‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 23 sur 37 · JOSEPH II AU COMTE D'ARTOIS · texte numérisé non relu

JOSEPH II AU COMTE D'ARTOIS

mon âme. Il est permis à l'honneur et an sentiment outragé de s'aveugler sur les moyens que la raison réfléchie dicte; mais il n'est point permis à l'amitié interpellée de se taire; c'est en conséquence que je prie V. A. R. de considérer ipie, quelque fâcheux que soient les événements qui sont nés depuis quelques mois des Etats généraux au sujet de la constitution, et pour arranger principalement les finances de l'Etat, il n'y a néanmoins aucune plainte, aucune réclamation de la part du Roi, qui, s'il voulait, en aurait tant de moyens; bien au contraire tous les papiers publics prouvent qu'il est parfaitement d'accord avec la Nation sur tous les articles qui ont déjà été réglés et publiés. De quel droit donc un troisième pourrait-il faire la moindre démarche ou élever sa voix contre tout ce qui a été décidé et sanctionné par l'autorité la plus incontestable au monde, savoir : par le Roi réuni avec la Nation, représentée légalement par ses députés?

Je ne suis certainement ni démocrate, ni aristocrate; je n'en ai, je crois, ni la réputation, ni le jeu; mais je ne puis m'empécher de convenir que ces vérités sont sans réplique, et que V. A. R. avec tous les princes qui ont cru devoir se retirer de la France ne sont que des citoyens, à la vérité très distingués, mais qui ne font ni corps, ni ont aucun autre droit de ne pas se soumettre à tout ce que le Roi avec la Nation trouvera bon de statuer. Si vous aimez le bonheur de la France, le Roi, la Reine et tout ce qui en dépend, comme j'en suis bien sûr, et que votre lettre me le prouve à l'évidence, ne manquez pas le seul moyen de leur rendre à tous tranquillité et bonheur, en vous réunissant tous pour faire cesser cette espèce de parti d'opposition, qu'on appelle aristocrate, je ne sais pas pourquoi, mais qui, faible par lui-même et hors de mesure de pouvoir faire le bien qu'il entrevoit et désire, n'a encore de consistance que pour faire le mal; c'est de cet esprit de parti, on ne peut se le cacher, que sont nés tous les inconvénients, tous les désastres qui ont accablé le Royaume et ses individus. Le renvoi des ministres, l'assemblée des troupes auprès de Paris ont fait imaginer les projets atroces qu'on a eu la malice d'imputer à ce parti, et dont le peuple a été et est encore effrayé et outré; cela a fait précipiter à l'Assemblée nationale le choix de moyens dont elle reconnaît elle-même la difficulté; cela a mis en suspens l'autorité executive, en tolérant la plus horrible licence, tes démarches non préparées ont été la cause de la séduc-

tiou et défection scandaleuse des gardes et d'une partie de la trcupe; toutes les cruautés et injustices atroces commises contre des individus seulement soupçonnés en sont nées; les provinces ont été en partie dévastées, les revenus de l'Etat suspendus; enfin cela a fait éprouver au Roi, à la Reine et à toute la famille, à différentes reprises, des situations aussi désagréables que peu méritées et dont leur bon esprit seul les a tirés, car le bon esprit est, d'avoir celui qui convient aux circonstances.

Serait-ce dans une guerre civile de provinces contre provinces, ou de provinces contre la Capitale, de troupes contre troupes, de citoyens contre citoyens que vous imagineriez de réparer les maux de votre patrie et de soulager la situation du Roi? Quelle erreur! Vous les perdriez tous, si même le parti était sûr de réussir; car à quel prix obtiendrait-il le bien qu'il imagine; et que peut-il espérer actuellement dans sa faiblesse? Croyez-moi, Monsieur mon frère, et écoutez la voix de votre ami, de celui du Roi et de la Nation, quelque injuste qu'elle soit à mon égard; qu'aucune démarche ne vous coûte pour faire cesser ces maux, pour vous rapatrier avec tous les autres princes, et pour effacer de l'opinion publique toute idée de l'existence d'un parti contraire ou soi-disant aristocrati(|ue, en vous réunissant tous à concourir au bien de l'Etat, et en soumettant votre façon de l'envisager à celle du grand nombre qui fait autorité. Les formes sont si peu de chose lorsqu'il s'agit du bien gén(5ral, et le temps qui éclaircit tout, et qui seul affaiblit les passions et les préjugés, remettra peu à peu tout dans l'ordre qui lui convient, quelque éloignées que vous en paraissent les apparences.

