XXVIII INTRODUCTION
demeure, dans la cour du Palais, que Ton vient saisir le fameux juge Larivière pour le conduire à Orléans, où il sera massacré. Il écrit en hâte, dans Témotion des événements, puis, quand il a couvert de son écriture douze et parfois seize grandes pages, il sort au milieu de la nuit et épie le moment où la sentinelle a le dos tourné pour jeter dans la boite de la poste le pli qui va porter à Rome les nouvelles de la dernière heure. On dirait en style moderne qu'il pratiquait à merveille Tart de l'information.
A rintérét qu'offrent ces récits, la personnalité même de l'écrivain ajoute un caractère qu'il est utile de préciser. Au milieu de la diversité des opinions et des partis, l'abbé de Salamon représente assez exactement les idées de ce que l'on pourrait appeler l'extrême droite. Fréquentant les salons du duc de Brissac, de la princesse de Berghes, des Ségur, où il rencontre les membres de l'ancien Parlement de Paris, il en rapporte les théories, souvent les préventions; et, comme il arrive parfois, les nuances le blessent autant au moins que les couleurs. Ce sont les monarchiens qui portent le poids de ses indignations: «Nos monarchiens, nos constituants sont le plus tt grand fléau de la terre; ils veulent toujours un accommode- (t ment qui devient de plus en plus impossible (1). » L'accommodement eut été la substitution, au régime établi par l'Assemblée constituante, d'une nouvelle constitution et de deux Chambres. Ce projet, qui ne manquait pas de valeur politique, ne trouve pas grâce devant notre auteur, a Lorsque le système a des deux Chambres parut, tous les courtisans, les intrigants, « les faux braves, les gens à petits moyens, les fripons ambi- « tieux s'y rallièrent aux dépens de la liberté constituée. Ce « fut le plan favori et hypocrite du despotisme de cour qui, « se voyant par trop anéanti , cherchait à renaître de ses « cendres (2). » Dans cette accumulation assez divertissante d'épithètes, il confond Necker, La Fayette, Montmorin, Lessart, Mme de Staël, Breteuil et bien d'autres. Ce qu'il redoute,.
;1) Correspondance, p. 206.
(2 Ibid., p. 314.
INTRODUCTION. xxix
c'est le changement en lui-même, une modification qui, dit-il, deviendra un bouleversement, car la Cour qui voudra être maitresse de la Chambre haute créera une nouvelle noblesse, de nouveaux pairs, et laissera le clergé dépouillé de ses biens ; qne restera-t-il alors de l'ancien ordre de choses? « Les deux •i Chambres seraient le tombeau de notre antique et superbe -monarchie (1) », déclare-t-il à Tarchevéque d'Aix, et il résume ses désirs dans cette formule : « remettre en entier les • choses comme elles étaient avant 1789, sauf à corriger les «abus. »
Sans doute l'attachement aux souvenirs du passé lui fait quelque peu illusion sur lespossibilités de Tavenir, et plusieurs penseront qu'il eût été imprudent d'adopter ce système, bien qu'à tout prendre on ne se soit pas beaucoup mieux trouvé d'un autre. Mais si Tabbé de Salamon ne saurait passer pour un docteur en politique, s'il montre plus de bon sens que de vues profondes, moins de calcul que de dévouement, il se distingue en toute circonstance par une qualité essentielle, je veux dire par son entière sincérité. Dans su nature simple et droite, il reconnaît spontanément ses mérites (2); il avouera tout aussi bien ses faiblesses ; u tous les palliatifs i'épouvan- & tent 1) , et il ne fait pas mystère de sa fidélité envers un monarque déchu, au risque de passer, alors déjà, pour arriéré. Cette franchise d'allure donne plus de charme à sa parole et d'intérêt à ses appréciations. Les Jacobins jugés par un «memu bre de l'antique Cour des pairs du Royaume » demeuré intransigeant et immuable, alors que tout se transforme autour de lui — voilà certes matière à contrastes, et sujet à surprises; cela même fait entrevoir les difficultés d'une situation qui mettait aux prises des caractères aussi tranchés.
Le rôle d'informateur que l'abbé de Salamon remplissait
^1) Correspondance, p. 34.
(2) « N'ayant pas le rare talent de notre célèbre compatriote (l'abhé Maury), j*ai un courage que rien ne peut épouvanter. Que peut^on craindre quand on a toujourjiniarché dans le droit chemin et qu'on n'a rien à se reprocher? CTue bonne réputation en impose toujours aux méchants, et le calme de la bonne conscience donne de la confiance. » {Correspondance, p. 70.)