‹ Correspondance secréte avec l'Empereur Joseph II et le Prince de Kaunitz, publiéeChapitre 6 sur 37 · IG · texte numérisé non relu

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dernière lettre du 7 sur les personnages qui gouvernent ce pays-ci, elles sont aussi fondées que frap|)antcs, et, à moins que le misérable état de santé de l'archevêque de Toulouse n'y donne lieu, il n'y a pas trop à prévoir de refonte dans le ministère. Je ne me permets pas encore une opinion décidée sur le principal ministre; mais jusqu'à présent les résultats de ses opérations n'indiquent rien de merveilleux, tandis qu'un prodige de talent ne serait pas de trop pour remédier au bouleversement général où se trouve cette belle et vaste monarchie.

V. A. reçoit par ce courrier les feuilles qui manquaient au supplément de YHistoire naturelle de M. de Buffon ; quoique en garde contre la négligence des libraires, il est presque impossible de s'en garantir, mais elle sera toujours réparée quand ils y donneront lieu.

P. S. Je remets ici les pièces secrètes que V. A. a eu la bonté de me faire communiquer sous cachet particulier; elles annoncent de la part de M. de Ségur une manière de voir et de penser que ses commettants feraient bien d'adopter.

Je joins pareillement deux écrits assez remarquables par leur tournure séditieuse; on est inondé ici de pareilles productions, dont la plupart sont trop plates pour être mises sous les yeux de V. A. L'esprit de révolte gagne au point que l'on aura grande peine à en prévenir tous les inconvénients.

P. S. Je crois ne devoir rendre compte qu'à V. A. seule d'une circonstance assez étrange '" dont j'ai informé sur-le-champ M. le comte de Trauttmansdnrlf'-'. Ma lettre à ce ministre, celle de M. de

''' M. de Mcrcy l'ait ici allusion à une lenlalivc (l'escroquerie commise par un certain Brif;uel , ancien donieslique au service de iM"' Miclielot, la célèlire danseuse de l'Opéra, bien connue par sa liaison avec M. le duc de Bourbon. Ce Bri,t;uet, pendant un séjour qu'il avait fait à Bruxelles, pour y cliercber fortune, au moment du différend survenu entre les Etats de Brabant et le Gouvernement fjénéral , en janvier 1788, y aurait découvert, dans des circonstances absolument extraordinaires, uu complot tramé contre la vie de l'Empe-

jeur. Econduit par le ministre impérial, comte TrautlmansdorlT, Brignet revint de Bruxelles à Paris, où il lit part de sa prétendue découverte à M. de .Mcrcy ; mais celuici vit qu'il avait all'airc à un escroc qui avait imaginé colle fable pour cxiorquor de l'argent.

'-' Le comie de Traultmansdorff, né à Vienne le 12 janvier ly'ifl, succéda, en 1787, au comte de Belgiojoso, en qualité de ministre plénipotentiaire de l'Empereur près le gouverneur général des Pays-Bas. Les événements révolutionnaires le chas-

Montmorin , ma réponse à ce dernier; enfin l'espèce d'interrogatoire que j'ai rédigé, sont les pièces que je joins ici et qui expliquent le fait, ainsi que l'opinion que j'en ai confue. Il semble que celle du Gouvernement général n'en diffère pas, mais qu'il désire quehjues éclaircissements que je vais prendre du nommé Briguet, qui est encore à Paris.

P. S. V. A., |)ar la lettre du 7 lévrier 1787, en me chargeant de tâcher de placer ici deux tableaux du s' Braun, m'ajouta que cet artiste se contenterait au besoin du prix de trente louis pour chaque tableau, supposé qu'il ne fût pas possible d'en avoir davantage. Deux amateurs s'étant présentés, leur offre de quinze et de vingt louis fut rejetée, et ils n'ont plus reparu chez le marchand de tableaux que j'avais commis et intéressé dans cette vente. Depuis ce temps, il n'y a pas eu moyen de trouver des acheteurs; j'aurais mis ces tableaux à quelque vente des cabinets particuliers, mais il y aurait à courir le risque des frais des huissiers-priseurs , si l'enchère n'arrivait pas au taux que l'on aurait fixé.

Je ferai de nouvelles tentatives pour cette vente, et, si rien ne me réussit, j'attendrai les ordres de V. A. sur le renvoi de ces deux tableaux.

Vienne, le 6 avril ij88. — Ma lettre d'office ne me laisse rien d'essentiel à ajouter sur les circonstances du moment. Je ne sais si, à Pétersbourg, dans toutes ses catégories, on regardera du même œil que moi le marché que propose la dernière lettre du comte de Montmorin, et qui est réellement absurde, sinon impudent. Je me suis bien gardé cependant de le faire envisager du même œil au ministère russe,

sèrent de ce pays et il se relira dans ses terres en Bolièmc. Dans celle retraite, il publia, pour défendre sa conduite, ces deux mémoires : i° Nolcx que le comte de TrauUmamdorff a remues au cabinet de Vienne pour na justification , 1731 -^ i" Fra/;ments jjour servir à l'hisliiirc des événetnenis

qui se sont passés aux Pays-Bas depuis la finde fjSy jusqu'en tySr/.En 1801, il dirigea pendant un certain temps le ministère des alTaires éhangères. En iMo5,il l'ut fait prince d'Empire, et en 1807, il l'ut nommé ;;rand njailic de la cour; il conserva cette rliapjje jusqu'à sa ninrl . le 37 août 1837.

j»our l'engager à une conduite modérée, conforme aux circonstances, bien loin de l'aigrir. Nous sommes d'ailleurs enfin sur le point d'ouvrir sérieusement la campagne, et Dieu veuille qu'on la fasse comme il conviendrait qu'on la fît et que je le souhaite beaucoup plus que je ne l'espère, je vous l'avoue, de la part de la prudence de ceux qui commandent nos armées, et qui, à force de vouloir mettre tous les points sur les {, ne feront, j'ai peur, qu'aussi mollement la guerre qu'ils devraient la faire vivement, pour pouvoir être aussi courte que possible, et nous sauver par là le risque du chapitre des accidents, que peut amener et amènera sûrement le laps du temps , pour peu qu'elle traîne en longueur : qu'à Dieu ne plaise ; d'autant plus que je crains fort que les nouvelles que nous venons d'avoir des bons procédés de la Porte pour Herbert et Bulgakow ne ralentissent l'ardeur désirable des deux cours impériales. Dieu veuille que mes appréhensions ne soient pas fondées ; jamais assurément on n'aura pris plus de plaisir à s'être trompé.

Quant aux affaires internes du pays où vous êtes, elles sont assurément dans un piteux état. Je ne sais si le bon génie de la France pourra lui faire tomber un aigle des cieux pour les raccommoder, mais ce qui me paraît assez vraisemblable, c'est qu'elles ne le seront pas, au moins par les gens qui sont en place actuellement.

Il y a quelque tem[)s que vous ne me parlez plus de votre santé, mon bon ami. Cela me fait espérer qu'elle est bonne, mais comme très fort je m'y intéresse, ainsi que bien vous savez, je vous prie cependant de m'en dire quelque chose de temps en temps, et en attendant je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, le aS ami iy88. — Le garde-noble, qui est arrivé bien plus tard que je ne m'y étais attendu, ne m'a point apporté d'ordres directs de V. M. I., mais il me procure l'occasion de répondre à ceux qu'Elle a daigné m'adresser le 9 i de février par la voie de Bruxelles. La lettre que la Reine a reçue par cette même occasion l'a fort émue; les fatigues d'une campagne dans un pays peu salubre, et à la proxi-

iuit(5 de {jens toujours suspects de contagion. Lui ont représenté les dangers que pouvait courir la santé de V. iM. J'ai vu la Reine vivement tourmentée de ces idées, et Elle m'a enjoint de Lui faire parvenir sur l'heure toutes les nouvelles directes ou indirectes (pà lu'arriveraient et qui se trouveraient propres à La tranquilliser.

Ma dépêche d'office d'aujourd'hui est trop diffuse pour que je puisse me permettre de joindre ici des commentaires sur son contenu. J'en aurais même retranché les longueurs, si je n'avais craint de nuire au lil des matières qui se sont succédé pendant plusieurs semaines, sans que j'aie eu des occasions de courriers pour pouvoir en rendre compte. V. M. daignera voir par ces détails qu'il y a ici quelque changement en mieux dans la conduite; même dans les idées politiques que, relativement aux vues de V. M. , dans toute l'étendue du plan qu'Elle a daigné ci-devant me faire connaître, on est intérieurement décidé à en faciliter le succès [lar des insinuations à la Poric, pour l'y préparer et diminuer sa résistance; quil n'existe de vraie crainte (|uc sur les projets de la Russie, toujours soupçonnée de vouloir l'expulsion totale de la puissance ottomane hors de l'Europe; que les petits ménagements que l'on se permet vis-à-vis de la cour de Berlin ne sont j)lus qu'un mauvais jeu de cahinet; mais que, dans le fond, on est décidé à s'ahstcnir avec le roi de Prusse de toute connivence de nature à croiser les intérêts des deux cours inq)ériales, et à ce dernier égard la réponse que l'on vient de me faire sur les obligations reconnues de l'alliance, en laissant encore désirer une expression j)Ius absolue et dénuée de toute restriction, achemine cependant aux moyens de faire rentrer le cabinet de Versailles dans les principes du système de fjbG.

On doit avoir dépêché hier un courrier au marquis de Nouilles; il s'agira de voir la concordance du langage de cet ambassadeur avec celui que l'on me tient ici; mais j'espère pour le moins que sur l'article essentiel de contenir le roi de Prusse et d'intercej)ter ses projets sur la Pologne, la France agira de bonne foi, ne fut-ce que par le motif de sa crainte d'une prolongation de guerre, où elle pourrait finalement se trouver impliipiée, soit à titre de ses obligations envers V. M., soit par quelque atlatjue im|>révu(^ de la part de l'Angli'Ierre.