Pardonnez la franchise et la sincérité de mon langage; mais je ne puis rendre de service plus réel et donner une plus grande })reuve de mon attachement au Roi et à ma sœur, à toute la France et à vous, mon cher frère, qu'en vous conjurant de bien peser ce que je vous marque et de vouloir agir en conséquence. Le contraire ne peut faire que beaucoup de mal à tout le monde et principalement à vous et à ceux qui vous sont attachés.

Je vous fais passer par le baron d'Escars celte réponse et, en vous embrassant de tout mon cœur, je vous prie de croire que je suis avec autant d'amitié que de considération parfaite

280 KALl.NITZ À MERCV.

Vienne, le 3 novembre ijSq. — Je sens dans toute son étendue, mon cher Comte, le désagrément de votre situation . et je ne puis qu'a|)|)laudir à tout ce que vous faites, ou ne faites pas dans les circonstances où vous vous trouvez. A votre exemple, je crois ne devoir me permettre aucun pronostic sur l'avenir, et tout ce que je vois de consolant dans l'état actuel des choses, c'est que. lorsqu'elles sont au pis, si elles viennent à changer de façon ou d'autre, ce ne pourra être qu'en mieux.

Ce qu'il y a de plus important dans ce moment-ci, c'est de faire comprendre au ministère français, qu'attendu l'énorme distance des lieux, entre les cours des puissances belligérantes et celle de Versailles ou de Paris, car on ne sait trop comment il faut l'appeler actuellement, et le temps (pii presse, une négociation directe est le seul moyen qui puisse accélérer la paix, et d'engager movennant cela le ministère français à donner incessamment à M. de Choiseu! les ordres les plus positifs de concourir à ce qu'elle s'établisse au plus tôt, pour prévenir par là tout ce que son amour-propre pourrait l'engager à y mettre d'obstacles. Je ne sais comment M. de Potemkin finira encore sa campagne, mais je vous réponds que la fin de la nôtre sera encore aussi brillante qu'elle l'a été pendant toute sa durée. J'ai lieu de me flatter que nous emporterons encore Orsova, que nous nous mettrons en possession de toute la Valachie ou au moins de la plus grande partie de cette importante province, et que nous entrerons en quartier d'hiver après avoir fait une campagne dont l'histoire ne fournit point d'exemple, grâces aux heureux elTets (pi'est enfin parvenue à produire ma rhétorique, et à l'habileté avec la(|uelle elle a été secondée par mon incomparable maréchal Loudon "l J'espère que

'■' Ernest Gédéon, baron de Loudon, lels succès, qu'il parvint au grade de (jô-

né le 2 février 1717 à Tooizen en Livo- nc-ral d'artillerie. En 177S ii fut noinuié

nie, fit ses premières armes dans les feld-maréclial el dans la guerre contre la

troupes russes et entra au service do Ma- Prusse il conduisit la seconde armée. Dans

rie-Tliérèse au commencemeut de la la campagne de 1788 contre les Turcs ii

guerre de la succession d'Autriche. Il élail s'empara de Dubitza et de Novi. En 1789

colonel, lorsque la guerre de Sept ans il reçut le commandement en chef sur

éclata. Il y remporta à maintes reprises de toute l'armée et il couronna une heureuse

je serai bientôt dans le cas de pouvoir vous apprendre des nouveaux progrès de cet homme inimitable, que la Providence veuille conserver encore longtemps pour le bonheur de la Maison d'Autriche et l'honneur de l'humanité.

Si vous en avez l'occasion, témoignez à la Reine, de ma part, combien je suis peiné de la bien fâcheuse situation dans laquelle Elle se trouve. Exhortez-La à se prêter aux circonstances et à n'attendre que du temps ce qui ne peut raisonnablement s'espérer que par son moyen.

