‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 29 sur 37 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

M)2 KAIJNITZ A MKRCV.

vous (Ml n'ini'iric donc l)ion fonli.ilpinciil , ol vous prie en ('ilianfjo de vouloir hieii ;icf('|)lor de nui pnri nno hoîle do péliilicjilioii de snpin de nos (larpalhes, qui nie [)aiafl digne de vous, parce ijiic c'est le plus beau nuu'ceau (pie j'aie pu ])arvenir à avoir, depuis (jue je suis dans ce |)a\s-ci.

Pour ce (pii est de Madame la Daupliine, je suis assez content de ce (pie vous en mandez à rimpe'ratrice, qui m'a comniuni(jué tout entière la lettre (jue vous Lui (écrivez sur son sujet, ]>ar la raison, que, comme dit le proveriie, d'un mauvais payeur il t'aul prendre ce que l'on peut. Et quant à M. d'Aijfuiilon, je vous avoue que je n'entends rien à l'esprit qu'on lui attribue; attendu que, outre qu'il n'y a pas le sens commun à mettre en avant un cliangement de système politique, l'iit-ii bon, dans un temps au(jucl son ex(!Cution est impraticable, soit par i'e'tat actuel des aflaires de la France, soit à cause des liaisons du roi de Prusse, qui le . rendent tout à l'ait impossible, rien en même temps n'est plus imprudent à un homme si ])eu solidement ancré encore dans sa place et dans la coniiance de son maître, que d'oser faire la proposition d'une entreprise qui ne pouvait lui plaire, si ce n'est pas parce qu'il n'aime pas autrement le roi de Prusse, au moins parce qu'il n'est pas dans son caractère de donner ais(3ment les mains à une chose qui est accompagne'e de risques et d'embarras. Quoi qu'il en soit cependant, comme cela nous prouve sa bonne vol()nt(' en notre laveur, cela [)eut et doit nous servir comme d'avis au lecteur, et je m'en ia[)porte bien à vous à cet e'gard.

Je ne sais pourquoi on a cessci tout d'un coup à m'envoyer les feuilles de VAvanl-Coiiiviir. Ordonnez, je vous |)rie, qu'on recommence à nw les envoyer toutes les semaines en cofnmençant par celles du i" janvier de celte ann('c; mais tenez la main à ce (pie cela se fasse plus exactement que les ann('es |)r(îc(}dentes, pendant lesipiclles on manquait souvent à me les envoyer jiendant phisicurs semaines.

Je voudrais aussi que vous fassiez recommencer, mon cher Comte, à me faire parvenir le ])etit catalogue raisonnii des ouvrages nouveaux, dignes de quelque attention, qui sortent de la presse en France, tous les mois, ainsi que vous aviez la bontt; de faire, il y a deux ans; et je voudrais ni(îme que, lorsqu'il paraît quelque chose que vous jugeriez pouvoir me servir de lecture agn^ible ou utile, vous me l'envoyassiez tout de suite par notre courrier mensuel. Mandcz-nioi aussi, je vous prie, si pour les e'trennes de cette année il a paru (piebjuc chose dans les arts agréables ou utiles, qui [lourrait in'intéresscr. Aimez-nvà toujours un peu, et soyez bien certain que je suis i>l serai toujours inviolablement

Paris, le a3 janvier ij'j 9.. — Monseigneur, le courrier que j'expe'die aujourd'hui m'a remis la lellrc dont V. A. m'iionore du 5 de ce mois, accompagnée de la charmante boîle qu'Elle a bien voulu me destiner. Je dois commencer par les reniercioments les plus respectueux pour ce beau pre'sent, qui me rap[)ellerail sans cesse ses précieuses bontés, si sans cela je n'en étais constamment pénétré et comblé. Mon seul regret est que V. A. se soit privée d'un morceau, le plus rare que j'ai vu en ce genre. Lundi dernier, chez Madame du Barry, j'ai montré celte boîte au Roi, qui en a pris occasion de me questionner beaucoup sur V. A. 11 a parlé. Monseigneur, de votre séjour dans ce pays-ci et a fini par des expressions ipii marquaient toute l'estime que vous Lui avez inspirée.

Dans la persuasion que S. M. communiquera à V. A. mon rapport d'aujourd'hui, je crois devoir Lui en épargner les détails, dont le plus essentiel consiste en ce que j'ai enfin obtenu de Madame la Dauphine, qu'Elle adressât la parole à Madame du Barry au premier jour de l'an. Je me trouve en bonne position auprès de colle favorite; elle conmionce à ni'écouter el ne m'a point compromis sur quelques petits propos politiques que j'ai hasardés de lui tenir avec grande précaution, et uniquement pour sonder ie terrain. J'espère de tirer parti de cette femme, pourvu que Madame la Dauphine veuille bien ne point faire d'écarts.

Il parait que M. d'Aiguillon commence à sentir que sa conduite louche ne lui réussit, ni auprès de son maître, ni vis-à-vis des cours. S'il y a moyen de retirer Madame du Barry de la dépendance de cet homme faux, vindicatif et méchant, je crois qu'il ne restera pas longtemps en place; il ne gagne rien sur l'esprit du Roi; il est généralenieiil haï et le Chancelier lui prépare une guerre très rude. La favorite même a déjà donné des marques qu'elle est fatiguée de son despotisme et du ton impétueux qu'il s'arroge quelquefois vis-à-vis d'elle; il est certain que ce ministre est dans une crise. J'observerai l'événement avec prudence et patience, et sans donner prise à M. d'Aiguillon, ni former la moindre plainte contre lui, je m'avancerai en raisonnements vis-à-vis de Madame du Barry, autant que je croirai ni'apercevoir que cette méthode sera praticable sans inconvénient.

Je joins à la présente expédition les premières feuilles de VAvani-Coureur, et je veillerai à ce que V. A. les reçoive chaque semaine. Je La supplie seulement de me faire avci'lir à la première négligence des bureaux qui sont ici dans le plus grand désordre. Quant aux catalogues raisonnes. Elle les recevra par les courriers de chaque mois, de même que les ou-

/i04 KAUNITZ A MERCV.

Miijjps ulik's el ;ij;n'abl('s qui poiii'foni pnrinlre, mais (|iii snitl cxlit'mcuu'iit rares dans le temps présent.

Dans le peu qui a jiaiii celle anne'e pour les étrennes, je n'ai rien reinar(jué qui eùl (rail aux arls, ni qui méritât ratlenlion (1(ï V. A. On a débile des cuibuleurs dont je sais, Monseigneur, que Madame de kinsky*'' vous a envo\é un modèle, passe quelques anne'es. Cette même princesse vient de l'aire remettre cliez moi une boite, qui contient sans doute quelque chose de pareil, je l'expédie sous l'adresse de M. le comte Domini(jue de Kaunitz.

Je supplie V. A. d'agréer toujours l'hommage de l'inviolable attachement et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être pour la vie. . .

Vienne, le lo février ijja. — Je suis enchanté, mon cher Comte, de ce que la boite que je vous ai envoyée vous ail l'ait plaisir. Je le suis surtout, mon ami, de votre sensibilité sur une marque aussi légère de mon amitiiet tout ce que je puis ajouter à cet égard, c'est que je ne cesserai janiais d'êlre votie bon et vrai ami, et (|u'il ne pourra rien m'arriver de plus agréable que de vous savoir toujours le mien.

J'ai lu la lettre que vous avez écrite à l'Impératrice. Je regarde Madame la Dauphinc , tant et aussi longtemps qu'l'llle n'agira ])as par cunvictionet ])ar ]irinci[)e, comme un mauvais payeur, dont il faut se contenter de tiler ce (]ue l'on ])eut. Pour ce qui est de M. d'Aiguillon, sa manceuvre politi(|ue nie parait être celle d'un homme qui est peiné du rôle subalterne ([ue joue sa Cour dans son système avec nous, qui croit qu'elle pourrait rejirendre sa considération, si elle avait plus d'une corde à son arc, et (]ui pour cet ell'ct coquette et frappe à toutes les portes. Mais selon le système actuel des principales cours de l'Europe, il y a à parier qu'il perdra ses peines, et moyennant cela je vous avoue que je ne suis inquiet ni de sa manœuvre, ni des ell'els qu'elle peut avoir. Je pense comme vous d'ailleurs qu'il pourrait bien ne pas faire de vieux os dans sa place, mais comme cepcnidanl dans le pays où vous êtes, on ne peut pas calculer sur les choses, même les plus vraisemblables, je vous recommande, mon cher Comte, la plus grande circonspection dans tout ce que vous pourrez faire relalivemeni à la j)ersoune de cet homme.

O Siilonic do llolicnzolIcni-llL'cliingeii, l'eiiimc du fold-inarùclial impérial |)rinro l'rançois-Ulricli Kinsliy; née en 1799, cite niourul en i8i5.

J'ai rcçju les Irois [n'cniièies feuilles de i'Avanl-Coureiir, ([ue vous m'avez ciivoyifes, cl les mêmes par la poste, que je vous renvoie ci-joint. Je vous prie détenir la main à ce que l'on continue à me les envoyer et Je NOUS avertirai de la première ne'fflijTencc à cet e'gard. Que ce soit ce[)endaut de préférence par la ])oste oi'dinaire, parce (pie moyennant cela elles seront moins vieilles qu'elles le seraient si elles ne me parvenaient que par votre courrier mensuel; faites remettre, je vous prie, les letli-es cijointes à leurs adresses.

Je vous serai bien oblijjé, lorsqu'il vous plaira de m'envoycr des nouveautés en matière de livres, supposé qu'il paraisse quebjue chose ([ui en vaille la peine, quelques pièces de théâtre, entre autres, lorsqu'il y en aura, et sur tout ce que l'on pourra imaginer de nouveau en matière de voilures, soit sui' leur construction extérieure en général, soit sur ([uelques inventions ou commodités internes. Aimez toujours un peu voire bon ami.

P. S. Vienne, h ii février '772. — Vous vei'rez, mon cher Comte, par les copies ci-jointes ce ([ue m'écrit le Itonliomme Hlondel et ce que je lui léponds et vous aurez la bonté de vous régler en conséipience du parti au(juel il se déterminera et de la ré([uisition qu'il vous fera. Je m'en rapporte à vous sur les bornes que vous jugerez devoir mettre aux bons oITices de rimpératrice en faveur de cet honnête homme '''.

MERGY A KALINITZ.

Paris, le a () février J772. — Il règne ici une maladie rhumalique et e'pidémiquc, que l'on caraclérise de coqueluche et dont prescpn; personne n'est exempt. J'en ai été si incommodé, qu'il ne m'a pas été possible de

'■' La lettre de M. Blondel au piiiice de Kauailz nous manque; mais on peu! jujjer de son contenu pai' la réponse du Chancelier, que voici :

(îe 10 février. — «Mon bon et ancien ami le comte de Rosenberg, après une assez longue absence, de retour enlin dans ce pays-ci , vient de me rendre depuis peu la lettre dont vous l'aviez chargé pour moi à sou départ de Paris et qui m'a fait le plus grand plaisir parce qu'elle me prouve qu'ainsi que .M"'° Blondel , vous me rendez justice en continuant à être persuadés l'un et l'autre de la tendre et sincère amitié que je vous ai vouée pour la vie. L'Impératrice

a reçu votre lettre avec tous les sejitimcnts de son ancienne bienveillance pour vous et Elle a daigné m'autoriser en conséquence à chaigor M. le comte de Mercy de témoigner au ministère du Roi l'intérêt qu'Klle prend à tout ce (|ui vous regarde cl à insinuer mémo , pour autant que cela pouira se faire sans indiscrétion de notre part, ce que vous paraissez désirer do prélérence, par rapport au poste de Bruxelles, quoique iious n'ignoiions pas que c'est une place (|uo l'on ne donne pas commuiiéuionl à ([uelqu'un qui commence.

r Permettez- moi cepeiidaiit, uion l)on ami, comme vous me demandez conseil,

MEUGY A KAUN[TZ.

travailler d'avance à mes dépêches. I,o secrétaire d'ambassade est aussi malade, ainsi je dois vous supplier, Monsci[;netir, de recevoir avec indulgence l'expédilion d'aujourd'hui, que j'ai hàtëe autant que possible, le courrier étant arrivé plus lard que de coulume. Il m'a remis la lettre dont V. A. m'honore, en date du lo de ce mois; je ne L'ennuierai pas des longs détails quej'exposeàS. M. sur Madame laDaupliine; ils seront sans doute mis sous vos yeux. Monseigneur, et vous y verrez que notre jeune princesse commence enfin à se persuader'de la nécessité et de l'utilité du système de conduite qu'on Lui propose.

Relativement à M. d'Aiguillon , il parait un peu confondu de la mauvaise réussite de ses finesses et l'oi-t en peine d'ailleurs de sa guerre intérieure avec le Chancelier; ils ont chacun leurs moyens en différents genres, et il serait assez dilljrilc de prévoir lecjuel des deux l'emportera sur son ennemi. Si la cabale dévote gagne du terrain, je crois M. d'Aiguillon perdu, parce que le Roi ne s'accoutume point à lui et qu'il est haï même par ceux qu'il emploie, nommément par le prince de Rohan, que je crois très capable de ne pas trop s'en cacher, quand il sera un peu à son aise vis-à-vis de V. A. Au reste ce qu'Elle me l'ait la grâce de me dire sur les ménagements à garder envers M. d'Aiguillon, a été et sera toujours une maxime dont je ne m'écarterai jamais, et en ménageant les chefs des partis contraires, j'y ai mis lant de circonspection, que je suis bien sûr d'avoir évité jusqu'à l'ombre d'un soupçon. C'est ce que je dois juger par l'espèce de préférence que ne cesse de me marquer le ministre des alTaires étrangères et je me trouve dans une position plus i'avorable encore auprès de Madame du Harry.

«le vous dire avec ma franchise oriliiiaiic (|irà voire place je ne mellrais pas mon fils dans la carrière des Affaires clran(;i''ros qui , cliez vous, ne mène à rien, lorsqu'on ii'osl pas un militaire; je lâcherais au contraire de le faire rentrer dans la nouvelle magis- Iralure. L'ancien fanatisme n'est plus; j'y vois rentrer tous les pairs, des personnes de l'aïuiennc et je ne vois pas par consé- (pient pourquoi M. votre fils ne prendrait pas con)me tant d'autres un parti par luiuK'mo aussi raisonnable. Comptez cependant, mon ami, que je n'ai rien dit, supposé que mon avis, que je croi'f hoii, néanmoins ne vous persuade pas. M. le

comte de Mercy ne fera aucune démarche que lorsque vous l'en requerrez; je vous mets moyennant cela à votre aise, mon hon ami. Voyez de sang-lroid ce que vous croirez de convenir davantage et .soyez pei'suadé que vous retrouverez toujoms en moi la tendre et sincère amitié avec laquelle je ne cesserai jamais d'être. . . i

M. Blondel, né en ifigG, avait été envoyé à Vienne en i7'i9, en qualité do charnéd'alfaircs, en atlcndunl la nomination d'un andiassadeur de Fiaucc près la cour de Vienne et il avait su se concilier la hienveillance de Mai ic-Thérèse et l'amilié de Kaui?itz.

Pans, i5 mars iyj2. — Monseigneur, le courrier mensuel est arrive' ici dix jours plus tôt que je ne raltendais et faute de temps et de matières je le renvoie a\cc des dépèches très abre'gécs. Mon rapport à S. M. ne contient que les détails des derniers bals du carnaval, d'une petite indisposition de Madame la Daupiiinc, qui se porte maintenant très bien, et de quelques circonstances très salislaisantes sur la bonne harmonie qui règne actuellement dans la Famille Royale.

M. de Lago m'a t'ait parvenir un paquet venant de Lisbonne, à l'adresse do V. A.; j'ai remis ce paquet au courrier, ainsi qu'un cahier des arts, traitant de celui de la porcelaine. Je me suis procuré quelques ouvrages nouveaux, qui paraissent intéressants par leurs titres, mais je crois devoir les examiner avant de les présenter à V. A. et s'ils répondent à mon attente, Elle les recevra par le premier courrier.

Les intrigues du ministère d'ici en sont aux mêmes termes énoncés dans ma dernière lettre du 99 février. M. le Chancelier est toujours dans une position redoutable; M. d'Aijjuillon prend un air d'humeur et d'embarras, qui augmente en raison de la froideur du Roi à son égard; il est cependant probable que ces deux ministres combattront encore longtemps, avant que l'un ou l'autre succombe. I^a favorile met plus d'incertitude dans ses démarches et il semble que M. d'Aiguillon perd un peu de son ascendant sur elle.

C'est à quoi se réduisent les circonstances du moment, et je me bornerai aujourd'hui à renouveler à V. A. les assurances de l'atlachemeut très respectueux, avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Paris, le l't avril fjja. — Monseigneur, mon rapport à S. M. contient des petits détails sur Madame la Dauphine, qui seront sans doute mis sous les yeux de V. A. Elle n'y trouvera rien de bien intéressant, si ce n'est qu'en total la conduite de cette jeune princesse s'est considérablement améliorée dans ces derniers temps.

J'ai vu (juclques nouveaux dessins de voitures et des inventions de ressorts; mais tout cela m'a [)aru si mauvais, que je ne crois pas devoir en faire parvenir les détails à V. A. J'ai l'honneur de Lui envoyer ci-jointes quelques brochures dont le public s'est fort occupé, et (jui concernent les

affaires parlcmenlnires. II vient de paroili-e un Ii\re (jui a pour litre : Uisloire j>ltilosni)litque et politique des Etahlissements des Européens dans les deux Indes. Ce livre est allrii)ué à labbé Raviial, il parait intéressant, on en a défendu le débit, et on ne peut se le procurer qu'eu Hollande. Le sieur (le Lal'osse, célèbre manfclial , vient de publier un cour» d'Iiippialriciue, orné de plus de cent cinquante plancbes. Les gens du métier assurent que cet ouvrage est excellent, lanl pour la connaissance des qualités ipie des maladies des cbevaux. Le livre in-fdio est vendu cent cimiuanle livi'es en blanc; si V. A. l'ordonne, je le Lui ferai parvenirpar le premier courrier. En matière d'affaires je n'ai aucune l'emanpie parliculière à ajouter au contenu de ma dépècbe d'aujourd'hui. M. d'Aiguillon parait déjà jaloux des bontés que V. A. marque à M. le prince de Hohan, et cet ambassadeur n'a rien de bon à se promettre de la façon de penser du ministre à son égard. M. le Chancelier et M. d'Aiguillon se combattent jusqu'à présent avec une sorte d'égalité, cette guerre pourra durer longtemps, et il est assez difficile de prévoir lequel des deux l'emportera sur son ennemi.

MERCY A KAUMTZ.

Paris, h G mai 1772. — Monseigneur, à la réception de la lettre dont V.A. m'honore, en date du i5 d'avril''', j'ai écrit sur-le-champ à M. 13ertin , qui a le déparlement des Haras du Royaume. J'altcuds la réponse de ce ministre, qui est à la campagne, et j'espère que par le premier courrier je serai en état de rendre à V. A. un compte posilif sur l'objet dont Elle daigne me charger.

.l'ai lieu de croire. Monseigneur, (pie vous serez surpris de la médiocrité du langage (]ue m'a tenu M. d'Aiguilhm, lorsque je lui ai communi(|ué les nouvelles impoilantes que m'a apportées ce courrier''-'. Depuis que M. d'Aiguillon traite les affaires d'Etat, sa réputation d'homme d'esprit s'éclipse jouriiclleuieut davantage; je crois (pie l'on ne doit être en garde (jue contre sa mauvaise yolonté, (pii ne peut j)as même produire de grands effets dans la position où tout se trouve maintenant à cette cour-ci. M. le Chancelier, quoique p|us méchant et plus insidieux que son

'" Celle li'llfo mMiiquc

'*' Ces nouvelles concornenl l'altiliide .idopléc par la cour do Vienne dans les alVaires do I'«lo[;ne. Dans sa (lopérlic du ao avril 1779 aucomle do Mcrry, le (iriiico de Kautiit^ evpnso les nmlifs (pii ont dé-

ridé SOS souverains à s"arran([or de façon à éviler une jruerre tout en maintenant ré(]nililire eiilre leurs possessions et celles do rimpéralricc do Russie el du roi de Prusse, depuis lonjjleinps d'accord pour "'aijraudir aux dépens de la Pologne.

6 MAI 17 72. /i09

aiilagonisle, perd ccpendanl boaiicoup de terrain, nt pourrail bien succonii)cr plus toi (pi'ou ne se l'elaiL inin<jiné. Dans ce cas le minislre ucluel de la marine, M. de Boynes, jouera probablement un rôle; il parait a\oir plus de tète el de conduite que ses collègues; il connaît M. d'Ai{julllon, le ménage et ne l'eslinie point.

Paris, le i5 mai ijj3. — Monseigneur, j'ai Tlionneur d'envoyer à V. A. la réponse de M. Bertin à la proposition que je lui avais faite d'acquérir pour le Roi le iiaras d'Austeriit/,. Je m'étais adressé ensuite à AIM. de Briges et de Tourdonay, qui ont les directions particulières des haras de Normandie et du Périgord, mais ces haras étant établis pour en tirer uniquement des chevaux de chasse, on n'y élève que des juments anglaises et des étalons de race arabe, de taçon, Monseigneur, que toutes ces voies m'ont manqué, et que je n'en connais aucune autre à pouvoir remplir ici les intentions de V. A. sur l'objet dont il est question.

Le courrier est chargé à part d'un paquet (pii contient la suite des feuilles hebdomadaires, le Code des Parlements, deux prospectus d'ouvrages nouveaux et que l'on suppose devoir être intéressants, et un cahier du Costume des anciens peuples. Ce dernier ouvrage aura une suite assez volumineuse, mais je ne l'enverrai à V. A. qu'autant qu'il Lui plaira de me l'ordonner, attendu que les planches m'en paraissent fort médiocres.

Mon rapport à S. M. n'est qu'une confirmation des changements avantageux qui se manifestent dans la conduite de Madame la Dauphine. 11 reste encore quelques effets de légèreté, de facilité vis-à-vis des gens en sôus-ordre, qui cherchent à abuser de la protection de cette jcnne princesse, mais il y a du remède à ces inconvénients par une suite de la bonté avec laquelle S. A. R. veut bien écouter ce que, dans les occasions, je ne cesse de Lui représenter à cet égard.

Quant aux affaires, je dois ajouter à ma dépèche d'aujourd'hui les remarques suivantes :

1° Parmi le très petit nombre d'objets sur lesquels le Roi se permet d'avoir un sentiment propre, son alliance avec l'Impératrice est certainement de ces objets celui auquel il est le plus décidément attaché.

2° M. d'Aiguillon n'a ni n'aura jamais assez d'inlluence pour faire val'ier son maître à cet égard, et la favorite ne concourrait pas à appuyer le ministre dans un pareil projet.

3° J'ai lieu de m'assurer par plusieurs observations que le Roi n'est

|)oint personnclk'iiient affecté des arranjjemcnis qui coiicerneiil la Pologne, el (jull se persuade que la ne'cessitc des circonslanccs ne nous a pas permis de prendre un autre parti que celui que nous venons d'adopter.

Voilà, Monseigneur, ce que les personnes de ce pays-ci, les plus éclairées et les mieux instruites, pensent sur les trois points ci-dessus énoncés, et je puis nommément citer à cet égard le senlinient du maréclial de Soubise et du ministre de la marine, M. de Boynes.

Compirgiic , le lù aoi'd ijy2. — Monseigneur, le courrier Caironi m'a remis le 9, avant minuit, les dépêches dont il élail chargé, ainsi (jue la lettre particulière dont V. A. m'honore, en date du 3i juillet'*'. Le lendemain je dépêchais un exprès à Paris, pour y porter la lettre adressée au sieur Berthoud; il était à la can)pagne, d'oiî on laKendait d'un moment à l'autre. Si la réponse de cet arlislc me parvient avant le départ du courrier, V. A. la trouvera jointe à ma lettio; si celte r('ponse est retardée, je l'enverrai par la poste ordinaire; mais de façon ou d'autre, je me consulterai avec Berthoud, pour que la commission dont il est chargé, soit remplie le mieux possible. V. A. demande trois paires de bras, sans dire cependant si Klle veut des bras à une seule ou à deux branches, j'ai à cet égard les remarques suivantes à exposer :

1° H n'est [)()int d'appartement, ([uehpie petit (]u"il |)uisse être, (jui ne soit susceptible de bras à deux branches, et on les place ici même dans les boudoirs.

2° On n'use guère de bras à une branche simple, à moins qu'ils ne soient en feuillages et en Heurs de porcelaine ou d'émail. Ce genre admet tel dessin (|ue l'on veut, sans que la branche simple cache rien dudit dessin.

3° Il n'en est pas de même des bras en bronze, surtout (juand ils sont dans le goût antique; le corps de ceux-ci est formé ou par une cariatide, par quelque masque ou figure quelconque, qui se trouve cachée par une branche simple et verticalement placée devant le corps du bras, au lieu (juc ce dernier reste en vue, s'il est garni de deux branches, dont l'évasement laisse l'objet principal à découvert et lui donne plus d'élégance. Si le scieur Berthoud c^t du n)êuie sentiment, nous attendrons la décision

''' (icllu IcUio du .'il jiiillcl inanqiio.

i/i AOUT 1772. fdt

do V. A. sur no(rc rcmnr([uc. Oiiant à la iiiontro de carrosse, si après le devis qui Lui sera envoyé, Elle se détermine à la commander, je veillerai à ce qu'EUe ait un ouvrage parlait, et je n'aurai qu'à combattre l'excessive lenteur du sieur Berthoud, qui est resté une année à me faire une pendule astronomique, laquelle à la vérité est une des meilleures qui existe, ne variant pas de quinze secondes dans l'année.

Mon rapport à S. M. est rédigé en forme de journal, par conséquent rempli de minuties, dont le résumé est i° (|ue Madame la Daupliinc est convaincue de la nécessité d'une conduite sage vis-à-vis de la favorite, et que cette dernière a été bien traitée dans une occasion oi'i elle s'est présentée ici, chez S. A. R.

2° Mesdames ont perdu une grande partie de leur influence sur Madame l'Archiduchesse.

3" Cette princesse traite bien les ministres du Roi et particulièrement M. d'Aiguillon.

à° Elle est depuis trois semaines beaucoup plus attentive envers le Roi; Elle s'occupe à Lui plaire et le monarque en est dans l'enchantement.

