MERGY A JOSEPH II
Paris, k 1 8 juillet l'jSi. — Lorsque le garde-noble que j'expédie aujourd'hui me remit le 7 de ce mois les très gracieux ordres de
C' Le lieutenant général Terzi, qui ac- rurgien de Joseph II, qu'il suivait dans
compagnail l'Empereur dans ce voyage, na- ses voyages. C'est d'après ses conseils que
quit en 1780 et mourut à Vienne en 1800. l'Empereur créa à Vienne l'école militaire
('-' Jean-Alexandre Brambilla, néàPavie de médecine et de chirurgie connue sous
en 1 728 , mort à Padoue en 1 800 , était chi- le nom de Josephinum.
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V. M. en date du 5, je ne tardai pas à aller présenter à la Reine la lettre qui Lui était adressée '^^ et qui Lui causa un mouvement de joie bien sensible. Je rendis compte à cette auguste princesse de tous les objets dont il a plu à V. M. de m'informer. La Reine en écouta les détails avec grande attention , et Elle applaudit beaucoup à la manière précise et ferme avec laquelle V. M. a expliqué ses sentiments à deux de ses ministres.
Comme il ne m'était pas positivement enjoint de communiquer aux ministres français la réponse de l'Angleterre aux cours médiatrices et que V. M. daignait à cet égard me laisser la liberté de faire ce qui me paraîtrait le plus convenable à son auguste service, je n'ai pas cru pouvoir dire un mot aux comtes de Maurepas et de Vergennes de ladite réponse de la cour de Londres, et cela par les raisons suivantes :
1° Parce que la manière de négocier des ministres français n'est point dans ce moment-ci assez claire pour que l'on ne soit pas en garde contre quelque abus de confiance de leur part;
a" n est en effet étrange que non seulement on reste ici en retard d'une réponse qui aurait pu et dû être faite depuis quelque temps, mais que même on induise le ministère de Madrid à un pareil retard ;
3° La troisième raison qui m'a retenu consiste en ce que V. M. se trouve vis-à-vis de cette cour-ci dans une si grande avance de bons procédés et de franchise qu'il paraît juste que l'on se mette ici dans la même mesure, ce qui n'existe pas jusqu'à présent. Je n'ai caché aucune de ces raisons à la Reine; Elle les a approuvées et m'a assuré qu'EUe daignerait s'y conformer.
Je n'ai point usé de la même réserve en ce qui regarde les circonstances qui ont précédé le voyage de V. M. en Hollande. Après un petit préambule propre à ne pas laisser deviner les idées que le prince de Brunswick a mises en avant, j'ai communiqué au comte de Vergennes la substance de la lettre de V. M. au baron de Reischach et je ne lui ai pas laissé ignorer les traits les plus frappants de celle adressée au comte de Belgiojoso. J'ai vu que celte notion satisfaisait infiniment le comte de Vergennes; je lui ai observé que de pareils témoignages des sentiments de V. M. pour l'alliance devraient servir de
^'' Celle lellre manque.
règle ici dans la manière de repousser toutes les vilenies prussiennes.
Le secrétaire d'Etat me répéta à cette occasion ses protestations ordinaires que je crois sincères pour le fond, quoiqu'elles ne soient pas toujours bien conséquentes dans la forme.
A la suite de ma conférence, je ne manquai pas de revenir sur l'article de la plainte portée par la compagnie de Trieste contre un jugement rendu ici sur une capture maritime. Je dois au comte de Vergennes le témoignage qu'il est toujours en opposition contre les décisions souvent absurdes de l'amirauté de France ^^\ et qu'il se prête volontiers à tâcher de les redresser. Il me promit de s'en occuper pour le cas présent, et je lui remis à cet effet la lettre dont copie se trouve très humblement ici jointe.