P. S. Vienne, le 3 novembre lySg. — J'ai lu en entier le très absurde ouvrage de M. Pe\ssonnel'", et tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il n'y a pas une seule de ses assertions relatives à l'alliance, qui ne soit manifestement fausse et qu'en échange, ce qui est incontestable, c'est que la France serait perdue si nous étions les alliés de l'Angleterre; que ce n'est que par notre moyen qu'elle est redevenue et a pu redevenir une puissance maritime, et qu'il n'en est aucune dans toute l'Europe, par laquelle elle pourrait nous remplacer de tous points : de sorte que, bien loin que son système fédératif actuel soit mauvais, il n'en est point d'imaginable qui puisse lui en tenir lieu.

Paris, le i8 novembre ijSq. — D'après le système de conduite que les circonstances m'imposent et que V. M. I. a daigné approuver, je borne mon séjour à Paris à deux journées de la semaine; elles suffî-

caiiipaijne par la prise de Belgrade et de Senieiidria, (|ui se rcadirent les <) et 11 octobre. Loudon mourut le i6 juillet

'') Charles de Peyssonnei, né à Marseille en 1727, mort à Paris le la mai 1790, était un ancien consul général de France à Smyrne, qui venait de publier un ouvrage ayant pour litre : Situation politique de la France et ses rapports actuels avec toutes les puissances de l'Europe, ou-

rrage dimt l'objet est de démontrer, par les faits historiques et les principes de la saine politique tons les maux qu'a causés à la France l'alliance autrichienne et toutes les fautes que le ministère français a commises depuis l'époque des traités de Versailles de iy56, tySy et lySS jusqu'à nos jours.

Neufchàlel et Paris, 17B9, a vol. in-8°.

Cet ouvrage eut assez de succès pour qu'une nouvelle édition fût publiée l'année suivante.

282 MEP.CY A JOSFPII 11.

sent cTinplenienl aux devoirs du servicr-, à ceux ijue l'usage prescrit de remjiiir à la Cour et ce régime de retraite me procure en mêuie temps le précieux avantage de ne pouvoir être soupçonné de me mêler, ni d'être mêlé en rien de ce (jui a trait aux événements de ce pays-ci.

Je me trouvais en ville le jeudi i a , lorsque le garde-noble y est arrivé chargé des très gracieux ordres de V. M. datés du 3 de ce mois. Depuis l'établissement de la Cour dans la capitale je m'étais abstenu de demander des audiences à la Reine et de chercher à me procurer le moindre accès auprès d'Eile; il m'a paru que cinq semaines d'une si grande réserve était un sacrifice suflisanl aux méfiances et aux |)iopos absurdes. Croyant ne pas devoir les ménager au delà de cette mesure, j'ai demandé et obtenu de voir la Reine pendant quelques instants et je Lui ai présenté la lettre qui Lui était adressée. Celte occasion m'a mis à même dadmirer de plus près la tranquillité d'àme et le courage de cette princesse; son langage est aussi calme que le sont ses pensées; Elle semble oublier tout ce qui Lui est personnel, et ne s'affecter que de ce qui intéresse la chose publique, sans cependant vouloir y influer en rien; toujours occu[)ée de ses augustes enfants qui ne La quittent pas. Elle n'est distraite des soins qu'Elle leur donne, que dans les moments de représentation, où tout le monde éprouve alors de sa part des marques d'une atïabilité, d'une bonté dont il serait impossible de ne pas sentir le prix, l'enjoignant à cela des actes journaliers de bienfaisance envers les malheureux, la Reine parvieni visiblement à subjuguer les esprits ci-devant égarés et à se concilier, surtout de la part du jieuple, des ti-moignages d'affection et de respect.

