‹ Correspondance secrète de l'abbé de Salamon chargé des affaires du Saint-Siège pendant la révolution avec le cardinal de ZeladaChapitre 16 sur 41 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

neuf mois dans les bois autour de Paris. Vêtu d'une carmagnole, il sortait de la ville en même temps que les laveuses dont il semblait être un des servants, et, à Tabri d'un fourré, assemblait son conseil, composé alors de MM. Lemoyne, grand vicaire de Chàlons, et Girard. On y conférait sur les difficultés urgentes, et M. de Salamon accordait les dispenses, très nombreuses, qu'on sollicitait de lui.

La correspondance avec Rome ne fut point interrompue par ces incidents; mais, expédiée par la voie de Saint-Maurice en Valais, elle prit l'apparence d'échanges commerciaux. L'abbé se disait commissionnaire en livres et gravures; — par le fait, il en envoyait un grand nombre.au Pape, ainsi qu'en témoignent ses relevés de comptes — et en retour il recevait de l'étranger du chocolat (1), voire même du fromage de Gruyère (2). Répondant sur le même ton, le nouveau secrétaire d'État, Busca, l'invitait à ne pas ralentir ses informations : » Le patron continue à vous aimer et à vous « porter de l'affection, et il vous mande de continuer votre « besogne (3). »

Il en fut ainsi pendant toute la durée de la Terreur, et jusqu'en 179G, époque des premières négociations entre le Pape et la République. M. de Salamon y prit probablement quelque part (4) ; il affirme même qu'il fut alors involontairement trahi par le courrier de cabinet de Pieracchi, l'envoyé du Saint-Siège, et que son propre courrier, chargé d'un pli important pour Rome, fut sai§i près de la frontière. Ses dépêches au Pape, au cardinal Antonelli, doyen du Sacré Collège, et au cardinal Flangini, patriarche de Venise, tom-

(1) Ceux qui ont lu les Mémoires se rappelleront le (fout prononcé de l'auteur pour cet aliment. Sur Tacte d'acquittement, qu'on trouvera plus loin, on remarquera que l'abbé de Salamon avait, en effet, déclaré au tribunal qu'il s'occupait du commerce de « livres et de chocolat >• ; mais avant de l'envoyer à Rome, ainsi que je l'ai constaté sur la pièce originale, il ratura fortement ces derniers mots.

(2) Mémoires, p. 242.

(3) /6ic/., p. 254.

(4) Sur le rôle qu'il dut y jouer, je me permets de renvoyer le lecteur à l'étude que j'en ai faite dans le Correspondant (10 septembre 1897) : « La première rencontre du Pape et de la République française. »

INTUODUCTION. XLi

bèrent ainsi entre les mains du Directoire, qui décida aussitôt de le traduire en justice. Un jour donc, lu police fit brusquement irruption dans la chambre qu'il habitait alors rue Saint- Florentin, et réclama Eysseri Blanchet.

— Je ne connais pas cet individu, leur dit Salamon.

— En ce cas, nous avons ordre de visiter vos papiers.

— A votre aise... voici mon cabinet et mon secrétaire.

Il s^entend qu'ils ne renfermaient rien qui pût compromettre Tabbé, et celui-ci, d'un air tranquille :

— Moi, je m'en vais continuer mon travail, car je suis eu train de soutirer une barrique de vin, et je ne puis la laisser ainsi.

Mais Texcuse ne fut pas jugée valable, et bientôt Tabbé et sa fidèle Blanchet étaient emmenés entre quatre hommes à la police.

M. de Salamon allait traverser une des phases les plus critiques de son existence, car Faccusation de correspondance avec Tennemi était un crime puni de la peine capitale, dont l'application fut à son endroit réclamée avec un rare acharnement. L'auteur des Mémoires raconte en détail cet épisode, les mauvais traitements qu'il subit à la Grande Force, et le bon accueil reçu à la Conciergerie, où Richard , le geôlier, qui Tavait autrefois vu taire, en qualité de commissaire de la cour, la visite de la prison, l'héberge de son mieux, le fait coucher sur les matelas qui avaient servi à la reine Marie-Antoinette et qu'il conservait comme une relique, enfin lui permet de tenir le soir, de sept à dix heures, un salon où même quel(|ues daines sont admises. Les juges furent moins affables; ils voulaient tout d'abord le renvoyer devant une commission militaire comme espion du Pape, et ce ne lut qu'après deux procédures successives, quatre plaidoiries, dont celle du fond de la cause dura onze heures, quatre-vingt-quatorze jours de prison et de gros frais, que le prisonnier recouvra enfin la Uberté (1). Il en profita aussitôt pour reprendre et poursuivre

(1) V. son acte d acqaiUement publié à la suite des pièces annexées.

DP.

L'ABBE DE SALAMON

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

IN* 01.] Parii, S9 août 1791.

Monseigneur,

La séance de mercredi 24 de ce mois est trop remarquable pour ne pas s'y arrêter un moment : c'était la continuation de ^ la révision de Tacte constitutionnel. Il s^agissait d'abord de la garde qu'aura le Roi des Français. L'avis du comité était une garde d'honneur des gardes nationales du lieu de la résidence des rois, et une garde payée sur la liste civile du Roi, de 1,200 hommes à pied et 600 à cheval, qui ne pourront être choisis que dans les troupes de ligne qui auront prêté le ser^ ment civique, et qui sont maintenant résidents dans le royaume. Ces deux dernières dispositions excluent à jamais les gardes du corps de la garde du Roi et même la garde suisse qui certainement va demander à se retirer du royaume, ayant été spécialement appelée pour cette garde. I] y a eu un grand débat sur ce projet au comité. Un certain Yadier a parlé avec le ton de la passion antiroyale et ne voulait point de garde particulière. Robespierre a montré le danger qu'il y aurait de

% CORRESPONDANCE DE L'ABfiÉ DE SALAMON

donner au Roi une garde de son choix. M. Fréteau voulait au contraire une garde plus nombreuse, pour le mettre à Tabri des émotions populaires causées par des factieux; il a fait le tableau chronologique de tous les rois, et particulièrement des plus chéris du peuple, qui ont été victimes de leurs propres vertus ; il a cité les assassinats [attentats] de Louis XY , Henri lY, Louis IX, Charles YII, l'empereur Philippe, Marc-Aurèle, et il concluait à ce que cette garde fût portée à 3,000 hommes; ceux qui seront dans la garde du Roi ne pourront rentrer dans Tarmée. Il y a eu une infinité d'opinions, mais point intéressantes. Cependant il n'y a pas eu de décret définitif sur cet article.

La discussion s'est ensuite ouverte sur la question des droits politiques des parents du Roi (car il n'y a plus de princes). L'article du comité portait que les membres de la famille du Roi, étant seuls appelés à une dignité héréditaire, formaient une classe distinguée et que cette qualité les privait du droit de citoyen actif.

M. Thouret a voulu faire des observations savantes sur cet article : il a pensé que les droits politiques devaient être suspendus dans la famille du Roi, parce que le pouvoir exécutif était pour elle un patrimoine assez étendu ; il a avancé que l'Assemblée nationale ayant eu le droit de placer dans la famille royale une substitution héréditaire au trône, elle pouvait lui enlever une faculté qui pourrait devenir dangereuse aux peuples et renverser la base de la Constitution. Le législateur Thouret a avoué que, quant aux titres dont il faudra décorer les parents du Roi, après y avoir beaucoup réfléchi, il avait été dans le plus grand embarras pour exprimer ceux qui paraissaient le mieux convenir, qu'il n'ose en désigner aucun et laisse à l'Assemblée le soin de le décerner.

Après Thouret, on a vu arriver à la tribune Philippe d'Orléans, un papier à la main, c'est-à-dire sa leçon faite sans doute par Sillery, car il était vis-à-vis, au bas du fauteuil du président, pour encourager son élève; en effet, il avait toujours les yeux sur lui. Yotre Éminence sent bien qu'un grand silence s'est fait pour entendre ce grand orateur. Il a demandé

à TAssemblée si elle entendait faire un avantage aux parents

du Roi en les privant du droit de citoyens actifs, ou si elle

voulait leur interdire Texercice des droits accordes à tous les

citoyens français. « Vous avez décrété, a ajouté M. Philippe,

u que Ton ne pourrait être privé de ce titre qu'après un juge-

u ment; on ne pourrait donc m'en priver que de mon libre

a arbitre, car je ne crois pas que votre puissance aille à m'en

a priver sans crime. Vous n'adopterez pas sans doute le projet

^ qu'on vous propose et je demande qu'il soit rejeté ; mais si

a vous l'adoptiez, je vous déclare que je mettrais sur le bureau

« ma renonciation à tous les droits que me donne ma qualité

B de membre de la dynastie royale, pour m'en tenir à l'hono-

^ rable qualité de simple citoyen français, n

Des applaudissements des sans-culottes de la tribune et d'une partie de la gauche ont fait retentir la salle, et le reste a haussé les épaules de pitié, rempli de mépris pour ce ci-devant prince.

M. Dupont a pris la parole et a demandé l'ordre du jour, disant que la renonciation de M. d'Orléans ne devait en rien influer sur la délibération actuelle. Un autre membre a voulu persifler le ci-devant duc en voulant rehausser un civisme dont rhistoire offrait peu d'exemples, mais on a réclamé l'ordre du jour. D'André a dit : « Je le réclame avec d'autant plus de ^ force que M. d'Orléans n'a pas le droit de faire une sema blable renonciation pour lui, ni pour ses enfants, ni pour ses a créanciers » ; oh! les applaudissements ont retenti de partout et M. d'Orléans est resté tout confus à sa place, fort embarrassé de sa contenance. Cependant M. de Sillery, son mentor, a pris sa défense. Il a débuté par se plaindre de l'abus que font quelques orateurs de leur talent pour faire regarder comme l'effet d'une coalition coupable, comme une faction, rattachement d'excellents citoyens à la Constitution. « Je ne u m'attendais pas, a-t-il dit, que votre comité de Consti- ^ tution, qui tant de fois nous a dit qu'il n'y avait rien auu dessus du titre de citoyen français, viendrait nous proposer « aujourd'hui de le troquer contre celui de prince ! » L'orateur

k CORRESPONDANCE DE L*ABBE DE SALAMON

a soutenu que le projet du comité était injuste et impolitique; il a fait remarquer qu'il serait cruel de dépouiller de la plus honorable qualité ceux des parents du Roi qui se sont entièrement dévoués à la Constitution; ensuite, avec beaucoup de verbiage il s'est écrié, voulant parler du fils du duc d'Orléans qui, dit-on, a empêché quelques jeunes gens de se noyer : ff Et vous qui, si jeune encore, avez eu le bonheur de sauver u la vie à trois de vos semblables, vous allez donc être privé « du titre de citoyen après en avoir si glorieusement rempli u les devoirs ! »

Un si beau discours n'a rien produit, mais on en a ordonné l'impression. On ne finit pas ce jour-là, mais le lendemain jeudi on discuta encore la matière ; on agita beaucoup si on laisserait aux parents du Roi la qualité de prince, s'ils seraient citoyens actifs et éligibles aux fonctions résultant des élections populaires. Beaucoup rejetaient la première proposition et la troisième, mais voulaient accorder la qualité de citoyens actifs. M. Goupil de Préfelne a plaisanté fort à propos. Il a été d'avis qu'on accordât aux princes la qualité de citoyens actifs. « Eh! « pourquoi, messieurs, s'est-il écrié, ne verrions-nous pas tt de nouveau M. d'Orléans à la tête de nos flottes? » De grandes risées l'ont interrompu, u Eh! pourquoi », a-t-il ajouté, « ne pourrait-on plus employer ce prince dans les u négociations, dans celles d'Angleterre, par exemple, comme a il y a tout à l'heure deux ans? » Les uns ont beaucoup ri, les autres ont murmuré de cette très piquante plaisanterie, et le pauvre duc présent a été obligé de l'essuyer. M. Robespierre s'est fort opposé à ce qu'on donnât le nom de prince. On se sépara encore, le jeudi, sans rien conclure sur cette qualité, mais après avoir décrété que les parents du Roi seraient citoyens actifs, mais ne seraient pas susceptibles des places nommées par le peuple. Les voilà donc exclus des législatures.

Dans la séance du vendredi on a commencé par décréter que la vente des biens nationaux ne serait plus faite sous la direction d'un comité de l'Assemblée, mais sous celle du com-

mîssaire du Roi, administrateur de la caisse de l'extraordinaire, agent du pouvoir exécutif. On a continué ensuite la discussion relative aux fonctions dont pourraient être susceptibles les parents du Roi :

Seront-ils éligibles aux places qui sont à la nomination du pouvoir exécutif?

Auront-ils une dénomination particulière, et quelle sera cette dénomination?

La première question a excité les plus grands débats. Desmeuniers, rapporteur, était pour l'affirmative, et il s'est étayé de l'exemple de l'Angleterre, où les membres de la famille royale siègent tous en qualité de pairs sous le nom de barons au Parlement. Un M. Babey a voulu qu'on mit en question si les membres de la dynastie royale pourraient être ministres ou ambassadeurs, ou être à la tête des armées. M. Rewbell s'est écrié : « Alors il faut que votre comité de Constitution et de « revision ait trouvé la liberté de la nation bien robuste pour ■ proposer de placer les parents du Roi à la tête de nos • armées ! y) Il a conclu à ce qu'ils pussent entrer au conseil à l'âge de vingt-cinq ans, mais ne pussent être élevés aux places à la nomination du pouvoir exécutif. M . Goupil voulait, au contraire, qu'ils pussent commander les armées, mais par l'autorisation du pouvoir législatif. Le fameux Pétion a trouvé que cette différence était séduisante au premier coup d'oeil ; mais il a pensé qu'il y avait le plus grand danger à leur donner les emplois à la nomination du pouvoir exécutif et il a conclu à ce qu'ils en fussent exclus. Après beaucoup de débats et de grand tumulte dans le côté gauche, la discussion a été fermée, et il a été décrété qu'à l'exception du ministère les parents du Roi seraient susceptibles de tous les emplois à la nomination du pouvoir exécutif, avec la clause qu'ils ne pourraient être promus au commandement des armées et aux ambassades qu'après l'autorisation du Corps législatif.

La discussion s'est engagée ensuite sur la deuxième question. Le comité proposait qu'ils conservassent la dénomination de prince. Robespierre a vigoureusement combattu cet avis;

6 CORRESPONDANCE DE I/ÂBBE DE SALAMON

il a prétendu qu'on voulait faire revivre des distinctions abolies par la Constitution et que, si le projet du comité passait, il demandait qu'il fût permis de dire : M. le comte de Lameth, le prince de Poix, le prince de Broglie.

M. Babey voulait qu'on ajoutât au mot prince, aristocrate. Enfin, après beaucoup de puérilités, d'André, qui est en profession de concilier les différentes opinions de l'Assemblée, a proposé, pour éviter tous les inconvénients que l'on parait craindre de la dénomination de prince, n'y ayant plus ni fiefs ni baronnies,le système féodal étant anéanti, les pays d'Artois et de Berry n'appartenant plus à ceux qui en portent le nom : « Je demande^ a-t-il dit, que les membres de la famille royale « soient désignés par leur nom de baptême et que l'on dise u maintenant : Louis ou Xavier, prince français. « Cette proposition a été fort applaudie, elle a concilié tous les esprits ; aussi a-t-elle été décrétée.

On a ensuite fort discuté la sanction du Roi en matière d'impôt; elle ne sera point nécessaire.

Dans la séance du samedi, on a admis un décret sur l'état des citoyens qui annonce toujours plus l'intention d'éloigner la religion de tous les actes essentiels des citoyens. C'est un article constitutionnel : la loi ne reconnaît le mariage que comme contrat civil. Le pouvoir législatif établira pour tous les habitants, sans distinction, le mode par lequel les naissances, mariages et décès seront constatés, et il désignera les officiers publics qui en recevront et conserveront les actes. Un seul ecclésiastique du côté gauche voulait qu'on renvoyât l'article à la nouvelle législature, mais il n'a pas été entendu.

On a passé ensuite à la discussion sur la suppression du marc d'argent, qui avait été renvoyée après la discussion totale de l'acte constitutionnel. Elle a essuyé peu de débats, et la suppression du marc d'argent a été décrétée en ces termes : u La condition du marc d'argent qui avait été exigée pour être députe à l'Assemblée nationale est supprimée, sans que néanmoins cette suppression puisse s'appliquer aux élections qui vont être faites . Tous les citoyens actifs, quels que soient leur

état, profession ou contribution, pourront être choisis pour représentants de la nation, n

On a ensuite adopté plusieurs articles additionnels concernant la régence élective^ en cas qu'il n'y ait aucun prince capable d'être régent. Voilà donc le complément de la discussion de la Constitution.

Victor de Broglie, ci-devant prince, c'est>à-dire enragé, a cédé le fauteuil à un sieur Vernier, du comité des finances.

L'ordre du jour du dimanche a amené la discussion sur les insurrections effrayantes et sans cesse renaissantes de Tarmée. Trois régiments sont dans la plus terrible insubordination. On n'a pas cependant osé sévir contre ces trois corps, car l'Assemblée est prudente avec les forts et audacieuse avec les faibles. Voilà les principes de l'Assemblée; c'est sans doute de ces principes que M. de Montmorin a voulu parler à Votre Éminence dans son admirable note sur le décret de l'inviolabilité du Roi. Une loi générale a été décrétée contre l'armée insubordonnée. Cette loi est marquée au coin de la ridiculité : quand l'insubordination commencera, on tirera un coup de canon et on répétera de quart d'heure en quart d'heure ce coup de canon tant que l'insurrection durera ; on proclamera ensuite que la force publique va être déployée, et après trois proclamations, on invitera les citoyens à se retirer et on fera feu sur les régiments insubordonnés.

La discussion de cette loi, dont j'abrège beaucoup de détails inutiles, a donné lieu à une dispute vive entre les Lameth frères et Robespierre. Alexandre a dit hardiment que ce sont les opinions de MM. Pétion et Robespierre qui ont fait le plus grand mal dans l'armée. Robespierre s'est vivement plaint des apostrophes de M. Lameth qu'il a invité de préférer l'arme de la raison à celle de la calomnie. II a soutenu que, dans le fait de l'insubordination des régiments, il y avait beaucoup d'exagération. Charles Lameth Ta interrompu et l'a formellement démenti; mais cela n'a pas eu de suite. Ainsi Votre Éminence voit que ces chefs de parti, autrefois tous d'accord, sont aujourd'hui tous divisés parce qu'ils ont des intérêts

différents, et voilà comment la France a ëté anéantie par des sujets aussi méprisables. Le ministre ne laisse point ignorer qu'il n'y a plus de force publique en France \ aussi nos législateurs sont-ils fort embarrassés pour Texécution de leur belle machine.

Encore des honneurs pour les grands hommes! Jean- Jacques Rousseau en aura sa part, c'est décrété d'hier.

La Grande Dame (I), voyant que ses projets n'allaient au gré de ses désirs et ayant appris par la duchesse d'Ossuna, son amie, les bruits qui commençaient à s'accréditer sur son compte : « Ah! les malheureux! s*est-elle écriée, ce n'était u donc pas assez de m'avoir rendue odieuse au peuple, ils « veulent me ravir encore l'estime et l'affection de ceux qui tt me sont restés fidèles? C'est donc pour mieux accréditer ces tt bruits étranges, et pour faire croire qu'ils ont de longs a entretiens avec moi à ce sujet qu'ils remplissent ma cour u (du pavillon de Flore) de leurs voitures, qu'ils y laissent une u partie de la nuit! » Cependant, malgré ces belles paroles, je ne puis assurer Votre Éminence qu'elle soit de bonne foi, car voici des détails très secrets, mais très authentiques, qui me viennent d'un endroit qui a des correspondances à Rome avec le ministre d'Espagne, et il ne serait pas surprenant que Votre Éminence en fût instruite.

Le comte de Fersen, instrument de la Grande Dame à Bruxelles, a fait partir de sa part, le 15 août, des courriers pour Madrid et Vienne, pour se concorder avec les princes, mais pour les modérer. Elle se dit autorisée du maitre pour demander le secours des rois, mais seulement pour entourer et jamais pour entrer dans le royaume, la vie du Roi et de toute sa famille étant en péril ; que l'ancienne constitution est impossible, qu'il faut se borner à les mettre en liberté pour les faire négocier avec l'Assemblée, et qu'elle désire que le baron de Breteuil soit du conseil des princes. (Votre Éminence avait su que ce baron n'a jamais pu y entrer, à Coblentz.)

(1) C'est ainsi que l'abbé de Salamon désigne souvent la Reine.

Voilà Tesprit des dépêches que portent ces deux courriers. D*un autre côté, j'apprends que le même baron de Breteuil forme une espèce de conseil àiÂ.ix-Ia-Ghapelle avec Fersen pour fef cercles princes à adopter ces mesures. Leur projet est de faire une Chambre des pairs. On sait que Mounier, le premier auteur de la Révolution, mais dans le sens anglais, est parti sur leur invitation de Genève pour se rendre à Âix-la- Chapelle. Tollendal a eu le même avis à Florence; ils veulent anéantir les parlements pour tirer ce quMls pourront de TAssemblée, a qui on offrira amnistie pleine, absolue, sans exception ni réserve. C'est la vicomtesse de Laval et la duchesse de Luynes, d'abord chassée, ensuite rappelée par la Grande Dame, qui sont les correspondantes.

D'autre part, on sait le plan plein de franchise des princes rédigée par Calonne. On y propose la paix, on y garantit la dette, on confirme la validité des assignats. La convocation des États généraux sera faite comme anciennement par bailliages et par ordres ; ils seront permanents jusqu'à la parfaite consolidation des affaires. Le clergé sera réintégré dans tous ses biens, a la charge de rembourser dans dix ans les assignats. Il aura la faculté d'annuler les ventes, en en remboursant le prix, ce qui ne sera pas exorbitant. Les bénéfices vacants réduits à une juste mesure, grande réduction des maisons d'ordres religieux, la noblesse rétablie dans tous ses droits et titres honorifiques, mais soumise aune contribution égale pour rimpôt, le peuple et les campagnes désarmés, faculté de pouvoir parvenir à toutes les places sans distinction, les municipalités garantes et responsables des excès, la plus grande sévérité envers les rebelles, le Roi rétabli dans toute son autorité.

M. le comte d'Artois, en allant trouver l'Empereur, avait à sa suite le comte Esterh&zy, François d'Escars et M. de Calonne. M. le comte d'Artois voulait que ce fût Monsieur, son frère, qui allât trouver l'Empereur. Il y eut un combat de politesse entre les deux frères; enfin. Monsieur, dit le comte d'Artois, allez^y : vous avez toujours été pur, et j'ai bien de petites choses à me reprocher.

10 CORRESPONDANCE DE L*ABRÉ DE SALAMON

J'ai rencontré par hasard M. Goupil de Préfelne. Je lui fis mon compliment des jolies choses qu'il avait dites à M. d'Orléans. Il me répondit sans s'arrêter : Je devais cette offrande à la patrie.

On avait mis la plus grande activité à poursuivre la procédure sur les troubles du Champ de Mars. Gomme on a vu que plusieurs honorables membres y étaient compromis, on fait courir à présent le bruit qu'on ne trouve rien de concluant, qu'il n'y a dans l'audition des témoins que des ouï-dire, ce qui fait dire qu'on va l'abandonner; et voilà comme il arrive toujours que dans les grandes occasions on ne veut jamais être éclairé! Cependant la fermentation continue, et à chaque instant il y a de petits mouvements tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Les groupes se renouvellent au Palais-Royal, quel en est le véritable objet? C'est ce qu'on ne peut que soupçonner. Il est certain qu'on y déclame beaucoup contre l'Assemblée ; c'est certainement le parti républicain qui veut se renforcer, auquel se joignent secrètement des amis de rautorité du Roi pur et simple.

Les assemblées pour élire les députés pour la nouvelle législature sont assemblées depuis le 25 ; aucun choix n'a été encore fixé, on croit qu'on fera de mauvais députés.

M. de La Gravière, ministre plénipotentiaire de France à Bruxelles, a eu ordre de ne plus paraître à la cour de la gouvernante des Pays-Bas(]). On lui a même dit qu'il pouvait aller à la campagne ou même se retirer. Huguet de Sémonville, mon confrère au Parlement, révolutionnaire à l'excès, envoyé de France à Gênes, n'a pas osé mettre la cocarde nationale.

C'est le sieur Deleutre, Âvignonnais, concierge de la loge rouge, qui a mis l'article me concernant dans la Gazette universelle. Il avait l'honneur, au grand étonnement des honnêtes gens, d'être admis à la table du seigneur (2) qui est en Lom-

(1) L arcliîducheese Marie-Christine, sœur de Fempereur Léopold II. Elle avait épousé le duc de Saxe-Teschen .

(2) Mgr Dugoani, le oonce du Pape, qui, en quittant Paris, s'était rendu k Aiz, puis retiré à Milan.

bardie. J'avais pris la liberté de lui faire apercevoir Tinconvéaient de recevoir un tel homme. Sans doute il aura eu la faiblesse de le lui dire, ou quelqu'un de sa maison, et il aura voulu se venger ; c'est bien une petite vengeance, car personne n'y a fait attention. Ce Deleutre est frère du ci-devant receveur du grenier à sel à Avignon et de la loterie de France. Ils ont toujours été espions français ; celui d'Avignon était cependant bien reçu au palais apostolique.

Les nouvelles d'Avignon ont été fort mauvaises par ce courrier; d'un autre côté, celles de Garpentras sont plus consolantes, les Escoffier sont en fuite. Votre Éminence trouvera une lettre que j'ai écrite à Fréteau (l),qui, m'a-t-on dit, a fait quelque impression au comité. Je ne suis pas fâché que les bri" ^and5^2) aient eu le dessus sur la municipalité infiniment faible et méprisable; nous viendrons à bout d'abattre les brigands, il ne faut pas en être en peine. Ce n'est pas un grand mal qu'Avignon souffre un peu d'avoir voulu être & la France et déserter un souverain qui l'a toujours traité en père. Je désire bien que Garpentras se décide franchement pour nous.

On assure que M. le duc de Bourbon quitte l'Allemagne, on veut qu'il aille en Espagne^ d'autres à Turin.

J'ai expédié un petit ballot contenant les . cinq grands volumes de procès- verbaux et rapports, de l'Assemblée du clergé, par la diligence ordinaire^ adressés à M. Girard & Lyon, qui pourra s'accorder avec le courrier de Rome qui part de cette ville, ou peut-être trouvera-t-il d'autres commodités aussi promptes. Votre Éminence ne m'en demandera pas le prix, car on n'a pas voulu me le dire. Je désire qu'ils arrivent à bon port et promptement à Votre Éminence. Elle trouvera dans le rapport de 1780 un mémoire de M. l'évéque d'Autun, alors agent général du clergé, sur les principes de la juridic-

(1) Cette lettre pressait M. Fréteau de se charger du rapport sur les affaires d' Avignon.

(2) Les brava brigands est le nom que se donnèrent cent soldats français du régiment de Soissonnais et vingt-cinq dragons de Penthièvre qui abandonnèrent leurs régiments envoyés pour rétablir l'ordre, et se joignirent à la faction des Patriotes.

lion ecclésiastique, les droits divins de Fépiscopat et la distinction entre le pouvoir d'ordre et le pouvoir de juridiction, très orthodoxe, parfaitement développé, et puisé dans les meilleures sources. Quantum mutaius ab illo!

On ne s'est point occupé aujourd'hui, comme on l'avait dit, du mode de présentation de l'acte constitutionnel. Je n'entrerai point dans le détail de cette séance, ayant été aujourd'hui considérablement détourné par les Avignonnais qui sont venus me déposer leurs alarmes sur la situation de la ville d'Avignon; mais je joins ici la séance du jour. Votre Éminence sera surprise d'y trouver un nouveau plan de constitution de M. Malouet, qu'on lui a laissé lire d'un bout à l'autre.

Pour revenir à Avignon, j'ai dépéché le comte de Gapellis chez le garde du sceau. Ne l'ayant pas trouvé chez lui, il a été le chercher à l'Assemblée, où il l'a trouvé par bonheur avec Menou et Rabaut de Saint-Étienne. Il leur a parlé avec la dernière force sur la conduite des médiateurs (1) et des brigands et sur les excès auxquels ceux-ci se portaient. Menou a voulu dire que cela ne serait pas arrivé si on avait réuni ; Gapellis lui a répondu : De quel droit, d'ailleurs, avez-vous parlé de ce pays'là comme si vous parliez de la Cochinchine? (c'est-àdire comme ne le connaissant pas.) Rabaut a pris la parole et a vanté la conduite des gardes nationales de Nîmes. Gapellis lui a avoué que, dans cette occasion, elles s'étaient bien comportées et qu'on leur était reconnaissant. Rabaut a fini par dire qu'il n'était plus de l'avis delà réunion. Après bien des paroles assez vives, car Gapellis est un capitaine de vaisseau qui n'est pas flegmatique, on a dit que le garde du sceau ferait demain son rapport à l'Assemblée, qu'on rappellerait les médiateurs et qu'on enverrait à Avignon un membre de l'Assemblée, accompagné du fameux Duverrier.

Gependant j'ai voulu par moi-même savoir la dernière détermination du garde du sceau, et j'arrive à ce moment

(1) L'abbé Mulot, Verninac Saint-Maur et Lescène des Maisons, envoyés dans le Comtat, en qualité de médiateurs, sous le prétexte de pacifier le pays, mais dans le but unique et caché de préparer son annexion.

(10 heures du soir) de chez ce ministre. Je Tai trouvé très embarrassé sur le parti à prendre : il m'a dit qu'il n'était pas bien sûr s'il ferait le rapport demain. Je l'ai sondé, s'il rappellerait les médiateurs; il m'a répondu franchement qu*ils n'avaient plus aucune considération et qu'il fallait les rappeler; mais il m'a dit qu'il ne savait pas s'il ne vaudrait pas mieux s'emparer d'Avignon ou l'abandonner à lui-même. Cette alternative m'a paru singulière, et je lui ai dit brusquement : « Eh bien! abandonnez-le; nous n'avons pas besoin de > médiateurs ; mais cependant ayez l'humanité de chasser les a brigands du palais et de les désarmer — il n'y en a guère « que 200,^ — et nous nous chargeons du reste. » Je lui ai bien dit : « Je ne viens point plaider pour la municipalité ; elle est a dans les mêmes cachots où elle a mis les d'Aulan et Offrai; tt le doigt de Dieu les punit ; mais je parle pour les honnêtes B citoyens d'Avignon qui sont à la merci des bourreaux. » Làdessus il est arrivé un courrier extraordinaire de Toulon qui a vite fait galoper le garde du sceau chez le ministre de Lessart, et nous nous sommes quittés tout de suite, de sorte qu'il est possible qu'on ne traite pas l'affaire demain ; mais Votre Éminence voit que les ministres sont encore indécis sur le parti à proposer à l'Assemblée. J'ai cependant fait avertir M. Tabbé Maury, MM. de Glermont-Tonnerre et Malouet, pour qu'ils soient prêts demain; ils sont instruits des derniers événements.

Votre Éminence trouvera ci-jointes plusieurs petites pièces curieuses (1). L'archevêque d'Aix (2), prélat philosophe, a un peu mendié cette lettre de Burke, mais elle est flatteuse de la part d'un protestant aussi célèbre que lui.

Votre Éminence m'a ordonné de lui parler des choses et des personnes sans crainte; je crois donc [devoir] lui faire une petite confidence : Elle doit savoir si elle a quelque fondement, car je n'ai pas vu depuis quelque temps notre compatriote (3).

(i) Voir la uble des pièces annexes. La lettre de Burke manque malheureusement.

(2) J. de Dieu Raymond de Boisgelin, plus tard cardinal.

(3,' L*abbc Maury, originaire comme l'abbé de Salamon du Comtat Venaissin.

Votre Éminence, dans sa lettre du 3 de ce mois, me fait part en toute confiance d'une note qui lui a été remise de la part de M. de Montmorin(l); d'après cela, j'ai gardé un secret profond, car je connais trop la discrétion doAt on doit user quand on a Thonneur d'être en correspondance avec un ministre. Cependant j'apprends que notre compatriote, dans un dîner où je n'étais pas, a fait voir copie de cette note et de la lettre qu'il a dit lui avoir été envoyée et écrite par Votre Éminence. C'est au Palais-Royal que j'ai appris cette anecdote. J'en ai été surpris, car, comme Votre Éminence m'en a écrit en confiance, j'ai pensé que si Elle venait à savoir qu'on en a été instruit à Paris, Elle pût croire que j'eusse manqué au secret que je dois inviolablement garder. J'aime mieux moimême instruire du fait Votre Éminence qui saura si réellement Elle a envoyé cette note et écrit à notre compatriote, et me rendra [la] justice de croire que ce n'est pas moi qui ai manqué au secret. Au reste, comme je me crois obligé de dire à Votre Éminence tout ce qui peut l'éclairer dans ses démarches dans un pays si lointain, j'aurai l'honneur de lui marquer qu'on donne le défaut à notre digne compatriote d'être un peu parleur, de tirer gloire de ce qui certainement l'honore beaucoup, de la correspondance de Votre Éminence, mais je ne voudrais pas qu'elle pût être compromise. Certainement notre cher abbé a le plus rare talent et est le plus grand

(1) Voici le passage de la lettre du cardinal secrétaire d'État auquel M. de Salamon fait allusion :

« Je vous dirai en toute confiance que M. Bernard, qui se donne ici pour chargé des affaires, quoique nullement avoué de notre part, m'a fait parvenir, par ordre exprès de M. le comte de Montmorin, une note bien singulière. L'on y assure qu'une fermentation des plus dangereuses régnait à Paris, et que l'Assemblée ne pouvait se conduire avec trop de circonspection et de mesure, afin de prévenir une explosion dont les effets auraient été incalculables; que la fermeté et la prudence en ont imposé aux factieux, et qu'elle vient d'établir que le Roi est inviolable ; que ce premier pas assure la monarchie en dépit des partis égarés, et ne tardera probablement pas à être suivi de dispositions ultérieures qui rétabliront les choses dans leur état naturel et ramèneront l'ordre et la tranquillité; qu'il est essentiel de rectifier les faux avis répandus par les folliculaires, et de distinguer les principes de l'Assemblée des délires de quelques écrivains incendiaires. Nous verrons l'impression que cet imposant appareil de mots va faire dans les différents cabinets. »

homme à la tribune, mais dans la société il se ressent un peu de sa naissance et du défaut d'éducation : il manifeste souvent de petites glorioles et qui devraient être au-dessous d'une personne de son mérite ; mais ce n'est pas à quarante-sept ans qu'on change d'habitudes. Ce petit défaut de jactance lui attire quelquefois des plaisanteries.

La Grande Dame est dans ce moment en opposition avec Montmorin. Elle voudrait faire reculer la présentation de la Charte constitutionnelle au Roi, craignant que ses plans ne soient pas encore en mesure. Montmorin, au contraire, veut l'accélérer, et comme on assure que le Roi est décidé à re(n« ser, à moins qu'on n'use de violence, ce ministre fait faire un discours d'acceptation par un nommé Pellenc, secrétaire de feu Mirabeau. Cette nouvelle s'accorderait fort avec le silence qu'on a gardé aujourd'hui à l'Assemblée sur la présentation, quoique ce fut à l'ordre du jour.

Votre Éminence excusera les inexactitudes de ma lettre, qui a été plusieurs fois interrompue, mais tout y est vrai. J'en assure Votre Éminence, ainsi que de mon profond respect.

30 août au matin.

La contre-révolution est pleinement achevée à Saint- Domingue : on a chassé les régiments révolutionnaires; on a mis un embargo sur toutes les marchandises de Bordeaux qui voulait aller faire exécuter le décret des gens de couleur. Cette ville distinguée, indécemment révolutionnaire, est ruinée si Saint-Domingue se soutient dans ces dispositions. Au départ de ma lettre, en date du 13 juin, on y était dans les fêtes, les bals et les festins, et le calme le plus profond y était rétabli. Quand pourrons-nous en dire autant de France?

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,

[NO 61.] 14 septembre 1791.

Le Saint- Père est bien rétabli. Il aurait déjà recommencé son système ordinaire s'il n'avait jugé convenable d'achever un important travail auquel il s'occupe lui-même. Le très grand intérêt que vous prenez à sa précieuse santé doit vous faire bien agréer cette nouvelle, et je suis bien content de pouvoir vous la donner aujourd'hui en revanche de votre N* 61 qu'on a lu avec un véritable plaisir, de même que les pièces que vous y avez jointes.

On sent tout le prix des efforts continuels que vous faites dans l'affaire d'Avignon et, s'il était permis d'espérer en quelque bon effet, vous en auriez certainement le plus grand mérite. Par tout ce que vous me dites, je vois que l'on est bien proche à pouvoir se décider sur le sort à venir de ce royaume. La mésintelligence qui règne entre les personnes qui sont le plus intéressées au retour de Tordre pourrait pourtant bien retarder l'effet des mesures les plus salutaires. Que Dieu daigne les éclairer sur leurs véritables intérêts, pour le bien de l'humanité!

Le Pape a été bien content de voir que vous avez déjà expédié à M. Girard les cinq volumes de procès- verbaux de l'Assemblée du clergé, mais il a été fâché d'en ignorer le prix; il s'imagine que ce soit une galanterie de votre part, ce que vous me marquez là-dessus. Si vous avez dépensé pour les avoir, je vous prie de me le dire.

On est bien persuadé de votre discrétion ; de sorte que vous n'avez rien à craindre là-dessus. Pour vous en convaincre, je m'en vais vous faire part de ce qui se passe ici avec la famille (1)

(1) Le mot famille est ici pris dans le sens italien, et désigne le personnel subalterne et la maison de l'ambassadeur.

du comte de Ségur. Je vous ai marque dans mon N^ 58 que Ton avait fait sentir à ces messieurs de s'en aller. Ils s'y opposèrent d'abord ; mais comme on leur parla avec fermeté, ils pensèrent à gagner du temps. A cet effet, M. Desaugiers, qui se dit le secrétaire du comte, se porta chez moi pour me prier de lui obtenir du Saint-Père quelques jours de délai pour mettre ordre à ses affaires. J'en dis un mot au Pape, et le Pape lui fit dire par le prélat gouverneur de Rome, c'est-à-dire par celui qui est chargé de la police et qui avait entamé cette affaire, qu'il pouvait rester jusqu'à la moitié de septembre. Le secrétaire remercia et promit que tout son monde, le 14, serait déjà hors de Rome. Tout semblait donc arrangé.

Avant-hier pourtant, on m'apporte une lettre de la part de Mesdames les tantes de Sa Majesté, et l'on me dit que le porteur s'en était allé. J'ouvre la lettre et je vois que c'est M. Desaugiers qui demande un ordre par écrit pour quitter Rome. Vous sentez bien que si j'avais montré au Pape la lettre, ou si je l'avais simplement envoyée au gouverneur de Rome, le secrétaire aurait été convaincu qu'on ne se moque impunément de sa parole, et qu'un particulier n'a pas le droit de contrecarrer les ordres et les intentions du gouvernement dans lequel il se trouve, d'autant plus qu'il nous forçait d'abandonner le système de douceur et de politesse que l'on avait suivi jusqu'alors. Mais comme, par tempérament, je ne m'échauffe facilement, je pris le parti de n'en parler aucunement au Saint- Père. Je fis chercher donc un familier de M. le cardinal de Remis, et je lui donnai la commission de faire sentir au secrétaire l'impolitesse d'un tel procédé, et de le prier en même temps de n'obliger point le gouvernement à lui faire tenir sa parole. Je sais que l'on s'est acquitté d'une telle commission, qu'on a fatigué beaucoup à lui faire entendre raison, et qu'en dernier lieu il a souhaité une déclaration de M. Bernard qui se dit ici chargé d'affaires (1), chose que Bernard n'a point voulu

(1) Secrétaire de l'ambatsade de Fraace à Rome, Bernard, après la démîision da cardinal de Bemis, remplit, en effet, les fonctions de chargé d'affaires, mais •ana mission officielle.

faire. Dans Tordinaire prochain, je vous marquerai si ces messieurs s'en sont allés. Dites-moi si vous connaissez ce Desaugiers. Ici il s'est conduit assez bien, quoiqu'il ait fréquenté toujours des personnes assez suspectes au gouvernement.

Je vous réitère, en attendant, les assurances de mon sincère attachemeri^t.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N« 61] Parii, 5 septembre 1791.

Monseigneur,

Je vois avec peine que Votre Éminence n'avait pas reçu mon N° 55 par la voie de Turin, lorsqu'Elle a reçu le 56; je me flatte qu'Elle l'aura reçu le lendemain, car il était assez intéressant.

Je suis fâché, mais point surpris, de la note ministérielle que vous a valu le départ de l'auditeur de M. le nonce (1). Je voyais avec peine que cet abbé, depuis le départ de son prélat, allât quelquefois chez M. de Montmorin, où il n'avait jamais étéauparavant, et encore plus chez M. Hennin, premier commis. Là, il manifestait la peine qu'il avait de s'en aller et qu'il redoutait une rupture; il faisait les mêmes plaintes à d'autres. Votre Éminence a vu la lenteur qu'il a mise à exécuter ses ordres. Il prétendait devoir en attendre de son prélat; mais on devait croire naturellement que ceux du ministre étaient bien plus suprêmes. Il s'était mis dans la tête que Rome ne devait point rompre avec la France, et c'est pourquoi il se permit

(1) « Le ministre se plaint de l'ordre qu'on a envoyé à l'abbé Quarantotti de suivre le nonce ; il appelle cette démarche une rupture ouverte de notre part, et

il voudrait nous rendre garants des suites Il en conclut que c'est par dépit

aprèe la mauvaise issue du départ du Roi que l'on ne veut tenir aucun ministre en France ou tout au plus par dei vues cachées. » (Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon, 17 août 1791.)

de ne point présenter le mémoire qui certainement aurait épargné la note déplacée de M. de Montmorin. Cette note a été suggérée, et Votre Éminence peut croire avec certitude que M. de Montmorin n'est qu'un instrument passif. C'est le comité diplomatique qui lui donne les lettres qu'il faut écrire, et le ministre ne fait qu'y apposer sa signature; car enfin ce ministre se rappelle bien sa lettre écrite au nonce, dans laquelle il disait formellement que si le Pape ne recevait pas M. de Ségur(l) qui avait prêté le serment, il ne pourrait pas même garder un chargé d'affaires. Le nonce n'ayant point fait de réponse à cette lettre ridicule et indécente, il devait bien se tenir pour dit qu'on ne voulait pas M. de Ségur, et que, d'après les termes de sa propre lettre, il ne fallait pas même de chargé d'affaires.

Il est vrai que M. Quarantotti, depuis, a presque fait concevoir l'idée qu'il pouvait être chargé d'une mission, car au moment du départ du Roi, Votre Éminence se rappelle que l'Assemblée rendit un décret par lequel il était dit que M. de Montmorin écrirait une note aux ambassadeurs, dans laquelle on manifesterait l'envie que l'Assemblée avait de vivre en bonne intelligence avec les autres cours de l'Europe. M. l'abbé Quarantotti fut oublié; il écrivit alors à M. Hennin pour se plaindre qu'on l'avait oublié dans cet envoi. M. Hennin, sans doute après les ordres de M. de Montmorin, lui fit passer une note semblable à celle des ministres étrangers. Il est très possible que celui qui a fait mettre la note me concernant dans la Gazette universelle aura excité le comité diplomatique, dont il connaît plusieurs membres des plus chauds, à écrire cette note qui parait n'avoir d'autre but que de fâcher ou d'engager le Pape à faire quelques pas vers cette Assemblée dont aucun souverain, si ce n'est le ministre d'Espagne, Nunez, n'a encore prononcé le nom; pas même M. l'évéque de Bâle

(1) Le comte de Ségur avait été nommé ambassadeur du Roi à Rome, à la suite de la démiiflion du cardinal de Bernis ; mais le Pape refusait de le recevoir, parce qu'il avait prêté le serment civique, demandé par l'Assemblée à tous les fonctionnaires publics.

qui, au sujet d'un décret rendu à son sujet, a écrit une lettre très adroite è^ Montmorin sans faire la plus petite mention de TAssemblée.

Je puis attester à Votre Éminence que le Roi conserve un grand attachement pour le Saint-Siège et de Tamitié pour le Souverain Pontife en particulier; qu'il est charmé intérieurement de la fermeté qu'il a montrée à ne pas vouloir ni un jacobin ni un jureur. L'aversion que le Roi a pour les intrus prouve la vérité de mon assertion, et cette aversion est certaine; -^ je n'ose confier sur le papier de qui je le tiens. Ainsi, Monseigneur, que M. Bernard vous présente des notes tant qu'il voudra. Le Roi n'y a ni aura aucune part, ni même Montmorin, tant que le comité diplomatique subsistera.

Je suis ici à la source et je sais parfaitement ce qui se passe ; que Votre Éminence rassure Sa Sainteté sur les prétendues suites dont on la menace. Qu'on appelle rupture le départ de M. Quarantotti, qu'on ne l'appelle pas, ce doit être parfaitement égal à Sa Sainteté ; le terme de dépit et les mots de vues cachées dont on se sert fort indécemment sont bien dignes du comité qui a fait la note et du ministre qui l'a signée. Le Souverain Pontife, depuis la Révolution, a eu cent et une raisons de rappeler son nonce et cependant, par un excès de modération, il ne l'a pas fait : on comble la mesure et le Père commua des fidèles donne l'exemple, rare dans un souverain, de la patience et de la charité la plus entière, sans en demander vengeance! Je remplirai sur cet article les intentions de Sa Sainteté et celles de Votre Éminence.

M. Quarantotti ne m'a point parlé des journaux que rece* vait Votre Éminence; je remplirai exactement ses commissions. Je reçois la lettre de Votre Éminence ^n date du 20, par la voie de Turin. Elle est arrivée à Paris il y a deux jours, ce qui prouve la rapidité avec laquelle le courrier vient de ce côté-là, je ne l'ai reçue qu'aujourd'hui pour la raison toute naturelleque, ne l'attendant pas, je n'avais pas été la chercher. La personne elle-même me l'a portée à ce moment. J'exécuterai ponctuellement, dans l'occasion, les ordres de Votre Éminence

et j'adresserai mes lettres à la personne désig^née. J'avais déjà su que mon N* 55 avait fait un petit circuit dans Tltalie.

Après avoir bien réfléchi sur la note dont il est question ci-dessus, j'ai vu qu'il n'y avait d'autre moyen d'effacer la déftiveur qu'on voudrait jeter sur la cour de Rome, au sujet du départ de l'abbé, que d'insérer un petit article simple et naïf dans différents journaux, et avec d'autant plus de raison qu'on s'est servi de cette voie pour divulguer le départ et en induire une défaveur. En conséquence, j'ai chargé de l'article une personne très prudente, presque inconnue, qui Va distribué à plusieurs abonnés qui l'ont envoyé à leurs journaux respectifs, de telle façon qu'il sera impossible d'en connaître la source. D'ailleurs, il arrive tous les jours qu'on contredit un fait répandu dans les journaux. Quoi qu'il en soit, c'est un simple avertissement et explication qui ne compromet personne.

Mais ce n'est pas tout : après avoir bien lu et relu la lettre de Votre Éminence, j'ai pensé qu'il était bon et utile que le Roi eût secrètement connaissance des vexations qu'on veut exercer à son insu contre le Saint-Siège et le Très Saint Père, dont la conduite mesurée, discrète, réglée par une haute sagesse, est toute en faveur de son autorité royale. Pour cela le hasard m'a parfaitement favorisé. J'ai l'honneur d'être très lié avec la princesse de Berghes qui a pour moi des bontés de mère. C'est nne dame fort prudente, au service de Sa Majesté, et des plus estimées de la Reine. Je lui ai remis la note ci-jointe (1), calquée sur la lettre de Votre Éminence ; je l'ai priée de la remettre secrètement à Sa Majesté en lui faisant dire que je n'en avais aucune commission, mais qu'ayant quelque correspondance à Rome, cette note m'était parvenue, et que, par zèle pour le Souverain Pontife, dont j'avais l'honneur d'être sujet, je prenais la liberté de la faire passera Sa Majesté, afin qu'elle pût connaître pour sa propre satisfaction les sentiments intimes de Sa Sainteté et de M. le cardinal de Zelada, son

(1) Voir aux Pièces annexes^ IV.

ministre. Par le courrier prochain, Votre Éminence saura Teffet qu^aura produit la note, caria princesse deBerghes ma assuré qu'elle serait bien reçue et a fort approuvé ma détermination. Heureux si Votre Éminence l'approuve ! elle ne peut produire qu'un bon effet. J'aurais eu mille moyens d'ea ÊBiire dire un mot à l'oreille de Montmorin, mais j'ai dédaigné ce moyen, car ce ministre sait parfaitement les bonnes intentions de la cour de Rome; mais rien ne ferait changer le système qu'il a adopté depuis la Révolution et qui est vraiment incompréhensible dans un ministre du Roi, comblé de ses faveurs, et qui est avec lui presque dès sa naissance.

J'ai cru qu'il était également avantageux de publier par la voie des journaux la note du Sénat deLucerne(l), afinqu'onvoie qu'en Suisse, qui n'est pas un pays suspect, on révère et on chérit comme on le doit l'auguste chef de l'Église. Les cantons suisses viennent de faire une autre démarche. M. de Vérac, ambassadeur du Roi à Soleure, a donné sa démission, parce qu'on assure avec quelque fondement que les Gantons lui ont signifié de se retirer. Pour cacher son jeu il a fait semblant de donner sa démission, et, de fait, on ne doit nommer personne pour le remplacer.

Au reste, Votre Éminence doit faire peu de cas des nouvelles qui viendront de Gènes, car Sémonville, mon confrère, qui y est l'envoyé de France, est un propagandiste outré, et il donne souvent les nouvelles peu exactement et comme le comité diplomatique lui indique de les donner. Je pense bien, comme Votre Éminence, qu'il ne faut pas trop se glorifier des nouvelles qui viennent de l'étranger ; mais j'en ai de si directes

(i) • Le Sénat de Lucerne a représenté à M. le comte de Montmorin qu'il ne pouvait aucunement permettre qu'on fit servir des détachements de Suisses aax vues qu'on pouvait avoir sur nos provinces, cela étant contre l'esprit et la lettre de tous les traités stipulés avec la France, la Cour de Rome et les autres puissances; qu'une telle infraction, qui pouvait compromettre sa tranquillité et déranger sa politique, lui était d'autant plus sensible qu'elle blessait directement le Pape qu'il chérissait comme allié et qu'il respectait toujours comme Souverain Pontife. En conséquence, il a prié le ministre de vouloir bien retirer à l'instant lesdits détachements pour les faire servir dans la France. « (Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon, 17 août 1791.)

qu*à moins que nos princes soient trompés, je dois penser que quelque chose de sérieux se prépare. L'ambassadeur d'Espagne part décidément du 9 au 10 pour Mice.

C'est à PilInitZy et non à Yilnis, comme je Tavais marqué par inadvertance, qu'a dû avoir lieu l'entrevue de l'Empereur et du roi de Prusse.

Jeudi au soir, le capitaine de la garde intérieure de la chambre du Roi lui demanda l'ordre. Sa Majesté parut surprise de cette demande qu'on ne lui a jamais faite depuis sa captivité, et lui dit : a Pour votre propre décharge, vous « auriez dû demander à M. de La Fayette l'ordre signé de a lui : allez-y. » Le général n'a pas osé signer l'ordre, et la garde a resté, car le but était de la lever ce soir-là.

Toutes les séances de cette semaine n'ont été que des rapsodies sur les conventions nationales, sur le droit qu'a la nation de réformer ou de changer la Constitution. Cependant on a prétendu l'inviter, pour son propre intérêt, à ne se servir de ce droit que dans trente ans. Enfin mille puérilités dont il est inutile d'ennuyer Votre Éminence. Tout ce qu'on peut apercevoir de plus intéressant dans tous ces débats, quelquefois très orageux, d'autres fois très piquants, c'est une grande division dans le côté gauche. Ils s'abhorrent mutuellement et cbercbent à se dépriser les uns les autres ; ils y réussissent parfaitement, car leur crédit baisse considérablement.

Aussi ils désirent fort être remplacés par la nouvelle législature, dont on nomme partout les membres. Si on juge de ce qu'elle sera par ceux qui sont déjà nommés à Paris, Sens et Versailles, elle sera pire que la première : Lecointre, qui était à la tète des attentats des 5 et 6 octobre, Tévêque constitutionnel Avoine, Garran de Coulon, républicain, Lacépède, enragé, Pastoret, procureur-syndic du département de Paris, enragé, Cerutti, dévoué à Philippe, ex- Jésuite très connu et très dangereux, Théodore Lameth, plus enragé que ses frères.

Enfin, on décréta subitement, dans la séance de samedi, qu'une députation de soixante membres porteraient dans le jour l'acte constitutionnel au Roi. Un seul du côté droit.

24 COURESPONDâNCE DE L*ABBÉ DE SALAMON

M. Malouet, fut du nombre de ceux qui furent choisis. Us arrivèrent au château, sur les neuf heures du soir, avec une escorte d'honneur formée par de nombreux détachements de la garde nationale tant à pied qu'à cheval. Il y avait un grand concours de monde dans la place du château dite du Carrousel, Votre Éminence conçoit que rAssemblée n'avait pas manqué d'aposter sur le passage bien des gens sans-culottes pour applaudir aux honorables membres de la députation. Elle fut reçue dans la chambre du conseil, où était le Roi, avec les ministres et quelques autres personnes. M. Tbouret fut l'orateur de l'Assemblée; en présentant au Roi la Constitution il lui dit :

tt Sire, les représentants de la nation viennent offrir à u l'acceptation de Votre Majesté l'acte constitutionnel qui t( consacre les droits imprescriptibles du peuple français, qui « maintient la vraie dignité du trône, et qui régénère le gou- « vernement de l'empire. »

Sa Majesté a reçu l'acte constitutionnel des mains de M. Thouret et lui a dit : a Je vais examiner la Constitution n que l'Assemblée nationale vous a chargé de me présenter; A je lui ferai connaître ma résolution dans le délai le plus « court qu'exige l'examen d'un objet si important. Je me suis tt décidé à rester à Paris, et je vais donner au commandant u général de la garde nationale parisienne les ordres que je u croirai convenables pour le service de ma garde. »

Cette réponse du Roi a produit divers sentiments. Les uns l'ont approuvée, d'autres ont vu un projet d'examen delà part de Sa Majesté qui pourra lui être opposé par les patriotes si le Roi n'observe pas ce qu'il aura accepté. Cet examen suppose une liberté qu'il n'a pas; on aurait donc voulu qu'il refusât ou acceptât tout de suite sans examen.

II n'y a pas de doute qu'il y a parmi ceux qui sont contre l'Assemblée deux partis puissants, mais dont la division peut prolonger nos troubles et ralentir même jusqu'à un certain point les opérations des souverains : le premier, et le plus nombreux, c'est sans contredit celui des princes qui veulent

une monarchie pure et simple; — Taotre, moins nombreux, mais fort puissant, est appuyé par Breteuil, Malouet, Glermont-Tonnerre, ToUendal, Mounier, les archevêques de Sens et d^Aix (1), plusieurs évéques, notamment celui de Langrès (2), et par d'autres très hauts personnages : c'est une monarchie tempérée, deux Chambres et le pouvoir exécutif. Voilà ce qui désole ceux qui ont des vues droites et aiment sincèrement leur Roi et leur pays, car ceux qui veulent les deux Chambres n'ont absolument que leur ambition pour vue et leur intérêt personnel ; ils savent bien que, dans ce système, il y aura trois cents pairs à nommer et ils pensent être les premiers. Clermont«Tonnerre m'a dit très souvent autrefois qu'il était très fôché de n'être pas de la branche de sa famille qui avait l'honneur de siéger au parlement de Paris. Toute son ambition est donc d'avoir l'espoir de devenir membre d'une Assemblée législative délibérante et perpétuelle. D'après ces vues ambitieuses, que peut-on augurer des gens de ce parti ? J*ai passé à l'hôtel de M. le nonce, pour savoir ce que devenaient les feuilles périodiques dont l'abonnement était commencé, et qu'on avait coutume d'envoyer a Rome. Un petit abbé, secrétaire français que le suisse de l'hôtel appelle lui-même démocrate, m'a dit qu'il avait gardé toutes ces gazettes. Je l'ai prié alors de vouloir me les remettre, parce que certainement elles étaient destinées pour Rome. Cet abbé m'a dit ne pouvoir le faire sans ordre de M. le nonce; d'après cela je n'ai pas insisté, mais je me suis déterminé à abonner tout de suite Votre Éminence, sous mon nom, au Moniteur universel, dont j'ai appris que l'abonnement était fini. Je vais faire le même abonnement pour le Journal ecclésiastique de Barruel. Comme on m'a dit que depuis six mois Votre Éminence ne recevait pas la Gazette de Paris, je suspends pour savoir si ce n'est pas plutôt la Gazette de France qu'EUe a voulu dire; on m'a assuré que le Mercure de France avait encore quatre mois à courir l'abonnement. J'attends donc encore les

(i) Le cardinal de Loménie de Brienne et M. de Boitjelîn. (t) Gétar Guill. de la Luzerne, plus tard cardinal.

derniers ordres de Votre Éminence pour savoir si Elle veut ainsi doubler Tabonnement ou attendre les intentions de M. le nonce. Ce petit abbé aurait bien pu se dessaisir de ces journaux, qui sont livrés aux gens; je n'ai pas osé insister.

Le jardin et le château des Tuileries sont ouverts depuis samedi au soir. Hier dimanche, il y a eu un grand concours de monde; on a fort applaudi le Roi allant à la messe, maison a remarqué qu'il avait un extérieur fort triste. On n'a vu d'autre ambassadeur à la cour que celui d'Espagne, pas même M. de Staël, après la belle lettre que lui a écrite son maître.

Je ne m'étendrai pas sur la séance de ce jour dont je joins ici la feuille, mais je dirai à Votre Éminence que les ordres sont donnés pour aller dénaturer la célèbre église de Saint-Denis et la dépouiller de tout ce qu'elle a de rare et de précieux. On a également rendu un décret très immoral sur les testaments ou donations. Votre Éminence trouvera ci-joint un ouvrage de M. l'archevêque d'Âix (vous y découvrirez le génie de ce prélat et son penchant pour l'anglomanie), et plusieurs autres brochures essentielles pour le moment.

Le maire Richard, Descours et Bernard, officiers municipaux d'Avignon, sont arrivés jeudi avec Lescéne des Maisons, médiateur; de l'autre côté Duprat, Minvielle et Sonvielle, brigands, sont venus en compagnie de Verninac Saint-Maur. Voilà donc deux médiateurs dans deux partis bien opposés en apparence, mais je pense qu'ils sont secrètement d'intelligence, car on les a laissés sortir de prison et on a gardé les autres ; nous allons voir comment ils vont opérer. Ce que nous avons fait jusqu'ici n'a été que pour éviter de plus grands malheurs et déconcerter les rebelles dans leurs projets, car il ne faut que gagner du temps. Il n'y a donc plus que Mulot à Tlsle; je me flatte que les autres deux n'y retourneront plus.

On assure avec quelque fondement que ce qui a fait hâter la présentation de la Constitution au Roi, c'est un courrier extraordinaire de Vienne portant des dépêches de l'Empereur, dont le comité diplomatique n'a pas été content; et ce qui peut confirmer la réalité de cette dépêche (je n'ai pu encore avoir

aucune notion de ce qu'elle contenait), c'est le rapport précipité du vicomte de Noailles sur le plan d'attaque des puissances étrangères. Votre Éminence trouvera la feuille du soir ci-jointe, qui contient le détail de cette séance. On ignore encore le moment auquel Sa Majesté donnera sa réponse. Qu'on ne croie pas dans l'étranger, comme il parait par la lettre de Gènes dont me parle Votre Éminence, que le Roi est libre; il est dans ce moment comme il était avant son départ; mais on ne peut pas appeler cela liberté, puisqu'il n'a point de garde de sa nomination, et qu'il ne peut pas aller où il veut, et que toutes ses actions et démarches, ainsi que celles de la Reine, sont épiées sans cesse.

Je prends la liberté de faire passer à Votre Éminence deux mémoires que je n'ai pu refuser. Elle voudra bien me faire làdessus la réponse qu'Ëlle jugera à propos. Bien des remerciements de la copie du bref du 6 juillet (1), c'est le même qu'on a imprimé ici, il était venu par la voie de Turin.

Votre Éminence est bien persuadée de mon inaltérable attachement pour Elle, ainsi que de mon profond respect.

Du 6 septembre. Rien de nouveau. — Un paquet du supérieur des Missions étrangères.

(1) Lors de révasion de Varennes, Pie VI, trompé par le bruit public, avait adressé à Louis XVI un bref (6 juillet 1791) pour le féliciter d'avoir échappé à •e« ennemis (V. Theiner, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de la France^ t. I, p. 100.) Le nonce de Cologne devait le remettre au Roi.

Le passage suivant d'une lettre du cardinal secrétaire d'iLtat prouve combien le succès de cette tentative était accrédité en Europe : « Rien ne paraissait ici plus authentique que Theureuse sortie du Roi des frontières. C'était une voix unanime dans l'Italie portée à un tel point de certitude que l'Empereur, qui se trouvait dans les Etats de Venise, donna ordre h. son ministre d'en passer connaissance ministérielle au Sénat. » (Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon, 10 août 1791.)

Sft CORRESPONDANCE DE L*ABRE DE SALAMON

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,

[N» 62.] 21 septembre 1791.

Si Ton n'avait depuis longtemps les preuves de votre zèle, de votre intelligence, de votre activité, votre seul N^ 62 aurait suffi, Monsieur, pour faire prendre de vous une idée aussi favorable que celle que nous en avons. Ce que vous me dites et ce que vous avez fait nous a été parfaitement agréable, et m'oblige à vous en exprimer ici ma plus vive sensibilité.

Après cela, je ne m'étendrai beaucoup sur vos affaires, car ce serait à pure perte. Il est constant que la division parmi ceux qui voudraient arranger les choses est Tennemi le plus cruel de notre repos. Pour ce qui regarde les autres puissances, il me paraît toujours que tout au plus peut-il y avoir quelque chose d'arrêté, mais rien qui me porte à croire une invasion avant le printemps. Gomme j'ai reçu l'acte que l'on dit signé à Pillnitz \e 27 août, entre l'Empereur et le roi de Prusse, je vous le remets ; vous verrez que ma façon de croire n'est pas sans fondement. Il est donc bien probable que la nouvelle législature aura lieu, et Dieu sait où elle poussera les choses. Les nouveaux chefs que vous me marquez sont la fine fleur des enragés, et ils doivent faire regretter la législature actuelle.

Vous saurez à quel point sont maintenant les affaires d'Avignon, et vous conviendrez que je ne m'étais nullement trompé, quand je vous écrivais qu'il n'y avait presque rien à espérer. Je reçois dans le moment la réponse du Sénat de Lucerne au bref par lequel le Pape lui témoigna sa sensibilité pour la démarche faite auprès de M. le comte de Montmorin, touchant les détachements suisses envoyés dans le Gomtat. Vous la trouverez ci-jointe. Vous connaissez assez bien l'italien pour me dispenser de la faire traduire en français.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. t9

Par le courrier d'aujourd'hui, j'écris au nonce de Paris de donner incessamment ordre à son abbé de vous remettre tontes les gazettes auxquelles il était abonné pour mon compte. Vous pourrez donc les retirer, me les envoyer et suivre les mêmes abonnements quand ils seront finis. Je vous remercie, en attendant, pour les peines que vous vous êtes données, et bien plus, pour les brochures que vous m'avez remises.

Dans l'ordinaire prochain, je vous donnerai la réponse sur le mémoire du chevalier Âleaume. Pour l'autre, je n'y comprends rien, et il est impossible de connaître s'il y a lieu à réclamation. Le duché de Castro n'appartient point à des particuliers, mais bien au Saint-Siège. Faites donc en sorte que H. Etienne articule bien ses griefs pour pouvoir connaître de quoi il est question.

Les sentiments les plus tendres m'unissent à vous. Agréezen donc les plus formelles assurances.

P. S. Obligez-moi de faire parvenir la lettre ci-insérée à M. le comte de Cambis. Je ne vous ai point parlé de la famille de M. de Ségur. Vous concevez donc qu'elle ne me donne plus aucun embarras et qu'elle s'en est allée heureusement le jour marqué.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

, N« 63.] Paris, 12 teptembre 1791.

Monseigneur,

Si la Grande D. a eu sa politique à part et cru pouvoir conduire les choses à son but, elle s'est lourdement trompée. Elle aurait dû prévoir qu'on ne gouverne pas l'opinion de vingt-quatre millions d'hommes excités, depuis près de trois ans (même par le gouvernement dans le commencement), au plus haut point

de délire, comme on gouvernerait une petite province. Elle a déjà Texpérience devant les yeux. Quand elle a adopté les maximes de M. Necker pour la composition des États généraux et surtout le doublement du tiers état, le contraire est arrivé. Bien plus, elle est bien cruellement victime de sa mauvaise politique : Necker lui-même, Tidole du peuple et rhomme des premiers factieux, des Mounier, Lally-Tollendal, Glermont-Tonnerre, a-t-il pu gouverner ou régler les opérations d'une Assemblée qu'il avait créée à son gré? Elle a bien attiré à elle dans ce moment les Lameth qu'elle devrait abhorrer, les Barnave, etc., mais ceux-là ont perdu tout crédit dans le peuple. Les tribunes sont toujours pour les Robespierre et les Pétion ; à la vérité les opinions n'influent pas sur les décrets de l'Assemblée, mais comme ils sont rendus au milieu des hurlements des tribunes, il faut trouver le moyen de les faire exécuter. Or, il n'y a dans ce moment qu'une force majeure qui puisse épouvanter le peuple de France et lui faire changer de système. Nous sommes malheureusement parvenus à un tel point d'anarchie, que la raison ne pourra rien opérer, à moins que d'attendre un demi-siècle, et c'est ce que la Grande D. ne veut pas voir, mais que Votre Éminence sentira bien : la séance de mardi au soir vient à l'appui de mon raisonnement.

Cette séance a été vraiment extraordinaire dans toute l'exactitude du terme; jamais l'Assemblée dite nationale n'a été plus avilie et plus indignement profanée par des injures et de basses manœuvres. Toute cette intrigue, ourdie parles Jacobins redevenus puissants par le nombre, avait pour objet de faire entrer de force dans la législature prochaine le sieur Brissot de Warville. Les principes connus de cet enthousiaste républicain attestent comment il importe au salut de la monarchie que le sieur Brissot ne siège pas parmi les législateurs de la nation. Jusqu'ici heureusement le scrutin n'a pas été favorable à ce grand homme, quoiqu'il ait un parti puissant dans le corps électoral. Ce parti ne s'est pas trouvé assez nombreux, il a besoin de renfart; quelques citoyens très actifs, décrétés

pour Taffaire du Champ de Mars, n'ont pu remplir les fonctions d'électeurs que la faveur populaire avait confiées à leur prudence. On conçoit combien des électeurs de ce caractère pouvaient être utiles au sieur Brissot et quel tort lui ont fait des décrets lancés contre Santerre et Camille Desmoulins. On les avait déjà repoussés de l'assemblée électorale, comme suspendus de toute fonction civile et politique, par un décret d'ajournement personnel.

Dans cette extrémité, les Jacobins ont imaginé de produire ces disgraciés à la barre de T Assemblée. Ils ont tout préparé; ils avaient suffisamment garni les tribunes de sans-culottes; enfin on a vu paraître Santerre, illustre par son procès contre La Fayette, et Desmoulins, surnommé a procureur de la lanterne D . Le sieur Santerre a porté la parole, mais malgré son éloquence, malgré les applaudissements bruyants des sansculottes, malgré les hurlements affreux des tribunes, les Jacobins ont succombé ; vainement leurs cris ont fait retentir la voûte : on a passé à Tordre du jour.

Mais ce n'était là que le prélude d'une scène plus sérieuse et plus importante. Un nouvel acteur s'est présenté sur ce théâtre de la nation. C'était un soi-disant député extraordinaire de Brest qui est à Paris depuis six mois, qui est venu réclamer d'une manière indécente l'exécution du décret du 15 mai qui cause tant de troubles à Saint-Domingue. Si l'on veut connaître la liaison de ce second acte de la force jacobite avec le premier, et le rapport que peut avoir avec l'élection du sieur Brissot de Warville le décret sur les gens de couleur, il faut se rappeler que ce Brissot était président de la Société des amis des noirs, que la liberté des nègres et la parfaite égalité des habitants est l'objet le plus fréquent de ses déclamations. Alexandre Lameth n'a pu supporter les impostures et les calomnies de renvoyé du club de Brest; il a pulvérisé cet imposteur. « Si le décret n'est pas exécuté, a-t-il dit, c'est la faute de et M. Dupont et de M. l'abbé Grégoire chargés de rédiger les a instructions, les lettres apostoliques. » A ces mots, M. Robespierre a dit : « Voilà des traits de génie de M. Alexandre ! »

Gelui*ci a aussitôt répliqué. Ce jeune avocat, si connu par ses emportements et son enthousiasme républicain, bien loin de s'éclairer par l'expérience, s'opiniâtre et s'endurcit de plus en plus dans ses erreurs, ce qui est la marque d'un génie étroit et d'un esprit borné. La fatale catastrophe de ces systèmes, que les lois commencent à poursuivre, n'a servi qu'à le rendre plus furieux; il ne garde plus aujourd'hui aucune mesure. Gomme un lion blessé par les chasseurs, il s'élance à travers les dards et les piques; dépourvu de raisons et de preuves, il se bat avec des injures et des calomnies, il déchire, il mord ceux qu'il ne peut persuader; les représentants de la nation qui ne pensent pas comme lui sont des traîtres à la patrie, il accuse et dénonce formellement MM. Barnave et Lameth.

Cette diatribe a occasionné un combat sanglant entre Robespierre, Barnave et les Lameth. On voulait conduire Robespierre à l'Abbaye, d'autres le rappelaient à l'ordre; il défie tour à tour Lameth et Barnave. Celui-ci s'élance à la tribune et accepte le défi ; il dévoile l'artifice de la pétition de l'envoyé de Brest, qu'il appelle le double de celle de Santerre. « Il ne « faut pas, a-t-il dit, que les honnêtes gens soient dupes d'une H cabale... » — « Et des traîtres! 9 a répliqué vivement Robespierre. — « M. Barnave n'a plus besoin de la tribune» , disait M. Rœderer, « pour rendre à M. Brissot de Warville les a flagellations et les stigmates qu'il lui donne dans la journée. • (II y a sans cesse des placards de Brissot contre Barnave.) Mais, laissant aboyer autour de lui tous les enragés, l'intrépide Barnave les a forcés d'entendre la vérité et est parvenu à faire rejeter la pétition. Ainsi a fini cette scène scandaleuse et vraiment unique, où l'on a vu des patriotes, aux prises les uns contre les autres, s'attaquer avec plus d'acharnement que les démagogues n'en montraient autrefois contre les aristocrates. Je me suis un peu étendu sur cette fameuse séance pour faire voir à Votre Éminence que le corps, commençant à se diviser, ne pourra subsister longtemps ; c'est tous les jours plus sensible. Par la plus étrange des vicissitudes humaines, les protégés, les héros des tribunes, ont été à leur tour victimes des

murmures et des huées qu^ils dirigeaient autrefois contre leurs adversaires.

J'ai lu attentivement Tendroit de la lettre de Votre Émineoce où Elle parle de Taffluence de Français à Borne ; elle n'est point sans mystère et elle doit attirer Tattention la plus scrupuleuse de la police. Il ne faut pas se le dissimuler : c'est surtout une guerre déclarée contre la religion et par conséquent contre le Saint-Siège, de la part des athées, du protestantisme et des agioteurs qui veulent envahir tous les biens de rÉgiise; par le moyen de la franc-maçonnerie, ils veulent en venir à bout. Le rang, la naissance, tout doit être suspect dans ce moment ici. Il serait donc à désirer que Votre Éminence m'envoyât le nom de ceux qui ne seront pas parfaitement avoués de M. le cardinal de Bernis; je lui donnerais des notions certaines sur chaque individu. Il faut surtout avoir l'œil attentif sur les domestiques français, car ils sont détestables et nos pires ennemis. Le roi de Sardaigne les a obligés de sortir de Chambéry . Quant à la famille ( 1 ) du comte de Ségur, j'aurai l'honneur de répondre à Votre Éminence qu'elle n'y reste certainement pas sans objet : ce sont de véritables espions que vous avez à Borne ; mais je ne serais cependant pas d'avis de les congédier d'une manière éclatante dans ce moment ici, à moins qu'on ne pût les convaincre de vouloir propager le mal français, et il faut en cela les regards les plus sévères de la police. On pourrait là-dessus prendre pour modèles quelques cours étrangères : la cour de Turin a éloigné Choiseul, mais elle le laisse dans la ville ou à la campagne ; l'Empereur tient la même conduite à l'égard de Noailles; la gouvernante des Pays-Bas, à l'égard de La Gravière; Durfort est traité de même à Dresde; ainsi, si la famille de Ségur est a Bome, il faut éclairer ses démarches et fermer les yeux sur son séjour; il est des occasions où il faut encore malheureusement quelque ménagement.

A ce propos, j'aurai l'honneur de faire part à Votre Émi-

(1) V. la note de la page 10.

nence d'une conversation que j'ai eue avec l'archevêque d'Âix. Il avait montré beaucoup d'envie de me voir; il me fit dire qu'il viendrait me voir; je ne voulus pas le permettre, mais j'allai moi-même hier chez lui. Après les premiers compliments, il me dit qu'il était bien fâché qu'on fit courir le bruit à Rome, à Turin et ailleurs qu'il proposait des accommodements, surtout pour les affaires de l'Église. Ce prélat me dit qu'il était fort affecté de ce bruit et qu'il ne consentirait à aucun accommodement. Je lui répondis avec beaucoup de franchise que je n'en étais point surpris, que je l'ignorais cependant; mais que, comme on n'ignorait point qu'il eut manifesté son inclination pour les deux Chambres, on avait certainement pris occasion de dire qu'il était disposé à un accommodement, et que, si réellement il avait le projet de soutenir les deux Chambres, je ne pouvais lui dissimuler ma douleur de voir qu'un prélat d'un mérite aussi distingué que le sien fut dans cette erreur, car les deux Chambres seraient le tombeau du clergé, de la noblesse et de la magistrature, enfin de notre antique et superbe monarchie. Il ne me répondit rien.

Je ne fus pas peu surpris lorsque ce prélat me parla de la famille de M. de Ségurqui était à Rome, et [me dit] qu'il avait appris qu'on lui avait signifié l'ordre de se retirer. Je ne fis pas semblant d'être instruit de cette anecdote, mais je pris occasion de lui dire que je ne croyais pas qu'on eût donné l'ordre à ces gens de sortir de Rome, mais qu'il était possible que la police de cette capitale, les voyant continuer un séjour inutile dans son sein puisqu'il était bien certain que M. de Ségur n'irait pas dans son ambassade, il est possible, vraisemblable même, qu'on ait demandé à ces gens le motif de leur séjour et que, sur l'allégation de l'attente de leur maitre, on leur ait dit qu'on ne pourrait croire qu'il fût destiné à remplir à Rome la qualité d'ambassadeur, et qu'ils feraient fort bien de prendre un parti quelconque.

L'archevêque d'Aix me parla aussi de l'abbé de Cambis qui, à ce qu'il paraît, est son correspondant. Je lui dis à ce sujet que je voyais dans plusieurs journaux qu'il était chargé d'une

commission auprès du Pape, et que je ne voyais pas en quoi on s'empressait tant de publier une pareille mission, si elle existait. Le prélat me fit entendre que cet abbé avait réellement quelque espèce de mission. Comme j'étais fort pressé, je le quittai en lui recommandant d'aller à la séance où Ton devait traiter Taffaire d'Avij^on, et lui laissai en conséquence un exemplaire de notre mémoire.

Je passai de là chez M. le cardinal de La Rochefoucauld (1), où je trouvai un grand nombre d'évéques, qui me reçurent tous avec bonté et empressement. Son Éminence, dont le bel aspect est vraiment surprenant à son âge, me conduisit tout de suite dans son cabinet avec M. Tévéque de Couserans (2). Nous nous entretînmes d'abord d'Avignon ; je l'engageai à aller à la séance et je lui fis part ensuite d'une partie de ma conver* sation avec M. l'archevêque d'Aix et surtout au sujet de la mission de l'abbé de Cambis dont la Gazette de France faisait mention (3), sans doute à l'impulsion de Montmorin. L'évéque de Couserans me protesta que l'abbé de Cambis n'avait aucune mission du clergé; il me parut même qu'on n'avait pas une parfaite confiance en cet abbé. Après quelques propos, M. le cardinal me fit part que les évéques qui se trouvaient chez lui étaient venus pour se concerter au sujet d'une déclaration projetée. J'en étais déjà instruit, mais je remerciai Son Éminence de sa confidence. Vous vous rappelez, Monseigneur, que j'ai eu l'honneur de parler à Votre Éminence, il y a quelque temps, d'une protestation de la part du côté droit. Plusieurs, en effet, en ont présenté des modèles. M. de Bou ville en fit une; l'archevêque d'Aix s'est opposé vigoureusement à ce que le clergé y adhérât, prétendant qu'elle était trop forte. Cela

(i) Dominique de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen. {2} Dominique de Lastic^ dernier évêque de Couserans.

,3) • Rome, le 12 août 1791.

• L*abbé de Cambis, vicaire général du diocèse de Chartres, est arrivé ici depuis quelques jours. Il est envoyé par les évéques et les curés qui ont refusé le serment prescrit par l'Assemblée nationale de France; il vient consulter Sa Sainteté •nr des difficultés importantes. Le Pape a renvoyé cette discussion à la congrégation des cardinaux: nommés à cet effet. » {Gazette de France du 9 septembre 1791.)

86 CORBESPONDANCE DE L*ABBÉ DE SALAMON

a occasionné une très grande division dans le côté droit. M. d'Espréménily nion confrère, en a proposé une autre qui a été adoptée par tous quant aux bases et aux principes; cependant il a été déterminé que la noblesse en ferait une à part, de même le clergé. Celle-ci sera rédigée par Tarchevéque d'Aix. Elle devait être examinée hier dans cette assemblée d'évéques. On me Ta dite un peu volumineuse et je n'en suis pas surpris, car ce prélat est diffus ordinairement et obscur; ainsi, demain ou après, nous verrons paraître ces déclarations essentielles. J'ai bien recommandé à d'Espréménil de m'en envoyer à Tinstant, ainsi qu'à l'archevêque d'Aix.

On avait craint d'abord que le Roi n'allât à l'Assemblée demain, mais il parait décidé que Sa Majesté n'enverra qu'une lettre. On en ignore le contenu; on croit cependant qu'il acceptera avec modification, ce qui aura un grand inconvénient.

J'ai appris avec plaisir que les membres du second ordre du clergé avaient fait passer à Sa Sainteté leur lettre par M. l'abbé Maury ; il était bien naturel que le chef de cet ordre eût cet avantage.

Malgré le décret de prise de corps lancé contre l'abbé Fauchet (1) par le tribunal de Bayeux, ce monstre constitutionnel vient d'être nommé à la prochaine législature. Sa secte, aussi coupable et criminelle que lui, a été le chercher en triomphe et comme processionnellement, pour lui faire souiller le fauteuil de l'assemblée électorale; il a poussé lui-même l'esprit de révolte contre la loi jusqu'à se prêter à accepter un mandat qu'on saura bien l'empêcher de remplir. Votre Éminence trouvera ci-joint un numéro du Journal de Paris, dans lequel je trouve une lettre de cet énergumène dont chaque ligne, chaque expression, est marquée au cachet de la scélératesse.

Il y a toujours de grandes craintes d'une disette. Le peuple est fort inquiet; on a augmenté le pain; des attroupements se succèdent. Bailly a risqué beaucoup la lanterne. On commence

(i) Claude Fauchet, évêque conetitutionnel du Galyadoe.

à crier assez haut contre T Assemblée; on demande ses comptes. Montesquiou en a présente, pleins de mensonges; mais c^est plutôt Thistoire de la Révolution qu'une reddition de comptes.

Votre Éminence trouvera ci-jointe une petite brochure qui a été reçue avec empressement par le peuple; on Ta même affichée avec assez de profusion au Palais-Boyal. Ce soir, les quarante-huit sections de Paris ont dû s'assembler pour s'occuper du blé et des comptes à rendre par l'Assemblée ; voilà ce qui parait certain. Les nouvelles de M. le comte d'Artois arrivées au bailly de Crussol paraissent très satisfaisantes ; il faut en attendre l'effet.

Je n'ai pas à me repentir d'avoir envoyé la note en question (1). La princesse à qui je l'avais confiée, ne me voyant pas venir chez elle, écrivit un petit mot à une vieille marquise de ses amies, où je vais souper souvent, pour me le communiquer (je l'ai pris pour l'envoyer à Votre Éminence, il est ci-joint). Mais aujourd'hui j'ai pris un moment pour aller voir la princesse. Elle m'a confirmé que la Grande Dame avait reçu avec intérêt ladite note et marqué les meilleurs sentiments pour le Pape, de même que le Roi, qui a paru fâché qu'on voulût l'inquiéter; que d'ailleurs on pouvait être tranquille.