Je provoque continuellement l'atlenlion et le concours de la Reine en tout ce qui peut être utile aux conjonctures présentes, et mes soins à cet égard ne sont pas saus (piehpie effet. Ils iulluent nommément

sur la condiiitp L't, les opinions do l'arclievOqne de Sens, donl le cn'-dit aufjmcnle chaque jour, el qui est enlièrement dévoué à la Reine. Je n'ai qu'à me louer des intentions que montre ce principal ministre; elles seraient peut-être plus ellicaces, s'il voulait se charger exclusivement de diriger les aiïaires politiques; mais il ne s'en occupe que momentanément, se trouvant absorbé par les objets de l'intérieur, qui restent toujours dans un état infiniment critique par la résistance opiniâtre des parlements, et par les convulsions que cela occasionne dans le crédit public et dans toutes les ressources de finance. A ce dernier égard, le trésor royal est garni pour l'année, mais il paraît impossible que la suivante se passe sans catastrophe, si on ne parvient pas à remédier promptement à l'espèce d'anarchie et à l'esprit de révolte qui s'établit dans cette nation. Le but des parlements est d'avancer la tenue des Etats généraux; le ministère voudrait la retarder de quelques années, mais il est fort douteux qu'il y réussisse et qu'il ne soit forcé à céder par le besoin d'argent.

Je com[)tais pouvoir joindre à mon très humble rapport les nombreuses ordonnances militaires qui viennent d'être établies, mais elles sont encore sous presse et ne seront publiées que dans la semaine prochaine. Je saisirai la première occasion de les mettre aux pieds de V. M. Au reste, tout le monde paraît fort prévenu contre ces nouveaux arrangements; il règne une grande dissension dans le conseil de guerre et beaucoup de mécontentement [)armi le militaire. Les jeunes gens les plus distingués dans cet Etat voudraient aller servir à l'armée de V. M.; la Reine a été excessivement sollicitée pour faciliter l'obtention de pareilles demandes; Elle s'y est l'efusée constamment, et ne se serait écartée de cette réserve qu'en faveur du comte de Cliinon ''', si Elle n'avait craint de causer à V. M. le regret d'un refus ou l'embarras d'une complaisance.

La Reine est plus tranquille sur l'état de Monsieur le Dauphin,

I" On appelait alors (le ce nom I-'erJi- Russie, où, sous le nom de duc de Riclie-

dinand-Eu)manuel-Sophie-Seplimauie du lieu, qu'il prit à la mort de son père, il

Plessis , fils du duc de Fronsac cl petit-fils s'illustra par la fondation d'Odessa et la

du vieux maréchal de Richelieu, qui mou- transformation de la Nouvelle-Russie dont

rut cette même année i 788, le 8 août. Le il fut gouverneur pendant plus de dix ans.

comte de Ohiiion. né à Paris le 96 sep- On sait quel rôle éminent il joua en France

tembre 17C6, émigra de honne heure, on dans les premières années do la Restaura-

178g, et il l»lla servir contre les Turcs en lion. Il nio(n'nt à Paris le 17 mai 1822.

qui, depuis son séjour à Meudon, se porte mieux, sans cependant <ître à beaucoup près hors de danger. Vers le i 5 de mai, la cour ira s'établir à Saint-Cloud, où Monsieur le duc de Normandie sera inoculé'".

Le petit ouvrage que je joins ici très humblement a eu quelque succès dans le public, et comme il a trait à l'objet militaire, j'ai cru qu'il pouvait être mis sous les yeux de V. M.

Quoique l'on ne distribue point encore les nouvelles ordonnances militaires, j'ai trouvé moyen de me les procurer, un ministre m'ayant cédé son exemplaire, que je joins ici très humblement avec un petit ouvrage qui a fait grande sensation ici et qui a pour oBjet la guerre présente.

MERCY A KAUMTZ.

Paris, le aS avril i y 88. — La dépêche que j'ai l'honneur de mettre

l" Le 94 avril, Maiie-Anloinetle écrivait à Joseph H :

tr Voire lettre d'adieu, mon clier frère, m'a sensiblement touchée; je ne serai tranquille qne quand je vous saurai de retour (liez vous. Il est impossible de n'èlre pas inquiète, quand il y a autant et plus à craindre du climat que des ennemis.

(tNous sommes au moment de faire de jjrands cliangemenl* dans les parlements. Depuis quel(|ues mois, les ordres et réponses du Roi ont annoncé grande suite et fermeté de principes. Les parlements sont étonnés et inquiets, mais ils n'en conlinuent pas moins leurs arrêts et remontrances séditieuses. On pense à les borner aux fonctions do juges et à former une autre assendilée qui aura le droit d'enregistrer les impôts et les lois générales du royaume. Il me semble qu'on a pris toutes les mesures et précautions compatibles avec le plus grand secret, qui était nécessaire, mais ce secret entraîne incertitude sur les disposilious de grand nombre de gens qui peuvent nuire ou contribuer au succès. Il est très fâcheux d'être obligé à des changements de cette espèce, mais par l'état des

affaires, il est clair que, si on différait, on aurait moins de moyens pour conserver et maintenir l'autorité du Roi.

trMon lils aine, qui est depuis un mois établi à Meudon , se remet à vue d'œil ; il n'a plus que de légères bouffées de fièvre; la gaieté et l'appétit sont revenus, ses forces augmentent et l'on espère qu'avec elles sa taille se remettra. Il y a une dent entièrement percée et deux autres dont on voit des pointes. Nous partons après la Pentecôte pour Saint-Cloud, où mon fds cadet va être inoculé. Je serai bien aise quand je serai quitte de toute inquiétude pour cette vilaine maladie; mais en vérité, il est dommage de le rendre malade, car jamais on n'a \u un enfant plus sain, plus frais et plus fort. C'est aussi ces raisons qui m'ojil engagée à presser son inoculation. Ma tille vient avec nous et se porte à merveille; moi aussi je me porte aus<i bien qu'il est possible, ayant autant d'inquiétudes et d'agitations, tant pour les pays loinl;iins que pour celui-ci.- ( iV«ne-.l;i/oinet/e, JoscjiU If itiid Ijvnitold 11. Ihr lirle/wechael , heraiisgegebm l'Oii Alfred Hitler von Arneth. p. It5.)

aujourd'hui sous les yeux de V. A. est une sorte de journal que j'avais rt'dijjë à mesure que les matières se sont présentées pendant deux mois. Je me proposais bien de refondre cet ouvrage et d'en retrancher les fastidieuses longueurs, mais une violente attaque de mon incommodité habituelle m'a mis depuis quelques jours hors d'état de tout travail. J'ai eu grande peine à me traîner à Versailles, et en tâchant au moins de ne rien omettre dans les démarches actives, j'éprouve le regret de ne pas pouvoir apporter le môme soin dans la manière d'en rendre compte avec l'ordre et la précision désirables. V. A., avec son extrême bonté ordinaire, exige que je lui parle de ma santé; à ce que je viens de lui en exposer, je pourrais ajouter que, depuis une certaine époque, je n'échappe guère à moins de six mois de souffrances dans l'année, et elles sont cruelles à supporter, lorsqu'elles arrivent dans des moments où elles prennent sur mes devoirs.

D'après le jugement également éclairé et parfaitement exact que V. A. porte sur le ministère de Versailles, je n'ose m'en fier à quelques apparences de meilleure conduite et de principes plus raisonnables de sa part ; cependant je crois voir l'un et l'autre depuis quelques semaines. Le courrier dépêché à M. de Noailles démontrera le degré de concordance entre le langage que l'on me tient ici et celui que l'on fera tenir à Vienne; M. de Montmorin se répand en protestations de confiance et de vénération pour V. A. ; il trouve juste et lumineux tout ce qui vient de Sa part. L'archevêque de Sens témoigne les mêmes opinions, mais les résultats actifs n'y répondent pas également. Ce qui me paraît de plus certain , c'est l'unité de leur désir avec celui de V. A. pour la moindre durée possible de la guerre présente, et je présume que ce motif les portera à agir de bonne foi dans les moyens de contenir le roi de Prusse, dont on est sincèrement plus dégoûté qu'on ne veut même le laisser apercevoir. Les embarras intérieurs, dont on ne peut prévoir l'issue et qui semblent augmenter chaque jour, nécessitent ici une grande prudence sur tout ce (|ui a trait au dehors et une grande fermeté dans les opérations du dedans. Il paraît que l'on médite le projet de réduire les parlements aux simples fonctions de judicature, d'établir une cour plénière, composée de députés de tous les ordres de l'Etat, et d'en former un tribunal où les lois seront enregistrées. Il est peu vraisemblable qu'une tentative de cette importance, et qui changerait la constitution de la monarchie, [)uissc réussir entre les mains

176 MERGV A KAUNITZ.

de ceux qui l'ont imaginée; cependant, sans ressources d'argent obtenues d'une manière ou d'autre, le danger de quelque catastrophe sera à la fin de l'année si iiuininent, que l'on aura peine à en suspendre les effets.

Je me bornerai aujourd'hui à ces seules remarques, en y joignant l'hommage du fidèle et très respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être. . .

P. S. Les ordres dont V. A. m'a honoré, en date du 2 5 de mars, seront remplis avec le plus grand soin ; je désirerais que ce fût aussi avec la plus grande promptitude, mais les observations suivantes lui en démontreront l'impossibilité.

Depuis que le Luxembourg « été donné à Monsieur, on en a retiré les tableaux les plus précieux. Les deux Claude Lorrain sont de ce nombre ; ils ont été mis dans des caisses avec celle confusion incro\ able (jui accompagne toujours ici de semblables opérations. Il >'agit de retrouver ces tableaux parmi des piles énormes où on les a entassés; M. d'Angivillers en a ordonné la recherche pour qu'ils soient mesurés; il les croit de cinq à six pieds de France de longueur, sur quatre ou cinq de hauteur; cela sera vérifié sur le pied de Vienne et envoyé à V. A. Le directeur général les fera copier ou par le s'' Valenciennes ou par le s' Hue, les deux seuls artistes qu'il croit les plus propres à ce travail; il présume que le prix de ces deux copies pourra se monter de deux raille francs à cent louis, mais ce n'est encore de sa part qu'une supposition de premier aperçu ; le temps nécessaire à cet ouvrage sera de huit à neuf mois. Je me suis fort récrié sur ce long temps; il sera abrégé, si cela se peut; M. d'Angivillers, de qui je tiens ces notions, me charge d'assurer V. A. de son vrai zèle et de son extrême désir de coopérer à tout ce qui pourra lui plaire; je presserai et veillerai sur cet objet sans interruption ni relâche, et |)ar le ])reniier courrier je compte bien d'envoyer des mesures et des renseignements plus précis.

