LUI
Le cardinal de Zelada à tabbé de Salamon,
[N* 87.] 14 mars 189S.
Le courrier de France qui doit m'apporter votre N* 87 n'étant point encore arrivé à Rome, je reviens pour un instant à votre numéro dont je vous ai déjà marqué la réception.
Je me trouve avoir déjà suffisamment satisfait à l'article qui demandait des éclaircissements non moins prompts que décisifs, et vous en savez assez maintenant pour détruire les assertions absurdes et chimériques par lesquelles on s'efforce d'affaiblir d'avance les effets salutaires des décisions du Saint-Siège. Je me bornerai donc à vous remercier et à applaudir à votre activité, tant pour les renseignements sur les trois évêques, que pour le certificat en forme de lettre qui annonce d'une manière positive que de Loménie lui-même a retiré la lettre que je lui avais adressée.
Quant aux nouvelles, vous voyez combien tout est changé par la perte inattendue du chef auguste de l'Empire. Dieu seul sait maintenant les suites d'un tel contretemps !
Vous trouverez ci-jointes les quittances des billets que vous m'avez adressés, et vous pouvez être bien convaincu que je me ferai toujours un plaisir de faire à l'instant honneur aux autres. En attendant, agréez les assurances de l'attachement véritable que j'ai pour vous.
P. S. — Dans le moment, je reçois de la Secrétairerie des
Brefs celui que vous avez demandé pour le diacre Monceau. De tels brefs coûtent indispensablement neuf écus et cinq baïoques romains. Mais comme moi-même je me suis chargé de le faire expédier, il m'a été possible, avec un petit mot du Saint-Père, de Tavoir sans aucune dépense. Je vous le remets donc, avec le dimissoire de Tarchevéque. — Je vous préviens, en attendant, que le Saint-Père a achevé la revision de son travail. Je ne désespère donc d'être en état de vous l'envoyer par Fordinaire prochain. Encore une fois, agréez mille amitiés de ma part.
L*abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N* 87.] Paris, tl février 179î.
Monseigneur,
J'ai reçu très exactement le N" 81 de Votre Éminence; j'ose me flatter que Sa Sainteté sera satisfaite de la dernière pièce que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Éminence au sujet de l'archevêque de Sens. Je ne suis plus surpris que nous ayons essuyé tant d'entraves ; j'ai appris que le directeur de la poste de Sens était intimement lié avec ce prélat, qui le détournait de me satisfaire, ainsi que l'administration de la poste, et il n'a fallu rien moins que des ordres bien prononcés pour avoir sa déclaration qui a servi de base à la pièce du directoire. Voilà donc une affaire faite. J'ai pris de nouveaux renseignements sur la manière dont il exerce son ministère sur son nouveau diocèse. J'en ai fait la matière d'une note séparée, que Votre Éminence trouvera ci-jointe : j'en aurai de même des deux autres prélats délinquants. J'ai déjà pris des mesures pour savoir d'une manière précise les abdications des intrus qui pourront survenir. Je suis affligé de voir que jusqu'à ce moment elles ont été très rares.
Votre Éminence n'a pas besoin de me recommander de ne rien hasarder. Je suis peu facile à croire, et je sais toute l'importance qu'il y a à ne lui donner que des notions très sûres. Aussi je ne crois pas, jusqu'à ce moment, m'étre égaré, surtout pour les affaires de quelque conséquence, et si quelques événements ne se sont pas trouvés parfaitement vrais, c'a été l'effet de quelques circonstances survenues ; mais dans le moment que je les écrivais, elles étaient véritables. Par exemple : si Rabaut n'est pas allé à Londres, c'est qu'il a vu que ses projets étaient connus et que toutes les gazettes en parlaient. Si l'évéque d'Âutun n'est pas revenu de Londres, c'est la détention de son ami, M. de Biron, qui l'a retenu ; mais il en était réellement parti. Quant à M. de Ségur, je confirme tout ce que j'ai dit sur son compte, et, quoi qu'on puisse dire, Votre Éminence voudra bien n'en rien croire. Au reste, je sais que vous avez à Rome des gens de toute religion, des révolutionnaires, des monarchiens, et même à la suite de Mesdames; tous ces gens-là débitent des nouvelles, suivant leur opinion. D'un autre côté, il y en a aussi d'extrêmes dans le sens contraire et qui croient tout ce que l'on leur dit sur la prochaine contre-révolution. Ils ignorent les intrigues de toute espèce que nous aurons à surmonter ; ils ne sauraient concevoir les trames ourdies par les constituants et les monarchiens, depuis huit mois surtout, pour élever le crédit autrichien, pour exécuter leur pian de lâcheté sur les ruines de la constitution nouvelle, sur l'anéantissement des princes et émigrés,sur l'asservissement même de l'Europe à l'Autriche.