Après ce que j'ai dit des changements favorables qui se manifestent dans la façon do parler et d'agir de M. d'Aiguillon, il reste toujours constant que ce ministre est d'un caractère trop faux et trop sus[iect, pour que l'on puisse s'en fier à ses paroles. Ce sera sa convenance personnelle qui le décidera et c'est par là ([ue je le juge. Il connaît la faiblesse de son crédit; il n'a ni le génie ni la connaissance nécessaire de Teusemble des affaires, pour résoudre un système; il sait d'ailleurs que son maitro est inviolablement attaché à celui qui existe; d'après cela je conclus que M. d'Aiguillon ne tentera pas des entreprises presque impraticables dans le fait, et qui n'aboutiraient qu'à le perdre. M. d'Aiguillon n'est point homme à avoir d'autres penchants que ceux qui s'accordent avec son mlérét et sa sûreté. S'il prévoit d'obtenir l'un et l'autre dans l'alliance présente, il s'y attachera; mais on ne peut se promettre d'éviter les désagréments que l'on rencontre toujours à avoir à faire avec un homme borné, tortiileux et méfiant. Dès le commencement, j'ai eu l'honneur d'exposer à V. A. l'idée que je m'étais formé de la médiocrité du ministre susdit, et il me confirme de plus en plus que je ne me suis point trompé à sor» égard.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.

/'. 6'. Dans ce moment je reçois la réponse ci-jointe du sieur Berthoud; à mou arrivée à Pai'is, je veillerai à ce que les ordres de V. A. soient bien remplis.

li\-2 MERGY À KAUNITZ.

FonUiiiK'hlf'fiii . le iC ocliihrv i/ya. — Le pirsenl coiiiricr ne ni\i itpporU; aucun oïdi'c de V. A. lelnliveineiil aux dessius de bras (jiie le sieur Bertlioud et moi avons ou l'honneur de Lui envoyer; nous prenons en attendant toutes les précautions |)ossibles pour reui|)lir prouiptonient et bien les volonlés de V. A., quatid il Lui [)laiia de nous les l'aire connaître.

L'inteivalle entre les deux voyages de Conipièjjne et de Fontainebleau a Iburni peu de matières à mon lapport d'aujourd'hui sur Madame la Daupliine. Je m'occupe des moyens à persuader cette jeune princesse de tenir vis-à-vis de la favorite et des minisires la même conduite qui I^ui réussit depuis (juclque temps. Le Roi La traite avec plus d'amitié' et de confiance; en voici une preuve dont j'ai cru, pour le moment, ne pas devoir faire mention ni à flmpe'ratricc ni dans nut de'pêche d'olfice.

Le Roi a dit ces jouis passés à Madame la Dauphine que V. A. désapprouvait ce que la Fi-ance avait opéré eu Suède; (|ue M. le comte de Die- Iriclislein'*', qui jouissait de quelque crédit auprès de l'Empereur, cherchait à indisposer ce pi'ince contre l'événement en question, et (pie M. le maréchal de Laey en agissait de même. Le Roi ajouta que V. A. avait eu avec le prince de Rohan une conversation foH extraordinaire , mais qui ne parlait pas sur des matières d'affahrs. Ce sont les [)i'iipres tenues (pie m'a rendus Madame la Dauphine. iCIle a très bien répondu au Roi <pie d'après r expérience, T Impératrice, sa mère, était accoutumée à regarda' V. A. comme un frrand ministre , (pli voijiiit les choses de hiin , et dont Elle s'était toujours bien trouvée de suivre les avis, .le rends ici la phrase et les mois dont s'est servie Madame la Dauphine.

.le vais m'occuper ici à jiarler raison à M. d'Aiguillon; je le soup(;onne d'idées cliiuiériqucs sur son prétendu crédit en Angleterre; il se llalto également d'en obtenir à la cour de Madrid; mais avec la tournure qu'on lui connaît, il est probable qu'il n'en acquerra nulle part.

'" Jean-Ctiartos, comte et plus l;iril iioinailw. l)o|)uis 170'! il élail jjraTid (}CiiyL'r

prince de Dielrlclislein , né en 1788, avait cl il pas.sait pour l'un des favoris de l'cmd'al)ord Hé envoyé exiraordinairi' en Da- poreiir Jusopti 11. Il nimirnl en 1808.

:27 .NOVIÎMBRE 177-2. 413

Vten7ic, le 27 novembre ij'jii- — J'ai été charmé de la réponse qu'a faite au Roi Madame la T3auphine , parce qu'indépendamment de ce qu'elle m'honore beaucoup, je l'ai Irouvée très judicieuse et d'un grand sens, qui me paraît devoir faire espérer beaucoup un jour des lumières de cette charmante princesse à laijueile je vous prie de témoigner ma reconnaissance, au cas que cela vous paraisse convenir. Je ne comprends rien cependant, je vous l'avoue, au propos que le Roi Lui a tenu, attendu que selon ma façon d'être avec notre léger coadjuteur, je n'imagine pas même que j'aie jamais pu lui dire rien d'intéressant, et j'en conclus, moyennant cela, <[u'il se pourrail bien qu'il eut composé quebjuc fable, pour rendre sa lettre intéressante.

Paris, le 16 janvier ijjS. — Monseigneur, j'ai expédié le 10 de ce mois par les voitures publiques, et à l'adresse de V. A., tous les livres qu'EUe m'a ordonné de Lui procurer. La caisse qui les contient, était trop volumineuse pour pouvoir en charger un courrier, mais celui qui part aujourd'hui remettra à V. A. tous les effets indiqués dans la note du 2 3 de décembre. J'ai apporté tous les soins possibles dans le choix des dilTérenls objets. J'en joins ici un détail, avec des observations sur quelques articles, dont j'ai cru devoir suspendre l'emplette.

J'ai été hier chez le modeleur, qui travaille au dessin des bras; l'ouvrage est très avancé; je ne le perds pas de vue et j'espère que V. A. sera bien servie.

Le rapport que j'adresse à S. M. sur ce qui concerne Madame la Dauphine, ne contient d'autre particularité intéressante, si ce n'est qu'à ma sollicitation cette jeune princesse s'est occupée dans ces derniers temps à persuader son époux d'employer son loisir aux choses qui peuvent Lui former l'esprit et le caractère. Elle a obtenu de M. le Dauphin, qu'il eût un maintien très convenable vis-à-vis de la favorite; mais Madame la Dauphine s'est écartée en cela des conseils (ju'Elle donne, en faisant à Madame du Rarry au jour de l'an une r.'ception très froide, et dont j'ai eu quelque peine à effacer le mauvais effet. Dans une de mes dernières con-

/»14 KAUNITZ A MERCV.

versations avec cellp jeuno princesse, je Lui ai |)arlé de V. A. et de Sou opinion sur la conduile à lenir ici; Madame rAicliiducliesse m'a chargé. Monseigneur, de vous faire ses compliments et de vous assurer qu'Elle recevra toujours avec une vraie confiance ce qui Lui viendra de votre part. En matière d'affaires je n'ai rien à ajouter au contenu de mes dépèches, dont je supplie V. A. d'excuser l'aridité. Les circonstances me donnent ici i)eu de jeu pour la politique, et le misérable homme, vis-àvis duquel je la traite, exige trop de précautions pour ne pas cheminer très ienteiuent avec lui.

Vienne, le i" février ijjS. — Vous apprendrez par ma lettre d'oilîce, mon cher Comte, tout ce que je sais actuellement en matière d'affaires. Le sort du congrès de Bucharest décidera de bien des choses pour l'avenir, et nous ne pouvons plus guère être longtemps encore en doute à cet égard. En attendant j ai vu avec plaisir que vous avez bien patroné voire homme sur le chapitre de Madame la Dauphine; rien n'étant en effet plus cho(juant que tout ce qu'on exige de cette aimable princesse, tandis que le Roi se laisse narguer encore tous les jours par ses propres enfants, et (jue ni Lui ni ses ministres n'ont jamais su les mettre à la raison.

Dites-moi un peu, je vous prie, qui est celui qui a couché la lettre des ducs d'Orléans et de Chartres au Roi; et comment il a pu se l'aire que, si elle a été donnée réellement telle (|ue vous me l'avez envoyée, et non pas telle que nous l'avons vue mutilée dans les gazettes, le Chancelier ait pu souffrir que le Roi l'acceptai.

J'ai reçu toutes les bagatelles que vous m'avez envoyées par le courrier Kleiner; je vous en remercie, mon clier (^omte, et j'attends avec impatience tous les autres articles que vous avez expédiés le lo du mois dernier par des voilures publiques.

Vous trouverez ci-jointes les réponses à votre petite note de remarques sur l'envoi des aiticles consignés dans les miennes. Mettez-moi, je vous |)rie aux pieds de Madame la Dauphine, et conservez toujours votre amitié à votre bon ami (]ui vous aime bien.

17 FËVRIEIl 1773. UM

Pans, k ij ft'vrier ijj3. — Monscijjneur, les ordres de V. A. en date du i"'' de ce mois ont été remplis sur-le-champ, et le courrier d'aujourd'hui est chargé d'une petite caisse, qui en contient les ohjets.

Depuis ma dernière explication avec M. d'Aiguillon relativement à Madame la Dauphinc, il m'a laissé en repos sur le chapitre de celle jeune princesse, laquelle se conduit réellement avec plus de sagesse, de prudence et de succès que ne semblent le comporter son âge, ses ennuyeux et misérables enlours et la tolalité de vilaines inirigues du tourbillon oiî Elle se trouve. Je Lui ai lu le commencement de la lettre dont V. A. m'honore. Elle en a eu grand plaisir et m'a chargé. Monseigneur, do vous l'aire ses comjiliments.

Mon rapport à l'Impératrice sur Madame l'Archiduchesse ne contient que quelques petites particularités relatives aux amusements du carnaval, quelques Iracasserics de bal, enfin des misères qui ne signifient rien. L'essentiel est en bon ordre; j'y veille avec la plus grande attention, et S. M. aurait tout sujet d'être tranquille, si Elle le voulait.

Le rédacteur de la lettre de M. le duc d'Orléans au Roi, est un nommé M. de Bellisle; je le connais personnellement; il est du conseil de M. le duc et il passe pour un homme de sens et d'esprit. La lettre en question a été remise au Roi par l'entremise de Madame du Barry et de M. d'Aiguillon, qui espéraient par là porter un coup mortel au Ciiancelier. Ce dciiiier se trouvant le lendemain chez la favorite. Elle lui demanda d'un Ion goguenard, ce qu'il disait du retour de M. le duc d'Orléans. M. de Maupeou répondit : Madame, quand le Roi parle, son chancelier se lait. Celle réponse plaisante a eu du succès, et l'intrigue de M. d'Aiguillon n'a eu d'autre effet que celui d'induire le Roi à une fausse démarche, en acceptant une lettre , laquelle dans le fond n'est qu'un renouvellement de la protestation , qui avait l'ail exiler les princes de la Cour.

Les bras en bronze sont bien avancés, et j'espère d'être en état de les envoyer à V. A. dans le courant du mois prochain; je La supplie de me conserver ses bontés, que je lâcherai de mériter toujours par l'inviolable et très respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

416 KAUNITZ A MEP.CV.

Vienne, le h avril ijjS. — P. S. Vous verrez, mon clier Coinle, par ce que je puis vous apprendre aujounlliui dolTice, que pour la paix ou la guerre les dés sont encore, comme on dit, sur le tapis. Il serait difllcile de pouvoir se rendre garant de l'un ou de l'autre de ces deux événements également intéressants. Dans peu cependant nous ne pourrons manquer d'être tirés d'incertitude à cet égard, et ce qu'il y a d'heureux en attendant, c'est que, si la guerre continue, ce ne sera pas pour nous au bout du compte que cet événement sera le plus fâcheux, quoique au fond je vous avoue que je ne serais pas fàrhi? que la ])aix put se faire plus tôt que plus lard, parce que je crois devoir craindre dans la continuation de ia guerre de nouveaux effets de l'audace et du bonheur des Russes d'une part, et de l'ineptie des Turcs de l'autre, et bien plus que tout cela encore les occasions que pourra trouver le roi de Prusse d'inventer de nouvelles friponneries politiques, si la guerre dure. En ce cas cependant il est toujours certain que nous n'y prendrons aucune part ni contre la Porte ni contre la Russie, à moins qu'il arrivât que l'une ou l'autre de ces deux puissances ne nous y forçât par quelque procédé à notre égard, qui se trouverait être causa belii dans toutes les règles du droit des gens, ce que néanmoins je n'ai jusqu'à présent aucune bonne raison d'appréhender.

/*. iS'. Vous trouverez ci-joint, mon cher Comte, copie de la lettre que le roi d'Espagne a écrite à l'Impératrice au sujet de la suppression de la Compagnie, et sa réponse cachetée^' qu'il faudra remettre incessamment à M. de Magallon, en le priant de la faire passer au Roi son maître, de la façon qu'il croira la plus conforme à ses intentions. Et afin que vous puissiez lui faire comprendre (|uelles sont au vrai celles de l'inqiératrice, (jui a cru de bonne foi ne faire aucun changement essentiel à la minute que je Lui avais faite, (|uoi(jiie au fond Elle l'ait très parfaitement estropiée, je vous envoie conlideuimenl ma minute et vous autorise, moyennant cela, à vous en expliquer en conformité de bouche vis-à-vis de ce chargé d'affaires, afin (pi'il puisse rcclifier par son ra|)|)ort eu cour, ce que le roi d'Espagne pourrait ne point avoir sullisammenl compris dans la lettre, qui est delà main de flmpératrice. Il me paraît bien singulier, au reste, qu'il ne se soil l'ail aucune démarche à cet égard vis-à-

''' Cesdocumenlssonl puljiiésau loiiielX ili- Vllistuirede Marie-Thérèse , an M. (J'Arnelli, p. 564-565.

k AVRIL 17 7;î. A17

vis de nous de la pari du Roi Tr. Ciir., et que le loi d'Espagne paraisse seul dans une aflairc qui Lni est cependant commune avec le Roi, son neveu. Vous me ferez plaisir de me mander ce que vous pourrez parvenir à pénétrer sur l'anecdote de cette manœuvre.

P. S. Je viens d'apprendre tout à l'heure et de façon à ne pouvoir en douter que le s'^ Durand a mandé au duc d'Aiguillon, que le samedi 27 février le prince de Lobkowilz''' avait signé avec les ministres de la cour de Pétersbourg uu traité qui porte en substance : qu'au cas que les Turcs n'acceptent pas les conditions de paix qu'on leur a proposées, les Russes passeront le Danube et marcheront vers Constantinople; que rimpératrice-Reine fournira les munitions, les approvisionnements et les autres secours par des mains tierces réputées marchandes et (jui par des contrats simulés pourront justifier cette conduite; et que non seulement le roi de Prusse n'était point intervenu dans cette convention, mais qu'on en avait même dérobé la connaissance à son ministre. On ne peut pas disconvenir que M. Durand par ce rapport n'ait rendu compte à sa cour de ce fait d'une façon assez circonstanciée pour mériter croyance. Mais il n'en est pas moins vrai que ce n'est qu'un conte, à la rigueur du mot, des plus complets, attendu qu'en effet il n'y en a pas un mot de vrai. Le tour en est cependant des plus malins, et digne de la fourberie innée des Russes, qui très certainement ont fait donner sous main cette nouvelle au s' Durand pour l'induire, lui et sa cour, à la donner à la Porte et par là, en l'intimidant, l'engager à souscrire aux dernières conditions dictées par la Russie. Je crains fort que MM. les Français avec tout leur esprit n'aient donné dans le panneau tout du long, et tout ce qui me rassure un peu sur les fâcheux effets de cette insinuation à la Porle,si la France la lui a fait faire, comme il est fort à appréhender, ce sont les mesures que j'ai prises d'avance pour mettre les Turcs sur leur garde contre des épouvantails de ce genre. Si on ne vous en dit rien, ne faites pas même semblant d'en être informé, mais si on vous en parle, répondez que non seulement vous n'en avez aucune connaissance, mais qu'au contraire toute celle que vous avez, vous autorise à oser parier cent contre un qu'il n'y a pas un mot de vrai à toute cette histoire, et qu'elle n'a été insinuée à M. Durand, que pour l'engager lui et sa cour au faux pas de se presser de donner l'alarme à la Porte, avant d'avoir rien vérifié, et pour se servir, moyennant cela, de la France même pour engager les Turcs, en les inti-

'" Le prince Joseph Lobko\vi(z fut de 1785, feld-niaréchiil. Il est connu par sa

1764 à 177Û ministre d'Autriche à Saint- passion pour la musique et par ses liaisons

Pétersbourg. Né en 1735, il devint, en avec Sébastien Bach; il mouint en 1802.

418 MEUCV À KACNITZ.

niidanl, h souscrire à la paix à tout prix. Vous pourrez ajouter, (pi'cn tout cas vous êtes bien persuadé que, si on veut que vous en écriviez à votre cour, ou que le prince de Rohan soit chargé de me prier honnêtement de le mettre en état d'informer le Uoi de ce qui en est, il aura vraisemblablement à cet égard tous les éclaircissements qui peuvent intéresser S. M. Très Chrétienne, en conformité de l'amitié et de la confiance inaltérable de l'Impératrice pour la personne de ce prince.

Paris, le 20 avril ''j'jS. — Monseigneur, le courrier Caironi m'a remis les lettres dont V. A. m'honore en date du 6 et j'ai reçu le lendemain par la poste ordinaire celle qu'Elle m'a l'ait la grâce de m'écrire le 7 de ce mois'''. Le courrier est chargé de deux ouvrages désignés dans la note jointe à cette dernière lettre.

J'ai été extrêmement mortifié, Monseigneur, d'apprendre que dans les derniers envois de livres il se soit trouvé des exemplaires défectueux; j'en ai fait des reproches très vifs au libraire que jus(ju'à présent j'avais eu lieu de croire un peu moins malhonnête que ne le sont la plupart de ses confrères. Je lui ai déclaré que j'en porterai plainte au chancelier de Franco et que je le forcerai à reprendre les exeniplaires endommagés que je supplie V. A. de vouloir bien me renvoyer successivement par les courriers. Ce libraire m'a dit pour excuse que parmi les ouvrages demandés il en était dont les éditions se trouvaient épuisées et qu'il n'avait pas eu le choix sur les exemplaires restants; d'ailleurs, en vue d'obéir promptement à V. A., les achats ont été un peu précipités, mais cela n'arrivera plus; Elle ne recevra par la suite aurun livre qui n'ait été examine' feuille par feuille, et je ne m'en remettrai de ce soin (pi'à moi-même. Quant au prix des livres il est considérablement renchéri depuis le nouvel impôt établi sur les papiers, et V. A. les a eus au prix courant. Lorsqu'il |)araîtra quelque chose que je croirai propre à contribuer à Son amusement, j'aurai grand soin de le Lui procurer, mais je ne puis aujourd'hui Lui adresser vn ce genre que trois comédies nouvelles qui ont été jouées sur le théâtre de Paris avec quelque succès.

Malgré mes plaintes, mes menaces et deux visites par semaine, que j'ai faites chez les ouvriers, il a été impossible de leur faire achever les bras en l)ronze, qui ne seront prêts (pi'à la fin de la semaine. Le sieur

'') CcUe lillro iM.im|Mi>.

Berthoiid no partage point la faute de ce délai et je ne jjuis que lui rendre justice sur les mouvements qu'il se donne pour ([ue V. A. soit bien servie. Les précautions qu'il faudra prendre pour la sûreté' de l'emballage de ces bras exigeront une caisse assez volumineuse, et elle sera d'ailleurs d'un poids trop considérable pour que les courriers puissent s'en charger. Cela étant, je me propose d'expédier ladite caisse par la voie des rouliers, à moins que V. A. ne me donne des ordres contraires que je La supplierais, en ce cas, de me faire parvenir incessamment.

Comme mon rapport à S. M. sur Madame la Dauphine sera mis sous les veux de V. A., je crois ne rien devoir ajouter ici sur cet article et je passe à ceux qui ont trait aux alTaires.

Indépendamment de ce que contient ma dépêclie d'office sur l'usage que j'ai fait des ordres particuliers de V. A., je dois ajouter que M. d'Aiguillon m'a répété à plusieurs reprises qu'il ne chargera jamais M. le prince de Rohan de faire aucune ouverture, ni demande confidentielle, mais que le Roi vous saurait un gré infini, Monseigneur, si vous vouliez bien le faire informer par moi de ce qui eu est de ce bruit répandu d'un prétendu arrangement entre notre cour et celle de Russie contre la Porte. Dans les conjectures actuelles et si critiques, M. dAiguilion me paraît très embarrassé de sa place, mais surtout fort humilié de l'obstacle que met l'Angleterre à l'armement de l'escadre de Toulon. Les contrariétés que le ministre français éprouve de toute part et les griefs qu'il a contre les cours de Londres, de Pélersbourg et de Rcriiu, le rendront sûrement plus attentif et plus conciliant envers la nôtre, et j'ai lieu de m'en apercevoir depuis quelque temps.

.l'ai bien expliqué au chargé d'affaires d'Espagne le sens que l'on doit attribuera la lettre de l'Impératrice au Roi Catholique, et je rejoins ici la minute qu'il a plu à V. A. de me confier. J'ai sondé le duc d'Aii[uillon en lui demandant si M. le prince de Rohan avait été chargé de concourir aux démarches faites à Vienne pour l'abolition de l'ordre des Jésuites. M. d'Aiguillon m'a répondu que, ces pères ayant été expulsés de France, on ne se serait plus occupé d'eux, mais que le roi d'Espagne s'étaut fait une affaire personnelle de leur entière destruction, on s'était ici prêté à cette idée par condescendance, sans vouloir y mettre de chaleur qu'autant qu'il en fallait pour ne pas désobliger la cour de Madrid.

M. de Choiseul continue à jouir dans son exil, à Chanteloup, d'une très bonne santé et, à ce que l'on assure, d'une très grande gaité; il y a toujours chez lui une affluence des personnes les plus considérables de ce pays-ci, et on ne se rappelle pas d'exemple qu'un ministre disgracié ait conservé la considération que lui marquent le public et même les courtisans; ses ennemis, après lui avoir fait tout le mal qu'ils ont pu, le

laissent mainUMiant en repos. Ses dettes payées, il pi'iit lui rester, tant en fonds qu'eu viager et pensions, au delà de cent mille écus de rente, il tient un très grand état, s'occupe beaucoup d'amusements e'conomiques et ne prononce jamais un mot sur les alTaires. Je suis bien certain qu'il sera infmiment llatté du souvenir de V. A. et je trouverai le moyen de lui en faire parvenir les marques. Il m'a toujours paru pénétre' de vénération pour vous, Monseigneur, et depuis son éloignement, M. de Laborde m'a dit qu'il lui avait souvent parlé de V. A. dans des termes qui marquaient du sentiment et de l'attachement.

J'ai remis au lord Stormond la lettre qui lui était adressée. Cet ambassadeur ne paraît pas se plaire ici et je doute qu'il puisse svmpalliiser avec M. d'Aiguillon.

KAUNTTZ A MERCY.

Vienue, ce 3 août ijj3. — Depuis la relation du général Barco, qui m'a ])aru très impartiale, il en est arrivé une aulio du maréchal Romanzow, adressée à M. de Stackelberg, tout à fait dans le goût russe, c'est-àdire remplie de gasconnades, de réticences et de faussetés manifestes prouvées par la contradiction des faits mêmes qui y sont rapportés, révoltants eu un mot. Ce qu'il y a de certain, au moins, c'est que les Russes ont raté leur expédition de Silistria, qu'ils ont été obligés de repasser le Danube avec toute leur armée et qu'il est impossible que celte équipée ne leur ait coûté fort cher. Mais je ne serai pas longtemps en doute à cet égard, et je verrai bientôt, par le plus ou moins d'empressement pour le rétablissement de la paix que me témoigneront les premières lettres que j'attends de Pétersbourg, si ces Messieurs se sont bien ou mal trouvés de cette expédition.

Vous avez très bien répondu, au reste, à M. d'Aiguillon sur les plaintes qu'il vous a faites du coadjuteur : Pourquoi ne le rappelez-vous pas , si vous êtes mécontent de lui? On ne peut pas mieux dire; faites en sorte cependant, supposé quil soit rappelé, que l'on ne m'envoie pas un crâne ou un impertinent: car, quoique je ne serais pas embarrassé, quel qu'il soit, de le morigéner au bout de quelque temps, je vous avoue qu'il me serait désagréable de devoir en prendre la ])eine.

Envoyez-moi l'ouvrage de trois siècles de notre littérature et envoyezmoi aussi un exemplaire de l'ouvrage de M. Guibert, intitulé : Essai général (k tactique. Faites appeler aussi, je vous prie, un gaiçon jardinier nommé Schmidt, fils d'un maître jardinier que j'ai eu à Austerlitz et qui y

est mort il y a quelques anne'es, el donnez-lui la lellre ci-jointe à cachet volant, à moins que vous n'appreniez qu'il fût devenu un mauvais sujet, ce que néanmoins je ne dois pas supposer, attendu que lorsqu'il est parti d'Austerlitz pour les pays étrangers, outre qu'il était déjà fort avancé dans sa profession, il se trouvait être un garçon bien élevé, sage et de bonnes mœurs. Prenez un peu des informations cependant sur sa conduite et les progrès qu'il doit avoir faits dans son talent chez le maître jardinier du prince de Souhise, à Paris, où il est actuelleiiient el, supposé qu'elles soient à son avantage, coninie je l'espère, et que la place de jardinier de mon jardin de Vienne lui convienne, envoyez-le-moi par Caironi que j'ai chargé de me l'amener.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher Comte, et suis comme toujours votre bon ami.

Vienne, le 3o septembre ijj3. — Vous serez surpris, mou cher Comte, de recevoir une de mes épitres, mais au fait. D'abord je veux vous témoigner ma reconnaissance sur les peines que vous vous êtes données à l'achat des chevaux normands, dont je suis très content, et à l'envoi des journaux et autres feuilles périodicjues dont vous chargez si exactement les courriers pour me les remettre. Mais en voici bien d'une autre; je viens de finir, à la Croatie et le Littoral près, la toui'née de toutes les provinces héréditaires d'Allemagne et de Hongrie, et il ne me reste donc que les Pays-Bas et l'Aulriche antérieure encore à |)arcourir. Croiriezvous, voici une question, l'époque du printemps prochain propice, utile et convenable pour que j'aille en Souabe el de là, comme vous le savez bien, par Strasbourg le droit chemin à Paris, ou plutôt croiriez-vous plus convenable au service de S. M. et à mon instruction que j'entreprenne une autre tournée et que je dilfère celle-ci à d'autres tem[)s? Parlez-moi làdessus franchement; je n'ai d'autre intérêt que d'être utile et de ni'instruire et comptez ma curiosité et mon plaisir pour rien, quand il s'agit de ceux-là.

