XXXVI INTRODUCTION
six brefs en parchemin destinés aux archevêques de Bourges, Toulouse, Arles, Cambrai, Albi et Rouen (1). L'abbé de Salamon s'empresse à Thôtel des Diligences, déjà encombré de caisses et de monde. Il porte le costume ecclésiastique, mais fait bonne contenance, et élevant la voix : « Je viens, dit-il, i< prendre un paquet à l'adresse des députés des Ardennes... » A ce mot, on m'ouvre le passage, le directeur vient, le tt chapeau à la main, demander mes ordres; on écarte tout le u monde, on bouleverse tous les paquets pour avoir le mien, u on le trouve à l'instant. Je mis un nom sur le registre et tt m'en allai bien vite monter en voiture avec mon paquet sous a le bras (2). « Deux heures après, tous les envois aux archevêques étaient en sûreté. « On rirait bien dans l'Europe, u conclut le narrateur, si on savait que les brefs du Pape sont « venus en France, et même à Paris, par le canal de l'Assema blée nationale, et sous l'adresse de ses membres (3). »
Le cardinal, comme bien l'on pense, félicita son correspondant de ce trait d'habileté : u II me serait impossible de vous « exprimer le ravissement du Saint-Père à la lecture de (( la première feuille de votre n*" 94 (celui où l'abbé rendait « compte de sa mission)... C'est par son ordre exprès, et en son » propre nom, que je vous remercie et vous donne les plus ft grands éloges (4). »
Cet aperçu rapide fait pressentir les relations pleines d'intérêt qu'on lira plus loin. L'abbé de Salamon fut encore chargé de diverses missions, notamment de la remise du bref du 13 juin 1792 (5); mais le lecteur n'en trouvera pas les détails dans ces pages, car la liasse de dépèches qui seule jusqu'ici est revenue au jour s'arrête par malheur au numéro 100, daté du 21 mai de la même année. Bientôt, d'ailleurs, tout échange de lettres allait cesser.
Le 10 août avait donné le signal des violences. Après le
(1^ Correspondance y p. 332.
(t} Ibid., p. 383.
. (3j Ibid.y p. 384. — V. \e faosimile d'écriture reproduit en tête de ce volume. (U) Correspondance^ p. 392.
(5) Le cardinal de Zelada à Tabbéde Salamon. (Arch. Vat. Francia, 583.)
INTRODOCTÏON. xxxvii
massacre des Suisses, les arrestations de prêtres et de nobles s'étaient multipliées : on choisissait les victimes pour les nouveaux massacres. Sur la demande de Salamon qui prévoyait ces extrémités, le cardinal de Zelada avait prié la République de Venise de le prendre comme sujet du Pape sous sa protection (1). Il Tavait également autorisé à venir à Rome, s*il le croyait préférable (2), après avoir toutefois confié à une personne absolument sûre le soin de poursuivre la correspondance ; mais Tabbé n'avait encore pris aucun parti et s*était borné à un déguisement. Troquant le costume ecclésiastique qu'il n avait jamais quitté, excepté le jour du départ du Roi, contre un justaucorps rouge, un habit gris et des bas de soie blancs (3), il espérait tromper la surveillance et persévérait dans sa tâche. Dix-sept jours s'écoulèrent sans alerte, et, le 27 août, ilexpédia encore son courrier accoutumé, avec une lettre des prêtres prisonniers aux Carmes qui le consultaient sur le nouveau serment de liberté-égalité (4). Le soir, il rentra chez lui, et, après quelques recommandations de prudence à sa fidèle servante, se mit au lit.
Soudain, vers les deux heures du matin, des coups violents ébranlent sa porte. Mme Blanchet se hâte vers Tentrée qui livre passage à cinq hommes portant Técharpe tricolore ; c'étaient les commissaires de la section, accompagnés de vingt hommes armés.
Labbc, souffrant depuis quelques jours d'un accès de
.1} Correspondance, p. 450, 459. On lui offrit (paiement de se cacher dans rhôcel du nonce Dugnani. (Le cardinal de Zelada à labbé de Salamon, 5 septembre 1792.)
(2) ■ Vous pouvez compter d'être bien accueilli, et je peux vous assurer des sentioients paternels dont il (le Pape"^ est animé, qui sont ceux de la reconnaissance (]ae vous méritez. » (Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon, 5 septembre 1792.)
(5; Mémoires, p. 125, 177.
(4) Dans ses Mémoires (p. 29-31), il croit se souvenir que cette consultation ne lai fut remise que lorsqu*il était lui-même en prison (1*^ ou 2 septembre^ A moins qu'il ne soit question d'une seconde démarche, il faut relever ici une de cet erreurs que j'ai déj^ fait observer et qui portent sur les dates, non sur les faits. Les minutes du cardinal de Zelada, en date des 5 et 12 septembre, en sont la preuve, car elles répondent déjà, par la né{;ative d'ailleurs, à la demande posée.