Quant à la collection du cabinet du Roi, M. de Breteuil fera tirer (lu dépôt de la bibliothè([ue les estampes ([ui manquent à V. A.; elles seront fournies en feuilles, mais la désignation du tome \X11I ne sullit pas pour savoir les pièces man([uantes, parce que cette fpuvre a toujours été souvent reliée inégalement. On demande que V. A. veuille bien faire parvenir une note (pii indique la dernière estampe du

25 AVUIL 1788.

loiiie XXll el la première du tome XXIV; ce qui devra se trouver entre deu\ sera envoyé .sur-le-champ.

Le ministre m'a annoncé une note sur celte demande, cl s'il me la remet avant le départ du courrier, je la joindrai ici.

Scmhn, ce 0 mai i jSS. — Mon cher comte de Mercv, je vous envoie ci-joint une lettre pour la Reine que je vous prie de Lui rcmetlrc'". Elle contient le portrait de l'archiduchesse Elisabeth, ma nièce, tel qu'Elle me l'a demandé, et je m'empresse à le Lui faire passer pour La convaincre qu'au milieu du bruit des armes je ne cesse point de m'occuper d'Elie et de satisfaire ses désirs.

Vous aui'ez déjà appris, mon cher Comte, la petite expédition sur Schabatz '-'.* Il ne dépend pas de moi de pousser avec plus de vivacité mes opérations; elles se trouvent relardées par la conduite incroyable des Russes, dont l'inaction va me mettre sur les bras toutes les forces ottomanes, au lieu de leur faire à temps une diversion et nous seconder mutuellement. C'est par une suite de cette indolence que la jonction projetée du corps du général Soltikoff''" avec celui du prince de Cobourg'''' ne s'est pas effectuée, de façon qu'il a fallu l'enoncer au siège de

'') Celte ietlre manque.

'-' Le 30 mars, l'Empereur arriva à l'armée principale et sa première entreprise fut dirigée contre la petite fortere.'îso turque de Scliabalz, sur la Save, à l'ouest de Belj'jrade. Les 20 et ai avril, la place fut bombardée et elle dut bientôt se rendre. Ce fut le seul succès de l'armée autrichieime pendant toute la campa|;né. Aujourd'lnii Scbabatz appartient à la Serlue et se trouve non loin de la frontière do Bosnie.

'^' Le général russe, comte Iwan Sollikolï, était lils de ce Pierre .Sollikolf qui commandait les Russes au temps de la guerre de Sept ans et battit Frédéric II à Kunversdorf. Le comte Iwan était à la télo

d'une armée russe dans la campagne de 17S8. En 1797, il fut nommé feld-marécbal el gouverneur do Moscou. Il mourut en i8o5.

'■' Fi'édéric-.Iosias , prince de Saxe- Cnbourg-Saalfeld, né le 29 décembre 1787, entra à l'âge de dix-neuf ans au seivice do l'Autricbe. Au commencement de la campagne de 1788, il était général de cavalerie et connnandanl des troupes en (jalicie el en Bukovine. Il reconnut bien vile qu'il lui était impossible de couvrir eCTicacement les frontières d'une étendue considérable qu'il avait à proléger avec seulement di\liuit mille bomnics et il résolut de prendre l'otiensivo. Il entra en Moldavie avec sa petite armée le i '1 mars, et, au commence-

JOSEPH 11 À MEHCY.

(iholyni, dont la prise nous aurait rendus maîtres de la Moldavie, en même temps rpi'on aurait couvert la Galicie et la Transylvanie, et que les deux corps rjui s'y trouvent eussent été dans le cas d'agir conjointement en Valachic j)Our partager les forces des Turcs en leur donnant de la jalousie sur le Danube, et de faciliter ainsi mes opérations en Serbie.

Dès que j'aurai acbcvé entièrement mes dispositions, qui, malgré toute l'activité (jue j'y mets, ne sont pas encore tout à fait prêtes, je passerai la Save pour assiéger Belgrade; mais je prévois que la conduite des Russes me mettra dans la même situation critique où s'était trouvé le prince Eugène'", et qu'elle sera pent-ètre même plus délicate, vu les forces rassemblées du grand vizir et la nombreuse garnison de Belgrade que j'aurai à combattre.

Je ne puis assez vous recommander, mon cher Comte, de bien observer toutes les intrigues et manigances des Prussiens, et surtout le projet (pi'ils pourraient avoir de s'agrandir aux dépens de la Pologne. Croyez au reste que vos nouvelles me seront toujours fort agréables et que je suis toujours bien sincèrement . . .

Semli)!, ce siâ juin ijSS. — Mon cher comte de Mercy, je ne puis

ment d'nvril , il lit seul une tentative contre Cliotyni, doiil, après sa réunion avec Sollikoll, il reprit et poursuivit le siège jusqu'à la reddition de celle place importante, qui eut lieu le 19 septembre. Dans la campagne de 1789 contre les Turcs, le prince de (Aibourg fut encore plus heureux. Mais la dianre l'abandonna dans sa Intle contre la France en 179'!; après l'ieurus et la retraite sur la Meuse, il renonça au commandement des armées. Il vinut dans la retraite jusqu'à sa mort, arrivée à Cobonrg le 38 février i8i5.

C Le passage audacieux du Danube par le prince Eugène, en 1717, afin de faire le siège de Bc^lgrade , fut regardé en son temps comme une di'S (Milreprises les |)ln8 ris(|uées

qu'un chef d'armée pût tenter, car, en ce faisant, il s'exposait au danger d'être attaqué simullanémenl par la très forte garnison de Belgrade et par l'armée très considérable que le grand vizir amenait de Niscb. Ainsi pris entre deux feux, il n'aurait eu, en cas d'échec, que l'alternative ou d'être complètement défait, ou d'élre rejeté sur le Danube et de voir son armée périr dans le lleuve. Le succès décida la question en faveur du prince. Son génie hardi, non moins que l'extraordinaire impéritie des Tuics, lui assurèrent la victoire et la prise de Belgrade (août 1717). Néanmoins on continua d'attaquer vivement la conduite du prince, qui, disail-on, était contraire ù Imites les règles de la guerre.

vous (lire que peu de mots en vous envoyant cette lettre pour la ReineC'; je nie rapporte d'ailleurs à ce que le prince de Kaunitz vous mandera sur nos objets politiques.

Je suis iort curieux de voir comment la France répondra aux offres de la Russie, et si elle se déclarera au sujet du roi de Prusse, chose qui nous importe le plus et sur laquelle je vous prie d'insister de votre mieux. Ce sera la pierre de louche (pii nous prouvera, à ne plus en douter, ce que nous aurons à attendre de son alliance et pour le présent et pour l'avenir.

On donnera, j'en suis sûr, des interprétations assez désagréables à l'inaction dans laquelle je me trouve, mais en l'examinant impartialement on verra f[ue celle des Russes et les circonstances m'ont forcé à ])rendre ce parti et d'attendre les occasions et les événements pour faire en automne ce qui ne m'a paru conseillable à entreprendre en été.

La maladie du Dauphin, dont il y a plus à craindre qu'à espérer, me fait d'autant plus de peine que je conçois toute celle que la Reine doit en ressentir.

Adieu, mon cher (]omto,je vous prie de croire que je suis toujours avec autant d'estime que d'amitié . . .

Vienne, le ag juin ijSS. — Ma lettre d'office vous apprend, mon bon ami, les raisons de la lacune que j'ai été obligé de mettre ;\ l'envoi de nos courriers mensuels'-'; elle ne vous laissera rien à désirer, j'espère, sur la politique, et pour ce qui est de la guerre, j'ai grand'peur, entre nous, par la façon misérable dont elle a été faite jusqu'ici par l'une et l'autre des deux cours impériales, que leurs armées, formidables réellement, si ces grands troupeaux étaient conduits par des

*'' CeUe lettre maiK|ue. parce qu'il n'avait pas oncoro reçu la ré-

<-' Dans cette lettre d'olllce du 98 juin, ponse qu'il attendait de Pétersbour;; et il

le prince de Kaunitz rappelait à M. de lui annonçait que, cette réponse étant enfin

Mercy que le 97 mai il lui avait écrit qu'il arrivée, il s'empressait de lui expédier ce

était hors d'état de lui envoyer un couriier courrier.

KAUNITZ À MEUCV.

Lerii'ers coiiviMiahles, iir- si' (roiivont linnon'os à ravonir d'aiilniit de iiu'nris qu'elles oui iiisj)ir('( do peur d'abord; et je ne vous radierai [)as que, sans des miracles sur lesquels je ne compte pas, parce qu'ils ne sont plus de mode, j'appn'hendi' très fort qu'il ne se trouve un terrible niéronq)le à la lin de cette guerre à la(]uelle, si cela était aussi possible que cela ne l'est point dans l'état actuel des choses, volontiers je mettrais fin plutôt aujourd'hui que demain, parce qu'il faut savoir faire la guerre quand on la fait, ou faire la paix quand on ne sait pas faire la guerre.