Gonséquemment à un ordre antérieur de V. M., j'ai sondé le ci-devant directeur des finances Necker sur le genre de vie et d'état auquel il se fixera, et j'ai reconnu clairement qu'il n'y a nul moyen de l'engager à quitter la France. Il m'en a dit plusieurs raisons, et j'en ai découvert d'autres qu'il ne m'a pas confiées; cependant il serait peut-être très possible de tirer quelque parti des talents de cet habile financier dans des circonstances partielles et relatives à l'auguste service, mais je mettrai verbalement tous ces détails aux pieds de V. M., et Elle daignera juger de ce qu'ils peuvent avoir d'analogue à ses hautes intentions que je n'ai pas laissé pénétrer audit Necker '-'.
J'ai retenu à Versailles, pour la fin de ce mois, chez le baigneur Touchet, le même appartement que V. M. y a occupé, avec ce qui sera nécessaire pour sa suite. Le général Terzi et tous ceux qui resteront
"' Le tribunal de ramirauté de France était établi à Paris et avait pour chef l'amiral de France, qui était alors iM. le duc de Penthièvre. Il était composé d'un lieutenant général, d'un lieutenant particulier et de six conseillers. Ce tribunal connaissait de toutes les affaires relatives au commerce maritime et notamment des prises, dont un dixième de la valeur revenait à l'auiiral. On trouvait aussi dans un certain nombre de ports des tribunaux analogues, dont les membres étaient ('gaiement nommés par l'amiral de France.
<^' Dans ses Considérations sur la Révolu-
tion Française {L I, p. i lo et suiv.), M^'de Staël dit que «Joseph II, Catherine II, ta reine] de Naples écrivirent à M. Necker pour lui offrir la direction de leurs finances; il avait le cœur trop français poiu' accepter un tel dédommagement, quehjue honorable qu'il pût être». Cette affirmation n'est pas complètement exacte, au moins en ce qui concerne Joseph II; car, comme on vient de le voir, il n'écrivit pas directement à Necker. Celte légère erreur s'explique facilement si l'on considère que M"'" de Staël écrivit son grand ouvrage longtemps après ces événements.
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à Paris seront logés à portée de chez moi dans un hôtel garni; le domestique Pinel remplira le service qui lui sera ordonné.
V. M. me commande de lui exposer mon très humble avis sur le plan qu'Ellc daigne me communiquer de son voyage ici. Ce plan me paraît parfait dans tous ses points et ne me donne lieu qu'à quelques petites observations détaillées dans la note ci-jointe ^^^ et qui restent soumises aux hautes volontés de V. M.
Les ministres français sont prévenus de sa prochaine arrivée à Versailles; je leur ai signifié que l'unique objet de V. M. était de voir le Roi et la Reine, et qu'Elle ne se proposait nullement de parler d'affaires.
La Reine, qui attend V. M. avec grande impatience, est intentionnée de s'approprier à Elle seule le plus de moments qu'Elle pourra d'un si court séjour. Elle désire faire entendre à V. M. , sur le théâtre de Trianon, l'opéra à'iphigénie en Taurtde du chevalier Gluck; le local n'admettra que fort peu de monde et n'entraînera aucune dépense. Ce sera un grand bonheur pour moi de me trouver bientôt aux pieds
('5 Très humbles remarques sur ce qui paraît convenir à la plus grande commodité de S. M. pour le moment de son passage à Paris et pour celui de son arrivée à Versailles :
1° 11 serait bon que le public ignorât le jour où S. M. passera par Paris, et, à moins de quelques précautions, ce même public pourrait en être informé par des lettres particulières de Bruxelles.
a° Au premier soupçon de la présence de S. M., le peuple ne manquera pas de s'attrouper et l'affluence deviendra fort considérable. Il y aurait deux moyens de l'éviter: Le premier serait que S. M. permît à Mercy de se trouver à l'entrée du faubourg Saint- Martin dans un carrosse gris, suivi d'un seul domestique; S. M. monterait dans ce carrosse et arriverait par des rues détournées au boulevard de Richelieu <"'. Si ce premier moyen n'est point agréé, le second
serait que Mercy fît tenir à la barrière Saint-Martin un homme qui indiquera aux postillons deux rues de traverse par lesquelles S. M. passera et où il ne pourra se trouver que fort peu de peuple.