Je ne parle point à Votre Éminence des différentes séances de cette semaine. Elle les verra toutes en détail dans le Moniteur ^ auquel il ne faut pas toujours ajouter foi. L'évéque d^Autun, déjà chargé de la direction du salon, où on doit exposer cette année les tableaux de tous ceux qui voudront en apporter, a fait un rapport sur l'éducation publique ; il faut le lire pour le juger, il sera dans le Moniteur.

M. l'évéque de Chàlons, Clermont-Tonnerre, est venu me faire part qu'il avait envoyé ses ordonnances au Saint-Père, et qu'il n'en avait reçu aucune nouvelle. Je prie Votre Éminence de m'en dire un mot.

Affaire d'Avignon, — J'avais annoncé à Votre Éminence

(1) La note secrète pour le Roi et la Reine. (Voir aux Pièces annexes.)

88 CORKESPONDÀNCE DE L*ABBE DE SALAMOP^

que nous faisions travailler à un mémoire sur la conduite des médiateurs. Deux Avignonnais s'étaient chargés de le faire rédiger par Mallet du Pan. Celui-ci ne Tayant pu, ils s'adressèrent, sans me le communiquer, à un autre qui leur fit le mémoire. Quand on me l'apporta, je trouvai qu'il était si mal fait que je dis que je ne consentirais jamais qu'un pareil mémoire parût, d'autant que le vice-légat y était maltraité. On me disait cependant que M. l'abbé Maury l'avait approuvé. Je répondis brusquement : « Cela n'est pas possible, il ne l'a « sûrement pas lu ! retournez-y, avec prière de ma part de le « lire. » Ils y furent, et, au premier aspect, M. l'abbé Maury fut de mon avis. Cependant nous apprenions dans ce momentlà que les malheurs d'Avignon étaient à leur comble par la coupable partialité de ces mêmes médiateurs qui, ayant laissé prendre trop d'empire aux factieux, avaient perdu leur crédit et n'avaient plus de force pour le bien. Déjà la municipalité, fort coupable pourtant, était la première victime de la faveur des chefs. Une grande explosion s'est manifestée; déjà deux des médiateurs étaient à Paris, accompagnés ou suivis de quelques factieux, Fontvielle, Duprat, et d'un débris de la municipalité. Cette arrivée soudaine devait nécessairement attiser l'Assemblée nationale. J'ai pensé que les médiateurs et les députés diraient beaucoup de mensonges à la barre de l'Assemblée. Ce que j'avais prévu est arrivé; aussi je vis tout de suite qu'il fallait nécessairement faire à l'instant un exposé fidèle, simple, mais un peu piquant, de la conduite des médiateurs et des événements dont ils ont été les premières causes. J'assemblai tout de suite quelques bons fidèles sujets du Pape, je leur communiquai mes idées et tout de suite le mémoire fut résolu. Je fis rédiger à l'instant cet exposé sous mes yeux et presque dans mon appartement. MM. Pomme, Avignonnais,et Clément, de Valréas, m'ont vivement secondé et, malgré le peu de temps, nous avons eu le bonheur, dans l'espace de six jours, de le parfaire et d'en avoir trois mille exemplaires d'imprimés, ce qui nous doit faire pardonner quelques petites fautes. En effet, les députés, les médiateurs, se

présentèrent le* vendredi au soir à la barre, avec une audace insultante. Votre Éminence jugera de leurs discours, ils sont dans le Moniteur,

Je voulais à Tinstant voir les chefs de l'Assemblée et porter un mémoire, et j'y fus, avec grande répugnance, je Tavoue à Votre Éminence, mais Tamour de mon pays, rattachement à mon souverain remportèrent, et je volai chez Barnave — moi chez Barnave! — Il connaissait mon nom ; je fus bien reçu de lui, je le priai de bien se prémunir contre toute surprise, qu'il ne devait pas se tromper sur le but des factieux d'Avignon, que la réunion n'était qu'un prétexte, mais que le vrai motif de tant de troubles, de tant de crimes, c'était l'espoir de fonder nne république, que le foyer de ces machinations était à Paris, aux Jacobins, que, s'il voulait faire attention, il verrait que, depuis les commencements, ce sont toujours les mêmes moteurs, les mêmes acteurs. Prenant adroitement l'occasion de le bien disposer en parlant contre ses ennemis cruels, je lui dis : ti C'est Robespierre, Pétion, Bouche, Menou, à Paris; « à Avignon, c'est Goupe-téte dont on ignore la patrie, c'est « Lécuyer, ancien petit huissier de Picardie, sans propriété, a c'est un journal gazettier, vil et stipendié, Tissot, de la a principauté d'Orange, Baphel, mauvais avocat chassé de « Paris » — je vis que mon discours, dit avec un peu de vivacité qui m'est naturelle, lui fit impression. — « Je n'ignore point que tf le garde du sceau dit toujours : Nous avons à nous plaindre « du Pape. Pour moi, lui dis-je, c'est bien plutôt le Pape qui <• a cruellement à se plaindre de vous. Eh bien! que fait-il? « va-t-il crier vengeance auprès des souverains de l'Europe? A Non, il se distingue par une modération sans bornes et « digne de notre admiration. » Je le quittai, le laissant avec mon mémoire qu'il avait déjà commencé de lire.

Je fus de là chez [Le] Chapelier, Lameth et Fréteau; celuici, mon ancien confrère; je lui parlai avec encore plus de liberté et de force, je lui fis une instruction particulière , je lui fis des notes de ma main sur les pièces mêmes, et il me promit ou qu'il ne parlerait pas, ou qu'il parlerait en faveur. Je le

40 COHKESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

priai de parler, et même de s'aboucher avec M. Tabbé Maury qui, en deux paroles, le convaincrait de tout ce que j'avais dit. Il y consentit. Je courus tout de suite chez notre ami, Tabbé Maury, que j'avais déjà vu deux fois de la semaine, et nous avions convenu ensemble de la défense. L'abbé Maury consentit volontiers à voir Fréteau. Je fus aussi chez d'Espréménil, je lui dis de demander du temps, au moins quinze jours, que c'est gagner que d'avoir du temps, parce que je ne lui cachai point que j'avais trouvé partout une grande prévention contre nous et presque l'envie de nous réunir. Je dis qu'il me fallait douze jours pour avoir toutes mes preuves, car je ne puis cacher à Votre Éminence que nous sommes très mal servis du Comtat, et surtout de Carpentras qu'on dit revenu de son erreur. Je m'en suis un peu plaint à l'évéque de Carpentras, en lui envoyant un mémoire. Nous ne savons pas où peuvent aller les choses^ et Votre Éminence pourrait avoir la bonté d'écrire à ce prélat de me faire passer les pièces les plus probantes dans la suite, et de m'instruire des événements, car tout le monde dit : Voilà Carpentras qui est contre le Pape (cette ville est devenue fameuse par son siège) (1). J'ai beau dire : Ce n'est pas vrai, on me demande des preuves, je n'ai pas même une seule lettre datée de Carpentras. Quoi qu'il en soit, j'ai fait de mon mieux.

La discussion n'eut plus lieu le samedi, mais le lundi. Notre cher compatriote a parlé avec force, Malouet avec plus de précision. L'abbé Maury doit dresser sa plainte aujourd'hui contre les médiateurs, et veut les envoyer à la haute cour nationale. Votre Éminence sent bien que cet incident peut faire changer de face notre affaire. Mais ce qui m'affligeait plus, c'était de savoir que Clermont-Tonnerre ne voulait pas parler. Je dis : Il faut faire un dernier effort. Je ramassai une douzaine d'Avignonnais, et nous allâmes l'en prier. Nous en revenons (c'est onze heures du soir), notre visite a eu tout le succès possible. M. de Clermont-Tonnerre parlera, il a même

(i) Le siège de Carpentras par les brigands et les patriotes.

trace tout de suite son plan de défense. Nous lui avons fait observer que, quoiqu'il parût que nous n'eussions pas la majorité des communautés pour nous, nous en avions assez pour faire voir que celles qui, par leur localité dans la France, étaient à l'abri des incursions et des menaces des factieux, avaient toutes voté pour le Pape, tout le haut Gomtat enclavé dans le Dauphiné, le Luberon dans la Provence. Cette observation Ta fort frappé, et il la fera sentir. Il interpellera le garde du sceau de faire lui-même un rapport, ce ministre ayant toujours blâmé la conduite des médiateurs dans les conférences que nous avons eues avec lui ; il est d'avis, comme l'abbé Maury, de les envoyer à Orléans. Je fais beaucoup de fonds sur Clermont-Tonnerre, qui a un grand talent et beaucoup de sang-froid et de flegme, ce qui manque un peu à notre digne compatriote , dont je suis cependant très content. Voilà où nous en sommes, Monseigneur. La bonne cause m'a donné des forces, car je suis surpris d'être venu à bout de ce que j'ai entrepris dans cette semaine.

Au reste, je ne sais comment le Roi a pu savoir que je faisais faire un mémoire. Sa Majesté m'en a fait demander. J'en ai commandé tout de suite en papier vélin et je lui en ai fait passer pour lui et son auguste famille, tels que ceux que Votre Éminence trouvera ci-joints pour Sa Sainteté et pour Elle. Je sais que Pomme en envoie un à Votre Éminence; il mérite quelque mot de sa part, et il ne faudrait pas oublier de lui dire un mot d'une adresse datée de Villeneuve, du 6 novembre 1790. Ils ont été sensibles à votre silence, surtout ayant appris que Votre Éminence avait écrit à Audiffret le jeune, qui avait été un révolutionnaire.

Excusez-moi, Monseigneur, si j'oublie quelque chose et si je suis si mal en ordre. Le temps physique me manque, n'ayant pu commencer mes dépêches qu'à onze heures du soir.

Votre Éminence trouvera ci-joint le Journal des débats et des pièces assez intéressantes.

Du 13 septembre, matin. — D'Espréménil m'envoie à ce

moment un exemplaire delà déclaration, j'en enverrai d autres à l'ordinaire prochain.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.^

[N» 63.] 28 septembre 1791.

Votre N* 63, Monsieur, contient des matières si importantes, est rempli d'un bout à l'autre de tant de marques les plus convaincantes de votre ardeur pour nos affaires, que je ne finirais jamais si je voulais vous montrer toute ma sensibilité et relever tout votre mérite. Moins je parlerai donc, plus le sentiment sera profond, comme plus constatés vos droits à notre reconnaissance.

Je ne manquerai pourtant pas de vous dire que le Pape est resté presque étonné de l'activité, de l'intelligence que vous avez mises dans la malheureuse affaire d'Avignon. Certes, si l'Assemblée décrète la réunion, l'on pourra convenir que cela n'a nullement été faute de personne qui travaillât pour nous à Paris. Vous seul vous avez fait tout ce qu'il était possible de faire. Votre zèle vous a donné des forces pour savoir tout, pour parer à tout, pour arriver à tout. Le Saint-Père est rempli de cette idée. Il ne la partage qu'avec la paternelle affection qui est à son comble à votre égard. Ne pouvant employer les armes, nos plus grandes ressources étaient d'avoir un Maury à la tribune et un homme tel que vous dans la ville. Si, par malheur, elles sont insuffisantes, nous n'avons rien à nous reprocher, et il faudra se soumettre aux décrets de la Providence.

Je vous remercie vivement pour les remarques que vous faites sur la famille de M. de Ségur. Elles sont sages et décèlent combien vous nous êtes attaché. Je puis vous dire que

dans la marche de notre gouyernement à leur égard, Ton a cherché A les concilier autant qu'il était possible avec la nature de l'affaire et arec notre position qui, à plusieurs égards, est bien différente de celle des autres puissances. Ces messieurs ont quitté Rome et personne ne Ta su, comme tout le monde ignore aussi ce que je vous ai marqué précédemment. Ils ont reçu les égards, les ménagements qu'ils pouvaient souhaiter. Pendant quelques mois on a feint d'ignorer que la soi-disant famille du nouvel ambassadeur de France était ici. A Rome, à Paris, dans les autres cours, on savait que le Saint-Père avait formellement refusé un ministre jureur. De quel droit donc cet être de raison (car Ton peut qualifier ainsi un ambassadeur qui n^a jamais existé) entretient-il sa famille à Rome? De quel droit ces messieurs pouvaient-ils être tolérés ici sous une telle dénomination? Ne voyez-vous point que cela était en contradiction avec notre contenance vis-à-vis de l'Assemblée? C'était mettre en doute ce que l'on veut donner pour certain. Durant leur long séjour, ils ne nous ont fourni aucun sujet de plainte décidé; mais ils ne cessaient d'être le rendez-vous des personnes suspectes au gouvernement. Cela fatiguait la police, maïs, ce qui est pire encore, ralentissait, empêchait même les démarches que l'on pourra juger convenable de faire envers les autres. L'on a donc été obligé de souhaiter leur départ. On le leur a fait sentir, mais inutilement. Cela nous a menés à prendre les mesures que vous savez et que vous-même devez avouer les plus modérées, les plus remplies d'égards, et telles qu'eux-mêmes ne peuvent s'en plaindre à bonne raison. En effet, ils ont été obligés d'avouer, après le délai qu'ils avaient demandé et qu'ils obtinrent, que le gouvernement, pour obtenir son objet, s'y était pris de la manière la plus honnête. Obligez-moi de réfléchir un instant sur ce que je viens de vous exposer, et vous serez certainement d'accord avec moi.

L'espèce de mission(si vous voulez l'appeler ainsi) de l'abbé de Cambis était auprès de M. le cardinal de Bernis, et point du tout auprès du Saint-Père. C'est après son arrivée que ledit cardinal a été en état de faire connaître au Pape les besoins et

les véritables souhaits de vos dignes prélats, et le Pape d'y satisfaire, comme je me flatte, entièrement. C'est par le courrier de ce soir que l'on expédie en France les oracles du Saint- Siège. Ils sont consignés en deux pièces. La première contient une instruction, la seconde des facultés extraordinaires (1). Il est inutile de vous en remettre une copie, car vous pourrez les avoir sans délai. Je dois vous assurer, en attendant, que Tabbé de Cambis a recueilli ici les suffrages de tout le monde. Sa douceur, sa politesse, ses lumières, sa piété, son attachement pour la religion, tout Ta rendu bien estimable. C'est une justice que je lui dois et que je me plais infiniment à lui rendre. Me voilà à un autre objet, mais de la dernière importance. Le Saint-Père, dans le consistoire du lundi 26, a accepté la démission du cardinalat de l'archevêque de Sens. Je n'entrerai en de plus grands détails là-dessus, puisque je vous remets deux exemplaires de l'allocution (2) du Saint-Père, et cela dans un paquet à part, sous l'adresse : A Madame Pasquierde Coulans (3) , sur laquelle, dans une seconde enveloppe : A Monsieur Gauthier ^ administrateur général des postes y rue Bourg^V Abbé, à Paris. Ne manquez donc pas d'envoyer chercher un tel paquet, cela vous mettra bien au fait de ce qui s'est passé dans le Consistoire. Mais j'ai recours à votre activité ordinaire pour pouvoir remplir les vues du Saint-Père dans un incident bien intéressant. Pour que l'archevêque de Sens ne puisse jamais faire paraître d'avoir ignoré l'acceptation de sa démission, le Pape

(i) Ces instructions, en date du 13 avril 1791, adressées aux évèques de France, concernaient le serment et les élections et consécrations des pseudoévêques. (V. Tbeiiïer, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de la France, t. I, p. 75.) Le bref relatif aux facultés extraordinaires porte la date du 4 mai 1791. (V. Theiker, ibid,, t. I, p. 97.)

(2) Acta in consistorio secreto... (habito die xxvi mensis septembris MDCCXCI in palatio apostolico Quirinali), super admissione abdicationis cardinalatus factae a Stephano Garolo de Lomenie de Brienne.(VoirTHEiRER, op. cit., t. I, p. 105.)

(3) L'abbé de Salamon entretenait des rapports suivis avec M. Pasquier dont il avait été le collègue au Parlement, et avec sa femme, laquelle était sœur de M. Gauthier, administrateur général des postes. Il parle à plusieurs reprises des services que lui rendait Mme Pasquier et raconte comment, aux jours de la Terreur, il maria, dans sa retraite de Passy, son fils aine, celui qui devait être un jour le célèbre chancelier. [Mémoires de Vin ter nonce, p. 174.) M. Pasquier luimême confirme le fait. (Mémoires, t. I, p. 90.)

iD*a commandé de la lui écrire directement. Vous trouverez donc insérée la lettre pour lui. Il faut absolument la faire parrenir dans ses propres mains; il faudrait aussi avoir un document authentique de la réception. Voyez donc si cela se peut; tâchez d'en imaginer le moyen et soyez bien sûr de ma plus vive reconnaissance. Au pis aller, ne manquez de vous assurer vous-même de la réception d'une telle lettre.

Encore une commission : Tévéque du Maroc, vicaire apostolique d'Ecosse, doit se rendre à Paris pour pourvoir aux collèges de sa nation qui se trouvent en France. Il tâchera de vous voir. Je vous prie donc de vouloir bien l'aider, le diriger et ménager une issue favorable à ses souhaits. Tout ce que vous ferez pour lui, je le prendrai sur mon compte et je vous en serai également redevable.

Je reçois dans ce moment un imprimé qui contient une lettre de Monsieur et de M. le comte d'Artois au Roi leur frère, avec la déclaration signée à Pillnitz que je vous ai déjà envoyée, plus, une autre lettre au Roi par le prince de Gondé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien. L'on y lit tout ce qui est capable de relever le courage de Sa Majesté pour l'empêcher de sanctionner la charte. Il serait à souhaiter que cela fût arrivé â Paris avant la sanction. En tout cas, elle est de nature â embarrasser bien vos législateurs.

Je vous dois de l'estime, de l'attachement, à tant de titres, qu4I est parfaitement superflu de vous en assurer. Je le fais cependant avec le plus grand plaisir.

P, S. — Vous trouverez encore quatre lettres que je vous prie de remettre aux personnes à qui elles sont adressées. Celle pour l'abbé de Gressac m'importe le plus.

46 CORRESPONDANCE DE L'ARBE DE SALAMON

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N« 64.] Paris, 19 septembre 1791.

Monseigneur,

Le courrier de Rome qui m'a apporté la lettre de Votre Éminence en date du 3 1 août, est arrivé cette semaine quarante-huit heures plus tôt qu'à l'ordinaire, car je Tai reçu le mardi à midi au lieu du jeudi à deux heures. J'ai été infiniment affligé de la fâcheuse nouvelle de l'indisposition de Sa Sainteté, mais en même temps rassuré par la certitude que m'a donnée Votre Éminence de la disparition de la fièvre. Je lui dois des remerciements de m'avoir donné ces détails, car nos feuilles en parlaient d'une manière plus effrayante. Je me flatte que le courrier prochain me tirera entièrement d'inquiétude. Sa Sainteté devrait bien sentir qu'EUe doit ménager sa santé, si précieuse à la religion, surtout dans ces temps de trouble. Elle devrait un peu se reposer sur les coopérateurs qu'EUe choisit pour le bien de l'Église. Je conçois aussi combien le Saint-Père, ainsi que Votre Éminence, doit être tracassé des affaires temporelles dont il est souvent obligé de s'occuper. Quant aux matières ecclésiastiques, je connais ici particulièrement les gens les plus savants dans ces objets qui m'ont offert amicalement de tenir des conférences chez moi. Si Votre Éminence avait des points à faire traiter, j'y ferais travailler d'une manière à la satisfaire.

Mais il faut que cette semaine soit pour moi remplie d'amertumes et d'angoisses, et que je n'aie que des choses tristes et accablantes pour entretenir Votre Éminence! J'avais eu l'honneur de lui annoncer que le Roi devait écrire, ce jour 13 du courant, pour annoncer qu'il accepterait la Constitution ; mais que j'étais loin de croire que cette lettre vraiment incom-

préhensible serait un coup de foudre pour les bons Français et un jour de deuil pour TÉglise ! Pendant qu'on attendait cette lettre tant redoutée des uns, si désirée des autres, notre affaire (l'Avignon était à Tordre du jour. Déjà notre digne compatriote foudroyait nos adversaires. Il avait mis sur le bureau les chefs d'accusation contre les médiateurs, que nous lui avions fournis et dont j'avais la preuve dans mon cabinet. Si la justice eût régné, il y en avait bien au delà pour faire le procès à ces prévaricateurs. Mais notre sacrifice était résolu; on permit à ces médiateurs de se défendre, ou plutôt de faire une diatribe indécente, car ils n'ont pas répondu un seul mot à nos cbefe d'accusation.

Pendant cette espèce de défense, — il semble que tout était préparé exprès contre nous, — le ministre de la justice, ou plutôt de Yinjustice, arrive, porteur de la lettre du Roi; cette arrivée combinée interrompt notre affaire. On s'amuse à la lecture de cette épitre royale; tout se passe en applaudissements. On nomme aussitôt une députation de soixante membres pour aller montrer leurs transports au Roi; d'autres veulent que toute l'Assemblée y aille; le côté droit, indigné de se voir ainsi immolé, sort de la salle pour n'y plus revenir. La députation part. Le Roi vient au-devant, ainsi que la Reine et ses augustes enfants : elle vient professer ses bons sentiments pour ia Constitution et pour ces détracteurs du genre humain et de la religion! M. de La Fayette propose un pardon pour ceux qui sont en prison... et notre affaire d'Avignon est renvoyée.

Il était même à présumer qu'elle n'aurait pas lieu le lendemain : d'abord l'arrivée du Roi à l'Assemblée, et ensuite la motion de M. de La Fayette sur l'anéantissement des procédures commencées, qui devait être l'ordre du jour, paraissait devoir l'éloigner. Point du tout! Le mercredi au matin, de dix à onze heures, sans vouloir entendre M. Malouet, en Tabsence de M. de Clermont-Tonnerre dont la défense devait emporter notre cause, en l'absence de l'abbé Maury et du côté droit, par assis et levé, on nous vole notre pays! Jugez de l'indigna-

tion qtr a excitée ce brigandage, et même à un tel point que les crieurs publics, accoutumés à hurler contre nous, n'ont pas osé annoncer cette invasion. Votre Éminence trouvera le décret dans le Journal des débats et décrets, n* 846, page 2. Je ne doute point que les troubles ne continuent dans notre province, beaucoup de communautés du Comtat voulant absolument rester fidèles au Pape.

Sur ces entrefaites, le Roi arriva pour prêter son serment. La Reine, avec M. le Dauphin et Madame Royale, était derrière le fauteuil du Roi, dans la loge du journaliste logographe. Au moment où TAssemblée vit que le Roi commençait son serment, elle s'assit. Cette indécence surprit un peu Sa Majesté, qui, en s'interrompant, jeta un coup d'œil de tous côtés et s'assit aussi. C'est alors qu'on vit l'insolent Theuret, président, s'asseoir à son côté; et, croisant les jambes, il fit une réponse à Sa Majesté analogue à sa posture. Votre Éminence la trouvera dans le Journal des débats, n!* 846.

Le peuple de Paris et même l'Assemblée qui, le premier jour, étaient dans l'enthousiasme, commencent de n'être pas si contents de cette acceptation pure et simple. Il aurait Fallu, disent-ils, que le Roi y changeât quelque article; ne l'ayant pas fait, cela annonce quelque projet secret ; aussi la joie n'est pas générale. D'un autre côté, les gens de bien disent : Le Roi pouvait accepter purement et simplement, mais ne pas envoyer une lettre si perfide. J'avoue que je suis de cet avis. Ce qui peut nous donner quelque espoir, c'est qu'il est de notoriété publique que c'est Thouret, d'accord avec Beaumetz, qui a donné au Roi le modèle de la lettre. On va même jusqu'à dire qu'ils ont demandé l'original à Sa Majesté et qu'Elle leur a répondu : « Je l'ai égaré. »

En vérité, il faut l'avouer, ce monarque est d'un caractère incompréhensible : ceux qui l'approchent depuis son avènement au trône ne le comprennent pas davantage. On l'a vu, le soir du jour de sa venue à l'Assemblée nationale, descendre au rez-de-chaussée du château, se montrer à la fenêtre, parlant à ce peuple, ainsi que la Reine qui montrait le prince

royal dans ses bras. Des gens vous assurent qu'ils ont entendu le Roi crier : Vive la nation! Que dire? que penser? Tesprit se perd. La vertueuse princesse Elisabeth s'est toujours tenue dans son appartement. Cependant il est impossible de croire que la façon de penser de Sa Majesté soit conforme à sa conduite. La réponse qu'il me fit faire, Tavant-veille de sa lettre, à la note que je lui avais fait passer, est bien une preuve du contraire. La manière sèche dont il a rejeté le décret de l'Assemblée qui permettait à lui seul et au Dauphin de porter le cordon bleu, fait bien entrevoir que son premier mouvement est contre ce que fait cette maudite Assemblée. Aussi on assure que, son acceptation étant d'accord avec les princes, sa démarche ne dérangera en rien les projets des souverains, s'il faut en croire des politiques éclairés; mais la lettre du Roi ainsi conçue me fait la plus grande peine, et elle laissera a jamais, de quelque manière que les affaires tournent, une tache à sa franchise et à sa probité, car, quand on est réellement dans les fers, il ne faut pas chercher des circonlocutions qui peuvent faire présumer une liberté entière.

Rien n'a transpiré de l'entrevue de Pillnitz. Cependant on voit dans les papiers publics, même démocrates, la déclaration des deux souverains : elle est dans le Moniteur, n* 261.

Sa Sainteté a dû être contente de la déclaration rédigée par M. d'Espréménil et adoptée par un très grand nombre de membres de tous les ordres; elle n'est publique que d'aujourd^hui, et Votre Éminence trouvera l'exemplaire pour Elle cijoint. Le jour de l'arrivée du Roi, ce même d'Espréménil eut le courage de monter à la tribune et d'annoncer cette déclaration, qu'il déposa sur le bureau, malgré les clameurs de la multitude. Celle du clergé, rédigée par l'archevêque d'Aix, ne parait point encore. Je sais qu'il y a un obstacle qui n'est sans doute pas encore levé. Dans le clergé du deuxième ordre, il y a des sujets du plus grand mérite; ils se méfient des productions de ce prélat; ils ne veulent pas signer la déclaration sans qu'on la leur ait confiée en particulier pour la méditer. L^ archevêque d'Aix et quelques prélats voudraient seulement

leur en faire une simple lecture rapide, et voilà ce qui retarde sans doute sa publication.

Votre Éminence peut être certaine que je ne perdrai jamais un instant pour qu'Elle ait aussitôt les pièces intéressantes. Si j'avais pu prévoir qu'on n'eût pas fait passer à Sa Sainteté Texcellent ouvrage du Père Lambert contre le Préservatif du sieur Larrière, il y a longtemps que je l'aurais fait passer à Votre Éminence. L'édition en est épuisée; cependant j'ai été moi-même chez la veuve DefFaint et, après quelques recherches, j'en ai trouvé un seul exemplaire. Si on en fait une seconde édition, comme on me Fa promis, j'en aurai un pour Votre Éminence. Elle trouvera les deux ouvrages désirés dans ce paquet, ainsi qu'un excellent ouvrage qui parait depuis deux jours : c'est le fruit des veilles d'un sieur Vauvillier, ancien lieutenant du maire de Paris, qui quitta hardiment sa place pour n'avoir pas voulu prêter son ministère à la prestation du serment des prêtres. Quoique je le connaisse beaucoup, comme je sais qu'il est pauvre, je n'ai pas voulu le lui demander, mais je m'en suis procuré chez mon libraire, bon catholique, et qui a tous les bons ouvrages en ce genre.

Notre mémoire contre les médiateurs a été fort recherché et fort applaudi. J'en avais fait passer, sans aucun avis, à tous les ambassadeurs et aux gens de marque qui sont à Paris. 11 y a surtout un conseiller intime de l'Électeur de Saxe, de grande considération., qui m^'en a fait compliment, chez le duc de Brissac où nous étions à dîner. Ce duc, qui quitte peu le Roi, m'a dit que Sa Majesté en avait été contente. Comme il ne faut pas cependant jeter le manche après la cognée, je travaille à faire en sorte qu'on ne nous envoie pas les mêmes médiateurs. Le Roi, à ce moment, n'a pas encore sanctionné le décret qui vole à Sa Sainteté son antique souveraineté^ mais j'aime croire que ce sera pour peu de temps, et qu'il viendra un jour où les voleurs seront punis comme des voleurs de grand chemin, c'est-à-dire par la roue.

On a célébré hier avec la plus insultante pompe l'acceptation du Roi. On en a fait la proclamation solennelle; depuis le

AVEC LE CAllDINAL DE ZELADA. 51

grand matin jusqu'après minuit, nous avons vécu au milieu du bruit des canons, des tambours et des pétards et artifices de toute espèce. Votre Éminence en trouvera le ridicule cortège dans la feuille du jour, n* 261. J'avoue que tout le fracas, joint aux fatigues des dernières semaines, m'a rendu un peu malade; j'ai été obligé de faire des remèdes qui ont produit le meilleur effet, il me reste cependant un peu de faiblesse. Il faut ajouter aussi que la chaleur qui règne à Paris, et dont on n^a pas d'idée, a sans doute contribué à mon indisposition.

J'oubliais de dire à Votre Éminence que j'ai vu avec grande peine M. l'évéque de Vaison (1) jouer un rôle dans la défense de Leocène des Maisons; ce jeune prélat a la démangeaison d'écrire. Elle se rappelle la lettre qu'il écrivit au président de l'Assemblée, lors de l'affaire de Vaison où La Villasse fut tué (2). Ici, il s'empresse de reconnaître les médiateurs. Il écrit une lettre à un des médiateurs, qui est lue dans l'Assemblée, ! précisément dans l'intention de contredire M. l'abbé Maury. Il implore leur protection pour avoir ses revenus. Mais nous pourrions tous en dire autant, car aucun bénéficier n'est payé; d'ailleurs, une personne en place doit écrire le moins qu'il est possible, surtout quand on peut tirer parti de ses lettres.

Yoire Éminence trouvera dans la feuille du jour une proclamation du conseil de Berne contre les papiers français, c'est le n* 262. Lisez tout ledit numéro. La suite, par le courrier de France.

Paris, 19 septembre 1791.

Monseigneur,

Je veux faire un essai qui pourra nous être utile pour une occasion importante ; je partage mon courrier et j'en fais passer

(1) Étienue-André de Fallot-Beaumont, dernier évêque de Vaison, plus tard Premier Aumônier de Napoléon.

;2) La Villasse, un des chefs de la faction avignonnaise, maire de Vaison. Ses actes arbitraires et tyranniques provoquèrent contre lui une réaction dans le parti «les patriotes, et le 14 avril 1791, il fut assassiné dans sa maison. (V. Histoire de la. Révolution d'Avignon et du centre de Venaissin, par Ch. Soullier.)

52 CORRESPONDANCE DE L*ÂBBÉ DE SâLâMON

une partie par Turin. Le pouvant faire sans frais par le canal des enfants de M. le comte d'Artois, j'adresse le paquet sous ce couvert à M. Ziucci à Turin, d'après les ordres de Votre Éminence. On m'a assuré que les lettres de même date passant par Turin arrivent à Rome deux jours avant celui de France qui vient en droiture. Si je me trompe, il n'y aura pas grand mal, parce qu'il arrivera au moins en même temps. Votre Éminence excusera cette petite digression nécessaire (1).

Je voulais avoir le plaisir d'envoyer à Votre Éminence la gravure de M. l'abbé Maury qui est assez bonne; mais j'ai appris que les artistes s'étaient empressés de lui en envoyer six, dont deux pour Sa, Sainteté, deux pour Votre Éminence et deux pour M. le cardinal de Bernis. Quelque plaisir que j'eusse à vous les envoyer moi-même, j'applaudis à leur empressement.

Tout Paris est imbu [de l'idée] que le manifeste des princes est entre les mains du Roi. Une personne ordinairement très instruite me l'a confirmé ce matin. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a vu, mardi 13 du courant, un courrier arriver au Château directement, envoyé par l'Empereur, en même temps qu'un second du roi de Naples. L'importance de ces deux courriers était telle que le Roi ne craignit pas d'interrompre le dîner du comte de Montmorin, en lui ordonnant de se rendre sur-le-cbamp auprès de sa personne. Après un entretien assez long, ce ministre se retira, et on a su par des personnes intimes, qu'il s'était tenu le soir un conseil où Montmorin n'a pas été admis. Rien n'a transpiré. On présume que c'est l'examen dudit manifeste et qu'on est fort embarrassé sur le mode de publication.

On est assuré, autant qu'il est possible de l'être quand on n'est pas du conseil du Roi, que son acceptation ainsi conçue a été forcée. On lui a fait voir les plus grands malheurs s'il n'acceptait pas ainsi, à cause des menaces de guerre dont on nous épouvantait. La Fayette, à son ordinaire a dit au Roi

(i) Mon essai ne pourra avoir lieu pour cet ordinaire, le paquet de Turin étant déjà fait. {Note de l'abbé de S.)

qu^il ne pouvait répondre de la garde nationale, et qu'il fallait se hâter de recevoir la Constitution. II a dit : a Les Jacobins s sont venus à bout de m'en ôter le commandement; doréa navant je ne pourrai plus rien pour la sûreté de Votre tt Majesté. La Reine et la famille royale peuvent d'un jour à « Vautre être exposées aux plus grands dangers. La fermenta- « tion du peuple augmente journellement de voir retarder « racceptation de la Constitution. Pour le tranquilliser, il faut a Vaccepter d'après la formule qui a servi de base à la lettre. » Diaprés cela il est visible que c'est le comité de Constitution, d'accord avec La Fayette, qui a fabriqué cette fameuse lettre.

Voilà donc tout le synchronisme de la démarche qu'a faite le monarque. Malgré l'invitation du corps municipal, il n'a pas -voulu [assister] au Te Deum à la métropole, qui, à cause de ce contretemps, n'a pas eu lieu. On assurequele Roi arépondu : ■ J'ai accepté la Constitution; elle me laisse au moins la « liberté de penser et d'exercer le culte qui me convient. » Aussi la municipalité, craignant que ce manque du Te Deum ne causât quelque rumeur dans le peuple, a fait afficher que M. Tévéque constitutionnel allait ordonner des prières àl'^rernel, pour lui rendre grâce d'une si belle Constitution. Tout est changé dans ce moment : on ne connaît plus le nom de Dieu, le nom de Roi, ni le nom de prêtre. D'un autre côté, on a vu, hier au soir, Leurs Majestés se promener aux Champs- Elysées.

Votre Éminence voudra bien lire le détail des extravagances qui ont eu lieu au Champ de la Fédération. Elles sont consignées dans une petite feuille extraite du Courrier français, page 277, et qui est dans le paquet qui a passé par Turin. Il paraît certain que M. de Choiseul quitte Turin.

Le républicain Brissot de Warville est parvenu à se faire nommer député, l'abbé Mulot a été nommé hier, le fameux Antonelle (1) d'Arles est aussi député. Quel présage sinistre en voyant de tels législateurs !

.^1) Antonelle (marquis d'), maire d'Arles, juré du tribunal révolutionnaire de Paris.

J'avais prévenu les désirs de Votre Éminencei et il y a déjà trois semaines que j*ai fait passer à M. Girard la petite caisse des procès-verbaux demandés ; je lui ai bien recommandé qu'il la fit parvenir sûrement et par la voie la plus courte.

Il y a eu un grand désordre dans la ville d'Arles. Tous les magistrats nouveaux ont été mis en prison . Les gardes nationales du dehors sont venues assiéger la ville.

Les nouvelles de Saint-Domingue ne sont pas meilleures.

Au dedans, la gendarmerie nouvelle veut une plus forte paye, et, en attendant, les impôtsne se payent pas et la dépense s'augmente.

On parle sérieusement à Paris de faire rendre les comptes à l'Assemblée. La petite brochure que j'ai eu l'honneur d'envoyer par le dernier courrier à Votre Éminence a fait le meilleur effet. Plusieurs districts ont délibéré de les y obliger. Les deux cents et plus de députés de la nouvelle législature se sont assemblés à Paris, aux Gordeliers, pour cet objet; ils prétendent ne pouvoir se mettre en place que ces comptes ne soient rendus. Nous avons vu hier, affiché dans toutes les rues et carrefours de Paris, même au Palais-Royal, un placard sur ce sujet, dirigé contre l'enragé Montesquiou, qui a répondu une lettre si impertinente à Monsieur au sujet de la démission de premier écuyer. Ce placard est dans le numéro de Y Ami du Rot de ce jour. Votre Éminence voudra bien lire tout ledit numéro.

M. le supérieur du Séminaire m'a apporté deux paquets cijoints. Comme j'avais une médecine dans le corps, je n'ai pu avoir l'honneur de le recevoir. M. Gauthier, administrateur général des postes, étant passé à l'étranger, il ne faut plus penser à cette adresse; ainsi il faut l'effacer sur la liste.

On m'apporte dans cet instant un avis qu'on me donne comme très sûr : hier soir, le Roi a reçu de Coblentzun ouvrage contre son acceptation appréhendée, lequel ouvrage est de Galonné et doit analyser l'état des choses et des engagements politiques sur la France. On l'aura imprimé sous peu de jours

Léopold tortille toujours, et est un peu flottant dans sa

décision. Il dit qu'il attend celle de TÂngleterre. Pitt a toujours Tair de vouloir discréditer le chef de T Empire et T Autriche, pour faire valoir la Prusse qui va tellement bien qu'elle se chargera de tout si T Autriche ne finit ses longueurs. La princesse d'Orange est de cet avis. On attend sur cela un courrier envoyé à Londres. On assure que c'est Kaunitz, d'accord avec la Grande Dame qui craint toujours pour la vie, qui font cela. Elle assure sans le savoir sa perte, et on craint qu'en désespoir elle ne décide encore quelque évasion.

Je supplie Votre Éminence de me donner des nouvelles de la santé de Sa Sainteté, je la prie de me mettre à ses pieds et de lui dire combien les bons Français étaient inquiets de sa maladie, qu'on avait fort augmentée dans les papiers publics, sans doute à dessein. Pour moi, j'en ai été vivement affecté. Votre Éminence voudra m'en donner de la sienne propre, à laquelle je prends aussi le plus vif intérêt.

Voilà de la nouvelle monnaie des cloches, pour deux sols.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

P, S. — Enfin, l'époque de la dispersion de nos législateurs est fixée au 30 de ce mois ; c'est le décret d'hier lundi.

Le cardinal de Zetada à l'abbé de Salamon.

[N« 64.] 5 octobre 1791.

Vous êtes, Monsieur, un correspondant infatigable, attentif, soigneux, digne enfin des plus grands éloges, et tel précisément qu'il nous le fallait dans ces circonstances. Votre N" 64, partagé en deux feuillets, en est une preuve si éclatante, que tout ce que je pourrais dire pour relever votre mérite serait au-dessous de lui. Pour vous rassurer sur le total rétablissement du Saint-Père, il me suffira de vous marquer que, hier.

56 CORRESPONDANCE DE L'ÂBBÉ DE SALÂMON

à Toccasion de la fête de Saint François, le Pape se transporta aux Récollets, pour y célébrer en privé le Saint Sacrifice. Gela doit bien vous consoler avec tous les bons Français, que je sais vivement affectés par l'indisposition du Pape. Mais nous sommes maintenant bien peines pour votre santé, que vous nous marquez chancelante. Le Pape en a été vivement affecté. Ménagez-la, Monsieur, elle nous est utile, nécessaire, précieuse; mais, notre intérêt à part, un homme tel que vous est fait pour nous inspirer le plus vif désir de le savoir bien portant. C'est par ordre exprès du Saint-Père que je vous prie de prendre de vous le plus grand soin, et c'est pour satisfaire à mon propre attachement que j'y ajoute mes instances les plus énergiques.

Vous avez raison, l'acceptation du Roi, telle qu'elle a été énoncée, est faite pour décourager tous ceux qui s'intéressent à son sort et à l'honneur de sa couronne. Si le parti des puissances n'est pas bien pris , elle serait peut-être capable de déconcerter leurs mesures. Mais seront-elles aveugles sur le danger qui les menace toutes? Là-dessus je n'ai reçu que ce qu'on appelle le manifeste, c'est-à-dire la lettre des dignes frères, à Sa Majesté, que vous devez connaître maintenant. Le principe (pour me servir d'une tirade de votre compatriote) en vertu duquel la confiscation d'Avignon a été décrétée, ne doit-il jeter l'épouvante dans tous les cabinets de l'Europe? Quel souverain pourra compter désormais sur la conservation de ses États, s'il suffit d'y exciter une insurrection, d'y fomenter des troubles, de promettre l'impunité aux chefs des factieux, et d'extorquer aux peuples un vœu de réunion à une domination étrangère, pour légitimer de pareilles conquêtes?

Puisque je suis maintenant sur l'article d'Avignon, dont il m'est si pénible de parler, je dois vous marquer trois choses. La première, c'est que, dans le temps, je fis savoir à l'évéque de Vaison qu'il pouvait s'épargner la peine d'écrire aux médiateurs, que c'était les reconnaître en quelque façon et qu'il pouvait s'attendre à la réponse qu'il en reçut. La seconde, que l'on travaille rci à un mémoire pour réclamer hautement

contre le décret de réunion. L*on fera parvenir ce mémoire à tous les souverains, et vous le recevrez d*abord. En troisième lieu, je dois vous faire sentir combien Ton vous doit pour les efforts incroyables que vous avez faits dans cette malheureuse affaire. Le temps ne sera point capable de diminuer notre reconnaissance.

Vous n'avez qu'à essayer de faire passer une partie de vos lettres par la voie de Turin, je vous marquerai le moment de la réception. En attendant, j'ai été bien£àché d'apprendre que M. Gauthier, administrateur général des postes, avait quitté Paris. C'est précisément par le dernier courrier que je vous ai envoyé à son adresse (car elle était la première et la plus sûre que vous m'aviez marquée) deux exemplaires des actes du Consistoire (1). Heureusement j'ai pris la précaution de n'y ajouter pas même une ligne. Vous aurez peut-être été à même de les retirer, cependant vous en trouverez ici encore deux exemplaires. Je m'empresse de vous remettre en même temps le Bref que vous avez demandé pour François Âleaume. Votre recommandation a valu pour le Pape tous les certificats qu'il aurait pu souhaiter.

Tout cela, c'est pour vous; maintenant voilà quelque chose pour moi. Vous savez que Godefroy, graveur, a envoyé au Saint-Père le portrait de notre vaillant abbé Maury. Le Pape, vivement touché d'une telle attention, daigne le marquer à l'imprimeur par la lettre ci-jointe. Obligez-moi de la lui remettre. Obligez-moi aussi de faire passer au comte deCambis la lettre que vous trouverez à son adresse.

Je brûle de savoir que vous soyez parfaitement rétabli, j'attends cette nouvelle avec une impatience égale à l'attachement que j'ai pour vous et dont je me plais à vous réitérer ici les plus formelles assurances.

P. 5. — lime revient à l'instant qu'un courrier de Paris, qui se rend à Naples, est chargé d'une lettre circulaire à tous les

^i^ Let actes du Consistoire du 26 septembre 1791 , dans lequel fut acceptée la démission du cardinal de Loménie de Brienne

ambassadeurs et ministres de France, touchant Tacceptation du Roi. Notre cour seule a été exceptée d'une communication ministérielle. En revanche, Ton charge Bernard de nous la faire connaître par voie tierce, dans le cas qu'il s'aperçoive de notre désir d'en avoir connaissance. Bien n'est plus singulier et plus révoltant que le dernier article de la circulaire. On insiste sur la renonciation de la nation française à toute espèce de conquête. Le décret d'Avignon est bien fait pour expliquer cette renonciation. Selon un tel commentaire, cela veut dire qu'on restera tranquille tant qu'on s'apercevra ne pouvoir cesser de l'être impunément. Les souverains seront-ils les dupes d'une pareille déclaration ?Xieur conduite éclairera la nôtre. Mille choses encore une fois.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N« 65.] Paris, 86 septembre 1791.

Monseigneur,

Il n'y a jamais, dit-on en termes vulgaires, de fumée sans feu. Quand on était venu m'apprendre qu'un courrier était arrivé mardi au Château et avait apporté au Boi le manifeste, on ne se trompait que de mot, car ce courrier réellement arrivé avait apporté la lettre, vraiment un chef-d'œuvre en ce genre, des frères du Boi, et celle des princes de la branche de Bourbon-Condé, à laquelle était jointe la déclaration de l'Empereur et du roi de Prusse, signée à Pillnitz. Ces différentes pièces ont produit une grande sensation dans Paris. On a été infiniment content de la lettre des frères du Boi, et plus de cent mille exemplaires ont été vendus sur-lechamp. Des politiques ont regardé cette lettre [comme] trop tardive, et je suis de cet avis; d'autres regardent la déclaration des deux monarques [comme] insignifiante : des espérances, mais point de réalités.

Pour moiy j'en vois une, la certitude de la coalition des puissances, mais est-ce en notre faveur, ou pour se garder elles-mêmes? C'est là le secret de la pièce. Il est cependant très à présumer qu'on s'occupera de nous. Le roi de Prusse surtout, qui, dit-on, est plein d'ardeur, y est vivement intéressé. Il sent bien qu'il n'a pas les moyens du grand Frédéric, il jalouse la maison d'Autriche et il redoute sa puissance ; il est de son intérêt le plus cher que l'équilibre de la balance de l'Europe ne change pas. Si la Révolution française se consolidait, de longtemps la France ne serait plus une puissance formidable qui oserait lui disputer [la prépondérance]. Le roi de Prusse, serait nécessairement obligé de plier sous le joug du chef de FEmpire, au lieu que, si la maison de France continue de tenir en respect celle d'Autriche, la Prusse se maintiendra dans son état de puissance et sera toujours alliée de l'une ou de l'autre. Voilà le grand intérêt du neveu de Frédéric. Aussi on ne doute point de ses bonnes intentions à l'égard de la malheureuse France. D'ailleurs l'excellent prince d'Artois l'a vivement intéressé, et il a été enchanté de lui et de son courage dans le malheur.

Sous avons reçu également la protestation (1) de la noblesse française émigrée, contre l'acceptation du Roi. Votre Éminence trouvera ci-jointes toutes ces différentes pièces. On remarque que, depuis l'acceptation du Roi, les émigrations sont très considérables, les provinces se dépeuplent, la bonne bourgeoisie s'éloigne aussi et arrive en foule chez l'étranger.

L'ambassadeur limitrophe (2) est enfin parti, mais il n'a pas été à Nice, comme il avait annoncé, mais à Bruxelles, oi\ sans doute des ordres de sa cour l'ont appelé. M. le comte d'Artois est parvenu à écarter toutes les intrigues qu'on faisait jouer auprès de Sa Majesté Catholique pour la neutraliser. Le monarque est dans les meilleures dispositions à présent. Les menées de Lavauguyon et de Blanciforte (3) n'ont abouti à rien.

(1) Elle n'est point légale ni authentique. {Note de Vabbé de S.)

(2) Le comte de Fernan Nunez, ambassadeur d'Espagne. Il se rendit à Louvain.

(3) Faut-il reconnaître ici le nom renverse de Florida Blanca qui joua à

60 courespondance de l*abbé de salamon

Le bruit était assez accrédité, avant-hier, qu'on pensait au Château à une nouvelle évasion. On assure qu'il y a un emprunt ouvert en Hollande sur la liste civile. Je ne puis croire à cette nouvelle évasion; elle me parait devenue impossible, ou tout au moins infiniment dangereuse pour le Roi et son auguste famille, si elle avait une mauvaise issue, ce qui est fort à présumer.

Cependant il est impossible de croire que le Roi soit de bonne foi dans tout ce qu'il fait, car on sait d'une manière certaine que lorsque son conseil intime d'à présent, Beaumetz, [Le] Chapelier, Lameth, Duport et La Fayette, lui propose quelque chose à faire, son premier mot est toujours de dire non, ou tout ou moins de faire des observations peu satisfaisantes, par exemple pour l'acceptation de la Constitution. Ensuite on a voulu l'engager à un acte de popularité, on a voulul'engager à aller au spectacle et au Te Deum. Il a d'abord dit : u Non, je ne veux pas y aller, d'autant que depuis u Henri IV aucun roi de France n'a été aux spectacles u publics. » Les perfides conseillers lui ont fait voir que par ce refus le peuple, qui croyait déjà que son acceptation n'était pas sincère, serait dans la rumeur de voir Sa Majesté s'éloigner de lui. Alors le Roi a composé et a dit : « J'irai « aux spectacles, mais je ne veux point aller au le Deum, ■ En effet, il a été mardi passé à l'Opéra, avec la Reine et son auguste famille. On y a mené la vertueuse princesse Elisabeth; mais on a remarqué qu'elle y était comme en pénitence, car elle a toujours tourné le dos au théâtre, le côté à Bailly, et tenait ses bras croisés, ayant l'air de l'indignation et d'une modeste fierté. Le Roi a lu tout le temps Castor et PoUux, et la Reine s'est amusée à parler avec le petit Dauphin. Demain, ils iront aux Français et ainsi de suite aux Italiens; ils sont partout beaucoup applaudis.

Quand on sut dans la ville que le Roi n'irait point au Te

celle époque un rôle imporUnI dans les affaires mêmes donl parle M. de Salamon? Voir G EOFFnoi dk Ghaudmaisoîi, ^ambassade française en Espagne pendant la Révolution, p. 62 el suiv.

Deum, qui a eu lieu hier, on ordonna tout de suite d'abattre les échafaudages qui servaient aux illuminations dans les places publiques. Cependant Gobel, désespéré de perdre Toccasioa de recevoir une lettre du Roi pour lui annoncer qu*il irait au Te Deum et où, suivant Tusage pour les archevêques. Sa Majesté l'appellerait : Mon cousin, a voulu employer une dernière ressource. Frappé des réjouissances ordonnées par TAssemblée nationale pour se préparer au bienfait de la Constitution, il a élevé sa voix et a dit que, comme évéque de Paris, il demandait qu'on chantât un Te Deum, et qu'il invitait l'Assemblée à cette réjouissante cérémonie. Il croyait par là exciter l'enthousiasme et faire en sorte qu'on obligeât le Roi à y venir avec le Corps législatif, mais une simple députallon de vingt-quatre membres y a assisté. Ce Gobel ignore, ou fait semblant d'ignorer, que Sa Majesté n'aime pas les intrus et ne veut pas communiquer avec eux.

On a vu dans les Petites Affiches de Paris, dans le numéro de mardi passé, tous les châteaux, maisons et terres de M. Philippe en vente. Quel en est le vrai motif? On l'imagine, mais on ne peut le savoir au vrai.

Nous voyons chaque jour de nouveaux placards très forts pour demander les comptes à l'Assemblée. Votre Éminence trouvera ci-joint l'arrêt définitif. M. Malouet a demandé â la tribune cette reddition de comptes. M. d'André a prétendu au contraire que la proposition était insidieuse et qu'on ne devait point en rendre, ce. qui a produit un placard dans toute la ville, et affiché à tous les coins, sur lequel on voit ces deux questions :

« M. Malouet a-t-il eu le droit de demander les comptes? » a M. d'André a-t-il eu celui de rejeter cette demande? » La conclusion de l'affiche est en faveur de Malouet. Quoi qu'il en soit, nos législateurs perdent tous les jours de leur importance, et ils ne peuvent rester plus longtemps que le 30 de ce mois, si toutefois on leur permet de s'en aller, car les successeurs ont Tair de vouloir les inquiéter. Ils veulent surtout s'établir en Assemblée constituante.

62 CORRESPONDANCE DE L*ÂBB£ DE SALAMON

On parle beaucoup de la retraite de Montmoriu et Duportail.

Il parait que le sieur Lehoc, attaché au service de Philippe, succède à M. Thévenard dans le ministère de la marine.

On s'est occupé dans la séance du vendredi de l'organisation provisoire d'Avignon et du Gomtat. Cela s'est fait sans discussion. On y partage ce pays en deux districts : Avignon et Garpentras, indépendants l'un de l'autre et même des départements voisins; on supprime l'assemblée électorale. Ce ne sera que la prochaine législature qui pourra statuer définitivement sur ce pays. Gomme je savais cette dernière disposition, j'ai travaillé auprès de MM. Fréteau et d'André pour qu'on ne touchât pas aux biens ecclésiastiques jusqu'à l'organisation définitive de ce pays par les législateurs futurs, car je prévoyais les plus grands malheurs et la plus grande persécution, surtout contre les religieuses et les évéques qu'on aurait voulu certainement obliger à prêter le serment civique du clergé, ce qui les aurait chassés de leurs sièges et de leurs palais. Le clergé reste même administrateur de ses biens, et les municipalités et corps administratifs seront responsables de ce qui se pourrait faire de contraire au décret. Votre Éminence trouvera ledit décret en entier dans le n"* 855 du Journal des débats et décrets.

Je ne crois pas que les commissaires soient les mêmes.

Le décret de réunion n'était pas porté jeudi 22 septembre à la sanction du Roi, il ne l'a été que le soir. On m'a assuré qu'il souffrait des difficultés dans le conseil de Sa Majesté.

Avignon et le Gomtat enverront trois députés à la nouvelle législature.

Sans doute Votre Éminence aura reçu à ce moment la note qu'on a feit envoyer par* le Roi à toutes les puissances, à l'occasion de son acceptation de la Constitution. On la dit tout aussi perfide que sa lettre à l'Assemblée. Ce sont les mêmes auteurs qui Tout composée. Je pense que vous allez être délivrés du comte de Ségur, car on assure qu'il remplace à Londres M. de La Luzerne, qui vient d'y mourir. On m'a dit qu'il

ne tenait ses gens à Rome que pour pouvoir toucher ses appointements d'ambassadeur.

Gobel a fait Tordînation samedi ; il a eu vingt-deux ordinands.

Il nous est venu encore de nouvelles horreurs de Sorgues^ dans le Gomtat. Les troubles ne seront pas si tôt finis dans cette province.

Yotre Éminence trouvera ci-joint le mandement de Gobel ; il est abominable; il attaque la noblesse, le clergé, les émigranls et le Roi lui-même, qu'il appelle toujours : Roi constitutionnel.

Conformément au décret de TAssemblée nationale, qui ne reconnaît plus dans le mariage qu'un contrat civil, deux prêtres ont fait signifier à la municipalité de Paris les contrats revêtus des formes légales qu'ils viennent de passer et qui constatent civilement leur mariage.

Les curés intrus de Paris se sont présentés en corps pour présenter leurs respects au Roi. Sa Majesté à peine les a regardés et a tourné le dos aussitôt. On a remarqué aussi que Gobel avait invité tous les curés de Paris à venir assister au Te Deum avec leurs étoles et qu'il n'y avait eu que les intrus, les simples jureurs n'ayant voulu se rendre à l'invitation du soidisant évéque métropolitain.

Dans le séminaire des Irlandais, on faisait l'office tous les dimanches avec beaucoup d'exactitude; il y avait même les vêpres et le sermon et une grande foule de fidèles. Ils ont été grièvement insultés, hier dimanche, quoique grand jour de réjouissance pour la nation.

Le Roi a eu encore la complaisance d'aller aujourd'hui à la Comédie-Française. On continue tous les jours d'épouvanter ce prince, et il aggrave tous les jours ses malheurs et ceux de ses bons et fidèles sujets. Tout le monde tremble de la venue des nouveaux législateurs ; ils ont les intentions les plus désastreuses.

Votre Éminence trouvera ci-joints plusieurs exemplaires du compte rendu du clergé à ses commettants; c'est M. l'arche-

véque d'Aix qui en est le rédacteur. Il me les a envoyés avec un billet fort honnête et me fait beaucoup Téloge de notre mémoire contre les médiateurs.

J*ai rencontré, il y a deux jours, notre digne compatriote. Je Tai confirmé dans le dessein où il était d'aller à Coblentz; car je pense que dans les premiers moments il pourrait être insulté, ne tenant plus à rien. Son ami Gazalès n'a cependant pas été bien reçu des princes; mais je me flatte que Tabbé Maury le sera comme il doit Tètre.

Du 27 septembre. — On se flattait de ne pas vouloir à la nouvelle législature le républicain Gondorcet, car il y avait déjà vingt et un députés de Paris nommés sur vingt-quatre, et cependant hier il est sorti du scrutin.

On assure que M. Âcton (1) a fort mal reçu la note Je M. de Montmoriu, par laquelle il rendait compte au nom du Roi des motifs de conduite de TAssemblée nationale.

Dans la séance d'hier, ils ont donné une dernière preuve de leur haine pour tout ce qui tient à la religion romaine : ils ont aboli le serment de catholicité qu'un chevalier de Saint-Louis était obligé de faire pour recevoir sa croix, et il n'y aura plus dans ladite croix de distinction pour les catholiques et les protestants.

Il y a eu aussi un décret qui déclare que les biens ecclésiastiques grevés de fondations pieuses seront nonobstant vendus, et qu'il sera renvoyé à la nouvelle législature pour le remplacement et l'exécution desdites fondations.

Pour faciliter à Votre Éminence de trouver tout de suite dans les feuilles, je puis lui indiquer celles qu'on lira de préférence : le n" 269 de la feuille du jour, les n** du 25 et 26 septembre de VAmi du Roi.

Il ne devait point y avoir dimanche, jour du Te Deum, d'illuminations; tous les échafaudages avaient été détruits, lorsque, samedi matin, on a fait écrire par le Roi au maire pour ordonner une illumination encore plus belle que la pré- Ci) Joseph Acton (1737-1811), premier ministre du roi de Pïaples, adversaire déclaré de la politique française.

cédente. En effet, elle a été superbe, et on évalue celle du jardin et des Champs-Elysées à cinquante mille livres, que Sa Majesté doit payer sur sa liste civile. Cette action du Roi est vraiment forcée, car il avait dit dans la semaine, et toute la Tille le savait, qu'il n'y aurait plus d'illuminations, mais qu'on donnerait l'argent aux pauvres. Le Roi a encore honoré cette promenade de sa présence.

Je me réjouis beaucoup du rétablissement de Sa Sainteté; je me flatte que sa santé n'en deviendra que plus brillante.

Je renouvelle à Votre Éminence mon inviolable attachement et mon respect pour Elle.

Le cardinal de Zelada à iabbé de Salamon.

[>'• Ô5.] U octobre 1791.

J'ai reçu, Monsieur, votre N* 65 lundi 10, vers le midi, et mardi 11, presque au lever du soleil, le paquet que vous avez fait passer par Turin.

Lorsque je lisais, dans votre précédent numéro, qu'un courrier était arrivé au Château, j'ai imaginé d'abord qu'il avait apporté la lettre des frères du Roi, et je ne me suis point trompé. Je ne me suis trompé non plus sur l'effet qu'une telle pièce pouvait produire. Elle devait être infiniment satisfaisante pour les gens de bien, et elle ne devait point ébranler la hardiesse du peuple ni de vos législateurs. Les Formules diplomatiques de la déclaration de Pillnitz, annonçant pour le moins des mesures dilatoires, ne pouvaient absolument frapper un grand coup. Votre façon juste de voir en politique me dispense d'entrer en de plus grands détails là-dessus, et je suis parfaitement d'accord avec vous que, quoique l'on ait de bien vives espérances, l'on est forcé cependant de les mêler à de plus grandes frayeurs.

La position de Sa Majesté est vraiment pitoyable. Mais lorsqu'on voit la toute-puissance qu'il lui reste encore quand il sait vouloir. Ton est forcé de gémir profondément sur les actes de faiblesse par lesquels il ne manque de se dégrader. Après cela je ne m'imposerai point la tâche de répondre article par article à votre lettre du 26; je ne finirais certainement jamais. Vous êtes infatigable, vous êtes supérieurement bien instruit, vous me mandez tant de choses, vous y ajoutez des pièces si intéressantes, si souhaitées, qu'il m'est [plus] aisé de vous marquer la plus positive et la plus parfaite satisfaction du Saint-Père et la mienne, que de vous suivre et de vous faire en revanche une lettre aussi accomplie, aussi intéressante que la vôtre. Permettez-moi donc de me borner à l'expression la plus sincère de notre reconnaissance, que vous nous forcez à réitérer sans cesse.

Le mémoire sur le sacre des évèques en France m'a causé un plaisir égal au besoin que j'en avais pour vos affaires et pour les affaires d'Allemagne. Je vous en suis donc infiniment redevable.

Il m'est impossible de vous parler aujourd'hui de l'autre mémoire des Carmélites, mais vous pouvez compter d'en recevoir la réponse par le courrier prochain.

Comptez aussi toujours sur l'affection la plus marquée du Saint-Père, et sur l'attachement sans bornes que je vous ai voué pour la vie.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 66.] Paris, 3 octobre 1791.

Monseigneur,

Par l'article de sa lettre où Votre Éminence me parle de la famille du comte de Ségur, je vois que les moyens de douceur

que j'insinuais dans ma dernière lettre ne peuvent plus avoir lieu. Je pense au contraire que le gouvernement, quand il s'est un peu avancé, ne doit pas fléchir. Il faut donc qu'ils exécutent les volontés qu'on leur a manifestées. La conduite du secrétaire est indécente et ne mérite aucun ménagement; tout ce que je puis savoir de plus certain sur cet individu, c'est qu'il était du club des Jacobins, et que vraisemblablement il est propagandiste.

J'ai su que le comte de Ségur est infiniment mortifié de ne pouvoir remplir son ambassade de Rome; aussi, dans un moment d'humeur, !1 s'est plaint h une personne qui me la redit tout de suite, qu'on avait chassé ses gens de Rome et que c^était à cause de cela que l'Assemblée, furieuse de cet affront, avait pris Avignon et le Comtat. J'ai dit à la personne qu'il serait à souhaiter que ce ne fut que par vengeance que l'Assemblée eût volé Avignon, mais qu'on ne pouvait supposer ce motif à cette Assemblée qui certainement ignorait à cette époque, non pas qu'on eut chassé les gens de M. de Ségur, mais qu'on leur eût fait apercevoir que leur séjour étant sans motif comme sans objet, ils étaient libres de venir rejoindre leur maître, qui certainement n'avait plus de destination pour Rome; [j'ajoutai] que, bien loin de voir une insulte dans cette conduite de la part de la cour de Rome, j'y voyais, au contraire, des égards pour les intérêts pécuniaires de M. de Ségur, et que je le priais même de redresser les faits comme de lui dans les sociétés où on pourrait en parler, et de certifier à M. de Ségur lui-même que ses gens ne l'avaient pas bien instruit; qu'au reste tous les souverains de l'Europe ne voyant pas avec indifférence des gens de cette classe rester dans leurs États sans mission, il devait s'empresser de rappeler les siens de Rome.

M. Lehoc n'est point ministre de la marine, comme on l'a dit pendant vingt-quatre heures. Le Roi ne l'a point agréé. Il est très certain que M. de Montmorin quitte les affaires étrangères; il a dit hier très positivement à un de mes amis qui lui demandait une ambassade qui lui est promise depuis long-

CORRESPONDANCE DE L*ÂBBE DE SALAMON

temps, qu*il ne ferait aucun travail avant sa retraite prochaine. On ignore encore sa destination; on croit que c'est pour être gouverneur de M. le Dauphin, ou peut-être ambassadeur à Londres; ce serait un moyen assez ingénieux pour se tirer du mauvais pas où il se trouve. M. de Ségur est toujours sur les rangs pour cette seconde place, et les affaires étrangères sont, dit-on, réservées à M. dé Lessart, ministre de Tintérieur, petit ancien maître des requêtes, bas valet de Necker, qui n'est jamais sorti de Paris ; ce serait un beau ministre des affaires étrangères ! D'autres assurent, peut-être avec plus de fondement, que ce sera M. de Moustier, ministre plénipotentiaire près les États- Unis d'Amérique. On vient de m'assurer avec certitude que Sa Majesté avait écrit à M. de Bertrand-Moleville, ancien intendant de Bretagne, pour le prier d'accepter le ministère de la marine. On ignore encore s'il acceptera; car à présent ceux qu'on appelle à ces sortes de places craignent la responsabilité et la férule de l'Assemblée.

Les séances de la semaine n'ont rien eu de bien saillant. Elles se sont passées en inutiles discussions sur des projets qui ont été ajournés à la législature présente, tels que celui de l'évêque d'Autun que M. l'abbé Maury a envoyé à Votre Éminence sur l'éducation nationale, et celui de Liancourt sur la mendicité. [Le] Chapelier a voulu tenter d'anéantir les clubs, qui, a-t-il dit, ont rendu de grands services à la Révolution^ mais qui peuvent devenir très dangereux. Cette discussion n a servi qu'à les rendre plus solides et même nationaux, puisque par un décret l'Assemblée en a reconnu et approuvé l'existence, pourvu qu'ils ne fissent aucune pétition en commun et qu'ils ne se permissent pas d'inquiéter les corps administratifs.

Votre Éminence trouvera, dans les n*' de VAmi du Roi de cette semaine, le détail de ces inepties, tracé avec le pinceau charmant de ce digne journaliste (1). Elle y verra surtout, dans la feuille du vendredi 30 septembre, un dernier effort du côté droit pour parvenir à faire rendre les comptes. C'a été une des

(1) L'abbé Royou, fondateur du journal VAmi du Roi,

séances les plus orageuses et les plus indécentes qu*il y ait eu depuis Touverture des États généraux. Notre cher abbé Maury s*est élancé le premier à la tribune. A son aspect redoutable, un bruit épouvantable s*est fait entendre dans TAssemblée ; il est cependant parvenu à se faire écouter un instant. Il a rappelé le décret par lequel TAssemblée 8*est obligée h rendre ses comptes en finances avant sa séparation ; il a annoncé qu*il était en état de prouver qu'elle devait un compte, et que celui rendu par Montesquieu était rempli de faussetés et ressemblait à un roman. A ce mot, des cris de toutes parts se sont fait entendre; on redoutait la lumière. Duport, mon très honoré confrère, mais que nous renions, a demandé que la parole fût ôtée au terrible athlète qui se présentait pour combattre son ami Montesquieu. M. de Foucauld, dont la voix forte prime toujours les plus grands tumultes, appuyait M. Tabbé Maury. Cependant un décret a ôté la parole à M. Tabbé pour la donner à Duport. Celui-ci a prétendu que la publicité que TAssemblée a donnée à ses séances était une garantie assez suffisante contre toute espèce de dépravation, et qu'on ne devait aucun compte. « Le peuple, a-t-il dit, a tout vu, tout entendu, et il « est à portée de reconnaître ses défenseurs et ses ennemis. »

M. Malouet a pris la parole, mais toujours flottant entre deux eaux, comme c'est assez sa coutume ; il a cependant été d'avis que l'Assemblée était responsable. D'André, sans répondre à ce qu'on avait dit, a parlé d'après les principes de Duport et a conclu de passer à l'ordre du jour; ce qui a été exécuté au milieu des injures qu'on se disait de part et d'autre, car Lavie a menacé le côté droit de le recommander aux provinces, c'est-à-dire, en termes de la Révolution, les faire piller, incendier. D'Espréménil a demandé justice de ces propos incendiaires qu'il a qualifiés à^ infâmes; mais on n'en a tenu nul compte et on a passé effectivement à l'ordre du jour.

Cependant, le vendredi 30 , après avoir répandu d'abondantes largesses en faveur de ceux qui avaient bien servi la Révolution, une lettre a annoncé que Sa Majesté allait venir à trois heures faire la clôture de l'Assemblée constituante. Tout de

suite M. d'André, se rappelant sans doute la manière très indécente avec laquelle on reçut Sa Majesté lors de son acceptation, fit la motion de décréter tout de suite le cérémonial à observer avec le Roi. En effet, il fut résolu que le corps constituant prendrait toutes les postures du pouvoir exécutif : si le Roi reste debout et découvert, TAssemblée restera debout et découverte; ce qui a été observé.

Le Roi vint à trois heures et demie et fit un discours analogue à celui de son acceptation : — il est du même auteur, et on y reconnaît la même touche. Thouret, président, y répondit d'une manière à faire connaître qu'il en avait déjà une parfaite connaissance. Il fut singulièrement applaudi, ainsi que le Roi , qui fut plusieurs fois interrompu par des cris Vive U Roi! Il a annoncé d'une manière précise qu'il avait notifié aux puissances étrangères son acceptation de la Constitution... Il reste à savoir si ces puissances regarderont cette démarche de Sa Majesté assez libre pour que son cœur soit vraiment disposé à vouloir ce qui ne peut jamais rendre ses peuples heureux.

Cette venue inattendue du Roi pour congédier l'Assemblée a beaucoup inturbidé [troublé] le côté droit, qui pensait à un ralliement des trois ordres sur les bords du Rhin, où ils auraient pu se déclarer États généraux, et certainement ils auraient été reconnus par les parlements, dont un grand nombre de mem* bres sont dans la Flandre, les Pays-Bas et l'Allemagne. M. l'abbé Maury me l'avait confié ; mais à présent que le côté droit, fidèle aux principes monarchiques, reconnaît dans le Roi le droit de dissoudre et de renvoyer les États généraux, peut-il continuer à se croire ayant toujours des pouvoirs, et se constituer États généraux? c'est une chose délicate à décider. Il est vrai qu'on peut dire que cette démarche du Roi est une suite de l'autre ; que celle-ci ayant été forcée, celle-là n'a pas été libre, et partant [est] comme non avenue. Voilà l'état des choses. Cependant un grand nombre de membres vont au delà du Rhin. Depuis quelques jours, plusieurs membres du Parlement s'y rendent de telle façon que, pour qu'on ne suspectât pas mes principes en me voyant en apparence si inactif à Paris et si

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. 7i

peu zélé à joindre mes confrères, j'ai fait part à mes chefs et à DOS anciens de ]a commission secrète que j'avais, et ils m'ont autorisé très volontiers à restera Paris, d'autant que ma présence peut être utile au bien de la chose. D'après cela, je suis parfaitement tranquille, et Votre Éminence approuvera sans doute ma disposition. Si la Cour est réintégrée, comme il est à présumer, mon premier soin sera de faire 'rendre arrêt pour la restitution d'Avignon et du Gomtat, d'autant plus que je pourrai par là anéantir l'arrêt que Monclar fit rendre au Parlement de Provence fort mal à propos, et qui laisse du louche sur les droits du Saint-Siège. Et certainement, un arrêt du premier Parlement du royaume, Cour des pairs, fera infiniment plus d'effet que celui d'un parlement de province.

lïous en sommes ainsi convenus avec M. l'abbé Maury, qui part jeudi pour Bruxelles et Goblentz. Il était indécis s'il irait en Italie , mais je lui ai dit encore avant-hier, dans un entretien de plus d'une heure que nous avons eu ensemble, qu'il servirait infiniment mieux la bonne cause et le Saint-Siège en Allemagne qu'en Italie. D'après cela, je l'ai fort confirmé dans le projet d'aller se lier au char de M. le comte d'Artois. Je crois en cela lui avoir donné un conseil d'ami et avoir servi la cause de la religion. Si la paix revient, comme je l'espère, il pourra alors, fier de ses succès, parcourir l'Italie avec tranquillité et aller recevoir de Sa Sainteté même le tribut de louanges dues à ses talents oratoires et à son courage. Il m'a demandé d'être son correspondant, ce que j'ai fort agréé.

Votre Éminence trouvera le discours du Roi et la réponse du Président dans le Moniteur de samedi I*' octobre, et même dans la Feuille du jour, et généralement dans tous les journaux ci-joints; il est plus exact dans celui des Débats et décrets.

La nouvelle législature a pris séance le samedi à dix heures. Ils ne sont encore que quatre cent trente-quatre membres ; il en arrive sans doute journellement d'autres. J'aurai l'honneur d^en envoyer la liste à Votre Éminence quand ils seront complets. Dans les n*' du Moniteur 275, 276, Elle trouvera exactement ce qui s'est passé depuis l'ouverture. Il n'y a d'intéres-

sant que la discussion sur la validité de rélection de Faucbet, décrété de prise de corps. Cerutti, qui est peut-être pour le talent la tète la mieux organisée de cette assemblée, tout en faisant Téloge de Fauchet, a fort combattu cette élection et était d'avis de Texclure. Cependant l'élection a été trouvée bonne, le décret de prise de corps ayant été anéanti par Tamnistie.

Ce matin, Pastoret, procureur syndic du département de Paris, a été nommé président par la voix du scrutin. C'est un Marseillais qui, après avoir été un suppôt, comme maître des requêtes, de Tancien régime, a donné dans la Révolution et est parvenu à toutes les places. 11 a du talent, mais la tête infiniment chaude. J'avais des relations d'affaires avec lui quand il était à sa place.

On a préparé dans la salle une place séparée du public pour ceux des anciens législateurs qui voudront assister aux séances. Cependant beaucoup, même du côté gauche, s'en vont. Ce coquin de Camus a joué encore un rôle comme archiviste de l'Assemblée; il est venu, le premier jour, faire l'appel nominal. On m'a confié qu'il y avait déjà une cabale pour lui ôter sa place. Elle est fort agréable ; il a de bons appointements, plusieurs places à donner et la disposition de l'immense local des Capucins de la rue Saint-Honoré, où il s'est fait faire un appartement superbe.

La Fayette part incessamment; sa femme, que j'ai rencontrée chez M. le premier président du Parlement, m'a dit qu'elle allait dans ses terres en Auvergne. M. de Maillebois passe en Espagne.

Votre Éminence a sans doute su par la voie d'Allemagne que le baron de Bombelles, frère de celui qui était à Venise (1), est arrivé à Coblentz, de Pétersbourg, avec une lettre familière et infiniment charmante de la part de Sa Majesté l'Impératrice de Russie, avec deux millions en espèces et un crédit plus considérable. Cette magnanime souveraine montre le plus grand intérêt

(1) Le marquis de Bombelles, représentant du Roi à Venise et plus tard évèque d'Amiens.

pour la cause du roi de France, pour les princes, et assure M. le comte d*Artois qu'elle lui envoie tout ce que la pénurie de ses finaDces lui a permis, et que, pour soutenir la bonne cause, elle vendra jusqu'à son cotillon. Cette lettre est un peu chevaleresque, mais elle est sûre et on la croit sincère.

Le comte de Romanzoff est venu aussi à Goblentz, ayant des lettres de créance auprès des princes. Il y avait dans ces lettres un article infiniment honorable pour la noblesse française. Aussi, tout de suite, M. le maréchal de Broglie, à la tète de la noblesse, a été présenter ses hommages à cet illustre envoyé, et je sais aussi que la noblesse française a déjà fait une lettre d'hommages, signée de tous, pour Flmpératrice de Russie.

11 parait qu'un des résultats de l'entrevue de Pillnitz a été d'établir un congrès à Aix-la-Chapelle. Il a d'abord donné de lombrage aux Français émigrés; on le croyait le fruit de l'intrigue continue de la Grande Dame ; mais on se trompait, et une lettre dont je parlerai tout à l'heure à Votre Éminence le prouve. Ce congrès est un masque nécessaire, c'est un point de réunion pour l'action, pour diriger les opérations et s'occuper d'un manifeste; il paraîtra de là comme sortant d'un corps con« stitué et ayant pouvoir. Voilà ce qui parait vraisemblable et dont les lettres peu connues font mention; mais M. le comte d'Artois a écrit, en date du 24, à peu près en ces termes à Paris :

â Vieil incrédule, ouvre les yeux et lis. Apprends que l'Empereur a notifié l'adhésion des puissances à Pillnitz, que trente mille Prussiens sont prêts à marcher ; mais il va y avoir un congrès. A ces mots, tu pousses les hauts cris : eh bien! sois certain que ce n'est pas un congrès temporisant, projetant, mais un congrès battant, et tu peux en convaincre les mécontents. Certifie, de ma part, à toutes les figures diplomanes que tu rencontreras, que cinq d'entre elles ont leur rappel dans leurs poches, n Cette lettre est très secrète.

Bien que nous ne voyions pas encore un grand mouvement dans les troupes, d'après tout ce qui est ci-dessus et dont je puis certifier [la vérité à] Votre Éminence, on peut conclure

qu'on s'occupe de nous et que nous devons ne pas perdre espérance. Le comité de Breteuil, de Walkiers, Grumpipen et de Mercy continue dans les Pays-Bas; on assure qu'ils veulent chasser Metternich, successeur de Mercy à Bruxelles. Ce Metternich passe pour un très loyal ministre ; il a écrit à l'Empereur : tt Votre pays est perdu par la faute de Mercy ; je le lui ai « dit, je n'ai pas été secondé par l'archiduchesse. Si Votre u Majesté ne me donne d'autres ordres, je serai obligé de me « retirer. » Depuis, on a appris que l'archiduc François devait venir à Bruxelles, ce qui fait croire que la lettre de Metternich a eu quelque effet.

Quant au Château des Tuileries, c'est toujours le même; les quatre conseillers intimes y sont encore. Le Roi, qui n'a jamais servi, a pris le cordon rouge et est venu ainsi à rAssemblée, l'ayant sur l'habit.

Votre Éminence, suivant ses ordres, trouvera ci-jointes les brochures du moment. M. le Nonce s'est empressé de donner ordre de m'envoyer les feuilles périodiques, depuis le départ de M. l'auditeur. L'abonnement du Moniteur était fini; il y aura les feuilles jusqu'au 1*' septembre; ainsi ce journal ne sera point interrompu. On m'a aussi envoyé le Mercure, que je n'avais point encore abonné. Les abonnements des autres étaient finis et je les ai renouvelés, comme il parait que Votre Éminence le désirait.

Les religieuses du Port-Royal m'ont chargé de faire parvenir une lettre ci-jointe à Sa Sainteté. Votre Éminence voudra bien s'en charger.

M. l'abbé de Floirac, vicaire général de Paris, me charge de rappeler à Votre Éminence une demande qui a été faite au Pape par les évéques, de pouvoir absoudre les intrus qui reviennent à résipiscence et les jureurs qui ont encouru la suspense et sont tombés dans l'irrégularité. Quoique le Pape, ajoute-t-il, ne se soit pas réservé l'absolution de la suspense des simples jureurs, l'irrégularité qu'ils encourent en continuant d'exercer leurs fonctions lui est réservée de droit. Il est nécessaire d'observer que la concession que le Saint-Père accorderait aux

évéques serait nulle par le fait, s*ils ne pouvaient pas commettre, eux et leurs grands vicaires, tout autre prêtre pour en absoudre. Il y a toujours quelques rétractations, mais le respect humain en retient un grand nombre.

Les évéques qui étaient députés à TAssemblée vont se disperser; cependant, pour qu'il y ait toujours ici un centre de correspondance et d'union, le comité des évéques qui existait pendant l'Assemblée et qui était composé de six évéques subsistera toujours, et on y en a ajouté deux autres. Un des membres est venu me l'apprendre cet après-dîner, et je suis autorisé à rapprendre à Votre Éminence. Ce sont : les archevêques d'Aix, d'Arles , de Reims, d'Uzès, de Clermont, de Couserans ( 1 ) , M. le cardinal de La Rochefoucauld.

On lit ces quatre lignes dans une lettre de Rome, du 14 septembre : « Il doit y avoir, le 26, un consistoire. Probablement tf il sera question de Brienne. Quelques personnes pensent « que cet ex-cardinal trouvera de l'appui, même à Rome, parmi « ses confrères, qui ne veulent pas reconnaître dans le Pape le 6 droit de décardinaliser ainsi les gens. »

Le comte Louis de Narbonne, qui était à Rome, s'est fait faire maréchal de camp de la nouvelle fabrique. Je ne puis comprendre comment Mesdames avaient pu mener un pareil homme à Rome.

Du 4 octobre. — Ce que j'avais prévu pour Avignon et dit aux ministres arrive. La réunion ne devait point être le terme des déprédations, du carnage et des troubles; ils agitent considérablement ce pays, et la guerre civile est prête à se renouveler ou plutôt à recommencer entre le Jourdan Coupe-Tête et larmée (2) de l'abbé Mulot. Cependant il parait que les ministres prennent ces événements avec indifférence, car les commissaires ne sont point encore nommés.

Il est à désirer que le Comtat, qui a reçu la nouvelle de sa réunion sans aucune marque de joie, proteste avec force contre

(1) MM. de BoitgelÎD, Dulau, de Talleyrand-Péri^rd, de Bcthisy de Mézicret, de Bonald, de Lattic.