Sur ce que vous a dit le comte de Montmorin au sujet de la Pologne'", j'ajouterai seulement encore que c'est bien le ])lus sot et le plus plat raisonnement (ju'il fût ])ossil)le de faire à cet égard : un démembrement de la Pologne, qu'entreprendrait le roi de Prusse, bien loin de pouvoir être plus indifférent à la France que ne le lui serait un démembrement ultérieur de ce royaume qu'entreprendraient les deux cours impériales, et qu'elle empêcherait sans doute, si elle le pouvait, devant Jui être bien moins indifférent encore, parce qu'il ne pourrait avoir lieu sans que le feu de la guerre ne s'étende et

C Dans une conversation avec le comte de Mercy, le i" avril 1788, le corale de Monlniorin lui avait fait connaître ses idées sur les niouvemenlsque faisaient les troupes prussiennes vers les frnntièresdela Pologne. Le ministre pensait que le roi de Prusse projelail qnclcpie onireprise, par exemple l'occupation de Dantzig. On devait donc se préoccuper de détourner le coup mortel qui menaçait cette ville, car si on ne prenait pas les mesures convenables pour l'empêcher, il en résulterait des conséquences très dangereuses et particulièrement désagréables pour le nord do rEuriipe. Le comie deMorcy, avec une indilTérence voulue, répondit qu'il avail peine à croire que le roi de Prusse voulût provoquer les deux cours impériales et s'attirer dans l'avenir leur juste ressentiment, car il était bors de doute que ces cours ne consentiraient jamais à l'accroissement de la puissance prussienne, mais emploieraient toutes leurs forces pour l'empêcher. A quoi M. de Monlmoriu répliqua que ces idées avaient sans

doute été inspirées au roi de Prusse par la crainte que les deux puissances impériales ne s'agrandissent considérablement aux dépens du Turc et ne rompissent ainsi l'équilibre européen. M. de Mercy répondit que ce prétexte ne soutenait pas l'examen , qu'on ne pouvait pas l'aire la moindre comparaison entre les agrandissements de l'Au- Iriche ou de la Russie et ceux de la Prusse. Les deux cours impériales ne demandaient qu'une compensation aux énormes dépenses que leur causait celte guerre, et les conquêtes qu'elles pourraient faire sur les Turcs ne devraient jamais être considérées comme un danger pour le reste de l'Europe. 11 eu était liiul autrement de la Prusse; si son roi s'agrandissait aux dépens de la Pologne, et spécialement s'il occupait Dantzig, il deviendrait tellement redoutable pour toutes les puissances du nord (le l'Europe qu'il serait de la plus grande impnriance ilc s'opposer à l'exéculion de ses proji'Is. ( Dépêche d'ollice du comte de Mercy au pi-ince de Kauriilz, du 5.'3 avril 1788.)

(jii'clle lie devli'iuii' bien plus compliquée et bien [)lus embarrassante (ju'elle ne l'est déjn.

Quant aux troubles intérieurs du pays oii vous êtes, je souhaite bien plus que je ne l'espère que l'autorité souveraine puisse s'en tirer sans perdre pied ou aile. L'esprit national a gagné trop universellement. On ne le changera pas par des phrases, et l'emploi de la force ne rétablit jamais solidement une tranquillité parfaite et sur laquelle on puisse compter dans tous les cas dans lesquels il faudrait employer hors du royaume les moyens de la force, qui l'aurait rétablie momentanément, circonstance fâcheuse dans laquelle se trouve la France aujourd'hui, parce qu'elle n'a pas, que je sache, l'homme qu'il l^ji faudrait iiour l'en tirer.

Paris, le i8 juillet iy88. — Je suis resté pendant plusieurs semaines dans l'attente journalière du garde-noble, (|ui n'est arrivé que le lo de ce mois, et m'a remis les 1res gracieux ordres de V. M. datés du 6 de mai et du a 4 de juin. La lettre de cette première date contenait le portrait de S. A. M"" l'archiduchesse Elisabeth, que la Reine a reçu avec une satisfaction bien mar(|uée. Des bruits ré[)andus d'une indisposition survenue a V. M. avaient in(juiété la Reine et Lui faisaient désirer vivement d'avoir des nouvelles directes et précises qui puissent La tranquilliser sur cet article, le plus essentiel de tous.

La Reine était en même temps peinée des commentaires au.xquels la campagne présente donne lieu. Depuis plus d'un mois il s'était ré|)andu que la l'iussie, dénuée des moyens d'activité nécessaires, rejetait sur son auguste allié tout le poids et les dangers d'une guerre ruineuse; que V. M. en éprouvait autant d'embarras que de mécontentement, et qu'il en résultait une diminution de bonne intelligence entre les deux cours impériales. .l'ai vu que ces nouvelles vagues obtenaient assez de croyance auprès du ministère de Versailles, et je n'en ai été (|ue plus attentif à lui tenir toujours un langage (jui le détournât de toutes semblables combinaisons.

Pendant l'espace de deux mois où les occasions de courriers m'ont manqué, les matières s'élant accumulées, je n'ai pu les déduire dans ma dépêche d'office d'aujourd'hui sans tomber dans quelques longueurs. V. M. daignera y voir plusieurs circonstances rapportées aux dates antérieures où elles ont eu lieu. Elle daignera aussi ren)ar([uer que, soit relativement aux affaires de l'intérieur, soit à l'égard de celles du dehors, il a toujours régné ici une fluctuation de faits et d'idées qui caractérise le gouvernement français actuel, qui décèle la pénurie de son système ainsi que l'extrême embarras où il se trouve j)longé. Il faut avouer, en même temps, que la nation française est dans ce moment saisie d'un tel esprit de vertige que l'on a peine à bien éclaircir de quel côté il y a le plus de délire et d'inconséquence, ou de la part de ceux qui doivent commander, ou de la part de ceux qui doivent obéir.

C'est dans cette position que vont être assemblés très prochainement les Etats généraux. Cette démarche est un vrai coup de dé pour 1 monarque ainsi que pour son ministère, et la partie la plus éclairée du public ne se permet pas encore de juger quelle pourra en être la chance; tout invite à croire qu'elle ne sera pas favorable pour l'autorité royale. La nation pourra sans peine faire des sacrifices d'argent, mettre à couvert la dette de l'Etat , par conséquent empêcher une banqueroute; il existe à cet égard dans le royaume toute la richesse et les ressources nécessaires; mais on ])révoit qu'elles ne seront peutêtre pas accordées sans des conditions pénibles pour la royauté. Les mains qui tiennent les rênes du gouvernement ne sont ni assez fortes ni assez habiles pour que l'on puisse raisonnablement supposer qu'elles sauront éviter les écueils dans une marche aussi difficile. Il résulte de là que cet état d'anxiété et de détresse où se trouvent le souverain et son ministère doit influer d'une manière très majeure dans leurs délibérations politiques.

Ma dépêche d'oflice expose avec détail tout ce qui a trait à cette partie, nommément sur l'article de mes vives représentations pour faire comprendre la vraie convenance, la nécessité même de se prêter aux propositions de la Russie et de se déclarer nellcment au sujet du roi de Prusse. Il serait superilu que ce présent et très humble rapport contînt de plus anqdes commentaires sur cet important chapitre; d'ailleurs, pour hâter l'expédition du garde-noble, je commence à

rédiger rc très liuniLle rapport, et suis encore dans ratlcnle de la réponse précise qui m'est promise et qui doit m'ètre donnée d'un instant à l'autre. J'observerai seulement (|ue la Reine a bien saisi les raisons que je Lui ai présentées, que par conviction sur le fond des choses autant que par le désir de les voir apj)roprier aux convenances de V. M., cette aug^uste princesse a fait usage, soit vis-à-vis du Roi, soit vis-à-vis du principal ministre, de lout ce que je Lui ai sugjéré. Il se pourrait ce[tendanl que dans la lettre à V. M. la Reine Lui montrât son opinion personnelle d'une manière moins claire et positive que j'ai été à même de l'apercevoir dans ce qu'Elle a daigné me dire verbalement pendant les deux derniers entretiens que j'ai eus avec ElleO.

<'' La Reine écrivait le 16 juillet à Joseph II :

ff D'aussi loin cl depuis si loiijjlemps, mon cher fi-ère, il est dilTicile de vous exprimer quel plaisir j'ai eu à recevoir de vos rlièros nouvelles. C'est lieaucoup el l'essentiel pour moi que les dialeurs et le climat ne prennent pas sur votre sanlé. 11 est dl(;ne de vous de penser encore plus au bien de vos sujets qu'à votre gloire pei'sonnelle; mais, comme ce sont les Russes qui ont en[jajjé celte guerre, il me semble qu'ils auraient dû entrer en campagne les premiers et que leur lenteur est un tort et un véritable dommage pour vous. Une armée conmie la vôtre, mon cher frère, ne peut s'entretenir à bon marché et sans perle d'hommes et de chevaux par les maladies et les changements do climat.

ffJe ne vois pas qu'on ait ici le moindre penchant à ménager les faveurs du roi de Prusse, mais j'ai toujours vu un peu d'éloignement pour prendre des engagements relatifs à la Pologne. La France, dans le dernier régne, n'a rien fait pour en empêcher le partage, niais depuis et poiu' lors, elle n'\ a donné aucune approbation. D'autres motifs d'inlérét peuvent rapprocher de ce point; je ne crois pas que le conseil ail encore arrêté sa réponse ; j'espère et jo désire bien que vous en soyez content.

ffLes parlenienis joueirl loul leur jeu d'opposilion aux nouveaux édils; (pielque partie do la noblesse, en Bielagne surtout, se joint à eux et produit tous les jours des arréis et délibérations de révolte et de sédition. Il est triste d'èlre obligé d'en venir à des voies de rigueur, dont on ne peut d'avance calculer l'étendue, mais elles deviennent nécessaires et le Roi est décidé à maintenir ses lois et son aulorilé. Il y a de la fermentation en Dauphiné, mais moindre qu'en Bretagne, et en général, excepté dans les villes des parlements, les provinces paraissent contentes des nouveaux édits. A Rouen et à Nancy, on a feulé de soulever le peuple, mais avec si peu de succès, que les arrêts de ces deux |iarloments ont été hués et moqués. Ce qui m'af- (lige, c'est que si nous étions forcés à la guerre, nous le serions aussi à tenir les Ktals généraux et peut-être avant que la tranquillité fût entièrement établie.

rMon fds a des alternatives de mieux et de pire qui, sans déirnire l'espérance, ne permettent pas d'y compter. Le cadet est à merveille ainsi que ma fille.

rrJe vous suis très obligée du portrait de ma nièce. Le Roi me charge de ses compliments bien simères pour vous. Votre guerre, celle qui menace l'Europe, nos troubles intérieurs, c'est une année bien fâcheuse; Dieu veuille que la prochaine soit

l.S'i MEliCY À JOSKI'II II.