Mais, si peut-être vous croiriez ce voyage convenable, en voici en gros l'ébauche. Je partirais vers la lin d'avril, je passerais le Tyrol; j'irais le long du lac de Constance en Souabe, dans les villes forestières et de là le long du Rhin à Fribourg et ensuite en France. Cette première toui'née prendrait vers trois semaines et peut-être, vu les neiges, je serais obligé de la laisser pour le retour. Me voici donc à Paris ou pour mieux dire à

422 MERCY À JOSIîPH II.

Versailles. Combion fie tomps me faiidra-t-i! pour f('moi;fncr au Roi et à ma sœur mes aUeiilioiis? Ensiiile combien de joui's le iiiatc'riel de Paris me nian<jcrait-il, enfiu de combien de semaines croiriez-vous que je devrais avoir à dis|ioser pour aller de Paris en Brelajfne, de là à Bresl, Lorient et, longeant la mer, à Bordeaux, de là à Toulou.se, Marseille et revenir sur Lyon, en employant toute la journée et néanmoins en ne pas manquant les buts principaux, savoir: la marine, le commerce, les manufactures, et surtout de juger de la richesse et fertilité du pays, de sa population et par conséquent plus de ses ressources que de sa force actuelle. Devrais-je retourner encore à Versailles ou pourrais-je de Lyon, en droiture par Bàle, revenir en Souabe? Voici bien des questions, mon cher Comte, que je vous prie de m'éclaircir, elles me serviront de règle dans les dispositions préalables que je pourrais faire. Jusqu'à cette heure personne n'en sait rien et je ne puis répondre si mes occupations et les circonstances du moment me permettront pour le printemps prociiain cette absence pour laquelle je compte quatre mois. Enfin laites-moi le plaisir de me faire une petite idée selon ce canevas, et surtout n'oubliez point (jue toute l'ète ou festin et étiquette doit èlre bannie. Si je dois voir les choses pour les juger, elles ne doivent point être masquées; je croirais même qu'il serait plus conséquent que je logeasse dans quelque auberge ou en chambre garnie à Paris (jue de nie loger chez vous, vu l'eUet du plus grand incognito que cela ferait. Je fais excuse de la peine que je vous donne ])ar celle commission, mais crovez que je vous en serai très obligé et que c'est avec une vraie estime que je serai toujours

Fontainebleau, ce ij octobre i']']'^- — J ai reçu dans la nuit du i3 au xU de ce mois les très gracieux ordres de V. M. \. en date du 3o septembre. Je suis pént'Iré delà clémence avec laquelle Elle a daigné envisager mon zèle dans les moyens employés à lâcher de Lui procurer de bons chevaux. Si toutes les circonslances s'étaient trouvées moins défa\orables à celle emplelle, V. M. aurait été mieux servie et j'ose me llaller que dans la suite j'y réussirais avec plus de succès. Je suis souvent aussi embarrassé (jue honteux de la médiocrité des brochures qui parviennent cha(|ue mois sous les yeux de V. M., mais dans cette époque ingrate les productions littéraires de ce pays-ci ne ressemblent (jue trop à ce qui s'y passe en tout genre, et les esprits y paraissent aussi engourdis (]ue les choses.

Quant au projet de voyage de V. M. en France, je crois ne pouvoir

17 OCTOBRE 1773. û23

iniuiix oboir à l'ordre qu'Elle daigne me donner qu'en joignant ici sur cet objet des observations sépare'es, qui se trouveraient re'digées avec plus de détails si la prompte expédilion du courrier n'y avait mis obstacle ainsi ([ue le défaut des cartes et du livre des postes que je n'ai point ici avec moi. Je me permettrai encore une remarque fondée sur la connaissance que je crois avoir du local et de l'ensemble de cette cour : c'est que, soit par rapport à Madame la Dauphine, soit relativement au bien du service de V. M., sa présence ici ne peut manquer de produire des effets inappréciables et de la plus grande utilité'. Comme V. M. daigne me marquer que, juscju'à présent, Elle n'a communiqué son projet à personne, j'ai cru devoir m'abslenir de faire la moindre mention dans mes rapports ni des ordres qu'il a plu à V. M. de me donner, ni de la façon dont je me suis mis en devoir de les remplir.

Je suis aux pieds de V. M. et dans la plus profonde soumission.

Obseiixitions sur le projet de voyage de Sa Majesté l'Empereur.

Dès que S. M. ne veut employer (pic (piatre mois à son voyage et le commencer au mois d'avril, il parait qu'il sera plus convenable de ne voir de l'Autriche antérieure que cette petite partie qui se trouve sur la route d'Augsbourg en France, et de réserver la visite des villes forestières et du Tyrol pour le retour, n'étant point douteux que le mois de juillet n'y soit infiniment plus favorable pour traverser un pays de montagnes que le mois d'avril pendant lequel les neiges ou leurs fontes imprévues ferment souvent les passages plusieurs jours de suite. D'ailleurs, l'intention de S. M. étant moins d'être spectateur du luxe et des plaisirs de la ville de Paris que d'y examiner les objets d'industrie et d'utilité, le printemps est la saison la plus convenable. La nature est alors dans son beau pour voir les environs, et les savants ainsi que les artistes les plus fameux ne quittent guère la ville dans ce temps-là.

(juant à la durée du séjour de V. M. à Versailles, il est certain qu'il paraîtra toujours trop court à Madame la Dauphine. Mais s'il était prolongé quebpie temps de suite, il est probable que le Roi en serait gêné. Ci'la ne pourrait arriver si, vu la proximité de Paris, S. M. se décidait à faire plusieurs voyages séparés à Versailles. S. M. et Madame la Dauphine auraient d'ailleurs occasion de se voir souvent soit à Paris, soit à Marly, la Muette, Bellevue, Choisy, supposé qu'il plût à l'Empereur de donner un coup d'oeil à ces maisons royales. La route de Paris en Bretagne passant par Versailles, S. M. pourrait alors s'y arrêter encore une fois à son dernier voyage pour faire ses adieux au Roi, et dès lors sans inconvé-

/i24 MERCY A JUSEPJl 11.

nienis S. iM. pounail, après sa loiirnco en France, repasser de Lyon par Bàle et en Souabe.

Sans comprendre les jours qne Versailles absoi'bera, et en se re'duisanl à iinspection des objets les plus intéressants, il faudrait au moins dix à douze jours pour examiner le inate'riel de la ville de Paris et de ses environs.

Sur la route de Paris à Brest il n'y a rien de remarquable, à moins qu'il plût à S. M. de se di'tourner sur la droite pour voir Saint-Malo et les sinjjularite's pbysiqnes de ce port qui n'est plus, comme il était autrefois, la |)épinière et l'école des armateurs français.

Lorient qui méritait d'être vu, ne le mérite peut-être plus depuis l'aboli lion de la Compagnie des Indes, les magasins e'tant abandonnés et vides ainsi que les arsenaux. S. M. pourrait donc aller droit à -\antes. Cette ville fait un grand commerce qui cependant n'est pas comparable à celui de Bordeaux. Cette dernière ville est la mère nourricière des colonies françaises et trafiiiue dans toutes les parties de l'Europe. On peut y voir tout ce qui concerne la marine marcbande; S. M. y a un consul négociant qui possède toutes les connaissances relatives à celte partie.

Entre Bordeaux et Toulouse, en se détournant à droite, il y a Bochefort, siège d'une marine royale établie par Louis XIV, mais si fort déchue qu'elle ne mérite guère que l'on se détourne pour la voir. Après Toulouse il y a le canal de Languedoc fameux par son utilité, par la hardiesse de l'entreprise et par rhabileté de l'exécution. De là jusqu'à Marseille il n'y a que la beauté du climat et quelques fabriques à observer.

S. M. a un consul à Marseille instruit de tout ce qui concerne le commerce de cette ville, qui est dirigé principalement vers le Levant.

Après Marseille il y a Toulon, siège de la marine royale pour la Méditerranée.

Lyon a un commerce de manufactures et des établissements municipaux (jui pourront occuper lEmpereui' pendant quelques jours.

Cette grande tournée pourrait se faire, sans trop se presser ni fatiguer, dans l'espace de deux mois au plus. Il y a une autre route de Paris à Brest par Orléans, Blois, Tours et Angers; on fait plusieurs postes sur une digue construite pour arrêter les débordements de la Loire; c'est un ouvrage considérable et le |)ays passe pour être le jardin de la Fi-ance; mais cette route est plus longue et ne conduit pas à Saint- .Malo.

Le voyage de S, M. à Paris sera certainement très agréable au Roi, à la cour et à la nation en général; il pourrait y avoir quelque différence pour la tournée de S. M. dans les provinces, et il est à présumer (pi'on ciiercbera à y mascjner bien des choses, soit dans la crainte que l'Empereur ne les voie dans un état bien diflérent de celui où elles pourraient

]7 OCTOBRE 1773. i25

et devraient èlre, soit par rimpression d'une opiiiiou, qu'il n'y a pas encore eu moyen de de'truire tout à fait et qui consiste dans le doute sur le dofjré de bienveillance que S. M. accorde à la nation française.

Quant au plus grand incognito que S. M. voudrait observer, il ne peut avoir lieu que relativement, absolu de tout cérémonial et de toutes fêtes et festins. La nation est d'ailleurs trop active, trop empresse'e pour que S. M. l'Empereur puisse être deux heures à Paris sans que toute la ville ne le sache et ne soit en mouvement. Non seulement le logement n'y ferait rien, mais si S. M. prenait le sien dans un bôlel garni, tous situés dans les rues les plus passantes et dont les enlre'es sont mal dispose'es pour arrêter la foule, il en re'sulterait que les environs d'un pareil bôlel deviendraient inabordables par l'affluence du peuple qui s'y e'tabiirait jour et nuit. S. M. en éprouverait des inconvénients absolument insupportables qui n'auront point lieu si S. M. daigne agréer l'hôtel de son ambassadeur, lequel hôtel réunit les avantages de l'abord et de l'emplacement '''.

Foit(aiiieblcaii, le ij octobre l'jjS. — Monseigneur, le courrier d'aujourd'hui est chargé d'une caisse contenant les objets que V. A. a ordonnés par la note du 8 septembre. J'avais trouvé huit feuilles défectueuses dans le théâtre de Molière et deux feuilles dans la nouvelle bibliothèque de campagne; je les ai fait changer et ne cite ce trait que pour exposer à V. A. l'infidélité et la négligence des libraires de ce pays-ci.

Je viens de recevoir la note de V. A. en date du ao septembre; les livres qu'Elle désigne seront envoyés par le premier courrier.

Malgré les communications de M. d'Aiguillon, je vous avoue, Monseigneur, (p,ie je ne crois pas, à beaucoup près, voir clair dans l'aventure du comte de Broglie '-' ; il y a à tout cela tant de tortillage et d'obscurité, que l'on est embarrassé à déhnir, s'il s'agit réellement d'une affaire d'Etat ou de quelques intrigues personnelles. Ce qu'il y a au moins de plus décidé

'■' Depuis son arrivée à Paris en 1766, plus vive. Cetui-ci lui la letlre en plein

le comte de Meicy liatiilait le palais du conseil el se plaijjnil si fortement de l'in-

Pelit-Luxeniljoury qu'il louait au prince de solence du comte de Broglie que le Roi

Condc moyennant i5,ooo livres par an. l'ut obligé d'exiler à sa terre de RulTec

'' A la suite d'une altercation très vive le directeur de sa correspondance se-

avec le duc d'Aiguillon, le comte de Broglie crête, qui ne s'en poursuivit pas moins

avait écrit au ministre une leltre encore activement.

426 JOSEPH II A MEllGY.

c'est que nous sommes débarrassp's de ce brouillon de conUe de Broglie cl <jnc de lonjlenips il ne reparaîlra sur l'horizon politique.

S. M. persiste à vouloir que le coadjutcur''' parle avant la fin de Tannée; ses parents ont demandé un rongé pour cet ambassadeur; M. d'Aiguillon ne l'a ni accordé ni refusé. Peut-être ce dernier, sachant la posilion du coadjutcur, ne serait-il pas fâché que S. M., par impatience, fit un éclat; il serait plus commode à M. d'Aiguillon d'écraser un de ses ennemis par les mains de l'Impératrice. Je vais parler à M. de Soubisc et lâcher d'accélérer le retour de l'ambassadeur sans qu'il en résulte de tracasseries.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.

P. S. V. A. verra par mon rapport à S. M. qu'il n'y a rien d'essentiel à dire sur Madame la Dauphine.

Vienne, le 6 novembre ij'j3. — Mon cher comte Mercy, je vous suis fort obligé pour les points que vous avez voulu m'euvoyer au sujet de mon voyage en France et suis véritablement houleux de vous donner tant de tracas avec cette bagatelle; mais ce qui me console, c'est qu'au moins je ne vous en donnerai qu'une fois à ce sujet dans ma vie. Je vous joins ici des points que, sans ordre ni suite, j'ai vite dictés; vous y verrez à [)eu près avec plus de détail ce (juc j'en pense et les points de vue que je me propose. Gombatlez, taillez, ajoutez, Iranchez tout ce que vous voudrez à voire aise, je ne suis aucunement entêté de mes idées. Vous avez bien fait, mon cher Comte, de n'en rien toucher dans vos dépèches; quoique, comme vous sentez bien, S. M. est informée en plein de mon idée et de mes démarches, et j'en parlerai au premier jour au prince de Kaunitz; c'est une alTairc encore si éloignée et si capable d'être dérangée par les moindres événements et en outre si peu relative, lant qu'on la médite, aux alTaires générales et politiques, qu'elle peut, je crois, se^régler ainsi sans commettre des départements dans des alï'aircs si vétilleuses. Répondez, je vous prie, avec franchise, mais ne vous étendez dans la durée de ce voyage qui ne pourra se régler que sur les lieux et selon les objets et les circonstances. Adieu, mon cher Comte, ce ne sera pas un petit agré-

'" Le coadjiitour, le ]>riiifo Louis (1(! lli)lian, iluiilj Maiic-Tliérèse, cliociuée du Ion el de la faron de vivre de ce ])rélul llljcrlin, exigeait le départ.

G NOVEMBRE 1773. ù'21

iiienl |)our moi que d'avoir le plaisir de vous revoir cl de jouir de votre agréable compagnie. Croyez-moi toujours. . .

Paris, le . . (hkembre tj'j3''^K — Je joins ici mes remarques aux observations qu'il a plu à V. M. I. de me l'aire parvenir; je les ai transcrites les unes à côle' des autres pour rendre les objets plus pre'sents et plus faciles à saisir d'un coup d'oeil; mais tout cela se rJduit à un point de certitude <iui est que lorsque V. M. se trouvera à Paris, à Versailles ou dans les provinces de France, quelles que soient les petites dillicultc's que les ide'es propres du Uoi ou l'empressement de la nation pourraient opposer à la forme simple et unie sous la(pielle V. M. se propose de paraître ici, il faudra cependant bien que l'on finisse par se prêter aux volonto's de V. M. et je ne suis nullement en peine de l'efficacité des moyens que j'emploierai dans chaque circonstance momentanée pour effectuer l'accomplissement exact et précis des ordres (jue V. M. daignera me donner.

Le désir et le bonheur de me voir aux pieds de mon auguste maître ne nie font point illusion sur l'utililé du voyage de V. M. en France. D'après ce que me dictent mon faible jugement, ma fidélité et mon zèle, je crois que les raisons de politique et les avantages de Madame la Dauphinc s'accordent parfaitement sur l'exécution d'un projet qui va mettre sous les yeux de V. M. une infinité d'objets très intéressants à combiner dans l'inspection d'une monarchie aussi romar(|uable que l'est celle-ci par la nature et le contrasie du bien et du mal (jui en forment la constitution.

Ronarques sur les points d'observation. Points d'observation.

1° S. M. s'est déterminée à suivre le conseil de M. le comte de Mercy et d'tiller tout de suite, sans passer par le Tyrol, en droiture par Gunzbourgà FriLourg et de là par Sti'asbourg, Nancy à Paris. Son arrivée à Paris serait donc h peu pi'ès vers la mi ou la lin avril.

9° Sur l'article de l'incognito il faut a" Pour observer le plus exact inco-

''' Le quanlièiiio manque dans l'orijjinai.

partir (tu principe qu'il ne peul avoir lieu qu'à l'égard de ses effels extérieurs , et que l'incivgnilo réel est ahsolumenl impraticable. 11 est moralement impossible que S. M. voie le Roi, Madame la Daupbinc et la Famille Royale sur le ton qui sei'a insi'panible de ces entrevues sans que la Cour et, le moment après, la Ville sachent à quoi s'en tenir. S. M. doit donc s'attendre, quelque précaution (pie l'on puisse prendre pour cacher sa marche , à trouver sur ses pas uu grand concours de monde, et que ce concours sera presque continuel dans les environs de l'hôtel qii'Elle occupera. Cet inconvénient sera d'autant plus inévitable (jue la haute et juste id($e que la nation a conçue de S. M. ajoutera beaucoup à sa curiosité naturelle; mais il d('[)endra du bon plaisir de S. M. d'écarter tous dîners, soupers et fêtes quelconques, et généralement toute démonstration extérieure de ce qui est dû à son auguste rang. Une des [)rcmières instances que le Roi fera certainement h l'Empereur, sera de dîner et souper familièrement avec la Famille Royale, (juand tt aussi souvent que cela pourra convenir à S. iM.

3° Le logement et les carrosses dont il [)laira à S. M. de se servir u'ajoutelont et n'(jleront rien à l'espèce d'incognito susdit. Il est seulement à observer (|uo si Elle logeait en ville, cela pourrait causer une inqiression défavorable il son andjiissadeur, \u que l'étendue de rh()tel qu'il occupe étant connue, on sait que S. M. pourrait y loger, sans le déplacer en aucune mani(''re, m<;nie une partie de la suite de rEnq)creur poiui'ail y loger sans déplacer personne. Il ne s'agirait (|ue d'être prévenu sur la qualité el le nombre (les personnes qui coniposiMont celle suite, ce

gnito pendant tout son séjour et pour, en même temps, proliter de toutes les heures du jour. Elle dînera toujours chez Elle et par conséquent ne sera pas dans le cas de pouvoir recevoir ni dîners, ni soupers, ni fêles (juelconques, soit-ce de la part des princes du sang, ni des ministres, le cas seul except($ si l'occasion se donnait de souper familièrement avec quelqu'un de la Famille Rovaie. Elle ne pourra en outre accepter ni logement ni service (|uelconque de la part de la Ciour.

3° Si des raisons pour ainsi dii-e invincibles, el (jue M. le comte de Mercy (luit le mieux savoir, s'op|insaient à ce que S. M. loge dans un hôtel garni , il faudrait toujours en prendre un pour toute la suile, et S. M. ponrrail par là tromper l'attente du public, en logeant seule pour sa personne dans une couple de chambres chez l'Âmbassadenr; bien ;i remarquer (ju'il ne lui donneiait pas son appartement el contimierait à y rester comme toujoiu-s. Poiu- à Versailles, si S. M. y avait à faire séjour. Elle ne pourrait loger dans aiu-Miie miiMin i\c la Coin- ni île parti-

qui est ni'cessaire dans lous les cas.

même dans celui où S. M. persi.slerait à vouloir (jue pour sa suite il soit loué un hôtel garni, (jui sera très l'acile à trouver très h portée de l'hôtel de l'ambassadeur cil S. M. daigne agréer un logement.

A° D'après l'oliservatinn 9°, il paraît que ce serait en vain que S. M. quitterait les marques des ordres dont Elle est le chef; peut-être même y aurait-il quelque inconvénient à cela. A l'égard de riiabillement, l'uniforme n'étant d'usage ici que pendant le service actuel, S. M. paraîtra vouloir bien avoir égard aux usages du pays si Elle n'en porte point. En revanche, un ou deux habits de saison, tels que velours ras ou autre étoffe de printemps, quelque simples qu'ils puissent être et un surtout de drap gi'is pour monter à cheval , en cas que S. M. veuille assister à la chasse du Roi, rempliront très convenablement les vues qu'Elle se propose h ce sujet.

5° Il y a toute apparence que le plan de S. M. a dessein de suivre à Versailles, sera le plus agréable au Roi et à la Famille Royale. Il paraît seulement nécessaire qu'en son temps l'ambassadeur de S. M. soit autorisé h le proposer d'avance. Il conviendra aussi qu'ensuite le Roi et Madame la Dauphine soient prévenus sur l'heure où S. M. comptera se rendre à la première entrevue. L'ambassadeur pourra les en prévenir sous le secret afin d'écarter de Versailles toute allluence incommode. A l'égard des ministres du Roi et étrangers, des maréchaux de France et autres premiers personnages de la Cour, l'ambassadeur pourra leur faire entendre de la part de S. M. qu'Elle espère encore bien les voir, soit à lu Gourou h quehpie autre occasion, mais

culier, mais on y prendrai! ((uelque

hôtel garni.

^1° Pour rendre l'incognito encore plus saillant, Elle ne conqiterait porter, pendant tout le temps qu'Elle serait en France , aucun ordre , ni point d'uniforme, mais des habits aussi simples et unis que possible, sans paraître ridicule; sur quoi Elle désire savoir l'opinion de M. le Comte, comme ils devraient être à peu près arrangés.

5° Dès qu'Elle arrivera , Elle se rendra tout de suite h \'ersailles chez Madame la Dauphine et se fera présenter par Elle au Roi et à la Famille Royale, et dès ce moment Elle ne désire autre chose que d'y être regardée et traitée comme l'enfant de la maison et désire, par conséquent, que le Roi ne dérange en rien son train de vie accoutumé, mais l'admette à en participer, lors et comment bon lui semblera, que la vie de la Cour ne se dérange en rien et que Madame la Dauphine, de même que tous les autres , continuent à suivre leurs usages, descpiels S. M. désire d'être témoin.

que, comme Elle compte ne recevoir aucune visile, ils Lui feront plaisir de ne pas gêner l'incognito en se rendant chez Elle. On jiourrail fairi' parvenir la niênie insinualion aux princes du sang.

6° Ees circonstances et le bon plaisir de S. M. décideront du plus ou du moins de séjour qu'Elle voudra faire à Versailles.

7° Il est sans conséquence quels que soient les chevaux et les carrosses dont S. M. se servira , pourvu que la simplicité ne soit pas trop marquée et ne paraisse point vouloir contraster avec le luxe de la Cour et de la Ville.

8" Cet article renferme plusieurs objets sur lesquels il y a des observations à faire séparément : i" L'administration de la justice en France est d'un détail immense et très compliqué; pour se former une légère idée de la forme des proc('dures on a coutume d'aller assister à une vacation du Parlement. On y entend plaider les avocats et on y voit o|)iner les juges dont le Premier Président annonce ensuite le résultat. On choisit ordinairement un jour où l'avocat général résume une cause intéressante. S. M. en demandant môme le rapport d'une cause de cette espèce, j)ourrait y assister dans une tribune ou loge qui s'appelle la Lontcnie et y garder le ])lus parfait incognito quant à tout cérémonial; mais ce tribunal était fort déchu de son ancienne réputation , même avant la création du nouveau Parlement, qui est encore bien inférieur à l'ancien. Il y a à Paris (Ufférentos autres cours et chambres -souveraines cl subalternes qui jugent des alTaires de leur ressort; il est libri'

G" Elle trouve très juste l'idée de M. le comte de Mercy de ne faire séjour, que ce que la décence exigera, à la (jOur, mais de s'y reudi'c plusieurs fois plutiU à dilïérentes reprises de Paris.

7° Pour l'équipage dont S. M. se servirait pour aller à Versailles, Elle ne poui'rait accepter l'équipage de l'iimb;issadeur, mais se .servirait de chevaux de poste , de même qu'à Paris on devi'ait se pourvoir d'une couple de voitures de remise les plus simples et des plus conununes à tous les autres étrangers qui s'en servent.

8° Les objets essentiels dont S. M.

veut s'occuper dans le voyage qn'Elle projette sont de voir Madame la Daupidne, de juger de sa situation pour le présent et pour l'avenir, de faire la connaissance du Roi et du Dauphin, de voir la Cour et la façon dv vivre ; de voir à Paris le matériel et sa situation piivsi(jue, les plus belles choses en lait darts (|ui existent, les objets matériels, surtout les établissements publics qui y sont, autant qu'on peut, la forme du gouvernement, l'administration de la justice, le barreau et les autres objets de curiosité, l'nur obtenir ces premiers points de vue il faut qu'il voie la Cour dans son état naturel ; pour les seconds, à Paris même, il faudra d'abord ne jamais annoncer son an-ivée flans aucun lieu , mais ne le déterminer que le moment que l'on se met en voiture; par là on évite toutes les réceptious, on ne gêne personne et on voit les choses coniine elles sont. Cela s'entend par excnq)le de rétablissement des Invalides, de rilôlel-Dicu et de

mais peu d'usage d'aller entendre leui*s plaidoyers. 9° Il y a plusieurs académies à Paris dont les princip.iles sont la Française, celle des Sciences et celle des Inscriptions et Belles-letlros. Toutes trois n'admettent d'assistants (étrangers qu'aux séances publiques qui se tiennent à leur rentrée après le dimanche de Quasimodo et après la Saint-Martin, de sorte qu'il n'y en aura pas pendant le séjour de S. M. à Paris; mais il n'est pas douteux que ces académies brigueront elles-mêmes l'honneur de recevoir S. M. dans quelque séance extraordinaire; mais dès lors il sera difficile d'éviter toute espèce d'hommage et de sauver l'incognito. 3° L'Académie de peinture et de sculpture, l'Hôtel des Invalides, l'Hôtel-Dieu, la manufacture des Gobelins, les ateliers des plus fameux artistes, les maisons royales et autres de campagne pouri-ont être vus de la façon que S. M. le désire. L'École militaire fait f;iire en public l'exercice à ses élèves tous les dimanches et l'exei'cice se fait au feu cha(juc premier dimanche du mois. S. M. pourra y assister et en voir en même temps l'hôtel sans en pn'venir personne. Il dépendra de même d'Elle d'aller aux spectacles de la manière qu'il Lui plaira, mais Elle ne pourra voir la galerie des plans et celle de la marine sans faire prévenir les ministres des deux départements. Il faut aussi un ordie du Ministre pour avoir l'inspection de la fabrique de porcelaine de Sèvres; ces formalités n'apporteront cependant aucun obstacle à l'incognito de S. M.