Votre Éminence peut se rappeler que lorsque le système des deux Chambres parut, tous les courtisans, les intrigants, les faux braves, les gens à petits moyens, les fripons ambitieux, s'y rallièrent aux dépens de la liberté constituée. Ce fut le plan favori et hypocrite du despotisme de cour, qui, se voyant par trop anéanti, cherchait à renaître de ses cendres, et ce pian a été depuis fomenté sans relâche. On compte parmi ses premiers fauteurs Necker, son intime ami La Fayette, Montmorin et Lessart; on connaît les fameux consti-
tuants qui s'y sont ralliés. Tout se combine de Paris à Vienne. Necker tient Tun des fils de sa retraite; sa créature, Lessart, a été placé, malgré tous, au ministère des affaires étrangères; Mme de Staël a fait mettre à ta guerre son sigisbée et gouverne sous lui; on a foit nommer La Fayette au commandement d'une des armées; M. de Montmorin, que la peur avait fait Ajir, s'est représenté et a mis tout en œuvre pour être chef de la maison civile du Roi. On a besoin de forces puissantes pour annuler les princes, pour en imposer aux puissances qui paraissent vouloir les favoriser. Léopold est leur ressource, mais il lui faut des dédommagements qu'il aime : on assure qu'on a sacrifié m petto la Lorraine et l'Alsace. La Fayette, que nous avons ici dans ce moment, sous prétexte de se concerter avec le ministre de la guerre, est l'intermédiaire entre Paris et Vienne; dans son poste, tout exprès choisi, il entretient la correspondance la plus directe et la plus intime des deux côtés. On assure qu'on a voulu envoyer à Vienne le fameux La Tour Maubourg, mais il a été refusé. Il ne s'agit presque plus que de l'exécution. Déjà Ton voit qu'à l'aide de l'Assemblée nationale [et de] ses décrets, sans qu'elle s'en doute, on a à peu près enchaîné les émigrés. La manière dont Vienne a amusé et fatigué l'Europe, pendant quinze mois, l'épuisé et la dégoûte graduellement; il ne reste que nos armées patriotes, dont le zèle gène sur les frontières qu'on voudrait faire aborder sans péril. Mais que fait le zèle sans ordre et sans chef?
Il a été question de remplacer le général de Rochambeau qui se disait malade, et de lui substituer en Flandre M. de La Fayette, qui éviterait jusqu'au danger de la trahison; dès lors, la Lorraine demeurerait ouverte aux Autrichiens, mais les monarchiens n'ont pu encore réussir à ce déplacement. Il est question aussi à présent, disent des gens initiés dans les mystères, de renvoyer La Fayette dans le Midi. La difficulté est de l'y faire consentir, parce qu'il courrait des risques si, les Autrichiens entrant par le côté qu'il quitterait exprès, les Espagnols le trouvaient mauvais et voulaient venir à la
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traverse. Voilà le mot de l^énigme, voilà la clef de toutes les tergiversations diplomatiques autrichiennes, monarchiennes, Texplication de toutes les lenteurs qui désespèrent nos émigrés qu'on parait jouer partout; et ce qui vient à Tappui de tout cela , c'est la note de Léopold , nouvellement arrivée , dans laquelle Sa Majesté Impériale insiste pour que la nation retire ses troupes qui assurent cette frontière importante, afin de n'avoir nul obstacle et d'être sur du succès.
Gazalès est reparti vendredi pour Londres. Ce gentilhomme, qui a montré le plus grand talent à la tribune, n'a fait aucune sensation pendant les dix jours qu'il a passés à Paris.
L'imposante insurrection de Noyon est calmée, au moins pour le moment. Gouy d'Ârcy n'a pas eu l'honneur d'y retourner pour commander; c'est M. de Wittinghof qui a eu cet avantage et qui a réussi; cependant il a resté deux mille sacs de blé à la bataille. Presque la même chose est arrivée à Dunkerque; l'insurrection a été moins grande, et cependant il y a eu plus de victimes et plusieurs maisons pillées et dévastées.
L'histoire des piques a un peu passé, mais on distribue à présent des petits poignards aux femmes, ce qui annonce toujours de sinistres projets contre le trône et les soi-disant aristocrates. Ainsi marchent constamment les Jacobins, sans que rien puisse les déconcerter. Quand un complot manque, on en invente un autre encore plus atroce ; leur seul et unique but, c'est l'anarchie et la guerre civile. Ils redoutent fort la guerre extérieure; aussi les chefs de la faction ont délibéré, dans un de leurs conciliabules nocturnes, que d'ici au 1" mars il fallait sonner le tocsin du massacre des amis du trône et de l'autel.