La lettre de M. le comte d'Artois a été pour la Reine un objet de grande surprise et d'improbatiou; Elle a fort applaudi à la réponse (le V. M. à ce prince, qui ne [louvait recevoir une leçon plus salutaire, ni plus propre à lui ouvrir les yeux sur ses fatales erreurs. Si cette réponse pouvait être connue, elle couvrirait de honte les jugements absurdes que l'on s'est [)eriiiis ici sur la façon de penser de V. M. relativement à ce qui concerne la France. Si à cet égard le délire offensant de la Nation prenait consistance, ce serait pour elle un grand malheur de plus, par les suites inévitables (jui en résulteraient. Le ministère fiançais actuel sent très bien coite iinporiante vérité, et désirerait sincèrement (|u'elle ne fût jamais [lerdue de vue; mais dans

18 NOVKMBHE 1789.

ces leiups inallieureux, où chacun s'arroge le droit de former des systèmes et de les faire valoir, tout devient confusion et désordi-e. Ma d«ip(5clie d'office présente à cet égard de bien fiicheux détails; peut-être serait-il prématuré encore d'en prédire les effets; mais ils seront à coup sur très funestes, si cette nation s'obstine dans son projet de liberté chimérique et sans bornes, qui aboutirait à la priver de toutes ses ressources intérieures, ainsi que de toutes liaisons utiles au dehors.

Le comte de Montmorin s'est engagé à réitérer au comte de Choiseul-Gouffier les ordres les plus précis de remplir strictement et sans réserve les directions que lui donnera le prince de Kaunitz pour l'acheminement à une paix, laquelle, grâce au ciel, doit procurer à V. M. des avantages proportionnés aux succès glorieux que viennent d'obtenir ses armées. 11 est à croire et à désirer que l'issue de cette mémorable campagne influera sur les circonstances présentes relatives au Brabant'", et qu'elle en imposera aux démarches obscures du roi de Prusse, qui semble vouloir présenter aux rebelles un point d'appui et des moyens. Une infernale cabale qui existe dans ce pays-ci, et dont on ne peut encore découvrir ni les ressorts ni le vrai but, mais qui ne cesse de fomenter partout les embarras et les troubles, se mêle et excite visiblement ceux des Pays-Bas. J'ai donné à ce sujet plusieurs notions au Gouvernement général (-'. Il m'a paru inutile d'acheter ii

''' Les Pays-Bas autrichiens, qui depuis la révoile de 17S7 avaient toujours été ajjités, avaient fortement ressenti le contre-coup des événements marquants de la Révolution Irançaise. Le Gouvernement général avait d'abord réussi à maintenir l'ordre en sévissant avec la plus grande rigueur contre tous ceux dont il redouUiil l'hostilité. Pour échapper à la prison, les opposants avaient quitté le pays en grand nombre et s'étaient réfugiés on Hollande, où ils reçurent le meilleur accueil. Bientôt Vonck, chef du parti démocratique, se réconcilia avec Van der N'oot, qui voulait an contraire le maintien de l'antique constitution des Ktats de Brabant; mais ces deux partis si opposés étaient également hostiles aux réformes de Joseph 11 et à son gouvernement. Alors les

émigrés belges formèrent sur le territoire néerlandais une petite armée qui, sous la conduite du colonel Van dej- Mcisch, envahit les Pays-Bas autrichiens à la fin d'octobre 1789. Le 27 de ce mois les troupes impériales furent battues dans un combat livré au milieu des rues de Turnbout. C'est à ces événements que M. de Mercy fait allusion, car il ne pouvait pas encore cnnuiiitre l'insurrection qui avait éclaté le I () novembre à Gand, dont trois jours après les Impériaux durent évacuer la citadelle.

(-' Le 1" octobre 1789 M. de Mercy écrivait à M. de TraultmansdorlT:

«Je viens d'apprendre de très bonne source qu'on commence à apercevoir des mouvements parmi les troupes en garnison dans plusieurs villes de la république

prix d'argent des renscijjiiomenls qui m'ont vie oiïerls; mais dont les sources étaient trop suspectes pour mi.'riler confiance; d'ailleurs je ne pouvais sans un ordre exprès employer de pareils moyens. Le comte

de Hollande et qu'on y fait des préparalifn pour les mellre en niarciie. On ajoute à cela que la cour de firilin de son colé paraît prendre des mesures pour envoyer un corps considérable dans le pays de Liège, sous prélexle à la vérité d'y rétablir les cboses, troublées par la révolution arrivée dernièrement dans les pays en question, sur l'ancien pied; mais on soupçonne sous cette démarche d'autres vues cachées qui pourraient s'étendre plus loin et menacer les Pays-Bas