9° Uouen ne présente absolument rien d'intéressant; mais la Normandie est une des plus riches et des meilleures provinces de la France, tant par l'industrie de ses habitants que par ses prairies, ses haras, etc. Si c'est l'inlen-

l'assemblée de l'Académie française où S. M. ne voudrait recevoir ni compliments, ni alloculions quelconques, mais s'y rendre le jour qu'on l'attendrait le moins à une séance ordinaire.

Quant aux autres objets matériels. Elle ne désù'erait que de voir les plus beaux édifices, une ou deux, reconnues pour les plus belles maisons de campagne, chaque espèce de spectacle une fois, où Elle se rendrait au même lieu où vont tous les étrangers et s'y confondrait dans la foule. Il ne compte aucunement faire des connaissances de Parisiens ou de Parisiennes pendant le peu de jours qu'il y resterait et, par conséquent , ne désire aucunement d'être admis à des sociétés, quelque agréables qu'elles puissent être. II ne renonce pas pour cela de voir les personnes surtout intéressantes et d'esprit qui se trouveront sur son chemin ou que le hasard Lui fera rencontrer, et si cela ne Lui paraissait pas trop barbare. Il ne serait pas même curieux de voir personnellement les savants reconnus et qui Lui paraissent toujours meilleurs à lire qu'à être vus, quand on ne peut continuer leur connaissance.

Voilà fort en gros les points de vue que S. M. se propose et qui s'éclairciront très facilement d'occasion en occasion, quand S. M. se trouvera sur les lieux.

9° Il en est do même pour la tournée que S. M. compte de fair-e dans les provinces. Son étendue et sa marche ne poui'i'ont se déterminer (ju'à Paris même et en attendant Elle prévient seulement M. le Comte que de Paris

MERCV A JOSEPH II.

lion (le S. M. de traverser celle ]irovince el do se rendre ensuile par Sainl- Malo et Rennes à Bi-est, ce serait à piu'e perte qn'Elle reviendrait ensuite sur i'Oi'leanais pour gagner Bordeaux, en remontant une partie de la Loire.

Au reste, suivant l'ordre de S. M., Mercy fournira un recueil de tout ce qu'il y a d'intéressant à voir dans le matériel des provinces que S. M. se propose de parcom'ir, et il mettra ce recueil à ses pieds lorsqu'Elle sera à Paris. Le livret des postes, joint ici, indique les roules et les dislances.

1 o" Tout le contenu de cet article dépendra entièrement du bon plaisir de S. M.

it° Il dépendra pareillement de S. M. de garder l'incognito dans les provinces de la même manière el sur le même pied qu'à Paris, n'étant point h supposer que les intendants et com-

Elle compte se rendre à Rouen, traverser la Normandie, aller à Brest, à Nantes, passer l'Orléanais, remonter peut-être un peu la Loire, de là se rendre à Bordeaux, de là à Toulouse, ensuite Montpellier, Marseille. Toulon et de là remonter par le Dauphiné à Lyon. Dans ces provinces, le vrai état de la France, sa culture, sa population, son industrie, ses manufactures, son commerce, sa marine, son gouvernement, Faccomplissement et les fruits des belles choses qui s'écrivent, fera son objet principal et Elle ne veut point annoncer la tournée qu'Elle fera pour qu'on Lui masque aussi peu que pos-iible la vérité, recevant nulle part aucun honneur et se logeant partout dans les auberges qu'Elle trouvera. Le comte de Mercy L'obligera néanmoins beaucoup, si en attendant il veut faire collection des objets matéi'iels et formels à voir dans toutes ces provinces et Lui fournil- un abrégé de la distance des lieux.

10° Quant à la partie militaire, S. M. se contentera de voir les établissements et écoles établis, de même que les foiteresses en gros, qu'on Lui fera voir, et les Iroupcs seulement en quartier dans les différentes villes oi'i Elle passera. Elle lâchera de se trouver aux parades et exercices jouinaliers que sans cela on y fait , et Elle désire qu'on ne rassemble pas pour Elle des camps, ni autre corps de troupes. Pour la partie de la Marine. Elle voudrait la voir en détail, tant la marchande, |)our juger de son ('tendue, (juc la royale et celle de guerre pour juger de sa force.

11° 11 s'entend de soi-même que dans la tournée que S. M. fera dans les provinces, le même incognito s'observerait strictement et que S. M. ne recevrait aucune invitation, aucuns

mandiin(s puissent ignorer TaiTivee e( le passage de S. M.; mais ils pourront s'abstenir de toute démonstration extérieure. 11 sera même bon que la chose soit ainsi, pArce que S. M. sera mieux mise à portée de tout voir. On peut à cet ég;;rd s'en reposer sur le caractère de la nation qui préférera la vanité d'avoir communiqué quelque notion à un grand prince, à la prudence qu'il y aurait peut-être à lui cacher de certains objets.

12° Il y a des endroits où S. M. forait très mauvaise chère si Elle n'avait pas de cuisinier à sa suite. Il sera même quelquefois nécessaire de se munir de provisions de bouche, surtout de vin, pour éviter les dangers du vin falsilié.

Il reste à ajouter à l'article précédent qiie, s'il était plus agréable ou plus commode à S. M. de porter un uniforme. Elle pourrait sans le moindre inconvénient le reprendre pour son voyage dans les provinces. L'intention de ne se loger que dans les hôtelleries est une suite naturelle de la méthode que S. M. se pro|)ose d'arriver inopinément parloul. Il serait cependant nécessaire qu'Elle se fit toujours précéder par un courrier intelligent qui arrêtât les logements et les fil un peu arranger.

i3° Quanta la manière d'annoncer le voyage de S. M. en France, il semble analogue à la façon dont Elle se propose d'y paraître, de ne déclarer d'abord que son intention d'aller visiter l'Autriche antérieure. Elle pourrait ensuite et peu de jours avant son départ de Vienne dire à l'ambassadeur de France qu'ayani réfléchi que la tournée qu'Elle allait faire La conduisait aux frontières de la France, Elle cédait au désir qu'Elle avait depuis longtemps de faire la con-

honneurs et logerait toujours dans les auberges.

1 a" Il serait à savoir si dans la plupart de ces villes on est assez bien servi pour n'avoir pas besoin de cuisinier avec soi;

1 3" S. AL désirerait savoir ce que M. le comte de Mercy croirait le plus convenable, ou que S. M. annonce d'avance son voyage, ou que l'on n'en dise rien jusqu'au moment de l'exécutpr, et que même S. M. prendrait à Vienne le prétexte d'aller en Haute-Autriche et de là, passant rapidement jusqu'à Fribourg, se trouverait à portée de l'annoncer peu de jours avant son arrivée en France. C'est à M. l'Ambassadeur à décidei' là-dessus S. M. , et

MEUGY A JOSEPH II.

naissanco personnelle liu Roi Très Chrétien. S. M. daignerait en même temps envoyer ses ordres à son ainbassadeni' à Paris, pour en prévenir le Roi, et dès lors il anrait soin de préparer les esprits an strict incognito que S. M. a dessein d'observer. On pourrait d'abord user du même secret au sujet de l'intention de S. M. de voir les provinces intérieures du royaume.

Quelques jours après son arrivée Elle pourrait Elle-même en faire la première ouverture au Roi, comme d'une idée suggérée par le désir et l'occasion de voir par Elle-raême les détails d'une marine militaire et marchande. Elle annoncerait par là un seul objet fixe qui La coiuhiii'ait, par une espèce de nécessiti' accessoire, dans les |irovinces du milieu ou du nord de la France.

Après avoir vu à Bordeaux et h Brest des armements pour l'Océan, Elle pourrait témoigner la même curiosité pour les armements qui se l'ont à Toulon et Marseille jiour la Méditerranée, et le chemin de Bordeaux h Toulon La conduirait naturellement par les provincrs méridionales du royaume. De cette façon Elle ferait tout le tour de la France en ne paraissant avoir eu (ju'un seul objet en vue. Il est vrai qu'en suivant ce plan, il y aurait quelque inconséquence à passer par Rouen. Les deux seides routes qui paraîtraient analogues audit plan seraient ou d'aller par Aleuçon, ou de prendre par Orléans et Tours; la première traverse une partie de la Normandie, l'auti'e suit la levée de la Loire.

1 4° S. M. trouvera ci-joint le meilleur trait(! tpi'on a pu se procurer sur ce qui peut mériter quelque attention à Paris et dans les provinces.

en même temps s'il croit convenable et nécessaire d annoncer d'avance tonte la tournée que S. M. voudrait faire ou non dans les provinces.

1 4" S. M. désii'crait aussi que M. le comte voulût Lui désigner les meilleurs livres de descriptions de voyage qui existent de la France.

31 DECEMBlil", 1773. /i3J

Le 3i décembre iJJ-S. — Je suis vrainient lâché, mon cher Coiiilc, des peines que vous vous donnez pour mon projet de voyage à Paris. Que ne sera-ce pas, s'il s'efTeclue, puisque vous devez être seul mon guide et que c'est avec vous et par vous uniquement que je compte arranger toute chose et surtout m'instruirc. S. M., à laquelle j'ai présenté votre réponse, en est aussi satisfaite que je vous en suis obligé. Je compte donc, quand l'occasion s'en présentera, d'en profiter, et je me réglerai à peu près selon son contenu qui est aussi clair que satisfaisant. Mais je suis bien éloigné de vous en pouvoir encore garantir la certitude qui dépend d'une infinité de circonstances tant internes qu'externes, et dont les premières sont malheureusement bien plus embrouillées encore que les dernières. Ainsi je n'en dirai rien encore, pas même à ma sœur, et je m'arrangerai doucement sans bruit |>our être prêt à adopter le parti quelconque qui me paraîtra le plus ulile et oi'i je pourrais le mieux servir l'Étal et S. M.; mon plaisir ne sera jamais qu'un accessoire.

Adieu, mon cher Comte, croyez-moi bien sincèrement, avec toute i'eslime que vous méritez, voire fidèle. . .

Vienne, i" janvier ijjà. — Mon cher Comte, je viens de recevoir votre ieltrc par le courrier du mois et vous suis très obligé pour les recueils que vous conlinuez à faire des choses intéressantes au voyage que je médite de faire un jour dans le pays que vous habitez. Je ne me trouve pas en état de vous en marquer le temps encore, et si des devoirs ou des changements dont on parle me retenaient ou me rendaient utile ici, je laisserais là poui- d'autres temps tout ce beau projet.

Quanta Madame la comtesse du Barry, je crois que ses litres et le rang qu'elle a à la cour, doivent régler ma conduite à son égard. Elle est comtesse; elle fait la dame; qu'ai-je à éplucher pourquoi le Roi la décore de titres? Je compterais, sauf votre meilleur avis, ni la fuir, ni la rechercher, mais lui témoigner les politesses, avoir pour elle les mêmes égards comme pour toutes les autres et lui parler en compagnie comme je ferai avec le reste de la compagnie où je me trouverai.

D'affaires, hors que le Roi en personne ne me dise do Lui en parler, corlainement aussi peu que vis-à-vis de toutes les autres personnes et

UZ6 KAUiMTZ À MERCY.

iiu'iiie (les iiiiuislrc'i, j(! ne m'en aviserai point. Je serai M. le couile de Falkenslein et rien d'autre rerlainenient. Pour des soupeis vous savez (|ue, selon mon système, je n'en pui^ recevoir de personne; ainsi elle sera dans le même cas, hors que le Roi n'en soit et m'engage en personne.

Voilà, en peu de mots, ce que je pense à son sujet. Vous ijui connaissez mieux les convenances de ce pays-là, vous réglerez en cela, comme dans loiitcs les aulres occasions, mes démarches. Je vous prie de faire parvenir avec la caisse des protocoles, dont le courrier est porteur, aussi le paquet ci-joint au maréchal Lacy. Adieu, mon ciior Comte, portez-vous bien el croyez-moi bien sincèrement voire

Vienne, 3 janvier t'J'jà. — Je vous remercie, mon cher Comte, de tout ce que vous m'avez envoyé par Gergowicz. Les deux mémoires du sieur de Reaumarchais m'ont réellement fort amusé, et vous me ferez plaisir de m'envoyer pareillement ceux qui me paraissent devoir venir encore par la suite. Rien de plus satisfaisant, tant pour le moment que pour la perspective, que ce que vous mandez à llmpéralrice au sujet de Madame la Dauphiue. Je suis assez satisfait aussi de la façon dont s'explique et se conduit actuellement M. d'Aiguillon, et je vous avoue, qu'attendu ses successeurs possibles ou apparents, je serais fâché qu'il fût déplacé. Dites-lui de ma p-irt, que jamais ma cour n'a fait la moindre démarche, ni n'a même pensé un moment chose quelconque, qui ne soit parfaitement conforme à ses sentiments invariables pour son alliance avec le Roi, auquel personnellement, ainsi qu'à son système polilique avec lui, elle est invariablement attachée. Qu'à charge de revanche la France peut compter sur la fidélité et l'amitié même la plus sincère de notre part. Que celte juste réciprocité de sentiments et de procédés supposée, en y réfléchissant de sangfroid, il sentira qu'il ne peut pas même nous convenir de penser dilféremment, et que je le prie moyennant cela de ne jamais se permettre aucun doute sur notre sujet, et que je m'olïre volontiers dans les cas où on pourrait chercher à lui en donner, à lui fournir tous les éclaircissements qu'il pourrait désirer pour sa tranquillité, lorstpie honnêtement et amiablement il jugera à propos de m'en faire demander ^ar votre canal.

Envovcz-moi, je vous prie, mon ami, sur ce qui sort de la presse en France tout ce que vous jugerez pouvoir m'intéresser, ou m'amuser, car j'ai grand besoin de l'être, et surtout aimez toujours un |)eu le meilleur de vos amis.

17 JANVIER 177/f. /i37

Le ij janvier ijji- — Mon cher Comle, je dois vous donner une mauvaise idée des ennuis el peines que mon voyage projeté vous causera, puisque le projet seul déjà vous en fait tant subir. Le jeune homme (jui vous remettra celle-ci, est un écuyer qui va remplir en Angleterre auprès de Wollstein la iiiême commission que l'autre vient de remplir à Paris lors de l'achat que j'y fis l'aire de chevaux normands. Il passe à Paris par curiosité et en même temps pour vous remettre ces lettres (juc vous voudrez bien donner à ma sœur. Oiiant à mon voyage, je ne puis vous en rien dire de positif encore. S. M. à la bonté de l'approuver; et ce n'est même (ju'à mes instantes prières qu'Elle a eu jus(|u"à présent la complaisance de ne point l'ébruller ni d'en faire part à la Dauphine. Nombre de circonstances peuvent le déranger, et si je |)ouvais me croire utile dans quelque autre lieu ou propre à des arrangements si nécessaires à prendre une bonne fois avec ellicacité dans notre interne, vous sentez bien qu'il ne s'en ferait rien. Mais en attendant, comme pourtant cela se pourrait, je vous envoie la petite feuille ci-joinle qui fera connaître à peu près mon idée et le temps que je pourrais y donner. Je ne puis partir plus tôt à cause des fêtes de Pâques. Le retour pourrait peut-être selon le besoin se reculer. Ainsi je vous prie, mon cher Comte, dans l'idée que vous pourriez vous foimer, arrangez-vous sur trois mois entiers que j(! puis consacrer à voir la France. Ils ne me paraîtront guère suffisants poui' les objets utiles et intéressants {|ui y existent, et encore moins longs, si en ])artieje les puis [lasser dans votre compagnie, de laquelle je me fais la plus grande fête.

Paris, le i y janvier tijà. — Je suis si |)énélré de l'indulgence et de la clémence que V. M, daigne me marquer à l'occasion des notes que j'ai mises à ses pieds, que je ne puis en exprimer ma profonde et très respectueuse reconnaissance. Dans l'espoir ijuc rien ne dérangera les projets de V. M., je m'occupe dès à présent à recueillir et mettre en ordre les petites notions en tout genre (}ui peuvent servir à l'inspection de ce paysci. Je ne suis en doute sur aucune des ciironstanccs qui entreront dans le détail du séjour (ju'il plaira à V. M. de faire à Paris et à Versailles. Un seul article cependant me paraît assez délicat pour que je croie de mon devoir de le citer par avance, c'est celui qui a rapport à la comtesse du

/i38 MERCY À KAUNITZ.

Barry. Elle a donni! à souper au roi de Suède el en a élé 1res bien Irailée. Quoique la distance (ju'il y a de V. M. aux aulres lètes couronnc'es n'admette ni de près ni de loin aucune comparaison, ni exemple, la favorik' l'ondora cependant des demandes et des espérances d'être traitée avec bonté par V. M., d'autant plus qu'Elle veut paraître ici sans l'éclat de sa grandeur et de sa dignité. En exposant ceci, mon zèle n'a d'autre objet que celui de rappeler une idée sur laquelle il se |)Ouiriiit peut-éti'e que V. M. eût à me donner des ordres qui me mettraient dans le cas de préparer de longue main les cboses dans le sens oiî ses hautes volontés daigneront les fixer.

Paris, le iç) janvier l'jjà. — Monseigneur, le courrier que j'expédie aujourd'hui est chargé des livres que V. A. a demandés par sa dernière note du 3i décembre. J'y joins un troisième mémoire du sieur Beaumarchais, qui parait encore plus original et plus [)i(juanl que ne l'ont été les précédents.

Indépendamment de ce que contient ma dépêche d'office, je n'ai pas manqué de dire à M. d'Aiguillon oxlraministérialemcnt ce que V. A. m'a ordonné de lui témoigner de sa part, et ce ministre en a été si satisfait el si flatté, qu'avec beaucoup de belles protestations il m'a ajouti? que. s'avouant bien neuf en alTaires d'Etal, il se l'crail une gloire de désirer et d'obtenir de V. A. des leçons dans une matière qu'Elle possède si supérieurement; que quand il lui arriverait à lui, d'Aiguillon, de former des objections, il priait V. A. de ne les regarder que comme des doutes, sur lesquels il demandait à être éclairé. Malgré toutes ces phrases, il est à supposer que M. d'Aiguillon ne laissera pas de faire en passant quelques petites friponneries, quand il en trouvera l'occasion; mais dans l'essentiel des choses, je le crois assez persuadé qu'il n'a rien de mieux à faire que de tâcher de gagner la confiance de V. A. et de se tenir uni aux principes du système de l'alliance actuelle.

Mon rapport d'aujourd'hui au sujet de iMadame la Dauphine n'offre rien que de satisfaisant; j'en excepte cependant l'article du traitement trop sévère que cette princesse fait éprouver à la favorite, el la manière un peu leste avec laquelle Elle en agit vis-à-vis des ministres du Roi.

En rendant mille très humbles grâces à V. A. de la communication qu'Elle daigne me faire d'un billet de l'Empereur, je joins ici copie de la lettre (jue je viens de recevoir de S. M. Son projet paraît causer de l'inquiétude à l'Impératrice, cl je crois voir que c'est en raison tles dangers

ili^ rouduili" ([u Elle cioiL iaévitableinent attacluîs au séjour de Paris. Mais l'Empereur ne pouvant y rester que bien peu de moments, sera fort en sùrelc de ce côté-là, et en supposant qu'il serait difficile dVmpèclier son voyage, j'ai cru devoir représentera l'Impératrice qu'il fallait dès à présent s'occuper des moyens à rendre ce voyage le plus utile que possible. S. M. parait vouloir que je suive l'Empereur dans les provinces de France; si cependant ce prince ne m'en donne pas l'ordre de son propre mouvement, je pourrais me trouver dans un très grand embarras sur la façon de remplir les intentions de flmpéralrice à cet égard.

Pénétré de tant de marques de bontés qu'Elle daigne nie donner, je m'occuperai toute ma vie à tâcher de les mériter par le lidèlc attachement, la vive reconnaissance, et le respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Le jeudi, 3 février ijy à. — - P. S. Voire courrier m'a remis toul ce dont vous avez bien voulu le charger pour moi. C'est un homme délicieux (jue ce M. Carou de Beaumarchais. Il est impossible d'avoir une tournure d'esprit plus agréable et plus originale. Ne manquez pas, je vous prie, de m'envoyer tout ce (]u'il pourra donner encore sur sou procès. Mandez-moi aussi tout ce (]ue vous pourrez savoir au vrai de son caractère moral , de son âge, de sa figure et de l'état de sa fortune et comme sa cause est fort intéressante, envo)ez-nioi aussi, je vous prie, tous les mémoires qui peuvent avoir paru ou paraître encore de la part du sieur Goezman. Je voudrais voir surtout les interrogatoires, confrontations, enfin toutes les défenses de ce magistrat.

Voyez un peu de même, mon ami, si vous ne pourriez pas me trouver peut-être un homme, honnête surtout, et ensuite gai, et qui pourrait être de bonne compagnie pour moi sous le litre de secrétaire, bibliothécaire, lecteur, ou même aucun titre quelconque, dérobe, d'épée, d'église, ou homme de lettres, cela me serait égal. Je lui ferais un sort à l'avenant (le son mérite et de ses circonstances. Voyez un peu, je vous prie, et par vous-même et par d'autres; vous me rendriez un très grand service.

P. S. Sur ce que je vous mande dans un de mes posl-scripts des pro- ]ios de M. Durand'') à notre sujet, je vous autorise même à dire tout uni-

''' Il s'agil des propos que M. Durand, Paiiin, qui s'était empressé de les rap-

cliargé d'affaires de l'Vance à Saint-Péler-s- porter au prince Joseph Lotiliowitz, anibasboury, s'était permis de tenir au comte sadeur do t'Eiuporcuren liussic. M. Durand

hfiO

ment à M. le duc crAiguillon (jue j'en ai cle' très scandalisé, parce qu'en supposant, comme on ne peut pas se. pei'metire d'en douter, qu'il a eu ordre de les tenir, ils doivent donner fort à penser à ma cour sur les intentions, si ce n'est du Roi, au moins du ministère français à son égard, et que dans le cas contraire, invraisemblable, ce n'en sont pas moins des propos très messéanls dans la bouche d'un ministre de notre allié, et qui lui font aussi peu honneur qu'en feraient à un particulier des insinuations insidieuses qu'il ferait à un tiers contre quelqu'un qu'il ferait publiquement profession de regarder comme son ami. Mais vous pouvez faire entendre en mcnie temps à M. le duc d'Aiguillon que je ne lui en parle cependant nullement parce que j'en appréhende les elFels, mais uniquement afin qu'il sache que je ne les ignore pas et afin que, moyennant cela, il ne soit pas étonné que je me conduise en consé([uence de la confiance que doit m'inspirer une pareille conduite et les intentions qu'elle manifeste. Je vous laisse le maître néanmoins do ne rien dire du tout à M. d'Aiguillon, si vous jugez qu'il vaille mieux n'en l'i^'n faiie.

Paris, le i g février ijjù. — L'écuyer Hauck m'a remis h son passage par Paiis les ordres de V. M. I. en date du i -j de janvier. Le même jour oiî ils me sont parvenus, j'ai été présenter à Madame la Dauphine les deux lettres qui Lui étaient adressées, et le paquet destiné au comte de Lacy lui a été expédié le lendemain par la poste ordinaire, ne s'étant présentée aucune occasion ni plus prompte ni plus sûre.

Je n'ai aucune remarque essentielle à exposer à V. M. sur la note qu'Elle m'a fait la grâce de m'envoyer et qui indiipic les roules à prendre et le temps qu'Elle veut employer à son voyage en France. Je crois iju'en trois mois V. M. remplira facilement son objet; vingt-quatre jours suffiront certainement pour Paris et Versailles, mais il n'y aura pas de moments à perdre sur les soixante-six autres journées destinées pour les

avait représenté à maintes reprises au comte l'aniii les avantages considérables qu'aurait une alliance toimelle entre les cours de Versailles et de Saint-Pétersbourg. A l'appui de celte pioposilion il faisait valoir l'arlivilc de l'Empereur et soji zèle inl'aligable pour porter au plus liant point de perfection les armées et les finances de l'Au-

triche. Il ajoutait que cela était [d'autant plus dangereux, que le roi de Prusse, depuis ipi'il avait acquis deux provinces en Pologne, ne s'était pas pen agiandi et que la jalousie porsistanle, (|ui exislait culroces deux principaux Klats di' l'Allemagne, finirait par causer des triiubles (pii pi'ovo(|ueraienl inraillihiement une guerre générale.

19 FÉVHIER 177/1. Itfil

provinces; e( coiniiic il s'agira par conséquent d éviloi' des delouis dans les roules, je iiroccupe à rédiger un itinéraire qui remplisse par le chemin le plus court la tolalilc des idées que V. M. a daigné me cotimmniquer. Jusqu'à ce moment Aladame la Dauphine, ni le Hoi Très Clnvlien, ni le public n'ont le moindre soupçon du voyage projeté et le secret en sera inviolablcment gardé de ma part jusqu'à ce qu'il plaise à V. M. de ni'indiquer le moment où il sera nécessaire de prévenir Madame la Uaupliine et le ministère de cette cour, afin qu'à l'arrivée de V. M. tout se passe selon ses hautes volontés.

Le courrier mensuel m'a remis le i4 la très gracieuse lettre de V. M. en date du i"' de ce mois. Ce qu'Elle daigne me dire sur la favorite tranche à cet égard toute difficulté, et d'après mes petites connaissances locales, si V. M. m'avait ordonné de Lui exposer mes idées, je n'aurais pu mettre sous ses yeux un plan |)lus exactement adapté à la tournure et aux circonstances de cette cour relativement à la personne dont il s'agit.

Paris, le tg février 177-^. — Monseigneur, le courrier mensuel m'a l'eniis le 1/1 la leltre et P. S. dont V. A. m'honore en date du 3 de ce mois, avec une noie de quel([ues objets qu'Elle m'ordonne de Lui envoyer et (|u'Elle recevra par ce même courrier, à l'exception d'une boucle à ressort l)our les perru(pies et d'une caisse annoncée pour contenir des outils de menuiserie. Le premier article manquait au magasin, et le second est un assortiment de si mauvais outils, si peu d'usage, et si cher, que je n'ai pas cru devoir les acheteravant que V. A. ne m'en renouvelle l'ordre. Cela Ibrnie d'ailleurs une caisse assez considérable, et le courrier n'aurait pu la transporter se trouvant chargé de deux énormes ballots de papiers du conseil de guerre (juc M. le comte de Lacy renvoie à Vienne.