(2) Le parti de la réunion à la France.

ladite réunion. Je Tai fortement écrit dans le haut Comtat et à Villeneuve-Iez-Avignon où sont une grande partie des émigrés. C'est Tavis de M. Tabbé Maury, qui avait dit qu'il en fallait nécessairement une [protestation]. Dans une conversation que nous eûmes ensemble, nous résolûmes que, le côté droit ayant été absent, il conviendrait qu'il fit une protestation ou une déclaration sur l'invasion de notre pays. Il travailla, en effet, à obtenir cette pièce du côté droit, mais quelle fut ma douleur quand mon compatriote me dit qu'il trouverait beaucoup d'obstacles, et surtout dans M. Tarchevèque d'Aix! J'en fus affligé, mais point découragé, et je priai M. Tabbé Maury de revenir à la charge. De mon côté, sans rien dire, j'allai chez Tarchevéque d'Aix qui parait avoir quelque confiance en moi et, sans lui dire qu'il était opposant, je lui marquai le désir de M. l'abbé Maury et de moi pour que le côté droit fit une démarche publique en faveur du Saint-Siège. Il ne me fit que quelques observations vagues. J'insistai et je m'en allai. Quelle fut mon agréable surprise quand M. l'abbé Maury me dit, samedi, chez le marquis de Boulainvilliers, prévôt de Paris : « Nous tenons la pièce que nous désirons du côté droit ! «

Nous nous séparâmes, et j'oubliai de lui demander quel en était l'imprimeur. Je passai moi-même chez notre cher abbé, qui loge cependant bien loin de chez moi, et le portier eut la cruauté de me dire qu'il n'y avait personne. Je revins fort affligé du peu de succès de ma course; mais hier lundi, j'allai dîner chez M. l'évêque d'Uzès, mon ami, pour savoir le nom de cet imprimeur. Je n'eus rien de plus pressé que de m'y rendre; je lui demandai la pièce; il me dit : « Elle s'imprime, mais vous ne l'aurez pas. » Heureusement, il se trouva chez l'imprimeur M. 1 abbé de Gartela, doyen comte de Lyon, et un grand vicaire de l'archevêque d'Aix qui me reconnurent et dirent qu'on pouvait m'en donner, et que même M. l'archevêque d'Aix m'avait mis sur la liste pour en avoir des premiers. Je remerciai infiniment le grand vicaire, et il fut convenu que, l'impression n'étant pas achevée, j'en enverrais chercher aujourd'hui à huit heures avec un billet de ma main. Je n'ai pas manqué de faire ce dont

nous étions convenus : j'essuie encore un contretemps et je mets ici la réponse que Timprimeur a mise derrière mon billet(l). Il est donc possible que Votre Ëminence n'ait pas cette pièce intéressante par cet ordinaire, car le paquet pour Rome n'est plus reçu après onze heures et, pour n'être pas en retard, j'envoie toujours le mien avant dix heures.

Je joins ici un second exemplaire des observations de Bernasse contre Montesquiou, dont je ne mets pas un double parce que Yotre Ëminence le trouvera en entier dans le Moniteur, Dans la séance d'hier, on a proclamé Pastoret président, et Dncastel, de Rouen, pays de Thouret, qui a, dit-on, une fiicilité surprenante à parler, a réuni les suffrages pour la Tice-présidence.

On a nommé pour les six secrétaires les plus fameux connus de l'Assemblée : MM. de Neufchàteau, Garran de Goulon, CeruUî, Lacépède, du jardin du Roi, Gondorcet et Guyton.

Aujourd'hui on doit commencer par la prestation du serment; il se foittard, et je n'ai que le temps de marquer à Votre Ëminence mon grand contentement du rétablissement de Sa Sainteté et mon profond respect pour Elle.

Le cardinal de Zelada à rabbé de Salamon.

[5* M.] 19 octobre 1701.

Je suis d'autant plus charmé, Monsieur, de pouvoir vous remettre le rescrit favorable à la demande de l'ancien visiteur des Carmélites, que le retard du courrier de France, non encore arrivé à Rome, m'empêche de pouvoir vous entretenir sur la

(1) A ceUe leUre est joint un billet de l'abbé de Salamon : A Monsieur Guerbard, libraire, rue Daupbine, hôtel Genlis, n** 92, pour lui demander « ce dont ils sont convenus •• Sur la même feuille, et entourée du même mystère, est la réponte du libraire : Il a reçu l'ordre de tout suspendre.

lettre que vous devez bien m'avoir écrite le 4 du mois courant. Agréez donc la grâce que le Saint- Père a bien voulu accorder à votre recommandation, et recevez en même temps les assurances de mon plus sincère attachement.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N<* 67.] M octobre 1791.

Quoiqu'il me revienne que le courrier de France de cette semaine est bien proche de Rome, nous ne le voyons pas encore arriver. Je réponds donc, Monsieur, à votre N* 60 du 3 et 4 octobre, parvenu ici trois jours après le départ du dernier courrier.

Mais, avant tout, permettez-moi d'exercer votre activité en vous donnant quelques commissions. Ce matin, j'ai fait la communication ministérielle à tout le corps diplomatique d'une note contre le décret d'Avignon. Par les courriers qui partent ce soir, je la fais passer à tous nos nonces. Pour que nos réclamations retentissent dans toute l'Europe d'une manière univoque [stc)^ j'ai pris le parti de la faire traduire en français. Je vous en remets donc deux exemplaires, français l'un, l'autre italien. Vous pourrez en faire l'usage que vous jugerez le plus à propos ; mais le Saint-Père souhaite vivement que le Roi lui-même et la Reine puissent le lire. Tâchez donc de le leur faire parvenir d'une manière ou d'autre (1). Je me flatte que par les relations que vous avez ce ne vous sera point difficile, et j'en suis bien aise, car à peu de frais vous pouvez vous faire un grand mérite auprès du Saint-Père.

On écrit de Paris qu'un frère laïc capucin profès a reçu la bénédiction nuptiale et qu'il ne s'est pas contenté, comme l'ex-oratorien Gournand, d'un mariage purement civil. Avec

(1) V.Ief. XXIV ei XXVI,

une prétendue dispense à la main de Févéque de Lydda, intrus de Paris, qui porte formellement : non obsiante împedi" mémo voit religionis, il s'est adressé au curé de Saint-Merry, de Paris, qui s'est prêté à cette profanation. Je souhaiterais donc d'aroir une expédition authentique de cette dispense, et je vous prie de vous la procurer et de me la remettre. A cet effet, vous pouvez vous adresser en votre propre nom, si vous le connaissez, ou de la part de Tabbé Maury, à M. Tabbé de Malaret, archidiacre et chanoine de TÉglise métropolitaine de Paris.

Je suis maintenant à votre lettre. Je ne puis vous exprimer combien le Pape est satisfait de votre zèle et de votre activité infatigable. Je ne finirais jamais si je voulais vous rendre tous les propos bien flatteurs pour vous que le Saint-Père me tient sur votre compte, et tout ce qu'il a dit en dernier lieu, lorsqu'il avait en main et votre lettre et tous les papiers que vous y avez insérés. Bien sûr de toute Taffection la plus paternelle du Saint-Père, de sa positive approbation, agréez les remerciements que je vous fais en son nom pour toutes les peines que vous vous donnez.

Je pourrais également parler avec vous politique à perte d'haleine ; mais ce serait sans fruit [et en] pure perte. En dernière analyse, il faut convenir qu'on peut disserter tant qu'on veut avec les raisons les plus plausibles, avec les apparences les plus séduisantes, pour le terme prochain du système actuel; mais l'on serait bien embarrassé de produire des faits assez imposants pour détruire ceux que l'on a jusqu'à présent pour soutenir la durée de tant de malheurs. Attendons donc avec résignation le développement des décrets de la Providence.

La tournure non moins vraie que vous avez donnée à l'incident sur la famille de M. de Ségur fait l'éloge de votre attachement et de vos talents pour les affaires. Je vous ai déjà marqué comment la chose est finie. Vous avez de même très bien fait de déclarer la raison qui vous retient à Paris. Nous aurions été au désespoir de vous y perdre. Lorsqu'on suit toujours les bons principes, lorsqu'on ne dément point les sentiments de l'honneur, il ne faut pas s'embarrasser de la

80 COBBESPONDANCE DE L*ABBE DE SALAMON

place à laquelle les circonstances nous attachent. En vous conduisant à Paris comme vous avez toujours fait, vous aurez à Festime et à la reconnaissance des princes les mêmes droits que ceux qui se rapprochent de leur personne.

Vous pouvez assurer les religieuses du Port-Royal que le Saint-Père a sous ses yeux leur lettre et que je Tai vu la lire avec une sensibilité et une commotion infinies. Je juge presque inutile de vous parler de la commission que vous avait donnée Tabbé de Floirac, vicaire général de Paris, car il doit maintenant connaître, et vous aussi, les facultés envoyées aux évéques. Je vous observerai simplement que Ton s*est conduit sur les demandes des évéques mêmes, et par conséquent le Pape est bien sûr d'avoir prévenu tous leurs souhaits.

Je vous ai déjà marqué ce qui s'est passé dans le dernier consistoire, je me dispense donc d'y revenir; l'on pourrait ajouter seulement que l'on a beau calomnier notre cour, mais qu'il est bien difficile de produire un seul fait de nos jours où elle ne se soit point réglée sur les traces que son devoir lui impose. Je sais qu'un des miens est celui d'estimer et d'aimer les personnes qui la servent avec zèle et avec intelligence. Vous êtes certainement dans ce nombre. Vous ne devez donc douter nullement de mon véritable attachement.

P- S. — Dans ce moment qui presse l'envoi de cette lettre à la poste, je reçois votre N* 67. Je vous en remercie et je me réserve de vous en parler dans l'ordinaire prochain.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada,

[N* 67.] Paris, 10 octobre 1791.

Monseigneur,

Je venais d'envoyer mon paquet pour Votre Éminence à la poste, lorsque je reçus le billet ci-joint de M. l'archevêque

d*Aix (1). Il m'expliquait le motif qui empêchait la publication de la déclaration dont j'avais Tbonneur de parler à Votre Éminence dans ma lettre. Ce prélat me marquait le regret de ne m avoir pas reçu et Tenvie qu'il avait de me voir.

 mon premier moment de libre, j'y suis allé. II m'apprit que c était lui qui était le rédacteur de la déclaration, et que c'étaient les membres de la noblesse qui avaient élevé des difficultés au moment de son apparition, ce qui l'avait décidé au moment du départ du courrier d'en faire changer le titre et que, n'ayant pas eu le temps de m'en envoyer, il en avait mis six exemplaires dans le paquet de M. le cardinal de Bernis. Il m'a dit que notre mémoire contre les médiateurs lui avait bien servi, et il m'a paru content de son ouvrage. L'impression en ayant été interrompue, il n'a pu encore m'en donner pour moi aucun exemplaire, de sorte que je ne puis en juger. C'est un prélat en état de bien faire s'il veut; il a du talent et il paraît être le meneur du comité des évéques qui restent à Paris. Je proBterai de la liaison qu'il a voulu faire avec moi plus particulièrement pour en savoir les opérations.

Il m'a confié qu'il savait qu'on avait écrit à Rome par le dernier courrier, pour presser Sa Sainteté de lancer sa bulle d'excommunication. Il ne m'a point caché qu'il n'était point de cet avis; mais aussi a convenu avec moi qu'il y avait un grand danger a garder le silence dans un moment où la constitution civile du clergé semblait prendre de la consistance. Il ne s'agit donc que du mode de rompre ce silence. J'ai cru entrevoir, dans cette conversation, que ce mode était de faire commencer ici quelques procédures contre les intrus, et c'était même là le sujet de la discussion qu'il devait y avoir cette semaine au comité, mais dont je n'ai pas encore su le résultat, quoique l'archevêque m'eut promis de m'en instruire. Je pris la liberté de lui faire observer et les inconvénients et la difficulté d'exécuter le plan de procédure qu'il paraissait avoir en vue. Votre Éminence voit que ce plan est une

(1) V. Pièces annexes, p. 480.

M CORRESPONDANCE DE L*ABRÉ DE SALAMON

suite de la clause de racceptation des évéques qui étaient à rAssemblée, conduits par les archevêques d'Aix et d'Arles. Ces prélats n'étaient guère que vingt-cinq, et je sais que près de cent ont accepté les brefs du Pape purement et simplement. Cette clause, je dois la rappeler à Votre Éminence. La voici :

« Et quant au très petit nombre d'anciens et légitimes évê- « ques dont la chute nous afflige profondément, si les conjonca tures où se trouve TÉglise de France ne permettent pas de « les renvoyer devant le concile de la province, leurs personnes « ne doivent pas être jugées sans quelques mesures conserva- « trices des formes établies pour ces sortes de procédures, par a le droit canonique du Royaume. >

Or, je pense que ces formes établies pour ces sortes de procédures doivent être, suivant ce petit nombre d'évéques, cette procédure qu'on aurait envie de commencer ici et dont il devait être question dans le comité de cette semaine.

Comme je ne partage pas tout à fait la façon de penser de ces prélats qui ne sont pas la totalité de l'Église de France, et que je ne veux jamais m'écarter des bornes de la prudence que je me suis prescrite et qui me convient, je désirerais que Votre Éminence m'autorisât à discuter avec ces messieurs; que je susse par devers moi la façon de penser et de voir de Votre Éminence, et sur quelles bases je puis raisonner, surtout si ce projet qu'on m'a fait entrevoir ne remplissait pas les vues de la cour de Rome, comme il est très possible de le penser. Quand Votre Éminence aura bien voulu régler ma boussole, je pourrai peut-être empêcher des déterminations qui pourraient n'être pas en tout conformes aux grands desseins de Sa Sainteté et aux vues de sagesse de Votre Éminence; car il faut bien prendre garde que, sous prétexte de tempérament, de détours, il ne se glisse un peu de philosophie, même parmi quelques évêques. Cependant nous avons besoin d'une grande union et [de] bien observer qu'il faut éviter que Rome puisse se compromettre , si ses décisions souffraient ici la moindre opposition de quelques prélats. Nous pouvons certai-

nement le prévenir en détournant adroitement les déterminations que pourrait prendre ici ce comité des évéques, dont les pouvoirs ne sont cependant point légaux, mais tolérés pour le bien de la chose par les évéques mêmes qui n*ont pas la même feçon de penser.

J'ai cru [devoir] m'étendre un peu sur cet article inBniment important, car j'avoue que je suis effrayé de la sécurité qu'il y a parmi les gens qu'on nomme ordinairement honnêtes gens» Les églises sont fréquentées, les intrus sont paisibles possesseurs, et les prêtres fidèles sont toujours persécutés. Faut-il laisser aggraver le joug; faut-il attendre pour rendre le retour plus difficile? tout cela m'inquiète et m'embarrasse. La tranquillité de la capitale, dans ce moment où règne la plus profonde misère^ où nous sommes menacés de la disette, où toutes les démarches du Roi semblent affermir nos malheurs, tout cela ajoute à mes inquiétudes pour la religion. Je pense bien comme Votre Éminence, malgré les relations directes que j'ai, que les secours étrangers sont encore éloignés; mais au milieu de tant d'inquiétudes faut-il garder le silence encore une fois, et laisser élever et affermir le monstrueux édifice qui cause nos terreurs? Grande tranquillité dans la capitale; grand découragement parmi les honnêtes gens; grand fonds d'irréligion; véritable conspiration contre la religion aspostolique et romaine; force et audace des intrus; misère et impuissance des prêtres fidèles; l'opinion publique contre la religion surtout; impuissance du monarque en notre faveur; insouciance du plus grand nombre : voilà, Monseigneur, le véritable état des choses. J'exécuterai ponctuellement les ordres de Votre Éminence. Elle trouvera toujours en moi beaucoup de zèle et beaucoup de courage, car j'ai peut-être été trop sévère pour ceux qui n'en ont pas assez montré.

Je me réjouis que Votre Éminence soit enfin délivrée des gens du comte qui ne prolongeaient sans doute leur séjour à Rome que par des vues secrètes. Il sollicite toujours avec force Tambassade de la Grande-Bretagne.

Décidément M. Bertrand est ministre de la marine. C'est

une personne de l'ancien régime, du choix du Roi, et qui a une assez bonne façon de penser. Il est à souhaiter qu'il puisse donner de bons conseils au monarque. M. de Moustier, cr-devant aux États-Unis d'Amérique, actuellement à la cour de Berlin, est attendu pour remplacer M. de Montmorin, si toutefois il accepte ce ministère.

Une partie de nos Constituants est déjà par les chemins, Biron dans le Gomtat et environs, Montesquiou au midi, Menou au nord et Le Chapelier en Bretagne. Le reste demeure auprès du Roi, derrière les nouveaux venus, qu'ils craignent et qu'ils comptent bien traiter comme eux ont traité le Roi jusqu'à leur cessation.

Ainsi mercredi les Jacobites, après une séance des plus orageuses et des plus indécentes, avaient fait décréter que le Roi, qui devait aller le vendredi à l'Assemblée, ne serait plus appelé Sir^ ni Majesté, et qu'il n'aurait qu'un simple fauteuil comme le président dont il aurait la gauche. Aussitôt les anciens Constituants, indignés qu'on touchât au cérémonial qu'ils avaient eux-mêmes fixé avant de se séparer, excitèrent tout de suite contre les nouveaux venus les halles, cafés, marchés et corps de garde. Le mot était donné : ce n'étaient que clameurs, menaces, au Palais-Royal et partout, contre ces nouveaux législateurs va-nu-pieds impudents. Tout de suite le Roi constitutionnel, qui devait aller aux Italiens le jeudi, annonça qu'il n'irait point. Tout fut contremandé pour l'arrivée du Roi à l'Assemblée nationale le vendredi, et toujours par les impulsions des conseillers intimes constituants, Beaumetz, Duport, Lameth, La Fayette; on ne parlait dans les groupes que d'assommer ces nouveaux parvenus. L'argent avait haussé de trois pour cent de plus. Alors la nouvelle Assemblée, intimidée d'un tel orage, pensa à corriger sa faute. Il y eut grand conflit entre les Jacobites, qui sont à présent la gauche de l'Assemblée, et les purs Constitutionnels joints aux anciens Constituants qui sont placés derrière eux, qui font la droite.

On remit, le jeudi, la question sur le bureau à l'occasion de

la lecture du procès- verbal de la séance de la veille ; on demanda le rapport du décret. La discussion fut longue et horrible; on y dit des choses indécentes sur le Roi et des horreurs les uns aux autres. Votre Éminence verra le détail de la discussion dans le Journal des Débats du vendredi 7. Enfin la gauche plie et se replie, en se réduisant à ajourner la question quant au fond, et à décréter provisoirement que le Roi serait reçu comme le 14 et le 30 septembre.

Ainsi, le principe posé, la conséquence est sursise [sic). En attendant, la Grande Dame paraît se prévaloir d'une si grande et si prompte victoire, car on lui fait croire qu'elle a reconquis un grand pouvoir, que cette variation est son œuvre, qu'elle verra ainsi de jour en jour affermir son autorité et qu'on les obligera à revenir sur bien d'autres choses plus importantes. En effet, comme le Roi avait annoncé qu'il ne viendrait pas le vendredi, une petite députation de cinq de ces fiers législateurs vint le jeudi, à neuf heures du soir, supplier humblement le Roi de venir le vendredi. Le complaisant monarque, toujours guidé par des conseillers intimes, y consentit, d'autant que cette démarche du Roi était nécessaire à leurs desseins et était plus propre à affermir leur ouvrage, dont ils jouissent avec impunité, remplis de faveurs et comblés de richesses. A une heure du matin, de nouveaux ordres furent donnés, et nous avons vu le Roi, acceptant le provisoire, venir au milieu de ces soi-disant représentants de la nation, prononcer un discours qui aggrave toujours plus ses fers et les nôtres, et qui est fait au même moule que les autres. Il est dans le Moniteur.

On a vu paraître ici le petit duc de Choiseul, impliqué dans le départ du Roi, et M. de Goguelat, aide de camp, qui fut blessé devant le Roi àVarennes, ainsi qu'un baron d'Autichamp. On craint, et on est à la poursuite de ces messieurs pour savoir quel est le motif de leur retour ici, tandis que tout le monde s'en va. M. de Rouillé est à Mayence, fort inquiet; il semble qu'il roule encore quelque projet; mais au moins qu'il soit mieux médité que le premier! On assure le baron de Choiseul,

ambassadeur à Turin, de retour à Paris depuis trois jours.

Louis de Narbonne, maréchal de camp de nouvelle fabrique, vient d'être nommé commandant des trois régiments soldés de la garde de Paris. On parle de dénoncer Duportail, sur son rapport sur i*état des frontières qui n'est pas exact.

M. deClermont-Tonnerre, monarchien, est parti pour l'étranger; il s'est cependant concerté avec les noirs, dont une partie va s'y rendre, dans l'espoir de pouvoir se faire un noyau d'États généraux; mais toutes ces dispositions sont bien tardives. En attendant, le Roi et la Reine sont très contents en apparence ; ils parcourent les théâtres de cette capitale, où ils traînent leur royale famille, ce qu'on n'avait jamais vu en France. Il est vrai qu'on les applaudit beaucoup, et notamment samedi, aux Italiens, on cria : «Vive le Roi! vivent Leurs u Majestés! vive toute la famille royale! » Mais tous ces cris sont tous dans le sens de la Constitution et n'ont rien de bien consolant pour les paisibles citoyens ruinés. La Reine va seule, avec la princesse de Tarente son amie, promener à cheval, et le Roi, de son côté, va à la chasse. Quelle sécurité! Quelle tranquillité, quand tout le royaume est dans l'anarchie et la désolation! Cependant on aperçoit dans Madame Royale, fille du Roi, qui est encore dans l'ingénuité de l'enfance, un air triste et presque toujours rêveur.

M. l'archevêque d'Aix me dit que, profitant du ton de philosophie qui régnait et en vertu de la loi existante, on travaillait à faire ouvrir les églises qui sont fermées, et, en effet, on m'a assuré qu'il y en avait une ou deux d'-ouvertes; mais ce qui parait bon au premier coup d'œil est affligeant quand on y a réfléchi, car cette ouverture d'églises constate davantage le schisme. Ce sera élever autel contre autel, et certainement, malgré la grande liberté dont on nous berce, les schismatiques chercheront toujours à inquiéter le clergé fidèle, car la persécution continue. Ces nouveaux législateurs ont voulu déjà rendre un décret contre les soi-disant réfractaires ; quelque événement en éloigna la discussion, mais elle doit revenir au premier moment.

On regarde comme certain que MM. de Goitz ( 1), de Staël (2), Sonza (3) et Simo]in(4) ont leur rappel dans la poche. On craint même que ce dernier ne soit révoqué par sa souveraine, qui n'ignorait point ses liaisons intimes avec M. Nuâez (5); on lui reproche tout au moins de la lenteur et de la paresse à instruire sa cour. Cependant je dois dire que M. Simolin a assuré un de ses amis qui me Ta dit, qu'il n'avait encore aucun ordre de rimpératrice.

J'ai su très positivement que c'est Bernard qui, d'accord avec Ségur, vous attire les petites tracasseries ministérielles qui vous viennent d'ici. On dit ce Bernard un homme assez dangereux pour les circonstances (6) ; on fait mettre dans une infinité de papiers démocrates des articles ridicules comme venant de Rome. Ils ne valent cependant pas la peine de les relever.

M. le notaire Dosne a enfin consenti que mon secrétaire allât prendre copie du procès- verbal de ce qui se passe chez M. le Nonce, lors de la nomination d'un évéque. On ne fait pas seulement mention de la profession de foi ; ainsi j'ai marqué à Votre Éminence tout ce qui pouvait l'instruire sur cette matière infiniment simple.

Votre Éminence verra, dans VAmi du Roi du lundi 10, la description de la venue de tous les ministres à l'Assemblée nationale législative. Elle était déjà impatiente d'exercer son empire sur ces agents du pouvoir exécutif. Ainsi elle les a fatigués d'une foule de demandes auxquelles ils n'ont voulu

(1) Le baron de Goltz, envoyé extraordinaire du roi de Pruite en France. Ce fot loi qui fit connaître à Berlin les instructions données à M. de Ségur, et par U prépara un fâcheux accueil à cet ambassadeur.

(S) Le baron de Staël, ambassadeur de Suède.

(3) Le comte de Souza de Goutinho, ambassadeur de Portugal.

(4) Le baron de Simolin, ministre plénipotentiaire de Russie.

(5) Le comte de Fernan Nunez, ambassadeur d'Espagne.

(6) Cette appréciation parait un peu sévère. En efiFet^ quel qu'ait pu être le r6le joué à Rome par Bernard, il renonça volontairement à ses fonctions au lendemain des massacres du 10 août. « Je crois, écrivait-il à cette occasion au cardinal de Remis (Rome, S7 août 1792), ne devoir pas hésiter un instant à donner ma démission. Demander l'aumône vaut mille fois mieux que d'être aux ordres d'wa. repaire de scélérats. » (Archives secrètes du Vatican, Nonciature de France,)

répondre que par un décret. On a remarqué en général que ces ministres ont montré un peu plus de hardiesse et de fermeté à cette Assemblée qu'ils n'en avaient jamais montré à la Constituante. M. de Montmorin ne lui a pas laissé ignorer que la Russie et la Suède restaient armées, quoique la paix soit faite. Du reste, il a dit qu'il ne pouvait rendre aucun compte [avant] que les puissances étrangères eussent répondu à la notification que leur avait feite le Roi de son acceptation.

A l'occasion de l'organisation de la garde du Roi et de la garde nationale de Paris, beaucoup de soldats des ci-devant gardes françaises seront obligés de s'incorporer en régiment et d'aller sur les frontières. Cet événement occasionne beaucoup de rumeur dans ce régiment révolté contre son Roi, en 1789. Ils ont fait afficher dans tous les coins une pétition ferme par laquelle ils disent qu'ils ne veulent point aller sur la frontière et qu'ils veulent que la municipalité leur rende compte de leur caisse.

La Fayette a reçu hier les derniers adieux de ses officiers, et il part.

Les Jacobites se mêlent déjà de vouloir influer sur la nouvelle Assemblée. Une députa tion est venue à la barre pour demander qu'on détruisit les places distinctives qu'on avait accordées aux anciens Constituants. Cette pétition a été favorablement accueillie, et le décret qui supprime ces places a été rendu.

L'infâme Chabroud est parti. Rabaut Saint-Étienne se fixe à Paris pour être le rédacteur de la Feuille villageoise, méchante feuille qui fait souvent le panégyrique de la constitution civile du clergé.

Du 1 1 octobre. — La séance d'hier n'a eu rien d'intéressant, Votre Éminence en sera convaincue dans les feuilles ci-jointes.

Votre Éminence trouvera les productions [les] plus intéressantes de cette semaine ; Elle y trouvera une brochure de Gobel et Expilly qui parait d'hier dans le public (1). il parait qu'elle

(1) L'accord des vrais principes de V Église^ de la morale et de la raison sur la constitution civile du clergé de France^ par les évéques des départements, membres de P Assemblée nationale constituatite, — A Paris, 1791.

a été envoyée à Sa Sainteté par ces intrus ; je n'en envoie donc qu^iin seul exemplaire à Votre Éminence. Je n'ai pas eu le temps de la lire ; dans le courrier prochain, j'aurai l'honneur d'en faire mes réflexions à Votre Éminence. Je pense que Sa Sainteté doit saisir cette occasion d'éclairer ces aveugles et de les confondre; au reste, Elle consultera là-dessus sa haute sagesse et l'opinion de Votre Éminence.

Je joins ici une pétition des plus fortes contre les anciens Constituants et affichée avec profusion partout.

On lit dans une gazette que le Pape s'est décidé de faire venir douze évéques de France pour déposer canoniquement les évéques de Sens, Orléans, Viviers, Âutun (1).

Il y a eu le sieur Gouthon, enragé de l'Assemblée, qui a dénoncé les prêtres d'Auvergne qui ont osé faire de l'eau bénite dans leurs chambres. On a ajourné, mais il est certain qu'on médite quelque chose de sinistre contre les soi-disant réfractaires. On ne parle rien moins que de les chasser du royaume.

Les Jacobins ont nommé Brissot de Warville pour président et Robespierre pour vice-président. Grégoire a prononcé un discours en Forme d'adresse aux nouveaux députés ; elle est dans le paquet, ainsi que le discours du moine Hervier qui est un second Fauchet.

La noblesse de France qui se trouve dans les Pays-Bas et en Allemagne a écrit à l'impératrice de Russie d'une manière fort noble et fort touchante.

On a nommé Champion Billy et Lescène des Maisons commissaires pour Avignon (2). (Il n'y a rien de bon à en dire.)

Gobe! a donné dispense à un Frère Capucin^ qui avait fait des grands vœux, pour se marier.

Votre Éminence peut compter toujours sur mon exactitude et sur ma véracité, et Elle éprouvera dans la suite, comme dans

(i) Le« quatre érèqaet, membres de l'Aiiemblée, qai ayaient prêté le serment.

0) Les documents officiels nomment comme commissaires envoyés à Avignon : I^eftcène des Maisons, Champion, officier municipal de Paris, et d'Albignac, maréchal de camp.

le passé, que je ne serai jamais du nombre de ceux qui font leur cour aux dépens de la vérité et d'après des vues de politique .

Je suis avec un profond respect, etc.

P. S. — Je recevrai toujours très volontiers les ordres de Votre Éminence pour tous les paquets qui seront renfermés dans le sien. Celui de M. le comte de Gambis, avec qui je suis Fort lié d'amitié, a été rendu, et la réponse est déjà dans le paquet, quoique la lettre soit allée trouver M. de Gambis à Ghartres, c'est-à-dire à trente lieues de Paris.

Comme les anciennes adresses ne peuvent servir, parce que les Constituants n'ont plus aucun privilège, Votre Éminence mettra les paquets un peu gros sous l'adresse de :

Messieurs les députés des Ârdennes à l'Assemblée nationale ; chez M. de Blignières, chevalier de Saint-Louis, rue de la Perle, n"" 8, au Marais, à Paris.

Ce Blignières est un gentilhomme sur qui je puis compter, et c'est lui-même qui les recevra.

Quant aux lettres de Votre Éminence, quoique contenant plusieurs feuilles, il faut toujours conserver l'adresse de Mme Leblanc.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,

[N"68.] S novembre 1791.

Avant de vous entretenir, Monsieur, sur votre N* 68 que j'ai reçu et qui met parfaitement au courant notre correspondance, je dois répondre au N*" 67 dont je vous ai seulement marqué la réception. Je m'arrêterai sur son premier article qui est de la plus grande importance. Pour le reste, je n'ai que des remerciements très vifs à faire de la part du Saint-Père qui ne fait

qu'applaudir à vos talents, à votre activité et surtout à votre dévouement aux bons principes.

Quoique plusieurs évéques de France demandent la Bulle d'excommunication contre les évéques intrus et les assermentés, le plus grand nombre cependant n*est point d'avis de venir à cette démarche extrême ; le Pape est bien d*accord avec ces derniers, car il serait impossible d'épargner la personne du Roi, après qu'il a sanctionné la fatale constitution.

En attendant, les évéques font ressortir la nécessité de rompre le silence par quelques procédures, pour ne pas paraître acquiescer à la constitution civile du clergé et pour ne point laisser paisibles les intrus. Si Ton veut entamer la procédure contre le petit nombre d'évêques légitimes qui sont tombés à prêter serment civique, avec la clause : avec quelques mesures conservairices des formes établies pour ces sortes de procédures parle droit canonique du royaume, il est delà dernière évidence que rien ne serait plus contradictoire et plus déplacé que d'insérer une telle clause dans le plan de procédure pour le seul objet de conserver un article des libertés prétendues de l'Église gallicane. Les évéques doivent se rappeler qu'ils sont obligés d'avoir recours au Saint-Siège, que tout ce qui a été fait par le Pape l'a été sur leur réquisition la plus formelle, de sorte que la procédure qu'ils ont en vue ne peut avoir d'autre fondement et d'autre base que le bref du Pape. Or, ladite clause ne ferait que les mettre dans une contradiction manifeste avec eux-mêmes, car ils renonceraient ouvertement au bref, faisant semblant de tout faire d'eux-mêmes dans le moment qu'ils sont forcés d'avouer être empêchés par les circonstances de se réunir dans un concile.

L'on est bien loin ici de prétendre que les évéques se portent à renoncer formellement à leurs prétendues lib ertés ; mais le bon sens, mais le danger imminent de la religion exigent qu'on les passe maintenant sous silence, pour ne point opposer au Saint- Siège une autorité, une puissance, qu'il a été impossible d'admettre et d'approuver, par la raison invincible que personne ne peut être destitué par celui qui ne lui a point donné l'institution.

os CORRESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

Vous me dites, Monsieur, que Ton a poussé la chose jusqu à répandre dans une gazette que le Pape s*est décidé à faire venir douze évéques de France pour déposer canoniquement les évéques de Sens, d'Orléans, de Viviers et d'Autun. C'est rompre en visière avec le Saint-Siège, dans le moment où le Saint-Père fait tout pour eux, que de s'efforcer de répandre et de mettre au grand jour que le Pape a besoin de la coopération d'un corps d' évéques nationaux pour déposer ceux qui sont malheureusement devenus schismatiques. Gela est presque inconcevable et certainement inouï jusqu'à présent. Je vous préviens donc que, si l'on veut insérer la clause : avec quelques mesures conservatrices des formes^ etc., le Pape se verra forcé à la réprouver hautement et par un acte solennel.

Par ce que je viens de vous dire, vous avez, Monsieur, devant vous la façon de penser du Saint-Père, uniquement occupé du bien de l'Église (1). Vous devez donc y conformer votre conduite.

Me voilà à votre N* 68, et j'y répondrai en très peu de mots. Vous avez raison : les choses sont poussées à un tel point qu'il est impossible d'asseoir un jugement. Quant à moi, je ne perds pourtant pas tout espoir lorsque je réfléchis que les choses ne peuvent certainement aller longtemps sur le pied actuel; mais ma confiance entière se repose dans le Tout-Puissant qui daignera enfin mettre un terme à tant de malheurs. Pour vous. Monsieur, vous n'avez qu'à continuer comme vous faites, car il n'y a rien dont le Pape ne soit infiniment satisfait. Recevez-en ici les formelles assurances comme les expressions de mon invariable attachement.

(1) On sait avec quelle ardeur et même quelle aDÎmosité la question était discutée. L'importance de cette réponse ne saurait donc échapper à personne. Elle était dictée par le Pape lui-même , ainsi que le cardinal le répétera plus tard à Tabbé de Salamon. Or, dans le registre des minutes du secrétaire d*Etat, toutes écrites en français, se trouve précisément, sur une feuille séparée, le texte de cette note, rédigé en italien. Il est permis de voir dans ce document la formult même qui fut soumise an Saint-Père.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[M" 68.] Parii, 17 octobre 1791.

Monseigneur,

Les lettres dont on a fait lecture à rAssemblëe, dans cette semaine, n'ont rien eu d'agréable pour elle. Elle aura beau multiplier ses ressorts et s'agiter en mille manières pour soutenir à la même hauteur le zèle chancelant de ses partisans, on verra arriver de temps en temps des nouvelles capables d'affaiblir ses espérances et de déconcerter ses mesures. Malgré les belles promesses que le ministre de la guerre est venu faire à l'Assemblée, le véritable amour de la Constitution est bien loin encore de l'armée; un nombre innombrable d'officiers ef de bas officiers quittent leurs drapeaux pour aller à l'étranger. Cette désertion considérable laisse nos troupes indisciplinées à des chefs et des officiers dénués d'expérience et des avantages qui attirent seuls la confiance du soldat, et effraye depuis quelque temps ceux des révolutionoaires qui sont capables d'en calculer toutes les suites. Aussi M. Yaupré (?), membre de l'Assemblée, a avoué que la Constitution, toute forte qu'elle est, ne peut se soutenir d'ellemême et par le seul empire de la raison; il a donc indiqué des moyens de rigueur qui deviendraient une inquisition fort dure et inconstitutionnelle. On a passé à l'ordre du jour sans pouvoir encore déterminer les moyens d'arrêter une si effrayante émigration.

Au milieu de tant d'objets d'une si haute importance, nos représentants du peuple français ne gardent pas toujours cette dignité qui environne ordinairement les potentats. Ces nouvelles majestés vues de près font rire quelquefois. Un de ces nouveaux rois, tout fraîchement débarqué, s'est présenté pour

faire le serment -requis : w Je jure ^ s'est-il écrié, de vivre et de mourir ici » (oubliant le moi libre). On s'est mis beaucoup à rire en disant : « Monsieur ne faussera pas son serment. » Â cette scène en a succédé une autre d'un comique plus renforcé : on discutait le règlement qui doit fixer l'ordre de la parole; un député bas breton ou basque, dans le costume de son pays, s'est écrié : « Il faut bien y mettre ordre, à cette parole : jà u vu tous ces jours-ci que les uns prennent la motion d'un bout u et l'autre la prend d'un autre bout, et l'autre encore d'un «autre bout. Oh! il faut pus d'ordre que ça! » Votre Éminence conçoit avec quels éclats de rire on a entendu un pareil discours, et Elle jugera en même temps des nouveaux législateurs qu'on nous a envoyés et auxquels notre destinée est confiée.

Le ministre de la guerre est venu interrompre une si inté* fessante discussion. S'il faut l'en croire, 127,000 hommes de troupes de ligne, 42 bataillons de gardes nationaux bordent nos frontières, sans parler de celles qui sont dans les villes. De telles forces doivent parfaitement, selon lui, nous tranquilliser entièrement sur les préparatifs de nos ennemis. Il a ajouté que 45 places de guerre sur cette frontière sont en état de les occuper s'ils viennent; que 27 bataillons nous défendent du côté des Suisses; que la frontière de la Sardaigne, qui va être fermée par les neiges, est couverte de soldats français, plus que le roi de Sardaigne ne peut en avoir à son service; que les côtes maritimes et les Pyrénées sont également en défense; enfin, ce ministre, vil adulateur de l'Assemblée, a ajouté : a Quoi qu'il en soit, nous n'en « repousserons pas moins les vils esclaves soudoyés qui tt oseront menacer notre sainte liberté. »

Je n'entrerai point dans un détail fastidieux de ce qui s'est fait dans cette Assemblée, vraiment méprisable à tous égards et méprisée ; mais je ne puis m'empécher de fixer l'attention de Votre Éminence sur une motion aussi importante qu'inattendue, qui a attiré celle de nos législateurs et qui a été décrétée malgré beaucoup d'opposants; c'est celle qui a

demandé la formation d'un comité pour procéder à la vérification des comptes qui ont été rendus en 1789, 1790 et 1791. L'ex-Capucin Chabot, digne vicaire de Grégoire, voulait y mettre des modifications. M. Basire, un des plus parleurs de l'Assemblée ^ a pensé que la nomination des vérificateurs pourrait, comme les affiches d'un citoyen qui avait demandé avec tant de persévérance des comptes à l'Assemblée constituante, faire naître des inquiétudes sur l'état de la fortune publique, et il a conclu qu'on devait recevoir les comptes qui avaient été présentés jusqu'à ce jour par les ministres ou les Constituants. Plusieurs membres, entre autres le philosophe Condorcet, ont été d'un avis tout opposé, et, après beaucoup de débats, Tavis de Condorcet a prévalu et la vérification a été ordonnée. Si ce décret est scrupuleusement exécuté, il sera à jamais mémorable.

Parmi un grand nombre d'adresses à l'Assemblée, on a remarqué celle des rédacteurs et traducteurs des séances et décrets de l'Assemblée en langues étrangères^ par laquelle ils demandent un emplacement dans la salle, à l'effet de pouvoir saisir avec plus d'exactitude les discussions ; ils se fondent surtout sur l'utilité de cette entreprise qui, si elle est protégée, répandra la doctrine constituante dans toute l'Europe et finira par associer l'univers aux bienfaits de la Révolution française. On a accueilli avec enthousiasme cette pétition, et la place a été accordée. Gela annonce toujours bien le même esprit et le même système, qui doit vraiment alarmer les souverains et les mettre en garde contre tout ce qui vient de France.

On a vu venir à la barre de l'Assemblée l'évéque Gobel, suivi d'un grand nombre de prêtres, pour présenter ses hommages et ceux de sa bande à nos législateurs ; il a surtout promis de défendre en tout temps et en tout lieu les principes de la nou* velle Constitution »à laquelle, a-t-il ajouté, moi et mon conseil s devons l'existence » . Le vice-président, Ducastel^ a répondu à cet éloquent discours d'une manière digne d'un tel prélat, et a accordé les honneurs de la séance aux ministres de la nouvelle Église. M. Gobel a été dignement remplacé à la barre par M. de

Lessart, ministre de Tin teneur, qui, à propos des contributions publiques, a dit avec emphase : « Dans l'administration importe tante qui m'est confiée, je n'oublierai point la nation qui voit, ft l'Europe qui écoute et la postérité qui juge, » Aussi, en récompense d'aussi grands mots vides de sens, on a ordonné l'impression de son discours.

Mais sur la fin de la séance, un grand orage s'est élevé; un membre de l'Assemblée voulait qu'on réduisit l'honoraire des députés à douze livres au lieu de dix-huit dont ils jouissent; une telle proposition a effarouché nos cupides lé{;islateurs, on a tout de suite invoqué l'ordre du jour, ce moyen si infaillible de repousser loin de soi les demandes qu'on ne veut pas accueillir, mais dont on n'ose méconnaître la justice. On craint que cette Assemblée, qui n'a cependant point encore fixé Topinion sur elle, aille plus loin que l'autre. Un jeune orateur s'est présenté à la tribune : la suppression totale des droits féodaux, sans aucune espèce d'indemnité, a été l'objet de sa motion ; on n'y a pas encore fait droit.

Les circonstances politiques sont devenues telles pour la France, à force de passions ou de gaucheries, qu'il est tout aussi embarrassant de se former une juste idée de ce qui existe réellement que de trouver le remède à tant de maux. Il ne faut certainement pas se décourager, ni jeter le découragement parmi les gens de bien; mais on ne peut se dispenser de parler avec franchise quand il faut, et il est important de ne pas donner de fausses idées de ce qui existe, quand on est sur le point d'éprouver les plus grands maux et qu'aucune démarche ne peut être indifférente. Beaucoup de gens croient à la renaissance de l'ordre intérieur et ne croient pas aux attaques du dehors; beaucoup d'autres s'affligent de plus en plus de Tétat intérieur de la France et croient fermement à la guerre extérieure. On ne peut être entièrement de l'avis ni des uns ni des autres, mais il y a des motifs plausibles pour croire à tout, comme il y en a aussi pour ne croire à rien, suivant les circonstances.

Il est certain que le Roi, en acceptant la Constitution^ libre

OU non, a repris une force qu'il n'avait pas depuis longtemps, et il est également certain que, profitant à propos de ce moment de faveur populaire, avec un peu d'énergie, il pourrait amener nécessairement et assez promptement un meilleur ordre de choses, si cependant il n'était pas contrarié par l'état intérieur du royaume et les mesures vraies ou apparentes de l'extérieur; car il n'a point d'armée, puisqu'il n'y a plus ni officiers, ni discipline et point d'argent ni aucun moyen d'en avoir. Serait-ce par les impôts? Mais les nouveaux ne sont nulle part payés, et les anciens ne l'ont pas été avec exactitude. Fussent-ils payés, seraient-ils suffisants pour les dépenses? Les contraintes qu'il faudra exercer pour les percevoir serontelles bien propres à calmer les têtes et consolider la Constitution? Le déficit a augmenté considérablement, comme l'émigration.

Quoique l'acceptation de l'acte constitutionnel soit connue des émigrés, ils ne continuent pas moins à chercher les moyens de se rétablir convenablement dans leur patrie. À Goblentz, M. de Romanzoff n'est pas le seul ministre étranger accrédité auprès des princes français ; il y a déjà en cette ville un envoyé de Saxe-Gotha et un ministre de l'électeur de Hanovre. On y attend de jour en jour celui de Prusse; le baron d'Erlacb, envoyé des Gantons suisses, est en chemin, à ce que Ton assure. Les dernières lettres portent que les logements des ministres d'Espagne et de Sardaigne sont déjà préparés ; tout cela n'est-il rien?

D'un autre côté, les factieux ont-ils perdu toute espérance? N'existe-t-il pas encore dans le royaume un parti puissant protestant, dont on n'a pas dans les commencements assez éclairé les démarches, qui au premier moment pourra secouer la torche incendiaire de la guerre civile? Que ne signifie-t-elle pas, cette ardeur incroyable de quelques citoyens couverts du masque du patriotisme à s'emparer de notre malheureux pays d'ÀTignon et du Gomtat, dans un moment où les Français peuvent avoir beaucoup de peine à garder ce qu'ils ont? Que veut dire ce bruit qui s'accrédite dans Paris, que M. Joseph-

Philippe, prince français, qui a l'air de vendre ses propriétés de Paris et du nord de la France pour arranger ses affaires, est en marché du duché d'Aiguillon, situé dans le midi de ce royaume? Que veut dire le commandement de deux départements méridionaux, auxquels on a joint celui du Gomtat, donné à Biron, qui passe pour Tun de ses plus intimes amis? Que deviendront ces troupes de brigands qui se sont formées dans plusieurs parties de Tempire? Quel est Thomme d'État le plus consommé qui puisse résoudre toutes ces questions d'une manière consolante?

Mais, mettant à part l'affaire de nos réfugiés, pouvons-nous être plus tranquilles sur ce qui se passe à Textérieur relativement à TÂlsace? Pouvons-nous supposer que les princes souverains de l'Europe laisseront agir encore longtemps et tranquillement la propagande dans leurs États, quand ils ont des moyens efficaces de s'opposer à ses progrès? On a beau dire : Nous n'avons rien à redouter; il ne faut pas se faire illusion là-dessus, malgré les beaux discours de M. le ministre de la guerre : nous sommes sans discipline, sans ordre et sans argent, et nous avons tort. Peut-on donc supposer qu'enfin les souverains qui ont de l'argent, des troupes disciplinées, se laisseront par nous offenser gratuitement? Ils ne doivent pas se mêler, dit-on, de nos affaires intérieures; mais avons-nous plus de droit qu'eux d'envoyer des émissaires de nos clubs porter le trouble et l'esprit de rébellion dans leurs États? Tramer de pareils complots contre des alliés est un crime infâme; les tramer contre des souverains indépendants est un attentat digne des plus insignes scélérats. Aussi Votre Éminence a vu les mesures rigoureuses qu'on commence à prendre. M. de Trenck n'est-il pas arrêté à Vienne? N'assure-t-on pas qu'un sieur de Vivaldi a été condamné à mort à Venise? Faujas de Saint-Fond, ce Français connu par des ouvrages sur les volcans et propagandiste, ne gémit-il pas dans les cachots de Tortone? Plusieurs particuliers n'ont- ils pas été arrêtés à Chambéry? N'a-t-on pas fait quelque exécution en Suisse? Ne commence-t-on des procédures à Madrid? Il n'y a donc qu'une

grande énergie imprimée au gouvernement intérieur, une punition sévère de tous ceux qui essayeront de troubler Tordre, la majesté du trône rétablie dans tout son état et la médiation puissante des souverains armés qui peuvent remédier à tous nos maux.

On vient de répandre avec profusion dans le Brabant, d'où il est venu à Paris, le discours suivant; il est court, et on n'est pas peu scandalisé de le voir signé par M. de Rochambeau, fils d un général de ce nom qui commande. Le voici :

a Messieurs les patriotes,

a Vous saviez apprécier la liberté, vous la désiriez, et des «événements malheureux vous ont privés de sa conquête. u Les amis de la Constitution française embrassent le monde dentier dans leur système de philanthropie; c'est à ce titre, «Messieurs, qu'ils espèrent que, en retournant dans votre « pays, vous y jetterez le germe de nos projets bienfaisants « pour qu'ils y produisent une récolte abondante. » Signé : Rochambeau, président; Morel, Alexandre, Philippe, secrétaires. Il est bien étonnant qu'après de telles pièces, ceux qui tiennent les rênes du gouvernement n'ouvrent pas les yeux sur les dangers qui les environnent.

Les émigrations de gens de tous états, de tous rangs, continuent toujours. Mille deux cents personnes sont sorties depuis peu de jours du Poitou. L'Auvergne, le Limousin sont dépeuplés de leurs propriétaires. La noblesse de Bretagne est entièrement sortie, ils sont rassasiés d'outrages, et le désespoir les anime. La marine perd chaque jour un grand nombre de ses officiers ; aassi le Roi, poussé sans doute par ses conseillers intimes, n'a pas craint d'écrire une lettre à ces officiers pour leur reprocher leur désertion et leur dire de se montrer meilleurs citoyens. Les choses sont poussées à un tel point que d'après les lettres qui nous viennent chaque jour, que d'après les mouvements qui se font parmi nos émigrés, il ne serait pas étonnant que les princes absents conçussent un plan peut-être funeste pour eux

et méditassent des moyens d*entreprise prochaine, même sans le secours des forces combinées de TEurope; mais il est bien difficile de pouvoir prévoir la nature et Texécution de ces projets, tels qu*ils peuvent paraître à nos yeux. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tes lenteurs affectées du chef de TEmpire annoncent une mauvaise volonté de sa part et sans doute [sont] combinées avec notre Grande Dame, dont les impulsions conduisent également Tarchiduchesse gouvernante des Pays-Bas qui, au moment où la nouvelle de Tacceptation du Roi lui a été signifiée officiellement, a écrit au magistrat d'Anvers, au nom de l'Empereur, une lettre à l'effet de faire reconnaître le pavillon national français.

Il paraît qu'on jette du doute sur la tenue du Congrès qu'on avait indiqué du 10 au 14 de ce mois. M. de Galonné a fait paraître là-dessus une lettre assez piquante pour en démontrer l'inutilité et même l'incompétence. Votre Ëminence en trouvera ci-joints deux exemplaires.

Des lettres de Berlin annoncent que M. de Moustier refuse le ministère des affaires étrangères ; il était en effet vraisemblable qu'un galant homme garderait une place honorable, pour refuser un emploi infiniment difficile à remplir dans ces circonstances et fort subalterne dans la nouvelle Constitution.

Il paraît qu'à Naples et à Pétersbourg les envoyés de France ne sont pas vus de bon œil, car M. Genêt, chargé des affaires et frère de Mme Campan, première femme de la Reine, et démocrate outré, a eu signification de ne point paraître à la cour de l'impératrice de Russie (1). Le comte de Ségur ayant pressé vivement M. de Montmorin de le nommer à l'ambassade d'Angleterre, celui-ci a fait la même réponse qu'il avait faite à un de mes amis, il y a quelques jours, qu'il ne ferait aucun travail avant sa retraite. Le voilà donc encore arrêté dans sa marche ambitieuse.

Je puis certifier à Votre Éminence qu'une personne digne de foi m'a assuré que l'archevêque de Sens portait dernièrement

(1) 11 ne quitta toutefois Péteribourg qu'en juillet 1792

à Âuxerre, où il était comme électeur pour les députés de la -législature, la soutane noire, boutonnières et boutons ronges et bas rouges ; il n'a pas pu se rappeler s*il lui avait TU la calotte. Ce prélat a eu le désagrément de n'avoir pas même paru dans les scrutins pour être député. Voici un pamphlet qui le concerne.

La supplique à Notre Saint Père ci-jointe (1) m'a été fortement recommandée par un de nos présidents au Parlement, mais mon impartialité ne me permet pas de dire ce que je pense sur une matière si délicate. Votre Éminence aura donc la bonté de me répondre ce qu'Elle voudra et croira bon dans sa haute sagesse.

J'ai reçu le très intéressant paquet de Votre Éminence et celui de Mme Pasquier avant celui de Mme Leblanc, car celle-ci a-vait été trois jours en campagne, ce qui ne lui arrive jamais; quoique M. Gauthier fût absent, nous avions pouvoir de décacheter ses paquets. Les lettres y jointes et surtout celles de M. l'abbé de Gressac seront rendues exactement. Tous les papiers sont déjà imbus de la grande nouvelle arrivée de Rome et surtout des pièces adressées aux évéques ; elles seront incessamment connues par la voie de la traduction et de l'impression.

On vient de m*assurer que la Hollande vient de reconnaître notre nouvelle Constitution. On mande de Tournay qu'on commence à inquiéter les Français pour qu'ils s'en aillent, afin de laisser de la place pour loger les troupes. 11 est très certain que du cAté de Luxembourg il y a des approvisionnements pour cent mille hommes. Une lettre que j'ai lue est positive.

Dans la séance du 12, une ordonnance de l'Empereur, en date du 14 septembre, qui porte le séquestre de tous les biens nationaux ou ecclésiastiques de France situés dans l'étendue de ses États, a un peu inturbidé [sic) notre honorable Assemblée. Ce procédé de Sa Majesté l'Empereur annonce-t-il ou non des projets hostiles? Un membre de ladite Assemblée, incer-

(1) La tapplîqae et le pamphlet sur l'archevêque de Sent manquent dans la correspondance.

lOî CORRESPONDANCE DE I/ABBE DE SALAMON

tain dans son opinion, s^est plu cependant à croire qu'on ne doit rien conclure de cette démarche» queLéopold n'aurait pas pris de mesures aussi sévères si M. de Montmorin avait, dès le principe, entamé des négociations avec ce prince. Cette affaire n*a pas eu de suite, et on Ta renvoyée au comité auquel en appartiendra la compétence, car ils ne sont pas encore formés.

Je vais m'occuper à Tinstant des moyens sûrs pour que M. de Loménie ne puissejamais prétexter de n'avoir pas reçu la lettre dont Votre Éminence m'a chargé.

Si la sortie forcée des gens de M. de Ségur a été sue, c'est lui-même qui l'a divulguée, et ceux qui l'ont apprise dans la ville étaient d'avis que Rome n'usât pas de tant de ménagements à leur égard, et j'aurai l'honneur de dire h Votre Éminence que le seul motif de recevoir chez eux des personnes suspectes au gouvernement était assez puissant pour les obliger de sortir de la ville, puisqu'il était bien certain que leur maître ne viendrait jamais.

Votre Éminence trouvera ci-jointe une adresse de catholiques de Paris au Roi, très sûre. Elle n'a point eu encore d'effet (1).

On parle plus que jamais de voir nos législateurs décréter une défense absolue de sortir du royaume ni hommes ni chevaux.

La lettre pour M. de Cambis, mon ami, est partie pour Beauvais; je connais tout le mérite de M. l'abbé, son frère, que je connais moins parce qu'il était longtemps à Chartres, et dont je n'ai eu l'honneur de parler à Votre Éminence que par une suite de l'exactitude que je dois mettre à l'instruire de ce qui peut être de quelque intérêt ou utile, d'autant que je ne parlais que d'après ce que m'avait appris le cardinal de La Rochefoucauld et M. l'évéque de Couserans, et Votre Éminence ne doit pas toujours juger de ma façon de penser par les notions que la confiance dont Elle m'honore m'oblige de lui donner.

(1"^ Cette adresse, publiée par Theiner (op. cit. y t. I, p. 330), demandait au Roi de mettre dans chaque paroisse de Paris des temples à la disposition des catholiques « non conformistes » .

Votre Éminence voudra bien lire surtout le n* 289 du Journal du jour, du dimanche ; Elle y trouvera la lettre inconcevable du Roi aux officiers de la marine. Elle verra aussi dans celui d'auparavant que M. Tabbé Maury a été très bien reçu à Tournay.

Je verrai avec plaisir M. Tévéque [du Maroc» vicaire apostolique] d'Ecosse, et lui rendrai tous les services qui dépendront de moi. Je renouvelle avec bien de Tempressement à Votre Éaiinence mon respect et mon inviolable attachement.

P. S. — Le roi d'Angleterre a répondu par un compliment quand Tabbé Barthélémy (1) lui a annoncé Tacceptation du Roi.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 69.] Paris, 24 octobre 1791.

Monseigneur,

Votre Éminence aura reçu sans doute, par le dernier courrier et dans un second paquet, quatre exemplaires de Tallocution sublime du Très Saint Père, traduite en français. Elle jugera de la promptitude que j'ai mise à faire imprimer et traduire cette précieuse pièce, par la célérité que j*ai mise à la lui faire parvenir. Elle a été recherchée avec empressement, et chacun a voulu en avoir. Cet éloquent discours m'a paru un chef-d'œuvre en ce genre; on y découvre les grandes connaissances du Souverain Pontife. II est frappant par la justesse des raisonneoients et la solidité des preuves. Le rapprochement que le Très Saint Père fait de ce qu'a été et de ce qu'est Tex-cardinal est très adroit et plein de finesse; il sera bien propre à

(i) M. de SalainoD fait une confusion ; ce n'est pas l'abbé Barthélémy, mais son neveu, le futur directeur, qui remplit la mission dont il est ici question.

atterrer les nouveaux philosophes qu'il combat dans la personne de M. de Lomënie; il me faudrait un long article si je voulais parcourir toutes les beautés de cet immortel discours.

Mais venons à la commission importante que Votre Éminence m'a donnée et qui parait lui être à cœur; je veux dire la lettre de M. de Loménie, archevêque de Sens. J'avoue que, ce prélat étant à quarante lieues de Paris, j'ai tout de suite été un peu embarrassé sur le moyen à prendre, car j'ai dit : Si on lui remet en mains propres, il répondra à moi ou au porteur de vive voix : Cela suffit, et refusera même un reçu si on le lui demande. J'ai imaginé alors de lui envoyer directement par la poste, mais avec des précautions qui assureront à jamais la réception de la lettre. Gomme il est très possible que ce prélat reçoive à chaque courrier plusieurs paquets de Paris, j'ai pris le parti, pour qu'il n'y eût point d'équivoque, d'aller dans une petite ville nommée Mantes, à quinze lieues de Paris, dans le Yexin français. J'ai été moi-même au bureau de la poste; j'ai constaté qu'il n'y avait par cet ordinaire aucun paquet pour l'archevêque de Sens, et alors j'ai remis le paquet qui contenait la lettre de Votre Éminence et une que j'y ai ajoutée au maître des postes. Je l'ai fait charger sur le registre, et j'ai même exigé du directeur qu'il m'en certifiât le chargement. Ce paquet arrivé à Sens, d'après l'usage invariable, le prélat sera averti qu'il y a à la poste un paquet chargé pour lui venant de Mantes, et, pour l'avoir, il sera obligé de mettre sa signature sur le registre de Sens. Si l'archevêque de Sens ne répond pas à ma lettre, j'aurai un procès-verbal ou certificat du directeur de la poste de Sens qui, joint à celui de Mantes, fera une véritable preuve légale. C'était là le seul moyen d'avoir de ce prélat très rusé une preuve de la réception et de la notification de l'admission de sa démission de cardinal; dans un ou deux courriers, j'aurai en main toutes les pièces et les enverrai à Votre Éminence.

Le courrier de Rome n'est arrivé qu'hier, dimanche, fort tard. Tout de suite j'ai remis à M. Godefroy la lettre de Sa Sainteté,

qu'il a reçue avecle respect et la reconnaissance qu'il devait (1). LfC paquet pour M. de Gambis est parti pour Chartres, le comte n'étant pas à Paris. J'ai été fort sensible à l'envoi du bref du chevalier Âleaume; c'est un excellent homme et bien pensant. Cependant je supplie très instamment Votre Éminence de me nommer une personne qui puisse paraître, en pareil cas, pour les frais faits et à faire. C'est un préalable nécessaire, car je puis être dans le cas de faire bien des demandes à Votre Éminence pour des gens dont je pourrais connaître la bonne réputation, mais avec qui je ne serais point lié. M. le nonce étant absent, on m'envoie ici bien des gens de son hôtel; il doit y avoir des frais nécessairement pour le parchemin et le sceau ; que Votre Éminence daigne donc nommer quelqu'un de sa famille, si Elle le juge à propos.

Il y a douze jours que l'instruction de Sa Sainteté (2) est arrivée à Paris, et elle n'est pas même connue des personnes intéressées, car M. l'abbé de Floirac, grand vicaire de Paris, travaillant beaucoup en l'absence de l'archevêque, n'en savait pas un mot ce matin. Je le lui ai appris chez moi, où il est venu passer quelques instants. C'est le propre de quelques prélats de vouloir tout faire dans le mystère et seuls. Ils n'ont pas toujours une parfaite confiance en ce qui vient de Rome, et ils commencent toujours par l'examiner scrupuleusement dans leurs petits conciliabules, et même , n'ayant pas les lumières suffisantes, ils s'en rapportent à la censure de quelques théologiens canonistes en qui ils ont confiance, mais qui n'ont pas la confiance générale. Je sais que cette instruction, que je brûle infiniment de voir, est entre les mains, dans ce moment, de l'abbé Béchet, un des directeurs de Saint-Sulpice ; c'est le même que l'archevêque d'Avignon obligea de partir de cette ville, il y a une douzaine d'années. Je sais encore que les meneurs du comité des évêques ne se proposent d'en faire

(i) Le Saint-Père remerciait Godefroy qui lui avait envoyé un portrait de |*abbé Maury, gravé par lui.

(2) Le bref du 4 mai 1791 aux évéques, leur accordant des facultés extraordi-

imprimer que le nombre suffisant pour pouvoir en donner un exemplaire à chaque évéque. II me semble que dette disposition n'est pas suffisante. Il est très nécessaire qu'elle soit entre les mains de tous ceux qui travaillent dans le ministère ; mais j'ai Tespérance que quelque imprimeur qui pourra s'en procurer un exemplaire, quand ce ne serait qu'une spéculation pécuniaire, en fera une contrefaçon plus nombreuse.

Votre Éminence ne saurait être trop en garde contre toute surprise. Il se glisse beaucoup de philosophie dans tous les États, et il y en a malheureusement beaucoup trop dans quelques évéques qui sont ici les meneurs du très petit nombre qui se trouvent à Paris, mais dont une foule des plus respectables, des plus importants par leurs sièges, qui sont absents, n'épousent pas toutes les idées. Il serait fâcheux que, sous des prétextes spécieux en apparence, on induisit la cour de Rome en erreur et qu'on lui fit voir quelquefois comme le résultat de la volonté générale des évéques ce qui ne serait que celle de quelques individus qui sont à Paris. M. le cardinal de Bemis lui-même peut être aussi induit en erreur parce que, ne voyant que par un seul canal, il ne voit que d'une seule manière. Après plus de vingt-cinq ans d'absence, cette illustre Éminence peut avoir perdu de vue le véritable état des choses. Plus d'un tiers des prélats sont renouvelés depuis qu'il est à Rome. Il faut donc prendre garde de ne pas adopter tout ce qui vient du comité. Je suis sur les lieux, infiniment répandu; je vois les prélats et les ecclésiastiques du premier mérite, et je trouve beaucoup de contradictions dans la façon de penser des uns et des autres. Je crois être obligé de parler avec sincérité à Votre Éminence.

Le faubourg Saint-Marceau, faubourg très dangereux, était fort agité de ce qu'il n'avait plus qu'une église pour aller à la messe. Les têtes commençaient de s'échauffer de cette gène ; les habitants dirent avec vigueur qu'ils en voulaient davantage. Le curé constitutionnel, épouvanté pour sa vie, fut le premier à demander à la municipalité qu'on ouvrit les églises des religieux et religieuses de ce faubourg. La municipalité, cédant

toujours au plus fort, Taccorda sur-le-champ par un arrêté ; mais à rinstigation du curé elle y ajouta les mots : a sous la surveillance des curés. » Cette glose épouvanta avec raison les gens de bien; il y eut des réclamations, et le département, non par les principes d'amour du bien, mais par Tesprit de la tolérance la plus parfaite pour toutes les religions, a pris un arrêté en date du 19 octobre, par lequel il est permis d'ouvrir tontes les églises de la ville, sous l'inspection seulement des officiers de police. Votre Éminence trouvera le tout dans le n* 296 du Moniteur, Toutes ces marques de tolérance ne me plaisent pas ; elles ne serviront qu'à augmenter l'insouciance pour notre sainte religion et à l'assimiler à toutes les autres sectes. Nous sommes en temps de persécution; il faut la souffrir avec patience, modération, mais fermeté et constance. Tous les palliatifs m'épouvantent; notre religion est une; elle doit être immuable comme son auteur.

Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir M. l'archevêque d'Aix, qui entrait chez moi. Il y a passé trois quarts d'heure; il m'a paru très content de l'instruction que Sa Sainteté a envoyée aux évéques et m'a chargé de bien assurer Votre Éminence qu'il n'oubliera rien pour que le clergé corresponde toujours aux vues du Très Saint Père. Je l'ai confirmé dans cette idée, et je lui ai bien certifié que Sa Sainteté sera toujours disposée à venir au secours du clergé et à lui marquer sa satisfaction de sa bonne contenance.

J'ai oublié, dans ma dernière lettre que j'ai finie dans la petite ville où j'avais été, de marquer à Votre Éminence que Tévéque Gobel, Expilly et deux autres s'étaient présentés chez le Roi pour lui offrir V Accord des vrais principes, et qu'ils ont eu l'impudence de prier Sa Majesté de l'envoyer à Sa Sainteté avec la lettre qui y est jointe. On m'assure que le Roi l'a prise sans dire mot et l'a remise tout de suite à quelqu'un qui était à ses côtés. J'ai lu rapidement en voyage ce prétendu accord des vrais principes; le style en est bon et attrayant pour un pays où l'opinion publique est gâtée, où le cœur ne se nourrit que du poison de la médisance et de la calomnie.

108 CORRESPONDANCE DE L'ÂBBE DE SALÂMON

Cet écrit est la première profession de foi, le symbole de TÉglise constitutionnelle. Par là, nous savons à quoi nous en tenir sur la doctrine et particulièrement sur la méthode des faux évéques. Les voilà solidaires entre eux, et on pourra les attaquer à coup sûr. Des omissions essentielles, des réticences affectées, une dissimulation perpétuelle dans les principes et dans la manière de les exposer, voilà le caractère de Touvrage. La doctrine est l'extrait de tout ce qui a paru de mauvais principes en faveur de la nouvelle Constitution; c*est le Richerisme (1) et le Domîni'ctsme (2) renouvelés.

L'ouvrage va être réfuté par beaucoup de monde et surtout par un de mes amis intimes, grand vicaire de Soissons, et il y a Tapparence que la réfutation paraîtra sous le nom de cet excellent prélat. Le but de ce méchant ouvrage est de justifier la Constitution, et il lui nuit plus qu'il ne lui sera avantageux. On pourrait diviser la réfutation en disant : V Les constitutionnels ne disent rien qui tende directement à la justification de l'Église constitutionnelle; 2* ce qu'ils disent prouve évidemment que la Constitution est hérétique et schismatique. L'accusation la plus grave contre cet écrit est qu'il dénature et corrompt la règle de la foi, qu'il couvre de nuages le tribunal de l'Église et que, dans son système, il n'y a plus de juge de controverse. C'est donc un ouvrage qui vise autant à l'impiété qu'à l'hérésie. La lettre pastorale qui se prépare sous le nom de M. de Soissons (3) exposera les principes de la communion catholique et contiendra un éloge justement mérité de Pie YL

L'Assemblée nationale est dans un tel discrédit qu'on ne se donne pas la peine, quand on se rencontre, de se demander comme autrefois : Qu'a-t-elle fait aujourd'hui? Dans cette semaine, elle s'est occupée des comités des prêtres soi-disant réfractaires . A ce mot, on s'est fort élevé; on ne veut plus qu*on

(1) RiCHER (1560-1631), auteur d'un traité : De ecclesiattica et politica poteS" tate, où il attaque l'infaillibilité du Pape, et d une apologie des doctrines gallicanes.

(S) Douiiris (1556-1624), archevêque de Spalato, embrassa les réformes et écri vit contre le Pape le traité : De Bepublica christiana

(3) Henri-Joseph-GIaude de Bourdeilles

les nomme de ce nom, parce que cela supposerait qu'il y a une religion dominante en France. On les nommera donc à l'avenir prêtres non assermentés. On n'a cependant encore rendu aucun décret contre eux.

La motion contre les émigrants a attiré davantage l'attention du public. Brissot de Warville, dans la séance de jeudi, a débité à la tribune le discours le plus outrageant et le plus audacieux, et déployé ce fanatisme absurde de la démagogie. Brissot a traité les frères du Roi non seulement de rebelles, indignes de lui appartenir, mais de grands scélérats environnés de petits. Il n'a pas ménagé davantage tous les souverains, qu'il a presque traités d'insolents et dont plusieurs ont voulu mander les ambassadeurs pour leur enjoindre de cbasser tous les Français de leurs États. Si les rois de l'Europe n'avaient pas une politique, j'ose dire au-dessus de l'intelligence humaine, il n'en faudrait davantage pour nous faire déclarer la guerre par tout Tunivers. Votre Éminence trouvera ci-joints deux exemplaires de ce discours infernal. 6e discours n'a cependant produit aucun décret. Dans les séances des Jacobins, on est toujours agité du même délire. Un membre a demandé que, de concert avec le pouvoir exécutif, on mandat tous les ambassadeurs à la barre pour leur signifier que la nation regarderait comme ennemis ceux qui donneraient asile aux émigrants. Il aurait été fort plaisant de voir arriver à la barre du Manège toutes les puissances de l'Europe ! C'est ainsi que raisonnent ces Jacobins qui, par leurs coupables manœuvres, ont réduit la monarchie dans un état d'autant plus déchirant que les citoyens ne connaissent pas encore leurs maux et la douloureuse situation du commerce et de l'industrie. Les ressources numéraires sont anéanties ; les payements ne se font qu'avec du papier qui perd tous les jours de son crédit factice et que bientôt les campagnes refuseront pour des denrées de première nécessité. A Paris même, dans l'espace d'un mois, et malgré l'abolition des entrées, le pain est à trois sols la livre, la viande va à douze sols et le vin potable de douze à quinze sols le pot. La moitié des Parisiens vivent d'aumônes. Voilà les richesses d'aujour-

d'hui et la situation de la capitale qu'on s'efForce de dire heureuse.

Après bien des recherches, j'ai découvert que M. Tabbé de Cressac est à Poitiers, je lui ai tout de suite envoyé la lettre de Votre Éminence.

Je suis bien charmé d'apprendre que le Très Saint Père va faire des réclamations vives auprès des puissances; c'est une horreur que l'envahissement de notre pays , et on ne saurait crier trop haut. Votre Éminence voudra bien mettre sur la copie qu'Elle m'en enverra une croix pour me désigner qu'on peut la rendre publique. Votre Éminence a su les nouvelles horreurs qui ont eu lieu à Avignon, le 16 et jours suivants. Par un coup de la permission divine, Lécuyer est tombé sous les coups du peuple qui l'avait tant exalté; un courrier en est venu porter la nouvelle à l'Assemblée nationale, qui a renvoyé au pouvoir exécutif. La ville de Carpentras a dans ce moment-ci trois députés, tous trois prêtres, Ducros, Vitalis et Bouchony. Ils sont chargés surtout de dire qu'ils ne veulent pas absolument être réunis à Avignon; ils ne se sont pas encore présentés. D'ailleurs, ce sont des individus peu capables.

Onze heures du soir. — On vient encore m'interrompre à ce moment pour m'apporter une lettre de l'abbé Bonnaud. Elle me paraît si importante que, quoiqu'il m'écrive en confiance, je ne dois pas manquer de l'envoyer à Votre Éminence (1). Elle mérite d'autant plus d'attention qu'elle vient d'un homme infi* niment éclairé, grand vicaire de Lyon, de confiance deTarchevéque, et qui gouverne le diocèse. Je puis même dire à Votre Éminence que c'est lui qui a fait tous les ouvrages qui ont paru de l'archevêque de Lyon. Elle verra que bien des gens redoutent les principes de l'archevêque d'Aix et de l'évéque de Langres. Je prie cependant Votre Éminence de ne pas parler de cette lettre, que ce grand vicaire m'a écrite amicalement pour me donner des lumières et pour le bien de l'Église. Je puis certifier qu'une foule d'excellents grands vicaires pensent

(1) Pièces annexes, XXI.

comme cela, ainsi que le plus grand jnombre des évéques.

Ci-joint deux caricatures assez piquantes; je n'ai pu en avoir davantage.

II ne parait point encore Tannonce que Tacceptation du Roi ait produit un grand effet dans les cours étrangères. Nous ne savons pas précisément les réponses qu'on y aura faites; mais il parait certain qu aucune n'a encore reconnu l'Assemblée nationale, pas même l'Angleterre ni la Hollande. Georges a fait à la vérité un compliment de deux mots, mais qui ne signifie rien. La reconnaissance du pavillon national par Léopold ne dit pas davantage, et la lettre de la Hollande n'est qu'une lettre d'amitié, de démonstration pour le Roi, mais ne dit pas un mot de TAssemblée ni de la nation. On présume avec quelque fondement que les autres ont donné des marques d'improbation. On ne peut rien encore inférer de cet envoi dans les cours de l'Europe. Le compte à rendre sur cet article par le ministre des affaires étrangères est fixé au 1*' novembre prochain.

M. de Moustier a refusé décidément le ministère. L'archevêque d'Aix vient de m'assurer que ce sera le comte de Ségur. Ce prélat peut le savoir, car il est lié avec ce seigneur. M. de Montmorin restera à Paris et rentrera au Conseil.

M. Gauthier a ordonné qu'on décachetât les paquets venant de Rome. Ainsi Votre Éminence pourra se servir de cette adresse quand Elle voudra qu'un paquet important me parvienne sûrement; car personne n'oserait arrêter un paquet à l'adresse d'un administrateur général des postes. M"* Pasquier est sa sœur, femme d'un conseiller de grand' chambre, mon confrère et mon ami. Cette dame est très pieuse et abhorre les intrus , car elle a donné , malgré quelque danger , asile chez elle à des Sœurs de la Charité maltraitées, et accueilli et procuré des places à plusieurs pauvres ecclésiastiques. Je D^oserais demander à Votre Éminence une petite relique ou chapelet indifféremment, bien simple, où fussent appliquées des indulgences ; ce serait un présent très agréable pour cette dame, fort attachée au Saint-Siège.

Je suis sensible autant que je le dois à la très grande bonté

llî CORRESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

de Sa Sainteté et de Votre Éminence. Ma santé est infiniment plus raffermie. Je ne la désire que pour la consacrer tout entière au service du Très Saint Père, que je regarderai toujours comme mon unique souverain, et je ne manquerai jamais de courage pour soutenir ses intérêts; je m'estimerais heureux si je pouvais, par mes veilles, préparer les travaux de Votre Éminence, dont le mérite bien connu est aussi éminent que ses vertus. Elle ne doute point de mon inviolable et profond respect pour Elle.

Du 25 octobre. — Rien de plus vrai qu'il y ait tout nouvellement un projet de faire évader le Roi, conseillé par des émissaires secrets des monarchiens et des républicains. Les premiers se flattent d'établir la Constitution actuelle, mais beaucoup modifiée, par une proclamation du Roi, sur la frontière, soutenu alors par l'Empereur seul et une grande partie des troupes de ligne et de la garde nationale, dont les chefs sont presque tous monarchiens, à la tête desquels sont la Grande Dame, l'archiduchesse gouvernante, Breteuil, Mercy et autres. Les républicains, sachant ces mesures par leur correspondance très active, se sont vus perdus. Ils ont donc, de leur côté, trouvé des gens adroits qui, sous le masque de monarchiens, ont aussi conseillé au Roi de s'en aller, dans l'espoir d'avoir l'occasion de susciter à ce départ un grand trouble, de déclarer le Roi déchu de la couronne, et de renforcer leur parti qui est en très grande partie [formé] de la législature présente et de tous les protestants du royaume, surtout du Languedoc. Heureusement, de bons citoyens, de véritables monarchistes, qui veillent beaucoup ici au bonheur de la France, ont eu connaissance de ce complot; ils l'ont fait imprimer tout de suite. Cette publication inattendue a d'autant plus déconcerté le projet qu'on a parfaitement vu qu'il était connu, et qu'on prendrait de moyens d'un côté ou de l'autre pour le faire avorter. Votre Éminence en trouvera ci-joints deux exemplaires, plus un exemplaire seulement de Point d'accommodement, réimprimé avec le plan que l'abbé Louis avait porté à Bruxelles, — je n'en envoie qu'un,

parce qu*oii m'a assuré que Votre Éminence Tavait déjà du côté de la Suisse — plus Texcellente réplique de Bergasse, plus deux petites caricatures charmantes.

J'ai vu, les larmes aux yeux, dresser les échafauds pour détruire la superbe église neuve de Sainte-Geneviève, un des monuments de Tunivers, toutes les sculptures, les bas-reliefs qui ont rapport à la religion, même la croix. Le tout pour y déposer les prétendus philosophes. Votre Éminence lira tout de suite la Feuille du jour, n* 298.

Le cardinal de Zelada à iabbé de Salamon.

[N« 69.] 9 noyembre 1791 .

J'étais sur le point. Monsieur, de vous marquer le retard du courrier de France, lorsqu'on m'apporte votre N* 69. Étant obligé de garder le lit, par un accès de goutte, je prends le parti d'envoyer au Saint-Père votre paquet pour le lui faire examiner à son aise, de vous en marquer la simple réception et d'y répondre à l'ordinaire prochain. Ainsi je serai en état de vous faire connaître les sentiments du Pape, qui ne manquera pas de m'en parler à la première visite dont il sera pour m'honorer, comme il est si souvent accoutumé de faire.

Agréez, en attendant, l'empressement que j'ai à vous donner de mes nouvelles et de votre commerce épistolaire, suite incontestable de la véritable estime et de l'attachement que j'ai pour vous, etc.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N» 70.] PauriSf 31 octobre 1791.

Monseigneur,

Par la lettre dont Votre Éminence m'a honoré, en date du 12 octobre, je vois que mes paquets par Turin, soit qu'ils partent le mardi, soit que je les envoie le samedi, n'arrivent à Rome que le lendemain de l'arrivée du courrier de France qui va en droiture. Ainsi il n'y faut plus penser que pour envoyer des duplicata dans des circonstances extraordinaires et imprévues.

Accoutumé aux extrêmes bontés de Votre Éminence, je ne répondrai point aux choses trop flatteuses pour moi qui sont renfermées dans ses dépèches; j'avouerai seulement une seule chose, c'est que n'ayant pas le rare talent de notre célèbre compatriote, j'ai un courage que rien ne peut épouvanter. En effet, j'ai été peut-être le seul, avec l'abbé Maury, qui n'ait pas quitté le costume ecclésiastique, à l'exception du seul jour du départ du Roi, hélas ! Que peut-on craindre quand on a toujours marché dans le droit chemin et qu'on n'a rien à se reprocher? Une bonne réputation en impose toujours aux méchants, et le calme de la bonne conscience donne de la confiance. On m'a tout ôté, même le modique béaëfice d'Avignon; mais je n'en ai jamais paru abattu, et je conserve toujours la dignité et la modeste fierté qui convient à un membre de l'antique Cour des pairs du royaume.

Nos nouveaux législateurs, parmi lesquels on en trouve uii qui a été autrefois repris de justice, fouetté et marqué, se sont encore beaucoup occupés des prêtres fidèles, et, tout en prêchant une tolérance ridicule pour tous les cultes, on ne cesse de nous persécuter. Fauchet a prononcé un discours conforme

à son génie infernal; il a été réfuté par Torné, évéque métropolitain du département du Cher (Bourges). Le nom de cet éréque constitutionnel ne doit pas être inconnu à Votre Éminejice. C'est un homme d*un esprit distingué, mais sans mœurs et sans religion. Il a prêché un carême devant Louis XV. Ses discours, dans un style original, sont imprimés en trois volumes; il était fort protégé du feu de Jarente, évéque d'Orléans, dont il était le complaisant, et le confident de ses plaisirs. Il avait 14,000 livres de rente de bénéfices; il possédait en outre le prieuré de Saint-Romain en Viennois, dans le Comtat, auquel il s'était fait nommer par le Roi comme dépendant de Tabbaye de rile-Barbe, de Lyon. Le Pape, à qui la vraie collation de ce bénéfice appartient, n'a jamais voulu lui donner l'institution canonique ; néanmoins il jouit des revenus depuis que nous sommes au Roi . Je ne sais comment Rome y a consenti ensuite par l'entremise du cardinal de Bernis. Quoi qu'il en soit, son discours a été fort applaudi; il est fort tolérant et quelquefois plaisant; il est à peu près dans le Moniteur; dès qu'il sera imprimé en entier, j'aurai rhouneur de le faire passer à Votre Éminence. Je l'ai connu autrefois dans le Comtat ; je l'avais même engagé à un accommodement avec le titulaire ancien de son prieuré, mais sa qualité d'intrus ne me permet aucune communication avec lui. Cependant, comme c'est un homme très capable, s'il y avait encore quelque chose à faire pour Avignon, pourrai-je me mettre secrètement en avant pour le faire agir? Je voudrais que Votre Éminence me dit un mot là-dessus, oui ou non(l). Je ne Tai point voulu voir, et je sais qu'il a parlé de moi à plusieurs personnes, mais auxquelles il a avoué qu'il n'osait m'adresser la parole. Je n'ai répondu à cette ouverture. Malgré tous ces beaux discours pour et contre, on n'a rendu aucun décret.

(1) Le cardinal secrétaire d'État répondit, courrier par courrier, d'éviter tous rapports avec M. Torné. (V. Lettre XX.) Il n'est pas certain, toutefois, que M. de Salamon suivit ce conseil, et bien lui en prit peut-être, car ce fut précisément l'évêque intrus du Cher qui le sauva des massacres de septembre en le recueillant dans sa maison. (V. Mémoires de rinternonce, p. 42, 120, 121.)