Les protestants qui, depuis quelques jours, s'étaient cachés derrière la toile des Jacobins , reparaissent sur la scène et se montrent plus ardents que jamais pour renouveler le feu de la révolte. C'est dans l'église de Saint-Thomas du Louvre, qui leur est louée, que s'est tenu le conciliabule secret dans lequel les atroces enfants de Calvin ont décidé la guerre civile
comme le seul moyen efficace pour conserver la prépondëraoce sacrilège que leur donne la Constitution. L'avenir, a dit un des pontifes de cette secte régicide, ne nous présente que des tableaux affreux; • la réunion de toutes les puissances a de l'Europe est la preuve infaillible de notre chute ; nous • pouvons la retarder ou même la prévenir. Empressons-nous s d'écrire à nos frères des provinces. Le peuple est las de sa u misère, ouvrons-lui nos trésors et commençons à Tinstant « le massacre de nos ennemis. » D'un autre côté, les émissaires des Jacobins courent, jour et nuit, les cabarets dans les faubourgs.
Une députation armée de piques est venue aux Jacobins. M. Manuel a trouvé cette députation inconstitutionnelle, et contre la loi qui dit qu'on ne peut être assemblés en armes, et il a fait la motion pour que les piques fussent déposées à côté du président, ce qui a été aussitôt exécuté au milieu des applaudissements. M. Danton a voulu qu'on suspendit trois piques à la voûte, à côté des drapeaux tricolores ; mais cette joie a été troublée par l'arrivée d'une députation de Marseille qui a apporté des nouvelles fort tristes. La contrerévolution commence dans cette illustre colonie des Phocéens, les royalistes triomphent, les Jacobins y sont désarmés, les prêtres constitutionnels chassés, et les réfraciaires y tiennent école de fanatisme. Le maire d'Arles est à la tête de cette coalition, et c'est pour prouver son attachement à la Constitution jacobite que son frère est venu le dénoncer : a Mon frère est coupable y a-t-il dit, il faut le punir. » Fatale Constitution, qui arme le frère contre le frère, le fils contre le père !
Les cafés démagogues, et qui sont très nombreux, retentissent tous des invectives les plus atroces contre la famille royale. La Reine est surtout l'objet de leurs déclamations scélérates. Sa Majesté avait été le lundi au théâtre ; à son arrivée, tous les applaudissements sont partis de tous les points de la salle. Vainement les Jacobins ont voulu arrêter cet enthousiasme; les cris : « Vive la Reine! » à certains passages de la pièce, ont été prolongés à satiété jprès de trois
quarts d'heure. Deux Jacobins ont voulu crier : « Vive la nation! n ils ont été chassés. Cependant les gens sensés ont été fort affligés de ce coup d'essai de la Reine; il parait presque prouvé qu'on avait soudoyé un grand nombre de la nouvelle garde, et que les loges avaient été distribuées gratui-tement à plusieurs personnes. Cette petite victoire a rendu furieux tous nos républicains; ils s'étaient préparés en conséquence. On avait annoncé que cette princesse honorerait les comédiens français de sa présence le 24; en conséquence, ils y étaient allés en force, ils avaient manifesté hautement leur complot dans le café Mézeray, près le spectacle; mais leur espérance fut vaine. La Reine heureusement ne vint pas. Ils voulurent se venger du contretemps; comme des furibonds, ils ordonnèrent aux comédiens d'annoncer Brutus et la Liberté conquise^ mais on ne s'est pas tenu là. Il y a eu une scène sanglante au petit théâtre du Vaudeville, il y a eu des blessés et même un mort des suites des blessures. Voilà un nouveau genre d'insurrection. On remarque en général que tous les spectacles, qui se sont multipliés à l'infini à Paris, sont fort orageux.
Mais un fait plus important, c'est l'arrivée soudaine des généraux Luckner et La Fayette. On a beau répandre dans le public que cet abandon momentané de leur poste doit être profitable à la Révolution, par les lumières qu'ils viennent puiser ici dans un conseil secret, personne ne veut croire à cet augure; déjà les patriotes prétendent que tout est perdu, puisque, dans la crise où se trouvent les frontières, on voit ici dans ce moment les trois généraux nommés pour la défendre. J'avoue que cet événement a quelque chose de surprenant.
Quant à l'Assemblée nationale, il ne vaut presque pas la peine d'en parler; ils perdent le temps à des riens. Ils ont passé quatre ou cinq heures, dans une des séances de cette semaine, pour savoir si trois cents députés qui ne sont d'aucun comité pourraient s'assembler en clubs, le soir, dans la salle même de l'Assemblée; on n'a rien statué sur cet objet. Ce ne sont ensuite que dénonciations contre les ministres, dont ils se
retirent toujours blancs comme'neige, surtout Téléçant ministre Linotte (l)^ qui est venu faire une ëpigramme à T Assemblée en présentant Luckner qui disait qu'il avait le cœur français, mais qu'il n'avait pu encore en prendre Taccent. Le ministre ajouta : « Il lui serait plus aisé d'arranger une bataille que de • faire un discours » , et comme il disait cette platitude assis, plusieurs députés lui crient : « Debout, ministre de la guerre, debout! » On fait de temps en temps paraître quelqu'un pour demander tantôt le divorce, tantôt le mariage des prêtres. Pour peu que cette anarchie dure. Votre Éminence verra décréter l'un et l'autre. On a fait un rapport sur la suppression de l'Université; cette fille aînée de nos rois mourra comme les autres.