J'adresse à V. A. un quatrième mémoire de M. de Heaumarchais, et je suis persuade qu'Elle trouvera cette pièce pour le moins aussi originale que les précédentes; j'ai rassemblé ce que j'ai pu des pièces des parties adverses, mais comme elles ont eu peu de vogue, et que l'on n'en a imprimé que ce qu'il en fallait pour distribuer dans les maisons, il ne s'en trouve plus d'exemplaires. M. de Goezman n'a produit aucun mémoire par écrit, et comme V. A. le verra, M. de Beaumarchais se prépare à donner bientôt les détails de ses confrontations avec le magistrat susdit.

Je ne connais point peisonuellement AL de Beaumarchais; il est assez mal noté dans l'opinion |)ul)li(jue du côté de la conduite. Il a passé une

/i'r2 MERCV A KAUMÏZ.

|)iirliL' de su vie dans ie tourbillon des jeunes gens du ce pays-ci; on lui impute beaucoup de légèrete's, d'étourderies , sans cepeudanl qu'il soit accuse' de rien de malhonnête; on lui accorde de l'esprit et il vient en effet d'en faire preuve. 11 est fils d'un horloger; il a été' marié deux fois; il est veuf, père de plusieurs enfants, âgé de quarante ans et jouissant des le'gers de'bris d'une forlune qu'il a consumée en partie au jeu et avec les femmes et à laquelle son procès avec M. de la Blache a porté une rude atteinte. Voilà, Monseigneur, tout ce que je sais du sujet dont vous avez voulu être informé.

Soit par moi-même, soit par le concours de gens sages et intelligents, j'emploierai tous les moyens possibles dans la recherche d'un sujet tel que V. A. voudrait se le procurer; mais il n'y a que le plus grand de tous les hasards qui puisse me faire rencontrer une pareille trouvaille. 11 ne manque point ici de gens d'une tournure agréable, et qui par tout plein de qualités superficielles sa\enl se rendre assez amusants et aimables. Mallieureusement ces avantages sont presque toujours mêlés de tant d'inconvénients qu'il est impossible de s'en accommoder dans l'usage habituel et si pai' aventure on rencontre un honune vraiment honnête, instruit, et de lionne société , la diUicullé est alors de l'engager à se déplacer. L'exemple que donnent ici les gens de lettres, par les vilenies et les horreurs de caractère qu'ils se font éprouver entre eux, les décrédite et les dégrade; je les connais tous, je les fréquente même; mais à l'exception de M. de Mairan , qui n'existe plus, et de AI. de Bulfon, il n'est pas un de ces personnages avec lequel je voulusse loger sous le même toit.

Je rends compte à V. A. dans ma dépêche d'office de l'usage que j'ai fait de ses ordres relativement au langage tenu par M. Durand à Pétersbourg. M. d'Aiguillon m'a paru de bonne foi dans ses assertions à cet égard, mais il est d'un caractère si faux qu'on ne peut compter sur des apparences. Son langage sur la Suède et sur la paix entre la Russie et la l'orle est d'autant ])lus ridicule, qu'il aurait dû se ressouvenir des propos qu'il m'avait tenus un mois auparavant sur l'un et l'autre article. Je retrouve toujouis M. d'Aiguillon bien petit en tout; j'ai lieu de le croire aussi timide (ju'ignorant.

/'. S. V. A. m'a demandé par une note précédente des éclaircissements sur les nouveaux ressorts à adapter aux sièges des cochers; je joins ici un dessin de ces ressorts (jui ne valent rien et cassent à tout moment.

5 MARS 17 7 i. /ii3

Le 5 mars l'j'ji. — J'ai reru, mon cher Comte, votre lettre à laqueile etail jointe celle du mare'chal Lacy, par le courrier Caironi. Je ne cesserais pas si je voulais vous témoigner combien je suis peiné de tout le tracas que pour mon projet de voyage je vous occasionne. Ce projet se soutient et quoique je ne sois pas moi-même en état d'en assurer encore par maintes raisons l'exécution, néanmoins les |)ro!)abilités augmentent et le secret commence à son évanouir. J'en ai été questionné par des femmes et je ne leur ai pas caché que cela était possible, mais aucunement décidé. Je ne doute pas que comme cela fait nouvelle ici, que vous n'en appreniez bientôt le même bruit à Paris. Je n'en écris pas le mot à la Daupbiuc, ne voulant point au cas que cela n'ait pas lieu lui avoir donné une fausse nouvelle; par le prochain courrier qui ne partira que peu de jours avant moi, il sera temps do lui en donner part. Je reste exactement et soigneusement attaché au plus exact incognito el je ferai bien plus facilement un jeune homme de bonne maison que l'Empereur, rôle dont je ne vous dirai que de bouche tout ce (pie j'en pense.

Voici une lettre pour le maréchal Lacy que je vous prie de lui faire parvenir par la même occasion siire par laquelle vous lui enverrez la caisse des protocoles, et voici ma mesure que je vous prie de garder en attendant et qui devra servira me faire faire quelques habits aussi simples que possible, mais néanmoins décents et point ridicules, conformes à ceux que vous et d'autres gens raisonnables portent.

Adieu, [»orlez-vous bien; je me fais nue vraie fête de vous revoir cl de vous témoigner moi-même combien je vous suis obligé pour toutes les incommodités que vous vous donnez [)Our moi.

Paris, le as mars ijj^. — L<' couirier arrivé ici le i Ç) m'a remis les ordres de V. M. I. en date du 5 de ce mois. Peu de jours auparavant le duc d'Aiguillon, après avoir clierclié pendant longtemps à me sonder, prit enfin le parti de me confier, sous le plus grand secret, qu'il croyait savoir avec certitude que V. M. était décidée à venir en France et qu'Eile y arriverait dans le courant du mois d'avril. Je répondis au duc d'Aiguillon que V. M. n'avait jamais fait mystère de son désir de venir un jour

lilih MURCY A KAUMTZ.

voir le Roi TrJ'S Clirélieii ol Madame la Daupliino; mais (|iie je n'imaginais |jas ([lie les circonstances eussent encore \m meflre V. M. eu même de fixer une époque à Texécution de son projet. Continuant à en parler au ministre comme d'un e'vénement très incertain quant au temps, je saisis cependant Toccasion de lui insinuer comme de moi-même tout ce qui a Irait aux intentions de V. M. sur l'observation du plus parfait incognito et sur le refus de toutes démonstrations qui ne s'accordassent pas avec la façon dont Elle veut paraiti'o ici. 11 ne me l'ut pas possible d'ailleurs de découvrir la source d'oiî le duc d'Aiguillon avait reçu ces notions, mais j'ai cru remarquer qu'il lui en était parvenu par d'autres \oies que celle de Vienne.

Comme V. M. daigne me marquer que le prochain courrier pourrait ne La précéder que de peu de jours, j'ose observer qu'il serait peut-être nécessaire que je fusse informé au moins dix à douze jours d'avance du moment de l'arrivée de V. M. pour remplir un nombre de détails dont je ne m'occuperai que dans les derniers instants pour ne rien ébruiter trop tôt.

Je joins ici une lettre du comte de Lacy. Quant à celle qui lui est adressée avec un nombre de paquets du conseil de guerre, je me vois obligé de les garder ici, comme me le mande lui-même le maréclial qui voyage actuellement dans les provinces où il ne s'arrêtera nulle part, se proposant d'être à Paris vers la moitié du mois prochain.

Lorsque j'aurai reçu les derniers ordres de V. M., je ferai monter sur la mesure envoyée deux habits convenables à la saison; ils seront simples et tels qu'il est d'usage de les porter dans ce pays-ci. C'est avec la plus respectueuse impatience (jue j'attends l'heureux moment de me mettre aux pieds de V. M. et d'v déposer le zèle et la profonde soumission avec la(|uelle je suis

Paris, le aa mars ijjù. — Monseigneur, le courrier mensuel m'a remis le i() la lettre dont V. A. m'honore, en date du 8 de ce mois, avec une noie des livres, (|ui ne pourront être en\ov('sque parle premier courrier, afin (pie j'aie le temps d'examiner les exenq)laires de ces ouvrages.

V. A. verra par l'arrêl prononcé contre le sieur de Beaumarchais qu'on ne lui a |)as donné le temps de faire imprimer son dernier mémoii'e, qui devait conlcnir ses confronlalions avec li' sieur Goezman. Ce jugement a fait ici beaucoup de bruit; le blâme est une peine infamante el oblige celui (|ui la >Ml)it à se d('faire de tout emploi. On croit ce|)enilanl ipie le

22 M A lis 177 'i. àà5

sioiii' (le Boauninrclinis const-rvi'ia les siens, au moyen des lettres de réhabilifalion que le Roi peul accordei'. D'aulres prétendent que ce particulier passera à Berlin, où le roi de Prusse doit lui avoir offert un sort. On soupçonne que M. d'Aiguillon, qui haïssait Beaumarchais, a coopéré à sa perte. 11 s'était rendu intéressant par son esprit, mais il paraît avéré d'ailleurs qu'il est très suspect du côté des qualités du caractère. Au reste, le sieur Goeznian, quoique protégé par M. d'Aiguillon, vient pareillenionl d'être rondanuK' et blàuK"; comme il était membre du Parlement, on croit que l'arrêt ne sera pas publié; il porte sur ia conviction du crime da faux sur les registres de baptême cités par le sieur Beaumarchais. Il résulte de ce singulier procès que les partie^ principales, ainsi que les parties intervenantes, ont été toutes mal traitées, plus ou moins.

V. A. verra par mon rapport à S. M. que pour cette fois je n'ai rien eu de bien essentiel à mander sur Madame la Dauphine. L'Empereur a daigné ni'écrire que sou voyage, quoique très apparent et peut-être très prochain, pouvait cependant encore être sujet à des relards ou à des changements. J'espère que ce moiiarcjue se montrera ici d'une façon avantageuse; il serait essentiel que ses entours n'y missent point d'obstacles, et qu'ils n'apportassent point ici des préjuge's qui les empêcheraient de voir les choses telles qu'elles sont, eu bien et en mal.

Le chevalier Gluck a donné les premières répétitions de son opéra ''); tous les connaisseurs en sont émerveillés; mais on prévoit que le public en général pourrait bien ne pas comprendre des beautés d'harmonies qui exigent des oreilles plus accoutumées à ce genre de musique. Cependant il est probable que cet opéra réussira; Gluck a été appelé à Versailles chez la l'.ivorite; le Roi lui a beaucoup parlé et l'a très bien traité. Madame la Dauphine, qui le protège, ira à la première représentation de son op('ra et je ci-ois que celte circonstance en assurera le succès.

Le II avril l'j'jà. — Mon cher Comte, le courrier Wolf m'a remis votre lettre. Je vous suis très obligé pour la continuation des soins que vous prenez pour tout arranger pour mon séjour en France, aussi prochain que parce courrier je croyais pouvoir vous en marquer l'époque, autant, \\\ plusieurs circonstances externes, mais surtout internes, je vois en éloi-

'') Il s':ij;il ici (Je l"u|ii''r.i à']jilii[r^ine , cIdiiI la ié|ji'lilii>n ([l'iKTali' oui lion le i) avril aver li> plus |;i-aii(l sucrés Ji'vanl une foiili' il'amali'iirs.

AiG MERCY A JOSEPH II.

Ifunr le momoni; il n'y a rien clo déridi' encore; mais je cloute que je puisse nie permeltre de m'éloigner d'ici, où peut-être je pourrais être de quel(|ue utilité, vu l'absence dn mare'chal Lacy et le départ du comte de Hatzl'eldt, joints à plusieurs projets d'améliorations de régie interne (jui, encoie indécis, se trouvent en délibération. Si je tarde, le temps est trop court; ainsi, sans révoquer mon projet, je ne le compte que différé. Je crois qu'il ne sera pas nécessaire que vous le disiez; le temps l'apprendra aux curieux, puisque je n'en ai jamais parlé, ni écrit formellement à personne, pas même à ma sœur. Je vous prie de me marquer si vous croyez les mois d'octobre, novembre, décembre et janvier propices à exécuter ce projet, oy les inconvénients qu'il y aurait, outre les journées courtes et la mauvaise saison, à l'entreprendre.

Adieu, croyez qu'assez pbilosophe sur les événements, quand je crois bien l'aire, que néanmoins je regrette bien sincèrement de voir relardé le plaisir de vous voir et de vous assurer, mon cher Comte, de la plus parfaite estime avec laquelle je serai toujours

Paris, le ig avril l'jjà. — Le courrier mensuel m'a remis le i5 les très gracieux ordres de V. M. I. en date du h de ce mois. J'y vois le retard que les circonstances apportent à l'exécution du projet de son voyage en France, et qu'à mon très grand regret je n'aurai pas encore de sitôt le bonheur de me mettre à ses pieds. Depuis trois semaines on ne parle à la Cour et en Ville que de la prochaine arrivée de V. M.;en toute occasion le Roi Très Chrétien m'a tenu à ce sujet des propos qui marquaient son empressement, et je ne pourrais exprimer celui de Madame la Dauphino. Le public eu général n'a cessé de donner des ti'moignages extraordinaires de son profond respect et de son désir de voir V. M. On commençait déjà à faire épier les mouvements qui auraient pu a\oir lieu dans ma maison, et je ne me montrais nulle part sans être assailli de questions, même par des gens que je ne connaissais pas. Mes réponses ont toujours été qu'il était probable que V. M. viendrait un jour en France, mais qu'à coup sur il n'y avait rien de décidé sur le temps oh. ce voyage |)0urrait avoir lieu. Je n'aurai maintenant qu'à répéter la même chose à toutes les questions qui me sont faites journellement.

S'il plaisait à V. M. de remplir son projet de voyage dans l'arrièrc-saison, je n'y vois d'autre inconvénient que les journées plus courtes et peutêtre que cet inconvénient serait compensé iiar d'aulrcs avantages. L'au-

19 AVIilL 177/1. Util

(omnc est presque toujours belle dans ce pays-ci; en arrivant vers la mi-octobre, V. M. verrait la cour de France à Fontainebleau, c'est-à-dire dans le lieu où elle est le |)lus ajjre'ablenient située, soit pour l'aisance de la fre'quentation, soit pour les amusements de ia chasse, des belles promenades et des spectacles. La courte distance de Fonlainebleau à Paris donnerait toute facilite' à voir le matériel et les environs de celte capitale, sans presque aucune perte de temps. V. M. pourrait se rendre à Brest au commencement de novembre et de là, passant dans les provinces méridionales. Elle y trouverait un printemps qui n'est presque jamais alfe're' par les l'rimas. 11 n'y aurait que le retour depuis Lyon qui serait un peu plus pénible, mais en omettant le passage par la Suisse et revenant directement sur Strasbourg, V. M. rencontrerait de bons chemins partout. En un mot, pendant l'automne, V. M. serait à Fontainebleau moins gênée par i'aflluence; il en arriverait de même pour Paris, à Brest, à Nantes et à Bordeaux. Elle verrait le départ des vaisseaux pour l'Amérique et pour l'Lule, ce qui occasionne dans ces ports un mouvement plus intéressant que dans aucune autre saison.

Tel est mon l'aible sentiment sur la question à laquelle V. M. m'a ordonné de lépondre, et en me mettant à ses pieds, je suis avec la plus profonde soumission

Paris, If i() (ivril ijj^i. — Monseigneur, je suis presque honteux de l'jiridilé de ma dépêche d'oflice d'aujourd'hui. J'aurais pu y ajouter des détails d'inti'igues et de misères, mais je dois supposer que V. A. en est dégoûtée avec grande raison. Cette cour-ci est devenue le centre des minuties politiques, et il n'est pas à prévoir que de longtemps il en résulte rien d'essentiel.

L'Empereur m'a mandé que dans ce moment sa présence pourrait devenir nécessaire à Vienne, quil doutait par conséquent que son voyage en France eût lieu, que cependant ce n'était qu'un projet différé. Il me demande si les mois octobre, novembre et décembre seraient propres à ce voyage; il fait ensuite lui-même des objections contre cette saison, et il résulte de là ([ue S. M. n'explique jamais clairement ses intentions.

J'ai pensé que, si l'Empereur était sinieuscmeiil décidé à \enir, il valait mieux qu'il exécutât tout de suite ce projet, ([iic de le retarder trop longtemps. Je Lui réponds en conséquence et Lui prouve qu'à peu d(;

liUS

JOSEPH II A MKRGY.

chose près raiilomne est aussi propr'e an voyage on France que le serait le printemps.

M. le comte de Lacy est fort content de l'accueil qu'il a e'prouvé ici, soit à la Cour, soit à Paris. Il ne m'a cache ni ses dc'goûts, ni les motifs sur lesquels ils sont fonde's, non plus que sa re'solulion de ne plus reprendre le ministère de la guerre. Il m'a même confié les deux lettres qu'il e'crit aujourd'hui à LL. MM., et dans lesquelles lettres il paraît s'ex- ]>li(|uer dune façon bien décidée.

L'opéra du sieur Gluck a eu un succès prodigieux à la répétition générale; on donne aujourd'hui la première représentalion en règle de cet opéra'''. Madame la Dauphine l'honorera de sa présence; on prévoit que ce nouveau genre de musique va décider une réforme très avantageuse à l'harmonie française.

Le '?, mai l'j'j^i- — Je vous suis très obligé, mon cher Comte, pour les détails de votre lettre. Si je puis, j'en profiterai, mais vous savez combien peu je suis le maîlre de régler mes démarches, et que les circonslanccs font chez moi norme à mes désirs. Voudriez-vous bien me dire si vous croyez qu'en parlant les prciiiiors jours d'octobre, passant par le Tyrol, Constance, les villes forestières, Schaffhouse, Berne, Genève, et m'en allant à Lyon, avec le séjour nécessaire, et de là en droiture à Paris, je pourrais arriver en novembre, et si c'est un bon temps de même qui me resterait pour les mois de décembre, janvier, février, la tournée des provinces à faire, et en ne repassant plus à Lyon, revenir sur Paris et de là par la Lorraine et l'Alsace me rendre à Fribourg et revenir par le grand chemin de poste à Vienne? Je doute que, ^u le triste étal dans lequel je verrais toute l'agriculture et le pays, ce voyage put être aussi inléressant (|u'au printemps.

Adieu, mon clici' Comie, je vous tourmente, mais je compte sur votre amitié; vous n'avez plus besoin d'écrire au lieutenant-colonel Weber''^', il perd la vue, ce pauvre homme, et c'est une peine de moins. Il est juste que je lâche de vous les diminuer, abusant réellement de votre temps.

<'' Voir plushaul, p. hh^i, ii° i. venue sa correspondanco avec le comIe de

'-' Le lieulcnanl-colonel Webcr était, à Meroy; elle no se trouve pas aux archives

celte époque, secrétaire particulier de l'Em- impériales de Vienne et il esl infiniment

perour; nous ne savons pas ce qu'est de- prnbalile qu'elle n'existe plus.

17 MAI 177V /j49

Paris, le ij mai ijjà. — Par mon tiès humble rapport du 19 avril, j'ai exposé àV. M.I. qu'il me paraissait possible de remplir sans de grands inconvénionis son projet de voyage en France dans les mois d'octobre, novembi'e et décembre, et j'ai déduit les raisons qui me le faisaient croire.

V. M. daigne maintenant m'ordonner de Lui dire mon sentiment sur le nouveau plan de voyajfe qu'Elle pourrait former et qui s'étendrait jusqucs aux mois de janvier et de février, c'est-à-dire dans le cœur de l'hiver. Quoique cette saison ne soit jamais bien rigoureuse dans les provinces méridionales, elle l'est cependant assez pour intercepter ou suspendre tout ce qui lient aux elîels de l'agriculture, et de ce côté-là au moins, V. M. perdrait toute l'utilité et l'agrément de son voyage. Elle ne verrait rien d'intéressant dans les ports de mer en décembre, janvier et février; en total il me semble que ces trois mois seraient les moins propres aux vues de V. M. dans le voyage en question.

Comme ma dépèche d'office contient tout ce qu'il y a d'intéressant à dire sur le grand é\énement qui vient d'arriver ici ''', je crois devoir me borner à exposer séparément à V. M. que dans la dernière audience que la Reine m'a donnée. Elle me paria avec un extrême empressement de voir arriver le moment où Elle aui'a la satisfaction d'embrasser son très auguste frère. Par tout ce que jai ouï dire à la Reine, j'ai observé constamment qu'Elle a pour V. M. un attachement sans bornes et la plus parfaite confiance.

D'après ce que V. M. daigne m'ordonner, je n'écrirai plus au colonel de Weber. Cette correspondance, ainsi que tout ce qui a Irait au service personnel de V. M., était pour moi une occupation infiniment précieuse, parce que je mettrai toujours mon bonheur à làchci- de multiplier les moyens de donner quehjues marques de zèle à un auguste maître qui daigne me faire éprouver tant de grâces et de clémence.

Paris, le i-j mai i-]-]à. — Monseigneur, le courrier La Montagne m'a remis le 11 lu lellre dont V. A. m'honore, du 9 de ce mois; le même courrier est chargé d'une caisse contenant les objets désignés dans la note du 3o avril. Je n'ai pas pu pour celte fois examiner par moi-même les

'') M. do Mcrcy parle de la mori de Louis XV, survenue le 10 mai.

i\. ag

livres (jui forment cet envoi, mais j'ai chargé de ce soin un de mes secrétaires, et j'espère que V. A. Irouvera en bon élat les exemplaires (jui ont e'té choisis.

Nous voici parvenus, Monseigneur, à une e'poque remarquable [)Our ce pays-ci, et parliculièrciiient bien intéressante pour la jeune Reine. Dans ces premiers moments, où les moindres objets peuvent être regardés comme matières d'Klat, jai cru devoir les exposer tous dans ma dépêche d'office, et il me resle fort peu de chose à y ajouter.

La Reine est très certainement douée des qualités nécessaires à pouvoir, si Elle le veut, se prévaloir des avantages immenses de sa situation; tout tient au degré de volonté. J'ai à combattre vis-à-vis de cette princesse un peu de légèreté et trop de facilité à se laisser surprendre. J'y ferai de mon mieux, et mon zèle ne se ralentira par aucune réflexion sur ma position personnelle, qui est assez embarrassante et délicate. En me prêtant un peu à l'intrigue, j'aurais pu facilement jouer ce que l'on nonmie ici un beau rôle et que je regarde, moi, comme un rôle aussi malbonnête que méprisable. En allant strictement au bien du service de la Reine, je me suis attendu à me heurter contre bien des gens; malheureusement des personnages de la Famille Royale sont de ce nombre. L'avis donné à M. Barré et énoncé à la fin de ma dépèche, vient de M. de Voyer d'Argenson '''. J'en suis peu en peine, parce que V. A., indépendamment de ses bontés particulières poui- moi, a toujours protégé les honnêtes gens, ainsi je n'ai rien à redouter.

M. d'Aiguillon, quoique à tous égards un personnage bien mince, pour ne rien dire de pire, nous est cependant un minisire si commode, que j'ai cru bien faire en tâchant de le maintenir en place, jusqu'à ce que nos affaires en Pologne soient entièrement consolidées. Je ne sais au reste ce que mes démarches effectueront-, elles ont été d'ailleurs si modérées, que dans tout état de cause elles ne sauraient me compromettre vis-à-vis de personne.

La joie que le public a fait paraître à la mort du feu Roi , a été portée ■

jusqu'à l'indécence. Voici quatre vers, que l'on a trouvés aflichés à un des piliers de l'église de Saint-Denis, après que le corps du niouarque défunt y a été transporté : ■

Ci-jjîl le plal Louis, (jui pendant sa carrière A rempli de piteux destins,

'"' D'après cet avis une cabale se serait On disait même (|uo les renseignements

formée à la cour de Versailles contre le qu'on avait fournis au prince de Kaunitz

comte de Morcy et elle était si certaine du sur le comte de Mercy étaient tels que le

succès qu'elle lisait au mois d'août pro- Cliancelier avait consenti à la disgrâce de

cbain répoi|uedu rappel de l'ambassadeur. son protégé.

17 MAI 177 'i. /,r,^

Fuyez voleurs, fuyez câlins, Vous avez perdu votre père!

D'ici à quelques semaines j'espère d'avoir des objets inléressanls à exposer a V. A. ; je La supplie de me continuer ses bontés, et d'agi éer toujours l'inviolable et très respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être pour la vie

Vienne, le a5 mai ijjù. — P. S. D'après toutes les nouvelles que l'on a ICI de Pans, postérieures de beaucoup à celles que nous avons de voire part, tous les changements essentiels que doivent avoir entraîncts ceux aux- •piels on s'est porté tout de suite, avec un peu de précipitation ;'. ce qu'il me semble, doivent nous faire désirer avec un peu d'impatience l'arrivée de votre courrier, qui n'est point arrivé encore, et que je suis bien certain que vous ne nous eussiez point fait attendre si longtemps dans un moment aussi critique, si vous n'aviez eu de bonnes raisons pour en différer i'envoi. Pour le cas auquel cela peut arriver à temps, j'ai cru devoir dire à 1 Impératrice ce que je pensais qu'il pouvait convenir d'insinuer dans ces premiers moments du nouveau règne. Mais le train de chasse, dont on a juge a propos d'aller, a rendu tout cela à peu près inutile. Je vous envoie cependant une copie de ce papier, afin que vous y fassiez l'attention qu'il vous paraîtra mériter, et qu'il se trouvera, lorsqu'il vous parviendra des choses encore praticables. Nous vous renverrous votre courrier dès les premiers jours du mois prochain, et pendant ces premiers trois mois vous en aurez un tous les .piinze jours. Tâchez que l'on fasse bien ou au moins passablement là où vous êtes, et recevez les assurances réitérées de ma tendre amilié.

Le US mai ij^/,. Mon cher Comte, j'ai été vraiment au désespoir quau milieu de toutes les occupations importantes du moment, je vous ai encore ennuyé de mes questions. Mon voyage est retardé pour longtemps, et avant que le nouveau ménage n'ait pris une certaine consistance, je me garderais bien de l'aller voir. Bien m'en a pris que je ne me SOIS trouvé au milieu de cette bagarre. Le Roi mort, les chevaux de poste et la fuite auraient été ma seule ressource. Les conseils que je vois

2fJ.

!ih-2 MERGY À JOSEPH 11.

que vous avez donnés à ma sœur, pai' vos difTiirenls ra|)p(ir(s, sont les seuls bons el me paraissent si convaincanis, (jue je ne Houle pas qu'ils ne Irurlilicnl. Continuez, je vous prie, mon cher Comte, à l'aider dans celle importante el delicnle situation; c'est un frère qui l'aime tendrement qui vous en prie, et qui connaît autant les besoins qu'elle en a, (juil rend justice à vos talents, prudence et perspicacité. Je lui ai parlé dans ic sens (le vos conseils, fort en gros, dans mes lettres, et je vais encore y revenir dans celle que ce courrier vous remettra pour elle. Je ne saurais vous dire autre chose que, pour ne pas vous distraire jikis longtemps par mon bavardage, vous encouragei- à avoir patience et constance, et à continuer €T la guidei' dans le chemin aussi prudent que sage, que vous lui avez tracé.