L'Assemblée, effrayée des émigrations innombrables qui se continuent , mais n'osant pas porter une loi qui donnerait un grand échec à la liberté proclamée, a voulu jeter un épouvantail en décrétant que Monsieur, frère du Roi, appelé par la Constitution à la régence et ne pouvant être absent pendant la minorité du prince royal, serait obligé de rentrer dans le royaume dans Tespace de deux mois, sinon déchu de son droit à la régence. La manière de promulguer ce décret a causé beaucoup de débats et de tumulte à TAssemblée ; Votre Éminence en trouvera le détail assez exact dans le Journal des Débats du dimanche 30 octobre. Mais un objet bien important est venu jeter Talarme dans TAssemblée et dans le cœur de tous les Français qui en ont eu connaissance ; c'est une lettre de Londres, en date du 26 octobre, qui annonce la ruine entière de Saint-Domingue : deux cent dix-huit plantations ont été brûlées, cinq cents nègres sont armés, dit-on, par le secours des Hollandais et des Espagnols; trois cents blancs sont tués et tous sont en fuite. Deux lettres, un jour auparavant, avaient fait présager ces malheurs. Dans le même numéro des Débats, Votre Éminence trouvera les détails des débats qui ont eu lieu à cette occasion. Brissot, ami des noirs, a été le principal orateur; il a voulu pallier des malheurs qui ne sont peut-être que trop réels. La lettre en entier, apportée par la frégate anglaise la Daphné, est dans le numéro 304 du Moniteur,

Il y a des gens qui donnent un sens mystique au décret qui oblige Monsieur, frère du Roi, à revenir dans le royaume. Les uns veulent que ce décret ait été suscité par les habitants du Château, qui voudraient d'autant diminuer la force du parti des princes et les diviser, et ce bruit a tant de consistance que d'autres ont fait des paris assez considérables que Monsieur serait de retour à Paris avant le mois de janvier. Mais comment accorder tout cela avec des chariots chargés pour Monsieur, couverts de tapis au chiffre du Roi, qui ont été arrêtés sur la frontière et qui passeront néanmoins, car un décret renvoie cette arrestation au pouvoir exécutif?

Le foyer de Bruxelles semble déconcerté par la découverte du complot de fuite, dont les agents paraissaient tout disposer. Breteuil écrit avec désespoir; il a essayé de mille faussetés pour dégoûter, inventé mille moyens pour empêcher Témigralion toujours plus forte; mais tout en vain. Aussi la contenance de la grande dame de Bruxelles (1) a changé tout à coup. On a remarqué qu'elle a changé de ton àTégard des Français; Taccueil a été moins froid, et ils ont été invités à la cour.

Au passage de M. Tabbé Maury, nouvel essai pour le rendre instrument auprès des princes. En effet, on a vu ce célèbre abbé passer deux heures par jour pendant son séjour, chez Breteuil, ce qui avait causé même quelque scandale parmi les gentilshommes attachés au parti des princes. Je n'ai pu savoir le vrai motif de ces entrevues ; je sais qu'on a écrit au cardinal de Bernis; même c'est un homme important qui a écrit et qui est sur les lieux. D'ailleurs, j'aime à croire que notre cher compatriote se sera empressé de rendre compte à Votre Émînence de son voyage (2) et des anecdotes auxquelles il peut avoir donné lieu. Accoutumé à ne dire à Votre Éminence que la vérité, je ne puis lui faire part que de ce que je sais certainement; c'est ainsi que je puis lui avancer que Breteuil avait persuadé l'abbé Maury de la nécessité d'un congrès, qu'on voit clairement devoir être funeste pour le clergé et pour la noblesse, car l'un et l'autre seraient sacrifiés pour la paix de la France et de l'Europe même, dirait-on. On l'a cru propre à méditer un accommodement, et, plein de ces idées, notre cher abbé est parti pour Goblentz, où des gens toujours rigoristes l'ont prévenu; mais je me flatte qu'il sera reçu à bras ouverts, et qu'il n'aura pas donné dans le piège de Breteuil.

On a eu des nouvelles du duc d'Havre, qui est allé en [Espagne] de la part des princes. Il est infiniment content de

(1) Lisez : La gouvernante des Payi^Bat.

(2) J'ai tous les yeux» aux archives du Vatican, l'original de la leUre que l'abbé Maury écrivit» en effet, de Goblentz au cardinal secrétaire d'État. Cette pièce intéressante complète les récits de M. de Salainon. Le lecteur la trouvera aux Pièces annexes.

cette cour, et nos idées se confirment sur Pitt, dont la cour a manifesté hautement Tintention de secourir les colons contre les nègres. Personne n^ignore que Tinfernal écrit de Grégoire est répandu avec profusion dans tous ces pays-là (1).

Un courrier de l'Empereur est arrivé au Château, le 27 ; c'est une réponse insignifiante. Définitivement on croit, et on a raison de croire, que soit par sentiment, soit par impulsion violente, il marchera, et que ces variantes ne sont que les anciennes tournures de Liège; il a au moins fait cette confidence. On assure que M. le comte d'Artois est parti pour Vienne, tandis que Monsieur vient à Bruxelles.

Mademoiselle d'Orléans est partie en compagnie de Mme de Sillery (2), de Paméla (3), fille naturelle du duc, de Pétion, Yoidel et leurs femmes, pour Londres. Le duc est violemment persécuté par ses créanciers, qui se sont assemblés chez Du Fouleur, notaire. On a fait des saisies réellement et on n'a pas voulu un accommodement par lequel il ne se réservait que 40,000 écus de rente; on trouve parmi les créanciers Miral)eau, pour 4 millions.

Ségur est décidément nommé ministre des affaires étran- .gères, il avait accepté avant-hier; mais on croit que sa famille travaillera à le faire rétracter. On l'aimerait mieux ambassa- <leur à Londres et on a bien raison; je l'ai même dit moimême au premier président du Parlement (4), son oncle, mais avec qui il ne vit pas.

Le ministre de la guerre, Duportail, malgré son grand patriotisme, déplaît fort à nos législateurs. On le vexe considérablement; on le mande sans cesse, on parle déjà de son successeur, l'envoyé en Pologne, M. de Sainte-Croix.

La Fayette s'est rendu en Auvergne, dans sa province; il a été bien reçu par le maire et les sans-culottes, mais aucun

(1) Il s'agit probablement du Mémoire en faveur du sang mêlé de Saint' Domingue et des autres îles françaises de V Amérique» — Grégoire fut un des membres les plus actifs et le président de la société des Amis des noirs.

(2) La comtesse de Genlis.

(3) Plus tard lady Fitz-Gerald.

(4) M. Bocard de Saron.

AVEC LE CAIIDINAL DE ZELADA. 119

honnête homme ne Ta vu, et il va, dit-on, répandre ses lumières à Montauban avec Montesquiou, de li en Languedoc et même à Marseille.

Votre Êminence a vu dans la Feuille du jour de mardi passé que le Roi avait nommé les chefs de sa maison militaire. 11 y avait une trame pour faire nommer La Fayette commandant en chef de cette maison, et Louis, comte de Narbonne, chef de rinfanterie, qui aurait été d^accord avec Ségur ministre, sur la garde politique et postiche qui ne va devenir sûreté que pour le cas échéant. La Grande Dame parait se réduire enfin à ces mesures. Elle travaille directement avec M. d'Âffry , colonel de la garde suisse, qu'on croit devoir rester, malgré le décret qui les exclut [les Suisses] de la garde du Roi.

Coblentz va à merveille, malgré les cabales contre Galonné, qu'on avait voulu brouiller avec le maréchal de Broglie, mais le premier s'en moque. M. de Maillebois pourrait concourir, sur le vœu public, avec le second, pour le commandement.

Nunez est réélu à Louvain, espérant jusqu'ici figurer au congrès, et d'où il vient furtivement diner à Bruxelles, chez le duc de Beaufort, car il serait insulté par les émigrants.

On assure que Laborde de Méréville, le plus riche particulier de France et républicain, accapare les piastres à Bordeaux et ailleurs.

Le Roi, apprenant les désastres de Saint-Domingue, dit : « Voilà pourtant les effets de la parole de l'abbé Grégoire et autres prétendus amis des noirs, » C'est au duc de Gereste Brancas que Sa Majesté adressa ces paroles.

M. Vernety, d'Avignon, qui se trouve à Paris, a appris que Votre Êminence avait été un peu surprise de ce qu'il n'était point venu avec nous instruire les ministres. Il est venu m'en marquer sa peine et m'a certifié que, quoique ce ne fût point son avis d'y aller, il s'y serait cependant rendu s'il en avait été requis; il me charge d'en marquer tous ses regrets à Votre Êminence.

J^ai eu l'occasion de voir le supérieur du collège des Irlandais, dit des Lombards; il s'est comporté avec In plus grande

iSO CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

fermeté à roccasion du scandale qui eut lieu à son église, le 23 septembre. G*est lui à qui on doit en grande partie la soustraction de la clause qu'on avait mise : qu'on permettait d'ouvrir les églises sous la surveillance des curés. Ce supérieur poussa les hauts cris au département contre cette clause, menaça de l'ambassadeur d'Angleterre, qui avait hautement promis qu'il se montrerait si on ne l'écoutait pas. Ce fut alors que Montmorin fit peur des canons d'Angleterre, et le département s'empressa d'ôter la clause pour tout le monde. Au reste, ce supérieur me parait un digne homme. Je lui ai demandé s'il savait qu'il dût venir à Paris le vicaire apostolique d'Ecosse; il m'a dit qu'il en savait quelque chose, qu'il savait aussi qu'il serait fort contrarié par les gens de sa nation, mais qu'il me donnerait les moyens pour lui faire remplir sa mission avec succès et éluder les contrariétés des Écossais qui sont ici. Cet abbé Walsh est en correspondance d'affaires avec M. le cardinal Antonelli ; il demande surtout l'appui de Votre Éminence auprès de cet éminent préfet pour le faire payer de trois années de pension que lui doit l'agent de la nation irlandaise à Rome. Il me parait aussi prendre le plus vif intérêt à ce que M. l'abbé Gook, qui est un élève de cette maison de Paris fortement recommandé par M. l'archevêque de Paris, qui a les voix canoniques de sa nation, soit nommé à l'évéché de Kerry, au cas que cet évéque soit transféré à l'archevêché deCashel. Votre Éminence fera ce qu'Elle jugera bon auprès de M. le cardinal Antonelli. Tout ce que je puis dire, c'est que ce supérieur me parait mériter quelque considération.

Le peuple du faubourg Saint-Marceau ne veut pas absolument que l'on fasse déménager la patronne de Paris. » Pourquoi donc, dit-il, l'évéque de Paris veut-il que notre sainte Geneviève aille demeurer à Notre-Dame? Nous voulons qu'elle reste où elle est ; nous avons plus de confiance en cette bonne sainte qu'en Mirabeau et Voltaire, par qui on veut la faire remplacer. » La fermentation est si grande à ce sujet que, avant-hier, la section de Sainte-Geneviève s'est assemblée sur

cet objet et pour voir le parti à prendre. En effet, on vient de discontinuer de détruire les beaux trophées saints et la superbe sculpture qu'on commençait à démolir. Les ouvriers euxmêmes en pleuraient de chagrin.

Nos intrus tombent tous les jours dans le plus grand mépris. Gobel a déjà menacé de donner sa démission, parce qu'on n'avait aucun égard pour lui. Il a surtout été effarouché quand on a dit à la tribune qu'il fallait payer tous les cultes ou n'en payer aucun. Il s'est plaint de l'ouverture des églises. Demain Fauchet fait l'ouverture de l'Avent à Notre-Dame, on va entendre de beaux sermons !

Un bon curé a été chassé de sa paroisse, près d'Âuxerre, par une jacobinière; ses paroissiens le forcèrent à se déguiser et à prendre un habit de vigneron : il y consentit, mais quelle fut sa surprise, lorsqu'il fut chez un de ses amis, de trouver dans son habit un rouleau de cinquante louis avec un billet de ses paroissiens qui le prient de recevoir ce témoignage de leur attachement ! C'est attendrissant.

Marelles (1) a eu, le 22 septembre, à son ordination vingttrois moines jureurs, parmi lesquels un M. Petit, sous-sacristain de la paroisse de Saint-Roch de Paris : il était ci-devant Frère lai Augustin. MaroUes l'a fait sous-diacre le mercredi, diacre le vendredi et prêtre le samedi ; il est revenu se montrer ainsi à Saint-Roch. A Agen, Constant (2) fit battre la caisse pour annoncer son ordination. A Reims, le sieur Diot (3), fils d'un vendeur de vinaigre, avait fait un mandement pour chanter le Te Deum et s'exprimait ainsi : La Constitution a tiré Louis XVI de la populace des rois pour en faire le plus grand potentat de l'univers. Le département, indigné et peu satisfait de cette tournure oratoire, a suspendu la publication du mandement. L'évéque d'Orléans a fait aussi l'ordination en trois jours et a donné dispense de deux ans pour la messe. Un garçon épicier de Paris, qui avait fait quelque étude, a pris la

(i) Évêque constitutionnel de TAisne.

(2) Evéque constitutionnel de Lot-et-Garonne.

(3) Évêque constitutionnel de la Marne.

122 COURESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

soutane, il a été ordonné tout de suite et il est curé dans le diocèse de Soissons. Son maître épicier, honnête homme, est devenu presque fou en apprenant cette nouvelle.

Indépendamment du grand intérêt que je prends à la santé de Notre Très Saint Père, je désire savoir de ses nouvelles souvent, car nos papiers publics se plaisent à répandre de temps en temps que le Pape est malade et qu'il est rechuté.

M. l'archevêque de Lyon doit écrire à Sa Sainteté. Voilà le billet que m'écrit son grand vicaire; je lui ai répondu qu'il était d^usage qu'on mît le paquet, à cachet volant, sous l'adresse de M. le cardinal secrétaire d'État, avec une lettre d'envoi. Votre Éminence trouvera ci-joint un mémoire (l)dont Elle sera contente, je la supplie d'engager Sa Sainteté à le lire, c'est le prélude d'un plus long ouvrage sur l'accord des vrais principes. J'ai fait faire cette esquisse à un de mes amis, l'abbé de Montmignon, grand vicaire de Soissons, exprès pour Sa Sainteté. J'y ai donné quelques idées. Nous l'avons faite très rapidement. Ces deux grands vicaires sont des gens éclairés et d'une orthodoxie très pure ; ils sont tous les deux à ma disposition, et nous pourrions les employer en cas de besoin. Ils sont en état de débrouiller les matières les plus difficiles.

J'ai eu une seconde conférence avec l'archevêque d'Aix. Je lui ai fait voir la nécessité de publier au plus tôt et avec éclat l'instruction de Sa Sainteté, car le sublime discours de Sa Sainteté sur M. de Loménie a fait impression. J'attribue à ce discours plusieurs rétractations que nous avons eues ici et ailleurs depuis quinze jours, surtout de trois vicaires de Saint-Étienne du Mont, du curé de Saint-Jacques-les-Boucheries, et nous en aurons beaucoup d'autres. Il est bon qu'on voie que le Saint-Père ne s'endort pas, qu'il veille toujours au contraire, et que nous voyions de temps en temps quelquesunes de ses productions. J'ai toujours bien soin de dire que c'est le Très Saint Père qui, après s'être entouré des lumières

(1) Cette pièce manque dans la correspondance.

divines et humaines, travaille tout seul aux difFérents discours qui nous viennent de Lui. C'est d'autant plus nécessaire à dire qu'on sait que presque tous nos évéques font faire leurs mandements. J'ai obtenu que l'instruction serait imprimée et publiée dans cette semaine. Votre Éminence en aura donc mardi prochain pour Sa Sainteté et pour Elle. Il faut un peu de vivacité avec ces Français; il faut un peu les presser, et on obtient ce qu'on veut.

Le Roi va à la chasse et à la promenade. On a remarqué, il y a trois jours, que se promenant à Saint-Ouen, qui appartient au duc de Nivernais, ce seigneur vint au-devant de Sa Majesté qui lui dit aussitôt, quoique entouré de garde nationale : ft Bonjouri monsieur le duc, comment vous portez-vous?» et il répéta trois fois ce mot inconstitutionnel, ce qui surprit beaucoup les assistants. Montmorin, le colonel qui accompagnait le Roi, me Ta dit. Dans ce moment-ci, on fait attention à tout.

On mande de Potsdam que les propos qu'on y a entendu tenir relativement aux affaires de France et à la conduite des puissances étrangères envers ce royaume, ont paru annoncer beaucoup de vacillation. Louis XYI, en acceptant la Constitution, a trompé bien des gens. Cet événement inattendu dérange toutes les combinaisons auxquelles le contraire servait de base. Cependant on ne parle pas du tout de la réduction que devait éprouver l'armée; au contraire, huit régiments nouveaux, sept d'infanterie, un de cavalerie, vont être créés.

La cour de Suède vient de faire démentir, dans la Gazette de Stockholm , ce qui a été avancé dans divers papiers, que plusieurs régiments suédois avaient déclaré ne vouloir point servir dans une guerre qui serait dirigée contre la France. Outre, dit-on, qu'on n'a eu nulle connaissance d'une insurrection dans le militaire suédois, on se trompe grossièrement sur les motifs par lesquels on prétend la justifier. L'acte de garantie de 1 789 laisse au Roi la liberté d'entreprendre et de conduire telle guerre offensive et défensive qu'il jugera à propos, sans le consentement de la nation, et on ne doit pas ignorer qu'il n'existe point en Suède d'Assemblée nationale permanente.

124 CORRESPOiSDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

mais seulement des États composés de plusieurs ordres et une Diète que le Roi convoque quand il lui plaît.

Je dois cependant dire un mot à Votre Éminence d'Avignon. Elle est dans la plus effroyable désolation; depuis plus de huit jours je n'ai point de nouvelles des personnes qui m'écrivaient. 8eront-elles mortes? c'est ce que j'ignore. Les brigands se sont ralliés pour venger la mort du scélérat Lécuyer, l'arc-boutant de la révolte, par un massacre étonnant et qui n'a point d'exemple (1). Tous les municipaux sont égorgés; quarante-cinq prisonniers ont été massacrés, et dans ce nombre on compte des hommes, des femmes, des enfants et ce célèbre oratorien Mouvans, qui s'était d'abord mis à la tète de cette bande de scélérats. Ce qu'on ne peut concevoir aisément, c'est que ces hommes féroces aient massacré dans le même moment la même troupe de paysans et de femmes qu'ils avaient euxmême attroupés dans l'église des Gordeliers, pour y faire égorger le scélérat qu'ils vengent aujourd'hui. Plusieurs Gordeliers, ainsi qu'un de leurs Frères lais, ont été immolés sans raison, comme sans pitié. Les brigands se sont portés dans les maisons et ont massacré des familles entières. On ne sait pas au juste le nombre des morts et des blessés, on les croit très nombreux. Cependant, il paraît que, quoique plusieurs braves gens aient péri, le doigt de Dieu s'est montré plus visiblement appesanti sur les membres de la municipalité qui ont provoqué tous ces malheurs ; parmi les personnes qui ont péri, on distingue toutes celles qui ont fomenté la Révolution, tous les apôtres des crimes qui se commirent dans les journées des 10 et 11 juin 1790. Le scélérat qui arracha M. de Rochegude a été un des premiers sabrés ; la dame Niel, qui avait osé avancer qu'on ne pendait pas assez, a été coupée en quatre quartiers; une autre femme appelée /a Ratapiole, l'héroïne du 11 juin, a été assommée sans égard pour sa grossesse, en courant les rues avec un fusil sur son cou ; un scélérat, qui avait été aussi aux galères pour avoir insulté les consuls, a été également massacré.

(i) C'est le trop fameux massacre de la Glacière.

Le folliculaire et révolutionnaire journal présente ces massacres comme étant les effets des menées des aristocrates, tandis qu'il n'ignore pas qu'il est notoire que c'est l'effet du ressentiment des camarades brigands contre la municipalité, qui les avait décrétés [d'accusation] pour les horreurs com* mises dans le Gomtat. Au reste, nous ne recevons aucune particularité; toutes les postes sont fermées. On est venu ici dénoncer Mulot et Lescène des Maisons et demander Yerninac pour commissaire; ils ne l'auront pas. Que Votre Éminence se donne la peine de lire Mallet du Pan dans le Mercure de ce jour; le garde des sceaux n'y est pas bien traité. Et moi, sous des noms empruntés, j'ai fait jeter dans le public et dans les journaux qui se répandront dans toutes les provinces et même chez l'étranger, une dénonciation dont Votre Éminence trouvera ci-joint quelques exemplaires , car il faut fatiguer l'univers du récit de tant d'horreurs et de tant d'iniquités de la part des ministres et de l'Assemblée nationale.

Votre Éminence trouvera ci-joints plusieurs ouvrages. Je ne lai en envoie qu'un exemplaire parce qu'ils sont volumineux; Elle voudra bien me les demander si Elle les désire. Celui de Volney (I) est impie et veut l'anéantissement de toutes les religions. Je n'avais pas tort, lorsqu'en 1788 je l'avais fait décréter de prise de corps pour un autre de ses ouvrages, mais Necker le sauva et le fit nommer député aux États généraux pour le tiers état. M. de Moracé, de Vauréas, m'a fait écrire pour demander s'il devait accepter d'être député à l'Assemblée nationale et des places d'administration, qu'il avait la confiance de son canton, et que, s'il refusait, ce ne seraient que des coquins qui auraient les places et qui feraient encore beaucoup de mal. J'ai répondu que, pour la place de député à l'Assemblée, je ne balançais pas un moment à dire qu'il fallait refuser, car ce serait reconnaître la réunion; que je pensais, au contraire, que M. de Moracé, dans l'assemblée des électeurs, devait se servir de son crédit, non pas pour faire nommer des

(1) 11 s'agit saot doute des Ruines, parues en i79i.

ilta CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

députés à r Assemblée 9 mais pour faire une bonne protestation contre la réunion ; que, quant aux places administratives, je serais peut-être moins sévère, pour éviter de grands maux, mais que malgré cette considération je ne donnerais point le conseil d'accepter et que, dans tous les cas, je reconunandais le plus grand respect, la plus grande protection soit pour les propriétés ecclésiastiques, soit pour les personnes, à qui on devait toute liberté dans leur administration ecclésiastique, spirituelle et temporelle. Je prie Votre Éminence de me marquer si je me suis égaré, pour que je puisse tout de suite réparer mes torts.

En me mettant aux pieds de Sa Sainteté, Votre Éminence voudra bien La conjurer en mon nom de ménager une santé qui nous est bien précieuse.

Je n'ai point eu de nouvelles de Tarchevéque de Sens. J'ai seulement su qu'il avait été fort accablé de la nouvelle. Je remplirai les préalables, pour avoir la certitude qu'il a reçu mon paquet. Si Sa Sainteté l'ordonne, je lui ferai notifier également un des discours latins que Votre Éminence m'a envoyés ; aucune considération ne m'arrêtera.

Je suis avec autant de respect que d'attachement le très humble serviteur de Votre Éminence.

P. S. — Je viens de chez mon libraire; j'ai appris qu'il imprimait une lettre pastorale fort volumineuse de M. de Thémines, évêque de Blois, qui se trouve en Espagne. Après avoir tracé un historique de tout ce qu'on lui avait fait dans son diocèse, il lance l'excommunication contre Grégoire et ses adhérents. Sans doute elle fera beaucoup de bruit. C'est un prélat qui a de l'énergie et du mérite; il est dans le goût du feu évêque de Nevers. On m'a promis d'en avoir [des exemplaires de la lettre] pour mardi prochain, et je l'enverrai aussitôt à Votre Éminence. Je crains à présent que plusieurs prélats ne suivent cet exemple, car je sais que l'archevêque de Lyon ne s'est retenu jusqu'à ce moment que par respect pour Sa Sainteté. Cela doit bien faire voir que les prélats les plus éclairés et qui ne sont point courtisans désirent que Borne

prononce ses crades. On me porte toujours des lettres pour P...; en a-t-il la permission de Votre Éminence? Pour La mettre plus à son aise, j^aurai Thonneur de lui dire de mettre les paquets étrangers, quoique un peu gros, des personnes qu'EIle voudra obliger, sous le couvert que j*ai déjà annoncé : A messieurs les députés des Ardennes à l'Assemblée nationale, chez M. de BUgnièreSy chevalier de Saint-Louis, rue de la Perle, n* 8, au Marais, à Paris, Quant à ceux de Votre Ëminence pour moi, ou pour d'autres, Elle peut continuer sous l'adresse accoutumée qui, comme Elle voit, est très sûre et prompte.

Les églises sont jusqu'à ce moment ouvertes sans troubles.

Du 1" novembre, — Votre Éminence verra dans la Feuille du jour et Journal des Débats les différentes réponses des souverains à la notification de l'acceptation du Roi ; elles sont conformes à ce que j'ai eu l'bonneur de marquer à Votre Éminence par le dernier courrier. Le roi de Suède a refusé de lire la notification.

Le cardinal deZelada à Vabbé de Salamon.

'X« 70.] 16 novembre 1791.

J'ai reçu. Monsieur, votre N° 70; mais, avant d'y répondre, je dois m'arrêter sur le N* 69, dont je vous ai seulement marqué la réception.

Le Saint-Père a agréé la traduction française de son allocution, et votre activité infatigable, dont le Pape a été d'abord frappé, lui a fait relever en même temps les autres qualités qui vous font tant d'honneur et qui nous sont aussi utiles.

Le moyen que vous avez imaginé pour faire tenir directement à l'archevêque de Sens ma lettre a été fort applaudi. Lorsque j'aurai entre les mains les pièces que vous voulez bien me promettre, vous aurez parfaitement rempli votre commission. Comme l'allocution est extrêmement répandue, il

est inutile de la faire notifier légalement à Tarchevéque.

Je suis infiniment sensible à la peine que vous vous donnez de vous charger de tous les objets dont j*ai besoin. Ce serait donc bien honteux pour moi de ne point me prêter directement à remplir vos souhaits et ceux des personnes qui ont recours à vous. Soyez bien persuadé, au contraire, que c'est avec un plaisir extrême que je m'occupe des demandes que vous m'envoyez. Gela soulage ma reconnaissance. Continuez donc. Vous voyez que lorsque je suis à même de vous satisfaire, je le fais sur-le-champ; quand la chose ne sera point faisable, je vous le dirai de même. De ce nombre est précisément le dernier mémoire de Jean-Pierre-Marie Dufort, qui demande d'être délié des vœux solennels qu'il a faits en prenant le sous-diaconat. Le Saint-Père constamment se refuse, comme ^ il doit se refuser toujours, à de pareilles instances. Je n'entrerai point dans le doctrinal d'un tel objet, qui me mènerait trop loin et que d'ailleurs vous devez avoir bien approfondi. Je vous marquerai seulement que le vicaire de Jésus-Christ, pour le bien de l'Église et pour le salut des fidèles, est obligé d'être bien souvent l'interprète des engagements contractés avec le Très-Haut ; mais lorsque le contrat a été solennellement reçu par l'Église, il se garde bien de le casser. Il y faudrait un de ces motifs supérieurs, comme par exemple le bien d'un royaume entier lorsqu'il est question de la succession de la couronne^ pour amener le Pontife à prendre en considération et quelquefois à se prêter à de pareils souhaits.

Le Pape a lu avec la dernière attention tout ce que vous marquez au sujet des évéques et de la commission qui s'est établie à Paris, et il a réfléchi de même sur la lettre de l'abbé Bonnaud. Le Saint-Père a été et sera toujours infiniment sur ses gardes contre la surprise, et l'on est fondé à croire qu'il y a très bien réussi dans toutes les démarches faites jusqu'à présent. Vous serez en état de le juger de vous-même en parcourant les pièces que vous trouverez ci-jointes. Je les confie à votre discrétion, bien persuadé que vous entrerez à merveille dans les vues de sagesse du Saint-Père qui se garde bien, par

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. iS9

des démarches précipitées, de diviser le corps des évéques qu'il est si essentiel de conserver à lunisson.

Quant à la Bulle d'excommunication, vous devez vous pénétrer des sentiments que je vous ai marqués à ce sujet dans mon N* 67 (1). C'est le Pape lui-même qui vous parle dans cet article. Au reste, soyez bien persuadé qu'avant de faire une démarche quelconque, le Pape pèse mûrement d'abord les objets. en eux-mêmes pour voir ce qui convient au bien de la religion et de l'Église. Ensuite il balance les instances qu'il reçoit des différents côtés pour voir quelle serait la volonté générale, qui est toujours subordonnée aux devoirs que son ministère suprême lui impose. Voilà le secret de notre conduite. C'est tout ce que la prudence humaine permet à de faibles mortels qui se reposent pour le surplus dans la bonté divine, pour qu'Elle daigne bénir des intentions aussi pures. Vous êtes maintenant en état de répondre à l'abbé Bonnaud et à tous ceux qui vous tiendraient le même langage.

V Exposition des principes (2) n'a point encore été envoyée au Saint-Père. Si l'on ose la lui remettre, il avisera dans sa sagesse à ce qu'il doit faire.

Samedi prochain, j'enverrai k l'abbé Ziucci, pour qu'il puisse vous le remettre, l'objet de dévotion que vous souhaitez pour Mme Pasquier. Je vous en préviens pour vous faire voir que le Saint-Père saisit avec empressement les occasions de vous obliger.

Je suis maintenante votre N" 70. Non, Monsieur, je vous dis au nom du Saint-Père, vous ne devez vous servir nullement de Tévéque constitutionnel Torné. Toute liaison avec lui vous déshonorerait devant Dieu, devant l'Église et devant tous les bons, et vous devez continuer vis-à-vis de lui comme vous avez si bien commencé.

Vous avez de même très bien répondu à M. de Moracé, de Vauréas. En effet, pour être député à l'Assemblée, il faut absolument prêter le serment. Cela seul suffit pour que l'on soit

(1) V. la lettre XV.

{t) Lisez : L* accord des vrais principes,

obligé de blâmer les efforts qu'il ferait pour se faire nommer. En second lieu, comment un sujet attaché et dévoué à son souverain légitime pourrait-il se charger du r6le méprisable et déshonorant de représenter à TAssemblée les provinces qui se sont soustraites honteusement à sa légitime domination? Pour ne point se tromper dans sa propre conduite, il faut toujours être attaché aux bons principes et ne point se laisser éblouir par les fausses apparences.

N'en doutez point, Monsieur, je passerai à M. le cardinal Antonelli Tarticle qui le regarde, et, comme je lui ai parlé nombre de fois du cas que le Pape et moi nous faisons de vous, je suis bien persuadé qu'il fera tout ce qu'il lui sera permis de faire. J'engagerai le Pape à lire le Triomphe de la vérité. Il m'a été impossible de le faire jusqu'à présent, car le courrier est arrivé à Rome seulement hier, à midi.

Rassurez M. de Yernety, car je ne me rappelle point avoir été fâché de sa conduite.

Lorsqu'on veut écrire au Pape, il faut envoyer la lettre au cardinal secrétaire d'État. Si la lettre est cachetée, il faut y joindre le double ; si elle est décachetée, cela est inutile.

Je devrais maintenant vous remercier pour les nouvelles et bien plus pour les pièces et les livres que vous m'avez envoyés. Mais le temps me manque, comme les mots, pour vous exprimer combien le Pape, qui se porte à merveille, et moi, délivré presque entièrement de la goutte, nous sommes enchantés de vous. Je vous remets une lettre arrivée par le dernier courrier. Le Pape, qui est le modèle du bon Pasteur, serait touché jusqu'aux larmes du sincère repentir du prêtre; mais il souhaite d'en être assuré, car il pourrait bien se faire qu'on cherchât, sous les apparences les plus humbles, à extorquer une réponse à Sa Sainteté. Obligez-moi donc de vérifier avec exactitude un tel exposé et de me remettre ensuite la lettre, avec les observations que vous jugerez à propos d'y faire.

En voilà assez pour aujourd'hui, car il est inutile de vous parler des sentiments que j'ai pour vous. Us sont gravés dans mon cœur et pour jamais.

Vabbéde Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 71.] Paria, i«' novembre 1791.

Monseigneur,

Depuis le commencement de la Révolution, spectateur tranquille des excès auxquels le peuple s'est livré, je conçois facilement ceux auxquels il peut se livrer encore, accablé de misère et de désespoir. Il est plus que probable que nous touchons à quelque explosion désastreuse. Fatigués de leurs malheurs, aigris par le tableau d'un hiver qui s'annonce déjà avec les signes les plus rigoureux, désespérés par le défaut de numéraire, par le manque de travail et la cherté exorbitante de toutes les denrées de la vie, les citoyens de Paris, de toutes les classes, murmurent hautement contre Tétat de choses actuel et blâment sans ménagement les administrateurs de la commune. Déjà la section des Quinze-Vingts, quartier Saint-Antoine, composée de plus de vingt mille citoyens, a menacé la municipalité d'une insurrection prochaine; elle vient de prendre un arrêté vigoureux au sujet du refus fait par les municipaux de rendre compte de l'état des subsistances. Votre Éminence le trouvera ci-joint. La municipalité, irritée de cet arrêté, l'a dénoncé comme séditieux au département, et a déclaré nulles et illégales les délibérations des autres sections sur cet objet, ajoutant qu'il n'y a pas lieu de délibérer quant à présent sur leur réclamation. Cette déclaration n'a fait qu'irriter davantage les esprits. On inculpe vivement la conduite incivique et inconstitutionnelle des municipaux à l'égard des subsistances; on prétend avoir des preuves légales. Aussi plusieurs, effrayés sans doute, ont donné leur démission. On n'épargne pas mêmeTex-constituant d'André, qui veut être maire de Paris ; on l'accuse d'avoir accaparé plus de cent cinquante milliers pesant de sucre,

des eaux-de-vie et de l'huile; que cet immense accaparement, distribué dans divers magasins, venait d'être également expédié chez l'étranger.

Les maisons de jeu, infiniment multipliées, font beaucoup murmurer. Ce sont autant de coupe-gorge où l'on commet des assassinats du plus grand sang- froid. Cette semaine, deux infortunés ont été massacrés pour n'avoir pas voulu jouer ; ils n'étaient pas tout à fait morts, et ils ont trouvé qu'on leur avait volé leur bourse et leur tabatière d'or. La municipalité, sans doute payée, ne dit mot. Aussi le nombre des brigands augmente tous les jours. Les vols et les assassinats sont plus familiers {sic) que jamais. Il ne se passe pas de nuit où on ne dévalise quelqu'un, quelque boutique ou quelque maison, et presque tous les jours on trouve les cadavres de quelques personnes égorgées par les scélérats qui infestent Paris. La justice est inactive et la police muette. Voilà l'effrayant tableau de cette brillante capitale qui attirait, il y a peu de temps, les regards et l'envie de toute l'Europe, par l'activité de sa police, par le riche commerce de ses habitants et par le luxe étonnant qu'ils étalaient aux yeux de tous les étrangers que les plaisirs, les arts et les sciences attiraient dans son sein. On ne voit plus que quelques Anglais, qui n'ont pour nous que du mépris et de la pitié.

Tous les honnêtes gens gémissent à Paris des massacres qui ont eu lieu dernièrement à Avignon. On crie contre le garde des sceaux d'avoir tant tardé à y envoyer les commissaires. Cela décèle parfaitement le complot d'abîmer entièrement cette ville pour en faire une place d'armes, le foyer de la guerre civile pour les protestants du Languedoc qui, sous le frivole prétexte de défendre la Constitution, font un accaparement d'armes et de munitions effrayant, afin de détruire tous les catholiques dans ces cantons et même dans le royaume. Il est visible que les brigands qui désolent ce malheureux pays ont ordre de s'exercer à l'exécution des projets médités, par le pillage, tantôt comme à la maison de Saint-Lazare à Paris, tantôt comme chez Réveillon au faubourg Saint-Antoine. On sait d'une manière certaine que, pour renforcer l'armée de ces

brigands, on leur envoie presque tous les trois jours des recrues que Ton fait sortir de Bicétre! On ne doit pas sans doute en accuser les municipaux de Paris, mais une chose étonne étrangement, c'est qu'ils n'aient fait aucune réclamation contre ce bruit, qui s'accrédite depuis quelques jours dans Paris et que j'ai fait mettre, par des personnes peu connues, mais dont je suis sûr, dans plusieurs papiers publics. Je suis même à chercher des preuves; j'en ai une que je vais tâcher de pouvoir constater. Votre Éminence la trouvera ci-jointe dans une feuille à part.

Les groupes du Palais-Royal se sont portés sur la terrasse des Feuillants, à côté de nos modernes souverains; ils paraissent très mécontents. À les entendre, il faut que les choses changent, car, disent-ils, le peuple ne peut plus résister à la misère qui l'accable. Malheureusement, notre nouvelle Assemblée ne va pas vite; il semble même qu'elle prend une route contraire. Aussi la multitude, qui la suit pas à pas depuis le premier moment de son intronisation, murmure et crie hautement contre l'inutilité de son règne. Elle les accuse de n'entendre rien aux affaires, et on ne craint pas de faire Taveu hautement que, si cela continue, on les chassera du trône dont ils ne sont pas dignes.

£n effet, il faut avoir été soi-même à cette Assemblée pour

se convaincre, pour se faire une idée de son impéritie, et

Votre Éminence n'aura pas de peine à se le persuader. Quelle

connaissance peut avoir un paysan, un cordonnier, un cocher,

un échappé des galères, car tout cela se trouve parmi ceux

qui nous donnent les lois? J'ai entendu en passant, vers

rapproche de la nuit, un grand chapeau sur la tète, un

motionneur dire sur la terrasse : « Laissez-les faire; la

tt majorité de nos représentants est sans science ni habit, mais

" vous les verrez bientôt aussi beaux que leurs prédécesseurs

u qui nous ont ruinés. Avez-vous oublié que les trois quarts

K sont arrivés à pied et que presque tous sont partis en

«poste et après avoir acheté de superbes terres? Donnez à

tt ceux-ci le temps de décréter quelques centaines de millions

u d'assignats, et vous les verrez avec de riches habits et de a belles voitures. » Personne n'a eu rien à répondre à cet orateur, mais presque tous se sont écriés en même temps : tt Eh bien! quils tremblent, ces nouveaux prévaricateurs; a ils nous feront justice de toutes les malversations de leurs « devanciers ! 9

Ces imprécations ont été interrompues par un autre orateur qui a pris la parole en disant : « Rien n'est plus vrai que la a perte de nos colonies. Le ministre de la marine vient de la a certifier, et tous les gens de bien sont consternés. Tous les tt blancs sont massacrés, tout y est brûlé. Couronnez mainte- « nant les monstres qui ont porté dans tous les pays du tt monde le foyer de tous les crimes, avec leur sublime Déclatt ration des droits de Thomme ; interrogez tous vos prétendus « philanthropes, ces monstres, ces bourreaux de leurs frères ; «demandez à cet infâme prêtre Grégoire, au républicain tt Gondorcet, au féroce Fauchet, au fanatique Brissot, à ft rhypocrite La Fayette, enfin à tous les coquins Jacobins « qui infectent la France de leur morale de sang et de «crimes... » Ce discours a été infiniment plus long et très chaud. Tout le monde se regardait sans proférer une parole, un silence profond a régné quelques minutes, lorsque tout à coup le groupe a paru devenir furieux. Il voulait aller massacrer tous les auteurs de tant de désastres ; il voulait tomber sur les Jacobins. C'est alors que j'ai continué tout doucement mon chemin, fort étonné qu'on se permit un pareil discours sous les fenêtres de l'Assemblée tenante. J'ai compris combien la fermentation était grande et combien peu il faudrait pour allumer l'incendie !

En effet, cette funeste nouvelle de Saint-Domingue, jointe aux massacres d'Avignon, a fait la plus grande impression dans Paris. On voit réellement qu'il y a une conspiration secrète de tout détruire, d'allumer la guerre civile et de perpétuer l'anarchie, et surtout de détruire la religion romaine.

Sa Sainteté a dû recevoir, à ce moment, le désistement de l'abbé Charrier de La Roche, de l'évêché du département de

Rouen ; on assure que cet abbé Fa enyoyë lui-même au Saint- Père. Pour que le Pape ne soit pas surpris par de pareils désistements, qui pourraient se multiplier, j'ai Thonneur de joindre ici pour Votre Éminence une note très essentielle sur cet intrus. Elle est très vraie et elle peut servir de guide, ou tout au moins donner à Sa Sainteté un aperçu qui empêche que sa reli^on ne soit surprise dans des circonstances si délicates. Elle jugera, ainsi que Votre Éminence, d'après ce tableau, ce que Ton peut penser du moral de ce personnage et de la sincérité de sa résipiscence. Tous les gens sensés, à Paris, qui le connaissent, sont persuadés que Tunique motif du rôle qu'il joue dans ce moment, est la persuasion où il est que la constitution civile du clergé éprouve aujourd'hui un discrédit considérable, et qu'en rétractant ses sentiments il fera valoir ce sacriBce pour obtenir de Rome d'être coadjuteur ou suffra* gant d'un évéque légitime, ou au moins évéque inpartibus. On débite avec quelque fondement que, dans un voyage qu'il vient de faire à Lyon, son frère et toute la famille l'ont forcé à se rétracter. On annonce d'une manière assez constante que quatorze ou quinze évêques constitutionnels, effrayés de voir le peuple se montrer contre eux, accablés du mépris général dans leur ville épiscopale, persuadés que l'Assemblée ne veut plus les payer, vont abdiquer l'épiscopat.

Sa Sainteté aura donc un parti à prendre sur cela. Tous les bons catholiques quej'ai entendus parler et quelques excellents théologiens qui sont venus me voir sont persuadés que, dans les circonstances actuelles, ce prétendu retour des constitutionnels n'en imposera pas à la haute sagesse et à la religion de Notre Saint-Père. La gloire et l'honneur de l'Église semblent exiger peut-être que le chef auguste de la religion ne se relâche point de la sévérité des saints canons sur la peine à infliger à ces évêques intrus, même après leur désistement; car si on les recevait sans exiger d'eux aucune épreuve, ou sans leur infliger aucune pénitence, le peuple s'imaginerait qu'on peut disposer des sièges épiscopaux comme d'un gouvernement de province ou de toute autre

place dans Tordre civil. Ce peuple a été égaré de l'Église par des sensations physiques (1); il faut frapper ses organes en sens contraire pour le ramener à la foi. On pense donc qu^on ne doit pas suspendre rexcommunication, quand le Très Saint Père trouvera bon de fulminer sa bulle, même contre les intrus qui se seront désistés, attendu que cette démarche ne les rend pas moins coupables d'avoir affronté les peines infligées par le bref, d'avoir profané Fordination et d'avoir causé des maux infinis par l'exercice d'une juridiction usurpée, surtout sur l'article des absolutions, des mariages et des ordinations^, et, de plus, d'avoir débité les impostures les plus avérées sur les brefs du Pape. Il parait donc nécessaire, dans la bulle d'excommunication, de faire mention qu'elle tombe sur les intrus mêmes qui, à l'époque de la publication, auraient fait une rétractation quelconque ; car elle ne peut pas les justifier. Elle n'est que la première peine qu'ils s'infligent à eux-mêmes, comme un pécheur scandaleux est éloigné des sacrements pendant même qu'il s'acquitte de la pénitence qu'on lui a imposée.

Le second moyen qui se présente serait de ne point agréer leur rétractation qu'ils n'aient subi une épreuve, et que cette rétractation porte sur les propositions directement contradictoires aux différents articles de la constitution civile du clergé et nommément à tous les points des brefs. J'aurai l'honneur d'observer en passant à Votre Éminence qu'il ne peut pas être question ici d'une démission par rapport à eux, mais d'une simple rétractation,, puisque, n'ayant point été institués, le Pape n'a point de démission à accepter de leur part. Je prendrai la liberté d'observer encore qu'il serait souverainement dangereux de donner des évêchés in partibus à tous ces intrus après leur désistement. Ce serait vraiment assigner une espèce de récompense à leurs forfaits, ce qui ferait en France la plus vive sensation dans toute la partie saine du clergé. D'ailleurs, leur qualité d'évéques in partibus

(i) Impressions extérieures.

les mettrait à même de faire dans la suite des fonctions épiscopales. Il faut se pénétrer de cette vérité qu'il est nécessaire de faire, dans la circonstance où les constitutionnels sont renversés même par Topinion publique, des exemples si frappants que, dans la suite, Tévénement d'aujourd'hui ne puisse se renouveler. On ne pense pas qu'il puisse y avoir un moyen de conciliation sur cet objet.

Quant au choix des peines à infliger aux évêques schismatiques, on peut les puiser dans les saints canons. Elles paraissent sévères, mais elles sont proportionnées au crime : detrudantur in monastertis . Pour frapper d'une manière plus efficace la tête du peuple, le Très Saint Père pourrait rétablir la dégradation qui n'a simplement été interrompue que par désuétude; cette cérémonie imposante affecterait le peuple. Il faudrait qu'elle se fit seulement quand l'ordre serait rétabli en France, par chaque évèque légitime, devant lequel serait amené l'intrus qui aurait usurpé son siège. Gomme on ne pourrait faire aucun acte extérieur qui montre au peuple qu'on les destitue, puisqu'ils n'ont point été institués, la dégradation suppléerait {sic) pour opérer cette sensation physique nécessaire dans le peuple. Le Saint-Père pourrait ordonner qu'elle se pratiquât selon qu'elle est réglée dans le pontifical romain. Elle y est d'une manière à faire la plus heureuse et salutaire impression. Par ce moyen, justice exemplaire sera faite. La multitude même de ces intrus en fait une loi, car quatre-vingt-trois évêques intrus, répandus dans la société, pourraient bien dans la suite profiter des ténèbres pour exercer des fonctions épiscopales et répandre leur doctrine. Voilà, Monseigneur, les réflexions que j'ai cru nécessaire de faire a Votre Ëminence. Elle voudra bien les méditer profondément. Éloignée de trois cents lieues. Elle ne peut être aussi frappée que nous le sommes de l'état des choses, de la disposition des esprits. Je sais qu'il est très possible, vraisemblable même, que quelques personnes, des prélats même distingués de France, feront parvenir à Sa Sainteté des réflexions moins dures, proposeront des tempo-

138 CORRESPOIVBATICE DE L*ABB£ DE SALAMON

risations, peut-être des adoucissements, à Tégard même des intrus persévérants; mais je dois lui observer que j'ai pour moi des théologiens éclairés et beaucoup de prélats non moins recommandables. C'est donc à Votre Éminence, c'est à Sa Sainteté à peser les réflexions des uns et des autres et ensuite à se déterminer hardiment pour ce qu'ElIe croira utile à TÉglise. Je dois rendre témoignage solennel aux deux partis qu'ils sont tous déterminés, — et ils me l'ont assuré, — à recevoir avec respect les oracles de Sa Sainteté, quels qu'ils soient.

Lamourette (1), député à cette Assemblée, a fait plusieurs ordinations extra tempora; il a donné des dispenses d'âge pour les ordres sacrés, entre autres il a ordonné deux prêtres avant l'âge compétent. Votre Éminence a vu qu'il a eu l'impudente et la sacrilège audace d'insérer dans son instruction pastorale que le Pape était hérétique, assertion formellement prononcée, page 9.

Gobel et plusieurs intrus sont ailés au département de Paris pour se plaindre de la permission illimitée d'ouvrir les églises sans aucune surveillance de leur part; qu'ils n'ignoraient pas qee les églises des religieuses surtout étaient pleines et qu'on y confessait beaucoup; que si cela durait longtemps, ils n'auraient plus rien â faire et qu'ils seraient obligés de se retirer. Les administrateurs du département leur répondirent brusquement : « Vous êtes les maîtres de le faire et au plus ft tôt. » Nos pauvres constitutionnels tout confus se retirèrent. La femme du suisse de Gobel a dit â mon domestique qu^il était, surtout depuis quelque temps, de fort mauvaise humeur dans le coin de son palais qu'on lui a laissé pour logement, car on ne lui a pas laissé l'archevêché en entier.

On a prêché dimanche fort tranquillement, aux Carmes de la rue des Billettes. Les bonnes religieuses de Paris accueillent avec le plus grand empressement tous les non-jureurs qui

(1) L'abbé Lamourette, évêque constitutionnel de Rhône-et-Loire. C'est lui qui voulut un jour persuader aux membres de l'Assemblée législative de se réconcilier en s'embrassant, ce qui fut appelé le baiser Lamourette.

veulent dire la messe, quoique ce soit un surcroit de dépense et qu'elles soient réduites à une modique pension mal payée.

Votre Éminence a vu, dans les papiers publics, que Bailly et douze municipaux sont allés, en écharpe aux trois couleurs, assister au Te Deum des protestants et luthériens, qu'on a chanté en français avec la plus grande pompe, dans Téglise de Saint-Thomas du Louvre. On n'a pas encore touché en rien au magnifique mausolée du cardinal de Fleury qui repose dans cette église.

Ce sont toujours des démonstrations sans nombre à l'Assemblée nationale contre les prêtres fidèles. Les séances se passent toujours en discussions les plus indécentes sur leur compte. Cependant un M. Gensonné a eu le courage de parler le langage de la raison et de la justice; il ne veut plus d'autre serment que le serment civique, le seul qui soit dans la Constitution. L'Assemblée n'a point encore adopté ses principes; cependant elle a ordonné l'impression du discours de Gensonné. Nous avons entendu publier la ridicule proclamation de l'Assemblée qui somme Monsieur de se rendre dans deux mois en France; mais elle est embarrassée encore de quelle manière on la fera signifier personnellement à cet auguste prince.

Votre Éminence a déjà su que le petit dey d'Alger avait déclaré la guerre à la France. Les petites particularités qui nous sont parvenues depuis à ce sujet nous font voir quelle idée, même dans l'Afrique, on a à présent de la puissance de la France. On la traite comme elle le mérite. Le dey a menacé le consul de cette nation des galères, s'il ne lui faisait pas rendre un Arabe prisonnier à Naples. Le consul l'ayant invité d'écrire au ministre ou au Roi, il a répondu : a Je ne « suis pas fait pour écrire à un ministre, et les Français n'ont « plus de Roi. « M. de Montmorin, toujours humble sei*viteur de l'Assemblée, même en se retirant, a annoncé qu'il allait employer des moyens de conciliation (1).

(i) Le dey d'Alger, Sidî-Hassan, demandait des réparations au sujet d*un enlèvement de corsaires par des Napolitains dans le port de Toulon. Il ne déclara pas

Votre Éminence trouvera, dans le Moniteur, le compte rendu en détail de M. de Montmorin sur la réponse des princes souverains à la notification de Tacceptation du Roi. Elle verra avec satisfaction que nos patriotes n*ont pas tant à se glorifier de ces réponses ; elles décèlent toutes une dissimulation qui doit les effrayer. Le roi d'Angleterre, dont on a tant exalté la réponse, n'y parle que du Roi, de sa maison et de ses sujets; on ne voit nulle part qu'il nomme la nation française, encore moins qu'il la reconnaisse comme une puissance. Le jour même de son arrivée de Weymouth, Sa Majesté Britannique donna une audience particulière à M. de Cazalès (1), et on aperçut qu'elle parlait avec quelque émotion sur la Révolution française.

Il paraît certain que Tliéroïne du Nord est devenue l'âme de la coalition. Votre Éminence trouvera ci -joint une copie authentique du modèle de déclaration que son ministre a remis, le 13 septembre, à la cour de Copenhague, comme devant être remise à Paris par le ministre de l'Impératrice et ceux des puissances. Des raisons majeures, indépendantes de l'acceptation du Roi, ont sans doute empêché la signification que les ministres respectifs devaient faire de cette déclaration ; il parait que la marche des puissances a changé, mais leurs principes restent immuables. On ne peut s'empêcher d'apercevoir que la politique de l'Europe a, depuis un an déjà, varié de caractère plusieurs fois; mois, s'il faut en croire les dernières lettres écrites par des personnes instruites et point enthousiastes, un dénouement va au plus tôt se manifester. Le secret est parfaitement observé, on assure que le plan d'exécution, admirable dans toutes ses combinaisons, surprendra l'Europe; ce qu'il y a de certain, c'est que des

la guerre à la France, mais, comme l'affaire traînait en longueur, il menaça le consul, M. Vallière, de le mettre à la chaîne, et plus tard l'invita à quitter la Régence. Un arrangement intervint qui rétablit les bons rapports. (V. Correspondance des deys d* Alger avec la cour de France, publiée par Plantet, t. II , p. 477 et suiv.)

(1) M. de Cazalès avait donné sa démission de député après rarrestation de Louis XVI à Varennes, et avait émigré en Angleterre.

colonies de bourgeois vont joindre les princes qui ont tous les secours pécuniaires possibles. Il ne faut pas croire tout ce qu'on lit dans les gazettes. Le parti monarchien, qui voit qu'il ne pourra parvenir à l'exécution de son plan de deux Chambres, fait beaucoup courir des bruits défavorables aux royalistes ; mais ils viendront à bout de tout, quoique Breteuil ne cesse de conduire avec empire notre grande dame.

Une nouvelle qui nous est parvenue de Goblentz nous a fait grand plaisir; c'est Téloignement de trois femmes qui mettaient le mécontentement parmi nos Français émigrés. Mme de Balbi conduisait Monsieur, la comtesse de Polastron avait beaucoup d'influence sur M. le comte d'Artois, et la princesse de Monaco régnait souverainement auprès du prince de Condé. Parmi les émigrants, qui augmentent d'une manière effrayante pour les patriotes^ on en compte beaucoup de Tordre du tiers état, et on vient de m'assurer qu'on en forme une garde nationale royale. Et tout cela se fait malgré Topinion générale, même dans les bonnes compagnies, que nous n*avons aucun secours à espérer des souverains, que les Allemands surtout ne se mêleront jamais de nos affaires. Cela prouve à Votre Éminence combien le parti monarchien est puissant à Paris. Tous leurs discours ne tendent qu'à neutraliser et à décourager tout le monde.

Les mauvaises nouvelles des colonies sont confirmées par des lettres de Bordeaux. Le gouverneur de la Jamaïque a donné avis à sa Cour de l'état déchirant de Saint-Domingue ; il annonce avoir donné du secours à cette malheureuse province. L'Assemblée nationale, à qui le ministre de la marine a fait passer la lettre du ministre anglais, a voté tout de suite des remerciements pour lord Effingham et pour la nation anglaise. Imprudente Assemblée, elle ne voit pas qu'il Ta arriver des Anglais, ainsi qu'il arriva des Français en Amérique, pour protéger son indépendance!

Les nouvelles de l'île de Bourbon ne sont pas meilleures. Les troupes y sont dans la plus grande insurrection; elles demandent une double paye; elles veulent partager le [pou-

142 COBRESPONDANCE DE L*ABBE DE SALAMON

voir] souverain et faire arbitrairement la police de Tile. Un exemplaire des Droits de rhomme^ dans cette contrée éloignée, a enfanté cette merveilleuse idée. Les riches colons qui sont en très grand nombre à Paris, tout éperdus, sont allés chercher des consolations auprès du Roi et de la famille royale. Votre Éminence trouvera ci-joint deux exemplaires des discours touchants qu'ils ont prononcés, avec la réponse de Leurs Majestés. Ils ont dénoncé à Taccusateur public, qu*on nommait autrefois procureur général, Brissot, Fabbé Grégoire, Gondorcet, Garran de Goulon, Robespierre, comme les auteurs de tous les malheurs des colonies.

On se plaît toujours à ne vouloir entretenir TÂssemblée que de faussetés concernant Avignon, au sujet d'un détail mensonger fait par Rovère Fontvielle, le seul député d'Avignon dans ce moment à Paris. Un membre de l'Assemblée est venu faire un rapport sur les derniers troubles de cette malheureuse, mais trop coupable ville, qui est un ramassis de mensonges, d'absurdités et de contradictions. Votre Éminence en trouvera le détail, en raccourci cependant, dans le n* 309. Voilà donc Mulot inculpé, Lescène des Maisons récusé, et Verminal demandé par les brigands! A coup sur Mulot, nouveau législateur, se défendra bien; car il a le talent de la parole, et de plus il n'a pas tort dans ce moment. Sans doute les brigands auront un ennemi juré en la personne de Lescène des Maisons, et qui certainement ne sera pas rappelé, car il est l'ami intime de l'avocat Duport, garde du sceau. Je suis ici en observation. Ce serait un grand point si je pouvais faire rapporter le décret de réunion; je n'en ai pas perdu l'espoir. Une personne fort répandue dans l'Assemblée m'a assuré que beaucoup de députés blâmaient cette réunion; mais je ne suis pas secondé; je n'ai que très peu de délibérations du Gomtat. Je voudrais au moins pouvoir constater que nous avions la majorité pour le Pape quand on nous a réunis, et ce ne serait pas impossible. Je n'ai plus de point d'appui dans le Gomtat; ne serait-il pas possible que chaque évéque dans son diocèse me fît parvenir les différentes délibérations des communautés

dont ils pourraient avoir connaissance? Votre Éminence, si Elle le pensait comme moi, pourrait prendre la peine d^en écrire un mot aux trois évéques du Comtat. Il faudrait alors leur donner mon adresse, sous le couvert des députés des Ardennes à rAssemblée nationale, pour éviter les grands frais de poste; d'autant que nos chers compatriotes ne sont pas fort généreux, car ils me laissent ici à découvert de mille deux cents francs pour les frais du dernier mémoire, en ayant fait imprimer plus de trois mille.

L^instruction de Sa Sainteté aux évéques est sous presse, mais ne parait pas encore. Votre Ëminence aurait peine à concevoir quelle patience il faut avoir avec ce comité (1), qui veut tout faire et qui ne contente que peu de monde. J'ai eu deux fois la parole que Tinstruction paraîtrait dans cette semaine, deux fois il y a eu contre-ordre. D'un autre côté, je suis assailli par beaucoup de grands vicaires qui me disent : c Mais nous n'avons pas encore cette instruction; quand « paraîtra-t-elle? » On imprime également pour ces jours-ci la protestation en dix lignes du côté droit, dont on avait la signature, contre la réunion d'Avignon; mais voilà comme ce côté droit a toujours été gauche; il n'a jamais rien fuit d'à propos. Cette protestation aura infiniment moins d'effet que dans le premier moment.

Voici, Monseigneur, deux exemplaires de la lettre pastorale de M. de Thémines, évèque de Blois. Elle ne sera publique à Paris que dans trois ou quatre jours. Elle n'excommunie point, comme on l'avait d'abord dit; mais le prélat déclare les intrus dignes des peines dont le Pape les a menacés et déclare en outre qu'il se sépare de communion avec eux. Il faudrait connaître le moral et le physique de ce prélat pour bien goûter sa lettre pastorale qui n'en a que le nom, car le style en est tout à fait original, quelquefois même pittoresque, et je suis persuadé que Sa Sainteté rira en lisant surtout le jugement. Il n'épargne pas l'archevêque de Bordeaux, il ne

(i) Le comité des évéques réanis à Paris.

dit mot de celui de Vienne parce qu'il est mort; il s'élève assez hautement contre l'assertion de presque tous les évéques qui ont dit qu'on pouvait s'adresser aux intrus in articula mortis; il est d'un avis contraire et s'appuie sur l'oracle de Pie YI qui ne l'a point dit. Il parait blâmer la clause que plusieurs évéques ont adoptée, dans l'adhésion au bref du 13, quand ils ont dit qu'il faudrait avoir recours à quelque forme conservatoire quand il s'agirait de condamner le petit nombre d'évêques légitimes qui se sont égarés. Il n'épargne personne, pas même lecoadjuteur de Sens, pas même l'évéque de Viviers, qui n'est point de sa métropole. Je sais que le comité des évéques de Paris voulait empêcher l'impression ; mais l'homme qui en est chargé a tenu bon.

Voila le discours de Fauchet; je n'ai pu avoir celui de Torné, qui n'est pas encore imprimé.

M. l'abbé de Floirac m'envoie une lettre pour M. le cardinal Pénitencier; il s'agit de lever l'irrégularité qu'a encourue un prêtre — qui a rétracté son serment après les cinquante jours, — pour avoir exercé des fonctions (1).

Les bonnes Carmélites ont reçu avec respect et grande reconnaissance le rescrit de Sa Sainteté, signé de Votre Éminence. Elles m'ont bien dit qu'elles ne vous oublient pas dans leurs tendres prières, ainsi que leur supérieur.

Voilà, Monseigneur, une copie d'une dispense qu'a donnée l'archevêque de Sens^ dont j'ai l'original que je garde parce que nous en aurons besoin ici; on voit par là que ce prélat ne s'est fait aucun scrupule d'exercer sa juridiction sur un diocèse étranger (2). Au reste, d'après une lettre que j'ai reçue cette semaine de Sens, je puis assurer Votre Éminence que M. de Loménie persiste dans ses erreurs; il vient de chasser avec cruauté deux professeurs de son petit séminaire qui n'ont pas voulu faire le serment. Il se retranche aujourd'hui à dire

(i) Le bref du 13 avril 1791 accordait aux ecclésiastiques qui avaient prêté le serment quarante jours pour le rétracter.

(2) La nouvelle délimitation civile des diocèses^ que Rome n*avait pas reconnue, exposait, en effets les évéques à exercer leurs pouvoirs sur des territoires pour lesquels ils n'avaient pas de juridiction.

qu*il n'a eu aucune connaissance des brefs que par les journaux, que rien n'est moins authentique que cette voie, et que si le Pape les lui eût fait parvenir dans une forme authentique, il aurait obéi et se serait soumis. Il fait semblant aussi de n'avoir pas connaissance du résultat du consistoire du 26, et quand il l'aurait eue, dit-il, ce ne pourrait être légalement, vu le défaut d'enregistrement aux cours souveraines. Ce prétexte ne peut en imposer, [car] le Parlement n'est point en exercice, mais il est d'une mauvaise foi insigne. Je crois qu'il faudrait que Votre Éminence m'envoyât l'acceptation de la démission sur parchemin, eu forme légale, contresignée du secrétaire du consistoire. Je trouverais bien le moyen de la lui faire donner en présence de deux témoins qui dresseraient, tout de suite après, procès-verbal de la remise; j'irais moi-même s'il le fallait, quoique à quarante lieues de Sens. Nous aurons, un de ces jours, le relevé du registre de la poste.

Le comte de Ségur qui avait décidément accepté le ministère des affaires étrangères, choqué ou plutôt effrayé de la manière dont l'Assemblée a traité dernièrement le ministre de la guerre, a donné tout de suite sa démission. Tous reculent pour ce ministère ; à présent on nomme cependant M. de Sainte-Croix, envoyé en Pologne, mais un de ses parents m'a assuré qu'il n'acceptait pas. Louis de Narbonne est aussi sur les rangs; on assure qu'il s'est offert lui-même au Roi, qui disait qu'il était fort embarrassé pour trouver un ministre. On pourrait bien jeter les yeux sur Béranger ou l'abbé Barthélémy (1), premiers commis; ce dernier est en ce moment à Londres. De Lessart a le portefeuille en attendant. J'avais eu l'honneur d'écrire à Votre Éminence, il y a quelque temps, que ce ministre de l'intérieur visait aux affaires étrangères ; il ne serait pas surprenant, dans rembarras où est le Roi, qu'il y passât. Ce n'est pas qu'il ait du talent pour cette partie, mais la place a cinquante mille écus d'appointements.

(1) V. la note, p. 103.

Du 8 novembre. — La séance d'hier s'est passée à entendre des pétitions ; c'est là le genre le plus habituel de l'occupation de nos nouveaux législateurs, depuis leur installation. Ce qui nous console, c'est qu'on attend à présent l'issue de leurs séances journalières avec une indifférence qui doit les effrayer.

D'ailleurs, rien de plus nouveau. Votre Éminence est bien persuadée de mon inviolable attachement et de mon respect profond pour sa personne.

p. S. — On m'apporte à ce moment la déclaration du côté droit sur la réunion d'Avignon.

Le cardinal de Zelada à tabbé de Salamon.

[N« 71.] S3 noyembre 1791.

Le courrier de France n'est point encore arrivé à Rome. C'est donc pour me rappeler à votre souvenir et pour ne pas interrompre notre correspondance que je vous écris. C'est ce qui va arriver bien souvent dans l'hiver, et c'est une des choses qui ne me le font [pas] beaucoup aimer.

Je vous prie en attendant de vouloir m'abonner au journal le Logographe, dont j'ai entendu parler avec beaucoup d'avantage. Pour le faire d'abord, vous serez probablement obligé de prendre tous les numéros de la livraison actuelle; mais cela ne me fait point de peine, au contraire, me fait du plaisir. Vous pourrez les prendre et me les envoyer pour me mettre au courant des numéros qui vont sortir. Marquez-moi le montant des dépenses que vous faites et le moyen plus sûr de vous en rembourser, comme il est bien juste. Le Pape se porte très bien, moi aussi, Dieu merci, et un usage excellent que je fais

de ma bonne santé, c*est de vous marquer l'affection et rattachement que je ne cesse de vous porter.

P. S. — Pour vous mettre au fait de toutes les démarches que le Saint-Père a jugé convenable de faire contre le décret sur Avignon, je vous remets deux exemplaires du chirograpbe que le Saint-Père vient de rendre public à ce sujet (1). Sa simple lecture vous en dira bien plus que tout ce que je pourrais faire là-dessus. Je me borné donc à vous réitérer les assurances de toute mon estime.

Le cardinal de Zelada à Cabbé de Salamon.

[N* 72.] 30 novembre 1791.

J'ai reçu. Monsieur, votre N* 71, et à chaque instant je puis recevoir votre N* 72 que le dernier courrier de France doit m*apporter, et que Ton attend depuis lundi. 11 formera probablement le sujet de ma lettre dans Tordinaire prochain, comme aujourd'hui je m'arrête sur celui du 1*' et 8 novembre. Je dois cependant glaner auparavant sur la lettre précédente du 31 octobre, quoique j'y aie déjà répondu fort au long.

J'ai engagé le Pape à trouver un moment de loisir pour lire le mémoire : Triomphe de la vérité, de l'abbé de Montmignon, et j'ai le plaisir de vous assurer qu'il en a été bien content. 11 convient de la nécessité qu'il y a de relever et de faire connaître le venin, les contradictions, les absurdités dont fourmille V Accord des vrais principes. Un tel écrit, ni la lettre

(1) Chirographe de N. S. P, le Pape Pie VI, par lequel S, S. ratifie, approuve et confirme les protestations du commissaire de la Chambre contre toute usurpation de la ville d'Avignon et du Comtat Venaissin, et annule et déclare comme non avenu le décret du 15 septembre 1791 de V Assemblée nationale qui prononce t incorporation de ces États à la France, — Du Quirinal, 6 novembre

ik% CORRESPONDANCE DE L*ARRÉ DE SALAMON

dont VOUS avez connaissance n^ont point encore été envoyés au Saint- Père. Cependant il fait déjà mûrement examiner tout cela pour voir ce qu'il convient de faire pour le bien de rÉglise. Je reviendrai donc sur cet article lorsqu'il en sera temps. J'y ai remarqué, en attendant, que Ton se pavane de la conduite du Saint-Siège vis-à-vis de la Russie. J'ai imaginé donc de faire retracer un tableau Bdèle de cette conduite, et je suis presque déterminé à vous l'envoyer lorsqu'il sera achevé, pour que vous soyez en état d'en faire usage si l'occasion s*en présente.

Comme je vous avais promis, j'ai fort recommandé au cardinal Ântonelli, très digne préfet de la Congrégation de Propaganda, votre abbé Walsb, et je lui ai montré son désir que l'abbé Cook soit nommé à l'évéché de Rerry. Je dois donc vous dire que la Congrégation a déjà élevé l'évéque de Rerry au siège métropolitain de -Cashel ; mais elle ignore encore s'il l'acceptera. En général, la Congrégation a toujours le plus grand égard aux recommandations des évéques de la province. Pour ce qui regarde les trois années de pension que l'agent de la nation irlandaise doit à l'abbé Walsh, vous devez savoir que la Congrégation a, dans son temps, exactement payé les termes de ladite pension. Si le correspondant de l'abbé en a fait tout autre usage, la Congrégation n'y entre pour rien. Elle a au contraire, à différentes reprises, sommé l'agent de payer l'argent à son propriétaire; mais, sous différents prétextes, il a éludé le payement. Â ma réquisition, il sera appelé derechef, et on tâchera de l'obliger à s'acquitter de son devoir. Vous voilà de quoi parler à Tabbé Walsh lorsque vous le verrez.

Je m'aperçois avoir rempli presque trois pages sans avoir encore entamé votre N' 7 1 . Je me bornerai donc à répondre à tout ce qu'il y a de plus essentiel, car cela me mènerait trop loin de vous faire une réponse aussi détaillée que votre excellente missive. Le Saint-Père a vivement applaudi à votre zèle infatigable, et, deux fois de suite, a lu de lui-même, d'un bout à l'autre, la lettre et les insertions. Les nouvelles que vous

donnez de Parisi de TÂssemblée, de Tétrangeri des colonies, tout est capable de donner une idée de yotre position actuelle* II faut avoir une activité bien surprenante pour embrasser tant d*objetSy comme vous faites parfaitement bien. J*en suis très €X>ntent pour moi, pour le service du Saint-Siège, et pour vousmême qui savez à merveille remplir les vues du Saint-Père et mériter sa plus particulière bienveillance.

Sa Sainteté n'a point reçu le désistement de Tabbé Charrier. En attendant, on a beaucoup agréé Taperçu que vous avez envoyé sur sa personne. Les réflexions très sages que vous ajoutez sur les abdications que les intrus paraissent disposes à faire, ont mérité Tattention la plus sérieuse du Saint-Père, qui se propose d'y avoir égard dans ses démarches. Si la hardiesse de Lamourette et de ses semblables doit bien profondément attrister les bons catholiques, elle ne doit étonner personne. Lorsque Ton a franchi le premier pas dans le crime, l'on se précipite aisément d'abime en abtme, et rien n'arrête dans le chemin de l'iniquité.

J'écrirai aux évéques du Gomtat de vous fournir les pièces essentielles que vous souhaitez.

La lettre pastorale de Tévèque de Blois est maintenant sur Fécritoire du Saint-Père. Il s'en occupera. Mais il est impos" sible de sufBre au travail que les malheurs du temps nous donnent, d'autant plus que l'aide des autres ne peut nous servir qu'à demi, étant indispensable de tout revoir de soimême, car la délicatesse des objets nous impose la réserve et la vigilance la plus scrupuleuse.

J'ai lu (car je suis le cardinal pénitencier) la lettre que vous avez reçue de l'abbé de Floirac pour absoudre de l'irrégularité le prêtre qui a rétracté le serment. Je ne juge point à propos de répondre au prêtre, mais, pour toute réponse, vous recevrez ci-jointe l'absolution qui lui est nécessaire. Vous vous chargerez donc de lui donner cours.

Il est bon d'avoir la copie de la prétendue dispense accordée par l'archevêque de Sens. Au reste, il peut tant qu'il lui plait se retrancher dans l'ignorance des Brefs et de l'acceptation du

150 GORBESPONDANGE DE L*ABBE DE SALAMON

Saint-Père (1); il n'en imposera à personne. Lui-même doit connaître combien une telle défaite est pitoyable. L'acceptation du Pape dans un Consistoire est Tacte le plus solennel possible et de la dernière authenticité. L'Europe entière en a connaissance. Coucher sur parchemin l'acceptation de la démission en forme légale, contresignée du secrétaire du Consistoire, pour la lui présenter, ce serait renverser le système qu'on a suivi jusqu'à présent; ce serait admettre que son consentement est essentiel; ce serait s'exposer (comme vous le dites très bien) à des chicanes inutiles, et compromettre par conséquent la dignité du Saint-Siège et du Souverain Pontife, car enfin, lorsqu'on veut abuser même de la mauvaise foi, l'on trouve toujours à quoi s'accrocher.

Vous me faites espérer le relevé du registre de la poste. Eh bien ! lorsqu'il lui sera impossible de nier la réception de ma lettre, tout le reste ne doit point nous intéresser. Nous avons remarqué cependant votre dévouement, et l'on vous en fait le mérite proportionné. Mais ce n'est point la première assurance que nous en avons, et l'on se fatiguerait à les relever toutes. Vous avez affaire à des personnes sensibles , de sorte qu'elles sont bien gravées dans nos cœurs. L'estime, l'attachement que vous méritez y est aussi ; il suffit donc de vous en fournir ici les nouvelles et tendres assurances.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N» 78.] Paris, 14 novembre 1791.

Le courrier de Rome n'étant arrivé que le samedi au soir, au lieu du jeudi à midi, comme à l'ordinaire, je ne pourrai,

(i) L'acceptation par le Saint-Père de la démission du cardinal de Brienne.

par le défaut de temps, rendre le résultat de tous les objets renfermés dans la dépêche de Votre Éminence du 26 octobre.

J'ai lu avec grand plaisir Texcellent mémoire contre le décret du 14; j'ai pris tout de suite les mesures pour le faire parvenir à Leurs Majestés. Comme dans Toriginal français il y avait quelques mots qui n'étaient pas ceux qu'il était dans Tintention de Sa Sainteté de mettre, et qui d'ailleurs ne cor* respondaient pas aux mots italiens^ j'en ai fait faire, sous mes yeux, deux copies et ensuite deux autres en italien, car le Roi et surtout la Reine le savent bien. M. le duc de Brissac, chef de la maison du Roi, et que j'avais beaucoup connu au Parlement, remettra demain celles du Roi, et la princesse de service chez la Reine lui remettra celles qui lui sont destinées. Ces deux personnages m'ont assuré que ce mémoire sera bien reçu. Quand Leurs Majestés l'auront, je le donnerai à l'impression, et dimanche, en allant faire ma cour à Madame Elisabeth pendant son diner, j'aurai l'honneur de lui en présenter un exemplaire. Gela fera plaisir à cette vertueuse princesse, qui aime qu'on fasse attention à elle.

M. Tabbé de Malaret n'a pu encore me procurer la dispense de Vévéque de Lydda donnée au Frère Capucin, et dont j'ai déjà eu occasion de parler à Votre Éminence; ce sera donc pour le courrier prochain. L'évéque constitutionnel de Beauvais (I) en a donné une bien aussi extraordinaire; c'est un beau-père qui a épousé sa belle-fille. On vient de m'assurer aussi que l'évéque de Lydda a accordé des dispenses de bans pour le mariage de l'abbé de Cournand. Un curé intrus de ce diocèse s'est marié en face de l'église, avec les cérémonies accoutumées; l'intrus voisin a béni le mariage.

D'un autre côté, nous avons la consolation d'apprendre chaque jour de nouvelles rétractations de serment. Un député de la nouvelle législature m'a avoué, d'une manière fort larmoyante, que presque tous les jureurs se rétractaient dans le département de la Vendée, autrement, si je ne me trompe,

(1) M. Maitieu, évéque constitutionnel de l'Oise*

pays d^Âunis, car je n'entends encore rien à notre nouvelle g[éographie.

Cette semaine passée a été un orage continuel contre les émigrants et contre les prêtres fidèles. Notre infernale Assemblée consume toutes ses séances, qui sont toujours fort tumultueuses, à chercher les moyens d'inquiéter de la manière la plus cruelle ces deux classes d'honnêtes gens. Il en est résulté, le 8 du courant, un décret contre ces premiers, le plus féroce qu'il soit possible. Je ne chercherai point à l'analyser à Votre Éminence; Elle le verra en entier, et dans le détail de ses discussions, dans plusieurs de ses feuilles. Le peu de réflexions que je me permettrai sera de dire à Votre Éminence que c'est dans l'appât des revenus des émigrants qu'il faut chercher la raison qui a fait faire le décret, comme c'est la peur qui Ta fait adopter; la révolution, en gros et en détail, n'est ni plus ni moins qu'une spéculation de voleurs. Les municipalités ne demanderaient pas mieux que de pouvoir gaspiller les biens des plus riches particuliers , surtout dans un moment où les biens de l'Église ont déjà disparu entre leurs mains; mais la partie la plus comique du décret, c'est l'article 14. On s'y donne le ton de parler de mesures à prendre à l'égard des puissances étrangères qui souffrent sur leur territoire les rassemblements des Français fugitifs. On nomma aussitôt des commissaires pour porter cet admirable décret à la sanction. Le monarque a fait attendre trois jours sa détermination. Enfin, samedi, tous les ministres sont venus à l'Assemblée en cérémonie, le garde du sceau en simarre, pour rendre compte du résultat de cette détermination. A peine l'avocat Duport, garde du sceau, a annoncé que Sa Majesté examinera^ terme de refus consacré par l'admirable Constitution, qu'un murmure l'a interrompu. En vain le ministre de l'intérieur a voulu prendre la parole pour rendre compte des mesures que Sa Majesté avait prises relativement aux émigrants, qu'un grand tumulte s'est fait entendre; on a demandé Tordre du jour. Le garde du sceau a voulu insister; mais un décret a ordonné qu'il ne parlerait pas. C'est ainsi qu'on traite les

ministres du Roi ; c'est ainsi que ce monarque avili est continuellement abreuvé d'amertumes.

La fin de cette journée s'est montrée avec des signes alarmants pour les honnêtes gens/ Louis XYI a cru de sa justice et de sa sagesse de ne pas sanctionner un décret aussi absurde qu'impolitique. Il n'en a pas fallu davantage à la borde jacobite pour mettre en campagne les brigands qui sont restés à leur solde. On les a lancés dans le jardin des Tuileries, où les propos les plus sacrilèges se sont fait entendre contre le monarque, et ont été prodigués avec une audace digne des scélérats qui les payaient. Mais on ne se contenta pas de cela. Toute la jacobinerie, dont les séances sont maintenant publiques^ s'assembla aussitôt. Là, des blasphèmes atroces ont été prodigués au milieu des plus vifs applaudissements; on ne parlait que d'ôter à l'instant la liste civile au Roi. Il y en a qui disaient que c'était la moindre peine qu'on pût lui infliger. Ils n'ignorent point qu'on ne peut plus compter sur les excès du peuple, qui heureusement est dégoûté des révoltes. La misère l'abat, et ces coquins n'ont plus assez de moyens pour la lui faire oublier.

Si le Roi avait refusé sa sanction sans mot dire à un décret aussi atroce, qui prononçait la peine de mort contre ses frères et contre tant de braves gens, on aurait pu se réjouir; mais le conseil privé de ce prince, toujours composé des mêmes personnes, Barnave, Beaumetz, d'André et autres de cette trempe, lui fait toujours adopter des mesures qui désespèrent les gens de bien. Je n'ai pas le courage d'analyser la proclamation que le Roi a faite à ce sujet, ainsi que la lettre qu'il a écrite à ses frères. Votre Éminence trouvera l'une et l'autre ci-jointes, elle y reconnaîtra sans peine toujours la même touche et le même style et par conséquent les mêmes auteurs; mais le Roi adopte-t-il intérieurement tout cela? Voilà ce qu'on ne peat penser, et ce qu'une infinité de petits propos dans son intérieur confirme.

Les électeurs ont nommé, ces jours passés, le républicain Roederer, ex-constituant, à l'importante place de procureur

général syndic du département de Paris. Voilà ce que c*est que la cabale infernale qui règne ici; on ne trouve pas de citoyens, dans une ville de huit cent mille âmes, capables d'occuper cette première placé; on va chercher un habitant du pays messin, c'est-à-dire à cent lieues de cette capitale.

La nomination d'un maire de Paris n'occupe pas moins les esprits; on s'agite en mille manières pour porter des sujets qui aient l'opinion publique dans différents sens au trône municipal . Aujourd'hui quatre individus sont seuls ballottés : La Fayette, Pétion, Robespierre, d'André. Déjà leurs prôneurs respectifs se glissent dans les groupes et dans les sections de la capitale, pour insinuer dans l'esprit crédule de la multitude que c'en est fait de la Constitution, si un tel ou un tel n'est pas choisi. Ceux qui vantent La Fayette déprisent les autres trois; ceux qui veulent Pétion — et il y en a beaucoup — disent que La Fayette est pétri d'ambition et qu'il n'a jamais rien fait que pour servir l'orgueil qui le dévore. Gobel lui-même intrigue pour Pétion. Il est allé hier à la section de Notre-Dame, où on Ta fait président; il n'a pas rougi de dire : « Vous savez, messieurs, qu'il est notoire « que la grande majorité des sections de la capitale veulent « M. Pétion pour maire. C'est un sujet qui a infiniment « mérité de la patrie. « Un des auditeurs, scandalisé d'un tel propos, l'a interrompu et l'a apostrophé en lui disant : « Comment se peut-il que M. Tévéque de Paris vienne insinuer tt ici de nommer pour maire un homme tel que Pétion, qui, u au moment que le Roi acceptait sa constitution, a fait mettre tt une affiche dans toutes les rues de Paris , où il s'élevait «contre la Constitution et voulait le républicisme (51c)? « Comment voulez- vous élever à une dignité un tel homme « dont les principes républicains sont connus et qui sera très u souvent, par sa place, dans le cas de parler et de se trouver u à côté du monarque? La monarchie et son Roi seront alors tt en grand danger. » Notre prélat confus n'a plus rien dit et a voulu cacher sa honte dans son fauteuil. Cette anecdote est très sûre.