trMa lettre étant écrite, je rerois deux avis qu'il me parait essentiel d'avoir l'honneur de communiquer à V. Exe. Le premier consiste en ce que un nommé Garnier, avocat, demeurant ici au faubourg Saint-Jacques, part, à ce qu'on m'assure, jeudi prochain, avec quatre ou cinq autres particuhers pour les Pays-Bas. ('et homme, auquel, jusqu'à présent, on n'a connu aucuns moyens, emporte beaucoup d'argent, et, dans quelques jaseries indisfrèles, il a annoncé que son voyage avait pour motif un objet important dont d'ici à six semaines on entendrait parler.

ti Cette particularité, qui m'est revenue par hasard, m'a fait quelque impression parce que dans le même moment le personnage, au sujet duquel j'ai déjà eu l'honneur d'écrire à V. Exe, m'a fait témoigner nue grande impatience de savoir si ses ofl'res seraient acceptées ou non. Il a ajouté que sans doute la crainte de récompenser un service important était la seule cause qui pût empêcher le Gouvernement général de lui faire faire une réponse ; que l'on pourrait regretter beaucoup et long-

temps cette économie; qu'il ne laisserait point ignorer à S. M. lEmpereiir qu'il avait voulu lui sauver des millions que bientôt il perdrait, danger qu'il pouvait plus que jamais dans ce moment-ci prédire avec une sorte de certitude.»

Le I) octobre M. de Mercy écrivait encore à M. de Traultmansdorff :

ffLa personne au sujet de laquelle j'ai eu l'honneur d'éciire plusieurs fois à \ . Exe. est revenue tout récemment à mon hôtel à Paris. Elle a témoigné au secrétaire d'ambassade de nouveaux regrets de ne pas avoir de réponse relativement à ses avis. Celte personne a recueilli des notions secrètes sur ce qui se trame aux Pays-Bas. Des émissaires partis depuis six semaines pour Bruxelles, et dont le silence avait commencé à inquiéter les intéressés, ont enfin donné do leurs nouvelles. 11 doit être arrivé ici la semaine dernière trois exprès chargés de lettres chiffrées, (^n présume c[uelque tumulte partiel et très prochain. On doit en vouloir particulièrement à la pei sonne de M. le comte d'Alton "*, dont la contenance et la fermeté gênent beaucoup les méconlenls. On leur suppose le projet de s'en défaire à quelque prix que ce soit. La personne en question ne se refuserait plus d'aller elle-même à Bruxelles, si le Gouvernement général l'exigeait; elle prendrait alors une route détournée pour couvrir sa marche; elle préférerait cependant de s'expliquer à moi, toujours sous la condition d'une pension viagère, que je prévois qui pourrait être réduite à une moindre somme que ne l'est celle qui avait été deiriaiidée d'abord. i

* Le FcIdzt'UfjiiU'isLor Riclurd. comlf d'AIlon, né en Kr.ossc on 17.3:*, «'lail un ofTicicr tiTS distingué, qui avait succédé nu général Murniy dans le comniand'imont des troupes impériales aux Pays-Bas. 11 voulait réduire les rebelles par la force; mais il dut se retirer devant eux jusqu'à Luxembourg. Appelé à Vienne pour se justifier, il préféra se donner la mort à Trêves le ig février

de iMonlmoriri m'a averti fidèlement de tout ce qui lui revenait sur cette matière.

V. M. est déjà informée des commuriications qui m'ont été faites relativement à IM. le duc d'Orléans'"; jamais on n'a cru sérieusement ici qu'il pût devenir im personnage actif et intéressé à la révolte brabançonne; mais on voulait, en se débarrassant de lui, donner pâture à son imagination exaltée, et c'est dans cet esprit que les instructions ont élé rédigées. J"ai pris au reste toutes les mesures possibles pour que rien ne m'écbappe de ce qui pourrait avoir trait ici à un si important objet, et, si je suis assez heureux pour faire quelques découvertes, je me hâterai de les mander à Bruxelles.