(lommc on ne peut se méprendre sur l'ngent edeclil' de (ouïes les liumiliations (pie l'on éprouve ici dejiiiis longtemps, el (pie d'ailieurs par la conclusion de son traité avec l'Angleterre le roi de Prusse vient de mettre le comble à la défection envers la France, le ministère de Vcr»ailles en ressent un dépit dont il voudrait encore dissimuler toute la profondeur, mais elle est telle (ju'au moins pour longtemps il n'existera plus entre ces deux cours des rapports qui puissent croiser essentiellement le service de V. M. Je n'omets aucun moyen pour tâclier de mettre cette circonstance à profit et la rendre aussi fructueuse que possible.

Dans une seconde course à Versailles, je viens d'apprendre les raisons ou les prétextes qui apportent encore du retard à la réponse promise. Je m'en explique amplement dans ma dépêche, et si l'on pouvait compter ici sur quelque stabilité dans les idées, le langage du ministre , et ce que m'a confirmé la Reine, me rendraient certain que l'on a pris un parti raisonnable sur le roi de Prusse, et que l'on va enfin se déclarer. Mais l'expérience d'une grande pusillanimité et des craintes qui l'accompagnent, ne permet pas de se tenir assuré des choses avant qu'elles ne soient consommées. Le courrier destiné au marquis de Noailles sera expédié sous deux ou trois jours: j'ai cru qu'avant qu'il pût arriver à Vienne, il convenait à l'auguste service que le prince de Kaunitz fut informé des faits antécédents, et préparé à ce (pic l'ambassadeur de France sera chargé de lui dire. Cela me détiTiiiine à dé|)êclier le plus promptemcnt possible le présent gardenoble; après son départ, je retournerai à Versailles el y ferai les derniers efl'orts pour (pi'il ne reste rien de louche dans les déterminations que l'on va y fixer.

Depuis mardi, les troubles de l'intérieur deviennent encore plus ciiliques; il sullit des deux seules |)ièces que je mets très humlilement sous les yeux de V. M. pour (pi 'elle se forme une idée du degré de chaleur el d'audace oii est [larvenu l'esprit de révolte. La Reine devient inquiète. Elle se tourmente; sa position est d'autant plus délicate <|ue le ])ublic Lui suppose um^ inlluence majeure dans toutes les opérations du gouvernement.

ineilleure. Ailiiii, iiiuii iliur fiiiu, je "»i/ LiMpuUi 11. lin- liriifn'cchscl , heraiis-

\ous enilini>s»' inilli.' el mille l'ois do luul ijrgehcii vuii AlJ'nil Hillcr i»h ylnid/i,

mon ra'ur.Ti (Mmie-Antuinelle, Josejjli II |). il G.)

18 JUlLLirr 1788. 185

LVlal (le Monsieur le Dauphin n'a point empiré, mais on n'y voit aucun chanjjement assez marqué [)OLir (jue l'on se forme res[)oir fondé (le son rétablissement. Puissent les grands événements dont V. M. s'occupe la combler de succès et de gloire; je mets à ses pieds les vœux que je forme à ce sujet, et suis avec la plus profonde soumission, etc

Paris, le 1 8 juillet ij88. — Je suis resté pendant plusieurs semaines dans l'attente journalière du garde-noble, qui n'est arrivé que le 10 de ce mois, et (]ui m'a remis la lettre particulière et le P. S. du 2C) juin, dont V. A. a bien voulu m'iionorer. Ce qu'Elle a la bonté de me confier sur l'état présent de la guerre turque devient à tous égards infiniment fâcheux et donne lieu à craindre des inconvénients bien graves. Quoique en toute justice et raison on ne devrait être occupé ici que de sa propre honte, on s'y permet cependant toute sorte de commentaires sur l'inaction des armées impériales et sur le peu d'effets que produisent des forces dont les apparences étaient si imposantes. La l'ieine a été vivement peinée de tous les bruits répandus à cet égard, et la croyance que le ministère y donne le rend moins maniable dans ce qu'il nous importerait de lui persuader.

Depuis mardi les troubles de l'intérieur deviennent de plus en plus criticfucs; la Reine s'en inquiète d'autant [)lus que le public Lui suppose assez gratuitement une influence majeure dans toutes les opérations du gouvernement; celte princesse n'en devient que plus craintive, incertaine, et j'ai la plus grande peine à tirer un parti assez médiocre de son crédit.

Mon rapport particulier à l'Empereur n'est que la copie de quehjucs articles de la présente lettre, et je la termine en renouvelant à V. A. riioiiimage profond des sentiments d'attachement et de respect avec lesquels j'ai l'honneur, etc.

186 JOSEIMl 11 À MERCY.

Scmlm, ce II aoùl ij88. ■ — Mon cher comte de Mercv, je viens de recevoir par le courrier voire rapport du i8 juillet. Le tableau que vous y faites de la France n'est rien moins que hrillaut, ni satisfaisant pour un allié qui, dans le moment oiî l'horizon politique de l'Europe semble se brouiller, pourrait être dans le cas d'en avoir besoin. La Russie est presque dans la même détresse, car je ne comprends pas ce qu'est devenue son armée; toutes les forces commandées par le prince Polemkin et le maréchal Romanzow formant à peine trente-six mille hommes, sans compter les Cosaques, même une partie des gardes a dû marcher pour couvrir la Finlande. Cette levée de boucliers du roi de Suède est inconcevable, tant pour le fond ipie pour la forme qu'il y a mise, et elle ne peut être justifiée d'aucune manière. Si cela ne tient à des arrangements secrets avec la Prusse et l'Angleterre, c'est la plus insigne folie que jamais homme ait faite.

J'attends avec bien de l'empressement la réponse de la France, principalement sur ce qui concerne le roi de Prusse. II est très certain que surtoutM.de Ilerizberg s'occupe toujours du plan de lui prociner un arrondissement en Pologne, moyennant les villes de Danzig et de Thorn et les palatinats de Posen et de Kalisch. Mais, connue il s'agit en même temps que je Irocpie la Galicie contre la Valachic et la Moldavie, il est bien loin de son compte, car je n'y souscrirai jamais.

La santé du Dauphin est non seulement inquiétante pour le moment, mais elle fait craindre que son éducation ne soit fort négligée, supposé même qu'il eût les forces de surmonter son mal.

Pour ici je suis toujours dans l'allente des événements cl de ce que fera l'armée du grand vizir, (pii se trouve à (pielques marches (le mes frontières, pour me régler en conséquence. Il est sûr que ces quatre mois passés dans l'inaction sont bien désagréables, et cette situation doit paraître bien singulière à (juiconipie n'en connaît pas les circonstances.

Adieu, mon cher Comte, je désire bien de recevoir de vos ultérieures nouvelles; celles du bonheur inouï (pi'a eu M. de Nassau contre le capilaa pacha vous auront bien étonné. Je vous prie de

rciiR'Urc rincluso à la Ueiiie '" et d'être assuré des sentiments d'estime et d'amitié avec iescjuels je serai toujours

Vienne, le ay aonl ijSS. — Mon cher ami, je vous dépèclie aujourd'hui ce courrier, dont j'eusse peut-être différé l'expédition encore de quelques jours, afin que vous soyez informé du résultat de la commission dont s'est acquitté vis-à-vis de moi le marquis de Noailles depuis l'arrivée de son courrier, en même temps f[ue le sera M. de Montmorin par le canal de cet amhassadeur, qui se propose de lui en envoyer un demain, à ce qu'il m'a dit. Comme le cabinet de Versailles m'a fait l'honneur de me demander mon avis , je n'ai pas hésité à m'expliquer avec franchise, la plus parfaite impartialité, et ainsi que je l'eusse fait, si je m'étais trouvé être du conseil du roi. Je crois de bonne foi mes observations sans réplique, tandis que celles du comte de Montmorin se sont trouvées, à mon avis, pitoyables et des hérésies politiques jusqu'à l'absurdité. Je ne sais comment il trouvera les miennes, mais ce que je sais bien, c'est que cela m'est fort indifférent, et que ce ne sera que tant pis pour eux s'ils ne raisonnent pas aussi raisonnablement que moi sur l'objet dont il s'agit. Le marquis de Noailles prétend (pi'il ignore le contenu de la dépêche qu'on lui a adressée pour le comte de Ségur, qu'il a lieu de croire (ju'on ne lui envoie point tout ce qu'il m'a communi(|ué, et qu'il n'est point autorisé encore à entrer formellement en négociation. Il m'a même paru (ju'il ne comptait pas lui envoyer la dépêche de M. de Montmorin avant d'avoir eu réponse de celui-ci à celle qu'il all.iit lui dépêcher avec mes observations, et je vous avoue que je ne conçois pas trop tout cela; mais encore une fois, peu m'importe, parce qu'au bout du compte ce sont leurs affaires beaucou[) plus que les nôtres.

Quant à la proposition qu'on s'est permis de faire à l'Kmpereur de délier la France de son engagement vis-à-vis de nous à l'égard de la Porte, j'en ai fait sentira l'ambassadeur l'injustice, la déraison et

''' Cetlu lullro uiaiiquc.

188 MEaCY A JOSEl'll 11.

l'absurdité, attondii. ciilrc autres, (|iic de déclarer ou de coulier seulement à la Porte, qu'elle n'a plus à appréhender que la France nous assistera si elle nous attaque, vaut autant que de l'exciter forniellenient à nous attaquer. Il est inconcevable que le ministère de Versailles ne l'ait pas senti et encore plus (|u'il ait osé faire pareille proposition à un homme comme moi, auquel, en ne voulant pas s'aveugler, il devrait supposer au moins autant de lumières qu'à lui-même.

Paris, le i h septembre i jSS. — Les très gracieux ordres de V. M. I. , datés du U août, me sont arrivés par la voie de Bruxelles, et j'ai cru devoir attendre l'expédition d'un garde-noble pour donner cours au présent et très humble rapport. J'en ai rédigé un second qui expose unicjuement les circonstances singulières qui ont eu lieu ici depuis pou; elles forment un changement de scène dont les effets à venir sont encore incertains, j'espère cependant qu'ils pourront se concilier avec le meilleur service de V. M. Ma dépèche d'oflice contient à cet égard différentes remarques; elles régleront mes démarches et mes soins dans les moyens de tirer parti des conjonctures favorables.