3° Si S. M. arrivait à Paris dans la matinée. Elle aurait quelques moments à s'y reposer et à s'y habiller commodément, ce qui ne serait pas si facile à Versailles. S. M. déterminerait à quelques minutes près l'instant où Elle voudra être à la cour. Le moment où il y a le moins de mouvement dans le château de Versailles est ordinairement entre i et 5 heures de l'aprèsmidi.
W La Reine, qui serait prévenue, se trouverait dans ses cabinets; tout le monde en serait écarté, et S. M. aurait avec son auguste sœur une première entrevue aussi longue et aussi tranquille qu'Elle le voudrait.
'"' Aujourd'hui ]o. boulevard des Italiens. Le comte de Mercy habitait, depuis quelques années seulement, un hôtel situé sur ce boulevartl près la rue de Rirhelien. Lors du premiei' voyajje de Joseph II à Paris, en 1777, l'ambassadeur demeurait au Petit Luxembourg.
de V. M., et ce bonheur serait au comble s'il me mettait à même de donner quelques marques utiles de ma fidélité et de mon zèle ardent pour son auguste personne.
Paris, le a o juillet ij8i. — Monseigneur, ma dépêche d'office expose à V. A. les causes possibles du retard des réponses de la France et de l'Espagne au\ propositions des deux cours médiatrices; mais ce retard assez étrange aurait pu sans doute être différemment modifié. Il est certain que la conjoncture actuelle présente la possibilité de quelques événements favorables à la France dans les deux Indes; mais la manière dont, pendant les campagnes précédentes, on a laissé échapper des moments aussi propices, laisse beaucoup de doutes sur le parti que l'on tirera de celui-ci.
M. de Breteuil est décidé à attendre l'arrivée de S. M. l'Empereur et à ne partir pour Vienne que deux ou trois jours avant ce monarque. Il semble que l'ambassadeur susdit, pendant son séjour ici, s'est beaucoup plus occupé de ses arrangements personnels que de son ambassade; il a fait des courses en province cherchant à y acquérir des terres et il vient d'en acheter une assez considérable en Normandie. Une vieille Hollandaise, fort extravagante, et qui s'était prise de passion pour lui lors de son ambassade à la Haye, l'a institué en mourant son légataire universel. On prétend qu'elle était fort riche et ce singulier hasard pourrait augmenter considérablement la fortune du baron.
Paris, Si juillet ij8i. — Monseigneur, la première entrevue de l'Empereur avec le Roi, la Reine et toute la famille royale, s'est passée de la manière la plus satisfaisante ^^l Le langage, que notre auguste
'') Joseph II arriva à Versailles le 29 juillet 1781.
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monarque a tenu en Hollande, produit ici un grand effet et inspire do la confiance. MM. de Maurepas et de Vergennes craignaient d'abord que l'Empereur ne leur parlât tl'affaires; maintenant ils semblent craindre que S. M. ne veuille pas leur en parler, et ils seront les premiers à provoquer sur la matière. J'ai tâché de réunir toutes les petites notions locales propres à faciliter au monarque le coup d'œil qu'il va donner ici sur les différents objets; hors ce qui a trait à la Reine, je doute qu'il soit fort édifié des remarques qu'il se trouve à portée de faire. Le public d'ici est enthousiasmé des détails que l'on a eus de Flandre sur la manière simple, remplie de bonté et de justice, avec laquelle S. M. s'est montrée à ses sujets. Je dois remettre à une autre occasion tous les détails plus amples en ce genre. L'Empereur a daigné me permettre de rester auprès de sa personne; je ne suis venu en ville ([uc [)our expédier le courrier, et je retournerai surle-champ à Versailles, où S. M. paraît décidée de rester à poste fixe, sans revenir à Paris jusqu'au moment de son départ, qui aura lieu à la fin de la semaine.