dépens, puisque les différends relatifs aux frontières étaient, pour ainsi dire, arrangés, et que ce serait un vrai scandale pour toute l'Europe si le cabinet de Versailles continuait à soutenir les Hollandais lorsqu'il ne s'agissait plus que d'une affaire d'argent.

La Reine fit si bon usage de ces considérations près du Roi qu'il lui promit de donner l'ordre au comte de Vergennes de déclarer sérieusement aux Hollandais que dans leur intérêt on leur conseillait de ne pas trop marchander au sujet de Maëstricht; car pour une simple affaire d'argent le Roi Très Chrétien ne pouvait oublier les liens du sang et l'alliance qui l'unissaient étroitement à l'Empereur. Et peu de temps après le Roi vint assurer la Reine qu'une déclaration en ce sens avait été expédiée à la Haye. Mais M. de Mercy n'avait qu'une très médiocre confiance dans la façon dont M. de Vergennes exécuterait les ordres du Roi. (Dépêche d'office du comte de Mercy au prince de Kaunitz du 19 avril 1785.)

C' Marie-Aiiloinelte à Joseph 11, ce 18 avril i']85. — «J'étais bien sûre, mon cher frère, que vous partageriez ma joie. On en a eu beaucoup ici pour la naissance de mon fils qui se porte très bien et a tous les symptômes d'une bonne constitution. Si dans ce moment M. de Vergennes

ques faux-fuyants , il devra résulter de cette démarche plus de facilités sur le prix de Maéstricht, mais je connais trop le comte de Vergennes pour ne pas rester dans une juste défiance jusqu'à ce que les faits en répondent.

Paris, le ig avril ijSS. — La lettre dont V. A. m'honore, en date du 3 de ce mois^^\ m'a été remise le ii, et, dès le lendemain, j'ai eu occasion d'en faire lecture à la Reine, ainsi que du billet écrit à M. de Noailles au sujet des couches de cette princesse. Elle a paru réeliement touchée de ces témoignages d'attachement; Elle m'a parlé de l'attente d'une réponse à la lettre qu'Elle a écrite à V. A. , en ajoutant qu'EUe recevrait avec un vrai plaisir. Monseigneur, cette nouvelle preuve directe de vos sentiments pour Elle.

Mes deux dépêches allemande et française ne me laissent plus rien à dire sur la matière, et mon très humble rapport à l'Empereur est une copie exacte de ce que je viens d'exposer à V. A^^l Je suis pénétré de la mention qu'Elle veut bien faire de ma santé, mais je ne pourrais à cet égard que répéter ce que j'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux par une lettre du 8 de mars dont le dernier courrier était chargé. Quelques intervalles à mes souffrances en laissent subsister les causes, et s'il existe un moyen de les diminuer, ce ne sera qu'en obtenant en temps et lieu, mais le plus tôt possible, l'effet de mes vives instances, que j'ose renouveler ici, en invoquant plus que jamais, Monseigneur, votre justice et vos bontés.

ne s'est pas réservé des faux-fuyants, la que les médecins me permettent eu égard

lettre que le Roi m'a dit écrite par son à la saison et au bon état dans lequel je

ministre doit décider les Hollandais à ne nie trouve. v [Marie-Antoinette , Joseph IL. .

pas marchander sur le prix de Maéstricht. Ihr. Briefwechsel , p. 86.) li y est parlé de l'alliance et de la parenté '^' Cette lettre manque,

dans des ternies dont vous seriez content t"-' M. de Mercy parle des paragraphes

et on leur fait entendre qu'on n'y man- précédents que nous avons supprimés

quera pas pour une affaire d'argent. parce qu'ils répètent absolument dans les

crJe me porte bien et je me ménage au mêmes termes ce qui est dit dans la lettre

point de ne pas user de toutes les facilités à l'Empereur ci-dessus.

/il6 JOSEPH II À MERCY.

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