Adieu, mon cher (lomte, au milieu de tout cela, n'oubliez pas votre santé ni les personnes qui vous estiment et aiment comme moi.

•2'f9. — MERGY A JOSEPH II.

Paris, le . . juin ij-jâ''>. — Mon zèle pour laujjuste service reçoit h- plus grand de tous les encouragements par les marques d'indulgence, de clémence et de bonté que V. M. I. daigne me donner dans sa très gracieuse lettre du 28 de mai. Je ne répéterai point ici des détails, lesquels, se trouvant dans mes très humbles rapports à S. M. l'Impi'ratrice et dans mes dépèches d'ollice, seront mis sous les yeux deV. M. Je nie bornerai à une seule observation, mais elle me paraît aussi importante que décisive : c'est la nécessité dont il serait que la Reine voulût vaincre son extrême répugnance pour tout ce qui est affaire ou réflexion sérieuse; si ce grand point étitil obtenu, tous les inconvénients à craindre disparaîtraient. La Reine est douée d'un excellent caractère, de beaucoup d'esprit, de sagacité, de discernement; mais il faut un peu dapplication dans l'enqjloi de si grands avantages; sans cela ils resteraient infructueux et nuls. L'ascendant très marqué que V. M. a sur le cœur et sur l'esprit de la Reine, rendra toujours efficaces les avis que V. AI. jugera à propos de Lui donner, et c'est dans cette certitude que j'ai osé retracer ici une remarque que je dois soumettre aux hautes lumières de V. M.

Je suis persuadé, ainsi que V. M. daigne le dire, (]ue le moment le plus avantageux à son voyage en France sera lorstpie ce nouveau règne auia |)ris son assiette; alors la présence de V. M. deviendra d'une grande utilité à la Reine ainsi qu'au bien général. Jusqu'à ce temps-là, je ne

C La (taie île jniir' nioiique dniis l'origiiiat.

JUIN 177/t.

respiroiai que [)()ur ciiiplou'i' mes faibles soins à (oui ce ([ue j'iniaginerai couveiiir au liien du service de V. M. et à celui de ia Heine, .le m'y livrerai avec celle ardeui- que nrinspire mou zèle, le plus [)i'ecicux de nies devoirs, et mon exirème désir de mériter la clémence (jue V. iM. daijjne me marquer.

Paris, le j juin ij'jà. — Monseigneur, le courrier Neumanu m'a remis le i" de ce mois la lettre dont V. A. m'honore, en date du a 5 de mai. J'ai exposé dans mon rapport du 17 du passé, les raisons <jui m'avaient empêché d'expédier le courrier mensuel aussi promplement que je l'aurais désiré. Ces retards tiennent toujours au plus ou moins de diligence que met la Reine à écrire et à m'envoyer ses lettres.

Ma dépèche d'aujourd'hui renferme tout ce que j'ai à dire sur les circonstances présentes en tout genre, et je vais suivre avec le plus grand soin ce que me dictent les remarques iui[)orlanles que V. A. a eu la bonté de m'envoyer'''. Elles renferment des objets qu'il est encore à temps

(" Ces remarcjucs sont un mémoire rédigé en français et présenté à Marie-Tliérèse par le prince de Kaunilz sur les conséquences que pouvait avoir pour la cour de Vienne le cliangemenl qui venait de se produire sur le Irène de l'rance. L'Impératrice approuva ce mémoire, dont voici les passages les plus importants :

!ti° Le crédit de la Reine sur l'esprit du nouveau Roi, son époux, peut élre de la plus jjrande utilité; mais par la rai'soa . même qu'U est très désiralile (|ii'Elle puisse influer dans toutes les résolulious qu'il pourra convenir ou ne point convenir que l'on prenne en France, il est nécessaire que, bien loin d'en faire parade, Elle se conduise en toute occasion de façon que le Roi aie l'air de faire tout et d'avoir tout fait, attendu que la Nation, qui est favorablement prévenue pour Elle, ne lui en attribuera pas moins tout le bien qui pourra se faire, et cpi'en s'y prenant ainsi. Elle fera échouer les menées de tous ceux qui ne manqueront pas sans doute de s'employer direcfemenl ou indirectement à exciter dans l'esprit du Roi l'idée maligne que

la Reine Le gouverne et qui pourrait , si elle prenait. Lui faire perdre loul son crédit et toute son inilueuce.

rra° 11 conviendra ((ue la Reine aie pour loute la Famille Royale les meilleurs procédés possibles et ipi'Elle tiklie de rendre surtout tous les services qu'EUe pourra à ses beaux frères et à ses belles-sœui-s, raison voulant qu'Elle se ménage d'avance leurs bonnes volontés réciproques pour tous les cas possibles.

tt3° Madame du Barry n'est digne sans doute par elle-même d'aucune considéraliou; mais par respect pour la mémoire du feu Roi, il semble cependant qu'il serait convenable ([ue la Reine contribuât à la faire traiter avec bonté et grandeur d'âme.

«4° Bien loin de se laisser entraîner à être mêlée dans loutes les petites affaires, cabales et intrigues de Cour, il semble (pie la Reine devrait se borner à n'enqilot'r son crédit cpie dans les grandes occasions et principalement à faire nommer aux |)rcmières places, au ministère et de façon (pic les ministres ii'ignoras;ent pas (pi'ils Lui

MEIIGY A KAUNITZ.

d'insinuer avec succès. Le zèle que j'y apporterai est bien vivement encouragé par les termes d'indulgence et de bonté avec lesquels V. A. a daigné

devaient leur élévalion, nul moyen n'étant plus propre à La faire influer dans toutes les affaires majeures de la faron la plus décisive, sans qu'il y paraisse, et moyennant cela sans exciter l'envie ou la jalousie.

ff5° Ce qu'il y a de plus important dans ce momenl-ci , c'est le choix des personnes auxquelles on confiera les places do secrétaires d'État et surtout celle des affaires étrangères, parce que, selon l'organisalion du gouvernement de ce pays-là, c'est incontestablement de la façon de penser de l'iiomme qui occupe cette place, (lue dépendent toutes les affaires majeures, qu'il a raille moyens do faire aller suivant ses vues et sa volonté. Pour l'honneur de la France, elle n'est pas bien sans doute outre les mains du duc d'Aiguillon, parce qu'il a une réputation très tarée et qu'il ne peut pas s'empêcher d'intriguer ou de cabaler sans cesse. Mais comme c'est en même temps un bomme qui, faute de lumières et de courage d'esprit, n'osera vraisemblablement jamais rien de grand et de bardi en malii'io de poliliqtte et que dans ce mqment-ci il convient très fort à toute l'Europe qu'il soit tel qu'il est, et moyennant cela, supposé q\i'on soit disposé à lui laisser sa place, je pense que nous n'avons aucune raison pour nous employer à la lui faire ôler, à moins que nous ne fussions certains de la faire doinier au cardinal de Bornis, lequel, à tous égards, serait l'homme qui nous conviendrait le plus et qui serait en mémo temps le plus convenable en ce mpment-ci à la France même , attendu qu'il a pour lui d'avoir de l'esprit, l'usage des affaires du dehors et du dedans, pour les avoir maniées pendant son ministère et qu'il réunit à des laçons fort agiéalilos de la piudence et de la modération. Il est de plus le fondateur de notre alliance et témoigne encore actuellement de très bous sentiments pour nous dans les occasions, l'our autant <pio je connais la France, j'oserais même presque allirmer (|u'iui mi-

nistre, honnno d'église, y est préférable à un bomme du monde : i° parce que son état l'oblige à plus de circonspection et de modération; 2° parce que le peuple est plus disposé à accorder son approbation à ce qu'il fait; 3° parce qu'il a moins de connexions et moins de liaisons mâles et l'emolles (si j'ose me servir de celte expression), qu'un laïqvie; 4° parce qu'il est rare i|u'il soit d'humeur guerrière; 5° et enfin parce que non seulement il ne peut pas se mêler directement de tout ce qui peut avoir rapport à l'histoire scandaleuse de la Cour, mais qu'il doit même indirectement et autant qu'il le peut tâcher de prévenir et d'empêcher tous les événemonls de ce genre.

w Peut-être pourrait-il même convenirquc ce nouveau roi qui est très jeune, sans expérience et d'un génie médiocre, se donnât un premier ministre, parce que cela détruirait la possibilité des cabales qui pourraient sans cela causer beaucoup d'embarras et faire beaucoup de mal dans les premiers temps du nouveau règne. Mais c'est une de ces choses qui ne peuvent et ne doivent se décider que par les circonstances locales et sur laquelle par conséquent je pense qu'on n(? peut s'en rapporter qu'au jugement et à la prudence du comte de Mercy, qu'il me parait pouvoir être très avantageux au bon service de V. M. d'avoir pendant ce nouveau rogne à la Cour où il est et pour laquelle toutes ses qualités personnelles le r.Mident inestimable.

tr Ce qui no me parait pas douteux cependant, c'est que si le duc d'Aiguillon doit être renvoyé, l'homme par lequel il conviendrait le moins de le remplacer, c'est le duc de Choiseul, qui a pour lui, à la vérité, d'avoir été passablement ferme et constant pondant la guerre et d'avoir contribué au mariage de la Reine, mais qui a contre lui eu échange d'être un homme in(|uiel, fougueux, intrigant et (|ui veut toujours avec véhémence. 11 est donc, selon

7 JUIN 177Zi.

faire mention de moi dtins ces mêmes remarques, et je n'aurai rien à me reprocher sur rextrênie de'sir de répondre à l'allenle et à l'opinion de mon protecteur.

Quoiqu'il soit impossible encore de juger avec clarté par le début de ce nouveau règne, de ce qu'on peut s'en promettre par la suite, il me paraît cependant décidé que le gouvernement intérieur va gagner considérablement du côté de l'ordre et de l'économie. Quant à la partie politique, pour autant qu'elle concerne le système actuel et les intérêts de notre cour, il y aura de bons moyens à employer pour que les choses prennent une tournuie convenable. Je crois qu'il importe à cet effet que la Reine nu soit point trop excitée à une inaction totale; les lettres de LL. MM. II. ne cessent de L'y exhorter. Je n'ai point omis, dans ma dépèche, de toucher cet article essentiel.

J'espérais que M. d'Aiguillon tiendrait plus longtemps en place. J'avais à cet égard vaincu les idées et les répugnances de la Reine; mais celles du Roi l'ont emporté; au leste, je ne prévois ni ne crains pas de grands embarras de la part d'un nouveau ministre, le plus dangereux de tous, c'est-à-dire le comte de liroglic, étant mis ;i l'écart ou au moins ne se mêlant d'affaires que d'une façon trop indirecte pour qu'elle ait beaucoup d'activité.

Je me Halte ipie le voyage de Conqiiègneva nie niellre en état de rendre à V. A. bon coiu|)te de toutes choses. Je La supplie d'agréer toujours le fidèle et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Paris, le lo juin ijjà. — Monseigneur, j'ai reçu avec les dépèches du t" de ce mois, la note de V. A. du 3i mai. Les objets qui y sont dé-

moi, un persoriiiajjc qii'it l'sI ilcsirajjle do voir à j.iin.iis éloigné du luinisliTO, parce qu'it serait certainouient 1res perniricux ù la France, que de le remettre en place ce serait une désapprobation manifeste à la conduite du feu Roi à son éj;ard, que tout le parti <|ui lui est contraire, avec la plupart des cours d'Europe à qui ce fait déplairait très fort, en atlriliuoiait tout le blâme à la Heine seule et que d'aitleius je ne répondrais pas en ce cas de la durée de la tranquillité générale. A son replacement

prés, cependant je pense que la lieine fera 1res bien de contril)uer à ce (|u"il soit bien traité de toute aulre Ibfon et entre autres à lui faire accorder incessamment mainlevée de son exil.

«6° Il conviendra que le nouveau ministère ne donne par sa conduite à l'Angle- Icrre aucun motif d'in([uiétude au sujet de ses intentions pacifiques et qu'il entretienne aussi la meilleure inlelligencc avec l'Espagne, sans y melire cependant une ostcnlalion inutile et capable d'inquiéter. n

sijjnés se Irouvenl prêts, mais le courrier de Bruxelles étant arrivé à cheval, et s'en retournant de même, je ne pourrai envoyer à V. A. les objets en question que par roccasion du premier courrier, qui ari'ivera en voiture.

Pai hasardé dans ma dépêche d'office toutes les réilexions que m'a dictées mon zèle; il me reste à en justifier le motil' vis-à-vis de V. A.

S. M. écrit des lettres plus compliquées et plus systématiques que ne comporte la tournure d'esprit de la Heine, qui doit les lire et les comprendre. Cette jeune princesse, par un eiïet de sa vivacité et de sa léjjèreté, se trouve embarrassée et {jènée de tout ce qui exige une réllexion suivie, de la combinaison, de l'attention, et le moyen qu'Elle emploie pour se délivrer de cette gène, c'est de ne plus penser aux objets qui la Lui causent. Il serait dangereux de La mettre souvent dans le cas d'employer cette méthode, et c'est ce qui m'oblige à prendre bien des précautions, lorsque j'ai quelque chose de sérieux à Lui exposer. Dans ces cas-là, j'épie les moments, je laisse passer ceux que des mouvements de dissi[)alion rendent peu favorables à mon objet; j'y leviens eu d'autres temps, et ce n'est qu'avec la patience que je réussis à me faire écouter. J'espère qu'avec le temps la Reine joindi-a à une infinité d'excellentes qualités la réflexion et la solidité qui doivent en diriger l'usage; mais, jusqu'à présent, l'impétuosité de la jeunesse l'emporte, et il faut que ce torrent ait son cours.

Je n'ai aucune remarque à ajouter à ce que contient ma dépèche d'aujourd'hui, et il ne me reste qu'à renouveler à V. A. les assurances de tous les sentiments respectueux, avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Le ù 8 juin i^jù. — Mon cher Comte, j'ai reçu votre lettre par le'courrier, et vous suis très obligé 'pour les différentes brochures que vous m'avez envoyées et dont une couple étaient intéressantes. Vous m'avez vraiment l'ail plaisir eu m'avertissanl de ce (|ue je pourrais mar(]uer à ma sœur. J'en profiterai et tacherai de lui Inspirer dans ma lettre du goût pour l'application sérieuse, mais qnebiue infaillibles que ])ourront être mes raisons, j'ai à combattre sa paresse et son goùl décidé pour la dissipation. Joignez à cela l'habitude, et qu'elle ne voit, faute d'expérience et de raisonnement, (jue l'aïqirobation (|u'()n ne cesse de lui prodiguer du moment, et ([u'cllc; n'appiécie point sa durée : tout cela me fait iiien craindre que je prêcherai en vain. Mais néanmoins j'en conleiai (piel(|ue chose insensiblement et sans vous couq)rom('llre dans ma lettre.

28 JUIN inii. /i57

Celle iiiociilalion va vous donner de nouvelles [leines, mon cher Conile, pour ies([uelles je suis fôché, en ayant eu depuis peu de lenips,et il n'y a que la satisl'aclion d'avoir mérite' l'approbation parfaite de S. M. et d'avoir augmenté l'estime générale qu'on vous portail, (jui puisse vous servir de dédommagement.

Paris, le 1 5 juillet l'j'jà. — Le courrier mensuel m'a remis le lo les très gracieux ordres de V. M. I., et j'y ai vu qu'avec sa bonté ordinaire elle a daigné agréer les petites remarques que j'avais osé ex[)oser à V. M. sur ce qui concerne la Reine.

La position de celte auguste princesse devient de jour en jour plus intéressante, mais, jusqu'à présent, elle ne s'est point encore occupée des moyens d'en tirer parti, et je ne puis cacher à V. M. que mon zèle en soulFre infiniment. Cet inconvénient lient toujours aux mêmes causes, c'est-à-dire à la vi\acilé et à la dissipation. Le Roi a besoin de secours et de conseils. Il les cherche avec empressement chez la Reine, et si à la longue II n'en obtenait pas, la confiance du jeune monarque pourrait se refroidir et prendre des voies détournées; les moments sont précieux à cet égard , je ne cesse de le représenter à la Reine. Les avis qui Lui parviennent sous une forme de gaieté et d'amilié réussissent de préférence, et c'est ce qui me fait beaucoup espérer de ceux que Lui donne V. M.

Indépendamment des journaux courants je mets aujourd'hui aux pieds de V. !\l. quebjucs pièces délachées qui ont pour objet les circonstances de ce nouveau règne.

Paris, le i5 jnillel ijjà. — Monseigneur, le courrier que j'expédie aujourd'hui ne m'a apporté aucun ordre particulier de V. A. et je me bornerai aujourd'hui à Lui rendre compte d'un seul article, qui n'est point assez déduit dans mes dépêches d'office quoiqu'il soit d'ailleurs d'une très grande importance.

(Jet arlicle concerne la Reine, laquelle jus(iu'à présent ne se dispose en aucune façon à se prévaloir de la position avantageuse où les circonstances L'ont placée. Cette jeune princesse est d'une légèreté et d'une incurie qui inlerccple (out l'elfet de fes qualités charmantes; rien ne peut La fixer à

des idées raisonnables. Elle écoule mes représentations avec bonté, mais en m'avouent ingénument ses torts, Elle ne s'en corrige pns, et Elle perd tous les moments |)récieu\, où il Lui serait si facile de se procurer une iniluence cl un crédit très étendus. Cette dissi|)ation tient sans doute à l'âge et à une extrême vivacité physique; il n'y a que le temps qui puisse la calmer tout à fait. En attendant, des avis de rimpéralrice bien conçus, bien motivés, produiraient un bon elfet; mais tout dépend de la forme à donner à ces avis maternels, et je ne vois pas ijue jusqu'à présent la forme employée ait réussi. Ce n'est qu'à V. A. seule que je puis confier cette remarque, en l'abandonnant à ce que ses lumières Lui dicteront pour le mieux de la chose. Dans mon rap[)ort à S. !\l. je ne puis qu'indiquer léijèrement le mal; il ne m'appartient pas de parler des remèdes possibles. Je joins ici une pièce en vers, dont le sujet est bien hardi et d('piorable. Je crois égalemeut devoir mettre sous les yeux de V. A. la copie d'une lettre que je viens de recevoir de M. de Cboiseulf'.

Viorne, le i" août ijji- — Le couricr Wolf m'a bien remis la dernière dépêche dont vous l'aviez chargé, mon cher Comte, et j'y ai vu (|ue vous déplorez a\ec raison les causes de l'incurie de la Reine sur ce (pii devi^iit sans doute Lui tenir fort à cœur, c'est-à-dire son crédit et la confiance du ï\o\. La voir procéder à cet égard comuie nous ferions vous ou moi à sa place, il ne serait |)as même raisonnable de s'y attendre. Son âge, son inexpérience, sa légèreté, son dégoût pour l'application, son sexe même, qui ordinairement ou va trop, ou ne va pas assez loin, tout s'y oppose; et supposé ([ue l'aptitude à devenir ce ([u'il serait désirable qu'Elle fût d('jà, soit en Elle, ce n"est que du temps et de fàge (ju'on peut l'espérer. En attendant il faudra vous contenter de Lui faire faire le moins mal (jue possible, (-"est ce (jue je me promets de la force des raisons que vous employez, et de la façon dont vous savez les présenter, et je ne vous cacherai pas que j'y compte unicjuement à la rigueur du terme. Je pense comme vous d'ailleurs sur l'avenir du nouveau règne, ipii sera vraisemblablement, et pour cause, moins libertin que le précédent, mais à cela près, très peu de chose, selon toutes les apparences, ce qui pourra être désagréable, peut-être même fâcheux pour la France, mais au fond nous convenir à nous beaucoup ])lus que nous conviendi'ait un lègne plus analogue au caractère national.

" CcUc loUic maii(|iio.

Je vous envoie vin^fl empreinles de deux laçons de gravure de mon portrait. Je vous prie d'en remelire un exemplaire de cliaipie espèce ii la Iîibli(>tiR'()uc royale, dans la colieclion dVslampes de laquelle je nie souviens d'avoir vu un portrait de mon {frand-|)ère à mon premier voyage en France. Je vous prie aussi d'en donner un de chaque espèce à ma bonne amie, Madame Blondcl, les autres qui vous resteront à ceux qui pourraient vous en demander, et je pourrais même vous en envoyer un plus grand nombre, si vous en aviez besoin ou envie. L'inscription du piédestal de celui qui est en manière noire, et qui, autant que possible, est en style lapidaire, rend le portrait historique à un certain point. Je l'ai faite moi-même. Mon objet a élé de faire reconnaître par là mon portrait et celui de l'Impe'ratrirc dans les temps à venir, cl j'ai tâché de dire de cette grande princesse ce dont personne au monde no peut disconvenir, sans que, en même temps, sa modestie puisse en être blessée, et de moi-même ce que je regarde comme mon panégyri(pie, et (|u'on ne peut me reprocher comme une jactance, parce que c'est un fait el ipie personne ne l'iguore. Les habiles gens de l'Académie des Inscriptions jugeront si j'ai rempli ma ttîche. et vous me ferez plaisir si vous voulez bien me mander, à votre commodité, fopinion de ce cor|)s, pour lequel j'ai la plus haute cousidél'alion. Je vous envoie cependant poui' vous amuser, ce qu'en a j)eusé dans son temps ce pauvie gros Laugier, en assez mauvais \ers français, mais joliment.

Vienne, ce a8 août lyjà- — P. S. En supposant que Dcaumarchais est lui-même l'auteur du libelle, comme toute l'histoire de sa vie passée el toute sa manœuvre dans celte alfaiie-ci''' peuvent très fort l'en faire soupçonner, tout ce qu'il dit avoir fait, el tout ce qu'il prétend lui être arrivé, ainsi que les causes secrètes de ses démarches, et du roman ridicule dont il nous a régalé, se com[)ronnent sans peine.

Dans cette supposition, pour détourner de lui le soupçon cfun crime de lèse-majesté, aussi parfiiitement caractéris(>', il est tout sim[)lc iju'il se soit chargé de la commission, ([ue peul-ètie même il ait employé des moyens indiscrets pour se la faire donner.

Ayant roussi, il est tout simple aussi qu'il ait cherché à en tirer même parti, cl que pour cet effet, très habile à fabriquer des romans, il ail

'" Voii' sur reUc alliiirc l'oiivrajjc avant pour lilic: Beaiiinufchais uml Suimenjcls , von Alfred Rilter von Ainetli. Wicn, i8G«,iii8'.

/i60 KAUNITZ A MERCY.

iiivcnlé, sillon Imit, mu moins la plus {«randc paitio tk- loiil ce (|uil raconte, pour se faire valoir comme un homme don( laclivilé, la sag^acité cl la vaillanre méritenl les plus grandes récompenses.

11 peut être veuu à Vienne dans la vue d'en obtenir aussi de l'Iuiperatricc par les mêmes raisons; peut-être même est-ce dans cette vue qu'il n'a pas liésilé à V venir disposer du secret de son mailre, et à s'offrir à être le rédacteur des falsifications qu'il a eu l'impudence de proposer à l'Impératrice.

Mais quoi qu'il en soit, il est incontestable, au moins, que cet lioninie cl toute sa conduite ont dû nous paraître très suspects, et que moyennaul cela, nous avons dû nous assurer de sa personne, pour la mettre hors d'état de pouvoir se soustraire à tout ce que le l«oi pourra juger à propos de faire de lui. Nous avons eu grand soin cependant de ne le questionner et de ne le constituer sur aucune de toutes les invraisemblances et contradictions qui se trouvent dans ses récits, ayant cru ne rien devoir faire vis-à-vis et au sujet de cet homme, que ce que le Roi nous témoignerait désirer que nous fassions à son égard.

Par une suite de ce raisonnement nous attendons donc l'arrivée de voire réponse, et nous nous bornerons jusques-là à le garder et à le Iraitei- d'ailleurs fort bonnèlement, sans lui dire néanmoins les raisons de sa détention, (pi'il nous parait n'avoir pas besoin de savoir. Nous ferons suivre ce courrier par un autre dans les piemiei's jours du mois prochain; et si nous trouvons (juelque chose ultérieure à vous mar(|uer au sujet de celte affaire, nous ne manquerons pas de vous en informel'. Je suis d ailleuis, mon ciier Comte, voire Ijon ami.

Vienne, ce au septembre ij'ji. — Je n'ai rien à ajouter à ma lellre d'office, mon cher (lomte, si ce n'est (ju'il me s.'iiible (|u'à la morale très i(dàchée de M. de Sarline il s'y joint encore finlérêt personnel i|u'ilpeut avoir à éviter les reproches très fondés qu'on serait en droit de lui faire, d'avoir donné au lioi pour l'exécution d'une commission si délicate un sujet comme M. de Beaumarchais, et cjue ce pourrait bien être là la principale raison qui l'engage non seulement à l'excuser, mais à entreprendre même sa défense. Quoi qu'il en soit cependant, quant à nous, il doit nous sullire d'avoir fait dans celle occasion ce que par raison et par atlention pour la personne du Roi nous avons dû faire, et je me llatle, moyennant cela, (ju'on le sentira, là où vous êtes, el au besoin il n'y aurait point (le mal à ce que \ous le fassiez sentir à M. de Sarline.

20 SEPTEMBRE Mlù. /if,l

J'iillonds nu rt'site avec inipalienco dos nouvelles détaillées de votre jinil sur la situai ioii |u('senle et raveuir vraisemblable des afTaires de làbas, où tout annonce, à ce qu'il me paraît, un gouvernement pitovable.

.le vous embrasse de tout mon cœur.

Vienne, ce 3 octobre 177//. — Llmperatrico veut vous envoyer ce courrier, mon clier Comte, apparemment pour vous engager à nous en renvoyer un bientôt, qui nous apprenne ce qui se passe dans le pays où vous êtes, d"où en effet il y a un peu longtemps que nous ne savons rien du tout, apparemment parce que vous n'aviez rien à nous mander. Mais rien de nouveau est quelquefois beaucoup, et j'attends moyennant cela avec beaucoup d'impatience ce que vous nous manderez par votre courrier, sur lequel je compte de moment à autre.

Je ne vous parlerai plus de celte misérable affaire du sieur de Beaumarchais, parce que cela est fini pour nous au moins, attendu le de'part de ce drôle, auquel j'ai fait faire un piesent de mille ducats, parce que cela m'a paru digne de rim|)ératiice, quoique assurément ce personnage ne vaille ni la peine ni l'argent qu'il nous a coûte.