On n'a encore rien prononcé contre les prêtres fidèles. Nous devons nous attendre à un décret très fort. On a lu une adresse du département de Mayenne-et-Loire, où l'on dit que les non-jureurs ont persuadé au peuple que les jureurs étaient des ennemis de Dieu et de la religion, dont il faut se débarrasser. Cette adresse, vraie ou fausse, a donné lieu aux plus terribles motions contre les prêtres fidèles; c'était à qui dénoncerait de nouveaux faits, tous plus graves les uns que les autres. On a dénoncé l'assassinat du curé d'Angers. « Voilà « , s'est écrié le terrible M. Isnard, Provençal, u le plan tramé • entre nos ennemis du dedans et du dehors, et nous restea rions tranquilles spectateurs! il est temps que la loi s'appe- « santisse sur les coupables. «

On a dénoncé également une lettre du ministre de l'intérieur qui représentait au département que c'était une injustice atroce de persécuter les prêtres non jureurs. L'infâme Fauchet s'est mis à beugler comme un bœuf; il a dit que cette lettre avait mis tout en combustion dans le Calvados. Son discours n^a pas fait impression; mais, d'un autre côté, on est venu faire part d'un événement tragique arrivé à Caen. Le département y est fort inculpé parce qu'il s'est bien conduit. On n'en sait pas encore le véritable détail; mais je crois que c'est un ancien curé que le peuple a voulu remettre en place, qui y a donné lieu. Il y a eu plusieurs gentilshommes tués; il y a quatre-vingt-deux honnêtes gens en prison. La municipalité de Caen s'est très mal comportée, et après ces désordres qui se renouvellent chaque jour, après la persécution la plus vive qui se renouvelle plus que jamais contre les nobles et les prêtres, comment le Roi a-t-il la barbarie d'écrire à ses frères, aux émigrés français : Venez jouir ici du calme et des droits que la Constitution vous donne! Il ne faut que ce trait pour faire voir que le Roi ne pense pas ce qu'on lui fait écrire; autrement ce serait le frère le plus dénaturé, ce serait le prince le plus atroce envers ses sujets.

Cependant nous sommes encore dans l'attente du décret dont on nous menace. Peut-être la crainte d'une non-sanction

le rendra moins sévère; mais on ne parlait rien moins que d*un bannissement du royaume ou Tobligation de prêter indistinctement le serment. J'oubliais de marquer à Votre Éminence que les municipaux de Gaen avaient, de leur autorité, interdit aux prêtres fidèles de dire la messe.

Les désastres de Saint-Domingue se sont confirmés. Les colons qui sont ici en grand nombre craignent que la colonie ne se soit déclarée indépendante ou donnée aux Anglais, car on n'a reçu aucune nouvelle directement. Toutes sont venues par le canal des Anglais, et rassemblée coloniale séante au Gap qui, naturellement, aurait dû faire part de ce terrible événement, soit pour demander du secours, soit pour avertir ses compatriotes, n'a pas donné le moindre signe de vie. Elle aurait pu prendre une délibération pour se rendre indépendante. On a remarqué que les lettres de M. de Blancbelande» gouverneur, qui sont venues sur la Daphné, ne sont arrivées au ministre que trois jours après les lettres du Havre.

On vend au Palais-Royal une gravure représentant Mon«-

tesquiou occupé à remplir un coffre de sacs d'argent et

d'assignats. La France parait derrière lui et lui dit : « Que

« fais-tu, coquin? » Il répond : a Je n'ai point de comptes à

« rendre. «

M. Bailly, donnant à diner ces jours-ci, disait : « Je vous u régale bien mal, mais c'est tout ce que je puis faire ; on me « rogne tout et on voudrait, par-dessus le marché, que je «donnasse encore des comptes, comme si un maire était « comptable. J'espère que les électeurs me rendront justice. » En effet, ils l'ont nommé membre du département, mais on a retardé de le proclamer jusqu'à ce que l'Assemblée ait décidé s'il y avait des comptes à rendre; on a passé à l'ordre du jour; on croit qu'il ne le sera pas. Gobel est membre aussi du département de Paris ; il profite du moment.

Noailles, Lameth, Menou et d'Aiguillon sont partis il y a quelques jours pour se rendre dans un château à deux lieues d'Arras; ils doivent y rester deux mois. Les personnes avec lesquelles ils sont en correspondance adressent leurs lettres à

ArraSy poste restante. Ces faits, qui seraient peu intéressants dans toute autre circonstance, le deviennent beaucoup dans ce moment où il faut éclairer la conduite de certains personnages pour la tranquillité des honnêtes gens. Ârras est près de la frontière.

Trente ex-constituants ont voulu établir un club à Thôtel de Richelieu avec les membres de la nouvelle législature; mais il n'a pu se soutenir. Quatre cent trente-sept sont reçus aux Jacobins, qui, quoique fort méprisés, ont beaucoup encore de consistance; ils ont la majorité de l'Assemblée. Il se forme déjà un côté droit et un côté gauche ; je crois que c'est le droit qui est le plus mauvais.

Voilà bien des brochures assez curieuses de cette semaine. Il y en a une avec estampe où le Roi, assis au milieu de tous les corps éteints, est prêt lui-même à s'éteindre, car on voit un homme avec un éteignoir qui est suspendu sur sa tête. Mais Votre Éminence trouvera entre autres une petite brochure intitulée Rapprochement. Elle est excellente et délicieuse contre les évêques constitutionnels. C'est un plagiat de leur lettre au Pape, à la suite de l'ouvrage : Accord des vrais principes. Ils ont pillé cette lettre presque mot à mot de la lettre de Luther à Léon X. Que Votre Éminence daigne la lire, et Elle en sera convaincue. On les a mises en parallèle sur les pages correspondantes. C'est une pièce curieuse.

Je n'ai pas assez de temps, et Votre Éminence peut le concevoir, de lire en entier et à tête réfléchie tous les ouvrages que j'ai l'honneur de lui envoyer; mais ordinairement ce qui est piquant ou nécessaire ne m'échappe pas; comme dans les feuilles périodiques ou gazettes. Elle voudra bien lire de préférence celles que je marque sur la marge d'une barre noire.

lies troupes françaises sont entrées à Avignon le 7; on assure que les brigands se sont sauvés et ont abandonné le palais. Mulot a paru à la commune de Paris pour déposer son écharpe tricolore de municipal. Il n'a pas manqué de faire son propre éloge.

Notre célèbre compatriote a été très bien reçu à Coblentz,

15S GORBESPONDÂNCE DE L'ABBE DE SALAMON

comme dans toute TÂllemagne. On le dit parti le 1 1 pour Rome, où il aura le bonheur de voir Votre Éminence et de jouir de la douce présence de notre souverain. G*est la seule chose que j'envie à un compatriote que j'aime et à qui je souhaite toutes sortes de prospérités.

Nous avons ici depuis quelques jours la princesse de Lamballe; elle fait son service auprès de la Reine.

Je suis, avec le plus profond respect, le plus sincère comme le plus dévoué de ses serviteurs.

Du 15 novembre. — Rien de nouveau depuis hier au soir. On craint que Pétion ne soit maire de Paris. Je ne parle pas de la séance d*hier. Votre Éminence verra dans les feuilles qui m*arrivent à ce moment, et que je lui envoie avec indignation, que, sur une lettre du Roi qui demande du secours pour Saint-Domingue, on a eu Tatrocité de réclamer Tordre du jour.

Quanta l'étranger, les nouvelles sont les mêmes, c'est-à-dire qu'elles ne disent rien ; mais un fait certain, c'est que le nombre des émigrants est, sans exagération, au delà de cent mille, et tous gens propres à porter les armes. Il est donc à craindre, si on les abandonne, qu'ils ne se portent à quelque extrémité violente.

Au milieu de ce tourbillon d'affaires et de troubles, que Sa Sainteté, aux pieds de laquelle je vous prie de me mettre, conserve bien sa précieuse santé, ainsi que Votre Éminence, à laquelle je me plais à dire sans compliment qu'Elle jouit de la plus haute réputation.

J'envoie à Votre Éminence deux exemplaires de cette petite Constitution dont le libraire Âgarnesi a fait hommage à l'Assemblée, en lui disant : « Le premier exemplaire est pour le souverain, le second sera pour le Roi. » a Je l'ai faite, dit-il, en petit format, afin qu'on la puisse porter et répandre aisément dans toute la terre. » Quelle frénésie 1 Les patriotes la portent sans cesse dans leurs poches.

AVEC LE GAUniNAL DE ZELADA. 159

Le cardinal de Zelada à iabbé de Salamon.

[N" 73.] T décembre 1791.

Après neufjours de retard, hier est arrivé, Monsieur, le cour^ rier de France avec votre N^ 72 du 14 et du 15 novembre. Je me bornerai à vous en marquer la réception, n'ayant point le courag^e de m' entretenir sur tout ce qui se passe chez vous. Les choses empirent de plus en plus, et sans un véritable miracle de la Providence, je ne vois aucunement le remède à tant de malheurs.

J'apprendrai avec plaisir l'impression que notre Mémoire sur Toccupation d'Avignon fera sur l'esprit de Leurs Majestés» Quant à la vertueuse et très digne Madame Elisabeth, je suis bien sûr qu'elle partagera nos sentiments.

Les pièces que vous m'avez envoyées m'ont fait bien du plaisir, et je dois avouer qu'il est impossible d'avoir un corres* pondant plus exact et plus infatigable. Pour prévenir les faux bruits, je dois vous informer, quoique avec beaucoup de regrets, que le Saint-Père ne se porte pas tout à fait bien. Dimanche, l'on s'est aperçu que sa joue gauche était tant soit peu enflée. Avec deux saignées, on a cherché de remettre les humeurs en équilibre. Dieu merci! son indisposition n'est point du tout augmentée, de sorte qu'il n'a pas même été obligé de garder le lit, ni d'interrompre ses audiences régulières. Je me flatte de pouToir vous marquer au plus tôt son parfait rétablissement.

Hier, deux heures après midi, l'abbé Maury est arrivé heureusement à Rome. Vous pouvez vous imaginer très aisément quelle a été ma satisfaction de pouvoir embrasser cet homme célèbre à qui nous avons les obligations les plus décidées. Il est logé dans mon propre palais, et l'on tâchera de lui montrer notre sensibilité.

160 GOBRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

Quant à vous, vous possédez mon estime et mon affection, et dans ce moment je ne puis que vous en réitérer ici les assurances.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 73.] Paris, 81 novembre 1791.

Monseigneur,

Mon premier devoir est de rendre compte à Votre Éminence de l'exécution de ses ordres et des intentions de Sa Sainteté. Le Roi et la Reine ont reçu, deux copies manuscrites, dans les deux langues, de la réclamation du Souverain Pontife aux puissances de l'Europe (1). J'ai été fort content de M. le duc de Brissac. Ce chef de la maison du Roi voulait absolument que je présentasse moi-même lesdites copies, m*assurant que je serais bien reçu ; mais je n'ai pas cru [devoir] céder à ses instances, n'ayant point d'ordre de la part de Votre Éminence. Sa Majesté a dit qu'il prendrait ce mémoire en très grande considération, et que je pouvais en assurer Sa Sainteté ; la Reine a répondu que ce qui lui venait de la part du Souverain Pontife lui inspirait beaucoup d'intérêt.

. J'ai été hier chez Madame Elisabeth, après la messe du Roi. Cette princesse m'a fait introduire à l'instant; il n'y avait pas encore beaucoup de monde. J'ai eu l'honneur de lui dire que Sa Sainteté ayant jugé à propos de faire une réclamation à toutes les puissances de l'Europe, j'avais eu celui de remplir les intentions du Souverain Pontife en la faisant parvenir à Leurs Majestés, et que, croyant faire une démarche infiniment agréable au Pape, je venais de moi*méme lui en présenter un exemplaire (je lui en ai donné deux en papier vélin) . Cette vertueuse princesse m'a répondu avec sa douceur ordinaire : Je

(1) Les protestations du Saint-Père contre l'occapation d* Avignon et du comtat Venaissin.

suis bien sensible aux bontés que le Pape a pour moi, ei, quant à vous, je vous remercie bien sincèrement.

J'ai cru aussi devoir en faire passer un exemplaire à chacun des princes à Goblentz, dans Tincertitude où j*ai été que Votre Éminence en ait donné l'ordre à M. le nonce de Cologne. J*ai marqué à Leurs Altesses Royales, dont j'ai eu l'honneur d'être personnellement connu, ayant eu celui de les voir et de siéger avec Elles au Parlement pendant plus de trois mois de suite, je leur ai dit que, soutiens du trône, ils le seraient de la religion et des droits du Souverain Pontife, et, quoique je n'eusse pas une mission expresse de sa part pour leur envoyer sa juste réclamation, je pensais que Sa Sainteté me saurait gré de ma démarche. Voilà, Monseigneur, le détail circonstancié que je dois à Votre Éminence sur l'objet de la réclamation sur Avignon; je désire qu'EIIe approuve ce que j'ai fait, qui ne peut être que pour le bien du Saint-Siège.

Comme j'avais appris que le comité des évoques travaillait à an mémoire pour le faire passer au Pape, j'ai voulu en savoir le motif. J'ai pour cela, dans la semaine passée, visité l'arche- ▼éque d'Aix, l'évéque de Senlis et celui d'Dzès. On m'en faisait quelque mystère. M. l'archevêque d'Aix, qui redoute un peu mes petites réflexions qui ne sont pas toujours conformes Bxui siennes, ne me parlait que de choses vagues. Je lui dis avec un peu de vivacité, dans un moment où il me faisait part qu'il avait quelque notion que Rome n'approuvait pas en entier sa façon de penser : « Je ne puis répondre franchement à ce • que vous me faites l'honneur de me dire, si vous ne me faites u pas part de ce que vous faites, de ce que vous dites. » Il entra alors avec vivacité dans son cabinet et m'apporta précisément le mémoire que je désirais en moi-même de voir. Il in*en fit une lecture rapide. Il y avait certain passage qui ne me plaisait pas trop; il consentit à en corriger quelques termes. Nous en étions là lorsque j'ai reçu votre dépêche du 2 novembre (1). Je l'ai lue plusieurs fois, j'en ai retenu l'élixir dans ma

(1) Au sujet des formes à observer pour la condamnation des intrus.

16S CORRESPONDANCE DE L'ARBÉ DE SALAMON

tête. J'ai vu avec grande satisfaction que mes principes s'accordaient parfaitement avec ceux de Sa Sainteté et de Votre Éminence, et je n'ai jamais varié, car, au Parlement même, on m'appelait le petit Uliramoniain; mais cela ne diminuait pas l'attachement et la considération de ma compagnie, car j'ai été toujours employé dans les circonstances difficiles. J'ai été choisi pour être de la chambre des vacations, au retour de l'exil deTroyes, et ensuite à la longue chambre des vacations de seize mois, 1789 et 1790.

Fort de la lettre de Votre Éminence, que j'avais dans ma tête, je retournai chez l'archevêque d'Aix, le rédacteur du mémoire, et pris occasion de lui donner un exemplaire de la réclamation du Pape. Je parus désirer revoir le mémoire; il voulait que je renvoyasse au lendemain et que je lui donnasse un rendez-vous chez moi. Je lui dis que j'avais trop d'occupations le lundi, et que je ne pouvais lui accorder aucun moment ce jour-*là. Il était alors avec deux dames, et je sentais que ma visite pouvait être importune; cependant, comme des affaires d'une aussi grande importance passent avant les dames, je persistai à demander à revoir le mémoire. Il se rendit. Je vis, en effet, qu'il avait corrigé quelque chose. Je lui fis sentir combien il était convenable de ne rien entreprendre qui pût déplaire au Pape, qui s'était prêté avec empressement aux instances du clergé. De notre conférence, il résulta donc qu'on abandonnait le plan du projet de procédure et que le mémoire, qui contient un exposé de la conduite des évéques, de leurs sentiments et de leur soumission pour le Pape, partirait demain, adressé à M. le cardinal de Bernis. Ce mémoire se rapproche autant qu'il est possible de nos principes.

Il serait peut-être nécessaire, pour donner plus de consistance à mes petites observations auprès des évéques ou archevêques, tous plus âgés que moi de beaucoup, et accoutumés à ne trouver presque jamais de résistance de la part du second ordre (car ce qui me donne un peu plus de force et de poids auprès de ces prélats, c'est ma qualité de conseiller au Parlement), il serait, dis-je, nécessaire que Votre Éminence dit

au cardinal de Bemis qu'en écrivant à l'archevêque d'Aix, son correspondant le plus ordinaire, il lui dise comme de lui-même, qu^il est bon et nécessaire quelquefois de peser mes observations. Je suis bien venu à bout souvent de déconcerter leurs idées ou leurs projets, quand j*ai pu les découvrir; mais aussi quelquefois je parle sans succès.

Quoi qu'il en soit, M. Tarchevéque d*Aix m*a fait les plus grandes protestations de son attachement au Pape, et m'a chargé de le supplier de bien lire ses différents ouvrages. Au reste, ce prélat m'a grandement surpris, scandalisé même, quand il m'a dit que la réclamation du Pape aux puissances de l'Europe avait été rédigée à Paris. Je n'ai pas hésité à lui répondre brusquement : « C'est faux, j'en ai l'original italien. » Il a promptement changé de discours, et je m'en suis allé.

Mais voici un autre article bien important et qui m'a bien fait courir. C'est l'inique décret que Votre Éminence trouvera dans les feuilles contre les prêtres fidèles, qui ordonne indistinctement de prêter le serment civique. Ce terme civique est infiniment perfide (1), car il entraînera beaucoup de chanoines surtout, attendu que beaucoup disent : Ce n'est pas le même [que celui] du 27 novembre dernier. J'entendais déjà faire ce raisonnement et j'en étais atterré. L'abbé Royou lui-même qui, dans son journal du vendredi 18, avait parlé des véritables principes, fit dans son numéro du samedi l'apologie du serment, et fit entendre qu'on pouvait le prêter. L'opinion de Tabbé Royou, qui est un oracle pour le second ordre surtout^ fut un coup de foudre pour les gens de bien. J'ai su que sa sœur, Mme Fréron, avait fait l'impossible pour l'empêcher, et qu'un ecclésiastique,

(1) Le serment cÎTÎque (art. 5, tit. Il de la Constitution générale) n^imposait, en apparence, que Tobligation de respecter l'ordre établi par la loi pour « la sûreté publique » . Mais la constitution civile et ses dispositions schismatiques étaient comprises dans cet ordre établi par la loi. Les non-jureurs devaient être déchus de toute pension ou traitement, « réputés suspects de révolte », et pou> ▼aient être aussitôt internés par les administrations. La modération trompeuse dn serment, et les rigueurs excessives qu'entraînait son refus, étaient donc habilement combinées pour faire naître le doute et l'hésitation. La ferme attitude dji. cleigé ne tarda pas d'ailleurs à déjouer ces habiletés.

itk CORRESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

dont on n'a pas pu me dire le nom, était yenu dans la soirée du vendredi Tobliger à cette incartade.

Je fus voir plusieurs prélats, j'invitai à prendre le chocolat plusieurs théologiens, je fis tout de suite rédiger une adresse au Roi (elle est ci-jointe), qui lui a été remise à Tinstant, ainsi qu'à la famille royale. Le comité des évéques s'assembla. J'insinuai à un de mes confrères du Parlement, membre de la Sorbonne, de la faire s'expliquer; il en est résulté que mes démarches n'ont pas été vaines. Le comité des évéques a décidé unanimement qu'on ne pouvait le prêter [le serment]^' et que les évéques ne le prêteraient pas. La Sorbonne s'est assemblée secrètement et, sans aucun acte cependant apparent, a décidé qu'on ne pouvait le prêter. Je dois dire à la louange de M. l'archevêque d'Âix qu'il n'a pas balancé un moment. J'ai fait plus. J'ai fait écrire par plusieurs grs^nds vicaires des circulaires dans leurs diocèses pour empêcher la prestation de ce serment, qui ne servirait qu'à diviser les prêtres fidèles pour un modique salaire qu'on ne leur payera pas davantage. Je sais même qu'on a écrit à l'archevêque de Lyon et à l'évêque de Soissons pour avoir permission de lancer un mandement défendant ce serment qui ferait le malheur de la religion, s'il était prêté. Je vais travailler à présent pour en éloigner la sanction du Roi ou, au moins, pour que Sa Majesté emploie le délai de deux mois que lui donne la Constitution. Voilà, Monseigneur, ce que j'ai pu faire dans un espace si court et dans un cas si urgent.

Les jours de la persécution s'amoncellent plus que jamais sur la tète des prêtres fidèles et timorés. Le ministre Rabaut, assisté de quelques-uns de ses confrères nouvellement arrivés de Hollande et d'Angleterre, dissémine avec toute l'impudence possible les maximes les plus atroces contre l'Église et ses vrais ministres. On sait d'une manière certaine qu'il mène la nouvelle faction ennemie de Dieu et du trône, et qu'il tient avec sa clique des conférences nocturnes, pour élever, à quelque prix que ce soit, la morale diabolique de Calvin sur les maximes divines de l'Évangile.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. i«5

Un fait bien positif, c^est qu*on commence à distribuer de Targent aux sans-culottes pour insulter les véritables pasteurs. Les motions, les invectives contre les prêtres se renouvellent. Hier on a entendu, au bas du pont Neuf, un bomme en redingote nationale crier devant la sentinelle, qui ne disait mot : « C'est en vain que les ministres de TÉglise s'appuient de « 1 autorité du Pape : la morale de celui-ci, c'est l'ouvrage de « l'ange des ténèbres. Vive l'Évangile de la liberté, c'est le B seul qui convient à tous les hommes et qu'on doit inoculer « à tous les peuples de la terre ! » Ces maximes ne font pas fortune auprès des gens de bien, mais elles trouvent toujours des admirateurs dans cette classe stupide du peuple qui croit tout ce qu'il entend.

Dn nouveau sujet d'alarmes pour les honnêtes gens, c'est la quantité des brigands dont Paris regorge et qui ont tous des figures qu'on n'avait jamais vues. Des Jacobins les enrôlent, et les protestants les payent. Us n'attendent sans doute que le signal pour faire voir ce qu'ils savent faire.

En attendant, le bon peuple de Paris crie toujours contre sa misère. Les motions étaient terribles, hier, à la porte de l'Assemblée et sur la terrasse des Feuillants. On ne veut plus croire aux bienfaits de la Constitution, depuis que le pain et toutes les denrées augmentent chaque jour de prix; et, si l'opinion publique était moins versatile, on pourrait craindre à chaque instant de voir arriver une contre-révolution, dans la capitale même. Les marchands des Halles font surtout éclater leur mécontentement; ils parlent de se révolter si on veut leur àter leurs places. Il faut savoir que, à Paris, sur les quais, sur les ponts et dans les grandes rues, une grande quantité de petits marchands ont coutume d'y dresser des boutiques portatives.

Quoi qu'il en arrive, il ne faut qu'un peu de patience et de

courage. Le nouvel ordre de choses ne peut durer longtemps.

Tout le monde s'en plaint généralement, excepté l'Assemblée

nationale et les brigands.

Les dernières nouvelles des colonies sont toujours plus

alarmantes. On mande que toutes les tles françaises sont en insurrection.

L'Assemblée nationale a chargé son comité de faire un rapport sur ce que les Espagnols ont refusé des secours aux colons français contre les nègres. En effet, les Espagnols n'ont accueilli que les femmes et les enfants et ont rejeté les hommes. Mais à quoi aboutira le rapport? L'Espagne est ennemie des excès des Français; elle se soucie fort peu qu'ils soient à l'extrémité.

Votre Éminencepeut se rappeler que j'avais eu l'honneur de lui marquer, il y a près de deux mois, que Lessart, ministre de l'intérieur, visait au ministère des affaires étrangères. Il vient d'accomplir ses souhaits. Le Roi, sur le refus de tout le monde, lui a donné ce département. On voulait donner celui de Lessart à un sieur Garnier, procureur au Ghàtelet, ancien tribunal de première instance ; il a eu le bon esprit de refuser, en disant qu'un procureur n'était pas fait pour être ministre.

Le Roi et la famille royale sont fort affectés du choix de Pétion pour maire, de Rœderer pour procureur syndic du département, d'un Prieur pour accusateur public et d'un Robespierre pour vice^président du tribunal criminel. Les voilà précisément dans les mains de leurs ennemis.

On a vu, la semaine passée, un caporal, nommé Le Breton» avoir Taudace de mettre la consigne à la porte du Roi , pour qu'il ne sortit pas après neuf heures du soir. Cette consigne a duré depuis le samedi jusqu'au lundi, où on s'en est aperçu. On l'a mis en prison, mais on ne lui a encore rien fait, parce qu'il a dit que c'était un excès de patriotisme.

Je crois que la grande dame^ voyant que tout est inutile, n'intrigue plus. Des personnes de son intérieur m'ont assuré que, dès qu'elle était seule, elle pleurait; le Roi est aussi un autre homme dans son intérieur, ce qui nous donne toujours des espérances.

Tous les écrits du Roi ne font pas une grande impression dans l'étranger. Les princes vont toujours leur chemin; il nous vient des écrits de leur part qui font plaisir, et Votre

Éminence trouvera ci- joint le règlement qu'ils ont adopté.

M. Tabbé de Malaret n*a pu encore me donner la dispense en question. J'avais déjà eu Thonneur d'en parler à Votre Éminence et [de lui dire] que je ne la lui avais pas envoyée parce qu'il m'avait été imposible de l'avoir. Je n'ai jamais envoyé les caricatures contre le clergé ni la noblesse, parce qu'elles n'étaient que méchantes et point de finesse. Il en paraît à présent de très piquantes sur les ex-constituants ; je prie Votre Éminence de me marquer si Elle les désirerait et s'il en faut deux exemplaires. En attendant ses ordres, je lui en envoie deux fort piquantes et assez bien gravées; les figures surtout y sont fort vraies. Votre Éminence apercevra dans un coin le Capucin Chabot, législateur actuel, et Brissot en bas qui brissote (1); Mulot y est parlant.

A propos de Mulot, il a fait son rapport; il appelle le respectable la Villasse, le malheureux Anselme (2). Les nouvelles d'Avignon sont que les brigands sont en prison ; mais ce qui m'épouvante, c'est l'arrivée de Montesquiou qui, quoique lieutenant général, vient servir sous les ordres de M. de Choisy. Gela décèle quelque chose de sinistre. On crie déjà dans les rues de Paris qu'il faut faire venir ici Jourdan. Le rapport qu'a fait M. de Lessart, ministre des affaires étrangères, sur les différentes réponses des souverains qui n'étaient pas encore arrivées, n'est pas plus satisfaisant que celui de Montmorin. La lettre de l'Empereur qu'on avait fort applaudie, il y a quelques jours, a causé beaucoup de murmures. Il n'y a eu que le roi de Pologne et la ville de Dantzig qui aient répondu d'une manière précise. Toutes ces lettres sont dans le Moniteur.

Les nouvelles de Coblentz sont bonnes ; quoique les opérations aillent lentement, il n'y a rien de désespéré. L'impéra-

(1) Brissoier était devenu, dans le langage des feuilles royalistes, synonyme de vo/er, du nom de Brissot qui déclarait le vol une « action vertueuse, commandée par la nature même » • (Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol^ par Brissot de Warville.)

(2) Anselme, notaire de Vaison et Tun des chefs de la faction avignonnaise, assassiné le même jour (14 avril 1791) et dans les mêmes circonstances que La Villasse.

triée de Russie a écrit une lettre assez pressante au roi de Prusse; mais il parait qu'on n*est pas content du roi de Sardaigne; il est vrai que le mal français couve beaucoup dans ses États.

Plusieurs ambassadeurs français demandent leur rappel. C'est sans doute parce qu*on ne les veut plus; celui de Naples surtout (1).

Votre Éminence trouvera ci-jointe la copie en entier [<le la lettre] de Charrier que j'ai déjà annoncée dans mon dernier courrier.

Elle trouvera les détails des différentes séances contre le clergé et sur Avignon dans le Moniteur, Quand la défense de Mulot paraîtra imprimée

Du 22. — Je m'empresse d'attirer l'attention de Votre Émi^ nence sur le numéro de ce jour de l'abbé Boyou. Il développe ses idées, et, s'il ne tranche pas entièrement la difficulté, il en dit assez pour éclairer les faibles. Je suis content que mes démarches auprès de lui n'aient pas été infructueuses. Son opinion a déjà fisiit le plus grand ravage.

Le Moniteur que je reçois à l'instant parait contenir le dis* cours de M. Mulot.

On ne veut pas absolument dans le département de la Vendée les curés sermentés et les intrus. La municipalité a donné sa démission, et c'est ce qui a fait la matière de la séance bruyante d'hier.

Je ne saurais trop réveiller l'attention de Votre Éminence contre les soi-disant philanthropes; sous prétexte d'humanité, d'égalité, ils veulent bouleverser l'univers. Ils en veulent surtout â Rome. Point de ménagements; il faut que le gouvernement de Rome soit d'une rigueur sévère à faire sortir des États du Pape les gens suspects, de quelque état et condition qu'ils puissent être. Je suis bien fâché que Cagliostro n'ait pas été pendu.

D'ailleurs, rien de nouveau depuis hier.

(i) M. de Talleyrand, alors ambassadeur extraordinaire près le roi dç Naplea.

Votre Éminence trouvera ci-jointes quelques brochures. Je suis, avec un véritable respect et avec un inaltérable attachement pour Votre Éminence, etc.

P, S. — Je supplie Votre Éminence de faire passer Tinclus à Mme de Boquefeuille; c'est la présidente de Bosambo qui lui écrit.

Les deux pour notre illustre compatriote Tattendront.

L'abbé de Gressac m'a répondu qu'il aurait l'honneur d'écrire à Votre Ëminence, à son retour à Paris.

J'ai fait passer la sienne à l'abbé de Ghamel franc port, quoique à 150 lieues de Paris.

Je ne connais pas Le piège découvert; on me le porte à l'instant où je cachette mon paquet. — Caricature du ministre Rabaut très ressemblante.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N* 7k.] 14 décembre 1791.

J'ai entre mes mains, Monsieur, votre N*" 73 du 2 1 novembre, c'est-à-dire une marque bien éclatante de votre zèle et de votre activité infatigable. Pour que notre correspondance soit pleinement en règle, il ne manque que votre N* 74 que j'attends à chaque moment par le courrier de cette semaine, dont on ne sait point encore de nouvelles.

Hais commençons par ce qui m'intéresse davantage et vous aussi, je veux dire par la santé du Pape. La marche de son indisposition, quoique lentement, nous annonce pourtant son prochain et parfait rétablissement. Ce qui me fait plus de peine, c'est qu'il m'est impossible de déterminer le Saint- Père à modérer tant soit peu son ardeur extrême pour le travail, auquel il se livre sans réserve comme sans ménage-

irO CORRESPONDAISGE DE L'ABBE DE SALAMON

méat. Il faut espérer que le bon Dieu , qui lui en donne les forces, daignera combler bientôt nos vœux pour notre bonheur et pour le bien de TÉglise.

L'usage que vous avez fait de notre Mémoire sur Avignon a étévivementapplaudi parle Pape, et, moi, je vous en ai fait tout le mérite, qui vous est bien dû. Je n'avais nullement manqué de faire parvenir ledit Mémoire aux dignes princes à Goblentz; cependant votre prévoyance là-dessus nous a été bien agréable.

Le Saint- Père a réellement reçu le mémoire dont vous me parlez delà part du comité des évéques. Il forme maintenant le sujet de nos plus mûres considérations, et vous serez instruit du résultat qui pourra en être le fruit. A ce sujet, je dois vous observer que lorsque votre avis et vos considérations sont agréés, sont pesés par le Saint-Père et par ses coopérateurs, et que, par conséquent, ils ont du prix dans Tendroit et pour ceux à qui vous les destinez et qui en ressentent du profit, tant mieux (au moins pour la chose) si Ton ignore ou Ton fait semblant de Tignorer en France! Vous êtes, dans ce cas, plus en état d'agir librement et de nous marquer votre façon de penser, sans qu'elle soit gênée par des considérations quelconques et par les entraves que Ton s'efforcerait d'y mettre. Soyez donc tranquille et satisfait de l'approbation du Saint- Père, que vous vous faites gloire de servir.

Le décret qui ordonne indistinctement le serment purement «ivique est un nouveau piège, et des plus dangereux, que l'on tend contre la religion et ses ministres. Les efforts prodigieux que vous avez faits pour le démasquer vous comblent de la plus grande gloire, et Dieu soit loué pour les avoir bénie et les avoir fait abondamment fructifier ! Il est bien difficile de ne point admirer votre zèle et de ne vous aimer toujours davantage. Je vous remercie pour les nouvelles de Paris, de l'Assemblée, du royaume, de Goblentz, duGomtat. Les choses empirent, et pas une faible lueur ne vient flatter notre espoir! La lettre de l'intrus Charrier, que vous m'avez envoyée, me persuade que, s'il se soucie fort peu de la religion, il fait pro-

AVEC LE Cardinal de zelada. iri

fession de n'avoir point le sens commun ; elle fait vraiment pitié à tous les égards.

Les caricatures que vous vous êtes donné la peine de me remettre ont égayé mes amis. Elles ont amusé même les tantes de Sa Majesté à qui il m'a fallu les envoyer. Lorsqu'elles sont fines et avec de l'esprit, vous pourrez me les remettre. Agréez mes remerciements pour les imprimés de la dernière semaine, et pour les autres précédents, car ce serait bien ennuyeux que de vous remercier chaque fois.

Je ne suis pourtant nullement fâché de vous réitérer chaque semaine les assurances de mon attachement, c'est un sentiment dont mon cœur est rempli et qu'il faut épancher. Recevezles donc avec votre bonté ordinaire.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada,

[N« 74.] Paris. 28 novembre 1791.

Monseigneur,

Nos législateurs n'ont point encore porté à la sanction du Roi l'infâme décret sur les prêtres fidèles, parce que plusieurs membres veulent y ajouter plusieurs articles additionnels, ce qui a causé beaucoup de débats dans la séance du samedi ; on croit que ce travail sera entièrement achevé dans les premiers jours de cette semaine. Quoi qu'il en soit, il fait le sujet de toutes les conversations de Paris. Les uns prétendent que le nouveau serment requis par l'Assemblée est purement civique^ et qu'il ne touche point à la religion ; les autres soutiennent, avec plus de vérité , qu'un prêtre ne pourrait le prononcer sans trahir les premiers vœux de sa consécration. Ceux qui pensent ainsi paraissent être le plus grand nombre, et c'est la réflexion qui en a gagné plusieurs, car du premier coup d'œil on ne voyait pas que dans la Constitution sont ren-

fermées les bases de la nouvelle secte ecdésias tique. Je dois rendre justice au clergé de Paris ; il montre la meilleure contenance. Les évéques se sont hâtés de manifester leur opinion depuis ma dernière lettre ; les professeurs de Sorbonne et de Navarre ont adressé courageusement leur façon de penser contre le serment au département de Paris. Le comité des évéques a rédigé une adresse au Roi, que Votre Éminence recevra par M. le cardinal de Bemis; elle n*est pas encore publique. D'après toutes ces dispositions consolantes, nous attendrons la détermination du conseil du Roi; je sais qu*on s'en est déjà occupé, quoique ledécretn'aitpas encore été porté à la sanction. Les avis sontpartagés. Les ministres delà marine et de la guerre sont contre la sanction. L'hypocrite Lessart, grand ami de Necker, et Tavocat Duport, garde du sceau, sont pour qu^on le sanctionne. De tout cela on peut conclure que le Roi ne sanc^ tionnera pas, car ses conseillers intimes, Barnave, [Le] Chapelier, Lametb, etc., sont contre la sanction. Quoi qu'il en soit, la persécution se prépare plus forte que jamais contre les prêtres fidèles. Le projet formé depuis longtemps par le protestantisme, caché sous le nom de jacobins, d'anéantir la religion romaine, se poursuit avec un acharnement qui tient de la rage. Gomme on voit que l'opinion du peuple de Paris est changée et qu'on ne peut compter sur lui, on fait arriver des étrangers de toutes parts, dont les figures qu'on n'a jamais vues épouvantent.

Il n'est pas moins certain que les brigands d'Avignon qui ont échappé à la recherche de M. de Ghoisy, sont appelés à Paris, où sont leurs protecteurs. On a déjà parlé aux Jacobins d'une amnistie, et de demander de nouveaux commissaires pour inspecter ceux qui sont à Avignon et qui paraissent raisonnables. Le décret rendu samedi sur le tribunal à établir pour punir les coupables, annnonce l'intention secrète de faciliter à ces brigands des moyens d'éluder le jugement qui sera rendu contre eux, car cinq juges étrangers viendront juger seulement en première instance à Avignon, et les criminels auront pouvoir d'en appeler à un tribunal voisin. Quelle Ion-

gueur cette façon de procéder ne va-t-elle pas entraîner! D^ailleurs, pourquoi créer une commission dans un régime où en crie tant contre celles qu'on créait autrefois dans l'ancien régime? Au reste, les habitants qui sont dans ce moment à Avignon ne paraissent pas mériter grands égards, car je vois que le même esprit les anime. Bien loin de s*élever contre un vœu de réunion qu'on leur avait extorqué, ils persistent dans leur erreur, malgré qu'avec le général qu'ils ont ils puissent dire, sans rien craindre, leurs véritables sentiments; et c'est ce qui m'afflige. Un courrier extraordinaire a porté à l'Assemblée et ensuite au Roi des remerciements, dans lesquels sont consignés les mêmes sentiments de révolte contre le légitime souverain, et où je vois le même style que dans tout ce que nous voyons venir de ce pays-là depuis deux ans. c Vous apprendrez avec plaisir, disent-ils à l'Assemblée, a que l'acte constitutionnel a été formellement proclamé au c milieu de l'allégresse publique; nous raimons, nous Vobsera verons, nous le maintiendrons jusqu'à la mort, » Est-ce là le langage de sujets fidèles? N'y a-t-il pas toujours une faction qui couve sous la cendre et entretient ses funestes projets? Quand finiront donc nos malheurs?

Ici, nous sommes continuellement contrariés par ce parti qu'on nomme monarchien, mêlé avec les chefs des anciens constituants; il est d'autant plus à craindre qu'il se masque toujours des dehors de la vertu. Ils veulent conserver la monarchie, mais veulent le maintien de la Constitution qu'ils ont fabriquée, avec quelques légères modifications, l'anéantissement du clergé, de la noblesse, l'envahissement des biens du clergé; [ils témoignent un] grand respect extérieur pour le Boi, mais [se montrent] ennemis des magnanimes princes qui seuls peuvent sauver la religion et nous tirer de l'anarchie où nous nous trouvons. Je sais bien que l'opinion change, que les créanciers de l'État, que la gent financière,, effrayés de la perte énorme des assignats qui va toujours croissant, craignant ia banqueroute qui est inévitable, changent aussi d'opinion ; ixiaisleur intérêt est que le clergé soit sacrifié, mais leur haine

contre les nobles est toujours la même. Ceux-là donc sont plutôt pour les monarchièns qui inventent tous les moyens de perdre les Jacobins; car, en faisant sanctionner la Constitution, ils avaient bien promis au Roi que la tranquillité serait rétablie à Tinstant et que toutes les jacobinières seraient détruites. Le monarque crédule Tavait cru, et rien nest arrivé. Au contraire, les Jacobins sont plus puissants que jamais, ils gouvernent TAssemblée; les inquisitions renaissent avec plus de force. Deux honnêtes citoyens, dont un fort avancé en âge, ont été jetés dans le cachot de la Bastille constitutionnelle (l'Âbbaye) pour deux lettres qu'on leur a interceptées et qui ne disaient rien. Un comité de recherches, sous le nom modeste de surveillance, vient d'être créé. Fauchet. Chabot, Isnard, Merlin, Garrau en sont les principaux membres. D'après cela, qui est-ce qui ne doit pas trembler à chaque instant d'être emprisonné?

Cependant cette Assemblée tremble sans cesse elle-même ; elle ne peut se dissimuler la bonne posture de nos augustes princes ; elle n'ignore point les rassemblements qui se font sur la frontière. Aussi on a voulu commencer le procès contre le prince de Condé. Les généraux ne leur laissent pas ignorer qu'avec leur garde nationale ils ne sauraient se défendre. Dans leur impétuosité aveugle, ils ont proposé, avant-hier, de déclarer la guerre à toutes les puissances. Les électeurs de Mayence, de Trêves, l'évêque de Strasbourg ont attiré surtout leur attention, et ils n'ont pas épargné dans leurs propos le roi de Prusse, ni l'Empereur. Cependant on a renvoyé la question à demain mardi. Il serait tout à fait charmant de voir cette redoutable puissance déclarer la guerre à tous les souverains d'Europe.

Votre Eminence trouvera ci-joint une affiche portée contre les Jacobins; mais elle ne doit pas nous réjouir; elle part des monarchièns, elle n'est [faite] que pour égarer l'opinion qui change et la diriger de leur côté.

Malgré la persécution qu'on nous fait éprouver, les intrus n'en ont pas plus de considération. Un de ceux de Paris a eu

rimbécillité d'aller se plaindre aux Jacobius que, dans une quête qu'il avait faite dans son église, il n'avait recueilli que 2 sols. Un honorable membre, en observant que cette plainte était impolitique, s'est écrié que c'était montrer la corde (c'està-dire montrer sa misère ou son discrédit). Cette expression indigna et troubla tous les vénérables frères jacobites.

J'ai eu occasion de voir, dans la semaine, la princesse dont j ai eu l'honneur de parler à Votre Ëminence dans ma dernière lettre (1). Elle sera très charmée de savoir l'intéressant propos quelle m'a tenu. » Connaissez- vous, me dit-elle, l'infâme s décret contre les prêtres? » Je répondis que oui ; mais que je nétais surpris d'aucune démarche de cette Assemblée, puisqu'elle a eu l'audace de proposer au Roi de signer l'arrêt de mort de ses augustes frères. La princesse me répondit brusquement : u Mais je suis plus fâchée de celui-ci, parce qu'il «attaque la religion. » Peut-on voir une plus solide piété?

M. Cahier de Gerville, ancien secrétaire d'un conseiller au Parlement, ballotté pour être procureur de la commune de Paris, est nommé ministre de l'intérieur (2). Le necAm/e Lessart est décidément ministre des affaires étrangères. Il se voit bien que nous avons renoncé à toutes liaisons avec les puissances, car ce ministre ne serait pas propre à inspirer la confiance. On parle beaucoup de la retraite prochaine de M. Duportail (3). Louis de Narbonne veut lui succéder; d'autres disent M. de Noailies, ambassadeur à Vienne, ne pouvant plus y rester à cause du peu d'agrément qu'il y a.

Il parait constant que M. Genêt, chargé d'affaires de France à Pétersbourg, a été obligé d'en sortir. On va incessamment nommer le ministre de France à Soleure; ce doit être le premier travail de Lessart. II est question de renouveler les traités avec les Suisses, et c'est contre ce projet qu'est dirigé l'avis aux Suisses que j'ai l'honneur de vous envoyer (4).

(i) Madame Elisabeth.

(S) Cahier de Gerville {B, Claude), procureur syndic adjoint de la commune de Paria, ministre de Tintérieur du 27 novembre 1791 au 15 mars 1792.

(3) Duportail, ministre de la guerre, donna sa démission le 3 décembre 1791.

(4) Cette pièce manque dans la correspondance.

On vient de nommer les officiers de la maison du Roi. Votre Éminence en trouvera les noms dans la Feuille du jour. Le choix est assez bon. La grande dame a voulu présider à tout le travail; elle n*a voulu sortir de Tappartement du Roi qu'après que toutes les nominations furent faites et signées, ce qui prouve toujours plus qu'elle veut gouverner seule. Il n'est pas moins certain qu'on la soupçonne, avec quelque fondement, d'avoir des intelligences avec l'ex-cardinal. Le coadjuteur, son neveu, est à Paris, et on a vu descendre, à dix heures du matin, du côté de la Reine, Mme de Ganisy, nièce de ce personnage, et qui ordinairement demeure avec lui. Il court un bruit déjà, mais auquel je n'ajoute point de foi, qu'on veut le rappeler encore au ministère.

Il y a depuis deux jours une si grande fermentation sourde, qu'on a trouvé à propos de doubler les gardes au Château; on croit que c'est pour forcer le Roi à sanctionner le décret contre les prêtres. On tient encore aux Jacobins et dans certains groupes des propos terribles sur ce malheureux monarque; on a assuré qu'on a entendu le maire de Paris dire aux Jacobins ou à la municipalité : « Vous croyez que la Révolu-* « tion est faite; vous vous trompez : elle ne le sera que lorsque 4c tous les prêtres et les nobles seront égorgés n ; on a déjà parlé d'amnistie pour les braves brigands de Monteux ( 1] et d'Avignon.

On n'a pas eu honte de lire une adresse d'un vicaire épiscopal à l'Assemblée nationale, qui proposait, pour subvenir à la pénurie de sujets pour le ministère, de choisir toute personne qui aurait trente ans, avec ordre à l'évéque de le Faire prêtre à l'instant de sa nomination à une cure ou vicairerie. On n'a pas rejeté la pétition, on l'a renvoyée à un comité.

On lit dans un journal intitulé le Thermomètre : « L'arche- > vêque de Sens est à la veille de rentrer dans le ministère; « on sait que ce prélat agit de concert avec M. de Breteuil, « l'archevêque d'Aix, d'André et Barnave, etc., pour déjouer tt les projets des princes émigrés. »

(1) Lei brigandsy lors du liège de Carpentrai, ayaient établi leur camp à Mon« teuxt

Puisque je suis à parler journaux à Votre Éminence, j'aurai rhonneur de lui marquer que ce Ségur cherche toujours à réveiller Tattention sur Rome, dont il enrage de n'être plus Tambassadeur. Je lui envoie l'article et le Journal de Paris luimême ; mais comme il est reçu à présent de donner des éclaircissements dans les journaux — l'ambassadeur d'Espagne, de Russie, de Suède, etc., nous en ont donné l'exemple — j'ai fait mettre tout de suite une réplique dans plusieurs journaux. Votre Éminence trouvera ci-joint le numéro àa Journal général; j'ai fait un article rapidement, d'après les lettres de Votre Éminence.

Du 29. — C'est deux heures après minuit, et le courrier de Rome n'est pas arrivé. Je viens à ce moment de chez une dame importante de cette capitale, où j'avais été souper pour y trouver M. le coadjuteur d'Albi (I) et savoir si réellement il n'avait reçu aucun paquet. Je l'ai trouvé, en effet, et il n'avait encore rien reçu. Nous avons dans ce moment beaucoup de pluie et un grand vent chaud. Je trouve en arrivant plusieurs suppliques, pour M. le cardinal pénitencier, de prêtres qui se sont rétractés bien publiquement, et qui veulent se réconcilier avec Dieu.

Sa Sainteté apprendra avec grande satisfaction, et Votre Éminence aussi, qu'au milieu du danger que nous courons, il y a eu des retraites spirituelles de plusieurs ecclésiastiques qui sont venus à bout de se réunir sans bruit. Ces retraites ont été très suivies. Malgré mes occupations, j'y ai paru deux fois avec la plus grande satisfaction. L'abbé de Floirac, grand vicaire, y a assisté et a fait l'ouverture de la seconde. J'ai été vraiment édifié de cette ferveur; je puis assurer à Votre Éminence qu'on y a renouvelé d'une manière particulière les serments de fidélité et d'obéissance au Saint-Siège. Le Très Saint Père sera sans doute ému d'une si consolante nouvelle, comme je l'ai été moi-même de la ferveur de ces bons prêtres. J'ai été attendri de voir que ma présence leur faisait grand plaisir.

(i) F. de Pierre de Bernis, neveu et coadjuteur du cardinal.

1T8 CORRESPONDANCE DE L'ARBÉ DE SALAMON

Ni Tahbé de Malaret, ni Tabbé de Floirac n*ont pu avoir la copie delà dispense que Votre Éminence désire; je savais bien qu'il était impossible de Tavoir.

L'émigration des personnes du tiers état est très considérable. Les princes les reçoivent avec empressement, et on vient de former des compagnies pour eux.

Suivant une lettre de Bruxelles que j'ai lue, en date du 22 de ce mois, un officier a rencontré entre Bruxelles et Liège une quantité considérable de soldats allemands de tous uniformes, comme de soldats allant en semestre; de plus, en trois divisions, soixante-treize chariots chargés de deux ou trois soldats chacun. Quelques Autrichiens ont dit à la personne qui Ta vu, qu'il est sûr qu'ils étaient d'un corps faisant partie de soixante mille hommes en marche pour la frontière.

Les chefs des boulangeries sont appointés à 100 livres par mois, à compter du 15 novembre.

Les troubles du Languedoc sont toujours les mêmes. Les plus grandes cruautés sont exercées contre les honnêtes gens à Montpellier, Lunel et autres lieux; plusieurs sont restés morts sur la place et beaucoup de blessés.

On vient de m'assurer que le club des Gordeliers, séant à présent au Gros-Caillou, quartier éloigné de la ville, était de nouveau présidé par le fameux Peyre.

Dans la séance d'hier, rien de nouveau. Il y a eu, dit-on, une motion sur le mariage des prêtres, mais aucun journal n'en parle, car je joins ici ceux de ce jour qui m'arrivent à ce moment.

Il faut lire Mallet du Pan, dans son numéro de samedi (1)^ sur les troubles contre le clergé. Il parait déjà des écrits contre l'abbé Royou ; c'est peut-être un mal , car il ne faut pas décourager un bon sujet qui s'est égaré une minute. Voilà une lettre pour M. l'évêque d'Évreux; le marquis de Boulainvilliers, un de mes amis, me l'a remise. Je vais fermer mon paquet; le courrier de Rome n'est pas encore arrivé, et le temps presse

(i) M4LLET DU Pan pnblia de 1788 à 1792 le Mercure historique et politi<fue.

pour celui de France. Mille tendres respects à Votre Éminence.

Le cardinal de Zelada à l*abbé de Salamon.

[N* 75.] îl décembre 1791.

J'ai reçu, Monsieur, votre N* 74 du 23 et 24 (1) novembre. Pour que notre correspondance soit au pair, il ne me manque que le N"* 75 que j'attends à chaque instant par le courrier de cette semaine, que Ton ne voit encore paraître.

Je vous répondrai, Monsieur, en très peu de mots, car vous sentez bien que si Ton peut disserter sans fin sur tous les détails bien intéressants que vous me mandez, ce serait à pure perte. Vos affaires du dedans empirent de plus en plus, et celles du dehors ne sont nullement capables de rehausser nos espérances. Il faut donc attendre avec résignation le moment fixé par TÊtre suprême pour essuyer nos larmes. Le parti dominant encore viendra enfin à bout de faire sanctionner les derniers décrets contre le clergé, et voilà une nouvelle et la plus affreuse persécution. Je ne puis m'arréter un instant sur une idée pareille, sans fondre en larmes.

Le propos de la très digne princesse sur un tel déplorable objet décèle sa grande religion et sa piété solide. Pourquoi un exemple si frappant doit-il avoir aussi peu d'imitateurs? Lorsque vous en aurez Toccasion, ne manquez point de lui faire connaître combien je suis rempli d'admiration pour ses vertus. Le Pape n'a pu lire sans attendrissement qu'au milieu des plus grands dangers il y a eu des retraites spirituelles de plusieurs ecclésiastiques, et qu'elles ont été très suivies. C'est vraiment un exemple digne des premiers tenip&

(1) Il faut lire 28 et 29 novembre.

de rÉglise. Je m'occuperai des suppliques que vous m'avez envoyées, et je vous en marquerai le résultat.

Le Pape est presque parfaitement rétabli, et, sans le peu de ménagements qu'il a pour sa précieuse santé, Ton pourrait être tranquille.

Vendredi dernier, notre abbé Maury a eu Thonneur d'être admis à une audience particulière de Sa Sainteté qui l'entretint plus de trois heures, et dont le digne abbé fut très satisfait. Le Pape est de même infiniment satisfait de vous, et moi au dernier point, pour vos lettres et pour les brochures que vous ne cessez de m'envoyer. Là-dessus je ne puis me refuser au souhait qu'a le cardinal Antonelli, mon véritable ami, comme le véritable honneur du Sacré Collège, d'être abonné à Y Ami du Roi. Faites-moi donc le plaisir de faire cet abonnement en son nom, ou au vôtre propre, si vous le jugez plus sur et plus convenable, et envoyez-moi un double exemplaire de cette feuille pour lui dans mon paquet, mais sous une enveloppe particulière adressée à cette Éminence. Pour le prix, vous pouvez le mettre avec les dépenses que vous faites journellement pour le Saint-Siège et pour moi, car je m'arrangerai là-dessus avec le cardinal Antonelli.

Agréez, en attendant, les assurances du véritable attachement que je vous ai voué pour jamais.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 75.] Parifl, 5 décembre 1791.

Monseigneur,

Le bruit d'une nouvelle évasion du Roi est sans doute parvenu à Rome par la voie de Rruxelles et de Goblentz ; car des lettres de cette dernière ville, du 2 7 novembre, nous apprennent que toute l'Allemagne en a retenti, qu'on l'a cru pendant trois jours

et qu'on Ta même célébré avec pompe, surtout à Bruxelles et à Coblenta;. C'est M. de Yergfennes qui reçut cette fausse nouvelle, par un courrier de cette capitale des Pays-Bas, le 23, jour de la Fête de TÉlecteur; on y disait que Sa Majesté était arrivée à Gondé, où elle était gardée par 12,000 Autrichiens. Cette nouvelle fut reçue partout, avec transport, et toutes les lettres nous font la peinture ravissante du tableau qu'elle avait produit. La joie était si grande h Coblentz, où venaient d'arriver les princes de la branche de Condé, pour y célébrer la fête de Fonde de Sa Majesté, que toute étiquette fut oubliée au château, et chacun s'y rendait sans faire attention au costume dans lequel il se trouvait habillé. L'Électeur lui-même, les larmes aux yeux, venait avec ses deux neveux manifester sa joie aux différents corps qui venaient le complimenter pour sa fête. Les ambassadeurs de Rivssie et de Suède s'empressèrent de se rendre auprès des augustes frères du Roi. Cependant, au milieu de cette joie, une chose les inquiétait : c'était de ne point voir arriver un courrier du Roi aux princes. En effet, l'illusion fiit bientôt évanouie, car les lettres du surlendemain, de Bruxelles, démentirent complètement cette nouvelle.

Chacun raisonne sur l'invention de cette prétendue fuite. Il est difficile de deviner avec certitude le foyer d'où cette nouvelle est partie et l'intention qu'on avait en la faisant courir. Les uns l'ont regardée comme un stratagème des généraux Luckner et Kellermann qui commandent sur les frontières; on leur suppose d'avoir pensé que les émigrants, apprenant que le Roi se trouvait à Condé, se seraient empressés de rentrer pour venir se rallier auprès de Sa Majesté, et qu'alors on aurait pu les entourer pour s'en emparer. D'autres personnes y ont vu une spéculation de banquiers, pour faire baisser tous les papiers et les accaparer pour les revendre l'instant d'après à plus haut prix. D'autres enfin l'attribuent aux Jacobites, pour avoir une occasion d'électriser les têtes contre le Roi, ou enfin au parti monarchien qui a concerté le dernier départ de Sa Majesté. Ce qu'on peut avouer de bonne foi, c'est qu'on ne peut comprendre le véritable but d'un pareil bruit.

i8S CORRESPONDANCE DE L'ARRÉ DE SALAMON

Une chose malheureusement certaine, c'est que parmi les défenseurs de la monarchie rassemblés au delà des frontières, il s*est glissé un grand nombre d'émissaires de la propagande et des Jacobins. On a chassé même, le 23 novembre, un officier de Coblentz, et, le 24, on a mis en prison un garde du corps, nommé Robert de Gorbeil, de la compagnie de Noailles, qui avait laissé tomber une lettre de sa poche que d'autres avaient ramassée, et qui était adressée à un secrétaire de la même assemblée. La lettre fut ouverte; elle contenait des nouvelles à la démocratie et finissait par ces mots : Vive la nation !

Il parait toujours plus certain que Timpératrice de Russie a ordonné au prince de Nassau de lever six mille hommes de troupes. Votre Ëminence trouvera dans la Feuille du jour la lettre que cette grande souveraine a écrite à M. le maréchal de Broglie.

Nous sommes toujours sous le couteau de la horde jacobite ; déjà des secousses violentes de révolte se font sentir d'une manière alarmante. Le peuple des faubourgs, que les factieux travaillent sans cesse, ne répond pas encore à l'appel du crime ; mais il est bien à craindre que sa grande misère ne le fasse enfin succomber. Nous avons presque touché à ce moment terrible, mais heureusement le Roi, informé à temps des nouveaux malheurs qui menaçaient la ville de Paris, s'est presque oublié lui-même pour ne s'occuper que du salut du peuple, et, de grand matin, il a fait prévenir, par une affiche, tous les bons citoyens de se tenir en garde contre les nouvelles calomnies que les factieux voulaient accréditer dans cette journée, pour entraîner la multitude à tous les désordres. Des courriers supposés devaient entrer dans Paris, de plusieurs côtés, et y publier que les émigrants étaient entrés en France les armes à la main ; on devait en même temps annoncer que le Roi avait quitté Paris. Certainement tant de calomnies atroces auraient été accueillies avec ardeur et auraient été le signal du plus grand carnage, car on insinue toujours qu'il faut faire ce que Ton a fait à Avignon. Le Roi lui-même , par la bouche de

son ministre, a dénoncé ces coupables manœuvres au républicain Pétion, maire de Paris. Votre Éminence trouvera cette lettre dans tous les journaux, et Elle y verra que Sa Majesté y dénonce aussi les outrages que les factieux osent [commettre] contre sa personne inviolable et sacrée.

Cette mesure inattendue du Roi, si elle n'a pas déconcerté

ces brigands, a au moins sauvé cette journée des horreurs

préméditées; mais, pour se venger de leur mauvais succès, ils

se sont occupés, en attendant mieux^ à faire harceler, par

leurs sans-culottes soldés, tous les cafés. Us se sont surtout

portés au fameux café de Foy du Palais-Royal, appartenant à

un sieur Josserand, ancien jacobite outré, qui s'est un peu

converti. Là, en tumulte et sous le manteau de la Constitution

et de la liberté, ils ont opprimé tous les honnêtes gens qui se

trouvaient rassemblés. C*en était fait du pauvre cafetier,

apostat jacobite, s*il n'avait pris promptement la fuite. Après

un torrent de menaces vomies contre tous les assistants, ils

ont arboré un pavillon tricolore, avec ordre à tout le monde

de le respecter, sous peine d'être massacré. Heureusement la

garde, qui est venue au secours du café, a dissipé la meute

jacobite. Hier, ce café était encore fermé. Celui qui est à la

tête de ces républicains, c'est le fameux Saint-Huruge ; il pro.

fère toujours les blasphèmes les plus atroces contre Dieu, le

Roi, les prêtres et les nobles. Selon lui, il faut tout massacrer

pour servir la sainte liberté dont il se déclare l'apôtre. Il a

dénoncé, au milieu de sa horde de brigands, la captivité de

Jourdan Coupe-téte comme un attentat fait à la liberté, comme

un crime contre les droits de l'homme, contre un des plus

dignes défenseurs de la patrie. Un brave militaire, qui a voulu

s'élever contre tant d'audace et de scélératesse, a failli devenir

la proie de cet énergumène; mais son courage et quelques

honnêtes gens qui se sont ralliés à lui, l'ont sauvé du danger.

On est venu cependant à bout de mettre en prison quatre

subalternes de ce scélérat; mais les chefs marchent la tête

levée. Quelle sûreté peut-il y avoir dans une ville où la police

soufire de pareils monstres? et quelle idée doit-on avoir en

184 CORRESPO?^DA]NCE DE L'ABBE DE SALAMON

Europe des chefs de cette même police, et surtout du palais de Philippe qui a engendré tous ces tigres et leur sert de repaire?

Les feuiUantistes , constituants anciens , à la tète desquels se trouvent à présent Chapelier et Bamave (le premier en est président) , ont tenu une séance nocturne, ces jours passés. Elle a un peu intrigué les citoyens honnêtes qui connaissent Tesprit et l'ambition de cette secte moyenniste {sic). Leur but, dit-on, était de déterminer les moyens d'engager le Roi à sanctionner le décret contre les prêtres; nous ignorons encore s'ils réussiront dans leurs manœuvres. Quels que soient leurs succès, on croit pouvoir assurer que ce décret ne sera pas sanctionné. Il est vrai qu'une grande partie de son conseil est pour, mais le ministre de la marine, Bertrand, a fortement parlé contre, et a fait valoir que ce décret était inconstitutionnel. Le Roi, à qui il faut rendre justice de dire qu'il s'est toujours montré contraire à ce qui se fait contre la religion de ses pères, est déterminé à ne point sanctionner, à moins qu'il n'y ait une violence marquée.

Les deux paquets de Votre Éminence, du 9 et du 16 novembre, sont presque arrivés en même temps. Le premier qui m'annonçait la nouvelle qu'ElIe était détenue dans son lit par la goutte ne m'effraya pas, — on dit ici communément que la goutte est un principe de longue vie — mais me fit ressentir une grande peine de la savoir souffrante, car les douleurs de cette maladie sont fort aiguës. Mais Votre Éminence a daigné me rassurer par sa dernière dépêche; c'est sans doute un effet de son grand travail et du temps humide qui parait régner sur tout l'hémisphère.

J'ai pensé déjà tout ce qu'ElIe me fait l'honneur de me marquer (1) sur mon N* 70, mais il convient d'écouter tous ceux qui ont quelque confiance en moi, qui d'ailleurs n'ont pour but que le bien de la religion et l'attachement au Saint- Siège. 11 y en a qu'il faut modérer, d'autres à qui il faut inspi-

(1) Cf. lettre XX.

rer de la confiance ; il y a tant d'objets de persécution et de découragement dans ce moment, qu'il faut donner du courage à plusieurs, que la misère et le long mauvais état des choses pourraient peut-être écarter du bon chemin. Je ne dois pas surtout dédaigner les éclaircissements des personnes sages, respectables par leur âge et par leur savoir; mais je suis bien loin d*épouser toujours leurs idées, et ce n'est que pour ne rien laisser ignorer à Votre Éminence que j'ai Thonneur de Tentretenir quelquefois de ces objets. Je suis le premier à admirer la haute sagesse de Sa Sainteté dans la conduite qu'Elle tient dans des circonstances si difficiles, et ceux qui ont une saine raison partagent mon admiration qui rejaillit toujours sur Votre Éminence.

Quant au mémoire de Dufort, j'avoue que je ne l'avais mis dans mon paquet que par un excès de complaisance et d'égards pour un de nos présidents, mon supérieur et mon ami. Je lui avais dit d'avance la réponse de Rome; je sais que cette indulgence insigne de l'Église n'a lieu que pour les princes du sang royal susceptibles d'une souveraineté, et pour le plus grand bien d'un État. Je remercie infiniment Votre Éminence des pièces qui étaient jointes dans mon paquet; j'ai été bien charmé de les recevoir en original, parce que je suis alors plus en état de répondre aux personnes qui m'en parlent et qui quelquefois, faute de les bien connaître, se permettent des critiques. Cette instruction parait dans le public depuis quelques jours seulement; elle est bien conforme à mes principes; je pense qu'on ne saurait être trop réservé pour la communication avec les intrus.

Sous quelques jours, j'aurai des notions sûres sur l'abbé Noguez, et je tâcherai de répondre aux intentions de Votre Éminence. Qu'Elle ne soit pas impatiente sur les pièces à venir pour compléter la commission à l'égard de l'archevêque de Seas. Il y a quelques [formalités] préalables à remplir, pour rendre plus certaine la réception de notre paquet. J'ai pris la liberté d'écrire à M. Tabbé Ziucci, pour qu'il ait la bonté d'envoyer tout uniment par la poste l'objet de dévotion pour la

pieuse Mme Pasquier, à l'adresse de M. Gauthier, administrateur génëral des postes , qui est revenu ; et Votre Éminence pourra, sans hésiter, se servir de ce couvert pour les paquets un peu gros qu'Elle serait dans le cas d'envoyer, ou qui seraient importants; car, indépendamment de la franchise de la poste, ce qui est un objet important, c'est la voie la plus sûre pour être certain de l'arrivée d'un paquet. Il ne me reste donc qu'à supplier Votre Éminence de recevoir mes remerciements.

Votre Éminence n'a pas besoin de me recommander la ftiite du constitutionnel Tome. Je le méprisais avant comme un homme sans principes, et à présent comme un schismatique; j'avais voulu rendre, dans le temps, service à l'abbé Brémont, capiscol de Vaison, son adversaire.

Votre Éminence trouvera ci-jointes plusieurs petites brochures importantes pour la circonstance, entre autres deux exemplaires de celle intitulée : Plaintes à M. Burke. C'est l'auteur lui-même qui me les a remis pour les envoyer à Voire Éminence. Il a composé plusieurs autres petits ouvrages que M. le nonce vous aura sans doute envoyés dans le temps. Ce nouvel ouvrage contient de grandes vérités, mais trop durement dites. Il aurait peut-être été plus à propos d'en retarder la publication, car ce n'est pas le moment de jeter de la défaveur sur les évéques. J'en ai fait mes réflexions à ce sévère écrivain; mais l'abbé Rougane, d'une grande piété et irréprochable dans sa vie, est fort sévère dans ses principes et ne souffre pas de tempérament. On a beau le raisonner, il ne sort pas de la ligne de démarcation qu'il s'est tracée; d'ailleurs, son âge assez avancé et son savoir en imposent. J'ai voulu au moins lui faire bàtonner quelques articles contre l'archevêque d'Aix; il ne l'a pas voulu, il est comme Boileau dans ses Satires , il appelle tout par son nom — il nomme un chat un chat et RoUet un fripon. — Il n'épargne personne. Les évéques surtout qui étaient dans l'Assemblée sont 'objet de sa colère; il ne respecte pas davantage notre célèbre compatriote; mais Votre Éminence voudra bien ne pas lui en parler quand il sera à Rome, encore moins lui dire que c'est

moi qui ai eu Thonneur de les lui envoyer. Je ne veux pas Taffliger, et il pourrait peut-être me supposer des idées que je n'ai certainement pas; mais je n'ai pu refuser cet abbé Rougane qui aurait envoyé son ouvrage par une autre voie et avec pins d'éclat.

Le ministre de la guerre est décidément retiré; TAsseniblée Ta indignement maltraité. Louis de Narbonne ne le remplacera pas, comme on Tavait dit; on nomme avec plus de fondement DumourieZy commandant de Cherbourg, homme très exalté et qui a été ci-devant à la Bastille. Un sieur de Ghambonas, commandant de la garde de Sens, est aussi sur les rangs, ce qui a fait renouveler le bruit que Tarchevéque de Sens est toujours derrière les rideaux.

Il est certain que les factions qui agitent en ce moment cruellement la France s'étudient en mille manières pour venir à bout de leurs projets : les monarchiens, les constituants, les républicains et les francs royalistes. Je dois revenir un moment sur cette fausse nouvelle de la fuite du Roi, arrivée de Bruxelles à Goblentz. Depuis que j'ai commencé ma lettre, une personne fort insinuée dans tous les mystères m'a fait entendre que cette intrigue partait du Château, car il est presque notoire que c'est Mme de Matignon, fille du baron de Breteuil, Augeard, secrétaire des commandements de la Grande Dame, et les frères Limon, qui ont donné cours à cette nouvelle à Bruxelles. Le but était que, l'empressement des frères (1) les ayant fait courir au-devant du Roi qu'on disait s'être arrêté à Raismes, chez M. de La Marck, près Yalenciennes, ils auraient pu être investis et obligés de rester en France ; alors ce parti, qu'on redoute, aurait été d'un seul coup abattu, et cela aurait pu d'autant mieux arriver qu'au moment de cette nouvelle à Coblentz Monsieur dit : « C'est sûr, il faut partir. r> On lui avait donc donné quelque faux avis secret. Dans le même instant on arrêta un garde du corps qui avait laissé tomber une lettre dans laquelle on lisait : Tout va bien,

(i) Lei frèrei dn Roi.

188 CORRESPONDANCE DE L'ÂBBÉ DE SALAMON

vive la nation l et, au moment où cet officier a été mis en prison, on a remarqué que vingt et un gardes du corps ont disparu de Goblentz, et aussitôt, soupçon fondé d'un enlèvement.

D'un autre côté, il parait qu'on avait semé le bruit que réellement on devait partir, puisque les constituants qui ne veulent point de départ, mais seulement l'expulsion des Jacobins et même de cette Assemblée, firent donner la consigne du caporal dont j'ai déjà parlé à Votre Éminence; et, de l'autre côté, les Jacobins qui voudraient, au contraire, avoir une occasion favorable de se nommer république, comptaient, dans sa fuite, enlever le Roi et le faire passer du côlé de Nismes. Et cela est si vrai que je puis certifier à Votre Éminence qu'une lettre, venue ces jours-ci de Lyon et remise au Roi avant-hier, annonçait que les protestants de Nismes s'attendaient à voir Sa Majesté; d'après cela, comment peut-on se flatter de voir renaître sitôt le calme en France, si TEmpereur ne se mêle de nos affaires?

Vendredi, la Reine, M. le Dauphin et Madame Royale furent au Théâtre-Français. Elle fut fort applaudie ; elle était accompagnée de Mme de Lamballe; on a remarqué que Madame Elisabeth n'y était pas.

Du 6 décembre, — Il y a eu encore hier, au Palais-Royal, nouveau tapage au café de Foy ; il y a eu un patriote qui a eu l'oreille emportée d'un coup de sabre et cinq ou six en prison.

La princesse de Lamballe donne des thés ou rafraîchissements trois fois la semaine, le soir. La Reine y a paru. On a remarqué déjà quelques bourgeois; on y joue seulement aux cartes, à 15 sols la fiche.

Isnard a prononcé jeudi passé un discours infernal aux Jacobins, contre l'impératrice de Russie. On assure que M. de Simolin s'est un peu tiré de sa tranquillité ordinaire et a envoyé un courrier extraordinaire à sa souveraine.

Montesquieu, qu'on surnomme le Compte, est de retour à Paris. Il dit qu'il est content de son voyage à Montpellier, d'où il est cependant revenu après qu'on lui a crié : a Rendez donc vos comptes / » Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'avant la Révo-

lution il était criblé de dettes^ puisqu'au commencement de 1790 je Tai condamné par arrêt à mon rapport à payer deux lettres de change de 17,000 livres/ et à présent il possède d'immenses domaines!

Oo assure que la cour de Londres se donne sous main les plus grandes peines pour empêcher celles de Vienne et de Berlin d'intervenir dans les affaires de France, parce qu'elle croit de son intérêt de prolonger le plus possible l'anarchie de ce royaume.

On écrit de Rome que le Très Saint Père, monté dans une Toiture bourgeoise, est allé dîner chez le général des Jacobins, au grand étonnement des gens de Monte-Gavallo. Gomme on a parlé de cela dans une compagnie, j'ai marqué ma surprise de ce qu^on faisait une nouvelle de cela ; qu'il arrivait quelquefois que le Très Saint Père allait voir les généraux des Ordres, surtout des Jacobins dont plusieurs étaient souvent cardinaux, et, quant à la surprise des gens de Monte-Gavallo, j'ai dit que c'était certainement une broderie de celui qui avait écrit la lettre-

Yoilà une lettre d'une supérieure de Saint-Gharles de Nantes, que Tabbé Ghoppi, dont le nom est connu sans doute de Votre Éminence^ m'a remise. La religieuse est d'une famille distinguée de France.

Je ne parle pas à Votre Éminence des séances de cette semaine ; elles se sont passées en invectives ou en dénonciations contre les ministres. Ils ne sont pas à plaindre. Pourquoi sont-ils de bas valets de cette Assemblée? Fauchet, Isnard et Brissot se sont surtout fort distingués.

On lit dans une feuille que Mesdames, tantes du Roi, ont fait prier M. Louis de Narbonne de leur envoyer sa démission de sa place de chevalier d'honneur, et le journal ajoute : ce qu'il s'est hâté de faire, Mme de Staël (fille de Necker), ambassadrice de Suède, y ayant consenti.

Voilà un paquet pour M. le cardinal Antonelli; je suis bien touché que Votre Éminence ait daigné lui recommander l'affaire dont j 'avais eu l'honneur de lui écrire . — Le sévère auteur

des Plaintes à Burke me charge du paquet ci-joint pour le confesseur de Mesdames. Votre Éminence permettra cette liberté. — On vient de m'assurer que M. Tarchevéque d'Aix était parti subitement pour Rome; je n'ai pu encore envoyer chez lui pour vérifier le fait.

Je supplie Votre Éminence de conserver sa santé qui m'est bien précieuse et de ne douter jamais de mon inviolable attachement et de mon tendre respect.

Le cardinal de Zelada à tabbé de Salamon.

[N» 76.] 23 décembre 1791.

Toujours en retard d'un courrier de France, je puis seulement vous marquer, Monsieur, la réception de votre numéro 75, des 5 et 6 décembre.

Le bruit d'une nouvelle évasion du Roi était arrivé à Rome avec une célérité étonnante, avec les détails les plus minutieux, avec les noms des personnes qui étaient de la partie, le tout accompagné par des lettres auxquelles il aurait été rai* sonnable d'ajouter une entière foi. Il est cependant bien sur que personne, absolument personne depuis le Saint- Père jusqu'à l'artisan le moins instruit, n*y a prêté ici la plus légère croyance, et la nouvelle était absolument oubliée avant même de recevoir les assurances qu'elle était controuvée. Voilà pourquoi, Monsieur, je ne vous en ai point parlé dans le temps, car il me paraissait bien ridicule d'entretenir mon correspondant à Paris d'une fable grossière qu'on avait méprisée, même dans nos cafés. Je ne m'arrêterai non plus sur les effets que Ton pouvait se promettre de l'invention de cette prétendue fuite, car dans les temps de trouble et d'anarchie, ce serait vouloir perdre la tète que de retrouver le foyer de toutes les machines auxquelles travaillent les tètes les plus exaltées, et auxquelles

rincertitude et la méfiance universelles et, bien plus, Tesprit de parti donnent de la consistance.

Si les dangers dont le Roi est toujours entouré lui faisaient enfin envisager la nécessité de travailler à la destruction des Jacobins, et déployer par conséquent le peu de moyens qui sont en son pouvoir, dans toute leur latitude, il pourrait à la fin regagner quelque ascendant qui pourrait tourner au profit de la nation. Mais quelle énergie de caractère exigerait un tel projet! Quel courage pour ne point décliner au moment de la marche ferme et réfléchie qu'il faudrait suivre! Quelle loyauté, quelle étendue de lumières, quelle bonne foi ne lui faudraitil dans ses coopérateurs I Plus un ensemble aussi difficile et aussi nécessaire serait à souhaiter, plus on est loin de le voir réaliser, et vos affaires, par conséquent, empirent toujours davantage. Je m'attends donc à chaque instant à voir paraître la sanction du décret contre les ecclésiastiques , que je vois d'ailleurs toujours en proie à la plus cruelle des persécutions, tant qu'il n'y aura point une autorité qui balance celle de leurs oppresseurs.

Quant à notre conduite, je puis vous assurer que le Saint- Père ne démordra point du système réfléchi que ses devoirs lui imposent, et dans lequel il travaille maintenant, pour opposer les remèdes qui sont en son pouvoir à l'état actuel du malheur. Il se porte maintenant assez bien, ce bon Pontife, et il a été en état de faire les augustes fonctions de la solennité actuelle. En vérité, ce n'est point l'âge son plus grand ennemi, mais bien l'ardeur extrême qu'il a pour s'acquitter des soins immenses de son ministère apostolique. Pour moi, je tâche d'aider le pilote de toutes mes faibles forces, et je le ferai tant que je pourrai. Il faut plier même, si le devoir l'exige, sous le fardeau plutôt que d'abandonner lâchement son poste et se montrer inférieur à la dureté des circonstances. Je me repose entièrement sur votre activité â l'égard de la commission relative à l'archevêque de Sens.

Lorsque j'aurai de gros paquets â vous remettre, je les mettrai sous le couvert de M. Gauthier. — J'ai reçu toutes les bro-

chures et les lettres. Je m'occuperai des premières à mesure de leur importance, et je vous en remercie; j'ai remis les autres à leur adresse. Une fois pour toutes, je vous prie de faire autant de celles que je suis obligé d'insérer dans les miennes.

Il est vrai que le Saint-Père, dans le mois d'octobre, fit une agréable surprise au général des Dominicains ; vous avez très bien saisi, et répondu à merveille à ceux qui en parlaient. — Si l'archevêque d'Aix vient à Rome, vous en serez instruit.

En attendant, ne doutez un instant de la bienveillance la plus décidée du Saint-Père et de la tendresse de mes sentiments à votre égard. Agréez-en ici. Monsieur, les assurances <]ue je vous en donne toujours avec le plus grand plaisir.

P. S. — J'ai commencé déjà à lire les Plaintes à M. Burke, Je ne sais pas encore si, lorsque je l'aurai achevé, je jugerai convenable d'en parler le premier à votre compatriote. En tout cas, vous pouvez être bien sûr qu'il ignorera que c'est de vous que je tiens cet écrit.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[No 76.] Paris, 12 décembre 1791 .

Monseigneur,

Le courrier de Rome qui m'a apporté, avec le chirographe de Sa Sainteté (1), la lettre de Votre Éminence, est arrivé à son ordinaire. Je l'ai donné tout de suite à l'impression, parce que j'ai cru la publication de cette pièce nécessaire pour l'authenticité de la réclamation de Sa Sainteté, dont nos ennemis affectaient de suspecter la vérité. Ils s*appuient toujours, dans ce pays-ci, sur ce que ce qui sort du cabinet de la Cour de

(1) V. note, p. 147.

Rome a*est pas signe, car un acte vrai, disent-ils, est toujours muni de quelque signature. Je me réjouis toujours plus de voir raffermir la très précieuse santé du Saint-Père et que Votre Éminence soit débarrassée de sa goutte.

Enfin cependant M. de Narbonne, malgré la répugnance du Roi, est devenu ministre de la guerre. Il s*est empressé de venir à l'Assemblée faire un discours patriotique, où il a eu la hardiesse de faire parade de son extrême attachement pour Sa Majesté, comme si on pouvait être attaché au Roi quand on embrasse une constitution qui détruit la religion et anéantit le trône. Cependant son patriotisme ne Ta pas empêché d'être gourmande par TAssemblée, au sujet des troubles qui sont arrivés à Besançon. A peine quelqu'un est-il en place, que l'Assemblée s'élève contre lui ; aussi Cahier de Gerville, ministre patriote, a dit : « On en veut à nos têtes; quant à moi^je défendrai la mienne de mon mieux. » a Au reste, a-t-il ajouté, ils me laisseront peut-être tranquille parce qu'ils savent bien que, quoique ministre, je ne suis point ministériel » , et certes il le prouve bien par sa conduite, car dès qu'il eut reçu le décret que l'Assemblée nationale venait de rendre contre trois personnes, dont une était un militaire distingué, [accusées] d'avoir recruté à Toul pour les princes émigrés, il sonna, fit venir des chevaux de poste et expédia en courrier son propre cocher, qui partit sur-le-champ avec la dépêche dont il ignorait luimême l'objet. Ensuite, il fut chez le Roi, et sur la surprise que Sa Majesté lui témoigna de ce qu'il n'avait pas attendu ses ordres : « Oh! je savais. Sire, que vous l'approuveriez » , répondit-il.

A la première visite que lui firent les commis des bureaux

de son département, il leur dit : « Je connais vos talents^ vos

a vertus, mais il vous en manque une essentielle, c'est le patrio-

utisme. » Ces commis, craignant de perdre leurs places, lui

dirent : « Nous sommes patriotes. »

Le Roi disait, ces jours derniers, à ce ministre ci-devant homme de loi : « Ils prétendent que je veux m'en aller; quelle extravagance! et où irais-je pour être mieux? » Ce monarque a

194 CORRESPONDANCE DE L'ÂBBÉ DE SALAMON

constamment la Constitution sous ses yeux. Il l'a tellement étudiée qu'il la sait par cœur, et, lorsque dans son conseil ses ministres font quelques propositions contraires aux décrets, il s'écrie : « Oh ! ceci ne peut pas passer, c'est anticonstùutîonneL » Votre Éminence peut compter sur l'authenticité de tous ces faits. On ne peut savoir dans quel esprit Sa Majesté tient un pareil langage, car, d'un autre «côté, il a mieux aimé n'avoir point d'Avent cette année que d'avoir un prédicateur jureur.

Le calme depuis deux ou trois jours est apparent; les émissaires des Jacobins n'ont paru que faiblement au café de Foy. Cependant le propriétaire est toujours l'objet chéri de leur vengeance, et ils n'attendent que le moment favorable pour l'assouvir. Ils se contentent de répéter tout bas que le patriotisme se refroidit dans la capitale; ils désireraient voir se renouveler ces beaux jours de la liberté, où, au premier signal de la faction, tous les citoyens se livraient aveuglément à l'exécution des volontés des Jacobins. Depuis que les actions de Philippe ont baissé sur la place, les exploits des sansculottes ont diminué en proportion. On a beau leur promettre le pillage, ils veulent être payés d'avance, avant d'aller à l'assaut, et malheureusement les Jacobins sont forcés, faute de moyens, de suspendre les payements.