Le traité récemment conclu entre l'Angleterre et la Prusse achève de dissiper ici d'anciennes illusions , et cela d'une manière d'aiilant plus amère que la France voit élever de nouveaux obstacles à ses vues relatives à la Hollande. Il semble que le cabinet de Versailles est enfin décidé à se prêter aux demandes de la Russie, d'une garantie de la Pologne contre les projets du roi de Prusse. La Reine a bien saisi cet objet et y est intervenue utilement. Cette auguste princesse, très affectée des embarras qui l'environnent, n'en ressent pas moins d'inquiétude sur la campagne pénible dont V. M. est occupée. On en parle à Versailles avec réserve et on paraît y apprécier sensément les circonstances qui n'ont pas admis des opérations plus rapides. Le public de Paris en juge avec la légèreté qui lui est propre, mais il est très porté à attribuer au défaut de moyens et d'action de la part de la Russie, le peu de progrès qui a eu lieu jus(|u'à présent dans la guerre

l'( SEPTEMIiRE J788. 18'J

cdiilru la Porto. Relativement à la Suède, je n'ai rien ù ajouter à ce (|ue contient ma dépêche d'olTice.

L'état de M. le Dauphin est toujours à peu près le même, et les progrès très lents de la santé de ce prince ne suffisent pas pour fonder à son éjjard des espérances bien solides.

Paris, le li sq)leinhre ij88. — La part que j'ai eue à ce qui vient de se passer ici m'impose le devoir d'en rendre très humblement à V. M. l. un com|)te d'autant plus circonstancié et précis, qu'il m'a paru inutile d'en consigner les détails dans ma dépêche d'oUlce.

La Reine voyait le mal s'accroître de jour en jour, et l'opinion bien fondée du public de l'influence prépondérante de cette auguste princesse faisait rejaillir sur elle le mauvais succès de toutes les opérations du ministère.

L'archevêque de Sens, annonçant des principes de fermeté et n'agis- .sant qu'avec faiblesse , avait révolté les parlements et la nation ; il était devenu pour elle un objet d'horreur. Par ses fautes accumulées en matière de finances, il se trouvait sans argent, sans ressources; il ne crut pouvoir se tirer de cet abîme que par la suspension d'une partie des rentes, et cette mesure doima une telle secousse au crédit que toute circulation fut interrompue et le trésor royal au moment de manquer.

L'édit publié le iG août, concernant la forme des payements, avait occasionné une violente commotion dans Paris. La Reine nie fit dire le 19 de me rendre chez Elle; je La trouvai consternée; Elle daigna me témoigner que toute sa confiance se réunissant sur moi, Elle voulait que je servisse d'instrument à rempHr ses desseins. Elle m'apprit que, voyant l'insuffisance du principal ministre. Elle avait réussi à le faire convenir de la nécessité de remettre les finances à M. Necker; mais qu'il s'agissait de le déterminer à accepter cette pénible charge; que la Reine ayant fait connaître ti l'Archevêque son désir que je fusse employé à cette négociation , le prélat m'en parlerait dans la matinée , et que je ne devais pas lui laisser apercevoir que j'en eusse été prévenu par la Reine.

190 MERCY A JOSKIMI II.

Après le lever du Roi, je ino rendis riiez le principal iiimistre, comme pour lui parler d'affuires polili<(ues; mais je vis d'abord qu'il voulait traiter de loute autre matière avec moi. Après beaucoup de plaintes sur l'injustice du pu!)lic, dont bi mauvaise volonté interceptait toutes ses opérations, il me dit qui! fallait enfin céder à l'opinion de ce même public et lui donner l'administrateur auquel il marquait tant de confiance; mais dans le doute si M. INecker se prêterait, l'Archevêque me [iriait de le sonder sur ce point et il assaisonna de beaucoup de propos oblijjeants la réquisition ([uil me faisait à cet éjjard. Je lui répondis que je ne me refusais point à sa demande, mais que, pour me charger d'une commission si délicate, il fallait nécessairement que la Reine en fut prévenue et que j'y fusse autorisé par Elle. Le ministre trouva ma remarque très juste et m'assura qu'il engagerait S. M. à me donner son attache. Après mon entretien avec le ministre, je ne retournai pas chez la Reine, mais je me hâtai de Lui écrire ce qui venait de se passer.

L'idée de l'Archevêque était que M. Necker, en reprenant les finances, restât cependant subordonné au principal ministre. Ce dernier aurait acquis par là un avantage qui seul pouvait le tirer de la détresse ; il trouvait une égide dans l'homme auquel l'opinion générale assurait des succès.

Le même soir, i g août , je reçus de la Reine la lettre numéro i "' et celle de l'archevêque de Sens numéro a '^'. Je répondis à ce dernier à minuit, comme le porte le numéro .3 '^'; ma réponse à la Reine, numéro h ''', n'eut lieu que le lendemain matin.

Le 90, j'eus avec M. Necker un entretien de trois heures; il faudrait un volume pour en exposer les détails. Je lui parlai de son retour dans le ministère comme d'un plan formé par moi et que je croyais pouvoir faire réussir. Il me marqua une rt'pugnance invincible d'y rentrer sous la direction ou sous les auspices de l'archevêque de Sens. Il observa que l'horreur que ce dernier s'était attirée de la nation écraserait tous les cooj)érateurs ; que lui, Necker, ne pou-

C Commeiiaurailéléinalériellempiinin- siiilp. (^ellc hlli-o de la Iteine, numéro i,

possible de mettre en notes toutes les lillrcs se Iroiive donc sous lo niiiiiéro 98'. auxqnelles M. de Meicy renvoie dans cellp ■'' NnnuTO ()S\

lon|[uc dépèclic, on les .) placées à la suile du ''' Numéro 98'.

numéro 98 , en les cotant 98^ 98' et ainsi de ''') Numéro 98^

vant trouver de forces et de ressources que dans l'opinion, sûr de la perdre en s'associant au principal ministre, il ne pouvait se prêter à un pareil sacrifice, qui serait celui de sa réputation même, sans en tirer le moindre avantage pour la chose publique. Après de longs débats''', tout ce que je pus gagner sur M. Necker dans celte séance, fut de le rendre perplexe : il me demanda deux jours de réflexion.

Le 2 1, j'écrivis à la Reine la lettre numéro 5'-', en y joignant la copie de celle que j'adressais à l'Archevêque, numéro 6'^', auquel je ne pouvais pas dire les vrais motifs de la répugnance de M. Necker. Je reçus les réponses ci-jointes, numéros 7 '"' et 8 '^'.

Le lendemain 22, j'eus audience de la Reine. J'y traitai les questions suivantes, savoir : 1° si l'Archevêque ayant perdu tout crédit auprès de la nation et en étant abhorré pourrait, dans cette situation, remplir son ministère avec le moindre succès; 2° les effets que l'animadversion générale pourrait faire rejaillir sur la Reine, en suppo-

C Celle affaire parut à M. de Mercy tellemrnt importante qu'il conserva, avec les lollrcs qu'il reçut et les copies de celles qu'il envoyai celte occasion, les notes qu'il jeta sur des feuilles volantes à divers moments de celle négociation. Bien que ces notes soient si laconiques qu'elles sont parfois assez ililliciios à comprendre, nous avons cru devoir les publier ici en les plaçant aux eudroilsoù elles seuiblaient éclaircir ou compléter les iPiiseiRneuicnts fournis par celle dépêche si curieuse.

La première, qui suit, parait avoir été écrite aussitôt après la conférence que M. de Mercy eut le 30 avec M. Necker.

tran aousl.

trMon plan.

rProfession de foi de N. sur l'Archevêque.

ffje vais vous faire voir que malgré que je n'aie point de mission, malgré que ce qui va se passer entre nous eu cas de nonréussite doive rester enseveli dans un éternel silence; que malgré cela il est impossible qu'on ne devine pas que vous avez été rappelé, que vous avez refusé et je vous dé-

duirai les conséquences de cette découverte.

(rOn dira que vous avez refusé parce que vous avez craint de ne pas dominer sous les yeux d'un principal ministre;

trQue l'esprit d'ambition a tout arrêté;

tr Qu'après avoir annoncé celte magnanimité, cette vertu, ccl amour unique du bien, vous vous trouvez en contradiction entre vos principes et votre conduite;

ttEt comme tout le public croit que vos lalenls peuvent remettre les linances, il ne vous pardonnera jamais ce refus;

ttRaison particulière de cnt intérêt individuel du public dans le cas présent;

(rChaque rentier a essuyé un refus personnel ;

rrQucstions sur le Roi, sur la Reine;

frDemando de voir la Reine, rejolée;

«Réponse sur le Roi et sur quoi motivée;

«Demande de réllexion jusqu'à samedi [ •2.3 aousl ]n.

'-' Mercy à la Reine, numéro 98".

W Mercy à l'Archevêque, numéro 98'.

(') La lettre de la Reine à Mercy manque.

W L'Archevêque à Mercy, nimiéro 98".

sant fju'iine calastroplie put rtro imputée à son protéjfé,- 3° si, 'en partant de la ri'[)ugnance fondée de renvoyer l'Archevèrpie, il n'y aui-ait pas moyen de le porter ;i désirer et à demander lui-même sa retraite. Des réflexions bien motivées sur les deu\ premiers points décidèrent la Reine à adopter le troisième. Elle varia cependant, ainsi que le prouve son billet numéro g '". L'idée de conserver l'Archevêque avec M. Necker avait des aspects attrayants pour la Reine. J'étais convenu qu'ils n'étaient pas sans fondement,- mais je sentais bien l'impossibilité d'amalgamer les deux personnages, et je prévis que la force des choses par sa pente naturelle en déciderait autrement '-'.

Je n'avais pas vu l'Archevêque ce jour-là, parce qu'il était absent de Versailles. En sortant de chez la Reine, je m'étais présenté à son

''' La Reine à Morcy, numéro 98".