Voilà, Monseigneur, une seconde lettre pour Sa Sainteté, des prêtres qui ont fait dernièrement une quatrième retraite an collège des Irlandais. Le Pape est trop occupé pour qu'il réponde à toutes les lettres; Votre Éminence peut seulement en faire mention dans sa lettre. Le clergé du second ordre se comporte vraiment d'une manière héroïque au milieu des dangers qui nous environnent. On fait pendant ce carême une adoration perpétuelle de six prêtres, qui se relèvent de temps en temps; il y en a déjà assez pour les deux premières semaines. M. l'abbé Walsh est l'àme de ces bonnes œuvres. Au reste, ce supérieur méritant me charge de recommander à Votre Éminence un jeune abbé Walsh, qui est allé à Rome pour éviter les poursuites de ses parents qui voudraient Tempécher d'entrer dans l'état ecclésiastique. J'apprends avec peine que l'évéque de Gomminges (2) a été chassé de Toulouse; je ne sais encore quel sort aura l'absolution pour l'abbé Noguez que je lui ai envoyée dans cette ville.
La persécution est forte contre les prêtres dans les pays méridionaux, et du côté de Brest, ceux qui étaient détenus en prison dans cette dernière ville sont en liberté. A Rouen, tous les couvents sont fermés de nouveau, pour obliger les
(1) Surnom donné à M. de Narbonne. (Cf. Annexe de la lettre LXXI.) i^) Ant.-Eu8tacbe d'Osmond, dernier évéque de Comminget.
prêtres fidèles d'aller dire la meàse aux paroisses, et encore on leur retient quatre sols sur leur rétribution.
On parle encore d'un changement dans le ministère; mais je crois cette rumeur sans trop de fondement : Manuel à la place de Cahier, et Dietrich, maire de Strasbourg, homme féroce, à celle de M. de Narbonne.
On est venu une seconde fois m'inquiéter pour ma garde ; je leur ai dit avec beaucoup de modération, mais de fermeté : a Je ne veux pas la monter ni la faire monter. Je suis étranger, «j'ai payé l'imposition mobilière de 1791, j'ai payé ma contriu bution patriotique, je ne suis ni fonctionnaire public, ni pen* n sionné de la nation ; dès lors je ne dois aucun service à la tt nation, et aucun décret ne m'y oblige. » — « Mais » , m'ontils dit, a s'il y avait un mouvement, on pourrait vous a inquiéter. » — « Je ne crains rien » , leur ai-je répondu, « je «vis paisiblement à l'ombre de la loi existante, et si on « m'attaque, je me défendrai. » Depuis, on me laisse tranquille.
Du 28. — Rien de nouveau ce matin. Votre Éminence trouvera ci-jointe une instruction de M. l'archevêque d'Aix qu'il a ordonné de me faire passer du lieu où il se trouve. Je suis affligé de voir que cet ouvrage est dans la forme d'un ouvrage apocryphe. Ce prélat, que son éloignement de la capitale et de la France devrait rendre plus hardi, envoie son ouvrage avec son nom à la tête, mais sans aucun titre épiscopal, sans signature à la fin et sans envoi dans son diocèse; toujours cette maudite dissimulation ou faiblesse nous a perdus. A peine ai-je eu le temps de le lire; il n'y a que les deux dernières pages de vraiment pastorales. — Voilà plusieurs ouvrages, dont plusieurs sont fort bons, à ce qu'on m'assure, car je n'ai pu les lire, étant fort nouveaux. L'ouvrage de l'abbé de Moy, que j'ai envoyé à Votre Éminence, fait vraiment une grande sensation à Paris ; on en est à la seconde édition. Voilà aussi une lettre à Gobel, qui la laisse circuler; ce maudit curé a l'air d'un imbécile; il avait toujours passé pour un homme au moins pieux.
Les commissaires inquiètent toujours la nouvelle municipalité d'Avignon. Un courrier extraordinaire, parti le 20 et qui est arrivé ici le 24 au soir, m'a apporté une lettre pour me faire part qu*elle envoyait une adresse au Roi, à T Assemblée, fort vigoureuse. Je n'ai point voulu m'en charger et ai renvoyé à une autre personne qui avait déjà paru pour eux. Cependant je ne vois pas qu'on se soit occupé de cet incident à l'Assemblée. Je dois rendre justice à cette municipalité illégale que, dans ses lettres, elle montre infiniment d'attachement au Souverain Pontife, et qu'elle espère rentrer incessamment sous la domination de son seul et légitime souverain. L'affaire d'Avignon viendra jeudi au soir. Voilà la feuille des Débais de ce jour, n* iSl.