Le nouveau plan d'organisation des forces militaires de la France est sous presse, et j'espère de pouvoir en joindre un exemplaire à ce présent et très humble rapport. D'après ce qui m'en est revenu, l'exécution du plan dont il s'agit, éprouvera de grands obstacles de la part des assemblées provinciales, qui auront peine à s'accorder sur le degré d'autorité qu'elles voudront envahir, et qui attirera au Gouvernement bien des embarras. D'ailleurs il s'agira de voir comment la

W Le 37 oclohro M. (h Mercy écrivait à M. de TrantlmansclorOf :

nje n'aurais pas retenu si longtemps le courrier porteur de la lettre dont V. Exe. m'a honoré en date du 16, si une émeute populaire, survenue à Paris, causée par ia disette de pain, ne m'avait empêché la semaine dernière de me rendre dans la capitale, d'y voir le minisire <les affaires étrangères et d'apprendre de lui ce qu'il pourrait savoir d'intéressant sur ce qui concerne les circonstances actuelles et relatives aux Pays-Bas. Les observations de M. le comte de Montmorin à cet égard se réduisaient à des conjectures vagues (jui ne portent sur aucunes notions précises. Ce ministre est très porté à croire que ni la cour de Londres, ni celle de Berlin ne se décideront pas à favoriser par des secours actifs et réels les entreprises du parti des révoltés en Brabant; la saison très avancée ne pourrait guère admettre des mouvements de troupes et, indépendamment de cet obstacle, ce serait, sous bien

des rapports , une démarche trop hasardeuse , pour une puissance étrangère quelconque.

Je prendre part ouvertement à une aventure qui ne manquerait pas de lui attirer par la suite des embarras, d'autant plus faciles à prévoir que la campagne glorieiise qui se termine en Hongrie doit naturellement effectuer une paix avec la Porte et mettre S. M. l'Empereur en mesure d'employer ses forces à repousser toute atteinte de quelque part qu'elle piit lui venir contre les Elals soumis à sa domination.

rrQuelque probable que soit ce calcul, il a été enjoint à M. le duc d'Orléans, chargé d'une commission particulière en Angleterre, d'observer soigneusement et de tâcher d'approfondir quelles pourraient être les vues de la cour britannique à l'égard de l'insurrection des provinces belgiques. Toutes les notions qui reviendront ici sur cette matière importante me seront communiquées et je me hâterai de les transmettre à V. Exc.jî

Dans une conversation sur le voyage

MEUCV A JOSEPH II.

discipline militaire pourra être établie et maintenue dans le nouvel ordre des choses actuelles; au moins est- il vraisemblable que, si le projet réussit, il faudra bien des années pour le consolider et en obtenir des effets utiles.

Je suis pénétré profondément de ce que V. M. daigne me témoigner avec tant de bonté sur ma position présente. Si elle m'offre encore quelques moyens de me rendre de la moindre utilité à l'auguste service et à celui de la Reine, ce double objet de mon zèle le plus pur, et auquel j'ai voué toute mon existence, compensera les désagréments inexplicables en tout genre, auxquels il faudra désormais se soumettre dans un pays dont le séjour est devenu et restera peut-être bien longtemps celui de l'injustice, de la déraison et de la misère. Puissé-je au moins obtenir de voir exaucé le plus ardent de mes vœux, celui d'apprendre que la santé de V. M. se rétablisse parfaitement, et ne laisse plus la moindre inquiétude à ses fidèles sujets, non plus qu'à la Reine, qui en est toujours vivement occupée.