Les protestants viennent encore d'ouvrir une nouvelle banque. L'arrêté du directoire du département, quoique dans l'esprit des honnêtes gens rempli d'insolences contre le Roi, change furieusement la face des affaires de leur secte. Ils sont perdus si le décret contre les prêtres fidèles n'est pas exécuté ; aussi le ministre Rabaud redouble-t-il d'activité pour qu*il ait sa pleine et entière exécution. Il tient à ce sujet des conférences nocturnes dans la rue Saint-Thomas du Louvre, où tous les chefs de parti se réunissent pour combiner les nouveaux moyens de triompher de l'orage imprévu qui les menace. Ils ont fait afficher plusieurs placards dans les faubourgs, qu'ils ont eu la disgrâce de voir déchirer par ceux mêmes qu'ils voulaient corrompre. Ils ont cherché, conjointement avec les Jacobins, à faire déclarer criminelle l'opposition du directoire

da département. Le premier cri a été celui de la vengeance, et pour cela ils ont combiné tous les moyens nécessaires en pareil cas. L'idée de soulever les sections ou districts de la capitale leur a paru la plus propre à servir leur ressentiment; aussitôt leurs missionnaires ont été distribués dans les qua* rante-huit sections de la capitale, et ils sont venus à bout de leurs desseins, car nous avons vu hier venir à la barre de TAssemblée des députations des différentes sections, de plusieurs rassemblements de citoyens, pour présenter des péti* tiens contre le département qu'ils ont voulu faire déclarer traître à la patrie, susceptible d'accusation et renvoyé par devant la haute Cour. Ces pétitionnaires ont été accueillis avec transport par les législateurs; ils ont obtenu les honneurs de la séance, la mention honorable dans le procès-verbal, rimpression et Tenvoi aux quatre-vingt-trois départements pour avoir de nouvelles réclamations. Voilà ce qui se trame aujourd'hui et qui peut produire une explosion Funeste contre nous. D'un autre côté, le club des Feuillants continue ses séances; il fait recruter secrètement, pour avoir une force imposante à opposer à leurs adversaires. Les vues de ces Feuillants, sans être aussi atroces, n'en sont pas pour cela plus pures; leurs projets sont connus : le maintien de la constitution, l'intrigue et l'ambition, voilà leur base et leur but.

Le bruit se renouvelle et se confirme que La Fayette est à Marseille; on n'augure rien de bon de ce voyage. D'après le récit de différents voyageurs dans l'intérieur du royaume, l'amour pour la Révolution est fort faible. En delà de dix lieues de Paris, l'admiration pour nos Solons modernes se change en mépris; deux raisons paraissent surtout devoir déterminer l'animadversion du peuple français contre le nouveau régime : la chute du commerce et l'augmentation immense des impositions, car les villages qui payaient 8,000 livres en payent 30,000 sans exagération. On mande, de presque tous les ports de mer, que l'affaire des colonies et sa réaction sur le commerce aristocratisent furieusement les négociants et les armateurs. Si vous ajoutez à cela la disparition totale du

numéraire et Timmense émission des papiers-monnaie (ils perdent 40 pour 100; aujourd'hui le louis d'or se vendait ]2 liy. 5 s.), on concevra aisément que le commerce doit être paralysé dans toutes ses ramifications. En attendant, les impôts ne se payent presque pas , et ce qui se paye est absorbé par les frais des administrations qui gouvernent les quatre-vingtquatre lambeaux de République.

Votre Éminence trouvera dans les feuilles le discours du ministre de Suède accrédité auprès des princes. Les affaires à Coblentz paraissent prendre la meilleure tournure; Tinfluence de Théroïne du Nord ne servira pas peu à déterminer ceux qui sont encore indécis. Il parait très constant que Télecteur de Trêves a notifié à la diète de TEmpire qu'il a réclamé l'intervention de l'Impératrice pour les affaires des princes allemands. Ce souverain a répondu au ministre de France, qui l'engageait au nom du Roi de ne pas permettre des rassemblements de Français chez lui, quil verrait ce quil aurait à faire au printemps.

Les dispositions de Léopold paraissent bien changées. Il parait, au contraire, qu*il jouera le premier rôle dans les événements qui se préparent ; on assure que ce monarque a été singulièrement frappé d'une caricature qui parait à Vienne, dans laquelle Joseph II est représenté dans une bière, et dans le lointain Léopold en robe de chambre et en bonnet de nuit. Le génie de l'Autriche y est planant et s' écriant : Joseph, réveilU^toi! Léopold, va te coucher! Sensible à ce persiflage, ce prince s'est réveillé, à ce qu'on assure, un peu de son assoupissement. Il est certain, et Votre Éminence doit le savoir mieux que moi, qu'après l'arrivée d'un courrier à Coblentz, il y a eu un entretien assez long chez le prince de Kaunitz avec les ministres d'Espagne, Russie, Naples et Sardaigne, et qu^ensuite des courriers ont été expédiés à Madrid, à Pétersbourg et à Berlin. Des politiques supposent que la Reine, cédant aux conseils de personnes sages, a écrit à l'Empereur qu'elle ne s'opposait plus aux moyens qui pourraient rendre le calme à la France.

Quoi qu^il en soit, nous avons connaissance d'une déclaration de TEmpereur, où il annonce qu il se met à la tête de la coalition des puissances contre la France; mais ce qui est encore plus certain, c'est que M. de Metternich a fait passera M. de Lessart une note que TEmpereur a notifiée aux puissances de TEurope, dans laquelle il déclare qu'à présent on doit regarder le roi de France comme libre, et par conséquent son acceptation, et tout ce qui s'en est suivi, comme valide. Sa Majesté Impériale espère que [le résultat de] ladite acceptation sera de ramener le bon ordre en France et d'y faire prévaloir le parti des personnes modérées, selon le vœu de Sa Majesté Très Catholique. Mais, comme les espérances du Roi pourraient être trompées, et que tous les désordres de la licence et les excès de la violence à l'égard du Roi pourraient se renouveler, Léopold engage les puissances à ne pas se désister des mesures concertées entre elles, à se tenir en observation et à faire déclarer par leurs ministres respectifs à Paris que leur coalition subsiste, et [qu'elles] sont prêtes à soutenir de concert, en toute occurrence, les droits du Roi et de la monarchie française.

Il y avait hier un grand monde au Château. Pendant la messe du Roi, on vola dans la chapelle une bourse et un portefeuille. Le bruit était public dans les appartements, même en présence du corps diplomatique, que M. de Staël avait son rappel.

Le Roi et la Reine se promènent souvent dans les faubourgs de cette capitale; ils paraissent à l'extérieur fort contents. Le Roi a été fort applaudi dans les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, où il est allé à cheval.

Le premier vicaire de Saint-Merry a rétracté son serment. Le tribunal de justice du troisième arrondissement vient de recevoir les promesses respectives de mariage du sieur Giroux et de Mlle Geofroy , et a déclaré par M . Target ( 1 ) , juge (la mère

(1) Target (Guy-J.-B.), député du Tiers aux États généraux et membre du comité de Constitution, aux discussions duquel il prit une part importante. Aussi pnblia-t-on h cette époque un Bulletin des couches de M, Target^ père et mère d€ la Constitution des ci^evant Français,

198 CORRESPO:SDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

delà constitution), qu*ils étaient unis en légitime et indissoluble mariage. Les deux conjoints avaient fait publier un ban dans Téglise de Notre-Dame, leur paroisse, et avaient obtenu de Tévéque Gobel une dispense des deux autres.

L'archevêque d'Aix est allé à Bruxelles et de là à Mayence ; il m'a fait passer ses observations sur le serment. Votre Éminence en trouvera ici deux exemplaires, ainsi que deux de Tarchevèque d'Arles, premier ouvrage de ce prélat; c'est un autre style et une autre marche.

M. Tabbé Ziucci, ayant sans doute mal compris la lettre de Votre Éminence, m'a fait passer directement par la poste la boite. C'est un bonheur comme elle m'est parvenue, car il n'y avait ni nom d'hôtel, ni de rue, et dans une ville si immense, et si peuplée que Paris, il faut être bien connu pour recevoir une lettre sans titre, ni sans indication. Quoi qu'il en soit, j'y ai trouvé le très magnifique chapelet que Sa Sainteté a daigné destiner à la très vertueuse dame Pasquier. Elle l'a reçu avec grand respect et la plus vive reconnaissance. Pour moi, Monseigneur, je sens tout le prix de cette faveur, mais j'aurais désiré que Votre Éminence n'eût pas mis une si grande valeur à une demande que je ne faisais que pour contenter une bonne dévote, mère des pauvres et surtout des prêtres et des religieuses persécutées. D'après cela, Votre Éminence voudra bien ne faire aucune difficulté de se servir du couvert de M. Gauthier, administrateur général des postes, pour les gros paquets et les essentiels.

Si Votre Éminence en a le courage, elle lira le n^ 126 des Révolutions de Paris, de l'infernal Prudhomme qu'on laisse vivre tranquille. Elle examinera surtout l'annonce qui est sur le frontispice (1). Déjà les Crimes des Rois de France et des Reines paraissent. Les voulez-vous? Ce sont des atrocités. Le Logo^ graphe est un courrier plus parfait que le Moniteur, en ce qu^il met du soir au lendemain tout ce qui s'est dit et fait à la séance du jour; mais il est très méchant pour les nouvelles

(1) L'épigraphe des Révolutions de Paris était la suivante : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux... Levons-nous!...»

politiques. Cependant il vaut mieux que le Moniteur. Je ne pourrais abonner qu'au l*' janvier. Faut-il toute la collection,? Ce journal paraît depuis dix-huit mois. Faudra-t-il cesser le Moniteur après le présent abonnement, qui finira le 1" février? car j*ai renouvelé le trimestre depuis le 1*' novembre, ainsi que des autres.

Le premier visiteur des Carmélites m*a envoyé, de la part de Mme la prieure, la lettre ci-jointe pour Sa Sainteté.

Le bruit court, depuis quelques jours, que M. de Mercy, ministre de TEmpereur, est ici incognito; mais rien, jusqu'à ce moment, ne justifie ce bruit.

Du 13. — Il y a eu hier le plus grand tumulte dans TAssemblée, au sujet de la rédaction du procès-verbal de la veille. Fauchet y avait inséré une mention honorable pour Camille Desmoulins, qui avait présenté une motion insolente contre le pouvoir exécutif. Votre Éminence trouvera tous ces détails dans les n** 1 2 et 1 3 du Journal des Débats qui m'arri vent à ce moment. Le ministre de la justice est venu faire trois rapports au sujet de plusieurs réclamations de princes étrangers. Le renvoi au comité diplomatique est tout ce qu'il a obtenu. Encore cent millions de petits assignats décrétés.

Le jour éclairait à peine hier le Palais-Royal qu'un Jacobin, assisté de quelques-uns de ses semblables, prêchait au café de Foy le plus saint des devoirs. Il déclarait, son déjeuner à la main, la guerre à toutes les puissances de FEurope ; il fallait, disaitil, que tous les patriotes se liguassent pour exterminer les princes, les nobles et les émigrants qui ne raffolent pas de notre superbe Constitution, et punir en même temps tous les souverains de la terre qui voudraient leur prêter assistance. Rien n'est plus aisé, selon Torateur, qu'un de mes amis a entendu par hasard. Voici son plan : révolter la Porte contre la Russie, le Brabant contre l'Autriche, la Sibérie contre la Prusse, les patriotes de Hollande contre le Stathouder, le tiers état de Suède contre le brave petit-fils de Gustave- Adolphe ; enfin mettre toute l'Europe en état de guerre et de révolte. Tel était le secret du motionneur, qui ne demande

que cent missionnaires de sa religion pour opérer de si grandes choses. Jamais tant d'absurdités n'étaient entrées dans une tète humaine; aussi cet acte de Folie, approuvé par quelques acolytes de sa secte, a inspiré plus de pitié que de ressentiment.

On vient de m' assurer d'une manière positive que le nouveau ministre de la guerre est parti hier pour Strasbourg. Ce départ subit a un peu alimenté les chroniqueurs de la journée. Chacun veut en deviner le vrai motif, mais personne ne peut le savoir. Il est possible qu'il soit allé luimême examiner l'état des frontières, ou donner ses ordres aux généraux Luckner et Rochambeau. L'argent était, hier au soir, à 42 et demi pour 100. Si cela continue encore deux jours, nous pouvons assurer que le secours des puissances sera inutile. L'excès du mal en sera le remède le plus efficace. On assure que le Roi ira aujourd'hui à l'Assemblée. Ce bruit court depuis deux jours, mais on ne sait pas encore le vrai motif.

Voici, Monseigneur, le renouvellement de l'année. C'est bien moins pour me conformer à l'usage que pour suivre l'impulsion de mon cœur, dont le vœu est le même tous les jours de ma vie : pour Votre Éminence, santé et longue vie, voilà tous mes souhaits pour Elle et pour notre auguste et très saint souverain. Il n'a besoin d'aucun genre de gloire, puisque la sienne est à son comble, et la grande réputation dont jouit Votre Éminence ne laisse rien à désirer pour Elle que de lui en voir jouir le plus longtemps possible. Pour moi, je serai au comble de mes vœux si Votre Éminence daigne m'assurer que mes faibles services lui sont agréables et si Elle me conserve ses bontés et sa protection.

Je salue avec le plus tendre respect Votre Éminence et je me mets aux pieds de Sa Sainteté.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,

[W 77.] 4 janvier i7W.

Étant toujours en arrière d^un courrier de France, votre N* 76 est celui dont je puis vous marquer la réception. Je dois cependant vous en faire des remerciements bien vifs, [car il a] été vivement agréé du Saint-Père.

Les nouvelles que vous me mandez de la position affreuse de votre pays glacent d'effroi et menacent de jours toujours plus funestes. Le masque est tombé. La guerre à la religion, la plus cruelle, la plus opiniâtre, est hautement déclarée par le parti dominant, et, tant qu'il aura le dessus, TËglise ne pourra que fondre en larmes. Quant à l'étranger, il faut laisser mûrir les projets qui couvent sous la cendre et sur lesquels il serait imprudent d'anticiper. Il me parait cependant qu'à Paris l'on a une bien mince et bien fausse idée du caractère ferme et réfléchi de Léopold, lorsqu*on s'imagine qu'il est capable d'être ébranlé par un misérable persiflage. Je suis bien persuadé, au contraire, qu'il ne démordra point du plan qu'il s'est tracé et que je n'oserais deviner pourtant.

Je mettrai dorénavant les gros paquets et les importants sous l'adresse de M. Gauthier. Si je ne l'ai point fait jusqu'à présent, c'est que vous-même, après me l'avoir mandé pour le plus sûr, avez refroidi ma conBance en me marquant qu'il s^était absenté de Paris. Au reste, toute la chaleur que j'ai mise pour satisfaire le pieux souhait de Mme Pasquier a été de lire au Saint-Père l'article de votre lettre et de le lui rappeler, selon ses ordres. Mais le Pape, pour donner un relief à votre recommandation, a suivi les impulsions de son grand cœur, et j*en suis bien aise, car quels droits ne donne à ladite dame

Téloge que vous en faites d'être la mère des pauvres et surtout des prêtres et des religieuses persécutés !

Je suis bien persuadé que Les crimes sont le travail d'un énergumène; ce seul titre effronté en est une preuve. Cependant j comme il est presque essentiel , lorsqu'on s'occupe de certains maux, d'avoir des monuments même des plus grands délires, je souhaite de l'avoir. Vous m'obligerez en m'abonnant au Logographe, au l*' janvier. Gela ne doit cependant pas faire cesser le Moniteur comme d'ordinaire. L'on prendra en considération la lettre pour Sa Sainteté que la prieure des Carmélites vous avait envoyée, et je vous en parlerai une autre fois. Je ne m'étonne point de l'excès de folie auquel est arrivé le prêcheur des trottoirs dont vous me tracez le plan du discours. Je m'étonne seulement que, par pitié de l'espèce humaine, personne ne se soit avisé de renfermer un fou aussi dangereux aux Petites-Maisons.

Le Pape est bien persuadé, et moi aussi, que les vœux que vous m'exprimez au renouvellement de l'année sont ceux que vous formez tous les jours. Il y a donc été bien plus sensible, et je vous assure de sa part que, comme il vous chérit toujours tendrement, à la même occasion il a redoublé d'ardeur pour vous combler des célestes bénédictions. Moi, je vous ai classé parmi mes plus chers amis et je vous ai mis avec eux dans le Saint Sacrifice. Je me borne donc ici à vous réitérer les assurances de mon plus tendre attachement.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada,

[N* 77.] Pari», 19 décembre 1791.

Le courrier de Rome, qui est arrivé fort en retard comme à son ordinaire dans l'hiver, m'a apporté le paquet de Votre

Éminence. Je suis toujours plus touché des marques constantes de bonté dont Elle ne cesse de m'honorer; je suis bien flatté que Sa Sainteté daigne lire Elle-même mes dépêches. Cette lecture doit bien fatiguer sa vue, car je n'ai pas un caractère bien lisible, ni bien correct; mais deux choses s*y opposent : d'abord ma vivacité naturelle qui me fait écrire malgré moi bien vite, et ensuite souvent le temps physique me manque, car les circonstances varient tant et en si peu de temps que je ne puis commencer mon courrier que fort tard, pour que Votre Éminence soit parfaitement certaine de Tétat des choses au moment du départ de la poste.

Les événements de cette semaine ont été importants en euxmêmes et pour les suites qu'ils peuvent avoir. D'abord on a vu l'Assemblée tenir une séance de nuit, du mardi au mercredi,^ où elle s'est transformée tout à coup en tribunal de justice, sous le prétexte d'un complot découvert par Claude Fauchet, car, dtt comité de surveillance, on a mandé à la barre successivement un tambour-major d'un bataillon national, trois autres particuliers et une femme. Ils ont subi un interrogatoire qui a duré jusqu'à sept heures du matin; un enrôlement pour les princes en était le prétexte. C'était le coup d'essai de ce nou* veau comité de recherches qui n'a pas été heureux, car ces pauvres accusés en ont été quittes pour la peur et pour avoir passé une nuit sans dormir. L'Assemblée, malgré son envie de trouver des coupables, n'a pu apercevoir dans le tambour qu'un ivrogne, et ils ont tous été renvoyés le lendemain.

Cette séance nocturne a un peu dérangé les projets ministériels, car le Roi, comme je l'ai déjà fait pressentir à Votre Éminence, devait aller ce jour-là au Manège; mais il fallait bien que le Roi constitutionnel attendit le moment des rois législateurs, et Sa Majesté ne put aller jouer son rôle que le mercredi à huit heures du soir. Il arriva, en effet, en cortège par la grande rue Saint-Honoré, accompagné de tous les ministres, M. de Narbonneà la tète. Votre Éminence sait que, depuis quelques jours^ les Jacobins disaient sans cesse qu'il allait faire la guerre aux princes allemands* Plusieurs membres

de TAssemblëe en avaient dit un mot à la tribune, et un message (nouveau terme constitutionnel) avait été envoyé au Roi pour qu'il prit les mesures les plus efficaces et contre les ëmigrants et contre les Électeurs qui les protègent.

Les constituants, ne sachant de quel moyen se servir pour écraser les Jacobins et pour faire aller la Constitution, ont pensé qu'il fallait prendre lesdits Jacobins au mot et déclarer la guerre, parce qu'il en arriverait une explosion quelconque qui pourrait amener le but désiré, c'est-à-dire la Constitution un peu mitigée. Louis de Narbonne, vif, ayant de l'esprit et de l'ambition, voulant se soutenir dans une place hérissée des écueils les plus scabreux, persuadé qu'un ministre de la guerre ne peut être vraiment en activité que pendant la guerre, non seulement a goûté ce projet des constituants ses amis; mais on assure que c'est lui qui l'a proposé dans le conseil et l'a fait voir au Roi comme le seul moyen de déjouer l'Assemblée et les Jacobins, et l'a fait adopter. C'est d'après cette résolution que nous avons vu sortir de la presse le pitoyable discours qu'on a mis dans la bouche du Roi, et que Votre Ëlminence trouvera tout au long dans les journaux; je le joins cependant ici de l'Imprimerie royale. Comme tout est intéressant dans les entrevues du pouvoir exécutif et du Corps législatif, qui ne cherche que les occasions de l'humilier, je dois marquer à Votre Éminence toutes les particularités de cette entrevue qui a vraiment surpris bien du monde.

D'abord, à la réception d'une lettre du Roi, qui prévenait l'Assemblée qu'il devait se rendre au sein du Corps législatif, nos Augustes modernes se sont vivement occupés de savoir si le président aurait toute mission pour répondre au Roi sans consulter l'Assemblée. La majorité se décida pour que le président lui dit que l'Assemblée lui notifierait, par un message, le résultat de sa délibération. Au bruit des tambours qui ont annoncé l'arrivée de Sa Majesté, on a vite apporté deux fauteuils parfaitement égaux, de velours violet fleurdelisé d'or, et on a vu entrer le Roi, précédé de douze membres qui ont été au-devant de lui. Il a pris un feuteuil à la gauche du

président ; debout et découvert^ il a lu le discours qu'on lui avait préparé. Le discours fini, le sieur Lemontey, président, a eu Taudace de répondre à son Roi : « L'Assemblée nationale, s après avoir délibéré sur les propositions que vous lui faites^ vous « notifiera j par un message^ le résultat de sa délibération, » Cette réponse impertinente a indigné tous les assistants, même les tribunes, et ils Tout si bien senti que le lendemain, dans le procès-verbal, on y a ajouté le mot de : Sire. Le Roi s'est retiré, fort courroucé d'une pareille impertinence, à ce que m'a dit une personne de sa suite. Gela n'a pas empêché que Sa Majesté n ait fait une réponse honnête au message qu'on lui a ensuite envoyé.

Dès que le Roi fut sorti, on a vu l'ami de cœur de la fameuse ambassadrice de Suède, Louis de Narbonne, prendre la parole et faire un discours très applaudi pour la circonstance. Nous l'avons vu, de sa baguette magique, créer tout à coup trois armées sur nos frontières, pour pulvériser les pauvres Électeurs ecclésiastiques. Son ami La Fayette n'a pas été oublié, et nous allons le voir commander une de nos trois armées; un courrier extraordinaire a été lui en porter la nouyelle, et, sous trois jours, on l'attend à Paris. Le ministre de la guerre est seulement parti ce matin pour Metz, pour aller se concerter avec Luckner et Rochambeau. Certainement nous voici peut-être à la veille de grands événements. Un combat à mort entre la royauté et la démocratie est devenu inévitable. Le résultat de ce combat sera un repos universel ou un bouleversement général. Les moyens de la royauté sont simples, ils sont connus : des armées disciplinées; réunion des souverains; unité de l'exécution. Mais que peut attendre la démocratie, n'ayant dans sa rage délirante qu'une seule arme : le soulèvement des peuples? Ne rencontrera-t-elle pas une barrière insurmontable pour parvenir à son but, la différence des langues et des mœurs, celle de leurs préjugés, de leurs lumières, de leur civilisation? Et ne doit-on pas compter aussi celle que les peuples occupent chacun sur Tédielle de la corruption?

Cependant les Jacobins, ravisés par Robespierre, etcraignant quelques trahisons du pouvoir executif, disent partout qu'il ne faut plus de guerre. En effet, l'incorruptible Robespierre leur a dit à la tribune que la guerre les anéantirait; malgré cela, on voit des affiches partout : Guerre aux émigrants ! Nos monarchiens, nos constituants sont le plus grand fléau de la terre; ils veulent toujours un accommodement qui devient de plus en plus impossible; et malheureusement ils entourent le monarque, ils le dirigent à leur gré. Montmorin les soutient de toutes ses forces ; il est toujours dans le conseil du Roi et il est leur partisan. Cela désole tant les francs royalistes vraiment amis de la monarchie, qu'il est à craindre que, dans un moment de crise, fâchés de voir que le Roi les abandonne toujours, ils ne se liguent avec les républicains. Et ce n'est point une chimère. J'ai entendu plusieurs fois discuter sur cet article et j'ai été effrayé.

On tient aujourd'hui à Goblentz le fil de l'intrigue qu'on a cru nécessaire pour l'exécution des plans : de faire courir le bruit d'une seconde évasion du Roi et de son auguste famille et de leur arrivée à Condé. Une foule de fausses lettres, dans lesquelles on avait contrefait la signature même du Roi et de M. le comte de Metternich, ont servi à donner un air d'authenticité à cette nouvelle. Mlle de Bourbon-Gondé reçut aussi une lettre ainsi fabriquée, signée du nom de Madame Elisabeth. On avait espéré, comme j'ai déjà eu l'honneur de le marquer à Votre Éminence, par cette nouvelle, faire faire aux princes et aux émigrés un mouvement vers les frontières, et on s'était promis, comme une suite de ce mouvement, une alarme générale, un soulèvement universel, que la faction n'aurait pas manqué de diriger à son gré. La prudence des princes a déjoué cette entreprise combinée par la scélératesse la plus raffinée. L'amour des défenseurs de la monarchie pour le monarque a éclaté dans son plus beau jour; mais il ne les a point poussés à commettre une étourderie. Quand on combine la date de ces faux avis sur l'évasion du Roi, répandus avec tant d'art en cent lieux différents, avec celle de la lettre de

M. Cahier de Gerville, ministre de Tintérieur, au maire de Paris, et avec son contenu, il faut convenir que ce que je viens de dire parait évident.

M. de Bombelles est arrive à Coblentz, le 8 décembre, de Saint-Pétersbourg, avec une forte somme d'argent et les meilleures assurances de protection de la part de T Impératrice, cpii est, dit-on, parfaitement d'accord avec TEspagne. Votre Éminence doit savoir à ce moment que le ministre d'Espagne, accrédité auprès des princes, a dû partir de Madrid les premiers jours de ce mois; ceux de Portugal et de Naples suivront bientôt. — Le secrétaire d'ambassade d'Espagne, M. Triarte, est fort lié avec Philippe et plusieurs de ses amis ; il a tenu à table les propos les plus patriotes. Peut-être est-ce une ruse diplomatique? On croit avec quelque fondement que l'Empereur revient sur ses pas.

H est constant que le chargé d'affaires à Stockholm et Genêt en Russie ont quitté leur poste pour revenir en France. Il est aussi très certain que M. Barthélémy, chargé des affaires à Londres, est ambassadeur auprès des Cantons suisses. Cependant, s'il faut en croire des nouvelles qui paraissent authentiques, elles annoncent que la majorité des cantons se refusera à renouveler les capitulations qui les liaient à l'ancienne France, et il ne serait pas surprenant de les voir rappeler les régiments qu'ils ont encore en France, en les destinant au service d'une autre puissance. L'Espagne les demande. Des lettres positives, de la plus fraîche date, de ce royaume nous apprennent l'arrivée de munitions de guerre en tout genre dans les différents ports de la Catalogne. Le cordon des troupes augmente tous les jours, ainsi que l'émigration qui se foi t de ce côté-là.

La cour de Madrid a cru, dans sa sagesse, devoir purger le royaume des gens suspects qui n'ont point voulu s'assujettir aux dispositions de la cédule royale (1). Tous les gouvernements de l'Europe doivent partager la vigilance espagnole ;

(i) La cédule du 20 juillet 1791 limitant le droit de séjour des étrangers en

le.

aussi nous savons que la Prusse a renouvelé les ordonnances concernant les censures; dans les Pays-Bas même, dans TEmpire et à Naples, on a arrêté quelques propagandistes. Je me flatte que le gouverneur de Rome est rempli d'une vigilance aussi nécessaire, car je ne saurais trop répéter à Votre Éminence que tous les coups se dirigent en vue d'attaquer Rome et la religion avec plus d'avantages. On sait qu'ils n'en font pas mystère, car Yaublanc, ex-président de l'Assemblée, a dit à la tribune qu'ils voulaient porter dans toute l'Europe non pas le fer et la flamme, mais la liberté française I

On se plaint toujours des lenteurs de l'Empereur; mais peut-être n'appartient-il pas à tout le monde d'apprécier. La politique lente de ce prince (il calcule sans date tous les évé« nements possibles], toujours enveloppée d'un profond mystère, ne se développera qu'au moment où elle aura atteint son but. Il parait certain que le cabinet de Vienne ne fera qu'accéder à des déclarations d'autres puissances. L'événement qui pourrait nous arriver de plus heureux pour la cause de la monarchie française, et qui pourra porter un changement dans la conduite du cabinet autrichien, c'est celle [la conduite] que la législature présente vient de tenir, en faisant proposer parle Roi luimême la guerre aux princes de l'Empire.

Il est certain que M. de Mercy-Argeuteau est parti de Bruxelles ; mais on ignore au juste où il a été.

L'argent est baissé à 30 pour 100 de perte; on a su la raison de cette hausse si prompte de 42 pour 100, c'est que les gardes nationaux qui sont sur la frontière ont menacé de se joindre aux émigrés, si on ne leur donnait de l'argent. Le trésor national a donc été obligé de s'en procurer à quel prix que ce fût. On remarque avec assez de raison que les bruits de guerre, au lieu de faire baisser les effets publics sur la place, comme c'est l'ordinaire, les ont fait hausser au contraire. G est que les deux, ou trois, ou quatre partis se flattent que cette guerre leur sera utile pour leurs projets.

On a remarqué que le jour que le Roi fut proposer à l'Assemblée ces mesures de rigueur, il descendit de voiture aux Feuil-

iants, OÙ il trouva une députation de vingt-quatre membres de ce club, dit des Feuillants, ou monarchien et constituant, et il y a à ce sujet une anecdote piquante. Marchant au milieu d^eux, le Roi se trouvait presque au milieu du ruisseau. Un des députés feuillantistes lui dit : «Sirej vous ne vous apercevez pas que vous êtes dans la boue? a Votre Éminence sait bien qu'à Paris, où on aime les bons mots, celui-là ne fut pas perdu ; on assure que Sa Majesté se contenta de sourire.

Dans cet instant, les Jacobins font les plus grands progrès dans la Savoie, et la preuve en est que dans la dernière séance jacobite on a lu, aux grands applaudissements de cette horde de brigands, on a lu une adresse des amis de la constitution de Chambéry au Club^pèrey dans laquelle ils marquent leur étonnement que les Jacobins de Paris ne se soient pas encore avisés de décréter qu*il était urgent de donner un nouveau colonel général aux Suisses qui sont à la solde de la France . « M. Artois, « disent-ils, ne mérite plus cet honneur; c'est uii traître que la « nation doit proscrire. » La joie du crime a éclaté sur tous les visages; mais elle a été extrême quand on a entendu que les pétitionnaires, après avoir fait Téloge de M. d'Orléans, exprimaient leur vœu pour que cet illustre révolutionnaire fut porté à la place de M. Artois, tout en rougissant de n'avoirpas enfanté le projet. Un message honorable a été envoyé à l'instant au Palais-Royal, pour lui faire part de la pétition, et le prier de se rendre au milieu d'eux. Il est arrivé à l'instant, au milieu de ses deux enfants, comme porté en triomphe ; une nuée d'applaudissements l'a couvert de tous côtés, et il a humé à longs traits Tencens des sans-culottes qu'on avait eu soin de rassembler, pour rendre le triomphe plus complet; mais cette mascarade n'a pas eu de suite.

Beaucoup d'adresses et de pétitions ont fait la matière de la plupart des séances de cette semaine. Elles ont été un peu interrompues par M. Amelot, chef de la Trésorerie, quia donné un certificat bien authentique de la détresse affligeante du trésor national. Il demandait les plus prompts secours; il n'a pas craint d'avouer à nos législateurs que sa position devenait

210 CORRESPONDANCE DE L'ABBË DE SALAMON

de jour en jour plus embarrassaiite. On avait agité si on créerait des assignats au-dessous de cent sols ; un décret en a ordonné l'émission de deux cents millions. Gela va immanquablement occasionner la banqueroute des entrepreneurs de petits billets de petite somme, que des compagnies avaient lancés dans le public sous le nom de patriotiques. Nous avons entendu, dans la séance de samedi, une dénonciation importante à T Assemblée nationale contre Brissot et par suite contre Gondorcet et Grégoire. Elle a fait grande sensation; j'ai Tbonneur de renvoyer à Votre Éminence, ainsi qu'une autre brochure contre V Accord des vrais principes. Elle ne parait que de ce jour très tard ; je ne la connais pas encore; au premier courrier, je pourrai lui en dire un mot.

Que Votre Éminence soit tranquille sur le relevé du registre de la poste de Sens. Ge directeur, par la crainte de cet archevêque, n'avait pas voulu me satisfaire, mais l'administration générale des postes à Paris me fera avoir la pièce la plus authentique de la réception. Ainsi, un petit moment de patience!

Par le courrier de ce jour. Sa Sainteté recevra, par le canal de M. le cardinal de Bernis, une supplique très respectueuse et fort soumise, signée de tous les évéques qui se trouvent à Paris. Ils demandent collectivement de plus amples pouvoirs; ils trouvent des inconvénients à les demander singulatinij comme paraît le désirer le Souverain Pontife. La raison qu'on m'a dite verbalement parait tout au moins spécieuse; c'est qu'il arrivera que plusieurs évéques se croiront suffisamment autorisés et ne demanderont aucun pouvoir, mais l'exerceront sans le demander. Gomme ce serait très mal, il serait peut-être plus convenable de leur adresser généralement à tous les pouvoirs qu'ils pourraient demander singulatinij mais avec toutes les restrictions possibles et avec les délais les plus courts, un an au plus. Voilà ma petite façon de voir. Il est possible que Votre Éminence, que Sa Sainteté, aient des raisons parti* entières pour accorder le contraire. Je m'en réfère sans peine à tout ce qu'Elle pourra ordonner, et je le ferai valoir en tout temps.

Votre Ëminence peut m^envoyer le petit aperçu qu'EIle m'annonce sur la conduite tenue à Tëgard de la Russie; je trouverai bien moyen d'en tirer parti avantageusement. J'ai porté, hier dimanche, à M. le cardinal de la Rochefoucauld un exemplaire du chirographe. Il a voulu absolument que j'entendisse sa messe, quoique je fusse en déshabille de matin ; il y avait cinq évéques. M. le coadjuteur d'Albi, avec qui j'ai eu l'honneur de dîner aujourd'hui, m'ayant dit qu'il n'avait nulle connaissance de ce chirographe, je lui en ai donné un. Je lui ai mis un titre pour exciter davantage la curiosité du public. J'en ai fait passer, sans affectation, trois exemplaires au Château.

Du 20 décembre. — Enfin le Roi a manifesté hier son veto contre le décret du serment.

Votre Ëminence n'avait pas besoin d'écrire au prêtre en question; j'ai fait passer son absolution.

Voilà une lettre du marquis de Lauris, au sujet du Pape ; d'ailleurs rien de nouveau. Les Duprat et Mendès sont ici.

Je dois apprendre à Votre Ëminence, mais avec beaucoup de douleur, que mon frère, sénéchal de Montélimart, où il a pris femme depuis treize ans, est nommé un des juges du tribunal français séant à Avignon. Il n'a pas osé me l'écrire, mais il me l'a fait ^savoir par mon correspondant d'affaires. J'ai répondu que j'étais très affligé de cette acceptation; que, quoiquMl fût depuis treize ans au service de France, je ne pouvais tolérer qu'il acceptât une commission pour exercer une juridiction dans un pays où il n'en avait aucune comme juge ; qu'il devait se rappeler qu'il était sujet du Pape, et qu'il y avait ses propriétés; que, dès ce jour, je rompais toute communication avec lui, quoique cela puisse m'étre désavantageux par les secours pécuniaires qu'il me donnait dans certaines détresses. Je ne puis savoir l'effet qu'auront mes observations ; je sais que le pays en est infiniment content, parce que c'est un excellent juge; mais cela ne me contente pas. Je suis sévère dans mes principes et je ne m'en écarte pas, même à l'égard de mes frères.

C'est un peu tard, mais je pense que j'ai assez ennuyé Votre Éminence* Je me contente donc de lui renouveler l'hommage de mon profond respect.

P. S. — Voilà un paquet pour Tabbë Georgi qu'ona apporté parvos ordres, pour lui être remis ; c'est un paquet extrêmement mal fait et qui n'aurait pas pu aller dans le mien ; il m'a fallu le mettre dans une forme plus opportune. — On m'apporte à l'instant une brochure qui n'est pas même cousue ; je la trouve très curieuse. Je m'empresse de vous l'envoyer; elle ne sera publique dans Paris que vendredi prochain.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N« 78.] il jaQTicr 179S.

J'ai reçu, Monsieur, votre N** 77, des 19 et 20 décembre, de sorte que je suis toujours en arrière d'une de vos lettres. Je ne répondrai point à la partie qui contient les nouvelles tant du dedans que du dehors, et je me bornerai à vous remercier pour l'importance et la multiplicité des détails. Ils formeraient le sujet d'un très long raisonnement, comme ils le sont de nos plus sérieuses réflexions; mais comme l'un et les autres ne peuvent rouler que sur des conjectures plus ou moins probables, je m'en dispense très volontiers pour économiser mon temps et le vôtre. Je m'arrêterai donc sur ce qui nous regarde de plus près et plus directement.

Le mémoire dont vous me parlez, des évéques qui se trouvent à Paris, est réellement parvenu au Saint-Père. Il ne manque pas de s'en occuper très sérieusement, et vous pouvez être bien sûr que vos remarques très judicieuses là-dessus entreront pour quelque chose dans ses suprêmes déhbérations. En attendant, vous trouverez ci-joints les rescrits favorables aux

suppliques que vous m'avez envoyées dans votre N* 75, et vous pouvez en déduire Tempressement que je mets à donner du poids à votre interposition.

Il me serait impossible de vous rendre maintenant Timpression qu*a faite sur le Pape et sur moi votre dévouement à la bonne cause, qui a éclaté prodigieusement dans la réponse que vous avez donnée à votre frère, sénéchal de Montélimart, qui a été malheureusement nommé un des juges du tribunal séant à Avignon. Votre fermeté héroïque, qui ne se laisse point ébranler par aucun intérêt particulier ni par les liens les plus étroits du sang, a tendrement ému le cœur paternel du Saint- Père, et Ta toujours plus affermi dans Taffection vraiment particulière dont il vous honore, et a fait sur moi l'impression la plus profonde. Je dois vous prévenir, pour soulager votre douleur, que votre frère lui-même n'a pas manqué de me participer directement sa nomination, en y ajoutant les expressions de la plus soumise obéissance aux ordres du Saint-Père, qui pourront uniquement le déterminer à accepter la place qu'on vient de lui offrir. Je lui ferai donc connaître, en réponse, la volonté du Saint-Père, et je me flatte qu'il ne balancera pas à soutenir l'honneur que vous faites à votre famille.

Recevez, en attendant, les éloges que vous savez si bien mériter à tous les égards; agréez les remerciements que je vous fais pour les pièces insérées dans votre lettre, et ne doutez un instant de mon inviolable attachement.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada,

[N* 7S.] Paris, 26 décembre 1791.

MONSEIGNEUB,

Je suis, depuis mardi au soir, dans l'inquiétude la plus cruelle sur la santé de notre auguste et bon souverain. La

Gazette universelle s'était empressée d'annoncer qu'il avait été frappé d'apoplexie. Je fus à la recherche du fait. J'appris que le lord Gower ( 1 ) avait dit au bailli de Yirieu, chargé des affaires de Malte, qu'un courrier extraordinaire avait apporté cette fâcheuse nouvelle. A qui donc, disais-je en moi-même, ce courrier a-t-il été adressé? N'y aurait-il pas eu une petite lettre pour moi? Je vis le bailli de Virieu qui m'affirma la nouvelle, et d'autant plus que cet ambassadeur d'Angleterre ne dit pas deux paroles par semaine, tellement il est réservé. J'allai chez le coadjuteur d'Albi; il n'en savait pas plus que moi. Dans cet intervalle, je reçus une lettre de M. l'abbé Ziucci, de Turin, en date du 14, qui ne me disait rien. D'après cela, malgré toute la croyance due au lord Gower, nous crûmes la nouvelle fausse et nous nous empressâmes d'en donner l'assurance. Cependant j'étais entre la crainte et l'espérance lorsque, à mon retour chez moi, je trouvai une lettre d'un seigneur de la cour de Turin, qui me marquait qu'un courrier extraordinaire, dépéché de Rome à M. Trevor, ministre d'Angleterre, avait apporté la triste nouvelle que^ le 6, Sa Sainteté avait été frappée d'un accident d'apoplexie, que deux promptes saignées l'avaient rappelée à la vie et que la paralysie s'était ensuivie. Cette lettre ne me laissa pas de doute sur la réalité d'un si terrible événement et si inattendu; cependant j'avais encore une lueur d'espérance dans l'arrivée des dépêches de Votre Éminence. Par surcroit de malheur, le courrier de Rome n'est point encore arrivé, et c'est lundi au soir!

Si ce terrible accident, dont la seule pensée m'effraye, est vrai, je supplie Votre Éminence de me faire parvenir toutes les semaines un bulletin de la santé du Pape, par Turin, afin que j'en reçoive des nouvelles deux fois par semaine, pour ma propre satisfaction et pour celle des gens qui s'intéressent vivement à la santé de Sa Sainteté, car je dois dire a Votre Éminence que des personnes de tout rang et de tout sexe sont venues m'en demander des nouvelles. D'ailleurs, il fout s'attendre à

(i) Georges Granville-Leveson Gower, duc de Sutberlaud, ambassadeur d*Anleterre en France.

voir les journaux mettre des faussetés sur cet article; il est nécessaire dans ces circonstances de les redresser, et je le puis, car j^ai des journalistes, même démocrates, à mes ordres. Il est bien surprenant que ce soit un prince protestant à qui on apprend cette nouvelle par un courrier extraordinaire. Dans cet état de choses, tout doit exciter notre attention, et Votre Éminence saura sans doute le vrai motif de fenvoi de ce courrier. Elle doit sentir combien je suis attristé d'un tel événement; et certainement mes dépêches se ressentiront de mon trouble, quoique je redouble d^efforts dans ce moment urgent où nous allons voir éclore de nouveaux événements.

Enfin le voile commence à se soulever. Un courrier extraordinaire a apporté au Roi la réponse de l'Empereur, en date du 3. Votre Éminence la trouvera en entier dans le numéro de r Ami du Roi de ce jour; elle est telle qu'on pouvait la désirer. Il ne peut se dispenser, dit-il, de soutenir de tout son pouvoir les justes réclamations de tous les fidèles de Tempire, tant pour le spirituel que pour le temporel, et demande Tétat comme il était en 1 789, suivant les traités. Cette lettre authentique a déjà été adressée par la chancellerie impériale à tous les princes allemands, comme j'eus l'honneur de le marquer dans mes dernières dépêches. Il n'est pas moins certain que le commissaire directorial du Palatin a dit avoir reçu la lettre officielle qui lui annonce que les cercles de l'empire ont ordre de s'assembler, celui de Westphalie à Cologne, pour aviser à ce que les milices soient incessamment sur le meilleur pied, chacun pour leur contingent. Je sais à n'en pouvoir douter que cette lettre a été l'objet d'un conseil très long qui s'est tenu samedi au Château. Ladite lettre, ainsi que le résultat dudit conseil, doivent être soumis aune délibération de l'aréopage.

Quelque content qu'on puisse être de voir enfin l'Empereur prendre un parti, on ne peut s'empêcher d'être affligé de voir que Sa Majesté Impériale ne fait aucune mention de la conTention de Pillnitz et ne s'occupe uniquement que de ce qui regarde les princes possessionnés en Alsace et en Lorraine.

C'est une manière d^écarter TefFet de la coalition des princes, de fermer le passage à tout et de s'établir médiateur au gré de la Grande Dame; car si on résiste , sans contredit ce monarque s'emparera de nos deux provinces limitrophes , unique passage des puissances, de la Prusse, de la Suède et de nos princes. Alors il fera la loi, soit que la Grande Dame vienne à lui ou reste où elle est; mais il faut espérer que les puissances ne seront pas dupes, car le roi de Prusse, lié avec Théroïne du Nord , se jouera de cette politique machiavélique. On assure qu'il fournira cinquante mille hommes et que Catherine sera prête à faire entrer ses troupes sur le territoire de Léopold pour le contenir ; on est avisé à Coblentz sur sa façon d'agir. Les maîtres du Château ont écrit dans cette dernière ville pour leur proposer de ne faire rien que d'accord avec l'Empereur. D'ailleurs, dans l'intérieur de leurs appartements, ils paraissent dans ce moment fort gais, ne parlant que de la médiation de l'Empereur, mais dans le sens des monarchiens, qui dans ce même sens servent le Château, et au vrai pour le perdre, en établissant le despotisme sur les ruines des parlements, du clergé et de la noblesse. C'est là le vrai système depuis l'archevêque de Sens; et en Brabant de même, c'était aussi le système de Joseph II.

Votre Éminence a sans doute connaissance d'une pièce importante; c'est la déclaration officielle que le ministre de l'auguste roi de Suède fait, au nom de son mattre, au ministre impérial. Elle se trouve en entier dans VAmi du Roi ou la Feuille du jour (dans le Mercure^ p. 267). Cette notification annonce toujours plus le parfait concert qui règne entre l'Impératrice et le magnanime prince, et même avec la cour de Madrid, dont les troupes commencent à s'augmenter dans la Catalogne.

M. de Lessart a voulu signaler le commencement de son ministère dans les affaires étrangères par le renouvellement presque total du corps diplomatique. Votre Éminence en trouvera la longue liste, toute dans ce sens, dans tous les journaux. Elle y verra figurer un de mes anciens confrères au

Parlement, car je ne puis plus le regarder comme tel : c'est Tabbé Louis, qui n'a d'autre mérite qu'une grande fatuité et qu'une docilité rampante pour Mme de Staël et une grande liaison avec Ségur et Louis de Narbonne. C'est une chose vraiment plaisante et même ridicule d'envoyer, dans ce moment, un prêtre ministre plénipotentiaire auprès d'un prince, luthérien ; mais il eçt possible que cet élégant abbé n'ait pas le temps de se rendre à son poste et de remplir ses hautes destinées (1).

M. de Ségur, qui a affecté de conserver son titre, assurément très flatteur pour lui, d'ambassadeur à Rome, est parti subitement pour Berlin, chargé d'une mission secrète que je sais cependant. Il va tâcher de gagner le cabinet prussien à la nation; mais on peut assurer d'avance que ce ministre, expert et actif en cette partie, arrivera trop tard pour parer le coup qui menace de si près la Constitution nouvelle des Français. On a pris les devants pour faire connaître les principes de cet agent, et son voyage sera inutile. Votre Éminence doit se rappeler que j'ai souvent eu l'honneur de lui annoncer d'avance le peu de succès de pareils envoyés.

Le grand Mons,.. (2) devait aller faire un voyage ces jours-ci à cheval, accompagné seulement de douze personnes; mais la grande cf..., qui ne devait pas en être, a rompu la partie.

Victor de Broglie, révolutionnaire, ci-devant prince, arrivant de Strasbourg, a rapporté que les carabiniers, régiment de Monsieur, frère du Roi, avaient notifié que, du moment qu'il y aurait un mouvement, ils arboreraient la cocarde blanche, tomberaient dessus le maire Dietrich et ses adhérents, et ouvriraient les portes. Le Roi, voyant que rien ne lui réussit, a agité dans un petit comité ce qu'il devait faire. Des gens bien intentionnés lui proposèrent de se joindre aux princes et de faire campagne avec eux. Belle campagne pour le Roi! s'est écriée la Grande Dame, de la faire avec les émigrés!

(1) L'abbé Loui» fut nommé ministre en Suède, mais effectivement ne se rendit pas à son poste.

;2) Le Roi.

M. de Maillebois est mort; grande perte! M. Triarte vient d'expédier pour TEspagne des ballots de brochures prises chez les libraires Desenne et autres incendiaires, à l'adresse de Don Carlos de Guisia.

Le nouveau ministre de la guerre est parti pour Metz, pour tâterj a-t-il dit, Tarmée, après avoir bu chez la Contât, célèbre actrice, treize bouteilles de Champagne, lui cinquième. Il est accompagné de plusieurs de ses semblables, entre autres du sieur Desmottes, aide de camp de La Fayette, qui alla porter le décret d'arrestation du Roi à Varennes. Aussi Sa Majesté, l'apprenant, a dit : Voilà une bonne carrossée! M. de Narbonne va vraisemblablement voir s'il y a moyen de rompre les mesures et les rapports des princes dans la partie fidèle de l'armée, afin que, si l'Empereur entrait seul en Alsace, le Roi et la Reine y pussent venir figurer à leur gré comme gens libres.

Le jour de Noël, à cinq heures et demie du matin, on entendit battre la générale, ce qui efFraya beaucoup les Parisiens, car on croyait que le Roi était parti. Point du tout : c'était pour aller faire visite à M. de La Fayette, qui était arrivé l'avant-veille. En effet, on a vu hier, à onze heures du matin, ce nouveau général, dans une voiture à six chevaux de poste, venir faire ses adieux au Roi. Douze cents hommes l'ont ainsi escorté au Château, et, quand on l'a vu, tout le monde s'est mis sous les armes et on a battu aux champs, comme quand Sa Majesté sort. C'est ainsi qu'un sujet rebelle vient rivaliser avec son maître, sous ses yeux, et dans son palais. Il est parti aussi pour Metz; on croit qu'il sera incessamment maréchal de France, ainsi que les patriotes Luckner et Rochambeau. De tous les maréchaux de France actuels, il n'y a eu que le maréchal de Ségur qui ait prêté le serment.

11 y a eu une trame à Worms, du 18 au 20, pour assassiner le prince de Condé ; on en a arrêté un des chefe : c'est un chevalier de Malte, nommé Busselot, Lorrain. Du premier abord, il a presque tout avoué. Ce qu'il a dit étonne. Ils étaient cinq chefs, lui compris, et quarante complices pour protéger l'éva-

8ion, le coup fait; on en a arrêté quelques-uns. On devait commencer par exciter une émeute; Tassassin aurait eu dix mille livres, tant en argent qu'en assignats; il asubi, le 20, un interrogatoire de près de trois heures. L'Électeur de Mayence Ta fait remettre entre les mains de son bailli. Le prince de Condé lui a envoyé les dépositions, par un président de parlement de Besançon, ainsi que la confession du prisonnier. On a averti à Goblentz, pour qu'ils se tiennent sur leurs gardes.

Les nouvelles du Midi ne sont pas fort agréables pour nous; on le présume par le grand contentement qu'a fait paraître Babiiut, à la réception d'une lettre. Il y a eu conseil nocturne ; on parle de massacrer, au premier signal, en Languedoc, et on n'attendait que le général qui devait y commander. On y a divinisé La Fayette. Serait-ce lui qui aurait le commandement de l'armée du Midi? c'est ce que nous ne savons pas encore.

La nouvelle de la guerre occupe en ce moment toutes les tètes; on parle, on affiche pour ou contre. Il y a un mois que les Jacobins la désiraient; ils ne la veulent plus, ils vomissent mille atrocités contre les prêtres et les bons Français. Cependant le peuple n'est plus si docile à les entendre; le salut de l'Empire tient au triomphe du jacobinisme. Les protestants les soutiennent avec une activité et un zèle dignes des enfants de Calvin; ils sont trop étroitement liés à cette cause pourj'abandonner, dans un moment où leur existence dépend d'elle. Aussi argent prodigué, conférences nocturnes, relations au dehors, séductions au dedans, voilà la règle et la mesure de leur conduite dans la circonstance présente.

Quelques murmures relativement à la cherté des subsistances en tout genre se sont fait sentir d'une manière assez grave pour donner de l'inquiétude depuis la Révolution. Les fêtes de Noël ont été désignées par les factieux, pour être le signal de quelque nouvelle atrocité. Tout, surtout cette année, semblait le faire craindre. Les brigands de tous les pays, de toutes les sectes, dont abonde la capitale, paraissaient confirmer les alarmes des honnêtes gens; cependant la nuit a été assez tranquille et n'a été troublée, le matin, que par la générale, battue

no CORRESPONDANCE DE L*ABBÉ DE SALAMON

en faveur de La Fayette, qui s'est érigé en apologiste de nos souverains modernes. Il leur a prodigué, à la barre, un encens qu'ils ont dévoré avec sensualité; aussi il a été vivement applaudi, et le président lui a répondu que si les ennemis osent nous attaquer, nous leur opposerons la Constitution et La Fayette. T a-t-il jamais eu rien de plus risible que cette pasquinade? Aussi elle a excité à l'instant des rires. En effet, la Constitution et La Fayette, voilà des remparts inexpugnables !

Cependant les Jacobins ne sont pas assez assurés ni par la Constitution, ni par cet habile général; ils redoutent les événements ; une guerre civile ferait mieux leur affaire. En attendant, ils en ont déclaré une aux Feuillantistes. Trois fois, les sansculottes envoyés à leurs séances, qu'ils ont eu la bonhomie de rendre publiques, les ont déconcertés; ils ont ridiculisé Chapelier, Barnave et d'André; trois fois, la séance a été obligée de se séparer. Ils ont juré leur perte, et les Jacobins en viendront à bout, car personne honnête ne s'intéresse aux Feuillants ; en effet, ils sont très dangeureux.

Votre Éminence trouvera ci-joint un second exemplaire de l'ouvrage de d'Antraigues (1); il est corrigé. Je n'avais envoyé l'autre, plein de fautes, que pour lui marquer mon empressement, et vraisemblablement le Pape sera le premier souverain à le recevoir, car il n'est public que d'aujourd'hui. Il est plein de feu. Elle trouvera de même la suite du Préservatif, par Larrière. J'y joins également une brochure que j'ai hésité longtemps d'envoyer; cependant j'ai pensé qu'il fallait tout avoir. Votre Éminence voudra bien m'avertir si Elle en veut un second exemplaire. Plus, deux almanachs historiques des députés et deux caricatures, dont une représente notre ministre de la guerre avec une tète d'oiseau et en costume comme il va chez le Roi. C'est le nouveau costume adopté par les constitutionnels. Votre Éminence me permettra de lui offrir, pour ma part, un petit almanach portatif*

(i) Probablement la Dénonciation aux Français catholiques des moyens employés par V Assemblée nationale pour détruire en France la religion catholique. Cet ouvrage parut, en 1791, sous le pseudonyme de Henri-Alexandre Audaînel.

Le bruit d*un congrès se renouvelle à Aix-la-Chapelle; je suis loin de croire un pareil bruit fondé, et, en effet, on ne peut en comprendre ni le but ni Tutilité. Il parait que toute délibération, tout ce qui peut avoir seulement Tair d'une négociation, devient dangereux dans le moment actuel. Les francs royalistes et les véritables démocrates détestent également toute idée de congrès, pas même en y ajoutant la certitude d'un bruit, qui se trouve consigné dans plusieurs journaux, que M. Tabbé Maury y figurerait en qualité de nonce apostolique. Il parait que le traité défensif projeté entre TEmpereur et les Provinces-Unies, et dont les bases sont déjà posées, va être suivi avec activité; il ôtera les derniers espoirs aux factieux des deux pays.

ISotre législature va toujours de mal en pis, c'est-à-dire sans mesure et sans base. Elle n'a pas osé murmurer du veto contre le décret de son serment; mais elle a beaucoup fait venir d'adresses de différents départements qui le blâmaient avec pea de ménagements. Le Roi ayant désiré acheter l'École militaire destinée ci-devant à la jeune noblesse pour y caserner sa maison militaire, nos législateurs ont décidé provisoirement que le pouvoir exécutif ne l'achèterait pas.

Du 27. — Les créanciers de l'État commencent à trembler, malgré la loyauté tant vantée de la nation française. Il est impossible que les grandes déprédations en tout genre et les décrets désastreux n'achèvent incessamment la banqueroute, n^ayant plus d'assignats; et, pour gagner du temps, ils viennent de décréter qu'un chacun sera obligé de porter ses titres avant le mois de mars, sous peine d'être déchu de tout remboursement, afin de les convertir en contrats sur l'État. Cette dernière proposition n'est pas encore décrétée; mais elle est ajournée définitivement à aujourd'hui. Cette opération du comité de l'extraordinaire n'est qu'une charlatanerie, car ce n'est pas rembourser que de changer un titre en un autre ; mais ce qui est décrété, c'est que sur les rentes et intérêts on retiendra le quart pour les impositions. Il y a eu quelques honorables membres qui ont pensé que cette retenue n'était pas bien loyale.

ÎM CORRESPONDANCE DE L*ABBÉ DE SALAMON

Mais des affaires plus importantes ont été soumises à Tattention de l'Assemblée. M. de Lessart est venu lire les réponses de plusieurs puissances à la notification de Tacceptation du Roi (I); celle [du roi] de Sardaigne a révolté TÂssemblée, car il faisait des vœux pour le Roi et pour ses sujets : le Roi ignore apparemment qu'il n'y a plus que des souverains en France. Celle des trois républiques est tout à fait insignifiante, comme les premières ; mais une notification plus importante est celle que fait le roi d'Espagne de l'envoi de l'ambassadeur auprès des cantons, helvétiques, et de troupes dans ses colonies de Saint-Domingue; et comme dans toute pièce comique ou tragique il faut qu'il y ait un intérêt qui aille toujours croissant, le digne ministre des affaires étrangères a lu la lettre de l'Empereur au Roi qui équivaut, pour l'Alsace, à une déclaration de guerre. Mais, pour effacer toutes ces idées sombres, M. de Lessart a dit que la réquisition du Roi à l'Électeur de Trêves, pour chasser d'ici au 15 janvier les émigrés sous peine de guerre, était partie. L'Assemblée, avec son calme ordinaire, mais l'oreille un peu basse, a renvoyé toute ces pièces au comité diplomatique.

La solennité du jour a suspendu une partie des fonctions de nos Augustes. Ils n'ont pas tenu séance le matin; il est vrai qu'ils ont essayé de réparer le temps perdu en indiquant une séance pour le soir. Elle a été consacrée entièrement à lire des extraits d'adresses mendiées ou payées. Une bande de Jacobins, cordelistes et fraternels, déguisés en citoyens de Paris, sont venus solliciter impérieusement un décret d'accusation contre les princes émigrés. M. Isnard, pour qui cette proposition n'est pas étrangère, a paru aussitôt à la tribune pour changer en motion la pétition de la horde jacobite. Heureusement, elle n'a pas été appuyée. Mais on a vu avec non moins d'indignation paraître à la barre le brigand Duprat; il a eu l'audace de faire un discours plein d'impostures. L'apparition d'un monstre, qui devrait être dans un noir cachot, a excité

(1) L'acceptation de la Constitution.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. SSS

Tindignation non pas de rAssemblée, mais des gens de bien. Son discours a été renvoyé au comité, et on n'a pas osé lui accorder les honneurs de la séance. Les détails de ce discours sont dans le Journal des Débats^ n* 86, p. 13.

Ne serait-il pas utile de prévenir le ministre d'Espagne qu'on dierche à remuer d'ici, par la propagande, un projet pour forcer, par l'opinion de tous les commerçants du monde, à exécuter le passage du Nicaragua, dont M. Florida Blanca doit avoir le plan et les dessins imprimés? On n'en est qu'aux premiers éléments de cette tentative. On sera instruit du progrès.

Je prie Votre Éminence de présenter à Sa Sainteté le petit almanach ci-joint ; je désire qu'Elle daigne le porter toute cette année. Il en contient trois; il aurait pu être plus joli; mais comme j'y en ai voulu réunir plusieurs, j'ai fort pressé pour la reliure qui n'était pas faite, et on y a mis moins d'élégance et de propreté ; mais ce sera mieux l'an prochain. Je me flatte que le Très Saint Père excusera la liberté que je prends de lui offrir une si petite minutie. — J'attends avec une grande impa* tience les dépêches de Votre Éminence; cependant il faut que je ferme mon paquet. Qu'Elle veuille bien me mettre aux pieds de Sa Sainteté; qu'Elle abandonne pour quelque temps toute occupation, se reposant sur Votre Éminence et sur les personnes qui sont sous ses ordres et sur qui on peut compter.

Je lui renouvelle tous les sentiments de mon inviolable attachement et de mon profond respect.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N«79.] 18 janvier 17 W.

Votre N' 18, du 26 et du 21 décembre, est seulement arrivé à Rome. Dans le courant de la semaine, je me flatte de recevoir

leN* 79 y et je vous en parlerai dans mon courrier prochain, car le courrier de France, qui dans la bonne saison arrive le lundi, depuis longtemps retarde au moins jusqu'au vendredi.

Je pouiTais me dispenser, Monsieur, de répondre à l'article qui concerne la santé du Saint-Père, car vous aurez pu connaître que je n'ai point manqué de vous marquer la dernière indisposition du Saint-Père, dont on a fait tant de bruit. Je vous marquerai cependant que le Pape jouit toujours d'une très bonne santé, et que ce matin il a assisté à la fonction que, pour la Chaire de Saint-Pierre, on célèbre dans son temple. S'il m'avait été possible de prévoir l'expédition d'un courrier pour répandre la nouvelle de sa dernière indisposition, je me serais fait un devoir de la redresser, en vous écrivant par le même courrier le véritable état des choses, pour calmer vos inquiétudes et Talarme qu'une nouvelle aussi chargée ne pouvait manquer de répandre parmi les bons catholiques. Mais l'expédition, si pourtant elle eut lieu de Rome, int à mon insu, de sorte que seulement par le courrier ordinaire je fus en état de vous en parler. De tout cela, ce qui s'en est suivi a tourné à votre avantage; car le Pape, qui s'occupe à la lecture de vos lettres, n'a pu lire l'émotion que vous faites paraître dans votre N* 78, à ce sujet, sans la partager vivement et sans vous accorder les témoignages les plus expressifs de sa bienveillance. Il a agréé même les nouvelles que vous donnez, et surtout le cadeau que vous Lui avez fait parvenir à l'occasion de la nouvelle année. Il vous en remercie et pour l'objet, fort commode en lui-même, et pour l'asssurance que cela Lui rappelle sans cesse de votre dévouement.

Quant à moi, Monsieur, je vous dirai que j'ai été vraiment satisfait de voir votre N* 78, rempli d'une quantité prodigieuse de détails et de brochures, livres, estampes, capables d'attirer toute l'attention du Saint-Père. Gela a été bien à propos, car, sachant le Pape extrêmement impatient de recevoir la preuve authentique que l'archevêque de Sens a reçu ma dernière lettre, j'étais dans la crainte que votre lettre, sans cette pièce essentielle, ne parût incomplète au Saint-Père. Vous

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. tK

avez SU trouver le moyen de ne le faire point apercevoir de ce manque. Je vous prie cependant de faire le possible et Timpossible même pour me faire tenir ce document. Il vous fera bien honneur, et je vous en ferai un très grand mérite auprès du Saint-Père.

Dans une telle attente, je vous témoigne toute ma sensibilité pour les marques de bonté dont vous vous plaisez à m*obliger toujours. Je vous assure que tout cela est bien gravé dans mon cœur, et que je me porterai toujours au-devant des occasions pour vous en convaincre.

A la fin de Tannée, je suis accoutumé de mettre en règle la dépense de mon bureau. Vous devez avoir beaucoup dépensé pour mon compte. Obligez-moi donc de m'envoyer une note exacte de tout ce que vous avez dépensé jusqu*au 1" janvier, pour mes lettres, pour les abonnements, pour les livres, brochures, estampes, etc. Ensuite vous devez me marquer le moyen que vous jugez le plus convenable pour en recevoir le montant. Pour ne vous point départir de notre système dans les dépenses des affaires étrangères, je vous prie instamment de me faire parvenir une note pareille tous les six mois. Avant de vous marquer cela, connaissant votre délicatesse, j'en ai dit un mot au Saint-Père. Je Tai trouvé parfaitement de mon avis; je dois vous déclarer seulement de sa part que cela ne diminuera point le poids de tout ce que nous vous devons. Lorsqu'on est enchanté de vos services. Ton ne doit, par-dessus le marché, abuser de votre finance. Envoyez-moi donc au plus tôt ce résumé, bien persuadé que votre réserve aussi ne sortira point de Tesprit du Saint-Père et du mien.

Je vous renouvelle tous les sentiments de ma reconnaissance et de mon véritable attachement.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N* 79.] Paris, S de l'an iin (i).

Je venais d'envoyer mon paquet à la poste, lorsque j'ai reçu la lettre que j'attendais avec tant d'impatience de Votre Éminence, au sujet de la santé du Pape; elle m'a beaucoup rassuré. Cependant je ne suis pas sans inquiétude sur une santé si chère. Le courrier de cette semaine n'est pas encore arrivé ; je me flatte qu'il m'apportera des nouvelles consolantes. Je suis bien charmé de savoir M. l'abbé Maury arrivé à Rome; il jouit d'un bonheur que j'ambitionnerais beaucoup, celui de faire sa cour en personne à Votre Ëminence et de pouvoir jouir de l'auguste présence de Notre Très Saint Père.

La lettre que l'Empereur a écrite au roi de France, relativement aux princes de l'Empire, ne laisse plus ici aucun doute sur l'existence prochaine de la guerre. A peine cette nouvelle a-t-elle été confirmée, que la valeur des assignats est tombée de 36 pour 100; on s'attend tous les jours à voir l'argent gagner de cinquante et peut-être davantage. Une petite persécution s'est déclarée, il y a deux jours, contre les vendeurs de cette précieuse monnaie. Que ce soit une ruse des capitalistes qui l'ait provoquée pour en faire hausser le prix, ou bien que les malheureux, entraînés par leur désespoir, se soient portés d eux-mêmes à tomber sur ces sangsues publiques, qui s'engraissent journellement de leurs misères, peu s'en est fallu qu'un grand désordre n'éclatât dans cette journée. Heureusement, la garde nationale a dissipé ces groupes.

La nouvelle de la désertion d'une brigade de cavalerie, avec

(1) Ea marge, lur le maoutcrit : A, le 13 janvier 1792.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. ÎÎ7

armes et bagages, de la garnison de Strasbourg, pour se rendre au camp des princes, a un peu étonné nos législateurs ; mais ce qui les étonne bien davantage, malgré leur extrême envie de foire la guerre, c'est Tennemi qu'ils auront à combattre et le déplorable état de nos frontières, — car M. Basire en a marqué ses regrets — surtout depuis Bitche jusqu'à Sarrelouis. Il regrette surtout que nos places soient gardées par des régiments étrangers. M. Basire tremblerait bien davantage, s'il savait qu'au dire de militaires expérimentés l'armée ennemie peut pénétrer du côté des Deux-Ponts, sans avoir besoin de faire le siège d'une seule ville.

On est fort en peine, dans les départements du Haut Bbin, pour le remplacement des fonctionnaires ecclésiastiques. Cet objet fait la matière d'un rapport, dans la séance du 3 1 . L'Assemblée, ne sachant trop que faire, en a ordonné Fimpression et le rapport à trois jours. Gomme elle invente tous les moyens de se signaler, sur la motion de Pastoret, elle vient d'abolir l'usage de recevoir aucun compliment de bonne année, et, sur la proposition de Faucbet, on a décrété que l'Assemblée n'en ferait à personne. C'est une manière de supprimer cette dernière marque de respect au monarque. « Ils n'ont pas voulu » , a dit un républicain, « aller encore s'agenouiller devant M, Veto, w

Cependant, au milieu de ces puérilités, les ministres ont paru devant leurs maîtres et ont annoncé un message du Roi. L'objet en était sérieux. L'Empereur, ayant appris que les Français menaçaient l'Électeur de Trêves, a donné ordre à ses troupes des Pays-Bas, sous les ordres du général Bender, de se porter au secours de l'Électeur. Cette signification a été remise officiellement par le prince de Kaunitz à l'ambassadeur de France. Le Roi, dont la triste position veut qu'il fesse tout ce qu'on veut, a fait dire à l'Assemblée qu'il ne conçoit plus rien à la façon d'agir de Léopold; qu'il prendra toutes les précautions nécessaires pour soutenir la dignité de la nation, et qu'il est déterminé à déployer la force des armes. C'est donc au nom de Louis XYIque va commencer la guerre. — '• S'il faut

nS CORRESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

en croire le ministre des affaires étrangères, TÉlecteur de Trêves, à la simple lecture des journaux français, a prié M. de Yergennes de faire connaître au roi de France, officiellement, qu'il ne favorise point le rassemblement des émigrés et qu'on ne fait aucun exercice militaire, ni à Goblentz, ni à Worms, ni à Trêves. Ainsi : office de FÉlecteur de Trêves le 28, office de l'Empereur du 31 confirmant la partie du dire de l'Électeur et annonçant l'ordre au général Bender, si l'on viole le territoire; tout de suite, lettre de Louis XYI à l'Assemblée, foudroyante contre Léopold : ce ne peut être qu'une rodomontade ou un concert. Quoi qu'il en soit, l'Assemblée a décrété vingt millions d'extraordinaire pour la guerre, et l'ordre a été expédié d'attaquer, du 15 au 20 janvier, dans le Palatinat et par Offenbourg. Invariablement, Victor Broglie est parti brusquement avec un paquet qu'il ne peut ouvrir qu'à Strasbourg. De tout cela, on peut conclure, ou que l'Empereur ne peut plus résister et qu'il est dans le sens des princes émigrés, ou qu'il est d'accord avec la grande dame pour un projet quelconque, et que les princes sont joués.

Il part d'ici une horde nombreuse de sans-culottes pour les frontières, avec de faux décrets et des libelles en différentes langues pour les étrangers, outre une horde secrète partie de la Bourgogne pour l'outre-Rbin. II paraît sûr qu'il y a eu, le 22, une petite émeute à Worms, par la peur de l'invasion, soufBée par le parti protestant lié avec celui du Languedoc. Le 23, il y en a eu une autre à Mayence, au point que bien des Français furent obligés de se retirer à Francfort. Le 24, il y a eu calme ; cependant le prince d'Amstad (?) a fait marcher des troupes. Breteuil parait, à Bruxelles, être dans un grand contentement; il parait avoir l'air de se rapprocher de tous les partis. Le projet d'assassinat contre le prince de Gondé est très certain, et la procédure contre les coupables se poursuit.

Toujours quelques dénonciations contre les ministres ; celui de la marine est surtout l'objet de leur animad version dans ce moment. Il y a eu un grand tumulte à ce sujet; on voulait que le Roi déclarât qu'il avait perdu la confiance de la nation.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. SÎO

M. Bertrand, plein de confiance en sa bonne conduite, a demande à se défendre, et il le fera victorieusement.

Comme ce n'est pas assez de poursuivre les émigrants dans leur bourse, ils veulent encore les poursuivre dans leur personne ; après un grand débat, on a décrété qu'il y avait lieu à accusation contre les frères du Roi, le prince de Gondé,MM. de Galonné, Mirabeau et Laqueuille. Voilà un beau titre pour ces trois personnages d'être accolés avec de si augustes princes. Ils sont prévenus d'attentat et de conjuration contre l'État et la Constitution. Cette seconde législature se distingue particulièrenient par les séances du soir; il n'y en a pas une qui ne soit consacrée à des délations. On parle hautement, dans ces séances, de saisir les biens des émigrés, dont beaucoup ont mis leur vie à couvert par leur fiiite, et toujours de nouvelles adresses contre le veto que le Roi a mis aux deux derniers infâmes dét^ets. Ainsi, quelle conduite que tienne le Roi, il est évident que cette assemblée veut le perdre, parce qu'elle a conjuré la perte de la monarchie. Le département de Paris est venu demander la suppression de l'Université et des congrégations ecclésiastiques; c'est ajourné.

Aujourd'hui les Jacobins changent encore de langage. Ils ont provoqué la guerre et ensuite ils se sont emportés contre ; Robespierre s'est déclaré à la tribune formellement contre ce projet, et il a été fortement applaudi. Les Feuillants, de leur côté, jouent le même rôle, mais dans un sens contraire en apparence, car ils redoutent la guerre et même ils n'y croient pas encore. Passant, le soir, en habit de campagne, sous les arcades du Palais-Royal, j'ai aperçu le prince de Hesse, Chapelier et un autre en tiers qui parlaient. Comme il est reçu à présent de prêter l'oreille à ce que disent les gens en groupe, je me glissai derrière le prince de Hesse qui est grand ; j'enfonçai mon chapeau et j'entendis bien clairement Chapelier qui dit : «Nous n'aurons pas la guerre; c'est un jeu de l'Empereur; « d'ailleurs, nous serions tous perdus... » Je n'en entendis pas davantage, car je craignais d'être reconnu.

La séance des Jacobins d'hier au soir a été fort piquante.

Carra a dit : «Nous sommes trompés, ce n'est point au pouvoir tt exécutif qu'il faut nous en prendre, ni aux ministres, — ils M ne savent pas ce qu'ils font et ne sont point dans les secrets ; ^ft — mais c'est au comité intérieur qu'il faut porter tous nos « coups. » Ce sont de Moustier, ministre à Berlin, l'abbé de Montesquieu, d'André, Lameth, Bamave, qu'on a nommé par son nom, etc. On a parlé le plus ouvertement possible contre tous ces personnages, en les nommant tous par leurs noms.

Des lettres arrivées de Metz annoncent que La Fayette était si fort partisan du patriotisme, qu'il avait déclaré qu'il ne voulait pas un soldat de ligne dans son armée. Un courrier extraordinaire, expédié par Luckner hier, a annoncé que l'ardeur des gardes nationales était telle qu'il ne se croyait pas assez fort pour les contenir et qu'il craignait qu'ils ne se portassent sur le territoire étranger. D'un autre côté, il est aussi certain que le ministre de la guerre a écrit au comité militaire que les troupes de ligne étaient fort indisciplinées, et qu'on ne pouvait trop compter sur elles, parce que la plupart des soldats n'étaient pas amis de la Constitution ; qu'il n'était pas plus content des gardes nationales qui étaient indomptables, qu'on n'osait pas les armer parce qu'ils vendaient aus« sitôt leurs fusils. Voilà donc une belle armée qui se prépare!

Il y a un grand mouvement, car on voit l'arrivée de cour« riers à chaque instant. Samedi soir, il en est arrivé un de l'Empereur, pendant que la Reine recevait, pour le jour de l'an, ce qui se manifesta par un petit mouvement dans la salie; mais on n'a pu savoir le contenu de ses dépêches. Il en est arrivé hier deux autres. La faction jacobite croit avoir remporté une grande victoire en venant à bout, par la demande du Roi, de faire éloigner de Worms, Spire et autres lieux, les princes et les Français ; il faut espérer qu'elle ne sera pas de bien longue durée. Il paraît certain qu'avant que l'Empereur eût donné des ordres à ses troupes de se mouvoir du côté de Trêves, trente mille Prussiens étaient en marche le long du Weser, pour venir les remplacer et contenir les factieux qui seraient dans le Brabant.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. S8i

Les Feuillants ont changé de place. Les jacobites de fÂssemblée ont fait rendre un décret pour les éloigner du lieo de ses séances. Ils ont obéi à la loi; ils ont choisi pour local Thôtel de Richelieu. Je ne sais s'ils ne succomberont pas enfin, la jacobinière a juré leur perte; jusqu'à ce moment, cette guerre ouverte n'a été que le prélude d'une tragédie qui peut devenir sanglante. On travaille beaucoup les faubourgs; on cherche à les électriser pour un grand coup. Hier, les commissaires de la faction y sonnaient le tocsin de l'alarme relativement à la guerre prochaine. Ils ne se donnent plus la peine de cacher leurs moyens. Au premier coup de canon tiré sur la frontière, il faut, disent-ils, assassiner impitoyablement tous les amis de l'autel et du trône. Le Roi n'est pas plus épargné. Les chefs de l'administration n'ignorent pas ces propos, ces projets; ils ne font rien pour prévenir pareil malheur. M. d'Affry a donné sa démission du commandement de l'île de France, c'est M. de Wittinghof qui lui succède.

M. d'Orléans a essuyé hier au Château une avanie bien humiliante. Il était venu pour présenter ses hommages au Roi pour le jour de l'an. Le Roi était à la messe. Il était dans le salon avec tout le monde, chacun s'éloignait de lui. Un^ plus hardi, lui dit : « Venez-vous assassiner le Roi? » Un autre ajouta : u C'est pour jeter du poison dans les plats au dîner? n II ne pouvait plus tenir à ces propos; mais il n'osait rien dire, et il vint se mettre dans l'embrasure de la fenêtre. Un page l'y suivit et le fixa d'une manière si fière et si dédaigneuse que M. d'Orléans sortit sans attendre le Roi et s'en alla plein de rage et de dépit. Cette anecdote est certaine.

L'évèque constitutionnel de Nancy, oratorien, a donné sa démission; celui de Laval est en fuite.

Encore un mémoire du comité des évéques à Sa Sainteté. Je ne sais qui leur a mis en tête que le Très Saint Père voulait user d'indulgence à l'égard des intrus ; ils ne veulent pas que le Pape leur donne le pouvoir de les réhabiliter après leur repentir, mais qu'il se réserve lui seul de les absoudre.- Voilà une autre supplique, envoyée par l'abbé de Floirac. Je joins ici

Î3t CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

une petite note pour le curé de Saiut-Martory. L^abbé Gook est à Paris pour demander ses revenus ; il est venu me voir, il me parait un digne ecclésiastique ; je remercie Votre Éminence de rintérét qu'EUe a mis à son égard auprès de M. le cardinal

Antonelli.

Votre Éminence trouvera ci-joints deux numéros du Logo^ graphe. Je la prie de me donner ses ordres précis pour savoir si Elle en veut la collection entière depuis son institution, et s'il ne faudra plus renouveler Tabonnement du Moniteur qui lui deviendra alors parfaitement inutile. Puisque Votre Éminence Texige, je mets en compte tout ce que je suis obligé de payer pour me le procurer. Voilà une caricature sur le capucin Chabot. Il y en a une autre sur La Fayette, à son départ pour Tarmée; il s'en va jouant Témigrant; c'est une espèce de roue pendue à un petit cordon qui le fait monter en tous sens; presque tous les Parisiens en ont, et il est aussi commun que peuvent Tétre les éventails dans Tété. Il est suivi dans sa marche par Royal-pituite et Royal-bonbon; ce sont deux compagnies de gardes nationales qui existent à Paris, la compagnie des vieillards et celle des enfants (I). Une seconde, où les Français sont transformés en grenouilles et en coqs qui demandent un Roi ; on y trouve Bailly, La Fayette et le roi Soliveau.

J'ai fait une connaissance particulière avec le comte de Paroy, qui a été à Rome et que certainement Votre Éminence a vu. Il s'amuse à faire des médaillons, qu'il donne au Roi et à la Reine; il m'en a donné quelques-uns, et je les offre bien volontiers à Votre Éminence. Il y en a un surtout, qui n'a point été encore présenté à Leurs Majestés, parce qu'à peine il était fini : un dauphin qui porte toute la famille royale. Il y a, par La Soye, le médaillon de Madame Royale et de M. le Dauphin. Si Sa Sainteté les désire, j'aurai l'honneur d'en envoyer à Votre Éminence au premier jour, parce que je m'en ferai donner par le comte de Paroy.

(i) Cette caricature a été publiée, d*aprè« une pièce du mutée Carnavalet, par Grand-Carteret (les Mœurs et la Caricature en France. Paria, 1888).

Pétion a refusé de donner Tétrenne aux poissardes. Voilà QDe caricature où elles sont représentées filant une corde, et le nouveau maire sous le réverbère sous lequel est pendue une épée. Je crois devoir envoyer à Votre Éminence VAlmanach royal de cette année; il sera très curieux dans la suite, par les noms qui y sont renfermés et qui sont en place.

La Reine a été à l'Opéra jeudi; elle y a été fort applaudie. Cependant il y avait une quarantaine de chapeaux qu'on ne pouvait faire ôter; on y est parvenu sans troubles.

Du 3. — On a rendu hier un décret qui rend la liberté aux quarante galériens du régiment de Château vieux, suisse, malgré le refus de leur canton. On doit s'attendre à chaque instant à voir ces braves militaires suisses s'éloigner de la France. On n'a pas plus d'égards pour eux que pour les autres.

Dans les cafés du Palais-Royal, surtout au Caveau, la guerre était à l'ordre du jour; on y soutenait qu'il était urgent de prévenir l'attaque des puissances étrangères. Rien n'est plus aisé, disait-on, que d'entrer sur le territoire des ennemis et leur donner une grande leçon de notre sainte liberté. L'étendard de la Constitution, suivant eux, doit être l'épouvantail du despotisme. Les politiques du café de Foy ne raisonnent pas de même ; ils pensaient, avec les fins jacobites, qu'il est très impolitique de commencer les hostilités. Ils blâmaient hautement l'avis de nos Rois de manège qui avaient demandé la guerre; la conduite du ministre Narbonne ne leur paraissait pas orthodoxe, et on citait à ce sujet la réception que nos généraux avaient reçue à Metz par les troupes de ligne comme un présage fatal de l'opération qu'on allait exécuter. En effet, on assure qu'à peine eut-on signifié aux soldats de la garnison qu'il fallait se disposer à entrer en campagne contre nos princes émigrés, que toute la troupe, morne et consternée de prendre les armes contre les frères de l'infortuné monarque, baissèrent la tète avec les signes de la tristesse la plus profonde et se retirèrent dans leurs casernes sans dire une seule parole. Cela s'accorde parfaitement avec ce qu'a écrit le ministre et dont j'ai parlé plus haut.