11 parait que M. de Lamotte commence à pressentir les dangers que ses conseillers intimes lui ont fait courir en le décidant à venir placer sa tète sous le glaive de la justice. Il vient de subir un nouvel interrogatoire, et, si l'on juge par ses réponses, l'homme qui disait d'abord ne se constituer prisonnier que pour honorer les mânes malheureux d'une épouse injustement flétrie, semble au contraire n'avoir aujourd'hui d'autre ressource, pour sortir du piège qu'on lui a tendu, que les moyens dont la justice s'est servie pour condamner Jeanne de Lamotte, sa femme. Tout le monde se rappelle avec quelle impudence ce vendeur du fameux collier se vantait d'avoir les plus grands secrets à révéler. Aujourd'hui, écoutez cet intrigant; ce n'est plus la mémoire de sa femme qu'il veut réhabihter, c'est la sienne. Selon lui, il n'a eu jamais aucune part aux intrigues de sa moitié. Il est vrai, dit-il, qu'il savait que sa femme recevait beaucoup de monde qu'elle protégeait auprès de la Reine, avec laquelle elle était en liaison; mais, pour lui, il était étranger à toutes ses opérations; en conséquence, il demande à être blanchi.
Votre Éminence voudra bien me mettre aux pieds de Sa Sainteté et recevoir, avec sa bonté ordinaire pour moi, l'assurance de mon inaltérable et tendre respect.
Si
3SS CORRESPONDANCE DE L*ARBE DE SALAMON
L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N* 88.J Paris, 5 mars i7M.
MONSEIGNEDR,
J'ai reçu la lettre en date du 15 février de Votre Éminence; j'ai exécuté aussitôt ses ordres, et M. l'abbé Maury, frère, a reçu à l'instant ce qu'Elle m'a envoyé pour lui, sous l'enveloppe de M. Gauthier.
Notre situation est toujours la même, c'est-à-dire que les factieux dominent toujours avec une impudence effrayante, aux spectacles, dans les groupes, dans tous les écrits démagogues. Le cri : Des piques ! le signal des crimes, se répète partout. Le Père Duchesne (être imaginaire) a fait retentir, ces jours-ci, la ville et les faubourgs de sa grande joie. Voici comme il l'annonce dans des écrits à deux liards, qu'on crie partout : <* Braves gens du faubourg, armez-vous de piques, u forgez, aiguisez vos dards, et Jf. Veto et ses partisans sont •foutus n (terme fort gaillard du peuple, qui répond au mot perdus), « Gourons donc aux armes, et avec du courage, nous « marcherons sur les crânes de toute la valetaille du despo- « tisme et nous serons des hommes libres. » Telle est la morale atroce et sanguinaire qui se propage dans le peuple ignorant, sans aucun obstacle des magistrats de ce peuple. Il semble, au contraire, qu'ils se font un triomphe du brigandage qui règne au milieu de Paris, où, depuis trois jours, on a vu trois assassinats en plein jour, dont deux au Palais-Royal, et aucune justice n'est faite. Toutes les fois que l'on sort de sa maison, on n'est pas sûr d'y rentrer ; le danger est vraiment imminent.
Pendant que tout se fomente dans les rues pour une éruption prochaine, les Jacobins se délectent dans leur antre infernal, reçoivent les adorations des sociétés des provinces.
et apprennent avec enthousiasme leurs succès. Le club de Besançon est venu faire part à ses frères d'armes de l'inauguration, dans leur district, de quatre nouveaux établissements. La municipalité de Versailles fait fabriquer des milliers de piques et se charge de leur distribution. Il est vrai que, d'un autre côté, ils ont quelques afflictions. Le club de Bordeaux mande au club parisien, le père de tous, qu'il est désespéré de voir ses victimes qui lui échappent. Les prêtres fidèles quittent cette ville pour se retirer en Irlande, et le peuple ne les voit pas partir sans regret. La motion du Père Duchesne a fait fortune, car non seulement on fait la motion, dans les groupes, de s'emparer des biens des émigrés, mais même de prendre en otages les femmes et les enfants. Votre Éminence aura peine à croire tant d'horreurs, mais ce n'est cependant que la plus exacte vérité ; ajoutez à tout cela les propos les plus atroces contre le Roi, la Reine et la famille royale. On en veut à sa liste civile, on en veut à sa garde, qui vraisemblablement n'entrera pas en fonction, quoiqu'on se soit déjà tant avancé; et puis, après cela, le Roi dit qu'il est libre, le manifeste à toute l'Europe, et l'Empereur fait semblant de le croire! Et comment peut-on croire à la bonne foi de ce dernier?