imprévu du duc d'Orléans à Londres, M. de Montmorin avait communiqué à M. de Mercy les instrudiojis données à ce prince el il lui en avait même remis une copie. Le ministre avait fait reman|uer que ces instructions étaient rédigées en termes entièrement vagues et que cette phrase du second paragraphe : nqu'il est possible que le résultat tourne à l'avantage personnel de M. le duc d'Orléansjj n'était qu'un apport destiné à détourner ce prince de former des projets de grandeur aux dépens de la cour de France el à lui suggérer des desseins irréalisables. On savait de bonne source que le duc d'Orléans, en raison de sa légèreté de caractère et de son aversion poui' tout ce qui pouvait imposer quelque application, n'avait pas le moindre pen»chant à jouer un rôle aux Pays-Bas. M. de Montmorin fit même lire à M. de Mercy une lettre autographe par laquelle le duc d'Orléans lui annonçait qu'il avait si bien tout arrangé que le ministère anglais se

montrait très disposé à entrer en négociations; on n'avait plus qu'à lui envoyer des instructions précises. M. de Montmorin reconnaissait que dans celte lettre le prince paraissait penser aux Pays-Bas; mais il assurait que dans sa réponse il se bornerait à s'expliquer sur la première partie des instructions du Prince et qu'il passerait la seconde sous silence.

En transmettant ces détails au prince de Kaunitz, M. de Mercy déclarait qu'il ne doutait pas de la vigilance de M. de Montmorin. Il ajoutait que, lors de sa première audience, le duc d'Orléans avait été accueilli très froidement par le roi d'Angleterre, que ce prince néanmoins avait loué une maison de campagne pour plusieurs années et faisait faire de magnifiques livrées, de telle sorte qu'il était probable qu'il ne reviendrait pas en France de sitôt.

(Dépêche d'office du comte de Mercy, du iS novembre i-jScf.)

18 NOVEMBKE 1789. 287

Paris, le i8 novembre i'/8q. — Je me trouvais en ville le jeudi i a , lorsque le courrier mensuel y est arrivé, et il m'y a remis les dépêches dont il était chargé. Dans la même matinée j'ai conféré avec M. de Montmorin, qui s'est engagé sans réserve à réitérer à M. de Choiseul l'ordre [irécis de se regarder comme uniijuemcnl dépendant des directions que lui donnera V. A., tout ainsi que s'il était un ministre impérial. Je dois m'en rapporter au contenu de ma dépêche d'office sur d'autres marques de bonne volonté et de confiance que M. de Monlmorin ma données à cette occasion. La campagne glorieuse qui va se terminer me comble d'une joie la plus pure, par le double motif de mon zèle pour notre auguste monarque et par réflexion sur la source dont sont parvenus tant d'événements signalés qui répondent si complèlement à la sagesse du grand ministre qui a su les préparer et les conduire. Ils étonnent et inquiètent les frénétiques de ce pays-ci, et V. A. aura peine à en croire la raison fondée sur la peur que l'Empereur, débarrassé de la guerre turque, n'envoie une armée en France pour y rétablir l'autorité du Roi son allié. C'est de telles ou semblables idées que proviennent les mauvaises intentions du public parisien à notre égard; elles se manifestent par des propos dégoûtants, par des écrits pitoyables, dont V. A. a vu un essai dans le mémoire de ce Peyssonncl, qui d'ailleurs est généralement reconnu pour un extravagant du premier ordre. Le ministère, (jui est très peiné de ce honteux délire, voudrait le réprimer, mais il ne croit pas en avoir les moyens.

Depuis l'établissement de la Cour dans la capitale, je m'étais abstenu de tout accès auprès de la Reine; il m'a paru que cinq semaines d'une si grande réserve était un sacrifice suffisant aux méfiances absurdes. Je me suis procuré une audience de cette princesse; je Lui ai rendu compte de ce que V. A. m'a fait l'honneur de me mander à son sujet. Elle y a été très sensible et m'a chargé. Monseigneur, de vous assurer de toute son estime et de son ancienne amitié. La Reine est très calme; Elle semble oublier ce qui Lui est personnel et ne s'affecte que de ce qui intéresse la chose publique, sans vouloir y influer en rien. Ses occupations se bornent aux soins qu'Elle donne à ses au-

gustes enfaiils; Elle comble d'affabilité et de bonté tous ceux qui L'approchent, et les mnllieureux éprouvent journellement des actes de bienfaisance de sa part. Cette conduite admirable subjugue les esprits, particulièrement celui du peuple qui revient visiblement des funestes erreurs qu'on lui avait inspirées.