Une lettre de Goblentz m'apprend que le prince de Gondé y est depuis trois jours. Il s'y est tenu un grand conseil d'État où M. de Galonné a été appelé. On ne sait pas encore quelle en a été l'issue, mais on présume qu'on y a pris une résolution finale. Aussitôt après le conseil, quatre courriers ont été expédiés à Vienne, à Berlin, Stockholm et Pétersbourg.

Voilà le mandement de Lamourette qui me vient enfin de Lyon. Le courrier n'est pas encore arrivé. Mille tendres respects à Votre Éminence.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

IN« 80.] 25 janvier 179*.

Toujours en arrière d'un courrier de France, votre numéro 79 est celui que j'ai pu mettre sous les yeux du Saint-Père et dont je dois vous marquer la réception. Les détails innombrables dont il est composé font toujours l'éloge de votre activité, mais ils ne me Fournissent point un sujet positiF de réponse, ne voulant pas me livrer à des conjectures vagues et toujours incertaines, ou à des déclamations bien plus inutiles encore. Permettez-moi donc de me borner à vous remercier pour le très grand travail auquel vous vous livrez à notre égard, et à vous assurer, en même temps, du mérite que cela vous fait. Le Saint-Père, dont la santé est très bonne, s'occupe mainte* nant de vos aFFaires, et, lorsqu'il Fera connaître ses déterminations, vous serez un des premiers à en être instruit.

Je vous ai déjà marqué que, nonobstant l'abonnement que vous devez Faire pour moi du Logographe, vous ne devez point cesser l'abonnement du Moniteur, Je persiste dans cette idée, ne Fût-ce que pour satisFaire la curiosité de mes amis. Le Pape a bien agréé les médaillons du comte de Paroy qui sont d^un très joli eFFet; je vous remercie donc de me les avoir envoyés.

L'Almanach royal de cette année est non seulement utile, mais presque nécessaire à différents égards. Vous m'obligerez donc infiniment en m'en envoyant un double exemplaire. Pour les dépenses, je ne dois que vous renvoyer à ce que je vous ai dit là-dessus, Tordinaire passé, et je me flatte que vous aurez la bonté de me satisfaire.

Dans l'ordinaire prochain, je vous enverrai l'absolution pour l'abbé Noguez et pour l'autre ecclésiastique dont vous me parlez. Maintenant, je vous prie d'être bien convaincu qu'on ne peut rien ajouter à l'attachement que j'ai pour vous.

P. S. — Gomme il m'est absolument essentiel [d'avoir] le cerficat de la réception de ma lettre à l'archevêque de Sens, je ne puis me dispenser d'exciter très instamment votre activité pour me le faire tenir au plus tût possible. Je vous prie aussi de me marquer avec précision et avec le moindre délai si les évéques de Viviers, d'Orléans et de Sens se mêlent aucunement de Tadministration de quelques parties de diocèse non soumises, avant les troubles présents, à leur juridiction. Le plus de renseignements possible là-dessus feront éclater votre zèle et votre exactitude.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[S* 80.] Paris, 9 janvier 1792.

Monseigneur,

J^ai reçu enfin les deux derniers numéros de Votre Éminence, du 14 et du 21. J'apprends avec une vive satisfaction que la santé du Très Saint Père se rétablit, mais en même tenips je regrette que Sa Sainteté ne veuille pas faire diversion un moment à ses infinies occupations. Elle n'est donc pas persuadée qu'Elle nous est fort chère et précieuse dans ces

286 CORRESPONDANCE DE L*ABBË DE SALAMON

circonstances difficiles. Qu'EIIe se figure la joie de nos philosophes et de nos constitutionnels, quand ils apprennent que le Pape est malade! Ils se plaisent à enfler la maladie, cela prouve bien qu'ils ont des desseins cachés. Que Votre Êminence daigne donc lui répéter que le sort de la religion, dans ce royaume, dépend peut-être de sa vie, et qu*Elle doit croire ses bons et loyaux sujets, ses amis, si j'ose me servir de ces termes. Il serait peut-être bon et utile que Votre Éminence me fit passer un bulletin, séparé de sa lettre, ou priât M. le cardinal Flangini de le faire, de la santé du Pape et des nouvelles de Rome, car toutes les gazettes se plaisent à mettre des faussetés sans nombre, et on les croit, parce qu'elles n'ont guère de contradicteurs. Il serait bon de déconcerter par des notions simples, exactes, les nouvelles fausses ou exagérées que nous donnent les Carra, Marat, Garât, Gondorcet, Boyer et autres chiens enragés.

La garde nouvelle du Roi touche au moment d'être complète. Elle doit entrer en exercice le 15 de ce mois, s'il n'y a pas d'obstacle ; car il y a une grande fermentation dans les ci-devant gardes françaises qui sont jaloux de se voir frustrés pour toujours de l'honneur qu'ils avaient eu jusqu'ici de garder le Roi. Cependant on a cherché un moyen fort onéreux de les apaiser, car on leur offre leur congé absolu et trois cents livres de gratification ; on croit que d'ici au 1 5 on s'en sera débarrassé de mille huit cents. D'un autre côté, il y a une difficulté assez grande. Les gardes nationales prétendent avoir un poste d'honneur chez le Roi. Sa Majesté, qui craint toujours ces messieurs, veut bien les conserver; mais ce poste sera-t-il intérieur, sera-t-il extérieur? [C'est] ce qui n'est pas encore résolu. L'avis du duc de Brissac, commandant en chef, est qu'il soit extérieur.

Dans cette semaine, on s'est occupé à entendre des pétitions, des députations et des dénonciations. Trente officiers du 20* régiment, en garnison à Perpignan, sur le frivole prétexte qu'ils voulaient livrer la citadelle aux Espagnols, ont été mis en état d'arrestation. On va leur faire traverser le royaume

pour les traduire à la haute cour d'Orléans. Parmi ces officiers, il y a un lieutenant général des armées du Roi. Us [les membres de l'Assemblée] se sont beaucoup occupés de Torganisation de cette cour nationale. On craint fort que le Roi n'oppose son veto au décret qui ordonne que les princes seront mis en état d'accusation. Ils se débattent depuis trois jours pour prouver que tout ce qui regarde cette terrible cour n'a pas besoin de sanction. On a dit à ce sujet mille extravagances, et il est évident que le décret qui doit sortir de cette ridicule discussion sera contre la sanction. Cependant nous avons vu le ministre des affaires étrangères venir réjouir l'Assemblée par deux offices subséquents de l'Électeur de Trêves. Votre Éminence les trouvera dans tous les journaux. L'Électeur assure le Roi de Tintention où il est de vivre en bonne intelligence avec la France, et quoique l'Empereur, dit^il, doive protéger mes États, je vais prendre les mesures demandées par le roi de France, etc., etc. Mais que conclure de la réponse et de la conduite de l'Électeur? C'est qu'il a craint, dit-il, de compromettre l'Empereur avec le Roi.

L'émigration n'est point arrêtée par toutes ces mesures ; elle continue à un tel point que les nombreuses messageries de Paris ne suffisent pas; on est obligé de chercher des voitures particulières. Ainsi la Belgique et l'Allemagne continuent de se remplir de Français. Dans ce mouvement des esprits sur les frontières, les constituants qui dirigent le Roi, et qui ne voudraient pas la guerre, ont pensé de faire faire à ce monarque une proclamation, en date du 4, qui défend de provoquer des bostilités par aucune invasion. Ce bon roi, qui ne veut que la paix et le bonheur de tous, saisit tout ce qui peut lui faire penser qu'il pourrait éviter la guerre et faire tomber, s'il était possible, des mains les armes de tant d'individus blessés par les décrets, et des rois qui ne veulent les prendre que pour réparer l'honneur du trône outragé dans sa personne.

Mais que peut-on conclure de ce nouvel acte de Louis XVI t Peut-on le supposer aujourd'hui plus libre qu'auparavant? C'est ce qu'un être raisonnable ne pourra jamais croire. Il

faudrait n'avoir aucune notion en politique pour reposer quelques espérances ou asseoir quelques craintes sur de pareilles combinaisons. Des forces formidables se préparent de la part de FEmpereur et des princes allemands. Le ministre d'Espagne à la cour de Vienne presse vivement l'Empereur de se tenir à sa déclaration de Pillnitz; on ignore sa réponse; mais quelle qu^elle soit, on doit s'attendre à voir en France, au printemps prochain, avec l'armée de l'Empire, celles de l'Autriche et de la Prusse. On croyait à Goblentz à une explosion prochaine. Cependant, d'après une lettre que l'Empereur a écrite à Monsieur, il parait qu'elle sera reculée. En attendant, malgré tous les offices de l'Électeur de Trêves, de Spire et d'autres, les armements des émigrés se continuent chez eux avec la même vigueur, et c'est partout de même. Les défenses de s'assembler ne sont faites que pour alimenter les gazettes ou pour amuser l'Assemblée; il est donc très certain que nous ne pouvons éviter la guerre. L'Empereur a sans doute un motif caché de la faire et un motif apparent ; il saisit celui-ci : c'est l'infraction au traité de Westphalie, au sujet des provinces d'Alsace et de Lorraine dont il prétend à présent, ce qu'il n'avait jamais dit, avoir l'arrière^suzeraineté. Le motif caché est la réintégration de son beau-frère sur le trône, et alors la ligue générale aura son effet. Voilà, si je ne me trompe pas, ce qu'on peut voir à travers les voiles qui cachent la politique des cabinets.

On peut aussi penser que dans les conférences de Pillnitz, le roi de Prusse et l'Électeur de Saxe ont eu à traiter des affaires de Pologne. Léopold avait bien des ménagements à garder. La Russie désapprouvait la nouvelle constitution de Pologne; elle ne voudra surtout jamais reconnaître l'hérédité de cette couronne dans la maison de Saxe, puisque, par un traité, elle l'avait promise au duc de Sudermanie (1). Le roi de Prusse, de son côté, voulait qu'un prince de sa maison épousât la princesse infante de Pologne. C'est même ce point qui a

(i) Plut tard roi de Suède, mus le nom de Charles XIII.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. Sft9

augmenté Tirrésolution de TÉlecteur. Il a fallu que TEmpereur trouvât dans sa politique ordinaire des moyens de conciliation. On sait que le roi de Prusse a envoyé auprès de la Gzarine le plus habile de ses ministres , Bischoffwerder. L'intérêt de la Russie veut bien un roi en Pologne, mais elle n*a pas plus raison d'y placer un prince de Suède que de Brandebourg. L'Empereur, au contraire, a des intérêts bien positifs, soit du coté de la Turquie, soit du côté de ses Pays-Bas, pour que rimpératrice ne s'agrandisse pas et que le roi de Prusse ne devienne pas trop puissant. D'autres raisons puissantes ont servi à retarder l'effet de la grande ligue : l'intention de Léopold, dit-on, de faire couronner, en 1792, l'archiduc François roi des Romains. Il faut donc ménager les Électeurs, le roi de Prusse d'une part, les Électeurs de Trêves et de Mayence de l'autre, et même la cour des Tuileries, qui jusqu'à ce jour n'a point voulu la guerre, qui n'en veut même point encore.

Ce n'était pas sans fondement qu'on avait annoncé le départ de M. de Gaussin, chargé des affaires de France, de Stockholm. Il était prêt à partir lorsqu'il fut informé que le Roi s'était enfin décidé à accepter la notification de Sa Majesté Très Chrétienne sur son acceptation de la Constitution; on ignore les motifs qui ont porté le Roi à changer son plan de conduite, si ce n'est qu'on assure que l'impératrice de Russie s'est enfin décidée à la recevoir aussi ; mais on ne connaît pas encore leur réponse. Il est très certain — et je le tiens de Mme de Ségur — qu'un courrier extraordinaire a suivi le comte allant à Berlin. Cette dame, effrayée, courut chez le ministre qui lui avoua la vérité du départ du courrier, mais qu'il ne pouvait lui en dire le motif. On croit que c'est à cause de la détermination de l'Empereur, qui est certainement concertée avec le roi de Prusse qui a aussi, dit-on, écrit une lettre au Roi, mais qu*oh tient cachée.

Une lettre de Bruxelles nous apprend, en date du 4, que TArchiducbesse s*est opposée au départ du général Bender. Elle a craint que cette démarche n*entrainât une rupture

ouverte avec la France, et que les factieux qui dominent dans ce ci-devant royaume ne prissent occasion de cette rupture pour faire éprouver de nouveaux désagréments à la Reine, sa sœur. Cependant il est sûr que rArcbiduchesse, poussée sans doute par le même motif, non seulement a fait renouveler les défenses déjà publiées contre les émigrants, mais s'est opposée à Tordre que M. de Metternich avait donné au maréchal Bender. Voilà donc M. de Metternich entre deux; aussi il a expédié un courrier à TEmpereur pour l'instruire de sa posi« tion. Le prince de Gondé a quitté Worms, le 2, et vient chez le cardinal (1), à Ettenheim, avec tout son cantonnement; on fait toujours le plus grand éloge de ce prince.

Le jour de Sainte-Geneviève, Gobel devait officier dans le temple de la patronne de Paris. Il a été un peu contrarié dans ses affections religieuses. Une indisposition qu'on nomme accident Ta privé d'être le héros de la cérémonie, mais il s'est fait remplacer par l'évéque du Calvados, Fauchet. Ilest arrivé, à ce sujet, une chose qui aurait été fort plaisante, si ce n'avait pas été dans le lieu saint. Il a monté en chaire pour préclier. Aussitôt les uns crient : A bas Fauchet 1 les autres disaient : Bravo! il faut qu'il prêche! Il a, en effet, fait un discours sur la charité chrétienne, qui n'a persuadé personne.

Les créanciers du duc d'Orléans se sont de nouveau assemblés, et, après un contrat d'union daté de samedi, on a fait saisir ce matin ses meubles. On le croit réellement insolvable.

Une lettre de Bath, en Angleterre, m'annonce que Mademoiselle d'Orléans en est partie subitement. On a été assez content d'elle, mais elle n'a été ... ni reçu aucune femme. Mlle Pamela a été fort goûtée et Mme la gouvernante fort mal; elles sont venues à Londres, à Thôtel d'Orléans.

Avez-vous remarqué. Monseigneur, que Tarchevéque de Sens n'est point dans YAlmanach royal au nombre des cardi* naux? Votre Éminence n'a pas sans doute manqué de lire, dans l'ouvrage du comte d'Antraigues, la page 43, où sont les

(1) Le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, dont le diocèse s'étendait au delà do Rhin.

lettres du feu comte de Mirabeau contre Tévéque d'Autun. J'ai envoyé, par le dernier courrier, un journal ecclésiastique dirigé contre les intrus; j*ai pensé qu'il convenait que Votre Éminence le reçût pour encourager Tauteur; il ne parait qu'une fois par semaine.

J'ai vu hier, chez le Roi, M. le ministre de la guerre qui est arrivé de son voyage. Il était arrivé la veille, à dix heures du soir. Le duc de Gontaut, avec qui j'ai diné aujourd'hui, m'a dit l'avoir ramassé sur le chemin, à huit heures du soir, car ses deux voitures se cassèrent presque en même temps. Le duc ne voulait pas le recevoir; mais comme il vint supplier à la portière, on le reçut, ce qui lui fit grand plaisir, car il. voulait arriver au moment auquel il l'avait annoncé. Il était chez le Roi en bottes et en uniforme, comme Votre Éminence l'a vu dans sa caricature. L'abbé Dillon, neveu de l'archevêque de Narbonne, jeune homme plein d'esprit, a fait une facétie charmante sur le voyage de notre nouveau ministre; j'ai envoyé deux exemplaires à Votre Éminence, avec des notes pour l'intelligence.

M. de Narbonne n'a pas été fort content de son voyage; cependant il a déjà écrit à l'Assemblée, pour la supplier de vouloir bien le recevoir mercredi pour son rapport, et [ajouté] qu'il avait fait un voyage fort heureux. Il n'a pas dit que lorsqu'il a voulu faire une plate plaisanterie aux soldats à Metz, ils ont gardé un morne silence de mépris; il leur a dit : « Mes amis, « il fait bien froid; je vous mènerai bientôt au feu, » D'un autre côté, La Fayette n'a pas mieux réussi, car, ayant fait un'foeau discours aux gardes nationaux sur la discipline et la subordination, un soldat citoyen s'est écrié : « L'insurrection est le plus saint des devoirs » , ce qui a beaucoup déconcerté notre général patriote.

Il faut pourtant faire un peu rire Sa Sainteté et Votre Éminence; cela accélérera sa guérison. M. de Narbonne est descendu à la poste, dans un petit pays, près Mézières. Il s'est aperçu que l'hôtesse était jeune et fort jolie; il s*est empressé devenir lui dire des douceurs. Cette aimable hôtesse ne faisait

pas beaucoup d^attentîon à M. de Narbonae et pensait à voir

le ministre — elle ne se figurait pas cjue ce fftt lui — et disait

toujours : a Où est le ministre de la guerre? » Alors, il lui dit :

c C'est moi. — Oh! dit-elle» ce n*est pas possible; vous êtes

a trop jeune. » Sur ras9vraace qu'il lui donna qu il était vrai-»

ment M. de Narbonne, elle lui demanda s'il était aristocrate.

Il répondit qu'il était venu pour le bonheur du peuple et qu'il

ne travaillait que pour lui. — « Ah ! vous êtes démocrate, mon-

« sieur, lui dit-elle, fi donc! allez-vous-en, car nous ne voulons

a pas de vous ici. » Elle entra dans sa maison et lui ferma la

porte, et laissa le ministre tout confus de son aventure dont

bien des circonstances m'ont échappé.

J*ai eu l'occasion de voir Tarchevéque d'Arles, et nous avons beaucoup parlé des affaires ecclésiastiques. Je n'ai pas été parfaitement content de lui, c'est un scolastique de la première classe qui ne parle que par sophismes. Il ne me parait pas ami de la cour de Rome; il est sans cesse occupé des formes et entiché de ses libertés de l'Église gallicane. Il est fâcheux que ce prélat ait, à présent, une grande influence dans le comité des évéques; j'en ai parlé au coadjuteur d'Albi^que j'ai occasion de voir très souvent et qui pense assez bien; mais il n'est pas de force ni n'a assez de capacité pour soutenir une opinion dans le comité (cette remarque est entre nous seuls).

Je n'ai jamais cru devoir parler à Votre Éminence d'une demoiselle Labrousse, de Bordeaux, qui se mêle de prophétiser; mais, comme dans ce moment elle fait bruit à Paris, qu'elle est logée chez la duchesse de Bourbon, qu'elle est conduite par Pontard, intrus de Périgueux, qu'elle affecte de vouloir toujours mêler les anciens évéques avec les intrus, qu'elle pense à faire tenir un concile national et même ensuite aller à Rome (l ),

(1) Clotilde Labrousse se rendit, en effet, h Rome, « partant, ainsi qu'elle le disait, du plus petit village de France (Vauxain, en Périgord, où elle était née, en 1741) pour la plus grande ville du inonde » , afin de défendre la constitution civile du clergé auprès du Saint-Père et lui persuader de renoncer à son pouvoir temporel; mais.'arrêtée à Viterbe, elle fut internée au château Saint-Ange. En 1796, le Directoire lui fit rendre la liberté; elle la refusa et ne revint à Parti qu'en 1798.

je dois nécessairement avertir Votre Éminence que j'ai envoyé une personne instruite pour voir, comme par curiosité, cette fille. Il Va vue, en effet, il Ta trouvée fort ignorante, parlant cependant assez bien, mais vomissant une hérésie à chaque mot. Voici les remarques que nous avons rédigées d'après cette entrevue : cette fille tient un peu des illuminés, dont la secte augmente beaucoup, dans tout le pays, et se mêle de mesmérisme.

C'est avec empressement que j'ai fait Tàbonnement pour M. le cardinal Ântonelli, dont je connais depuis longtemps le haut mérite; je remercie Votre Éminence de m'avoir fourni cette occasion que je désirais depuis longtemps, et je prends la liberté de lui offrir un exemplaire de l'ouvrage de M. d'Antraigues.

10 janvier, — Je dois avoir aujourd'hui, à midi, audience de Madame, pour lui porter une lettre de Mme la comtesse d'Artois qu'on m'a adressée ; je saisirai cette occasion pour lui parler de Votre Éminence, et je suis très persuadé d'avance que cette digne princesse recevra avec plaisir des marques de votre souvenir.

Les nouvelles d'Amérique sont toujours bien mauvaises* L'insurrection et la révolte se propagent dans les endroits où elle n'avait point été. Un capucin, curé de Philémon, est à la tête des révoltés. — Nos nouvelles des pays méridionaux de la France sont bien tristes. Les éléments s'élèvent contre nous, tout est inondé, et il y a eu les plus grands ravages dans la maudite ville de Bordeaux; dix navires ont été emportés.

On a découvert encore, à Goblentz, une nouvelle conspiration contre les princes. Un des chefs, habillé en capucin, devait poignarder M. le comte d'Artois ; il y avait deux Italiens qu'on a surpris avec du poison.

Je suis bien fâché que les deux manuscrits qui sont ci-joints soient si mal écrits, mais je n'ai pas eu le temps physique de les faire transcrire, et je suis dans ce moment très pressé pour m'habiller et aller chez Madame Elisabeth.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

su CORBESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON

Le cardinal de Zelada à Vabbé de Salamonl

[N« 81.] i* février 17W.

C'est à votre N* 80, des 9 et 10 janvier, Monsieur, que j*ai le plaisir de répondre. Le Saint-Père, parfaitement rétabli, se livre tout entier aux soins immenses de son universel ministère, et particulièrement à ceux de France. Je ne manquerai point de vous marquer avec la dernière exactitude tout ce qui aura rapport à sa personne sacrée, et si jamais les circonstances peuvent Texiger, je le ferai par un bulletin séparé.

Je ne vois pas aussi facilement comment pouvoir vous mettre à même de redresser les articles qu'on débite pour mettre toujours notre ville et notre gouvernement dans le jour le plus défavorable. Gomment pouvoir, en effet, se prémunir contre, je ne dis point les exagérations, mais les inventions malignes de la rage des tètes les plus exaltées? Gomment prévoir quel sera le sujet où leur bile acariâtre cherchera à s'exhaler? S'occuper de pareilles absurdités ne serait-il point leur donner un plus grand aliment? Je ne cesserai cependant d'y réfléchir encore, pour voir s'il y a un [moyen] à prendre. En général, je puis vous dire que c'est fable, tout objet intéressant dont je ne vous aurai point dit un mot.

Je vous remercié pour les inductions que vous tirez de la conduite notoire des différents cabinets de l'Europe. Il faut avouer pourtant qu'il est bien difficile d'asseoir un jugement positif. Tous les télescopes politiques de l'Europe sont certainement tournés sur la France. Mais l'orbite irrégulière que décrit cette comète ne peut concentrer toute seule leur attention. Le dérèglement qu'elle fait prévoir ou craindre doit entrer absolument dans les calculs respectifs, et, suivant les différentes impulsions, chacun tâche de former un résultat

analogue à ses vues, à ses circonstances. Vous voyez bien souvent se rendre celui qu'on s'attendait à voir faire bonne contenance, et cela en proportion des forces combinées qui obligent à sortir de la ligne qu'on s'était tracée. Sans connaître donc les éléments d'un tel calcul, il est inutile de se perdre dans de vaines spéculations. Le temps seul pourra nous éclairer.

Mon premier coup d'œil à YAlmanach royal est tombé sur les noms des cardinaux, et je n'y ai point vu celui de l'archevêque de Sens. Cela m'a fait plaisir, mais il m'a fait de la peine de ne point trouver dans votre numéro un autre papier touchant la même personne. Tâchez de me l'envoyer, je vous en prie. Tout ce que vous me marquez de l'archevêque avec lequel vous avez beaucoup parlé des affaires ecclésiastiques peut servir pour avoir une idée bien juste de son caractère et de sa façon de voir. En d'autres circonstances, cela servirait infiniment, mais les malheurs des temps nous obligent maintenant d'être moins rigides; lorsque la conduite des prêtres est plausible et vraiment catholique, en général il faut négliger les systèmes particuliers dont ils sont imbus. — Vous m'avez obligé infiniment en me rappelant au précieux souvenir de Madame Elisabeth. — Les manuscrits que vous m'avez envoyés m'ont été bien agréables. Je vous en Fais mes plus vifs remerciements, et je vous prie d'agréer en même temps l'assurance de tous les sentiments favorables que j'ai pour vous.

P. 5. — Vous trouverez ci-jointe l'absolution pour le prêtre Noguez, que je vous ai promise, l'ordinaire passé. Vous verrez qu'elle est conçue dans les termes qu'on avait souhaités.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N« 81 .] Paris, 16 janvier 1798.

Monseigneur,

Je reçois exactement le N* 75 de Votre ÉmineDce. Pour Tédifier entièrement sur les démarches que j*ai faites à Fégard de ce qui concerne Tarchevéque de Sens, j*ai Thonneur de lui envoyer, avec la lettre du directeur de la poste de Mantes qui a chargé le paquet, celle de l'administration générale du grand bureau de Paris qui, après les informations prises, me mande que M. de Brienne a reçu son paquet, le 20 octobre, et que ce prélat a donné reçu(l) ; cependant je ne suis pas encore parfaitement content et je désire la copie certifiée du reçu; c'est ce que je demande et c'est ce que j'espère obtenir.

J'ai été exact à me rendre mardi, à midi, chez Madame Éli« sabeth. Arrivé chez elle, cette auguste princesse m'a fait prier de vouloir bien attendre un moment, parce qu'elle n'était pas entièrement habillée. Après un bon quart d'heure d'attente, elle vint elle-même m'appeler dans son premier salon où j'étais; je la suivis dans son cabinet où nous fûmes seuls pendant près d'un quart d'heure. Elle commença d'abord par me faire des excuses de m'avoir fait attendre; je ne répondis que par une. inclination et je lui remis la lettre de sa sœur (2); je pris occasion de lui parler de Votre Éminence et des sentiments dont Elle était animée pour ses hautes vertus. Madame Elisabeth me dit qu'elle était bien touchée et reconnaissante de tout ce que je lui disais de la part de Votre Éminence; je lui ajoutai que Sa Sainteté, ainsi que Votre

(1) On lit en marge celle annotation de la Secrétairerie d'État : Le accennate carte sono passaie alla Cifra per conservarsi. (%} Sa belle-sœur, Mme la comtesse d*Artoii.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. S4r

Éminence, avaient appris avec attendrissement sa vive sollicitude au sujet du serment ordonné à tous les prêtres fidèles. Je pris occasion de lui demander la continuation de ses bons offices auprès du Roi pour le soutien de notre sainte religion. Elle leva les yeux au ciel et me dit d'un air pénétré : « On a doit bien être persuadé de mes sentiments. » Elle me demanda beaucoup de nouvelles de la santé du Pape ; je crois qu'elle me dit que ses augustes tantes lui avaient écrit que Sa Sainteté devait officier le jour de Noël. Je la rassurai sur la santé du Très Saint Père, qui serait parfaitement rétabli s'il pouvait faire trêve un moment à ses grandes occupations. Je lui demandai ses ordres pour Rome ou pour Turin, et je me retirai, pénétré des grands sentiments de respect qu'inspire sa présence. J'appris qu'elle avait fait ses dévotions le matin; en effet, il semblait qu'un ange parlait par sa bouche. Je pense que ces détails ne déplairont pas à Votre Éminence. Le Roi n'a pas la force ni la puissance d'anéantir les Jacobins; je vois même depuis quelque temps que leurs adversaires ne parlent plus de leur destruction. Bien plus, on assure qu'un très grand nombre de feuillantistes vont se ranger parmi eux. Nous vivons toujours au milieu des intrigues les plus inexplicables, et la plus grande finesse des politiques vient se briser contre elles, tellement elles varient et changent de marche à chaque instant. En voici une de ces intrigues, à laquelle certainement on ne s'attendait pas, et qui a eu lieu dans le boudoir de Mme de Staël, ambassadrice de Suède, fille de M. Necker. Le petit comité qui s'assemble chez elle, et qui sont les principaux chefe des constituants, a décidé qu'il fallait tirer parti de l'Angleterre et l'éloigner autant qu'il sera possible des autres puissances, pour qu'elle ne puisse être contre. On veut même s'en servir pour rompre le pacte de famille. En conséquence, il a été proposé, d'après le résultat de ce comité femelle, au conseil du Roi, d'envoyer des ministres accrédités auprès du roi de la Grande-Bretagne, pour travailler d'abord h la prorogation de quatre ans du fatal traité de commerce que M. de Vergennes avait fait impoiitiquement avec les

Anglais, et ensuite au traité d'alliance contre TEspagne, et y associer, si c'était possible, la Hollande. Quoique cela paraisse une chimère, puisque cette république est déjà liée ou sur Je point de Tétre avec TEmpereur, il est très certain que ce plan, tout au moins apparent, a été adopté dans le conseil, puisqu'on a nommé Tévéque d'Autun, Périgord, Rabaut Saint- Étienne, ministre protestant, et Bonnecarrère, que Tévèque de Liège n'a pas voulu auprès de lui, pour envoyés de France. Cependant ce dernier a été rayé, à la demande du Boi; néanmoins, si Bonnecarrère n'y va pas comme espèce d'ambassadeur, il y va comme agent de France à Londres. Mais le motif de l'envoi de ces trois patriotes n'est qu'apparent, et le choix des personnages annonce qu'il y a un motif secret : il y a un projet réel de soulever les communes d'Angleterre, d'exciter les protestants de ce royaume contre les catholiques, auxquels on voulait accorder une tolérance plus qu'ordinaire, et de faire une ligue avec ceux de France. Voilà le vrai but de cette mission soudaine, mais M. Pitt sera éclairé sur ses vrais intérêts. Votre Éminence n'aura pas de peine à penser que Necker est toujours derrière les rideaux; de Lessart, ministre des affaires étrangères, est la créature de Necker, il a adopté le projet, et Rabaut, ministre protestant, est son protégé, le directeur de Mme Necker et le très humble serviteur de l'intrigante ambassadrice, fille de ce monstre que l'enfer a vomi des marais de Genève pour le malheur de la France, et qui est l'âme de ce nouveau système de révolte qu'on voudrait essayer en Angleterre, sous le masque de la philanthropie et de la liberté. Leurs moyens ont été heureusement connus : armer les calvinistes contre les catholiques et les luthériens, voilà leurs espérances. Malheureusement pour eux, ce forfait constitutionnel a éclaté avant le temps. Votre Éminence sait sans doute que les catholiques d'Irlande ont fait des pétitions au gouvernement pour prévenir les maux qu'on suscitait sourdement contre eux; les luthériens ont pris les mêmes précautions, et voilà ce qui enflamme le provocateur de tous les crimes de Montauban, de Nîmes, de Lunel et d'Avignon,

Tinfàme Rabaut; il voit bien que, si la Constitution nouvelle est détruite, il tombera lui-même et toute sa secte, ensevelis sous les décombres.

Le rapport du ministre de la guerre à son retour des frontières est, comme nous l'avions prévu, rempli de mensonges; cependant il n'a pu s'empêcher d'avouer qu'il ne manquait que cinquante et un mille hommes pour compléter l'armée de ligne. Bagatelle! c'est un tiers de l'armée. Nous savons de science certaine que celui (le rapport) qu'il a fait au conseil du Roi et au comité militaire est tout différent et contient la vérité. L'armée de ligne, très incomplète, est sans discipline, sans officiers pour commander, et les gardes nationales sont indisciplinables. Voilà les vérilables termes de M. Louis de Narbonne. Votre Éminence trouvera dans le Logographe le discours entier.

Malgré ce beau rapport, le bruit a couru, au Château même, que ce ministre, sans qu'on puisse en savoir le vrai motif, a proposé au Roi la démission de sa place. Cette nouvelle a effrayé le parti révolutionnaire; on a pensé aussitôt que la situation politique de nos places et de nos forces n'était pas aussi flatteuse qu'il avait paru l'annoncer. Les Jacobins, toujours industrieux à créer des crimes, ont vu le ministre coupable. Ils ont voulu commenter les intentions secrètes de M. de Narbonne; à les entendre, il n'avait accepté sa place que pour payer ses dettes, et son voyage de frontière n'avait pour but que de se procurer de l'argent pour cela. Le Roi, dit-on, a refusé de reprendre le portefeuille, et, malgré qu'on assurât dans le public que M. de Ghambonas succédait à M. de Narbonne, il est de fait que celui-ci est encore à sa place.

Robespierre a montré à la tribune des Jacobins quelques

alarmes. Il ne voit plus, d'après les différentes périodes des

événements, que la destruction prochaine et totale des amis

de la Constitution. » Le peuple, a-t-il dit, commence à nous voir

a avec horreur^ on est parvenu à nous montrer à ses yeux

« comme des monstres, et il Ta cru; mais s'ils sont destinés à

a périr, ajoute-t-il, il faut que leur chute entraine celle de la

150 CORRESPO>DANCB DE L'ABBÉ DE SALAMON

« monarchie et entraîne tous les trônes , et qu'il n*en reste pas « de vestiges. »

Rien de plus sûr que l'arrivée du brave Condié dans les États du cardinal de Rohan (I), avec son illustre famille et son cantonnement, qui grossit tellement qu'on craint n'avoir pas assez de place dans ce petit État. La position audacieuse et ferme de ce prince, soit en politique, soit en militaire, met l'Assemblëe nationale dans l'alternative nécessaire de déclarer la guerre aussitôt ou de se montrer en ridicule à toute l'Eu* rope, par la menace qu'elle en a déjà faite, et dont l'effet devait avoir lieu aujourd'hui. D'un autre côté, cette position heureuse du prince de Gondé croise les plans étendus et puissants de contre-révolution à la monarchienne ; aussi il parait qu'on veut absolument commencer k déclarer la guerre, sauf à retarder l'exécution, mais à s'appuyer de prodigieuses négo* ciations soit à Berlin, soit à Londres, tandis que les ministres autrichiens, vendus à la grande XX, se chargent de neutraliser le Nord, même (propos tenu dans le conseil de TEmpereur) le Danemark j procédé qui, d'ailleurs y convient à la poUiique héréditaire de la maison d'Autriche pour l'abaissement de la maison de Bourbon. Cependant, on attend à Bruxelles l'arrivée du courrier que M. de Metternich a expédié à l'Empereur, au sujet des ordres donnés au générai Bender.

Celui expédié à la cour de France par M. de Noailles fait présumer qu'il a fait quelque découverte essentielle, dans le parti que veut prendre Léopold en faveur des princes et du Roi; l'arrivée d'un courrier de Berlin, peu de jours auparavant, a contribué à donner des soupçons qu'enfin on se déciderait à agir promptement. Toutes ces dépêches ont causé beaucoup d'agitation dans la chancellerie. On n'ignore point que le prince de Kaunitz désire que le chef de l'Empire ne prenne point part aux affaires de France. Cependant, en sa qualité de chef du corps germanique, peut-il ne pas remplir les devoirs qui l'attachent à la cause des princes? Cela supposé, malgré le

(1) V. note, p. 240.

désir de M. de Kaunitz, il est impossible que Léopold, au mépris des engagements les plus sacrés, reste spectateur tranquille de la conduite des princes allemands et des princes français ; cela ne pourrait être qu^autant que le roi de Prusse abandonnerait les projets arrêtés à Pillnitz, ce qui n'est pas vraisemblable. Aussi l'Assemblée Ta tellement senti que, dans la séance de samedi, la plus extravagante, la plus extraordinaire qu'il y ait eu depuis celle du Jeu de paume, à Versailles, en 1789, il a été décrété qu'on applaudirait à la fermeté avec laquelle le Roi a répondu à Toffice de l'Empereur du il septembre; qu'un message serait envoyé au Roi pour Tinviter à demander, au nom de la nation française, à TEmpereur, des explications claires et précises sur ses dispositions k l'égard de la France, et notamment de s'engager à ne rien entreprendre contre la nation française, sa Constitution, etc. ; que ces explications seront arrivées le 20 février, à défaut de quoi le traité de 1756 sera rompu ipso fado et la guerre sera regardée comme commencée, etc., etc. Le message, composé de vingt-quatre membres, est allé aussitôt chez le Roi, qui a répondu sur-le-champ : « Vous connaissez mon attachement tt à la Constitution ; assurez l'Assemblée que je ne négligerai a rien de ce qui pourra concourir à son affermissement. » Le ministre de la justice est venu annoncer que le Roi avait sanctionné plusieurs décrets, notamment celui qui met en état d'accusation ses augustes frères et les princes de son sang. Voilà donc les rejetons de tant de rois renvoyés par-devant la soi-disant haute cour d'Orléans.

Dans la même séance, un sieur Guadet a pris la parole : c On nous menace, a-t-il dit, de la formation d'un congrès dans « lequel on proposerait des modifications à la Constitution frantt çaise.» Ce projet effraye notre législateur, il semble qu'il craint déjà de se voir chassé de sa place -, il s'écrie : « 11 ne peut y « avoir d'autre congrès que celui que formeraient les députés « de toutes les nations pour donner la liberté à toute l'Europe. « Voilà le seul possible. Jurons, a-t-il ajouté, de maintenir la « Constitution tout entière, mourons tous ici plutôt. » A ces

mots, toute T Assemblée s*est levée, même les deux bas valets, Duport et de Lessart, qui s'y trouvaient, et tous ont prononcé ce serment, aussi imprudent que les autres. « Marquez une a place, a continué notre ex-président Guadet, aux ennemis « de la Constitution; que cette place soit Téchafaud; déclarez a coupable, traître à la nation, infâme, tout agent du pouvoir ft exécutif, tout Français même, qui prendrait part au congrès tt ou à une composition quelconque. » Des élans patriotiques ont sans cesse interrompu Torateur. Le décret unanime s'en est suivi, même un message au Roi avec ordre de commu* niquer cette résolution redoutable à tous les rois de TEurope.

Cette intention de FÂssemblée a tellement été remplie, que le ministre de la justice est venu le soir même, samedi, à la séance, annoncer que le Roi avait sanctionné le décret. Ainsi, il faut dire comme Ârdanet : u Point d'accommodements, « c'est ce que nous voulons. » Quand on les aurait payés, ils n'auraient pu mieux servir la bonne cause. Je ne parle pas à Votre Émineuce des autres séances; elles sont toutes consacrées à des pétitions ou adresses mendiées, toutes plus absurdes que les autres; parmi les pétitionnaires, on a vu encore paraître des députés, des brigands et des prisonniers d'Avignon. Le rapport sera fait demain mardi, et on peut s'attendre à voir transférer les prisonniers à Orange ou ailleurs. Je ne suis point content des Aviguonnais; ils sont tous doués d'une lâcheté vraiment déplorable. J'ai écrit pour que mon chapitre demandât et se réintégrât même de lui-même dans nos biens, dans nos maisons et dans le chœur pour y faire l'office; j'attends l'effet de ma lettre. Je recois â ce moment la protestation secrète que la métropole d'Avignon fit à sa cessation de son service ; mais comme elle n'est point encore accompagnée de lettres, j'ignore quel est leur motif en me l'envoyant. Votre Ëminence peut être persuadée que je ne leur donnerai que des conseils salutaires et fermes; il y a eu encore du trouble, et ils n'en seront pas encore quittes.

J'ai reçu une lettre de M. le vice-légat d'Avignon, de Nice, auquel j'ai eu l'honneur de répondre; elle était relative à

l'envoi des délibérations des communautés du Comtat fidèles. Il ne les avait pas; mais peu à peu nous les aurons; ainsi ce prélat a été très exact à suivre les intentions de Votre Éminence.

Très affirmativement, Lalande, évéque constitutionnel de Nancy, vilipende de tous dans cette ville, s'est sauvé à la hâte ; il a ëcrit au département pour lui dire qu'il Fuyait pour toujours une ville entièrement devenue aristocrate. Cette fuite a fort déconcerté les intrus subalternes. Les évéques constitutionnels travaillent avec une activité indicible à étayer l'ouvrage sacrilège dont ils sont les pivots ; ils viennent de faire circuler dans Paris qu'ils ont adressé au Pape une grande lettre, dans laquelle ils cherchent à prouver au vicaire de Jésus-Christ la vérité et la légalité de leur mission; ils s'assemblent souvent dans la nuit pour tâcher de lier (1) Tédifice monstrueux qui est peut-être sur le point de se briser. Leur conduite scandaleuse sera toujours pour tous les peuples le préservatif le plus assuré contre leur doctrine; c'est en vain qu'ils font parler la prophétesse Labrousse ; le caquet de la pythonisse n'étonne personne, et il est bien surprenant que la duchesse de Bourbon, sœur du duc d'Orléans à la vérité, lui ait fait les honneurs de son hôtel. Il y a ici la veuve Helvétius, démagogue par folie après avoir été aristocrate par vanité, qui suit les mêmes principes; elle s'enorgueillit de rassembler chez elle tous les bourreaux de la monarchie; c'est dans sa petite maison d'Auteuil, près Paris, que s'enfantent toutes les motions contre le trône et l'autel; elle tient boutique ouverte à tous les révoltés.

On vient d'établir un club à Lyon sous le titre à^Institution des citoyens dévoués à la pairie. C'est une émanation de la jacobinière. Ils ont arboré un drapeau dont l'emblème est une lionne allaitant ses petits et portant dans ses serres {sic) un cœur enflammé; c'est Lamourette qui doit le consacrer. On le plantera dans l'église métropolitaine d'où il ne sortira que

(i) ConioHder.

dans le cas d'une all^opresse publique ou d^une calamité générale, et alors il sera couvert d'un crêpe. Toutes ces extravagances font rire le peuple, mais ne soulagent pas sa misère qui produira tout à coup une explosion funeste.

Ci-joint une supplique d'un jureur et un renouvellement d'indulgences demandé par Tabbé de Floirac. — Simolin et le baron de Staël partent, sous prétexte de congé.

Du 14 janvier. — Le Roi a fait avertir hier T Assemblée qu'il avait donné des ordres pour qu'on fit les équipages de Tarmée du Centre, commandée par M. de La Fayette. — Dans la séance d'hier, il y a eu une longue et bruyante discussion pour savoir si Monsieur serait déchu de la régence. L'issue de cette discussion a été un décret qui prononce la déchéance.

Les nouvelles de Saint-Domingue sont toujours plus effrayantes. Les dernières lettres portent que les deux cinquièmes de la ville du Port-au-Prince sont réduites en cendres. — Voilà quelques caricatures assez piquantes : un monarchien et un jacobin à la potence et la Constitution malade, et Fauchet qui coupe la tête au clergé. Rien de nouveau d'ailleurs, sinon qu'on m'apporte dans le moment un billet pour me faire monter la garde, et je viens de le renvoyer dans l'instant, très déterminé à ne pas la monter, n'étant pas citoyen français.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[^'' 82.] 8 février 1792.

Je vous ai peint, Monsieur, dans mes précédents numéros, l'impatience dans laquelle était le Saint-Père de recevoir le certificat relatif à l'archevêque de Sens. Vous pouvez donc concevoir aisément combien il a été enchanté lorsque je lui ai

montre (avant même de lui faire lire votre N"" 81) la lettre du directeur de la poste de Mantes et celle de l'administration générale du grand bureau de Paris, qui concernent cet argument. Il a d'autant plus applaudi à votre activité que vous nous faites espërer une copie certifiée du reçu qui nous serait si essentiel. Soyez bien persuadé que vous achèverez de vous faire le plus grand mérite lorsque vous serez à même de me faire tenir une telle pièce.

Les sentiments nobles et pieux de Madame Elisabeth n'ont fait qu'augmenter le très grand cas que le Saint-Père fait de ses éclatantes vertus , et le vif intérêt qu'elle fait connaître pour sa précieuse santé qui est, Dieu merci, des meilleures, a réveillé sa plus grande sensibilité. Si l'occasion s'en présente d'elle-même, tout ce que vous pourrez lui dire de plus flatteur de la considération paternelle du Saint-Père ne sera jamais au-dessus de la vérité. Quant à moi, rien n'égale l'admiration et le respect que j'ai pour toutes ses éminentes qualités.

Je ne m'étonne point de la férocité des intrigues du parti dominant, que vous marquez être presque impossible de faire tomber. Il faut bien qu'il se soutienne par les mêmes moyens qui lui ont donné l'existence, et je ne connais un seul de ses rapports qui soit marqué au coin de la candeur et de la fran-* chise. Il est d'ailleurs bien naturel que lorsqu'on défie en apparence des forces cent fois plus grandes, on calcule sur les moyens cachés qui peuvent en ralentir et en amortir l'action. Nous allons voir bientôt ce qui va s'ensuivre d'une fermentation aussi forcée, et l'on sera en état de fixer ses idées, lors même que l'on verrait les négociations continuer à tenir la place des actions vigoureuses et décisives.

Ceux qui, aux yeux de la multitude, jouent le premier rôle maintenant ont trop peu de données pour croire qu'ils ne suivent que leurs propres impulsions. Il est donc tout simple de concevoir que le gouvernail est confié à des mains plus habiles et plus exercées, d'autant plus en état d'agir qu'elles sont moins exposées à la fureur des vents et des flots. Il y a longtemps que j'avais prévu les démarches effrénées auxquelles

256 CORRESPONDANCE DE L'ARBE DE SALAMON

vient de se porter TAssemblée. II y a longtemps aussi qu'elle se conduisait de manière à ne pouvoir faire autrement. Je suis cependant bien incertain sur Tissue d'une telle conduite. A Londres, où il y a la démangeaison des paris, cela pourrait être un sujet des plus propres à Talimenter. Je me repose tout entier dans la Providence et je fatigue le ciel par mes prières. Les abdications des intrus sont un objet de la dernière importance pour nous. Tâchez donc de m'en informer, mais il faut bien prendre garde de ne rien hasarder.

Je vous assure que Tardeur avec laquelle le Saint-Père se livre aux travaux relatifs à vos affaires ecclésiastiques, est bien proportionnée à l'activité frénétique des intrus constitutionnels qui, par conséquence, n'arriveront jamais à faire valoir les forces de Satan contre l'Église.

Vous trouverez ci-jointes deux absolutions pour les jureurs dont vous m'avez parlé, et peut-être aussi le renouvellement d'indulgence demandé par l'abbé de Floirac; en tout cas, vous pouvez compter de recevoir ledit bref par le courrier prochain.

Le dernier article de votre lettre a fait rire le Pape et moi aussi. C'est une drôle d'idée que de vous inviter à monter la garde. Bon Dieu! à quelles espèces de jours nous avez-vous réservés !

Je suis parfaitement à vous et pour toujours.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[«• M.] Parif, Î3 janvier 179*.

Monseigneur,

Les grandes variations qui arrivent dans le ministère français dégoûtent les gens qui pourraient y faire quelque bien. M. de Rayneval, premier commis des affaires étrangères, vient

de demander et d'obtenir sa retraite; il est remplace par le sieur Gaillard, secrétaire de Tambassade de France à la Haye. Ce premier commis ne se retire que parce que le sieur de Lessart, qui n'entend rien à ce département, lui jetait toutes les affaires sur le corps. On assure que son successeur a quelque goût pour les belles-lettres et un talent particulier pour Tétude du grec ; cette passion pour les sciences Ta rendu peu utile à l'ambassade de Hollande dans les temps difficiles de la malheureuse révolution. Il faut espérer que ses connaissances diplomatiques se développeront dans son nouveau poste; mais il est à craindre que son caractère peu liant, comme presque celui de tous les gens de lettres, ne s'accorde pas longtemps avec le patriote de Lessart.

La ligue moyenniste constituante ou monarchienne tourne plus que jamais autour du cabinet des Tuileries pour faire adopter ses palliatifs désastreux. La Constitution modifiée, voilà la grande charte avec laquelle les coryphées de la secte impartiale cherchent à séduire l'infortuné monarque et tout ce qui l'entoure. Il devrait bien se rappeler que ce sont les mêmes hommes qui sont venus avec la nouvelle Constitution dans la poche, qu'ils sont les auteurs de toutes les humiliations qu'un peuple égaré lui a fait dévorer. Cependant il est à craindre qu'ils ne viennent à bout de leurs desseins, car les princes d'Allemagne, notamment le chef de l'Empire et sa digne sœur, la gouvernante des Pays-Bas, paraissent avoir adopté ce système, puisque le système des deux chambres se propage et s'affermit dans Bruxelles et dans le Brabant. L'Empereur y donne d'autant plus volontiers les mains qu'il voit secrètement qu'en rendant service en apparence à son beau-frère, c'est le seul moyen de diminuer la puissance du roi de France. Breteuil est toujours à la tête de ce parti; aussi les véritables amis du Roi et de la monarchie en ont tellement peur que je puis presque assurer à Votre Éminence que ce sont les royalistes qui, sous le masque de jacobins, ont fait adopter dans ce club la fameuse motion qui a été ensuite changée en décret, le samedi 14, à l'Assemblée nationale, qui porte la mprt

plutôt que la Constitution mitigée. Il est surtout dirigé contre Breteuil , et il ne serait pas surprenant qu'on en vtnt à aller dévaster son hôtel où il y a un mobilier de près d'un million cinq cent mille livres. On le dépeint comme un homme qui veut toujours modifier la Constitution, et, il faut Tavouer, les royalistes y sont pour beaucoup, car : point d'accommodement, voilà leur devise. Et en effet, il faut être de bonne foi : t4>at est bouleversé s'il y a quelque modification : clergé, noblesse, religion ; car la cour, qui voudra être maîtresse de la Chambre haute, créera une nouvelle noblesse, de nouveaux pairs, et on ne sera pas tenté de restituer le clergé (1), ses biens étant déjà tout dilapidés : les monastères, les églises, les maisons canoniales, les cloches, tout est abattu, tout est fondu. Aussi, je le répète à Votre Éminence, si ce système prévaut. Elle verra malheureusement les royalistes se réunir aux républicains, parce que cette dernière forme sera moins durable que la première; cependant nous avons encore quelque espoir en Timpératrice russe et le roi d'Espagne, que leur inclination ou leur intérêt porte à conserver la monarchie française proprement dite. Nous sommes donc encore loin du bonheur. L'Électeur de Trêves a vraiment peur, car nous voyons arriver presque à chaque jour des notes officielles de sa part à l'Assemblée nationale, pour la rassurer et dire qu'il s'est empressé à éconduire tous les Français. Le prince de Condé n'est plus à Ettenheim, on le croit à Rastadt. On tache aussi d'épouvanter le cardinal de Rohan, car les Français ont vidé Ettenheim. Ils n'auront bientôt plus où poser leurs pieds. Ajoutez à cela beaucoup de détresse; néanmoins la guerre parait inévitable et prochaine. Le ministre de la guerre est sans cesse à l'Assemblée nationale, pour accélérer ses travaux sur le militaire et trouver un moyen prompt pour remplir le ^^yîci/ de cinquante et un mille hommes qui manquent pour compléter l'armée de ligne; ce ministre reçoit bien de temps en temps quelques amertumes, mais il fait mine de n'y prendre garde.

(i) Faire au clergé dei rettitutioni.

AVBG LB CARDINAL DE ZELADA. t59

Enfin le ministre de Tintérieur est venu faire part à TÂssemblée d'une lettre qu*il a reçue des commissaires d'Avignon. On entrevoit bien aisément qu'ils ont besoin de tout leur appareil militaire pour empêcher les fidèles commu* nautés du Gomtat de se déclarer pour leur légitime souverain : elles ont besoin, disent-ils, d'une surveillance exacte. Ils attaquent les prêtres soi-disant réfractaires. Lescène des Maisons est surtout l'ennemi déclaré du clergé; il veut empêcher l'exécution de l'article 23; il a mandé labbé André et un imprimeur pour avoir imprimé une protestation ancienne de la métropole. Ils m'en ont écrit pour que je fasse des démarches auprès des ministres, pour demander l'exécution de l'article 23 qui porte qu'il ne sera rien innové dans le clergé. J'ai répondu que, ne pouvant en aucune manière reconnaître le décret de réunion, je ne pouvais faire aucune démarche pour son exécution, mais qu'il fallait, sans consulter personne, ouvrir l'église et chanter l'office; en cas de trouble, requérir la municipalité à l'effet d'être soutenu par la force, sinon, lui déclarer qu'on la rend responsable de la nonouverture des églises. Pour moi, j'ai écrit directement à l'administrateur de mou chapitre; je lui ai ordonné, en qualité de doyen, d'ouvrir les portes de Saint-Pierre, de sommer les chanoines de venir chanter l'office et de leur donner leur revenu. J'attends l'effet de ma lettre. Cependant un officier municipal m'écrit que si j'écrivais à la municipalité, ma lettre pourrait faire un grand effet. J'ai répondu que, quoique j'eusse de la considération pour le chef de la municipalité et pour plusieurs de ses membres, n'ayant jamais été requis de donner mon vœu pour la réunion, pensant même que je n'avais pas le droit de le donner, je ne pouvais reconnaître ladite réunion, ni aucune autorité qui en émanait, mais que je croyais pouvoir lui dire que dans ce moment d'anarchie, puisqu'ils avaient la confiance de leurs concitoyens, ils devaient les protéger tous et surtout faire ouvrir toutes les églises , qu'ils ne devaient avoir aucune considération pour les commissaires qui n'avaient d'autre autorité que celle d'orga-

niser provisoirement, mais qu'ils n*avaient et ne devaient avoir aucune influence, encore moins autorité sur Tadministration. Ils seraient donc coupables si, par crainte du sieur Lescène, ils ne faisaient pas ouvrir sans délai les églises et en chasser tous les intrus. Voilà, Monseigneur, ce quej'ai cru devoir écrire ; je pense que Votre Éminence approuvera ma conduite ou me donnera ses ordres sur cet objet.

Le parti protestant, réuni à la faction républicaine, fait les derniers efforts pour étayer sa chute. Les disciples de Rabaut ont de fréquentes conférences avec les intrus, et c'est chez Gobel que se font ces rassemblements. Il y est question, diton aujourd'hui, d'un coup qui étonnera tout le monde; c'est une Saint-Barthélémy de nobles et de prêtres. En attendant, les brigands reparaissent dans la capitale, tous ceux qui ont évité les prisons d'Avignon sont reçus en triomphe aux Jacobins; on avait annoncé un grand soulèvement le 15, mais il était passé, et rien n'était arrivé.

La formation de la nouvelle garde du Roi alarme vivement les Jacobins; ils tiennent conciliabule sur conciliabule, pour chercher un moyen efficace de la rendre suspecte au peuple. Le sieur Saint-Huruge avance qu'au lieu de mille huit cents hommes que la Constitution a fixés, il y en a déjà six mille ; cependant ces discours n'ont pas encore fructifié quant à cela. Mais à l'occasion de la cherté excessive du sucre, occasionnée trop subitement par les derniers désastres du Port-au-Prince, les faubourgs Saint-Marceau [et Saint-Denis] se sont soulevés vendredi et se sont portés chez plusieurs épiciers ; ils ont enfoncé plusieurs magasins et forcé les accapareurs à vendre le sucre à vingt-deux sols la livre, quoiqu'on le vende dans ce moment un petit écu. On a nommé plusieurs accapareurs de cette denrée, devenue de première nécessité à Paris, car il n'y a pas un cordonnier, une lavandière, une poissarde, qui ne prenne chaque matin une grande écuelle de café au lait. D'André, mon ci-devant ami Le Riche, Laborde, Le Gouteulx sur tous les autres, étaient frappés de proscription, et peutêtre, sans le secours des troupes nationales, auraient-ils été

victimes, sans que leur ancienne popularité pût les sauver. Le calme revint un peu en apparence; mais il ne fut pas de longue durée, car, au milieu de la nuit, Talarme s*est rnani-* festée d'une manière effrayante. La générale a battu à une heure et demie du matin; le feu, mis aux prisons de la Force, menaçait d'embraser tout le quartier ; les flammes ont éclaté au même moment à quatre . endroits différents; il n'y a eu heureusement que les combles des prisons qui aient été consumés. ,

Le cri public veut que ce soit le complot qui n'avait pas eu lieu le 15, car à cette époque on assurait que toutes les prisons devaient être forcées, et les prisonniers, qui sont au nombre de plus de huit mille, joints aux autres brigands, devaient faire le pillage ; mais on eut tant de secours et si à propos, qu'aucun prisonnier n'a échappé, mais, par une suite de la haine qu'on a contre les prêtres, on ne manqua pas de dire que l'abbé de Bardy, le seul prêtre détenu prisonnier pour crime atroce, avait mis le feu; cependant j'ai vérifié qu'il était aux prisons du Palais, c'est-à-dire à un quart de lieue de la Force. Depuis ce jour, nous sommes dans une fermentation effrayante, toujours pour le sucre ; dans ce moment (dix heures du soir), la générale bat; le faubourg Saint«Denis veut enfoncer tous les magasins de sucre; la garde nationale est sans cesse sous les armes. Le faubourg Saint-Marceau est venu à l'Assemblée nationale. La municipalité est mandée pour demain, pour rendre compte des différents magasins de sucre qui sont dans Paris.

On fait courir le bruit dans ce moment que le Roi va partir cette nuit pour Metz, et ce bruit s'est tellement accrédité que les troupes marchent autour du palais des Tuileries; mais, de fiut, c'est pour, inturbider {sic) l'installation de la nouvelle garde du Roi, qui devait avoir lieu du 20 au 23 de ce mois, et voilà quel est le but de tous ces grands mouvements. Oa attaque de nouveau la royauté, on est surtout furieux contre Monsieur Veto — c'est le terme d'un législateur à la tribune. Le patriote Gondorcet, tout en disant dans son infernale

t62 CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON

chronique que nous ne sommes pas encore mûrs pour la République, ne perd pas une occasion pour nous amener à cette espèce de gouvernement. Le Courrier des quatre^vingt' trois départements apostrophe le Roi et lui dit : « O Louis XYI, a tu n'avais qu'un seul moyen de rappeler les peuples à la « confiance et d'être enfin un roi estimable ; tu as laissé « échapper ce moyen précieux. Il n'est plus temps de le a ressaisir; fuis ou demeure, appose des veto ou laisse libre « cours aux lois, tu ne seras plus aux yeux des nations qu'un «soliveau, qu'un vain simulacre, jouet de tous les partis... et Qu'on ne s'imagine pas, lorsque nous disons ces vérités, que « nous souhaitons le moindre mal à Louis XVL Nous sommes « même fâchés lorsqu'on nous apprend que ses lourdes diges- « tions ont été troublées; qu'il boive, qu'il mange, quil a végète encore de nombreuses années . Surtout qu'on ne a nous dise pas qu'il est bon, qu'on le trompe, qu'il est facile; « mieux vaudrait cent Fois un prince scélérat. »

Le patriote Courrier est parfaitement secondé par les

Annales patriotiques : « Tout le complot est connu et

« démontré : c'est à Metz que Louis de Varennes doit fuir

a cette fois-ci, en consommant son troisième parjure; prima

tt gratis, secundo debety tertia solvet, . . Une grande partie des

a émigrés entrera subitement pour venir se joindre à Louis XVI

«qu'on nommera alors Royal parjure,,. Peuple français,

« redouble la fabrication de tes piques révolutionnaires ! Les

« tyrans de la terre ont comblé la mesure de leurs crimes; la

« foudre des nations va les écraser. » Voilà les écrits que nous

voyons journellement circuler dans Paris, pour exciter le

peuple et le porter à quelque extrémité contre le Roi.

La haute cour nationale va commencer ses fonctions nationales à Orléans. Les grands procurateurs, Garran de Goulon et Pellicot, deux terribles républicains, ont écrit à l'Assemblée de leur envoyer des matériaux pour opérer contre les princes accusés. Dans ce moment, trente-sept officiers, dont un lien* tenant général, traversent le royaume comme prisonniers, escortés de cinquante hommes, et viennent de Perpignan à

Orlëaas pour un dëlit imaginaire (1). Quelle circonspection ne doit-on pas avoir dans sa conduite !

L'opinion publique varie beaucoup sur le départ des princes de Coblentz et sur le lieu où ils doivent se rendre. Il y a peu de jours qu'ils y étaient encore; mais Monsieur, déchu de la régence, proscrit en France, M. le comte d'Artois, régent éventuel du royaume de France, quoique TAssemblée, dans son insolence à proscrire Monsieur, n'ait pas eu la prudence de le nommer à sa place, sont, devant l'Assemblée nationale, déchus de droit et de fait. Où peuvent-ils aller? Ils n'ignorent point qu'à Vienne, à Bruxelles et au Château des Tuileries, on a des projets différents du leur.

Duport du Tertre a fait [Paire] un habit de grenadier. Il prend tous les matins une leçon d'escrime et de maniement des armes.

Gobel a donné ces jours-ci une dispense pour un mariage entre beau-frère et belle-sœur. L'évêque d'Orléans en a fait autant. L'évêque de Glermont, qui connaît une dame liée avec ce prélat, m'a promis de m'en avoir une copie.

Le fameux Lamotte, impliqué, comme toute l'Europe sait, dans l'affaire du trop fameux collier, vient de se constituer prisonnier aux prisons de la Conciergerie du Palais. Il a paru hier au troisième tribunal pénal; il demande la revision de son procès contre M. le cardinal de Rohan. Ceux qui calculent un peu les événements tremblent que le sacrifice que le sieur Lamotte vient de faire de sa liberté ne soit l'œuvre de quelque nouvelle atrocité. Votre Éminence se rappelle que le duc d'Orléans, au commencement de la révolte, avait attisé Jeanne de Lamotte, sa femme, pour demander justice contre la justice.

Du 2 A janvier. — J'ai l'honneur d'envoyer à Sa Sainteté la lettre des pieux ecclésiastiques qui ont fait une dernière retraite et dont on m'a chargé; il y en a une copie pour Votre £minence.

(1) V. Lettre XL, p. Î36.

Il y a eu encore les plus grands mouvements cette nuit. La ville a été éclairée; on vient de m'assurer que plusieurs soldats de cavalerie ont été blessés et plusieurs désarmés. Dans ce moment, la générale bat encore ; c'est toujours pour le sucre. On a pris un accapareur; on ne sait encore ce qu'il est devenu.

Hier, un prêtre, suivi d'une femme et trois enfants, qu'il a dit être siens... L'Assemblée a eu l'impudence non seulement de le recevoir, mais de lui accorder les honneurs de la séance, ainsi qu'à sa prétendue femme.

L'attroupement continue avec force dans ce moment, dans la rue Saint-Denis, au coin de celle des Lombards. Ils veulent absolument forcer les portes des épiciers; les femmes, les ouvriers, les enfants, crient comme des énergumènes et parlent déjà d'immoler des victimes; il est à craindre que cette journée ne se termine par quelque grande atrocité. Ce qui le prouve, c'est que le peuple met un acharnement extraordinaire pour un objet dont il peut se passer; il n'a jamais fait un pareil vacarme pour le pain, mais rien n'égale sa fureur depuis trois jours.

La garde nationale vient d'adresser à l'Assemblée nationale une pétition à l'effet de dissoudre tous les clubs ; mais il est à craindre, il est même sûr, qu'elle sera sans effet. Comme aucun des journaux de Votre Éminence ne parle de la séance d'hier, je joins ici la feuille d'hier au soir. Je n'ai point encore reçu le Mercure de cette semaine; il serait plus naturel et plus commode pour le service de Votre Éminence qu'il me fût adressé directement à moi. Il en arrive de même pour M. le cardinal Antonelli, pour son journal de Fontenay; je prie Votre Éminence de lui dire que ce n'est pas ma faute s'il n'a pas les numéros de cette semaine.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

P. S. — Le courrier de Rome n'est pas encore -arrivé. — Caricature d'Aiguillon comme duc et comme poissarde, au 6 octobre.

Le cardinal de Zelada à Cabbé de Salamon,

[N« 83.] 15 février 1794.

Toujours en retard d'un courrier de France. Votre N« 82 est celui, Monsieur, qui me fournit dans cette semaine une nouvelle assurance de votre infatigable activité. Je vous en fais mes remerciements ordinaires, sans entrer nullement dans les détails que vous me mandez. Je vous observerai cependant en général, et en tant qu'ecclésiastique, que Ton peut avoir une bien faible confiance dans les efforts que Ton pourrait faire pour redresser les choses, d'abord que Ton néglige le plus essentiel, c'est-à-dire de se ménager, par de ferventes prières et par l'exactitude et l'exemplarité des mœurs, la protection du Très-Haut.

Les insinuations que vous avez fait parvenir à Avignon décèlent votre fermeté et la pureté de vos principes. Quanta nous, il nous faut suivre le système que nous nous sommes proposé, de la plus grande réserve, pour ne point provoquer une persécution encore plus ouverte contre les ecclésiastiques, chose qui ne pourra manquer à la première démarche inconsidérée, tant que nos malheureuses provinces seront à la merci de l'Assemblée.

Le Pape a bien agréé la lettre des pieux ecclésiastiques qui ont fait une dernière retraite. Vous pouvez les en assurer en attendant. Avisez au moyen de vous faire adresser directement le Mercure et les autres gazettes , si vous le jugez plus commode, et ne doutez un instant des sentiments que je vous ai déjà voués.

P. S. — Gomme je ne puis me dispenser de vous remettre un paquet un peu gros qui m'a été recommandé, vous le trou-

verez à l'adresse de M. Gauthier; je vous en préviens pour que vous puissiez le retirer.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N*» 83.] Paris, 30 janvier 1792.

Monseigneur,

La journée de mardi 24 a été fort orageuse ; les attroupements se multipliaient d'une manière effrayante dans le faubourg Saint-Denis, dans la grande rue Saint-Martin et même dans le faubourg Saint-Antoine, où Ton ne demandait plus de sucre, mais du pain, de la viande et du vin à huit sols, ce qui en coûte douze. Les alarmes ont été générales. On tremblait beaucoup pour le Château, car les séditieux ne cessaient de crier dans les groupes que le Roi allait abandonner Paris; enfin, on imaginait cent chimères pour entretenir l'exaltation dans les têtes du peuple, qui est fort ennuyé de sa misère et ne s'émeut à présent que difficilement et d'une manière peu satisfaisante pour les factieux. Dans cette journée, on a traîné dans la rue Saint-Martin un commandant de bataillon; on Ta meurtri et on lui a arraché ses épaulettes. Une femme a été percée d'un coup de baïonnette, et quinze coups de fusil ont été tirés dans cette même rue, mais sans grands accidents heureusement. Je fus obligé de voir la fin de ce désastre, en me retirant le soir chez moi, et, comme j'hésitais de passer, un de ces coquins me dit : a Passez, «monsieur, on n'en veut pas à vous. » En effet, je passai tranquillement sans aucun trouble.

Cependant la garde nationale fait son devoir, et nous sommes assez calmes depuis; mais le maire Pétion ne le fait pas trop, car dans les cinq jours d'émeute dont Paris vient d*être le théâtre, il reste dans l'inaction, et lui, qui a la force et Tauto-

AVEC LE GABDINAL DE ZELADA. 267

rite en main, qui pouvait disperser le premier jour, en un clin d'œil, cette troupe turbulente, vient enfin dans TAssemblée lui demander un remède et un expédient pour faire cesser le trouble. L*Assemblée, qui craint toujours de compromettre sa popularité, a gardé un profond silence. Ce n*est que lorsqu'elle voit sa sûreté compromise et qu^elle craint les suites d*une insurrection qui pourrait tomber sur elle, qu'elle cherche à les écarter en flattant ce peuple crédule. C'est dans ces circonstances tumultueuses qu'on aperçoit bien évidemment combien la nouvelle Constitution est radicalement vicieuse. Si le Roi avait l'autorité qui lui appartient, si les tribunaux avaient la force qui leur convient, tout serait bientôt apaisé; mais ils sont si peu considérés, ils sont si Caibles, qu'ils seraient bientôt dispersés et peut-étre à la lanterne. Cependant Pétion, pressé par les officiers municipaux, épouvanté d'un peuple immense qui remplissait la place de l'Hôtel de ville et demandait à grands cris la diminution de tous les comestibles de première nécessité, fit avancer du canon et hérisser la place de baïonnettes. Le conseil municipal demanda au peuple souverain huit jours de délai, qu'il voulut bien accorder. C'est après-demain qu'expirent les huit jours, et déjà on annonce un grand événement pour ce jour-là. Quoi qu'il en soit, nous sommes fort tranquilles dans ce moment. La garde du Château est cependant doublée ; on craint toujours de la part des gardes françaises qu'on licencie à prix d'argent, ne pouvant plus les contenir dans la subordination. Fauchet a pris hautement leur parti à l'Assemblée nationale ; il a voulu mander à la barre Bailly, qui avait signé quelques cartouches. On n'a encore rien décidé quant à cette motion.

Mais un objet important qui occupe et qui embarrasse fort DOS législateurs, c'est le mode de recruter promptement cinquante et un mille hommes qui manquent pour compléter l'armée. C'est un nœud gordien difficile à dénouer. Aussi nous voyons souvent venir à l'Assemblée notre léger ministre de la guerre ; malgré le beau compte qu'il avait rendu à son

868 CORRESPONDANCE DE L*ABBË DE SALAMON

retour des frontières, il n*a pas rassuré sur les événements futurs. On l'a vu venir, dans une des séances de cette semaine, après la députation des Amis de la Constitution d'Arles, et il a commencé ainsi son discours : « Et moi aussi, a-t-il dit, je a suis ami de la Constitution, et c'est pour cela que je demande « mes cinquante et un mille hommes de troupes de ligne, et, « si je ne les obtiens pas, je fuirai la honte du ministère et « j'irai chercher la mort comme soldat de la patrie. « Cette fanfaronnade n'a pas été applaudie, car on a entendu une voix qui a dit : « Un ministre inspire rarement la confiance, « parce qu'il est rare qu'il soit l'ami de la Constitution, « comme les amis de la ville d'Arles. » Le ministre n'a pas dissimulé qu'on ne pouvait employer dans les troupes de ligne des gardes nationales, quoiqu'il rendit grand hommage à leur patriotisme; mais aujourd'hui on ne peut espérer du succès qu'en opposant une armée de ligne à des soldats disciplinés. Cette grande vérité n'a pas flatté l'Assemblée; on le prévoyait, car on ne voulait pas accorder la parole à ce ministre qui parle si bien. Un sieur Rouyer trouvait un expédient merveilleux : c'est de rappeler tous les mauvais sujets qui ont été chassés du régiment; cependant il n'a pas été accueilli. On n'a encore rien décidé, et M. de Narbonne est encore à solliciter ses cinquante et un mille hommes qui lui tiennent tant à coeur.

En attendant, on a vigoureusement déclamé contre l'Empereur et sur l'oiBce qu'il avait fait présenter au Roi. Isnard, Condorcet et Hérault de Séchelles sont venus faire des discours, tous plus extravagants les uns que les autres. De tout cela, il est sorti un décret en cinq articles, qu'on a porté sur-le-champ au Roi par un message. Il s'agissait de faire encore avaler à cet infortuné monarque une couleuvre; il fallait qu'il déclarât à l'Empereur que désormais il n'aurait plus à traiter qu'avec la nation française, dont il devait reconnaître l'indépendance et la souveraineté. Sa Majesté, après deux jours de réflexions, a fait une réponse au Corps législatif, qui est une espèce de veto à ce prétendu décret. Le commencement de la réponse du Roi est bon. Votre Éminence trouvera

toutes ces difFérentes pièces dans le Logographe en entier. L'Assemblée a écouté la lecture de la réponse de Sa Majesté avec silence et a passé à Tordre du jour. Le lendemain, M. Rouyer voulait qu'on demandât au Roi des explications sur le sens de quelques phrases de sa réponse, mais on a renvoyé à un autre moment.

On a vu paraître à TAssemblée M. de Rochambeau, nouveau maréchal de la Constitution ; il a conseillé à nos législateurs d'entrer les premiers en campagne, mais que pour cela il fallait payer les troupes en argent, ce qui est bien difficile à exécuter, pour ne pas dire impossible, puisque les assignats perdaient hier quarante-quatre pour cent francs. Il vaudrait mieux qu'il trouvât un moyen de faire rentrer en France nos louis et nos écus qui circulent dans les États de l'Empereur, et qu'il pût faire la même sommation aux Anglais, pour commencer avec eux l'alliance proposée par Brissot et Condorcet, et que l'évéque d'Autun est allé tâcher de faire adopter; mais on vient d'assurer qu'il a été froidement reçu par Pitt, et même le peuple s'est attroupé devant les portes. Au reste, on ne peut savoir encore des nouvelles sûres ni de cet évéque renégat, ni de son digne compagnon, le ministre Rabaut.

Fauchet est toujours un surveillant infernal; ce ne sont jamais que des dénonciations atroces, et, quand il n'a rien â dénoncer, il invente des délits. Il est venu avant-hier à l'Assemblée faire un rapport qui n'a pas dû égayer les propagandistes. Il a voulu prouver qu'à Madrid on pend leurs confrères par douzaines, au milieu de la nuit. Les triomphes au dehors ne sont pas aussi flatteurs qu'aux Jacobins.

M. de Ségur n'est pas heureux de sa mission à Berlin. A l'audience du Roi, Sa Majesté Prussienne ne lui a pas adressé la parole. Il s'est contenté de le regarder, mais il s'est avancé d'un air riant vers le ministre de Mayence, qui était à côté de M. de Ségur, et lui a demandé si M. le prince de Gondé était toujours à Worms. Le ministre électoral lui a répondu : «Sire, » il est à Ettenheim. » — a A Ettenheim I a répliqué le Roi, il

u est bien près de la frontière, j'en suis bien aise. » Sa Majesté s'est tournée aussitôt vers M. Heymann, officier général qui servait en France. Elle lui a parlé tout bas assez longtemps et toujours d'une manière fort gaie, et toujours en présence de Ségur qui était fort embarrassé dans son rôle. On a su aussi que le roi de Prusse avait écrit un billet à la Reine pour lui dire : « M. de Ségur ira vous voir le soir; j'espère que vous ne « lui parlerez pas. » Et la Reine a répondu : a Je n'avais pas tt besoin du conseil. » Je puis presque certifier cette anecdote à Votre Ëminence; mais ce que je puis très certainement lui marquer, c'est que ce ministre français a écrit à sa femme, nièce du premier président du Parlement, où je passe ma vie, que, quoiqu'il n'eût pas k se plaindre du Roi, il était mal vu dans sa cour, et il a expédié un courrier pour demander son rappel.

Il est arrivé cette semaine au Château successivement plusieurs courriers ; on ne sait pas précisément le contenu des dépêches. Je sais cependant qu'il y en a une de l'Empereur qui dit au Roi qu'ayant obtempéré aux intentions du Roi et ayant fait éloigner tout attroupement de Français, il a lieu d'être surpris de voir les frontières hérissées de soldats et faire des préparatifs de guerre très considérables; que si au 15 février tout n'était pas dissipé. Sa Majesté l'Empereur déclare regarder ces préparatifs et ces refus comme une hostilité. Il y a des politiques qui pensent que tous ces différents offices de l'Empereur au Roi et de Sa Majesté à l'Enaipereur sont des combinaisons concertées entre les deux monarques, et que même Brissot est payé pour pousser les choses à l'extrême et donner réelle occasion de guerre, mais d'une manière à sauver les jours du Roi et qu'il paraisse qu'il n'y a aucune part. Ceci n'est point sans vraisemblance.

Mais voici un événement bien extraordinaire et qui n'est guère propre à adoucir les puissances étrangères. Le roi de Prusse ayant expédié de Berlin un courrier extraordinaire à son ministre à Paris, le baron de Goltz, des personnes de la ville de Metz ayant pris quelques soupçons sur ce courrier,

pendant qu'il relayait à la poste, firent sans doute mine de le saisir. Aussitôt le courrier trouva le moyen de fuir; mais, Toyant sans doute qu^il allait être saisi, il prit ses dépêches, les déchira, en mangea une partie et trouva Toccasion de jeter le reste dans le feu. On l'atteignit, on le ramena à Metz; après quelques mauvais traitements, on Ta renvoyé. Il est arrivé à Paris depuis samedi, tout désolé de son aventure, et de telle façon qu'il parait en avoir Tesprit aliéné, et on craint pour ce courrier, qu'on dit être un des gardes du corps du roi de Prusse, une maladie grave. Le ministre de Prusse ignore absolument le contenu des dépêches brûlées, il est fort embarrassé de la conduite qu'il doit tenir. 11 voulait s'abstenir, dès ce moment, d'aller à la cour; cependant on attendra la réponse de sa cour. Voilà tout ce que j'ai pu savoir de cet étrange événement; je tâcherai d'en savoir d'autres détails pour en instruire Votre Éminence, ainsi que de ce qui s'ensuivra.

La princesse de Tarente, amie et favorite de la Reine, est partie depuis six jours pour Bruxelles. Ce départ subit a attiré l'admiration et l'étonnement de la capitale. On n'a pas moins été surpris de la voir arriver dans les Pays-Bas, d'autant qu'on sait bien que cette dame d'atour de la Reine est actuellement de service près Sa Majesté. Cette circonstance a fait dire que la nouvelle d'une seconde évasion du Roi était fondée; on avait remarqué que, lors de la première fuite, cette même dame était partie quelques jours auparavant. Pour moi, je pense qu'elle est plutôt chargée de quelque commission secrète auprès de la gouvernante. Mme de Tarente a dit qu'elle allait à Bruxelles, pour y passer quelques jours avec ses parents; en effet, elle y en a beaucoup.

Condorcet est nommé vice-président de l'Assemblée; cela annonce qu'il en sera président à la première mutation. On assure que ce sera là l'époque de la suppression des congrégations ecclésiastiques. On ne doit regretter dans ce moment que la Mission de France, car l'Oratoire et la Doctrine chrétienne se sont bien mal conduits dans cette circonstance. Ils n'ont donné aucune improbation à ceux de leurs membres qui

ont juré ou qui sont intrus; bien plus, je sais que le général de la Doctrine a donné à dîner à Fintrus de Bourges, Tome.

On assure que le Roi a parlé fort sérieusement à Pétion au

sujet des derniers troubles de Paris; il lui a ordonné de venir

souvent lui rendre compte de Tétat de la capitale. On débite

dans Paris que Sa Sainteté, ayant vu le gouverneur de Rome

après son indisposition, lui demanda quelle sensation avait

faite sa maladie dans la ville. Le prélat lui a répondu : « On en

ft a été fort affligé et on y a pris beaucoup de part. « — a Mais

« vous ne me dites pas, lui a répliqué aussitôt Sa Sainteté,

« qu'on a tenu un conclave chez la princesse Altieri et qu'on

« y a fait pape le cardinal Yalenti. »

Il a paru, dans cette semaine, plusieurs caricatures et plusieurs ouvrages intéressants, soit eu eux-mêmes, soit par la célébrité de Tauteur. Tel est celui de Mirabeau ; quoique ce soient des lettres galantes, il y a certainement des choses très curieuses. Manuel, procureur de la commune de Paris, les a volées au dépôt de Tancienne police, et ce qui en prouve Tauthenticité , c'est que la famille du défunt a intenté un procès à cette occasion à Manuel. Il y en a un dans le genre plaisant, enrichi de planches, fort bon. Il est de lauteur de la Constitution en vaudeville ; Votre Éminence y aura sans doute remarqué la chanson : Rendez-nous les chemises (I) qu'on suppose que Mesdames ont enlevées; Elle retrouvera ces mêmes chemises dans la Jacobinéide, p. 141. Parmi les caricatures, Elle y remarquera VÉpouvaniail national; le mot du discours du président à La Fayette y a donné lieu : a Nous présenterons « la Constitution et La Fayette, n Votre Éminence y verra le grand Montmorency faire donner des verges, par un caporal, à son neveu Mathieu, le compagnon de voyage du ministre Lmotte. Son nom de baptême donne lieu à un calembour, fesse-mathieu, qui est un terme de très grand mépris dans la

(1) Chanson populaire, dont l'origine avait été un article, rédigé au momcni de I arrcution de Mesdames, par le journaliste Gorsas, dans son Courrier des W départements : • Tout ce que vous possédez, écrivail-il. depuis votre château de Bellevue jusqu a vos dentelles, jusqu'à vos jupes, jusqu'à vos chemises (pardonnex-moi le mot) , ne vous appartient en aucune façon. -

langue française. Dans une autre» on voit figurer la mule du Pape avec la botte de Bender, mais ce n'est pas en mauvais sens. J'oubliais d'attirer l'attention de Votre Éminence sur une petite brochure de Gondorcet, où toutes les impiétés sont cumulées; c'est un homme vraiment en délire.

La belle frise de la superbe église de Sainte-Geneviève est entièrement détruite; on y a déjà effacé ces mots : Sub invo» caiione, pour y ajouter en lettres d'or ceux-ci : Aux grands hommeSj la pairie reconnaissante. On efface la croix du fron* Uspice, mais on ne pourra effacer celle qui forme l'église elle-même, car elle est bâtie en forme de croix.

L'Assemblée nationale est dans ce moment sans boussole, en proie à l'influence jacobine ; elle ne jouit d'aucune espèce de considération parmi les démocrates mêmes. En effet, elle est sans talent et sans moyens. Le premier coup de canon la dispersera, car on murmure déjà contre elle, et les assignats sont montés aujourd'hui à quarante-neuf pour cent de perte ; un louis d'or vaut trente-six livres en assignats.