Le 1" mars approchait, terme fixé pour la réponse de l'Empereur au décret sénatorial du 25 janvier, pour une déclaration de guerre s'il ne répondait pas. Il a répondu, ou plutôt on a lu, dans la séance du premier de ce mois, l'office que le prince de Raunitz a fait passer au chargé d'affaires impérial à Paris. Cette réponse tant attendue, mais prévue par ceux qui ont quelque connaissance du caractère de Léopold et des intrigues de ceux qui mènent et dirigent le Château des Tuileries; se réduit aux deux chefs contenus dans la réquisition faite à l'Empereur. Le premier porte sur l'ordre donné au général Bender de couvrir de ses troupes l'Électorat de Trêves, le second sur la fédération de l'Empereur avec le roi de Prusse et les autres puissances. Cette réponse est accompagnée de quelques autres pièces officielles que Votre Éminence trouvera
ci-jointes dans leur entier et bien authentiques. Elle les commentera avec sa sagacité ordinaire.
Cette réponse a affecté d'une manière diverse nos politiques. Les uns y voient des raisons dilatoires qui prouvent que TEmpereur ne veut pas la guerre; d^autres regardent cette réponse comme une suite des impulsions que la Grande Dame et le comité secret qui dirigent le cabinet des Tuileries ont mises en action auprès de l'Empereur depuis le commencement. Ce prince, dont la politique ne parait pas toujours droite, pacifique d'ailleurs et surtout économe à l'excès, n'a pas eu de peine à les suivre, et il les a si bien suivis, qu'il a adopté le projet de réponse qu'on lui a envoyé d'ici et que j'ai de grandes raisons de croire avoir été conçu par Beaumetz, ex-constituant fameux. Si Votre Êminence daigne y faire attention et la lire attentivement, Elle y reconnaîtra le style des constituants. L'Empereur parle à peu près dans les mêmes formes dont le Roi s'est servi à l'Assemblée, et que les ministres emploient souvent dans*leurs discours ou leurs lettres à l'Assemblée. Léopold y parle de la Constitution comme s'il avait été constituant lui-même ; il reconnaît l'Assemblée constituante qui n'a jamais été nommée de ce nom que le jour de ses funérailles; il parle de la grande liberté du Roi, de la volonté de la grande majeure partie de la nation qui veut la Constitution, et il n'a plus que la crainte de voir la secte dénommée des Jacobins renouveler les scènes d'horreur qui se sont passées. Et c'est alors que, de concert avec le roi de Prusse, il viendrait au secours du Roi ! Il s'appesantit surtout contre cette secte d'une manière peu convenable à sa dignité impériale; enfin, tout dénonce qu'il n'est pas l'auteur de cette réponse qui ne tend, tout au moins, qu'à temporiser et à laisser le mal devenir incurable, car il faudrait vivre parmi nous pour être parfaitement convaincu que tout tempérament est devenu impossible.
La force des sociétés populaires augmente chaque jour; aucune autorité n'est capable de les réprimer; tout tremble, au contraire, devant elles, et l'opinion a beau revenir, elle ne
sera jamais assez transcendante pour dominer et abattre la force des factieux ; et c'est en quoi les monarchiens sont infiniment coupables, de faire croire, à la Reine surtout, que le retour de Topinion ramènera Tordre. Il n'y a qu'une force infiniment majeure qui peut nous le ramener, sinon cette génération ne verra pas la fin de Tanarcbie ni du désordre; mais ces messieurs ne peuvent pas même donner un autre conseil au Roi et à la Reine, car les ministres n'ignorent point qu'ils seront chassés à l'instant où les princes entreront. Les constituants savent que plusieurs d'entre eux porteraient leur tête sur l'écbafaud; les monarchiens seraient livrés au mépris et à l'ignominie. Si l'Empereur, par une fausse politique qui lui sera fatale, reçoit les impulsions de pareils conseillers, nous n'avons plus qu'à nous courber sous la main qui nous frappe et attendre la mort.
Cette réponse a causé cependant de grands débats dans l'Assemblée. Le ministre de Lessart y a été gravement insulté, on Ta appelé traître. L'Empereur n'a pas été plus ménagé; l'un s'est écrié : « Voîlà un joli garçon que Léopold! » l'autre l'a appelé insolent de vouloir s'immiscer dans notre Constitution. On voulait tout d'un coup anéantir le traité de 1756; la question a été ajournée à trois jours. Le résultat de tout cela a été que le Roi demanderait encore de nouvelles explications. Le tartufe Lessart a dit que Sa Majesté n'avait pas été contente de celles dont il faisait part à l'auguste Assemblée ; on n'a pas été surpris de voir une adhésion de M. de Goitz à cette réponse, en date du 28 février. Comment est-il possible de croire que cet envoyé extraordinaire, et dont on a quelque raison de soupçonner la loyauté, ait eu le temps d'avoir l'ordre de sa cour d'adhérer, le 28, à une réponse du 18 février? Certainement, il n'y avait pas le temps physique pour avoir cet ordre. Votre Éminence fera là-dessus les réflexions qu'Elle jugera à propos.