Le bien faible espoir de me retrouver encore ici de la moindre utilité à l'auguste service et à celui de la Heine, joint aux bontés et à l'approbation de V. A., sont les seuls objets qui puissent compenser les désagréments inexplicables en tout genre, auxquels il faudra désormais se soumettre, dans un pays jadis si rempli d'attraits et que l'on ne peut plus envisager que sous les aspects les plus affligeants. Puisse-t-il redevenir ce qu'il a été, mais rien ne l'annonce, et tout semble en constater l'impossibilité.

Vienne, ce à janvier ijQo. — Mon cher comte Mercy, ma santé est depuis quelques semaines si délabrée que ce n'est qu'avec tous les efforts (pie je puis encore veiller à mes affaires, ne pouvant, faute de respiration, ni sortir, ni faire le moindre mouvement, et étant même obligé d'être toute la nuit assis dans mon lit, ne pouvant être couché, ayant de plus une toux violente qui me rend le parler et dicter très pénible. Tout cela fait que, malgré l'importance des circonstances, je ne puis vous dire que peu de mots, me rapportant au reste à ce que la chancellerie d'Etat vous communiquera.

Voici donc les Pays-Bas perdus d'une façon aussi inouïe qu'incroyable, et par un tas de sottises que les gens qui dirigeaient cl commandaient en chef, ont commises. Vous sentirez vous-même, mon cher Comte, toute la perte réelle qu'il y a pour l'Etat et pour sa considération. Pour moi je sens l'amertume mortelle d'être déshonoré et vilipendé en face de toute la terre, et chassé aussi indignement de mes Etals par un ramas de gens. Je crains beaucoup que nous ne serons |)as même en état de soutenir la province de Luxembourg. Toute idée d'acconuriodement, je la crois inutile; le parti des insurgents est lié; ils ont assuré par écrit le roi de Prusse de ne vouloir entrer

h JANVIER 17U0. 289

en aucun nourparler avec moi, et Je soutenir leuc indépenJance (lu'il leur garantit conjointement avec l'Angleterre et la Hollande. Je crois bien que la France, ou pour mieux dire les Etats généraux y sont pour beaucoup, et si l'esprit d'introduire la constitution française y prend, alors il pourra y naître une grande différence d'opinion entre ie Clergé, l'état noble et le Tiers état, qui |)ourrait peut-être encore amener à quelques négociations.

De l'autre côté il n'y a plus de doute que le roi de Prusse ne nous attaque ce printemps, conjointement avec les Polonais, avec qui il vient de faire une alliance. Notre paix avec la Porte , quelque facilité que nous y mettions de notre côté, et quelque faciles que nous serions à adopter toutes les conditions, même celle de tout rendre plutôt que de la manquer, reste pourtant douteuse ou au moins [)araît vouloir traîner fort en longueur.

Après une agression aussi formellement injuste de la part du roi de Prusse, que serait celle-ci, je serais curieux de savoir de vous ce que la France osera répondre, si nous exigeons formellement les secours stipulés par l'alliance, et si les Français oseront se prostituer en face de l'univers au point de manquer à des engagements aussi solennels.

Notre perspective n'est point riante, et avec cela je vous laisse juger ce que mon esprit souffre de ce que mon corps se refuse à toute activité si nécessaire.

Je vous joins ici une lettre pour la Reine'", et je vous prie, mon cher Comte, d'être bien persuadé de mon estime et sincère amitié avec lesquelles je suis

P. S. Les deux chirugiens-majors Beindl et Vering'^', qui par mes ordres viennent de s'arrêter au delà d'une année en Angleterre, se rendront après Pâques à Paris pour y prendre également les connaissances relatives à la chirurgie. Je vous prie de les recommander aux gens de l'art auxquels ils devront recourir, ainsi que vous l'avez fait ù

'" Celle leUre manque. Gérard Veriiiij, qui naquit à Oesede, (^' Antoine Beindl, né à Budweis en près d'Osnoliruck, le 28 janvier i^.'iS et 1749, mourut le 20 juin «820. Il était mourut à Vienne le 8 novembre 1898, alors directeur du Josephinum, école de fut aussi un médecin militaire très dismédecine militaire fondée par Joseph II. linjj'iié.

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