Je répondrai au premier moment de loisir cà la lettre fort bonuètc que m'a écrite M. Joli, et je vous remercie, mon cher Comte, de la peine que vous avez bien voulu prendre de distribuer les estampes de mon portrait. Mais vous ne me dites point si vous en avez donné à Madame Clondel, et vous ne me dites pas non plus si vos niarcliands d'estampes ou peut-être d'autres personnes dans Paris auraient envie d'en avoir, et je vous prie moyennant cela de me le dire à la première occasion, si vous vous en souvenez.

Je suis curieux de voir ce que deviendra l'affaire parlementaire, qui est encore pour moi une énigme, attendu que je ne comprends pas comment on a pu exiler le Chancelier et garder son système, et vice versa.

Vienne, le 1" décembre ij'jà. — Je vous suis bien redevable, mon cher Comte, d'avoir eu la bonté de faire mes commissions. Voilà donc enfin, d'après le discouis du Roi, que j'ai trouvé fort bien fait, non pas

462 KAUNITZ A MERCV.

l'ancien parlement, mais les sujets qui le composaient, rétablis dans leurs l'onctions, ce qui ne paraît pas être la même ciiose à jjcaucoup près, attendu que ces fonctions, à ce que Ton dit, soûl très circonscrites par le nouveau règlement que je n'ai j)as vu encore, mais (|ue je vous avoue être très curieux de voir. Je voudrais savoir aussi qui est le ijuidam qui a lait toute celte besogne, et entre autres le discours du Roi, qui n'est pas maladroit, à ce qu'il me semble.

Je suis charmé que M. de Vergennes ait obtenu cnlin la petite satisfaction de voir sa femme présentée. Vous me ferez plaisir de le lui témoigner de ma part, et je vous avoue que j'en suis réellement fort aise, parce (|ue cet homme pense et écrit sur noire sujet à tous les ministres du Roi dans les cours étiangères, comme nous pouvons le désirer, et qu'il me paiaissait très fâcheux de le perdre. Je vous donne aujourd'hui d'oflice tout ce que je puis vous donner. Conservez-moi votre amitié, et comptez toujours sur la constance de la mienne.

Vienne, le 3 janvier ijj5. — Jaieu, mon cher Comte, foutes les pièces relatives à la rentrée de l'ancien pai'lement, et j'y ai vu par les discours de MM. Séguier et Lamoignon de Malesherbes, fondés sur les principes et le langage de l'ancien parlement que, bien loin de pouvoir se promettre de la part de ces messieurs une conduite conforme à l'édit de Fontainebleau, il semble que l'on peut s'attendre à les voir parler, écrire, impi'imer et faire ainsi (|iie jadis, de façon que je persiste à croire (jue l'on a fait une très mauvaise besogne. Mais au bout du compte ce sont leurs affaires là-bas et ce que je vous mande est entre nous.

Je continue d'ailleurs à bien augurer du ministère de M. de Vergennes, et s'il continue de son côté à me donner sujet de persévérer dans cette o|)inion, je lui donnerai des marques de confiance dans les occasions.

Ce que vous me mandez de l'opinion que Fou a du crédit de la Reine me fait grand plaisir; mais il me paraît bien intéressant que sa confiance en vous puisse non seulement se soutenir, mais augmenter même, s'il est possible. Et j'ose m'en llalter, parce que je suis bien persuadé que votre sagesse vous aura fait sentir sans moi, qu'au lieu de nous conserver sa confiance, nous l'éloigneiions de nous, si nous ne mettions pas dans nos insinuations tous les ménagements que peut exiger une reine de France, qui sent ce qu'elle est et qui commence à ne plus être ou à ne plus se croire une enfant.

OuanI à M. (le Bicleiiil, qui nous a accoulumés à rallcndre, nous rallonilrons IranquiHoment , et à moins qu'il ne s'avise de faire \e faccenclone et de se monirer sur un ton qui n'est pas fait pour réussir vis à-vis de moi. il peut s'attendre à toute sorte de bous procèdes de ma part. Je vous remercie, mon cher Comte, d'avoir Lien voulu faire toutes mes petites commissions. Je vous demande encore, dans la note ci-jointe, quelqu'autre petite bagatelle, et je serais bien aise surtout d'avoir, s'il se peut, l'ancienne et première édition de YHistoirc du peuple de Dieu, quoiqu'elle sera peut-être un peu chère.

Je vous souhaite de tout mon cœur cette nouvelle année conforme à vos désirs, et je vous demande avec instance pendant sa durée la continuation de votre précieuse amitié en échange des sentiments que je vous ai voués pour la vie et avec lesquels je serai toujours, mon cher Comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

Vienne, le 3 février ijj5- — Tout ce que vous nous avez mandé, mon cher Comte, par le courrier Neumann, n'a pu nous être cpic fort agn?able. La Reine peut tout ce qu'EUe veut, à ce qu'il me semble, lorsqu'elle le veut véritablement, c'est-à-dire en employant les moyens ([uelconques nécessaires, sans lesquels ordinairement rien ne réussit dans ce monde. On est bien ensemble, au moins qtiuntn basta , dans la Famille Royale et dans le ministère. Les parlements feront sans doute des leurs, plus ou moins; mais je ne pense pas qu'ils se laissent aller, comme par le passe-, jusqu'à casser les vitres. Et pour ce qui est de notre système d'alliance, il me parait aussi qu'il tient bien, et je compte d'autant plus sur sa durée, que réellement je ne vois pas que la France ail un meilleur, ni même un autre parti raisonnable à prendre ijue celui d'y rester fidèlement attachée, et par son infidélité ou ses coquetteries |)oliliques de ne jamais nous mettre dans la nécessité de devoir la planter là et en prendre un autre, (|u'au bout du compte il nous sera toujours beaucoup plus facile qu'à Elle de trouver meilleur au moins que celui (ju'Elle pourrait être tentée de substituer à son système actuel. Enfin je vois, par le contenu de vos derniers rapports, que tout va bien ou au moins passablement là où vous êtes, et j'en suis charmé.

Quant au baron de Breteuil, dont vous nous annoncez l'arrivée prochaine, je souhaite qu'il se conduise ici comme vous me dites qu'il se propose de faire, parce que je désire sincèrement pouvoir le bien traiter

46/i KAUNITZ A MERCY.

el lui roiulro iiioycnnanl cela nu moins son séjour polili(|ue et ministériel doux et agréal)lo , cl pane que je serais fàclié qu'il me mit dans le cas de devoir prendre avec lui un Ion que je ne prends pas volontiers, mais que je ne manquerais pas de prendre s'il s'avisait de me pailer d'afl'aires d'un autre ton que celui de la discrétion, des égards et des ménagemenls que se doivent entre elles des puissances égales et indépendanles, et dont nous donnons constamment et avons toujours donné jusqu'ici lexemple à sa cour dans toutes les affaires générales ou particulières sur lesquelles nous avons été dans le cas d'avoir à lui parler. Je veux bien me flatter en attendant que tout ira bien : mais comme sur sa conduite passée alibi vesligia terrent , je n'ai pas pu m'empècher de me laisser aller à qucslo sfitoffo conjidenzialc vis-à-vis de vous.

J'ai lu tout de suite les remontrances du Parlement et la réponse du Roi, et j'ai trouvé l'une et l'autre de ces deux cboses comme je m'y attendais, chacune des deux parties y faisant, comme ou dit, son métier. Mais pour le ])rojet à substituer à la cour plénière, je l'ai trouvé, coufornién)enl à votre avis, absurde et ridicule.

Vienne, le i" avril ijjô. — Je vous suis très redevable, mon cher Comte, d'avoir bien voulu m'envoyer de voire propre mouvement les livres qui vous ont paru mériter de l'être, et parmi lesquels celui de M. de Lorme surtout me ])araît digne d'èlre lu. \in échange je vous renvoie l'ouvrcige des Fables de Lafontaiiie, lequel, tout cher qu'il est, selon la louable coutume de notre élourdi de libraire, est défectueux à un tel excès, (]ue je ne pense pas qu'il y ait autre libraire dans tout Paris qui ose envoyer des choses comme cela. Je renvoie l'ouvrage en entier, parce que je n'en veux plus du tout, quand même il le compléterait, mais je prendrai en échange, en ajoutant ce qu'il pourra en rouler de plus comme de raison, l'ouNrage des Fables de Lafoiifaine, in-folio, en feuilles et non relié, qui porte le litre ci-joiul. Mais je veux un exemplaire bien propre, bien net et bien blanc, sur gi-and papier, et je vous prie de ne pas le payer à ce drôle qu'il ne me soit parvenu el que je ne l'aie trouvé bien conditionné et en bon état, attendu que je veux être dans le cas de ne point être attrapé, et niovennani cela de pouvoir le lui renvoyer s'il ne l'était pas.

Ce que vous me mandez d'ailleurs de la Reine ui'a fait beauroup de peine. Selon moi l'Archiduc aur.iil dû, à l'égard des princes du sang,

1" AVRIL 1775. /i65

suivre rexeuiple que lui avaient donné les frères du Roi, et il le pouvait sans aucune difficulté dans la qualité' de simple particulier qu'il avait prise en France et sans que cela eut de'cidé en façon quelconque ni pour ni contre, l'ancienne contestation enlie ces princes et les ambassadeurs; ou au moins la Reine jugeant à propos que l'Archiduc n'en usât pas ainsi, au lieu de faire une affaire d'une chose aussi arbitraire et aussi indifférente que l'était celle de voir ou de ne pas voir les princes. Elle aurait dû, ce me semble, se contenter de la laisser tomber tout à plat, sans entrer dans aucune contestation et sans en témoigner la moindre humeur. Moyennant le premier de ces deux partis, les princes, avec toute la nation, auraient été contents, et moyennant le second, personne au moins n'eût été en droit de se plaindre. Au lieu de cela on en a pris un troisième, et il a, ce me semble, et dont fort me fâche, très mal réussi. Il en est de même du mauvais usage qu'a fait la Reine de la complaisance du Roi à l'occasion de la demande très déplacée de M. de Guines contre l'avis très sensé de M. de Vergennes. Je crains bien, comme vous, que plus ou moins Elle pourra se mal trouver d'abuser ainsi de son crédit au lieu d'en user raisonnablement. Mais je sens en même temps que, si vous voulez ne pas L'éloigner de vous tout à fait, il faut et il faudia bien des ménagements et bien de la circonspection dans vos remontrances. J'ai très fort prêché la même morale à l'Impératrice, et je pense que, comme ce que vous pourrez faire dire et insinuer par l'abbé de Vermond, on s'en formalisera peut-être moins que de vos remontrances directes, il sera bon de se prévaloir de ce canal.

Vienne, le S mai tjji). — Le courrier Kleiner m'a remis, mon cher Comte, toutes les expéditions dont vous l'aviez chargé le 9o avril et je vous avoue que c'est avec une vraie peine, et même avec quelque inquiétude, que j'y ai vu le récit de la continuation des imprudences qui ne font que croître et embellir de la part de notre aimable petite Reine. Elle ne ménage aucun de ceux qu'EUe devrait ménager, en commençant par le Roi même, et Elle fournit tous les jours des armes contre Elle à tous les méchants, qui ne sont pas maladroits ordinairement dans le pays qu'Elle habite. Dieu veuille qu'une conduite aussi inconsidérée n'ait pas les suites que l'on est en droit d'en appréhender. Vous ne pouvez faire cependant que ce que vous faites, et on ne peut, moyennant cela,

'i6C KAUNITZ A MERCY.

que sY'ii reiuellre à la Providence et faire des vœux poiir que la Heine soit plus heureuse qu'Elle n'est raisonnable.

Je suis toujours bien content de M. de Verffonnes et je souhaite bien fort qui! reste en place, pour ia France autant que pour nous.

26/i. — KAUNITZ A MERCY.

Vienne, ce i" juin l'/jô. — .le ne crois pas plus qu'aux revenants, mon cher Comte, à toutes les prétendues raisons que l'on cherche et qu'on attribue aux excès auxquels le peuple s'est livré en dernier lieu dans le pays où vous êtes. Par tout pays du monde il arrive assez ordinairement que, quand le peuple meurt de faim, il prend où il peut de quoi manger; et il commet des excès parce qu'il est peuple, c'est-à-dire (h'raisonnablc, et parce que des fripons et des méchants l'y excitent pour en proliter. .le ne crois pas qu'il y ait rien de jilus fin que cela à tout ce que nous avons vu arriver en France à cet égard. Mais ce qui ne serait pas maladroit et que partant je croirais assez volontiers, c'est ijue des gens intéressés à se l'aire valoir pourraient fort bien avoir inventé et nourrir l'idée d'un complot contre eux. Quoi qu'il en soit, mes réflexions et mon expérience ne me permettront jamais d'adopter l'idée d'une loi permanente sur l'exportation des blés, et il me parait démonstratif que pareille loi ne peut pas exister sans qu'il en résulte souvent la cherté du pain et quelquefois même des disettes réelles.

Je suis bien aise de ce que vous me mandez de la Reine, mais je vous avoue que c'est une conversion sur laquelle je ne compte que faiblement. Des caractères de ce genre on ne peut guère rien espérer que du temps, et il peut être longtemps à venir, car nous sommes bien jeune de corps et d'âme. Ihant qua poterant. Je compte sur vous et je prendrai patience.

Je vous suis bien obligé de m'avoir trouvé et envoyé les (|uati"e volumes des Fables de Lafontaine. L'exemplaire en est bien conditionné, et je le garderai bien volontiers. J'ai déjà lu le Traité sur h commerce des blés. R y a bien du galimatias, mais on ne peut pas disconvenir cependant que l'auteur n'ait entrevu la vérité, et qu'il n'y ait de fort bonnes choses dans la quatrième partie de son ouvrage. Celui qui nous malmène sur la Pologne, je fai eu depuis longtemps, mais vous n'en avez pas moins bien fait de me l'envoyer. La comédie me paraît jolie, comme tout ce qui vient de M. de Sedaine. Et pour le Cahier des arts et métiers, il m'a fait plaisir, à l'instar de tous ceux qui font précédé et qui, presque tous, sont fort bien faits.

Vienne, le 3 o juillet ijjo. — Tout ce i|ue vous me maudcz, mon cher Comte, de relalil' à la Reine, d'ollicc ainsi que par voire lettre particulière''', m'a fait une vraie peine parce que j'y vois que, sans miracle, il n'est presque pas possible qu'il n'arrive à cette aimable princesse de perdre ou tout d'un coup, ou par degrés, tout le cre'dit (ju Elle a actuellement encore sur l'esprit du Hoi, puisque en L'enyajfoant ou en Le forçant par des perse'cutions à se prêter à des choses déraisonnables, que des intrigants Lui suggèrent par des vues uniquement relatives à leur intérêt personnel, il est impossible qu'un peu plus tôt ou un peu plus fard Elle n'engage les ministres, qu'Elle ne les l'orce pas même, pour l'acquit de leur conscience, à ouvrir les yeux au Roi sur les conséquences funestes de ses complaisances pour la Reine. Elle devrait sentir que les avis des ministres doivent toujours avoir sur les siens le juste avantage d'être fondés sur des lumières et une étendue di^ connaissances (ju'Elle ne peut point avoir; que, par conséquent, toutes choses égales, ils doivent prévaloir sur son crédit, qui ne peut avoir d'autre fondement que l'amitié et la complaisance du Roi; que ce sont des sentiments f[uc l'on ne se conserve qu'en les ménageant; qu'au contraire on les allniblit et les déiruit enfin entièrement lors(|u'on en al)use, et que, comme c'est là le cas de la Reine, Elle s'expose à l'iiumiliafion de les perdre en servant d'instrument à des méchants et en fournissant, par sa conduite, des armes contre Elle au ministère et à tous les honnêtes gens dont la voix pourra parvenir jusqu'au Roi.

Si j'étais à portée de pouvoir parlera la Reine, je Lui dirais tout cela avec toute la chaleur que m'inspirerait la force de la raison et mon attachement pour sa personne, que je suis choqué de La voir, sans qu'Elle s'en doute, le jouet d'une troupe de fripons qu'Elle devrait tous, sans exception, tenir ('loignés d'EUe, ou tout au moins ne jamais écouter sur aucune sorte d'aliaires. Comme je ne jiuis pas être suspect à la Reine sur tout ce que je viens de vous dire, attendu (|u'il pourrait m'être très indifférent (ju'Elle fasse comme Elle l'entend si je ne L'aimais pas, je vous autorise, mon cher Comte, à faire vis-à-vis d'Elle l'usage que vous voudrez de tout ce que je viens de vous dire par effusion de cœur. El je souhaite bien ardemment que mon raisonnement, qui me paraît sans réplique malgré sa précision, puisse faire l'effet désirable sur son esprit.

Vous trouverez aujourd'hui joint à ma lettre d'office, avec les copies de

''' Celte leUre iiiaii(|iip.

iG8 KAUNITZ A MKRCV.

deux niénioircs que m'a remis il y a qiu'li|ue temps le baron de Breleuil, les copies des réponses que je lui ai fait remettre en échange et (|ue j'ai faites moi-même, comme sans doute vous vous apercevrez d'abord. Quant à celui qui regarde l'arrêt du batelier Sommer et la navigation du Rhin, en voyant ma réponse, je crois que vous serez aussi étonné que je l'ai été de la singularité du raisonnement et des arguments contenus dans le mémoire de M. de Breteuil, tirés de la lettre de M. de Vergennes, ainsi que de l'effronterie avec laquelle on a osé nous demander des réparations qu'on nous doit. Et il serait inconcevable qu'un homme aussi éclairé et aussi plein d'équité que me paraît être M. de Vergennes, eût pu vouloir soutenir une si mauvaise cause, si on n'y voyait pas distinctement que c'est de la besogne de son premier commis strasbourgeois. 11 me semble qu'ils ne pourront pas s'empêcher d'être honteux et fort embarrassés de la démarche à laquelle ils se sont laissés aller, lorsque ma réponse leur parviendra, et je suis bien aise qu'il m'ait réussi de la faire aussi forte qu'elle avait besoin de l'être et cependant fort honnête et fort amicale. M. de Breteuil au moins, dont vous connaissez d'ailleurs le ton et la vivacité, depuis qu'il a reçu ma réponse, n'a pas encore osé m'en parler. Je vous remercie des envois que vous avez bien voulu me faire par le dernier courrier, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Vienne, le 3i octobre iyj5. — Je n'ai que le temps de vous remercier, mon cher Comte, des éclaircissements que vous avez bien voulu prendre la peine de me procurer sur plusieurs objets de la Gazette des arts et métiers, sur laquelle on en a très fort besoin, ainsi que sur tout ce qui s'annonce en France dans des feuillesde cette espèce, dans lesquelles communément il y a du trop ou du trop peu. Ce que j'ai trouvé de plus intéressant, ce sont les montres de nouvelle construction de Lépine. Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à quelqu'un qui se trouverait en avoir une et depuis quelque temps, s'il y a trouvé effectivement plus de justesse et moins de variation qu'aux montres de construction qu'on eut jusqu'ici. Je voudrais aussi que vous demandiez l'avis de M. Berlhoud ou de quelqu'autre habile horloger impartial. Et supposé que ces informations fussent favorables à l'invention, je voudrais que vous proposiez au sieur Lépine de vous confier une de ces montres, mais à répétition, à condition de pouvoir la lui renvoyer au bout de deux mois, supposé que je ne la trouvasse pas bonne au bout de ce temps. Si cela lui convient, envoyez-

31 OCTOBRE 1775. Zi69

m'en une par \otrc premier courrier, mais que ce soit lui-même qui l'emballe dans une boite et qu'il y ajoute un petit me'moire de direction sur la façon de la monter ou autres observations, s'il a à en faire. Si vous trouvez quelque cliose d'iute'ressant ou d'amusant en matière de litte'rature, ne m'oubliez pas, je vous prie, et aimez toujours votre bon ami.

P. S. M. de Vergennes, que j'aime et que j'estime de plus en plus, et auquel je serais charme d'avoir occasion de prouver la ve'racité de ces sentiments, peut être assuré que je lui garderai le secret le plus parfait au sujet du remplacement de la place de la Guerre '■'.

Le sieur Le'pine sera le maître de m'envojer sa montre à répétition gravée ou guillochée; cela m'est égal.

Vienne, le 3o novembre ly'J'î. — Le courrier La Montagne m'a bien rendu, mon cher Comte, les dépèches dont vous l'aviez chargé. Il me semble que tout va bien, ou au moins passablement là où vous êtes. H est cependant une chose sur laquelle vous me donnez quelque inquiétude, et les nouvelles particulières des amis de M. de Breleuil, qui lui supposent peut-être dans peu un changement général dans le ministère, l'augmentent un peu, quoique je sente fort bien qu'à l'instar de la plupart des hommes il pourrait fort bien plus qu'un autre le croire, parce que peut-être plus qu'un autre il le désire. Dans tout cela vous pensez bien qu'il n'est guère que M. de Vergennes qui m'intéresse et ()ui puisse m'intéresser. Mais, en échange, si tout ce qu'on peut vouloir faire de ses collègues m'est assez indifférent, je serais, je vous l'avoue, très fâché si cet homme-là ne restait pas en place parce que, indépendamment de sa façon de penser sur notre système politique, sur laquelle il m'a paru jusqu'ici qu'il n'y avait rien à désirer, je regarderai comme un très grand malheur ou au moins un très grand risque pour la Krance d'en mettre un autre à sa place, attendu qu'un autre plus instruit, plus sage et plus honnête, il est impossible qu'elle le trouve et qu'elle pourrait fort bien au contraire trouver le contraire ou au moins beaucoup moins de qualités réunies, lesquelles, selon moi, sont toutes, sans exception, très nécessaires à la France, vu l'état de ses circonstances tant au dehors qu'au dedans.

'" M. de Vergennes avait dit au rurale confier au comte de Saint-Germain le mide Mercy, mais en le priant de lui cou- nistère de la guerre, vacant par la mort du server le secret, que l'on s'était décidé à maréchal de Muy.

470 KAUNITZ A MEIiCV.

C'est ma façon de penser sur cet homme; et comme elle nu- parait très importante pour la France bien plus que pour nous, je n"ai aucune diflîcullé (]uc vous en parliez de ma part à la Reine dans cet esprit, et que vous lui disiez même ipie je suis de très humble avis, qu'Eile ne saurait rien faire de plus convenable aux intérêts politiques du Roi que d'employer tous les moyens imaginables pour retenir cet homme dans sa place tant qu'il existera.

Je vous sais bien bon gré, mon cher Comte, de tous les éclaircissements que vous avez bien voulu me donner sur les montres de M. Lépine et j'v renonce, comme vous pensez bien.

Diles-moi un peu si c'est d'Alem])ert ou un autre qui est l'auteur de cette brochure sur Tinstruclion publique. Tout ce qu'il en dit est si abstrait et si métaphysique que son travail sera bien peu propre à l'usage auquel il est desliné, quoiqu'il y ait d'ailleurs beaucoup d'esprit et des connaissances.

Si ce que vous me dites de quelques ou\rages nouveaux qui ont paru en France sur le jardinage vous paraît valoir la peine de m'èlre envoyé, envoyez-le-moi, je vous prie, et entre autres s'il a paru peut-être la continuation d'un cahier de gravures que quel(|u'un m'a envoyé dans le courant de cette année, intitulé : Délail des nouveaux jardins à la mode. I" cahier, en carré long, dont la première planche est: Plan {jénéral du jardin de M. de la Bossière ou de la Bouexièrc, et la dernière : Plan de Belle- Viie, maison royale à deux lieues ouest de Paris, vous me ferez plaisir de m'envoyer aussi cette continuation, supposé que le sieur Le Rouge, qui a donné ce premier cahier, en ait donné ou se propose d'en donner la continuation. Je vous prie finalement aussi de me faire teindre en noir, d'un côté seulement, les deux peaux de cerf que le courrier aura l'honneur de vous remettre et de me les renvoyer bien emballées, dès aussitôt que vous le pourrez. Mais il iaut les faire teindre [)ar le même homme d;i prince Louis de Rohan dont vous m'avez déjà envoyé des peaux noires et qui les teint à merveille, et le prier de ma part d'y donner toute son attention. Demandez-lui aussi, je vous prie, sll sait teindre de ces espèces de peaux eu noir de [)arl en part, ainsi que savent faire quelques teinturiers de ce pays-ci, mais avec un défaut qui les rend insupportables, c'est-àdire de de'Ieindro si fort ([u'il n'y a pas nio\en de s'en servir. Les deux peaux (]U(; je vous envoie, il faut cependant ne me les faire teindre que d'un côté seulement, de la même layon tpie fêtaient celles que vous m'avez envoyées il v a ([U('l(|ues mois.

Excusez toutes mes impurlunités, et continuez votre amitié à votre bon ami.

P. S. Au lieu diinc des deux peaux de cerf dont je fais mention dans

30 NOVEMBRE 1775. 47t

ma lellre, j'envoie deux peaux de chamois qu'il faut me teindre de la façon indiquée, c'est-à-dire du bon côté seulement. J'ai l'ait maïquer toutes les trois peaux avec l'estampille de mon chiffre, afin que M. le teinturier ne puisse pas me les changer contre d'autres, et je crois qu'il ne serait pas mal de lui faire observer qu'elles sont marquées. Pardon encore une fois, mon cher Comte.

Vienne, le -3 janvier ijjC. — Je vous remercie, mon cher Comte, de tout ce que vous m'avez envoyé par votre dernier courrier, et j'attends avec impatience mes peaux noires que vous pourrez j'espère m'envoyer par celui-ci.

Voici tout ce que je puis ajouter sur des objets |)lus importants, et particulièrement sur la personne de M. de Vergennes. D'abord ce n'est (jue dans la supposition dans laquelle, par tout ce que j'ai vu jns(|u';i présent, je me croyais en droit d'èlre, que cet homme nous était du lout affectionné, autant qu'il pouvait lui être permis de l'être, que j'ai |ieiisé <|u'il nous convenait de tâcher de lui faire conserver sa place, el il s'ensuit que, si vous aviez ou parveniez à avoir par la suite des preuves, ou seulement des soupçons fondés du contraire, tout au moins il ne doit plus être question de nous y intéresser. Ensuite je n'ai jamais entendu vouloir m'employer à lui obtenir des choses déraisonnables, et il s'ensuit (|ue, comme c'en est une entre nous, que de vouloir adossera son maître pour ambassadeur un homme inepte, comme je vois, de l'avis de lout le monde, que l'est son frère, faiblesse que j'ai peine à lui pardonner, il conviendra, mon cher Comte, de ne plus nous mêler pour le présent de cette affaire, et par la suite d'aucune autre de ce genre, d'autant plus <|ue non seulement il est dans l'ordre d'en user ainsi, mais qu'il est même de notre intérêt de ne jamais faire une recommandation reprochable. Notre petite Reine n'en fait déjà que trop de son chef.