*'' M. lie Mercy a consigné les réflexions qn'il Cl sur ce sujet, dans la note qui suit :

(tJe me trouve clans une position assez embarrassante entre ce que peut me dicter mon zèle pour la Reine et ce qu'exigent des ménagements envers l'Archevêque et l'abhé de Vermond. Il faudrait ne pas me tromper dans mes opinions et je ne puis les fonder que sur le chapitre des prolialùlilés; cependant ces dernières ne sont pas à lieaucoup près des certitudes et les erreurs n'en deviennent que plus dangereuses.

B II n'v a donc de mesures laisonnables à prendre que celles qui peuvent plus ou moins s'appliquer à tous les cas.

tril n'est que trop vraisemblable que l'Archevêque ne pourra ])as tenir, soit parce <pie le discrédit fera tout manquer, soit parce que le chagrin des atrocités qu'il éprouve le luera, soit enfin parce que la Nation, aveuglée et conjurée pour sa perte, l'efTectuera peut-être pai' l'oigane des Etats généraux.

t:Ce dernier cas serait le plus sinistre de tous par ses conséipiences pour l'autorité royale.

rCependant il est possible qu'aucune do ces circonstances n'ait lieu; mais alors on pourrait regarder cet heureux hasard comme un de ceux contre lesquels les com-

binaisons les plus réfléchies imiteraient à parier dix contre un.

cOn ne peut que rendre un hommage d'admiration et applaudir aux sentiments ningnaninies de la Reine, qui Lui feraient lépugner au renvoi d'un ministre qui Lui est tout dévoué, qui, intact du colé de l'honneur et de la probité, possède des lalents reconnus, qui éprouve de la port de la Nation tes plus cruelles injustices, puisque, si elle a des fautes à lui reprocher, ce ne sont jamais que celles d'avoir manqué dis connaissances nécessaires aux finances, partie qu'if est très permis à un homme d'Étal , à un supérieur, d'ignorer et plus encore quand il s'agit de remédier à des maux invétérés, auxquels il n'a pas donné lieu et dont la profondeui- se trouve hors de toute mesure. Le renvoi d'unpanif ministre n'est donc pas admissible, soit par les considérations que l'on vient de présenter, soit par daulres qui ont di'jà été mises sous les yeux de la Reine.

(tMais serait-il également impossible d'amener le personnage dont il s'agit, à désirer lui-même une retraite volontaire qui seiail rendue honorable par des grâces , par des distinclious fes plus nianpiées?

rdclte retraite fui sei;iil-efle personneflenienl convenable ?

(tLe serait-elle au liicn du service de la Reine?"

Ifi SEPTEMBRE 1788.

logemenl où j'ap[)ris ([ii'il so trouvait à sa petite campagne, nommée Jardy, où je ne crus pas devoir l'aller trouver.

Le 23, j'eus ma seconde conférence avec M. Necker; elle donna lieu aux mêmes débats et aux mêmes résultats. Je fus au moment de rompre la négociation; elle fut en effet rompue pendant un quart d'heure; mais je la renouai par des observations personnelles à M. Necker. Leur force parvint à l'émouvoir; il me demanda un nouveau délai de deux jours; je ne consentis qu'au terme de vingtquatre heures'". 11 voulait emplo\er ce temps à tâcher de découvrir l'état du Trésor royal. 11 le soupçonnait épuisé, prêt à man([uer, et il ne se trompait pas dans cette conjecture, puisqu'il n'y restait que 200,000 livres pour couvrir les payements de plusieurs millions à faire au dernier du mois.

J'écrivis sur-le-champ à la Reine ma lettre numéro i o '-', le billet séparé numéro i i '^' et ma lettre h l'Archevêque, numéro i a ''''. L'abbé de Vermond avait fait une absence; il n'était attendu que pour le jeudi suivant; mais je présume que l'Archevêque avait hâté son retour. Le

'" Voici le résumé de cette seconde conférence, tel que M. de Mercy le nola sur le momenl :

ffCe samedi, a. 3.

«Je le trouve décidé à refuser.

ffSes molifs : qu'en haine hien affreuse et injuste de l'Arclievèque on lui refiiseia toute confiance; que, sans elle, il ne peut rien; que le public sera choqué de l'audace et de la présomption de croire qu'il tient l'opinion dans sa main et qu'il peut la dominer même à côté et sous la dictée d'un supérieur auquel on la refuse; que, dans celle hypothèse, s'il fallait opter entre la nécessité de ce danger ou le parti de quitter la France, il balancerait sur ce dernier.

ffMa réponse : que je croyais que réellement il n'avait que ce dernier parti à prendre.

trJe crus devoir nommer la Reine. .l'avais été à Versailles vendredi; j'avais sondé la Reine pour éclaircir la question du ao. J'avais vu avec rorlitiide le vœu de la Reine.

trQuestion : si j'ai vu l'Archevêque?

ttMa réponse : que non.

trje suppose que, s'il se prêle, je pourrais lui ména,';er une audience de la Reiue.

"Son extrême a(;itation.

«Mille questions sur l'état des finances.

«Réponse : d'une ijjnorance entière.

«Sur cela, il demande deux jours pour prendre des informations et pour se former des idées d'un plan auquel il n'avait pas pensé jusqu'alors. Je ne donne que jusqu'au lendemain; ma raison est que, ne pouvant écrire, il n'y a que ma présence à Versailles qui pu'sse opérer; que j'y ai été vendredi [aa] pour porter une lettre de l'Empereur; que j'y relourno lundi [sB] pour la Saint-Louis; que je ne pourrais pas reparaître le lendemain ou un autre jour; que je n'ai donc que le lundi pour agir.»

(-' Mercy à la Reine, numéro 98'-.

('' Mercy à la Reine, numéro gS'-'.

W Mercy à l'archevêque de Sens, numéro ()8 '''.

MEnCY A JOSEI'H II.

même soir, je reçus de la Heine le billet mundrc j3"' et de l'Arcirevéque le numéro 1 4 ''^V

Le 2^, de grand malin, j'adressai à la Reine le numéro lo '''. Le même jour, j'eus avec M. Necker ma dernière conférence, dans laquelle, après bien des pourparlers, il me déclara qu'il demanderait une audience <lc la Reine, qu'il mettrait aux pieds de S. M. l'entier abandon de son sort, pour qu'elle en disposât à volonté, mais qu'il lui dénionlrerail qu'à côté de rArchevêcjue l'opinion publifpie lerait tout manquer et que lui, Necker, en serait pour le sacrilice sh'-rile de sa réputation, de son existence, et que, dans cette position, il se regardait comme perdu.

Le lendemain aS août, je portai ce résultat à Versailles'^'. Dans ces dernières vingt-quatre heures, la Reine avait lait bien des réflexions sur la fâcheuse existence de l'Archevêque et sur les effets qu'elle pouvait produire. Je présume qu'Elle s'était laissé deviner à cet égard par le ministre. Cependant il était encore indécis à prendre le parti dicté par la nécessité. La Reine nie chargea du pénible office de l'y déterminer. Je ne pouvais m'en acquitter qu'autant que l'Archevêque provoquerait mon sentiment et c'est ce qu'il fit au premier instant de ma conversation avec lui. Après lui avoir montré les regi'ets de la Reine, les motifs qui en constataient la sincérité, enjoignant à cela mes regrets personnels, je n'hésitai plus à lui parler avec franchise et, rejetant tout sur l'injustice publique, impossible à vaincre, je n'eus pas de peine à en démontrer les conséquences infaillibles, soit à l'égard de la personne de l'Archevêque, soit à l'égard de son ad-

'" M. de Mercy commet une légère erreur. Ce liillet de la Reine est du ai, tout au malin. C'est lo numéro i)8".

'■' L'archevêque de Sens à Mercy, numéro 98 '^

W Mercy à la Reine, nuuu'ro ()8''\

('•' Voici le Memmlo de iM. de Mercy, dalé du a 5 août.

rCe qS août ij88.

r Audience à Necker.

itII demande à voir le Roi.

!r Forme : à Versailles ou à Triaiion?

"Moment à choisir à cet effet?

«Forme sous laquelle on l'appellera?

(t Un des courriers de la Reine marquerait plus que cet appel part de S. M.

trJe voulais dopèchor hier un courrier; raisons qui m'en ont empêché.

r Motifs majeurs (pii m'oni déterminé à conclure.

r 1 ° 11 ne peut en résulter qu'un excellent effet pour la Reine que son désir soit en évidence;

(ta" Si Necker ne prenait pas, on en tirera loujours des notions.

T.'t" Si on est à l'inslanl de manquer, cette secousse dans l'opinion poul donner du répit. 'I

1 'i SEPTEMBliK I7SS.

ministralion. Il m'avoua que, depuis plusieurs jours, il était tourmenté (le ces mêmes rétlexions, que ma sincérité y ajoutait un nouveau trait de lumière et cela d'autant plus que mes sentiments pour lui qu'il connaissait très bien, lui étaient garants de mes intentions. Il ajouta qu'il n'hésitait plus à aller r(;mettre sa démission au Roi, ce qu'il exécuta sur-le-champ. Avant de nous séparer, il me proposa de revenir dans deux heures, parce qu'alors il aurait vu le Roi et la Reine et pourrait me dire le moment où M. Necker aurait h se rendre à Versailles.

Etant retourné chez l'Archevêque, ainsi que nous en étions convenus, je le trouvai fort tranquille, même avec l'apparence du contentement. II m'apprit que sa démission était acceptée, il me donna toute sorte de témoignages d'amitié et me dit que M. Necker serait appelé le lendemain chez la Reine à lo heures du matin, ce qui s'effectua et fut suivi de l'installation du nouveau ministre des finances '".

'" Noie de M. de Mercy, sans dale, sur la rentrée de Necher au Minisière.

tt Détail de ce qui s'est passé chez r\rclievoque.

rt Mesures prises pour la Roiuc.

rr Anxiété où je trouvai Necker, le 2O au soir, sur le vrai état des caisses.