Le Roi se laisse toujours dominer par les constituants qui le conseillent ; il ne faut donc pas être surpris s'il parle toujours constitutionnellement; sa nouvelle garde n'est point encore en exercice. Je dois avoir l'honneur aujourd'hui, à midi, de faire ma cour à Madame Elisabeth et lui remettre une lettre de sa sœur.

Du 31 janvier, — Une lettre de Coblentz, en date du 25, m'apprend que M. de Polignac est arrivé de Vienne avec des dépêches particulières pour les princes, et le soir est arrivé un courrier de l'Empereur, porteur d'une lettre officielle pour l'Électeur, par laquelle il lui fait part qu'il a déclaré que s'il paraissait un Français sur le territoire de l'Empire, il marche* rait avec toutes ses troupes et celles du roi de Prusse. (C'est à M. de Noailles, ambassadeur constitutionnel, qu'il a fait cette déclaration.) Il a notifié qu'il était vraiment coalisé avec toutes les puissances de l'Europe, pour réprimer l'insolence de l'Assemblée nationale; il a ordonné à ses troupes de se mettre en marche et à tous les semestriers de partir sous trois

874 CORRESPONDANCE DE L*ARBÉ DE SALAMON

jours pour se rendre à leurs corps. A la fin de sa lettre, TEmpereur dit qu'il est persuadé que les Français émigrés ne donneront lieu à aucune hostilité ni plainte contre eux, et demande pour eux à TÉlecteur bonté et protection.

Quoi qu'on ait pu écrire ou dire à l'Assemblée nationale^ les compagnies rouges sont toujours où elles étaient; les autres cantonnements aux environs de Goblentz n'ont pas bougé; une seule compagnie de gardes du corps était partie; mais les individus reviennent successivement. Le triomphe de Sainte-Croix n'aura pas été long.

Votre Éminence avait bien voulu me marquer par quel canal je désirais toucher mes petites avances ; je n'en étais pas pressé; mais M. le coadjuteur d'Albi est venu me proposer de contribuer à une bonne œuvre. Une dame a fait venir une dispense de Rome pour rendre service à de pauvres gens et leur épargner de faire une grande faute; elle fait les avances des frais, ils montent à quarante-cinq écus romains. M. le coadjuteur m'a dit de m'en charger, pour éviter les frais du change. Je lui ai donné un billet pour Votre Éminence, qui aura la bonté de faire compter cette somme à M. Digne (1), et je la mettrai en compte. Votre Éminence voudra bien me dire la véritable valeur de l'écu romain, savoir s'il est de cinq livres cinq deniers ou cinq livres huit deniers. Gomme cela, il y aura très peu d'embarras pour Votre Éminence.

On me propose une collection très complète de procèsverbaux, rapports d'agences, manuscrits, imprimés du clergé, même le volume très rare de 1725; enfin on la dit très précieuse; on Ta vendue toujours et moins complète cent louis, nous pourrions avoir cela pour sept cents livres; il y a beaucoup de volumes en maroquin.

J'apprends que la réponse du Roi au dernier message de l'Assemblée, sur l'oflSce de l'Empereur, a occupé la jacobinière toute la nuit du dimanche au lundi. A peine le jour commençait ce matin, que leurs boucs émissaires prêchaient

(1) Joseph Digne, consul de France à Rome.

dans tous les quartiers et dans les faubourgs qu'il était temps que le peuple se ralliât aux Jacobins pour donner au premier fonctionnaire une grande leçon. Un petit placard porte ces quelques paroles : « Peuple libre et souverain y jusqu'à quand

• soufFrirez-vous que votre premier commis abuse du pouvoir « que vous lui avez confié pour votre malheur? Ne voyez-vous u pas que M. Veto fait tout ce qu'il peut pour faire égorger M vous, vos femmes et vos enfants, par tous les monstres «d'outre-Rhin auxquels il fait passer l'argent et des armes?

■ Hâtez-vous donc, braves patriotes, de prouver à toutes les

■ nations de l'univers que la souveraineté du peuple est la

• seule que des hommes libres doivent reconnaître. » Tous les cafés constitutionnels ont retenti d'injures et d'outrages contre les personnes sacrées de nos augustes maîtres. L'infâme Yillette est à la tête.

Manuel, procureur de la Commune, est monté à la tribune jacobite pour y faire . la lecture d'une diatribe qu'il a eu l'audace d'adresser au Roi. Elle commence par ces mots ;

■ Je n'aime point les rois^ et vous donne des avis sur ce que vous ^ devez faire, n II y attaque le veto^ établit le conseil et l'économie de la liste civile, lui retrace le cruel tableau de son arrestation à Yarennes et lui commande impérieusement de donner un gouverneur à son fils. Voilà comme tout est préparé pour faire éclater dans cette journée tous les orages qu'on amoncelle depuis si longtemps sur la tète de l'infortuné monarque; mais il parait que le peuple est plus difficile à émouvoir, car c'est neuf heures, et il n'y a encore aucun mouvement. On m'apprend en ce moment qu'il y a une contre-affiche pour mettre le peuple en garde contre celle des Jacobins. Voilà comme nous sommes toujours entre la vie et la mort.

Le bruit se répand que les Jacobins se disposent à attaquer la nomination, foite par le Roi, de M. de La Fayette au grade de lieutenant général. Ils prétendent qu'elle est nulle, et on assure que la dénonciation est sous presse. Décret aujourd'hui qui oblige de prendre des passeports, même pour voyager

dans le royaume. Votre Éminence trouvera les détails de cette séance dernière dans le numéro des Débais 122, qui m*arriye à ce moment. J'ai remis à Tabbé de Floirac les trois rescrits; il m'a remis encore la rétractation d'un de ses vicaires de Paris, que j'ai l'honneur de faire passer à Votre Éminence.

Mais je pense que ma dépêche est déjà bien longue, et je crains d'ennuyer Votre Éminence ; il vaut donc mieux que je me borne à lui renouveler mon inviolable et tendre respect.

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N* 84.] 22 féTrier 1792.

J'ai reçu, Monsieur, votre N^ 83, et je ne saurais dire s'il est plus intéressant par la multiplicité et par l'importance des détails, ou par les pièces, les livres et les estampes que vous avez eu le soin d'y insérer. Le Pape, qui n'a pas manqué de le lire d'un bout à rautre,en a été bien content, et je dois, par son ordre exprès, vous faire connaître sa satisfaction. Le temps me manque absolument pour vous suivre article par article ; je me borne donc à vous marquer en général que les choses paraissent toujours plus disposées à un dénouenaent quelconque. Vous avez très bien fait de suivre l'insinuation de M. le coadjuteur d'Albi pour éviter les frais du change. M. Digne ne s'est pas encore présenté chez moi avec votre billet, auquel je ferai honneur sur-le-champ. J'ai déjà donné mes ordres pour qu'on aille le trouver. Je vous marquerai ensuite la véritable valeur de l'écu romain.

En attendant, pour ne point manquer l'occasion de l'excellente emplette que l'on vous propose, vous trouverez ci-jointe une lettre de change à vue pour sept cents livres. Vous aurez donc de quoi faire l'acquisition de la coUectioa très complète des procès-verbaux, rapports d'agence, manu-

scrits et imprimés du clergé, qui sera bien agréable au Saint- Père. Vous aurez la bonté ensuite d'en faire Texpédition à M. Girard, avec un mot, pour qu'à la première bonne et sûre occasion il puisse me l'envoyer .

Pour vous faire connaître, en attendant, combien le Pape et moi nous avons été enchantés de votre soin, je vous préviens, une bonne fois pour toutes, que lorsque vous aurez des occasions pareilles et favorables, vous pourrez m'en donner connaissance; je m'empresserai à vous faire connaître tout de suite mes intentions, et je vous en serai infiniment redevable.

J'ai fait lire au très digne cardinal Antonelli les notions que vous m'avez envoyées sur l'objet qui a mené à Paris l'évéque du Maroc. S'il juge à propos de faire quelques remarques là-dessus, vous les recevrez ensuite.

Je suis bien content que le petit contretemps qui est arrivé à mon paquet du 4 janvier n'ait eu de suites. Je l'avais presque prévu, et vous devez vous en être déjà aperçu par le système que j'ai suivi la semaine dernière. Dorénavant je me servirai, pour les paquets un peu volumineux, de l'adresse que vous venez de me marquer. Je vous prie cependant de ne pas changer aussi souvent les adresses, car nous nous rencontrerons difficilement.

Dans l'instant on m'apporte votre N* 84. Voilà enfin notre correspondance en règle. Vous êtes toujours égal à vousmême, c'est-à-dire un correspondant infatigable et supérieur. La scène de Berlin doit être une très bonne leçon pour ce monsieur qui voulait nous régaler de sa présence et pour tous ses adhérents. Le travail dont le Pape s'occupe maintenant, c'est précisément le fruit de la Congrégation dont on a même parlé à Paris. Lorsqu'il sera question de le rendre public, je n'oublierai point vos sages remarques. Au reste, Monsieur, j'ai lu les articles qu'on se plaît à débiter contre notre gouvernement. Je n'en suis aucunement en peine, car les mensonges et les calomnies ne m'affectent aucunement; il faut laisser s'amuser à nos dépens ces atrabilaires faiseurs de contes

t78 CORRESPONDANCE DE L'ARBÉ DE SALAMON

noirs. Leur répondre serait les servir, car on donnerait de la consistance à des chimères. Tout ce qui est arrivé à Fano, à Viterbe, etc., c'est précisément ce qui est arrivé depuis qu'existent les sociétés civilisées, puisque toujours et partout il a existé quelque mécontent. Il y a eu donc dans ces villes quelque bruit, apaisé avant d'être connu; et je puis vous assurer que chez nous tout est vraiment calme et tranquille, comme chez vous tout est convulsion et désordre.

Touchant les demandes que vous me faites, j'y entrerai dans la semaine prochaine et de manière à faire toujours connaître le poids que je donne à votre interposition. Ne doutez, en attendant, de mon véritable attachement.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N« 8*.] Parif, 6 février 179*.

Monseigneur,

Le courrier de Rome est arrivé cette semaine, de sorte que je n'ai eu le paquet de Votre Éminence que hier dimanche. Je serai très exact à exécuter ses ordres quant aux comptes, et, au prochain ordinaire. Elle en recevra le détail. Je suis toujours plus ravi de voir la santé du Très Saint Père se raffermir de plus en plus ; il est bien naturel que je sois rempli d'alarmes pour ses jours précieux et pour ceux de Votre Éminence. On se plaît d'écrire, tous les courriers de Rome, des choses tout à fait extraordinaires, quelquefois ridicules, qui se répètent dans les journaux et que le public accueille avec empressement; et voilà pourquoi je désirerais un bulletin, sinon toujours pour contredire, du moins pour dérouter les politiques; j'ai des journaux à mes ordres, même un démocrate, qui mettront gratuitement tout ce que nous voudrons, sans que nous soyons compromis en rien. Je joins ici deux

feuilles, où sont les nouvelles venues d'Italie dans ces dernières semaines. Votre Éminence verra combien elles sont malignes et peu vraisemblables; ils ne respectent rien, et on conclut de là combien il y a de personnes françaises, sans doute malintentionnées, qui écrivent. Mais venons à des objets plus sérieux et plus importants.

Chaque jour soulève un coin du voile qui a couvert jusqu'à présent la politique des cabinets de TEurope. Il n'est plus douteux aujourd'hui que M. le prince de Kaunitz n'ait senti l'extrême nécessité de conseiller à l'Empereur d'employer toutes les forces dont il peut disposer pour conserver le repos de l'Europe et la couronne sur la tète de son beau-frère. Léopold a toujours eu un certain vernis de philosophie et d'économie qui semblerait éloigner de sa pensée toute idée de guerre ; mais il est presque évident que ses troupes dans le Brabant et les Pays-Bas sont travaillées par les propagandistes français et fort disposées déjà à la défection. Le complot funeste, qui a été découvert heureusement à Bruxelles, a dû nécessairement épouvanter la Gouvernante et l'Empereur lui-même. On en a la preuve la plus convaincante; dans l'incertitude que Votre Éminence ne sache pas comment il a été découvert, j'ai l'honneur de lui donner les détails suivants très sûrs.

Des habitants de Tournay ont prévenu le gouvernement qu'un quidam passait toutes les semaines, allant et venant de Bruxelles à Douai et de Douai à Bruxelles. Au moment où il est arrivé dans cette ville, on l'a mené chez le comte de Metiernich. Ce ministre lui a dit en le voyant : Récompensé ou pendu. Le marché ayant été conclu sur-le-champ pour la récompense, il a livré toutes ses lettres, qu'on lui a rendues cependant, pour les rendre à ses commettants, après en avoir pris copie. Il a fait la même manœuvre pendant plusieurs voyages, — on lui avait donné pour ange gardien un officier de la garde hongroise qui voyageait avec lui ; — enfin, quand on a été assez instruit, on a gardé le dernier paquet en original, pour pièce de conviction et avoir des signatures, on a arrêté quarante et une personnes et ensuite treize, qu'on a mises en prison, et, pour qu'en réalité

S80 CORRESPONDANCE DE L'ABRÉ DE SALAMON

OU en supposition on ne dise pas qu'on les a volées, on a mis garnison dans leurs maisons. Le criminel instruit la procé* dure; on assure que plusieurs des constituants sont du nombre des correspondants, ainsi que le fils du duc de Gharost-Bëthune, pair de France. On écrit de Bruxelles qu'un courrier est parti pour Vienne, pour que l'Empereur se plaigne au Roi de cette agression et demande justice.

Les troupes de Prusse font des mouvements très vii^ qui annoncent un prompt rapprochement des frontières de France.

Il parait, en Allemagne et en France, plusieurs ouvrages allemands autorisés, à l'appui des droits et répétitions de l'Empire sur la France. Le duc des Deux-Ponts en propage. L'Empereur a payé tel journaliste (Scbaffouze) pour insinuer ses vues dans le public. Gela décèle une grande duplicité : l'objet est de justifier des répétitions de fait et de droit en Alsace ; cette discussion publique semble reconnaître une autorité aux faits de l'Assemblée nationale. L'exécution des vues annoncées suppose ou le Roi compté pour rien, ou le Roi libre ; s'il fut toujours comme captif, on ne peut lui imputer aucune infraction de traité ; et cependant il est certain que jusqu'au 19 janvier, l'Empereur n'a pas dissimulé l'intention de s'emparer de l'Alsace et de la Lorraine, en cas d'hostilité de la part des Français. Tous ces écrits qui paraissent à l'appui de ces discours annoncent donc que ce n'est pas seulement pour secourir qu'il prend les armes; et encore ici aujourd'hui, on pousse secrètement les patriotes à une attaque imprévue sur le Rhin, ce qui donnerait ouverture à tout. Or, une fois en possession et sa puissance accrue, il serait exclusivement maître des affaires de France et avancerait infiniment dans la maturité de ses vues héréditaires, d'abord sur les princes d'Italie et ensuite sur ceux de l'Empire.

Cependant, depuis le 23, le cardinal de Rohan paraissait céder aux poursuites et aux instances de la grande D... et de l'Empereur contre le magnanime prince de Gondé, ce qui le mettait dans une détresse extraordinaire; mais le 26, il arriva à Goblentz des dépêches de l'Empereur même, en conséquence

de celle du i*' janvier de la Gzarîne à lui parvenue, pour que les princes fussent les premiers à commander l'entreprise et que Sa Majesté Impériale ne fût que comme auxiliaire. Cette nouvelle, vraie ou hasardée, mais venue de gens très sensés, a donné secours et aisance au prince de Gondé, même de se cantonner à Fribourg.

Le bruit était commun hier au Château que M. de Mercy- Ârgenteau était révoqué par son maître, et la Gouvernante rappelée.

Votre Éminence a vu, dans mon dernier numéro, que le comte de Ségur avait été froidement reçu par le roi de Prusse et par la Reine; un émissaire Tavait devancé, comme j'eus l'honneur de le marquer à Votre Éminence dans le temps, et, par les notions qu'il avait données à propos du cabinet de Berlin, il a déjoué tous les projets de Ségur et de ceux qui Font envoyé. Mais un événement plus sérieux et dont j^atteste l'authenticité — le tenant de la bouche même de M. de Moustier avec qui j'ai d!né, qui était ministre du Roi à Berlin et qui est à présent destiné à occuper l'ambassade de Constantinople — occupe dans ce moment la capitale, mais d'une manière diverse. Voici le fait : La reine de Prusse ayant reçu le soir à son jeu M. de Ségur, elle fit si peu de cas de lui qu'elle arrangea la partie sans rien proposer à M. de Ségur. Le ministre s'en crut offensé ; il retourna chez lui et écrivit tout de suite au premier ministre pour lui demander une audience particulière du Roi, voulant savoir si c'était sa personne ou sa qualité de ministre d'une grande nation qui déplaisait à Sa Majesté Prussienne. Il l'obtint et fut admis dans la chambre du Roi, le premier ministre en tierce personne. Au premier aspect, Sa Majesté lui dit : « Vous êtes surpris du froid accueil « que vous avez reçu de moi. Sachez que je n'ignore point que « vous venez dans mes États d'une manière indigne d'une « personne de votre caractère; je sais que vous avez des ^ lettres de change pour deux millions sur Berlin, pour un « million sur la place d'Amsterdam, et une grande quantité de u diamants et de bijoux; votre but est de corrompre ceux qui

%%t CORRESPONDANCE DE L*ABBË DE SALAMON

a m*eiitourent. » En effet, on voulait tenter de gagner le ministre Bischoffwerder, M. Ritz, mari d'une favorite, Yachon, violon et ami du prince, et Mme la comtesse de DoenhofF, épouse du Roi du côté gauche.

Votre Éminence sent bien qu'une pareille explicatioa déconcerta notre ministre constitutionnel et même le mit à un tel désespoir que, revenu chez lui, appuyé sur le bureau, il se donna trois coups de couteau, dont aucun n est mortel; c'est le 21 , à onze heures et demie du matin, que son valet de chambre le trouva ainsi courbé sur ce même bureau, tout ensanglanté. Aussitôt, sans faire de bruit, on appela le secrétaire de M. de Moustier, qui est resté à Berlin pour vendre les meubles de ce ministre et qui, avec prudence, envoya chercher un chirurgien qui a pansé le malade.

Le roi de Prusse et un seul de ses ministres en furent aussitôt instruits, mais il fut décidé qu'on n'éventerait pas de sitôt une pareille aventure. Mais le secrétaire de M. de Moustier lui écrit de suite, en date du 21, pour lui annoncer cet événement, et l'avertissant qu'il était ignoré de tout le monde à Berlin. M. de Moustier, muni de cette lettre, crut devoir en faire part à M. de Lessart, ministre des affaires étrangères, en convenant entre eux qu'on dirait, à cause de la famille, que c'était un violent crachement de sang; cependant on en instruisit le Roi. M. de Lessart, soit par oubli ou autre motif, fit part de l'aventure à quelques personnes qui l'ont bientôt répandue. M. de Moustier crut devoir en faire part au vicomte de Ségur qui devait avoir, ce soir-là, un grand souper avec concert; celui-ci contremanda à l'instant sa fête et alla même chercher le maréchal de Ségur, son père, qui jouait au biribi chez Mme de Lamballe. Dans cet intervalle, on se disait à l'oreille cet événement extraordinaire, dans toutes les sociétés. Alors la famille de Ségur, qui avait d'abord donné tous les signes de la douleur, se ravisa, et pensa que cet accident n'était pas un lustre pour elle. Elle se hâta de répandre que c'était une calomnie atroce et qui n'était inventée que pour perdre M. de Ségur, qui, à la vérité, n'avait choisi une arme

fort noble pour se défaire. D'un autre côté, les Jacobins affectèrent de dire que c'était un assassinat des aristocrates. Le vicomte répandit aussitôt la nouvelle que Mme de Ségur venait de recevoir une lettre de son mari, en date du 24, et qu'il se portait à merveille; en effet, dans cet intervalle, le ministre reçut, je ne sais comment, une lettre en chiffres de quatre pages et une en toutes lettres de six pages pour Mme de Ségur. Cette dame courut chez le ministre pour savoir ce que contenait sa dépêche. Lessart assura qu'elle n'était pas encore déchiffrée et que M. de Ségur se portait bien; cependant je sais positivement qu'ensuite de cette lettre en chiffres, un courrier a été dépéché à Berlin pour porter le rappel à M. de Ségur sans aucune clause; je dis aucune clause, parce que je suis instruit que, le lundi d'auparavant la réception de cette triste nouvelle, des lettres de rappel étaient parties, mais avec permission de rester, s'il le jugeait nécessaire.

Votre Éminence aura sans doute des relations différentes de cet étrange événement, mais qu'EUe s'en tienne uniquement à la mienne^ parce que pour ce qui regarde l'affaire de Berlin, je la tiens de la bouche même de M. de Moustier, et pour ce qui regarde les opérations sur cet objet du ministre des affaires étrangères, je les tiens de l'oncle dont j'ai parlé à Votre Éminence dans ma dernière lettre (1).

Quoi qu'il en soit, voilà un homme perdu, et vous en voilà débarrassés pour toujours, car il n'avait pas perdu l'espoir d'aller encore à Rome. La famille Ségur veut à présent faire un crime à M. de Moustier d'avoir donné cette nouvelle; elle lai trouve un tort d'avoir laissé un secrétaire à Berlin, n'y ayant plus rien à faire; il l'a laissé pour vendre ses meubles. H. de Moustier aurait pu répondre : Que faisait celui de M. de Ségur à Rome pendant plus de six mois? Mais M. de Moustier m'a dit que, si on le presse, il se défendra en faisant

(1) L'abbé de Salamon nous rend ici sans doute l'écho des passions et des haines fort yives de l'époque. L'inexactitude de plusieurs de ces détails semble en effet démontrée. (Voir les Études de A. Sorel, publiées dans le TempSy 10, iS et 18 octobre 1878.)

venir le procès-verbal du chirurgien qui a pansé le malade.

Quant à Tofficier prussien qui a avalé ses dépêches, étant poursuivi à Metz, il n'y a rien de nouveau , sinon que tout le corps diplomatique s*est assemhlé samedi chez M. Simolinqui n'est pas encore parti, mais tout est emballé chez lui.

Un gazetier dit au sujet de Taccident arrivé à M. de Ségur: M C'est une chose remarquable que le choix de Tarme employée tt par le ministre. Le joueur Chapelier, dit-il, se fût tiré un » coup de pistolet, M. d'Orléans eût fait un voyage en Angle- <i terre, un Anglais se fût pendu, une jolie femme eût avalé un « verre d'eau-forte ; M. de Ségur... prend le couteau,... et se « frappe. »

Des lettres de Rome ont annoncé qu'il devait y avoir une congrégation le 19 janvier, et que la bulle, tant attendue par les uns, tant redoutée par les autres, devait en sortir. Cette nouvelle, vraie ou supposée, a fait quelque sensation, à tel point même qu'on a fait crier au Palais-Royal : a Bulle du Pape contre les intrus. » J'ai voulu voir : ce n'était qu'un titre sur* une vieille brochure, mais cela me donne occasion d'en dire encore un mot à Votre Éminence, sans vouloir pénétrer dans ses décisions. L'attention étant réveillée sur cette bulle, pendant quelques courriers, les émissaires du comité de surveillance, notamment Fauchet et Chabot, épieront à la poste

pour voir les paquets qui pourraient lui donner de la suspicion. Pour tromper ces gens-là, il faudrait peut-être adresser le paquet à M. Girard, à Lyon, qui me l'adresserait ensuite sous le couvert de M. Gauthier. Comme on ne verrait qu'un timbre de Lyon, on n'y ferait aucune attention ; si cependant Votre Éminence juge à propos de les envoyer à M. le cardinal de la Rochefoucauld, chef du comité, je suis autorisé à vous prier instamment de me faire parvenir les paquets pour les archevêques d'Embrun, de Lyon, de Vienne (1) et l'évêque de Soibsons, parce que, si le comité s'avise de faire épiloguer la bulle du Pape, comme il avait fait du premier bref du Pape, ces pré-

(i) MM. de Leyssiu, de Marbeuf et Lefranc de Pompignan.

lats recommandables, dont j'ai parle plus haut, Tadresseront à Imstant dans leurs diocèses, car on ne saurait trop se méfier du scolastique et vétilleux archevêque d'Arles, qui mène à présent le comité en Tabsence de celui d'Aix, dont j'étais plus content, parce qu'il était plus susceptible de raisonnements. Si la bulle une fois arrivée n'était pas publiée à l'instant, l'effet serait manqué. On peut en mettre aussi un ou deux exemplaires, suivant la grosseur, sous l'adresse de Mme Le Blanc et même sous celle des députés des Ardennes. Le chevalier de Blignières, fort galant homme, me les apporte à l'instant. Dans des circonstances difficiles, il faut tout prévoir.

J'avais déjà fait l'article précédent de ma lettre, lorsque j'en ai reçu une de l'abbé Bonnaud, homme de grand mérite, qui dirige entièrement toutes les démarches de M. l'archevêque de Lyon, et qui gouverne d'ici tout le diocèse d'une manière fort distinguée. Il s'empresse d'envoyer à Sa Sainteté un excellent ouvrage que j'ai vu en manuscrit et qui est encore sous presse, mais je lui avais fait entrevoir que les premières feuilles, en attendant les autres, feraient plaisir au Pape. C'est le premier ecclésiastique, après le Saint-Père qui l'a dit dans ses brefs, qui ait osé dire que nous enlever nos biens était un sacrilège, que les biens temporels appartiennent à l'Église, que dans tous les temps, dans toutes les religions possibles, le clergé a eu des biens et des immunités. Voilà du courage. Aussi, quand ce digne ecclésiastique me consulta, je lui dis : Hàtez-vous de faire imprimer. J'enverrai la suite par l'ordinaire prochain vraisemblablement, et un exemplaire pour Votre Éminence à laquelle j'envoie aussi la lettre de ce digne grand vicaire.

Enfin Gerutti (1) est mort, philosophiquement selon son exécuteur testamentaire, c'est-à-dire comme un chien. En mourant, il a publié un ouvrage en vers, intitulé les Jardins

(1) Gerutti (Joseph-Antoine-Joacliim), né à Turio en 1738, entra chez les Jéfoites, et publia en 1768 une Apologie en leur faveur. Mais, en 1789, il embrassa les idées de la Révolution, se lia avec Mirabeau^ dont il prononça Torai- •on funèbre, et se fit nommer à TAssemblé^ législative.

286 CORRESPONDANCE DE L*ABBË DE SALAMON

de BetZy mais dont les remarques sont les plus impies et méchantes contre le clergé, contre Rome. A l'ordinaire prochaÎD, nous les aurons.

M. Basire et le capucin Chabot, deux législateurs fameux, étant allés se délasser de leurs travaux nationaux chez une fille, sont devenus très malades, à un tel point que Chabot en a failli périr. Le cas était si grave qu'on a parlé d'amputation; il n'y aurait pas eu un grand mal pour un capucin sorti de l'enfer; cette anecdote est risible, mais elle est vraie.

Ce que j'avais dit de l'évéque d'Autun, au sujet de M. Pitt, ne s'est pas confirmé, comme je l'avais presque prévu ; son audience n'a dû avoir lieu que le 29 janvier, mais il parait que le véritable but de sa mission est de trouver des compagnies pour acheter nos forêts et nos bois nationaux. C'est le plus terrible coup qu'on pût nous porter, car si on vend nos biens à des Anglais, d'abord ils les dévasteront, et ensuite il faudrait une guerre pour les ravoir.

La ville d'Arles donne beaucoup de soucis à l'Assemblée. Les honnêtes gens y dominent et ils sont armés ; on dit que le camp de Jallez (1) se rassemble de nouveau et que tout se trame à Arles.

Je ne parlerai pas trop longtemps à Votre Éminence des séances de cette semaine ; toujours des invectives, des dénonciations contre les ministres, quelques diatribes contre les souverains. La loi des passeports n'est pas encore sanctionnée, cependant l'émigration continue et dans tous les états. Il y a eu une séance nocturne fort scandaleuse ; je l'ai marquée dans le Journal des Débals; il y a eu une députation chez le Roi au sujet du ministre. On l'a fait attendre dans la salle des ambassadeurs, on n'a pas ouvert les deux battants de la porte : voilà matière à de grands débats dans la séance d'hier ; enfin une foule d'absurdités, de petitesses qui font pitié.

Le baron de Choiseul est retourné à Turin.

Le Roi ayant aperçu M. de Bougainville, chef des armées

(i) On sait que Jallez, en Languedoc, ayait été, en 1790, un des centres de la résistance aux décrets de l'Assemblée.

navales, sur le seuil de sa porte, lui dit : « Ah! vous voilà! N'est-ce pas là le corps diplomatique? il n'est pas nombreux! — Non, Sire; il le sera bien moins dans trois mois d'ici. r> Le Roi alors, en lui tournant le dos et en riant : <i Oh! oh! dit-ii, je Usais bien. » J'ai eu l'honneur d'approcher, hier dimanche, Sa Majesté et de lui remettre une lettre qui était venue dans mon paquet de Turin. Le Roi m'a paru gai, mais la Reine fort rêveuse.

On assure qu'il y a eu un très grand différend à Goblentz entre M. de Galonné et Mme de Balbi qui y était retournée; elle voulait absolument faire entrer au conseil M. de Jaucourt, qu'on a eu lieu de suspecter. Gela a été si loin que M. de Galonné a voulu se retirer, mais tout est apaisé. M. de Jaucourt reste où il est, et on parle d'un voyage de Mme de Balbi à Paris. Mme la duchesse d'Orléans est revenue avant-hier, de Bruxelles, mais rien n'a percé de l'objet de son voyage; il n'a été que de quinze jours.

La duchesse de Bourbon continue d'être illuminée ; elle prétendait des relations avec la Sainte Vierge. Elle a voulu avoir une entrevue là-dessus avec la Ueine ; je crois qu'elle ne l'a pas eue. Il y a toujours chez elle Mlle Labrousse et une autre illuminée.

II me parait que la municipalité d'Avignon a résisté aux commissaires du Roi au sujet de nos chapitres.

Voilà bien de petits ouvrages et caricatures assez piquantes. Voilà une lettre, pour le Très Saint Père, des religieuses de l'Annonciade ; elle me paraît un peu longue, mais je crois que tout se réduit à demander une indulgence le jour du Sacré- Cœur de Jésus ; il faut soutenir la ferveur de ces bonnes filles. Il y en a une de ma part, très courte, pour un objet très important. Votre Éminence prendra la peine de la lire. Un jeune diacre, d'après l'approbation de son archevêque, souhaite une dispense de cinq mois pour être ordonné prêtre ; c'est le grand vicaire lui-même qui est venu m'apporterle dimissoire, qu'on a antidaté à cause des événements. Votre Éminence, si Elle croit qu'on peut accorder cette grâce, voudra bien en charger

un des secrétaires, qui en poursuivra Texpédition par les voies ordinaires, en payant les droits de chancellerie, dont Votre Éminence voudra bien m'envoyer la note pour qu^on me paye à rinstant les frais et déboursés.

M. Bertrand continue à être Tobjet de Tanimadversion des Jacobins, par conséquent de TAssemblée ; il se prépare encore de nouvelles dénonciations contre lui. La première sera celle d^une affaire d'un chirurgien de la marine à Toulon, qui a été amnistié en octobre. M. Bertrand ne veut lui rendre sa place que lorsqu'il aura été jugé, et le chirurgien veut avancer en grade en raison de son patriotisme. On conçoit que le ministre de la marine doit succomber dans cette lutte.

La grande colère de F Assemblée, surtout contre quelques ministres, c'est qu'on la rend tous les jours plus ridicule; — or l'on sait, en général, que le Français est plus sensible au ridicule qu'aux vices. — Elle pardonnera quand on la traitera d'incendiaire, de régicide et de sacrilège ; mais elle ne pourra tolérer qu'on l'ait taxée de balourdise et d'inconséquence. Les projets des Jacobins contre le Roi et la famille royale sont toujours effrayants. Il s'est formé depuis peu un club particulier dans la maison du club Polonais, au Palais-Royal, n*" 148 ; ce club est présidé par le duc d'Orléans ; il n'est composé que de cinquante membres. L'abbé Sieyès n'a pu y tenir, il s'est retiré ; jugez donc de l'esprit de ce nouveau club ! L'extravagance de quelques-uns de ces gens-là est poussée au point de vouloir porter sur le trône cet aventurier qui s'est présenté déjà à la barre, suivi de soixante gardes à cheval et à pied, sous le nom de Bourbon-Gréqui ; cependant il n'a pas été bien accueilli, car il a insulté l'Assemblée.

Les Jacobins ont fait, lundi soir, le serment de ne plus consommer ni sucre ni café ; au surplus, ce club est fort divisé dans ce moment. Robespierre est à la tête d'un côté et Brissot de l'autre. Il s'élève au milieu de ces partis une troisième secte, présidée par un fou anglais nommé le chevalier Pigott. Elle ne demande rien moins que la loi agraire. Le chef de cette secte avait précédemment vingt mille guinées de rente ; il est

presque ruiné aujourd'hui. Il affecte de ne porter qu*un bonnet, il a même prononce un discours sur la suppression des chapeaux ; Textravagance est à son comble.

Narbonne a été déjà dénoncé à TAssemblée ; il y perd beaucoup de son crédit. Il a beau donner des places à tous les protégés de ces messieurs, son nom, son galon qu'il affecte de porter à son habit, ses dettes, Mlle Contât, célèbre actrice des Français, sa maîtresse, une élocution pâteuse et un accent sourd Tempéchent de prendre parmi les législateurs des galeries. Les cinquante et un mille hommes ne sont pas encore trouvés ; et cependant le ministre de la guerre ne répond pas du succès s*il ne les a pas.

Du 1. — Je ne parle pas de l'intérieur du royaume. Les nouvelles en sont des plus tristes ; les troubles renaissent sans cesse. Voilà le Roi en procès avec TAssemblée ; une deuxième députation, ayant été envoyée au Roi, s'est retirée parce qu'on n'avait pas ouvert les deux battants. Le bon roi, effrayé, s'est empressé d'écrire à l'Assemblée ; il craint que ses rapports avec elle ne soient interrompus, il demande de se concerter promptement avec l'Assemblée. Il y a eu à ce sujet, dans la séance d'hier, de grands murmures et désordres. — Toujours de mauvaises nouvelles de Saint-Domingue. Votre Éminence lira le n* 130 des Débats qui m'arrive à ce moment. Je vais vite fermer mon paquet. La ville est assez tranquille.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada,

[N» 85 ] Paris, 13 février 17M.

Monseigneur,

Le Roi a été encore obligé de céder à nos législateurs sur leurs prétentions. Les commissaires des décrets à sanctionner,

rendus à neuf heures du soir au Château, sans aucune indication préalable de Theure, conduits par un huissier qui les précédait vers la salle du conseil, ont vu s'ouvrir devant eux les deux battants de la porte ; et le Roi qui s'y trouvait, après avoir pris les décrets de la main de celui qui les portait, leur a dit : « Veuillez bien, messieurs, dire à T Assemblée que des intérêts trop majeurs m'ont occupé pour pouvoir m'attacher dans ces derniers temps à régler le cérémonial des députations; je renvoie à un autre temps à déterminer, de concert avec elle, le cérémonial sur ce point. »

Cependant cet incident avait causé beaucoup de réclamations de la part des ministres dans le conseil. Le Roi y était venu, la larme à Tœil et l'impertinente lettre de Condorcet à la main. Le ministre delà marine s'était fort élevé contre cette insulte; il voulait un appel au peuple ; d'autres voulaient renvoyer la lettre à l'Assemblée. Cahier, ministre de l'intérieur, a contrarié tout le monde ; il a pris ouvertement le parti de la lettre et à un tel point même qu'il a présenté sa démission. Ce stratagème lui a réussi, carson avis a prévalu, et le pouvoir exécutif est condamné à dévorer encore cette nouvelle insulte.

Nous avons vu promener dans la rue les instruments futurs, sans doute, de la régénération du globe. Une députation en a porté un échantillon (une pique avec un ruban tricolore) à l'Assemblée; on lui a accordé les honneurs de la séance et on a vu briller dans l'auguste Sénat cette nouvelle oriflamme des sansculottes. Les séances de cette semaine étaient destinées à voir des choses extraordinaires. Le trop fameux Linguet (1) a paru à la barre comme défenseur officieux de deux commis de Pondichéry contre le ministre de la marine. L'éloquence verbeuse de l'orateur civique a déplu généralement, et, après plusieurs interruptions désagréables, on a fini par lui couper la parole. U s'en est allé, frémissant de rage, sans attendre de partager les

(1) Linguet (Simon-Nicolas-Henri), né en 1736, se distingua au barreau par son éloquence, mais s'en fit rayer pour le» intempérances de son langage. ChaMé de France à cause de ses idées politiques, il y revint en 1791 et se déclara alon contre la Révolution. U fut guillotiné en 1794.

honneurs de la séance accordés à ses deux clients. Mais voici encore un autre [fait] bien plus extraordinaire. Un sieur Grof, originaire de Savoie et naturalisé Français depuis vingt-deux ansy s'est présenté à TAssemblée pour lui apprendre ce qu^il en coûte quand on veut louer, dans l'étranger, la constitution française. Le sénat de Ghambéry, peu conciliant, Ta condamné à être pendu, par contumace, et a confisqué les biens qu'il a en Savoie. Il a présenté son arrêt de mort au sénat français, qui trouve fort singulier qu'à Ghambéry on pende un zélé propagandiste. Aussi, après la lecture de cet arrêt de mort, le président Gondorcet lui a dit : « Martyr de la liberté et de la Constitution, venez prendre place dans son sanctuaire. »

Si l'on ne voyait que des choses aussi ridicules, on pourrait s'égayer; mais il sort quelquefois des décrets vraiment importants et désastreux qui affligent les gens de bien. Celui rendu dans la séance du 9 février sera célèbre dans les annales de la France. Cette infernale Assemblée, après avoir tenté d'effacer jusqu'aux moindres traces de la noblesse et du clergé, après avoir proscrit leurs personnes, en les livrant par des infâmes décrets aux outrages du peuple et à la persécution qui les a forcés de se réfugier dans une terre étrangère, ne pouvant plus atteindre leurs personnes, vient de décréter le séquestre de leurs biens. D'accord sur le fond, ils en ont décrété l'urgence, ils ne diffèrent plus que dans la manière dont se fera la dilapidation. Cependant, comme si tant de fortunes envahies ne suffisaient pas à la cupidité, on a fait un rapport sur l'impôt de 1792, en prenant pour base les principes de 1791, où les impositions sont portées à un point effrayant. Un autre objet qui embarrasse fort nos législateurs, ce sont les obstacles continuels qu'on porte dans les départements à la libre circulation des grains. Les insurrections sont fréquentes pour cet objet, surtout en Normandie. Aussi, plein de crainte pour la famine dans cette ci-devant province, on a fait à l'Assemblée un rapport, mais qui sera fort inutile comme tant d'autres.

Puisque nous parlons de rapports. Votre Éminence trouvera, dans les feuilles, qu'on en a fait un sur Avignon, samedi soir.

292 CORRESPONDANCE DE L*ÂBBE DE SALAMON

Bréard était le rapporteur. Son rapport est efFrayant ; il a pris pour base les mensonges atroces, des Duprat et Fontvieile, il ne tend rien moins qu'à faire transférer les prisonniers, à organiser définitivement ce pays-là, à Tamalgamer avec les départements voisins, à en vendre les biens ecclésiastiques et dénaturer ainsi ces deux petits États ; on y veut répandre plusieurs bataillons de gardes nationales et en retirer les troupes de ligne; on dit que le clergé est cause que ce pays est toujours en trouble, et on suppose une coalition entre Avignon, le Comtat et la ville d'Arles. J'ai été fort surpris d'apprendre que ce Deleutre, dont j'ai parlé quelquefois à Votre Éminence, s'est présenté à la barre environné de quelques Avignonnais, gens comme il faut : Javon, Devarennes, d'Avignon, et plusieurs autres dont je ne sais pas le nom; ils ont protesté de leur patriotisme et de leur attachement à la Constitution ; je ne m'étends pas davantage sur cet objet. Le Logograpke nenparle pas encore ; mais Votre Éminence trouvera le projet de décret dans le n"" 44 du Moniteur, et un fragment de l'infâme rapport de Bréard.

On a fait également un rapport sur les troubles et les malheurs de Saint-Domingue pressé parla famine et parla guerre. On leur accorde un secours de trois millions, et encore cinq, mais en forme de prêt pour trois ans. Brissot a eu l'audace d'attribuer tous les maux des colonies à l'infernale vanité des blancs. Ce sont toujours les mêmes discours : les nobles ont brûlé en France leurs châteaux, et les blancs, leurs possessions dans les îles ! Mais, pour effacer les impressions de douleur dont ce rapport a navré toute l'Assemblée, excepté les annis des noirs, le comité des domaines a fait celui qui tendait à supprimer toutes les congrégations sécuHères. Il n'y a rien encore de décidé; mais elles seront supprimées.

Les officiers de Soissonnais et autres régiments abandonnent presque en totalité leurs drapeaux. Cet incident a donné lieu à une dénonciation légère contre le ministre de la guerre, qui n'a pas eu de suite, et, en effet, que peut un ministre contre des officiers qui suivent la voie de l'honneur? Cela a fait pro-

poser d'ôter au Roi la faculté de nommer les capitaines et les lieutenants. L'Assemblée, qui ne laisse échapper aucune occasion de dépouiller Sa Majesté du peu de droits que la Constitution lui laisse, a ordonné qu'un rapport sur cet objet lui soit incessamment fait; cela nous mène à voir le comité militaire devenir chef de Tarmée et en remplir les fonctions. Nos législateurs, toujours la peur dans leur ventre, ont chargé le comité diplomatique de vérifier si les troupes autrichiennes filaient réellement du côté des Pays-Bas. Le sieur Basire a bien une autre crainte; il tremble, dit-il, que dans la maison du Roi, dont on a cependant envoyé la liste à l'Assemblée, il ne se soit glissé des officiers de Goblentz ; aussi la liste sera imprimée et distribuée.

Votre Ëminence trouvera, dans le Moniteur, la lettre du ministre de l'intérieur, qui écritàPétion que le Roi désire que sa nouvelle garde prête le serment, le mardi 14, et demande humblement au maire si rien ne s'oppose à ce que les intentions du Roi soient remplies, A cela, M. Pétion court à l'Assemblée pour savoir s'il doit recevoir le serment de cette garde. Cette demande embarrasse un peul'Assemblée. Elle n*est point troupe de ligne, ni garde nationale ; elle n'est pas fonctionnaire public; cependant la demande a été renvoyée au comité de législation. MM. d'Averhoult et Basire ont fait tout ce qu'ils ont pu pour avilir le Roi en traitant cette question. Dans la séance de ce jour, il a été décidé qu'elle prêtera le serment ordinaire devant la municipalité et, de plus, qu'elle sera tenue d'abandonner le Roi, s'il va au delà de vingt lieues de sa capitale ou du Corps législatif.

Le ministre de la justice est venu apporter la sanction du Roi au décret qui ordonne la mise en liberté des quarante soldats du régiment suisse de Château vieux, détenus aux galères par suite de l'affaire de Nancy, contre le vœu et la volonté connue des cantons suisses. — Le Roi a ordonné même l'exécution de l'acte d'accusation contre ses frères et parents, et enfin il a sanctionné le décret qui met sous la main de la nation les biens des émigrés.

204 CORRESPONDANCE DE L*ÂBBE DE SALAMON

Toujours des troubles dans les départements et toujours des prêtres soi-disant séditieux, réfractaires, qui soufflent la discorde ! Cependant on trouve de temps en temps quelques dépa^ tements qui leur sont favorables, mais ils sont aussitôt dénoncés par les municipalités qui sont toutes, en général, jacobines.

On essaye de tourner Taventure de Ségur de mille manières; on fait répandre le bruit qu*il avait reçu un coup d*épée du prince de Nassau, ensuite de M. d'Osmont; d'autres versions en accusaient le général Heyman et le baron de RoU, envoyés des princes de Coblentz à Berlin, où ils sont beaucoup distingués du Roi ; mais toutes ces versions ridicules et contradictoires sont tombées dès leur naissance. M. de Ségur est resté malade; un des coups de couteau a trois pouces, on craint Textravasion du sang, et il n'est pas hors de danger; qu'il y succombe ou qu il en réchappe, il n'est pas moins mort dans Topinion publique. On ne voit pas bien le vrai motif de cette ridicule ambassade, car comment peut-on imaginer dans ce moment une alliance avec la Prusse qui vient de se lier avec F Autriche? Le choix du ministre n'était pas concevable, car personne n'ignore que ce philosophe masqué est un de ces hommes qui ne calculent leurs succès futurs que sur leurs chutes passées et leurs ridicules actuels. Lors de son ambassade en Russie, il avait fait un apologue sanglant où le roi de Prusse était figuré sous l'emblème d'un éléphant; ce prince, sa cour, ses favoris et ses goûts avaient fourni matière aux épigrammes de Ségur; et c'est là l'homme qu'on envoie ! Le vieux maréchal de Ségur, le seul des maréchaux de France qui ait prêté le serment au nouveau régime, parut au Château dimanche. L'accident de son fils n'inspira pas le plus léger intérêt pour le père; le souvenir du mal qu'il a fait étant ministre, surtout par son ordonnance militaire, source de la révolution actuelle dans les troupes, était trop récent pour faire pardonner l'insatiable cupidité de cette maison. Personne ne lui adressa la parole; cependant le Roi, par politique ou autre motif, lui demanda des nouvelles de son fils. J'étais tout près; le maréchal répondit : « iSirc, il se porte bien, »

On assure que M. de Gustine, fils de Tancien députe, qui a joué un rôle si ambigu, si nul, dans la Révolution, envoyé auprès du duc de Brunswick avec quelques bijoux pour corrompre aussi des valets de chambre, remplace M. de Ségur à Berlin.

La cour de Goblentz, en nous présentant l'image de l'infortune et de la persécution, nous offre aussi une vaste scène de ridicules, d'intrigues et de déraison, ce qui est un malheur. La dame Balbi n'est pas encore partie. Lameth dit hautement qu*il est sûr de Monsieur pour le système des deux Chambres. Cependant des lettres arrivées hier nous rassurent un peu. La Balbi part décidément, ainsi que M. de Jaucourt et même un secrétaire de Calonne, sujet des différends. On nous marquait que, depuis l'arrivée d'un courrier de Vienne de la plus fraîche date, les princes paraissaient contents, malgré une nouvelle note officielle envoyée par Sainte-Croix et communiquée à l'Assemblée, qui portait qu'on avait donné de nouveaux ordres pour la dispersion des Français dans l'ÉIectorat.

Le port de Rochefort n'a plus qu'un officier; celui de Brest n'en compte que trois. Le commandant Marigny est arrivé à Paris, avec sa famille. Un lieutenant du port de Brest le remplace, sous les auspices des Jacobins.

Le pain vaut à Bordeaux 5 sols la livre; les armements pour le commerce sont suspendus ; le club lève toujours une tête altière. Les Guadet, les Vergniaud, les Ducos, les Grangeneuve en sont sortis. Beaucoup de négociants en sont émigrés; ils fuient cette terre de désolation. Ils sont partis pour Londres, avec le reste de leur portefeuille. Le comédien Talma, sa femme et Julie, danseuse de l'Opéra, successivement maîtresse du maréchal de Soubise, de lord Fitz-Herbert et de Ségur, le Prussien, ont acheté l'hôtel de Mirabeau-Roy. Ils en ont orné l'entrée de hiéroglyphes révolutionnaires en lettres d'or. — On plaisante sur Chabot, le capucin et du comité de surveillance; on dit qu'il aspire à être évèque m partibus. Le nouveau clergé constitutionnel a dit : Dignus est intrare in nostro sancto cor pore»

Un courrier extraordinaire est arrivé hier au Château, de

Vienne. Rien n'a pu encore transpirer de Tobjet des dépêches; ce qu'il y a de certain, c'est que les mines sont fort allongées au GhAteau. Un peu après l'arrivée de ce courrier, trois membres du comité diplomatique l'apprirent chez un tiers où ils dînaient; ils sortirent aussitôt pour aller chez le ministre Lessart, qui fiit tout déconcerté de les voir. Il dit qu'il n'avait pas la lettre, qu'il n'avait pas eu le temps de la lire; il fit semblant de faire chercher le premier commis du bureau qui ne s'y trouva pas. Les trois diplomates, ne pouvant rien tirer de Lessart, allèrent au Château avec une personne qui est venue me dire le fait. On était au jeu. La Reine jouait au tré-sept; on remarqua qu'elle avait l'air Fort soucieux, et si remplie à^ distractions qu'elle fit plusieurs fautes à son jeu, qui annonçaient une personne fort préoccupée. De là on infère que les dépêches sont tristes ; nous le saurons sans doute demain ; il faudra bien que l'Assemblée en soit instruite.

L'Assemblée a été fortement insultée par les tribunes, samedi au soir. Cette séance a offert une scène que ces messieurs ne doivent pas désirer voir arriver souvent, elle pourrait leur devenir funeste. Une foule de peuple était venue enfoncer la garde placée aux entrées de la salle, et s'était introduite tumultueusement dans la tribune vis-à-vis le président, qui ne leur était pas destinée. M. Cambon, président du comité d'inspection de la salle, a dénoncé ce fait. Les tribunes, surtout celles qui sont aux extrémités de la salie, ont complètement hué, et ces huées indécentes ont été répétées à plusieurs reprises. Ils ont crié qu'ils ne voulaient plus de billet pour entrer; ils ont presque imposé silence au président. Enfin, on les a un peu caressés, et l'ordre s'est rétabli. Aussitôt est accourue une députation des sans-culottes de Saint-Antoine, qui sont venus, avec leurs piques, offrir de garder l'Assemblée nationale. On les a remerciés et admis aux honneurs de la séance. Néanmoins, malgré cette belle offre, nos législateurs ne sont pas rassurés, car ils ont demandé une garde d'honneur, et dès aujourd'hui la garde est doublée au manège et hérissée de canons.

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. tVt

Cette fabrication de piques occupe tous les esprits; chacun en raisonne à sa manière et tremble, le conseil du Roi le premier. Le ministre de 4'intërieur a écrit de la part de Sa Majesté au Directoiredu département, pour réveiller son attention sur cet objet important. Gela a produit une affiche de la municipalité, qui ne défend pas ces piques, mais qui dit que ceux qui en ont, ou en auront, viendront se faire inscrire. Ce stratagème atroce des Jacobins pour se rallier davantage les sans-culottes annonce un complot qui peut devenir funeste. De nouveaux clubs secrets s'établissaient depuis quelques jours dans plusieurs sections. Le but de ces nouvelles institutions était la distribution des piques. Les finances vont toujours à vau-l'eau, le président de la Trésorerie écrit à T Assemblée que les relevés des rentrées du mois de janvier n'ont monté qu'à 22,000,000; il fait observer que la dépense du même mois monte à 48,000,000, c'est à peu près tous les mois les mêmes doléances.

L'espace de temps qui s'est écoulé depuis l'arrivée de la lettre de Votre Éminence a été trop court pour que je puisse la satisfaire complètement sur ce qu'Elle me fait l'honneur de me demander, touchant les évêques d'Orléans, Viviers et Sens. Quant aux deux limitrophes, Orléans et Sens, je puis assurer hardiment que les deux prélats exercent sur les portions de leurs territoires respectifs qui ont été circonscrites dans leur diocèse constitutionnel, la juridiction épiscopale. Je sais aussi que, dans le commencement, ces deux prélats, pour conserver les apparences, s'étaient donné mutuellement des lettres de grands vicaires ; il n'est pas moins vrai que Tévéque d'Orléans exerce dans les parties des autres diocèses, de Meaux et autres, qui lui ont été attribuées. H y a certainement envoyé le mandement que j'ai envoyé à Votre Éminence par le dernier courrier. Mais voici un fait constant : l'évêque d'Orléans donne de prétendues institutions canoniques aux ecclésiastiques élus par les électeurs constitutionnels, pour des cures du diocèse de Sens, attribuées à son département. On peut citer l'exemple de la cure de Presnay, dans le Gàtinais,

298 CORRESPONDANCE DE L*ÂRBE DE SALAMON

du diocèse de Sens. Il est vrai que celui qui a été nommé à cette cure, se faisant une conscience semblable à celle de ses supérieurs, a cru effacer la tache de son intrusion en demandant à Mgr Tarchevéque de Sens son agrément pour exercer les fonctions curiales dans cette cure, dont il avait déjà pris possession ; il a cru qu'en cumulant la mission de Tévéque d'Orléans avec Tagréraent de celui de Sens, il serait incontestablement revêtu d'une mission canonique. L'évéque d'Orléans n'envoie pas avec moins d'assurance, dans la même partie de Sens qui lui est attribuée, des prêtres de son diocèse d'Orléans assermentés, pour y faire les fonctions de vicaires ou de desservants.

Je puis certifier aussi que M. de Loménie exerce la même juridiction dans la partie d'Auxerre; on a même vu ce prélat y faire des fonctions épiscopales; c'est à Auxerre qu'on a remarqué, il y a plus de six mois, que, malgré sa démission, il portait toujours des boutons et boutonnières rouges à sa soutane noire. Ces avis sont de toute certitude, et Votre Éminence peut en faire usage. Ces faits m'ont été dénoncés, même par des vicaires généraux à qui le gouvernement de ces parties abandonnées a été attribué.

Mgr l'évêque de Viviers étant à cent cinquante lieues d'ici, je ne puis pas donner à Votre Éminence des renseignements si sûrs, mais je puis l'assurer que la conduite de ce prélat, qui est regardé comme fou, ne fait pas grande Sensation. Il a voulu donner la démission de son évéché constitutionnel, et il ne réside presque jamais ; mais il est plus que probable quHl a consenti à accepter les parties des différents diocèses qui lui ont été attribuées par la constitution du clergé, et que certainement ses vicaires épiscopaux y exercent une juridiction pleine et entière; cela ne peut pas même être autrement, car l'évêque et les vicaires seraient à l'instant dénoncés par la municipalité, le district ou le département de TArdèche. Je ne perdrai point cet objet de vue pour avoir encore d'autres renseignements, comme mon activité ne se ralentit point pour me procurer le relevé du registre de la poste de Sens. L'administration de la

AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. tW

poste étant toute nouvelle, il y a une immensité d'affaires, et elles se terminent lentement; mais je n'abandonne pas si aisément la partie.

M. de Gazalès est revenu à Paris; on ignore le vrai motif d'un si prompt retour; on le croit porteur d'un accommodement. J'ai toujours redouté cet homme, je ne l'ai jamais regardé comme un homme franc.

L'évéque d'Autun revient; on ignore la véritable raison. Plusieurs disent que c'est pour prendre des lettres de créance qu'on n'avait pas voulu lui donner avant son départ; mais tout cela est dénué de fondement. M. de Biron, son ami, avait d abord été arrêté pour dettes, pour 100,000 livres. L'évéque d'Âutun se présenta aussitôt et paya pour lui; mais, ayant été saisi de nouveau pour une somme plus forte, on le dit écroué dans les prisons de Londres.

Mme de Tarente est de retour de Bruxelles ; j'ai su par une personne de son intérieur qu'elle avait été, malgré elle, porter une lettre à Breteuil, et non pour y voir sa sœur. En le voyant même, elle lui dit en lui jetant la lettre : « Voilà pourquoi on m'a fait venir, v Elle a rapporté une réponse dont on ne sait pas le contenu.

Votre Éminence permettra que je la prie de faire payer à Rome quelques petites sommes dont je puis y avoir besoin, n'ayant pas même de voie plus commode pour toucher les petites avances que Votre Éminence veut absolument me rembourser.

Voilà la suite de l'ouvrage de l'abbé Bonnaud. Après une conférence que nous avons eue ensemble, j'ai pensé, à cause du corps épiscopal, qu'il fallait en changer le titre, et qu'au lieu de mettre : Réclamation du second ordre^ il fallait y substituer : Réclamation pour le clergé de France, Je pense que Votre Éminence approuvera ma réflexion. Raison de plus pour ne parler à Rome de l'ouvrage que lorsque j'en enverrai des exemplaires complets.

Mille tendres et inviolables respects pour Votre Éminence,

800 CORRESPONDANCE DE L*ABBE DE SALAMOIl

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N« 85.] Î9 février 17W.

Je suis à même de pouvoir vous marquer la réception de votre N" 85, et de vous remercier par conséquence de toutes les nouvelles que vous me mandez. Vous concevez vous-même^ sans doute, l'inutilité qu*il y aurait de ma part à m'arrêter sur la quantité prodigieuse des détails que vous savez réunir, et qui dans votre position vous fait bien de Thonneur.

J'ai bien agréé ce que vous m'avez mandé touchant les trois évéques, et les renseignements ultérieurs que vous me promettez là-dessus ne me seront pas moins agréables, et bien utiles.

Agréez mes remerciements aussi pour le compte de vos avances, et dorénavant vous serez le maître démêles envoyer toutes les fois que vous voudrez, soit de six en six mois, soit chaque trimestre, soit même au moment que vous aurez dépensé pour moi une somme suffisamment considérable. Pour en être remboursé, vous pouvez de même suivre le plan que vous jugerez le plus commode et le plus avantageux. Là-dessus je dois vous marquer qu'il est impossible de fixer la valeur exacte de l'écu romain sur vos livres ; car cela suit le change du jour, qui, dans le bouleversement de vos affaires, n'est presque jamais le même. Par exemple, les quarante-cinq écus que je dois compter à M. Digne pour votre compte, lui-même les a évalués selon le change de la semaine, qui est 197, a 443.5 livres. Prenez donc bien vos mesures, informez- vous du change courant avec votre ville, et ensuite réglez* vous pour les sommes que je dois payer à Rome, comme si vous n'aviez pas affaire avec moi, mais bien avec nn autre quelconque. Tous les billets que l'on me présentera de votre main, je les acquitterai sur-le-champ.

Voilà tout ce que je puis vous dire sur un tel article ; mais je ne cesserais jamais, si je voulais vous parler de mon attachement pour vous.

L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.

[N- W.] Paris, JO février i7W.

Nous pensions que les orages redoublés que nous venons d'essuyer nous laisseraient enfin jouir de quelques éclairs de tranquillité ; mais nos espérances ont été vaines, et le bonheur dont nous nous bercions n'a duré que Tespace d'un songe. Une nouvelle tempête, et plus violente, est venue nous agiter. Tant que le trésor philippien a pu fournir, les corsaires jacobites se contentaient de voler à tous les forfaits ; mais aujourd'hui que les canaux de la faction sont desséchés, aujourd'hui où, malgré les contributions que les Jacobins imposent à leurs frères de la province, la caisse patriotique ne fournit plus aucun fonds, il a fallu changer le plan d'attaque. L'espoir du pillage est le seul qui leur reste ; c\est ce que demandaient les brigands dont ils ont infesté la capitale. Aussi a-t-on vu avec quel empressement ils se sont portés, dans la journée de mercredi et de jeudi, sur les propriétés des citoyens. La maison du sieur Moineri, marchand de sucre, a fixé leurs regards. Trois tonneaux de cette denrée leur ont d'abord servi de pâture; ils se les sont appropriés et vendus, comme ils avaient fait la veille d un plus grand nombre. Au même instant l'alarme et la consternation ont été générales. La troupe à cheval, accompagnée par un parti de volontaires de toutes les sections, a pris les armes pour opposer une digue au débordement de ce nouveau torrent ; mais, au lieu de le contenir, il s'en est irrité davantage. Les brigands se sont aussitôt formé des retranche-

ments ; des charrettes leur ont servi à faire des barricades, et une grêle de pierres a été lancée sur les agents de la force publique. Deux gendarmes ont été blessés, et le commissaire de la police de la section dans laquelle se passait cette effrayante scène a été cruellement maltraité, sans vouloir jamais quitter son poste.

Ce sanglant prélude annonçait les plus grands malheurs. Déjà tout Paris était en alarme ; on sonnait le tocsin ; les étincelles de cette sédition commençaient à se communiquer dans rintérieur de la capitale. Les groupes devenaient nombreux dans les rues Saint-Denis, Saint- Martin. Les marchands, effrayés pour les propriétés, ont fermé promptement leurs boutiques. Enfin on a vu arriver le maire Pétion, suivi de mille deux cents hommes, sur le lieu du délit; on Tavaitdéjà menacé, la veille, de la fatale lanterne. A Taspect de cette force imposante, les brigands ont fait les derniers efforts pour se rendre plus importants, ils ont sonné le tocsin ; mais l'activité et la bonne contenance de la garde nationale commandée ont déconcerté leurs complots. Plusieurs ont été arrêtés et constitués prisonniers, les autres se sont cachés, et le calme s'est rétabli ; cependant aucun coupable n'est puni, et les honnêtes gens ne sont pas rassurés. Cependant l'Assemblée nationale, qui dès le dimanche d'auparavant avait senti par sa propre expérience l'empire des sans-culottes des tribunes — qui l'avaient grièvement insultée, à un tel point qu'elle a voulu une garde d'honneur et beaucoup de canons, — s'est interrompue de ses grands travaux pour s'occuper du désastre de Saint-Marceau. Elle manda aussitôt le département, la municipalité et même le ministre Cahier. Celui-ci dit qu'il n'était pas en son pouvoir de se rendre compte de ce qui se passait alors dans Paris, qu'il avait chargé le département de veiller à la sûreté de la ville. La Rochefoucauld, chef du département, raconta succinctement, mais en adoucissant les faits, et dit que tout était pacifié. La municipalité en fit autant ; cependant on a transporté le magasin de sucre ailleurs dans la ville.

Tout est calme dans ce moment, en apparence ; néanmoias

le Roi a cru devoir écrire à la municipalité une lettre vraiment originale sur les bruits qui courent continuellement sur son prochain départ de cette capitale. Des gens instruits ont voulu m'assurer que cette lettre cachait un mystère, et que le Roi Ta faite de lui-même dans un moment d'humeur. En effet, on y voit des termes, des brusqueries qui sont à lui et dans son caractère. Le parti constituant et conseiller du Roi voit qu'on ne peut éviter la guerre ; ils craignent que la personne du Roi ne soit ici en danger, et d'ailleurs ils pensent que Sa Majesté hors de Paris pourrait parvenir à éviter la guerre qu'ils redou* tent. Ils font partager leurs sentiments à la Reine. D'un autre côté, on fait voir au Roi des monstres s'il part. Ce dernier avis lui plaît davantage parce que réellement il n'a pas envie de s'en aller, et c'est dans un moment où la Reine le pressait trop fort que, pour déconcerter le parti, Sa Majesté à écrit la lettre que Votre Ëminence trouvera dans tous les journaux, notamment dans la Gazette de France^ n* 14.

Les mouvements au sujet de la circulation des grains se multiplient et vont en croissant. A Montchéri, deux cents personnes sont venues dans le marché faire baisser le prix du blé. En vain la municipalité a voulu se montrer ; on est toujours plus convaincu que la force des émeutes populaires a plus de puissance que celle des autorités constituées. Le peuple a pillé les magasins et assassiné les propriétaires. Tous ces crimes ont faiblement excité l'attention de l'Assemblée nationale ; on a simplement renvoyé au pouvoir exécutif qui n'a plus lui-même aucune force, c'est démontré par l'expérience de tous les jours. Mais un événement d'une plus haute importance a fixé l'attention de l'Assemblée : quinze mille sacs de farine ont été arrêtés â Noyon, éloigné seulement de vingt-huit petites lieues de Paris. De trente à trente-deux mille hommes, sans exagération, de tous les pays circonvoisins, sont venus pour protéger l'arrestation de cette cargaison importante destinée pour ailleurs. En vain la municipalité en écharpe est venue ; en vain le département s'est montré ; en vain le ministre de la guerre, par ordre du Roi, y avait envoyé le fameux Gouy d'Arcy pour y

304 CORRESPONDANCE DE L*ÂBBE DE SALâMON

commander les troupes : rien n'a pu amener le calme, encore moins faire partir la farine arrêtée.

L'Assemblée a longtemps discuté sur ce qu*il y avait à faire; on craint toujours de maltraiter le peuple, on veut toujours que la raison agisse sur des êtres qui n'en ont pas, qui n'en peuvent plus avoir. On a mandé le ministre, on a dénoncé Gouy d'Arcy sur ce qu'il allait faire exécuter des ordres du pouvoir exécutif trop sévères, on a agité d'y envoyer des commissaires pris dans l'Assemblée ; cette motion a souffert un grand débat ; c'est contre la Constitution. Laissons agir le pouvoir exécutif^ disait l'autre ; envoyons des commissaires, disaient ceux-ci, mais seulement pour parler raison à ce peuple, sans gêner la réquisition du corps administratif pour les troupes, s'il est nécessaire. Ce dernier avis a prévalu. Quatre commissaires pris dans TAssemblée ont été nommés. Ils sont partis sur -le- champ ; ils ont vu qu'on ne leur avait pas augmenté le danger de ce rassemblement d'hommes immense. Ils ont trouvé un camp tout formé pour soutenir le plus saint des devoirs, celui de l'insurrection. Il y en avait deux, l'un pour piller les grains, l'autre pour repousser M. Gouy d'Arcy envoyé pour rétablir Tordre. Le tocsin avait sonné sur lui et son armée, et deux cent quarante paroisses sont encore assemblées ; toute l'éloquence de M. Vaublanc n'a fait aucune impression sur ce peuple souverain qui ne connaît d'autres lois que sa propre volonté. M. Pomme (?) a eu beau les assurer que ces farines n'étaient pas pour l'étranger, rien n'a pu les obliger à se retirer. Au contraire, on assure qu'ils ont menacé les commissaires même de la lanterne ; aussi nos législateurs, ne voulant pas compromettre leur inviolabilité, se sont empressés de revenir rendre compte de leur peu de succès. Le ministre de la guerre a proposé d'envoyer des troupes soldées, de Paris. Beaucoup ont vu dans cette demande du ministre un projet secret de dégarnir Paris de troupes et s'y sont opposés ; d'autres, au contraire, ont appuyé la demande de M. de Narbonne, et elle a été décrétée. Cependant, pour commencer d'adoucir ce peuple, l'Assemblée a décrété que le trésor public payerait à

cette bande révoltée une somme, pour la peine qu'elle avait eue de débarquer la farine qu*elle a arrêtée ; nous attendons dans ce moment Teffet de cette nouvelle disposition.

Le comité de surveillance embrasse tout le royaume par ses espions et ses affiliés jacobi tes. Chaque municipalité le prend pour modèle, et depuis le dernier citoyen jusqu'au Roi, il n'est pas individu qui ne soit exposé à passer par cette filière. Le ministre des affaires étrangères vient d'en faire l'expérience. Deux courriers de cabinet avaient été dépéchés par lui en Allemagne. La municipalité de Stenay les a fait arrêter, quoiqu'ayant des passeports du Roi et du ministre ; un courrier extraordinaire en a porté la nouvelle à l'Assemblée nationale. Le président a lu la lettre ; il parait que le marquis de Pelleport et M. d'Ambly, porteur des dépêches ministérielles, ont été emprisonnés. D'après un rapport sur cet événement, formé d'un ramassis de faits hasardeux ou controuvés, on a mandé le ministre à la barre. Il y a subi un interrogatoire inique ; déjà on croyait tenir le fil qui devait conduire à la découverte de la trahison ministérielle. Votre Éminence verra cet absurde interrogatoire dans les journaux. Le ministre n'a pu se faire entendre. Les tribunes et les honorables membres couvraient sa voix. Le président, un peu honteux sans doute d'exposer ainsi la dignité d'un ministre et le secret des affaires à l'indiscrétion publique, charge de son autorité le ministre, comme s^il en avait le droit, de s'expliquer, le soir même, au comité diplomatique. Cette affaire n'est point encore finie ; il est très vraisemblable qu'on la renverra au pouvoir exécutif, mais point de punition pour l'insolente audace de la municipalité de Stenay.

Le président Gondorcet monte à la tribune pour lire une adresse aux départements. Applaudi et imprimé. H y a eu plusieurs rapports importants sur Arles et autres. Votre Éminence les aura successivement, ainsi que le compte que le ministre de l'intérieur a rendu de la situation du royaume; elle est déplorable. Le ministre l'attribue à quatre causes principales : la rareté du numéraire, celle des subsistances,

la différence des opinions politiques, celle des opinions religieuses. Je ne le suivrai pas dans les détails; je ne dis qu'un mot à Votre Éminence de ce qui se passe à TÂssemblée dans la semaine, afin que d'un coup d'oeil Sa Sainteté et Votre Éminence puissent avoir une idée exacte de ce qui s'y passe, en attendant qu'Elle ait le loisir de lire les gazettes. J'ajouterai encore qu'on a fait une motion indécente et contre les bonnes mœurs : c'est contre l'autorité paternelle et l'autorité maritale; cela nous annonce encore de sinistres décrets sur ces matières délicates. Il parait constant que l'Assemblée roule encore des projets terribles contre la religion et contre tout ce qui y tient : mariage des prêtres, divorce, anéantissement de l'extérieur du culte romain ; enfin, ils...

On vient de lancer dans le public un écritlmpie, dont j'envoie deux exemplaires à Votre Éminence avec une faible réfutation. L'auteur de cet écrit abominable est un curé jureur d'une des plus imporantes paroisses de Paris, c'est celle de Saint-Laurent. Il a l'impudence de le vendre dans son presbytère.

Nous apprenons tous les jours des mariages de quelques prêtres. Le curé du Havre est un des derniers. J'ai été toujours bien surpris du silence qu'ont gardé nos évéques sur cette matière; j'en ai parlé depuis quelques jours à plusieurs, et notamment au grand vicaire de confiance de M. l'archevêque de Lyon. Mes instances n'ont point été inutiles, et on travaille dans ce moment, pour ce prélat, une ordonnance contre ces mariages qui se propagent. Je l'enverrai à Votre Éminence dès qu'elle sera achevée. Elle a dû recevoir de Liège deux mandements, toujours de ce même archevêque, qu'on n'a pas osé imprimer ici. Dès qu'ils seront à Paris, j'aurai l'honneur de lui en envoyer encore un exemplaire.

Je confirme à Votre Éminence que les évéques d'Orléans, de Sens et de Viviers ont exercé la juridiction épiscopale dans les parties des diocèses qui leur sont attribuées par la Constitution. Ils ont tous envoyé des mandements et même donné des dispenses. Quand il n'y aurait que le titre de leurs mande-

ments, il serait prouve qu^ils ont consenti à rincorporation des parties des diocèses étrangers au leur et à Texcorporation de celles qu'on leur a prises. Ils s'intitulent tous : évéque du département. Des parties des [diocèses] d'Âuxerre, de Blois, de Sens, sont dans celui d'Orléans. Je me suis trompé quand j'ai nommé Meaux, c'était la ville de Gien que je voulais dire et qui était d'Auxerre; ainsi point de doute : ces prélats sont intrus et doivent être dans la même classe que les autres. L'évéque de Viviers a envoyé son mandement dans le diocèse d'Uzès. Aucun évéque n'a pu me donner aucun fait particulier; mais tout ce que j'ai marqué est constant.

Au reste, on s'occupe beaucoup ici, dans les conversations, de la bulle à venir. On a beaucoup raisonné sur la congrégation qu'on dit avoir eu lieu ; on va jusqu'à dire que le Pape y a fait lire un mémoire de l'abbé Maury, et que c'était même cet abbé qui devait être le rédacteur de cette bulle. Ce qui a donné quelque fondement à ce bruit, ce sont des lettres que cet abbé a écrites à son frère et à l'abbé Godard, vicaire général de Toulouse, dans lesquelles il marque qu'il est si extraordinairement occupé à Rome, que tous les travaux qu'il a faiiSy soit ici, soit à l'Assemblée nationale, ne sont rien en comparaison. Ce sont les expressions de la lettre, ou au moins de Tabbé Godard qui l'a divulguée. A cette occasion, j'avoue à Votre Éminence que je trouve ma position d'autant plus délicate qu'il faut, ou que je lui déguise la vérité, ou que je lui dise, contre mon caractère, des choses qui peuvent jeter quelque légère défaveur sur une personne qui a montré infiniment de courage et un grand talent dans des circonstances infiniment critiques. Mais la confiance dont Votre Éminence a daigné m'honorer l'emporte sur toute considération, et je lui dirai avec franchise que j'ai aperçu dans toutes ces conversations que l'on voyait avec grand'peine que ce fût M. l'abbé Maury qui travaillait à la bulle, que cette idée-là jetterait une grande défaveur sur cet oracle sacré du Souverain Pontife. Des gens de la plus haute importance, des prélats, des dévotes du haut rang, m'ont marqué leurs craintes là-

dessus. Ils rendent tous justice à ses talents oratoires, ils ont les mêmes principes que lui quant à la Constitution, mais [disent] qu'on n'a pas la même confiance en ses connaissances religieuses, et que certainement les méchants ne manqueraient pas de jeter de la défaveur sur la bulle, en plaisantant sur celui qu*on croirait en être Tauteur.

J'avoue à Votre Éminence que j'ai été fort embarrassé de répondre catégoriquement ; cependant j'ai commencé par jeter du doute sur la tenue d'une congrégation, puisque je n'en avais eu aucune nouvelle ; que, de plus, je connaissais trop la marche de la cour de Rome pour penser que M. l'abbé Maury, quelque considéré qu'il put être à Rome, p&t être chargé de travailler à la bulle, d'autant plus qu'y étant très nouveau, il ne connaissait point encore le style et la marche de ces sortes d'ouvrages ; qu'au reste, je pouvais affirmer que Sa Sainteté, après avoir consulté les théologiens, les canonistes les plus expérimentés de Rome, ainsi que quelques cardinaux, travaillait seule ses ouvrages — et surtout ceux aussi importants, aussi majeurs que ceux dont on se plaisait mal à propos à s'entretenir à Paris — et qu'on pouvait regarder comme apocryphe tout ce qu'on verrait dans les gazettes ou les lettres particulières. Voilà, Monseigneur, tout ce que j'ai pu dire dans une matière dont je n'avais nulle notion.

La tranquillité avec laquelle Léopold voit entrer dans la maison de Prusse deux nouvelles principautés, sans avoir fait aucune opposition apparente, fait penser que les deux souverains sont parfaitement d'accord, et qu'il y a quelque convention secrète entre eux. On se rappelle que le feu roi de Prusse mit les plus grands obstacles pour l'échange de l'électorat de Bavière à la mort de l'Électeur, ce qui fit que l'échange n'eut pas lieu sous Joseph II.

On regarde toujours la guerre comme inévitable. Je joins ici copie d'une lettre de Bruxelles, venant de bonne part. Nos Jacobins sont toujours infiniment puissants et dominent l'Assemblée nationale; on a voulu faire président la fameuse Thé-

roigne. L*évéque d*Autun n'est point encore retourné à Paris, mais il n'est point à Londres depuis quelques jours. Le duc de Biron est certainement en prison pour dettes, dans cette capitale de la Grande-Bretagne. Ségursera incessamment de retour à Paris. L'évéque intrus de Nancy a repris ses fonctions. On doit procéder à Télection du successeur de Charrier le 28 de ce mois, on craint que ce ne soit Tinfâme Chabot. Depuis cinq jours nous sommes environnés de neige, et il fait un froid excessif; il a été jusqu'à dix degrés au-dessous de la glace, ce qui a fait dire que Thiver avait posé son veto sur les assises des sans-culottes sur la terrasse des Feuillants et du jardin du Luxembourg. Ceux-ci ont été se réfugier au café Procope ; c'est là que V honnête homme Carra enthousiasme tous ses auditeurs par les atroces blasphèmes qu'il vomit contre la famille royale et les ministres. Les jacobites, les cordelistes, les fraternellistes applaudissent à la scélératesse de leur confrère.

Je me suis présenté moi-même au directoire de la poste, composé de trois administrateurs généraux. Je leur ai demandé le certificat que je demandais touchant M. l'archevêque de Sens. Ils m'ont répondu que les reçus de cette sorte ne se faisaient point per extensum, et que la personne qui recevait la lettre se contentait d'apposer sa signature sur le registre où la mention de la lettre en question était faite, que l'extrait qu'ils pourraient me donner n'équivaudrait certainement pas à la lettre qu'on m'a déjà écrite. J'ai insisté pour avoir une pièce plus authentique, et on m'a accordé un certificat en forme de lettre, signé de toute l'administration générale, qui annonce de la manière la plus positive que M. de Loménie lui-même est venu prendre sa lettre. Cette administration, composée toute d'anciens administrateurs, pensant tous bien, est infiniment considérée à Paris, et tout ce qui en émane mérite la plus grande croyance. Ainsi cette pièce est suffisante pour constater légalement la réception de ladite lettre.

Voilà, Monseigneur, encore un manuscrit de la personne que j'avais envoyée chez la demoiselle Labrousse, qui vient de retourner chez elle à Périgueux, mais avec le dessein d'aller

à Rome. Votre Éminence pourra y trouver des détails qui peuvent être de quelque utilité.

21 février, — Rien de nouveau dans la séance d'hier; il n'y a eu d'autre décret important que celui proposé sur la manière de constater les mariages et les décès ; on en fera la première lecture. Il y a cet article que les personnes qui voudront contracter des mariages le déclareront devant la municipalité, ces mariages ne pouvant être dissous que dans les formes déterminées par la loi. Ce projet engage nécessairement l'Assemblée dans la discussion du divorce.

Il fait un froid si cuisant que plusieurs numéros des feuilles ne sont parvenues hier ni aujourd'hui; cependant le Logographe de ce jourm'arrive, et je finis, ne pouvant plus tenir la plume des mains.

Mille tendres respects à Votre Éminence.

LU

Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.

[N*86.] TmanlTM.

J*avais déjà pris la plume. Monsieur, pour vous marquer la non-arrivée du courrier de France, lorsqu'on m'apporte votre N^ 86. Le temps me manque absolument pour vous répondre en détail. Je me bornerai donc à l'article qui m'a frappé le plus, et qui est en soi-même infiniment essentiel. Je vous ai déjà marqué qu'il y avait eu dernièrement une congrégation de cardinaux qui s'étaient occupés de vos affaires ecclésiastiques. Il est bon de remarquer ici qu'une telle congrégation était composée seulement de cardinaux, et qu'aucune autre personne ne pouvait y avoir aucune part; que les cardinaux qui ont entouré le Pape de leurs lumières étaient précisément les mêmes qui, au commencement des troubles de France, avaient été choisis pour s'occuper des objets qui pourraient y avoir

rapport, et que le Pape, comme il a fait depuis le commencement, n'a écoute, n'a consulté aucune autre personne. La congrégation donc a présenté au Saint-Père ses idées , et làdessus le Pape a travaillé de sa propre main, et tout seul, aux pièces qui pourront être publiées. Je vous dirai que, hier au soir seulement, le Saint-Père a achevé son travail, qui jusqu'à ce moment n'est connu de personne, et qu'il publiera lorsqu'il le jugera convenable. Gela est d'autant plus sûr que tous les bons serviteurs du PontiFe, et moi surtout, ont été dans des transes mortelles par la crainte qu'une application aussi longue, aussi réfléchie, aussi constamment soutenue, ne fût capable de déranger la santé précieuse du Saint-Père ; mais il a été impossible de le détourner de son propos, et de lui persuader de se faire aider, au moins matériellement, par quelqu'un bien affidé. Toutes les insinuations là-dessus ont été absolument perdues, et le Pape a commencé, a continué, a achevé ses travaux tout seul, de sorte que l'on peut dire à la rigueur du terme qu'il n'y a pas un seul mot qui n'ait été imaginé et couché par sa propre main sacrée. Voilà, Monsieur, un exposé de la vérité la plus exacte.

Je ne vous cacherai point, Monsieur, les vues secrètes du Pape. Il a imaginé, lorsqu'il se verra sur le point de rendre public son travail et qu'il sera connu à Rome dans son original, de le faire voir à la personne dont vous me parlez, pour l'engager à le traduire exactement en français; mais soyez persuadé que, cela à part, on ne s'est jamais, au grand jamais, servi pour la moindre chose de ladite personne. Vous pouvez donc librement, quoique avec votre prudence ordinaire, faire usage de ce que j'ai Thonneur de vous marquer, pour faire tomber les faux bruits, bien sûr de ne pouvoir être démenti. Au reste. Monsieur, dans tout ce que vous dites que- Ton s'efforce de débiter ici, je reconnais le langage et les efforts de nos détracteurs. Je me flatte cependant que lorsque les nouvelles pièces seront publiées, le moindre acte, Ja plus mince connaissance, suffira pour convaincre même les plus opiniàti*es qu'elles ont été jetées dans le même moule que les ouvrages précédents. Le

style du Saint-Père est trop généralement connu pour que Ton puisse s'y méprendre, et pour qu'un autre puisse l'approcher. A l'ordinaire prochain, pour le reste de votre numéro. En attendant vous trouverez ici deux des facultés que vous avez demandées dans vos lettres précédentes. J'y ajoute seulement les assurances de mon véritable attachement.

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