Les gazettes sont remplies du délail de tous les chaiij;oments cl de toutes les réformes que se propose de faire W. de Saint-Germain, et la plupart me paraissent raisonnables. Mais ce qui ne l'est pas, à mon avis, et ce (jui n'est pas bien vu selon les grands intérêts de la France, c'est de ne pas se proposer de reverser sur la marine toutes les épargnes qui pourront résulter de tous ces changements et de toutes ces réformes, attendu que c'est là le plus grand des avantages (jue la France puisse retirer, pendant la paix surlout, de son alliance avec la maison d'Autriche.

Je suis bien l'âcliéau reste de l'esprit que je vois re'gner dans les chansons et pasquinades qui paraissent dans le public, et surtout des reproches que les correspondances particulières m'apprenuenl que le public éclairé fait à la Reine sur labus et le mauvais usajje qu"Ellc fait de son crédit, et je le suis d'autant plus que malheureusement ils ne sont que trop fondés.

Je suis bien fâché aussi du parti que se propose de prendre ce pauvre Barré, et je suis étonné qu'il n'en ait pas senti les inconvénients à sa place. Corapte-t-il continuer à demeurer chez vous ou s'en séparer? Dites-moi un peu cela, et s'il en est encore temps, faites-lui sentir combien il y a d'inconvénients à l'un et à l'autre, mais surtout au dernier de ces deux partis. Je lui ai fait accorder cependant par flmpératrice la permission qu'il demande, quoique réellement elle ne soit pas trop compatible avec sa place. Mais je ne saurais vous cacher que l'Impératrice s'y est prêtée à regret'''.

Bonne et heureuse nouvelle année, mou cher Comte, je vous la souhaite de tout mon cœur, et je vous demande avec instance dans celleci la continuation de l'amitié que vous m'avez témoignée jusqu'ici dans les précédentes.

Vienne, ce g février ijjG. — Pour ce qui l'egarde votre ministre, depuis que je vous ai dit confidemment ce que j'en pense, je n'ai plus aucune inquiétude sur ce que vous ferez ou ne ferez pas à cet égard, attendu que sapienti jiatica, et c'est bien votre cas. Je suis persuadé de même que vous n'avez pas manqué de prêcher à ces messieurs ce qu'au fond ils devraient savoir mieux que nous, si, comme vous dites fort bien, il n'était pas d'usage immémorial dans le charmant pays où vous êtes.

'■' Le secrétaire de l'amliassade impériale ji Paris, M. de Barré, avait adressé le 1 'i décend)ro 1776 une supplique au prince de Kaunilz, afin d'oblenir l'autorisalion de se marier. Entre autres choses, il y disait: irUne personne généralement estimée et que j'eslimo depuis dix-neuf ans que je la connais, consent à m'épouser. Elle est veuve d'un conseiller au Parlement de Paris, mort penilant son exil, où elle Tavail accompajjné. Klle est àjjée de (|uaranlc-ciiiq

ans, n"a point d'enfants et jouit de dix huit mille livres de rente, bien assurée. 1

Le 28 décembre 1775, le Chancelier soumit cette demande à l'Impératrice, sans y rien ajouter, ni pour, ni contre. Marie-Thérèse répondit de sa propre main, que puisque Mcrcy n'y voyait pas d'inconvénients et que cela ne causerait pas de nouvelles dépenses, il serait bien dur de refuser, quoiqu'on ne vit pas volontiers ses employés .s'allici' avec des (;cns du pays où ils résidaient.

y FEVRIER 177G. 473

d'avoir plus d'esprit que de bon sens et de sacrifier presque toujours l'intérêt de l'Etat à l'inte'rêt personnel. Mais, ihant qua polerant. Il faut aimer ses amis avec leurs défauts, ne pas s'impatienter et leur rendre service autant qu'on peut. Il en est de même de notre aimable petite Reine, et je vous exiiorle, moyennant cela, à ne pas perdre patience.

Les lettres inte'ressantcs du pape Clément XIV, que vous m'avez envoyées, sont admirables. Si elles ne sont pas supposées, la chrétienté et l'humanité même ont beaucoup perdu, en perdant un homme aussi respectable par sa morale, par son équité et par la justesse de son esprit. Et si elles le sont, je vous avoue que je voudrais savoir qui est l'homme qui peut les avoir laites, parce que ce serait pour moi une très grande satisfaction de savoir qu'il existe un homme comme cela.

Il y a déjà quelque temps que j'ai chargé M. de Giusti, notre secrétaire d'ambassade en Espagne, de m'envoyer une provision d'une espèce de tabac d'Espagne, nommé Castillo, que je prends uniquement depuis plusieurs années. Il vous l'enverra en une ou peut-être en plusieurs fois. Et je vous prie moyennant cela, si cette commission vous parvient, de vouloir bien en charger, en une fois ou en plusieurs, nos courriers mensuels.

Vienne, le 3i mai l'jjG. — Si je ne connaissais pas aussi parfaitement le pays oij vous êtes, j'aurais été sans doute 1res surpris d'apprendre que l'on a renvoyé tout d'un coup deux ministres pleins d'esprit et de probité, pour mettre à leurs places deux personnages qui ne les remplaceront assurément de façon quelconque. Ce qu'il y aurait eu de plus raisonnable à faire à mon avis, eut élé de créer M. de Maurepas principal ministre, comme on se propose de le faire, et de garder ces deux hommes au lieu de les renvoyer, mais en les lui subordonnant, ainsi que tous les autres chefs des départements. Car on a beau dire, il faut un premier ministre dans un gouvernement organisé comme celui de la France, à des gens comme les Français et à un prince faible comme celui qui devrait les gouverner aujourd'hui et n'en a pas l'étoile.

Je ne vous nomme cependant M. de Maurepas pour cette place, que parce (jue dans ce moment-ci je ne vois pas que, sans de grands inconvénients, le choix put tomber sur un autre, étant très éloigné d'ailleurs, je vous l'avoue, de lui supposer toutes les qualités nécessaires à une place de cette importance, dont en général il est, je crois, peu d'hommes dans toute l'Europe qui soient doués.

Ce qu'il inimporle le plus cependant c'est le reniplaceuient de M. de Vei'gennes, el c'est ce <jiii m'a engagé à me faire autoriser à vous écrire aujourd'hui ce que je vous mande \n\i- ma lettre d'oilice «slonsiblo, en faveur du baron de Bretcuil, bien entendu toujours uniquenieut pour le

cas auquel il serait impossible de conserver en place M. de Vergennes, I

que je persiste à regarder comme l'iionime <|ui est le plus propre selon l'élat des circonstances.

Quant à la Reine, je désire que la leçon indirecte de ma lettre d'office puisse faire quelque effet, et c'est tout ce qui me l'esle à vous dire sur son chapitre.

Je vous remercie, mon cher Comte, de la façon amicale dont vous voulez bien faire mes petites commissions. Vous verrez par l'extrait ci-joint de la Gazelle des arts et métiers ce (jui y est dit sur une manufacture de vernis qui parait être la même chose que ce (jue propose le sieur Usquin, avec la différence cependant que dans cette manufacture on trouve des choses faites dans tous les dilféronts genres de cette espèce de vernis, et que moyennant cela vous pouri'iez trouver là à acheter une chose de chaque espèce que vous pourriez m'envoyer par vos courriers. Vous ne m'avez jamais envoyé non plus la brochure sur le droit féodal qui a fait tant de bruit ilans les commencements du ministère de M. Turgol. Tâchez d'en avoir un exemplaire, et envoyez-le-moi, je vous prie. Aimez toujours un peu voire bon serviteur et ami.

/'. S. Dites aussi, je vous [)ric, à Madame (Jeolfrin (juoj'ai élé louche de sou billet qu(! vous mavez envoyé, et assurez-la bien j)osili\eincnt que personne au monde ne s'intéresse plus vivement et plus cordialement à sa conserva tiou.

Vienne, ce 3 1 juillet lyjd- — Je n ai jamais douté un moment, mon cher Comte, de l'intérêt que voire amiliiî pour moi vous fait prendre à l'état de ma santé, ainsi (pi'à tout ce ([ui peut avoir rapport à moi. Il ne peut donc m'avoir élé ([ue bien doux de m'en voir renouveler l'assurance dans volic dernière, et je vous prii; don être bien persuadé, ainsi (|ue de ma reconnaissance et de la ci'rliliidc ijuo vous n'avez pas au monde un meilleur ami que moi.

Votre dernier courriel' ni a iiicii remis loiil cr donl \ous lavez chargé pour moi, et donl jiis(|u"ici je n ai eu le temps de lire (jue la brochure sur les incon\éiiii'iil'' du tiroit féodal à hujiielle, iic IVil-cç la circonslauce.

on auiait fait reelleincnl trop d'honneur, en la jugeant digne d'être 11e'trie. Ce ne sont à mon avis que des rêveries bien faibles d'un de ces mise'rables législateurs, ([ui ne connaissent ni le monde, ni comme il va, ni comme il peut aller. Vous me rendre/, service, en me complétant les cahiers des arts et métiers, supposé qu'il y manque quelque chose, et je vous serai bien oblig(' si vous voulez bien m'aclieter et m'envoyer aussi ce qui me manque de l'ouvrage de l'Antiquité expliquée, etc. par D. Bernard de Montfaucon, édition de Paris, grand papier, chez Florentin Delaulne, etc., 1719, que vous pourrez constater sur ce que j'en ai, et que vous trouverez dans la note ci-jointe; et il faudra me l'envoyer en feuilles, s'il se peut, afin que je puisse le faire relier ici, à l'instar de ce que j'en ai déjà. Je vous prie de m'envoyer aussi par votre premier courrier, dix houssoirs de chacune des deux espèces que vous trouverez dans le rouleau que le courrier aura l'honneur de vous remettre. Mais je vous prie de charger votre maître d'hôtel de s'informer du bon faiseur en ce genre, attendu que ceux que je vous envoie n'en sont pas assurément, n'étant point assez garnis de plumes, ni de plumes de bonne qualité.

Je vous sais bon gré de ce que vous m'avez mandé au sujet de M. do Starliembcrg, qui, j'en suis bien aise pour lui, a un peu réparé, ce m<^ semble, la sottise de son ridicule voyage, en n'allant ni à l'aris, ui à Cbanteloup, où j'espère en Dieu (pi'il ne se sera pas avisé d'aller. Conservez votre amitié, mon cher Comie, à votre bon ami.

27J. — JOSEPH II V MEUGÏ.

27 (wi'il ijyG. — Mon cher comte Mercy, je ne veux pas vous fatiguer d'une longue histoire el de projets qui, encore éloignés, sont sujets au même sort qu'eurent ceux dont je \ous ennuyais il y a deux ans. Je compte toujours encore prendre un moment propice pour venir voir la IJeine et la Fiance. Pour remplir fun el l'autre de ces objets, il me faut liberté pléuière et incognito parfait. Si je puis juger des circonstances, je croirais ([ue cet hiver et printemps pourraient èlre convenables à entreprendre cette course. Voilà comme je penserais de l'arranger; je voudrais être les derniers quatorze jours du carnaval à Paris, en voir le bruit et par là avoir la facilité d'avoir vu eu gros tous les babilanls de marque, ou ensuite pendant le carême m'occuper des détails tant de la vie privée de ma sœur que des objets d'instruction et de curiosité que cette grande ville contient; vers Pâques commencer par la Normandie le lourdes provinces, el de Lyon revenir en Souabe ou par la Suisse ou pai

i76 MERGY À JOSEPH 11.

ia Franche-Comté, ayant vu i'Alsace et la Lorraine en y allant; voilà le

croquis de mon voyage, .l'ose vous prier de me dire très franchement ce

que vous en pensez, et si cette saison \ous paraîtrait ia plus propice,

puisque comme de pareilles choses on ne les l'ait guère deux lois, il faut

lâcher d'en profiter le plus que possible, en choisissant et prenant bien

son temps. Je n'en ai rien dit encore à personne, et votre réponse déter- *

minera mes projets, mais (jui sont si fort dépendants des circonstances t

que leur exécution reste jusqu'au dernier moment incertaine. *

Adieu; ce ne sera pas un petit objet d'instruction et de satisfaction pour moi que de vous y revoir et de passer quelques semaines à prendre des connaissances de votre expérience.

Paris, le i-j septembre 1776". — Le courrier mensuel m'a remis le 12 de ce mois les ordres de V. M. en date du 27 août; ils me présentent l'espoir de me voir bientôt aux pieds de mon auguste maître, et celte perspective est bien précieuse à mou zèle.

A l'exception du seul inconvénient de voyager en hiver, il me semble que V. M. ne pouvait choisir un meilleur moment pour son voyage en France que celui de la lin du carnaval et du temps du carême. Dans cette saison il se trouve réunis dans Paris plus d'individus, plus de causes et d'objets aux observations morales. Le matériel peut être également examiné sans grande incommodité: il n'y a que les maisons de plaisance et surtout les jardins qui soient moins agréables à voir en hiver, mais même sur cet article peu important V. M. sera dédommagée parla tournée (]u'Elle se propose de faire au commencement du printemps dans les provinces méridionales de la France.

Déjà du temps du feu Roi j'avais aplani les petites difficultés qu'on aurait voulu apporter au parfait incognito que V. M. est décidée à garder dans ce pays-ci; maintenant ni sur cet article, ni sur aucun autre il n'y a pas le moindre embarras à prévoir, et tout se trouvera ici disposé d'une manière conforme aux intentions et aux ordres de V. M.

La bonté infinie et la grâce avec laquelle Elle daigne me les donner, ajouteraient, s'il était possible, au zèle et à l'extrême désir que j'ai de les remplir d'une façon à mériter la conliiniation de sa haute bienveillance.

Vienne, le a octobre ijj6. — Je sais, mon cher Comte, que mon fils a éprouvé de voire pari tous les effets possibles de l'amitié dont vous m'honorez. Et je ne vous pardonne moyennant cela les regrets que vous me témoignez de n'avoir pas pu faire davantage, que parce que vous me fournissez par là l'occasion de pouvoir vous réitérer l'assurance sincère de ma vive reconnaissance pour toutes les marques de bonté dont il m'apprend que vous l'avez comblé.

J'ai vu et assurément avec beaucoup de regrets tout ce que fait la Reine, ainsi que l'avenir auquel Elle s'expose. Et je sens dans toute son étendue tout ce que votre position vis-à-vis d'Elle ainsi que vis-à-vis de l'Impératrice a de fâcheux et d'embarrassant. Si j'étais vous, j'essaierais pendant quelque temps de ne Lui plus rien dire du tout sur tout ce qu'Elle fait, à moins qu'Elle ne me demandât mon avis, en me gardant très fort cependant, pendant que j'en userais ainsi, d'avoir l'air de bouder. Peut-être qu'en vous voyant vous conduire ainsi avec un air très ouvert et très naturel, vous demandera-t-EUe, Elle-même, la raison d'un procédé aussi différent de votre jiart, et alors je Lui dirais tout naturellement que je m'étais déterminé à ce changement de conduite, parce que, m'étant aperçu que les très humbles remontrances que mon zèle, sans aucune vue seconde, m'avait dictées jusqu'à présent, n'avaient été d'aucune utilité à S. M., je devais croire moyennant cela qu'elles ne Lui seraient pas plus utiles par la suite, qu'elles pourraient même Lui déplaire un peu, et que par conséquent j'avais pensé que, si je ne pouvais pas Lui être utile, je devais au moins lâcher de ne pas Lui devenir odieux, que c'était là tout mon secret que j'avouais à S. M.,puisqu'Elle me l'ordonnait, et que dorénavant je continuerais à faire ainsi ou autrement, si Elle le veut.

Je vous abandonne absolument cette pensée, et vous ferez moyennant cela, mon bon ami, tout ce que vous voudrez.

Le 3o novembre ijjS. — Mon cher comte Mercy, pour le coup, après bien des variations je crois que l'époque est arrivée à laquelle je viendrai vous voir à Paris; si des difficultés imprévoyables ne se présentent point, d'ici au 8 de janvier je compte partir sans faute. J'ai même fait prévenir les cours d'Allemagne où je dois passer, sans nommer le jour, de l'étroit

iiicognilo que je di'siie observer. Je vous joins ici qiiuhjuos points que j'ai flirto's ;i la liàle, e( par lesquels vous verrez à peu près la l'aron avec laquelle j'envisage ce voyage, et la manière avec laquelle je voudrais èlre Irailé. Il est essentiel que je [)uisse voir les choses dans leur état naturel et qu'on uie traite en coaite de Falkensteiu, tant à la Cour qu'en Ville et dans les provinces; tout le fruit de mon voyage et tout l'agrément en dépend. Outre les deux messieurs dont vous verrez les noms sur la liste, qui sont mes compagnons, j'ai encore invité M. de Belgiojoso de Londres à venir me voir à Paris. Il sera des nôli'es et vous voudrez donc bien penser à lui faire avoir un quartier tout comme aux deux autres messieurs.

Je ne donne point encore dans ma lettre à la Reine la nouvelle pour sûre, (jue je viendrai la voir, mais je lui annonce que les probabilités augmentent. Vous pourriez même, si vous le trouviez bon, lui faire voir les points, afin qu'elle soit au fait de mes désirs. Je vous avoue que je sens avec un vrai plaisir approcher le moment de revoir une sœur que j'aime tendrement et que certainement je ferai mon objet essentiel, guidé par vos conseils, de bien approfondir sa situation présente et future en tout genre, afin de pouvoir lui parler en conséquence. Au reste hors des avis généraux je ne m'aviserai certainement pas à entrer dans la moindre des choses, et encore moins me charger de quelconque recommandation.

Que vous dirais-je, mon cher Comte, je sens avec peine tous les embarras que je vais vous donnci', et tous les mauvais moments que vous allez passer avec moi, mais si la reconnaissance que je vous en aurai, et le plaisii' que je me fais de me trouver avec vous, vous en pouvaient un peu dt'dommager, je vous en donnerais les plus fortes assurances d'avance. Au revoir donc, et ci'oyez-moi avec bien de l'estime et amitié pour la vie votre affectionné.

Vienne, le i" dérembre l'j'jO- ■ — Je conçois, mon cher Comte, par ce que vous me dites du brouhaha de Fontainebleau de celte année, qu'il y a eu abondamment de quoi vous donner de l'humeur. N'en prenez pas c 1

cependant, je vous en prie, parce que je vois bien que ce serait à pure perte dans ce moment-ci, et vraisemblablement pour assez longlem|)S; car nous sommes plus jeune encore par la tète, à ce (|u'il me semi)le,que par extrait baptistaire, et s'il est à cela quelques remèdes, ils se trouveront dans la sagesse de vos avis, donnés à propos, et qui seront, à l'instar

1" DÉCEMBRE 1776. ftlO

de toutes les semences que le vent emporte, et dont il reste cependant toujours quelque chose.

Je me doutais dej.à de ce que vous me mandez au sujet de Pellegrini, lorsque je reçus votre lettre '''. Cela devait arriver, quand on ne le voit qu'en passant, surtout vis-à-vis de ces gens que rien ne Trappe dans les hommes que ce que leur frivolité' leur l'ait reg-ai-der comme des ridicules. Je suis bien satisfait de ce que M. Tabbé Vermond a bien voulu faire quelque attention à mes représentations, et je vous prie de le lui témoigner ^]^' ma part.

Mandez-moi, je vous prie, par votre premier courrier ce qui est exactement vrai relativement à Noverre; quelle est la place qu'on lui a donnée, quel est le sort qu'on lui a fait, si c'est à vie, ou comment, et de quelle façon; ce qu'il a fait jusqu'à pre'sent; quel a élé son succès, et si vous croyez que ses directeurs et les suppôts des ballets de l'Opéra pourront vivre à la longue avec ce drôle qui, comme vous savez, joint des qualités insupportables de tous les genres à un talent très distingué assurément dans son art.

Je suis bien affligé, mon cher Comte, de ce (|uc vous êtes dans le cas de me mander au sujet de Madame Geoffrin, cette femme incomparable.

Vous serez d'ailleurs vraisemblablement un peu surpris de; lout ce qui vous parvient aujourd'hui de par i'Empereur. Je suis bien aise au fond que ce vovage, dont il a déjà élé question si souvent, ait enfin lieu. Il détruira bien des soupçons et bien des suppositions, qu'il est toujours bon de ne pas voir exister. Et ce prince d'ailleurs ne peut que gagner à se faire connaître personnellenienl. Il sérail superflu d'ajouter (juehjue chose aux ordres (juil vous donne directement. Je n'en aurais d'ailleurs tout le lenips, et je finirai moyennant cela pour aujourd'hui par les assurances accoutumées de ma tendre et sincère amitié.

Votre bon ami.

Paris, le . . décembi-e i'ji6''-\ — Le courrier mensuel m'a remis le i3 de ce mois les ordres de V. M. I. en date du 3o de novembre, et je vais m'occuper à les remplir avec tout le soin et l'exactitude que me prescri-

''' Cette letlro manqiip. nelh et Gotlroj', t. II, p. 44i cl 5ao.

Sur le séjour (lu géniM-al , comte de Pelle- '-' La date du jour manque dans l'ori-

grini, à Paris, voir le Recueil de MM. d'Ar- ginal.

venl mon zèle et me» devoirs. Entre temps j'ai cru que V. M. agréerait que je misse à ses pieds quelques remarques rédigées en marge des points qu'Elie a daigné m'envoyer, sans toutefois que ces remarques suspendent dans la moindre ciiose mes mesures sur ia stricte exécution des liantes volontés qui me sont dictées.

Je me suis déjà assuré de la part des ministres du Roi Très Chrétien des injonctions qu'ils se sont engagés de faire aux commandants ou autres employés dans les provinces pour qu'ils aient à s'abstenir de toutes démonstrations ou mouvements contraires aux intentions de V. M., et s'il y était contrevenu dans la plus petite circonstance, cela ne pouira être imputé qu'à l'espèce d'impossibilité de contenir parfaitement une nation aussi vive et aussi empressée que l'est celle-ci, vérité que je ne perds point de vue et qui me fait redoubler de précautions pour en prévenir les elVets.

Quand j'ai présenté à la Reine les points susmentionnés. Elle s'est d'abord récriée sur quelques articles, nommément sur celui d'un logement à Versailles dans un hôtel garni. J'ai répondu qu'en supposant le voyage de V. M. comme certain, la Reine pourrait à son arrivée Lui faire telles observations et instances qu'Eile jugerait à propos, mais qu'en attendant il fallait se préparer à remplir ligoureusement tout ce que V. M. exigeait.

Je pourvoirai au logement du comte de Relgiojoso, ainsi qu'à tout ce qui tient aux renseignements et informations locales qui peuvent entrer dans les vues de V. M. pendant son séjour en France. Ce seront certainement les plus beaux jours de ma vie que ceux oiî je me trouverai aux pieds de mon auguste maître, surtout si je réussis à mériter par le zèle le plus ardent une partie des grâces et des bontés «ju'll daigne me marquer, et que je ne dois uniquement qu'à sa clémence.

Le 3i décembre i^jG. — Je vous suis infiniment obligé, mou cher Comte, de toutes les ])eiues que vous ne cessez de vous donner pour prépai'er les esprits surtout à mon apparition à Paris. Mon départ reste fixé au 8 de l'autre mois, et ma route n'a point varié. Pour les éclaircissements que vous avez bien voulu donner aux points que je vous avais envoyés, il n'y en a que trois qui paraissent exiger queltjue réponse. Pour mon logement chez vous à Paris il n'y a pas la moindre dilliculté; je me logerai oij bon vous semblera, pourvu que vous n'y soyez gêné et que l'apparence

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d'un {jiiiiul appiirlemeni de reprôsoulalion soil soifjnciisemoDt ('vilec; rar ces petiles exactitudes comotenl infiniiiicnl, dans l'esprit du public.

Pour le logement à Versailles je suis très iuviolaldciiienl décidé à n'en accepter ni au Cliàleau, ni au Pelit-Trianon, ni dans aucun endroit relevant et appartenant à la Cour ou aux Princes. Il me faufy être loge' pour mon argent, et je préférerais relournei- plulôt tous les soirs à Paris, (]ue de renverser, par une seule nuit (jue j'accepterais de loger à la Cour, tout l'édifice de mon incognito. A Porlici et à Caserle, chez le roi de Naples, j'ai logé en maison tierce, ainsi vous voudrez bien persuader la Ueine qu'absolument je ne puis faire autrement, et en même temps vous voudrez bien me faire avoir une couple de chambres dans la ville de Versailles, dont je puisse faire usage quand les circonstances l'exigeront. Pour mou arrivée je compte me réglei' en cens -qucnce de votre avis et j'arriverai vers le soir. Le lendemain, en allatit à Versailles, je désirerais beaucoup pouvoir arriver chez la Reine par son petit côté et ses femmes, <•! qu'elle m'attende dans son cal)inct, sans venir à ma rencontre, et que là, pour ne point jouer la conuklic aux autres, nous soyons seuls à nous donner des marques du plaisir que nous avons de nous revoir. Voilà mon projet; s'il sera du goût de ma sœur, c'est ce que je désire, mais je n'en répondrais pas. En attendant je lui en écrirai moi-même par ce couriier.

Pour ma tournée dans les provinces, la Normandie me paraît essentielle à être vue; je lâcherai donc à l'ai'ranger de façon afin de voir au moins Rouen et le Havre de Grâce, i'our tout le reste je suis parfaitement de votre avis, et le tout se réglera facilement sur les lieux.

Adieu, mon cher Mercy, c'est avec plaisir et salisfaclioii (jue je vois approcher le moment de vous revoir et de pouvoir vous assurer de jjoucbc de toute mon estime et amitié. Je serai toujours votre. . .

Vienne, le premier deïan l'j']']. — Je ne saurais vous cacher, mon cher Comte, que l'on a observé ici, que dans votre dernière lettre ministériale vous avez été dans le cas de devoir vous expliquer très succinctement sur la sensation qu'a fait à la cour où vous êtes, et vis-à-vis de son ministère, la nouvelle de la prochaine arrivée de l'Empereur en France, quoique selon la tournure d'esprit de la nation, un événement aussi extraordinaire eût dû en bien ou eu mal y l'aire, à ce qu'il semble, une sensation beaucoup plus vive.

Quant à moi, je n'en ai pas été à beaucoup près aussi étonné que d'au-

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