«rJe l'ai vu le lendemain, après ses audiences; il m'a paru plus calme; on lui a offert de l'argent de toutes paris; il n'avait pas encore vu Gojard <*'.

n Sentiments qu'il montre pour la Reine.

«Sur l'article des Parlements.

«L'opinion de Necker est pour le soulien de l'autorité du Roi; elle est le soutien du crédit.

itCe que j'ai pu découvrir de son système; mon idée sur ses effets; la Reine pourrait en user.

ttSur l'article du premier ministre; il n'en voudrait aucun et ne songera jamais à en donner.

«Mes idées sur la crainte des souverains d'un grand pouvoir, moyen de n'avoir que des gens médiocres. .

'*' Gojard, premier commis des finances, étai Conirillc drnéra! dos finances.

«Importance de laisser dans ce moment à Necker toute sa force.

ftRéponsede la maréchale d'Ancre.

frl/iiomme supérieur sans projet, sans volonté, sans même le savoir, prend un essor irrésistible parce qu'il subjugue l'opinion et parce qu'en matière de gouverner et de persuader les hommes, l'opinion est la reine du monde.

«Distinctions délicates à faire sur l'opinion; on la saisit par rien, elle ne dure pas; on la saisit par la laison et la vertu, elle est alors inébranlable. C'est le cas de M. Necker.

« Remarques sur les défauts des hommes.

«La distribution des grâces est une borne à placer pour empêcher l'abus du crédit.

«Réflexions sur les avantages et les inconvénients d'un premier ministre, relativement à la Heine. Elle devrait se réserver cet otFice.

«Sur le traitement.

«Sur le Conseil.

«Chapeau de caidinal.

chargé du service des Trésoreries royales an

MERCV A JOSEPH 11

Quoique tous Ips faits essentiels de cette conjoncture soient déduits ici sans oinis>ion, ils n'ont ])u être jn'ésentés que sons le plus strict raccourci, parce que\. M. n'aurait pas supporte la lecture de trop longs détails qu'aurait exigés la matière pour être rapportée en son entier. Si je me suis prêté au hasard singulier d'y entrer pour quelque chose, ce n'a été que par l'intime conviction des deux vérités suivantes :

La première est qu'au moment où la France, forcément détachée du roi de Prusse, paraissait nécessitée, même portée à revenir aux principes raisonnables de l'alliance, qu'au moment enfin où cette puissance pourrait devenir utile à \. M., l'inipéritie ou le malheur d'un principal ministre était sur le point de ruiner pour longtemps cette monarchie, attendu que la banqueroute était inévitable, si l'Archevêque fût resté en place.

La seconde vérité concerne la Reine. 11 est inconcevable et on ne peut exprimer jus(ju'où se porte l'animadversion du public contre celle auguste princesse, en raison de la protection qu'Elle accordait à l'Archevêque, et, par bien des motifs, cette seule cause pouvait dans les temps présents, plus encore peut-être dans ceux à venir, avoir des suites fatales à la gloire et au bonheur de la Reine.

Maintenant, il renaît un nouvel ordre des choses, sans doute bien préféraljle à celui qui vient de cesser, mais laissera-t-on agir l'homme capable que l'on a rajipelé? Pourra -t- il surmonter les intrigues et les désordres invétérés dans ce pays-ci? Je vois déjà sur ces deux points bien des nuages, qui rendent très problématique la solution de ces questions'".

(') Voici les réflexions que M. de Mercy a laissées sur ce sujet dans ses noies :

irSi cette grande aflaire est conduite par les ministres du Roi avec l'habileté et la prudence convenables, il est impossible que les parlements ne soient pas ramenés par la Aatiou dans de justes bornes.

«Si les tribunaux de judicalure se présentent sous le masque^ de victimes immolées au soutien des droits de la Nation , elle les protégera. Elle les rejettera, s'ils se montrent entacliés de l'absurdité de leurs prétentions, de leurs vues intéressées et personnelles.

(rRéflexions importantes sur ce qui intéresse la Reine, sur la part (|u'Elle doit avoir en ce qui se fera.

«Quoique je n'aie pas vu Necker depuis trois jours, je sais ce qu'il a fait à Versailles.

«Deux grands objets à remplir aux États généraux : celui de la dette de l'Etat et d'y fixer les ressources nécessaires pour l'avenir; celui de moUre nu Irein aux parlements.

r Considérations nécessaires ii remplir ce double objet.

«Le Roi a déclaré aux provinces d'états

Ce mardi soir [ig août ijSS], — L'Archevêque est venu tout de suite, ce matin, chez moi. Monsieur, pour me dire la conversation qu'il a eue avec vous. Je lui ai parlé bien franchement et j'ai été touchée de tout ce qu'il m'a dit. Vous pouvez être tranquille, je ne vous ai nommé en rien. 11 voit en ce moment le Roi pour tâcher de le décider; mais je crains bien que M. Necker ne veuille pas accepter, l'Archevêque restant. L'animosité du public est poussée si loin qu'il craindra d'être compromis et vraiment, peut-être, cela ferait tort à son crédit. Mais en même temps que faire? En vérité et en conscience, nous ne pouvons pas sacrifier un homme qui nous a fait tous ceux de sa réputation, de son existence dans le monde et peut-être de sa vie, car je crains bien que tout ceci ne le tue.

Il y a encore Foulon'", si M. Necker refusait absolument. Mais je le crois très malhonnête homme et la confiance ne s'établirait pas avec lui. Je crains aussi que le public nous force à prendre un parti beaucoup plus humiliant pour les ministres et beaucoup plus fâcheux pour

qu'il ne voulait pas toucher à leurs privilèges. Ces états vont être assemblés et leur première réclamation sera leurs parlements; si le Roi les rend, comment les refuser aux pa j s d'élection ; s'il les refuse , point de subsides et guerre civile.

«Considérations sur les différentes manières dont les parlements peuvent se présenter aux Etats généraux. Effet de ces difl'érenles manières, n

C Foulon (Jean-François), né en 1715, massacré à Paris, le 23 juillet 1789. Intendant général des armées pendant la guerre de Sept ans, il se (it remarquer par son babiletc, mais aussi par son avidité. Sa réputation d'bonime d'affaires le désigna au choix de l'abbé Terjay ([ui en fit son bras droit; c'est ainsi qu'on 1771 Foulon devint intendant dos finances et conseiller d'Etat. Loin de chercher à faire oubhor l'origine de sa fortune, il affectait (le se montrer dur et cruel. Aussi dans tous

les pamplilets publiés en si grand nombre à l'occasion du coup d'Etat de Maupeou, élait-ii très attaqué. Cela ne l'empêcha pas de viser au ministère, et pendant tout le règne de Louis XVI, son nom fut un de ceux mis en avant; il fit même des mémoires contre Calonne et pour ce motif il fut envoyé en exil dans sa terre. Lors de la constitution du ministère du 1 a juillet 1789, le bruit courut que Foulon était adjoint pour la partie administrative et contentieuse au maréchal de Broglie; Foulon jugea utile de protester, il écrivit à la Gazette de Leyde «que ce bruit était mal fondé; que cette adjonction lui avait été offerte, mais qu'il l'avait refuséen. Celle rectification parut dans le numéro du 38 juillet 1789; mais il était trop tard; le 33, Foulon, arrêté dans sa fuite par des paysans, avait été ramené à Paris et massacré le même jour que son gendre, l'intendant do Paris, Berthier de Sauvigny.

lys

nous, en ce que nous n'aurions rien fait d'après notre volonté. Enfin, je suis bien malheureuse. Je finirai ma lettre après avoir su le résultat de la conférence de ce soir.

Je crains beaucoup que l'Archevêque ne soit oblige de partir tout à fait, et alors quel homme prendre pour mettre à la tête de tout? Car il en faut un, surtout avec M. Necker. Il lui faut un frein. Le personnage au-dessus de moi n'en est pas en état, et moi, quelque chose qu'on dise et (|ui arrive, je ne suis jamais qu'en second, et malgré la confiance du premier, il me le fait sentir souvent. M. du Châtelet'^* pourrait peut-être représenter le premier ministre. C'est un honnête homme et celui que l'Archevêque aimerait le mieux. Il serait bien avec M. IVecker aussi et le laisserait seul à sa partie.

L'Archevêque sort de chez moi; le Roi a une grande répugnance; on n'a pu le déterminer qu'en lui promettant qu'on ne ferait que sonder la personne en ne s'engageant à rien. Voilà, Monsieur, le résultat de la soirée. Je laisse à votre prudence à dire ce que vous jugerez convenable. Vous pouvez me nommer ainsi que l'Archevêque, mais faire sentir que le Roi n'en sait rien et qu'on espère, mais qu'il n'est pas sûr de pouvoir le décider, (lela nous donnera de la marge.

Adieu, Monsieur. Vous n'avez pas besoin, j'espère, de ce moment pour compter entièrement sur toute mon estime et ma confiance.

'" Le comte, puis duc du Chùtelet, né en 1727, mort en 179^ sur l'échafaud, était fils de la célèbre marquise du Cliàtclel, l'amie de Voltaire. Représentant de la France près la cour de Vienne , de 1 761 à 1 7G6 , il avait su se concilier l'estime de Marie-Thérèse, qui, le 3 octobre 1778, écrivait à M. de Mercy : ttDu Cbàlelet a tenu là-dessus une conduite parfaite; il n'y aurait qu'à le suivre, n Lorrain comme le duc de Clioiseul, qui l'avait fait envoyer à Vienne, le duc du Cbàtelet était resté dévoué à son prolecteur, pour qui il n'avait pas craint de se brouiller de la façon la

plus éclatante avec le duc d'Aiguillon, alors ministre tout-puissant, à propos de la démission de la place de colonel-géuéral des Suisses que le Roi avait exigée du duc de Clioiseul. {Mémoires de Besenval , édition de i8o4, t. II, p. 53). C'était autant de titres à la bienveillance de Marie-Autoinelte qui, au mois d'octobre 1788, lui ûl donner le régiment des Gardes françaises, dont le regretté colonel, le maréchal de Biron, venait de mourir; ce fut une cruelle déception pour le duc de Lauzun, qui comptai! sur la succession de son oncle.

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