Il parait notoire que les ministres sont dans ce moment divisés entre eux. Narbonne, qui n'a de sou bord que Cahier, veut les faire tous chasser; il veut la guerre, et les autres ne la
veulent point ; QU88i, comme TAssemblée est une véritable machine qu'on fait mouvoir pour le mal comme on veut, il ne cesse de dénoncer Bertrand, le garde des sceaux, et surtout dans ce moment le petit de Lessart. Les moindres qualités qu'on leur donne, c'est d'être des traîtres. On a été fort peu content de cette lettre confidentielle dont il a cru dev^oir faire part à TAssemblée. On fait regarder M. Bertrand comme celui qui jette la pomme de discorde pour troubler les différents départements des ministres. C'est toujours l'intrigante de Staël qui mène avec empire ce ministre Linotte; comment peut-on présumer que de pareilles têtes sortira un plan raisonnable et juste? En attendant, le comité diplomatique, qui vient d'être renouvelé, ainsi que tous les autres, sur la réquisition impérative des Jacobins, s'occupe de poursuivre la dénonciation relative à la correspondance de M. de Lessart. Au milieu de toutes ces oscillations politiques, les maîtres atroces de nos destinées ne négligent aucun moyen qui peut les rapprocher de leur but infernal.
Le dernier office de l'Empereur vient encore de leur en fournir du moins l'espérance. Grangeneuve, Sillery, Robespierre ont été les premiers qui ont senti ce petit avantage. Ils ont voté successivement une adresse aux sociétés affiliées, pour ranimer leur audace. Selon Robespierre, l'Empereur, en dénonçant les Jacobins, les a présentés à toute l'Europe comme le peuple délibérant dans tout l'empire sur ses propres intérêts, sur le maintien de la liberté et de la Constitution que les despotes voudraient anéantir. « Instruisons » , a dit cet orateur fougueux, tt instruisons tous nos frères, par une circulaire, de ne « pas se livrer, dans les circonstances présentes, à des « démarches imprudentes ou prématurées, que nos ennemis a ne manqueront pas de nous suggérer. J'ai déjà tous les maté- « riaux prêts pour dévoiler à nos frères timides la frêle poli- « tique des cabinets du Nord et les moyens de soutenir la « guerre contre tous les brigands couronnés. Vous l'avez lu, « cet office de l'Empereur ; c'est une mauvaise comédie dont les • premières scènes n'ont pas même réussi ; je demande donc » ,
a-t-il ajouté, « que, sëance tenante, on rëdige une courte « adresse à tous nos frères de province. » Le sieur Brëard, le fameux rapporteur de Taffaire d'Avignon dont je parlerai plus bas, s'est aussitôt emparé d'un gradin de la tribune jacobite pour dire qu'il se sentait déjà grandi d'un pied depuis que l'Empereur n'avait pas craint de déclarer la guerre aux Jacobins. Pendant toutes ces belles rodomontades, dans lesgroupes du jardin des Tuileries, sous les fenêtres du Roi, les piques et les blasphèmes étaient à Tordre du jour comme de coutume, et leur refrain est toujours d'égorger, d'assassiner tous les prêtres et tous les nobles. G*est sous les yeux du Roi et de la Reine, c'est sous les portiques de l'Assemblée, que des hommes, le plus souvent masqués de l'babit national, font l'apologie de tous ces crimes avec certitude de l'impunité. Et puis la Grande Dame, son conseil, l'Empereur, peuvent-ils hésiter un instant à exterminer ces ennemis infernaux du trône et de l'autel !
En vérité, on se confond en réflexions ; toutes les têtes sont tournées dans tous les partis, et tout paraît concourir toujours plus à l'affermissement de cette étonnante révolution, dont les étrangers ne peuvent avoir une juste idée. Il faut être en France, aller partout, dans les groupes, aux Jacobins, aux Feuillants, au Château même, pour être persuadé de tout ce que nous voyons. La guerre civile est déjà allumée ; les troubles de Noyon ne sont qu'assoupis. Â Étampes, en Normandie, le maire de la ville a été massacré; un courrier extraordinaire est venu porter la nouvelle qu'une forte insurrection était dans le régiment à Monaco. Un second, arrivé le même jour, a appris que les forts de Marseille, au nombre de cinq ou six mille, étaient devant la ville d'Aix pour l'assiéger; il est vrai qu'on croit que c'est contre les Jacobins, qui avaient menacé eux-mêmes d'aller à Marseille. L'insubordination dans les troupes continue, l'émigration de tout état est toujours considérable, malgré le peu d'apparence que nous avons encore d'avoir la guerre ; on se flatte que l'arrivée du prince de Nassau, de Pétersbourg, pourra changer le système temporatif (51c) de l'Empereur.
Le prince de Condé est allé dans les États de Mayence, avec
sa troupe fidèle. II est allé Faire un voyage à Goblentz avec son fils, le duc de Bourbon, pour conférer avec M. le comte d'Artois, avec lequel il est parfaitement d'accord. Monsieur est toujours un prince vacillant et sans énergie, et mené par l'intrigante Balbi, qu'on n'a pas pu Faire partir encore.
On vient de nommer le jury pour le criminel. M. Rœderer, le républicain constituant et procureur syndic du département, a fait l'assemblage le plus bizarre qu'on puisse imaginer, et qui décèle toujours plus le projet de confondre en France tous les états, tous les rangs, toutes les religions ; en voici les noms de
quelques-uns (1).
Du 6. — Le bruit court dans ce moment que Landau a été impunément attaquée, on n'a encore aucun détail ; ce sera vraisemblablement une action semblable à celle qui a eu lieu dernièrement, au pied des Pyrénées, entre des Espagnols et quelques pâtres Français.
On a fini enfin le rapport sur Avignon et le Comtat. L'envoyé extraordinaire Deleutre s'est encore présenté à la barre de l'Assemblée, pour demander avec force l'incorporation d'Avignon, sous le nom de Vaucluse, au département des Bouches-du-Rhône, et Carpentras sous la dénomination du district de TOuvèse, ce qui a été décrété presque aussitôt. Je n'ai pas été peu surpris de voir Deleutre suivi à la barre par des personnes qui avaient refusé de venir avec nous chez les ministres, avant la réunion; je dois nécessairement les nommer, car cette révolution servira au moins à faire connaître les fidèles sujets : les messieurs d'Aubignan, marquis et chevalier, le marquis de Javon Baroncelli, Vernety, Giraud et Pomme, mais surtout M. Michel, riche propriétaire d'Avignon, qui avait toujours et dans tous les temps été fort protégé des vicelégats, que la cour de Rome a comblé puisqu'elle a donné le meilleur bénéfice à son frère, la prévôté de Lille et même une chapelle de mille cinq cents livres de rente, dont le titre est à Monteux, — et il a obtenu ces faveurs à peine ordonné prêtre !
(1) V. Pièces annexes y p. 498.
Je dois dire aussi que tous ces messieurs, Pomme excepté, n'ont jamais voulu contribuer d'un seul sou pour nos mémoires avant la réunion ; ils sont cependant tous propriétaires et très riches. Ce n'est certainement pas le moment de s'en apercevoir; mais ce sera un acte de justice de la part de Rome de s'en ressouvenir en temps et lieu. Cambis,de Fortia, Capellis, n'ont jamais quitté mon bord, et les grands noms de ceux-là nous dédommagent bien des autres. Je me suis procuré des mémoires de ce Deleutre ; j'en envoie à Votre Éminence deux exemplaires, afin qu'EUe puisse juger le langage; il y a cependant de fortes pièces contre les commissaires. Je dois bien dire à Votre Éminence que ce Deleutre est venu chez moi m'expliquer son langage; il a voulu me faire entendre qu'on devait paraître vouloir soutenir la réunion dans ce moment ; je lui ai dit que je n'étais pas de cet avis et me suis tenu dans la plus grande réserve. Gomme on avait renvoyé la discussion pour le reste du décret sur Avignon à hier au soir, je n'en sais pas encore le résultat.
Dans plusieurs départements, on a déjà donné des ordres pour obliger les prêtres fidèles à quitter leurs domiciles pour se rendre dans le chef-lieu du département ou même à s'expatrier. L'évéque de Condom en a porté ses plaintes au Roi pour son diocèse; on en a même parlé à l'Assemblée, mais Tordre du jour a été réclamé.
J'ai dîné, hier, avec le duc de Gontaut; il arrive de Londres, où il avait été pour faire sortir son frère, le duc de Biron, de prison ; il en est venu à bout, et il m'a assuré que cet ex-duc prisonnier était en France depuis trois jours. II m'a assuré que l'évéque d'Autun y était généralement méprisé. — Rien d'important à la séance d'hier.
Mille tendres respects à Votre Éminence.
P. S. — On a lu ici le mémoire que M. l'abbé Maury a envoyé à son frère, et qu'on dit avoir été lu dans la congrégation du 19. On en parle d'une manière diverse. Moi qui ne l'ai point vu, je ne puis rien en dire.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,
[N» 88.] 21 mars 1792.
J*ai reçu, Monsieur, votre N* 87 et ensuite votre N* 88, qui met parfaitement en règle notre correspondance. Je répondrai donc en peu de mots à Tun et à l'autre.
La manière dont vous développez, je ne dirai point le système, mais les intrigues du dedans et du dehors pour affermir ou combattre votre régime actuel, fait honneur à votre activité et à vos lumières. Je vous en fais mes remerciements et mes compliments. J'en conclus cependant que rien n'est fait pour nous flatter du plus mince espoir, et que malheureusement tout fait présager, au contraire, la perpétuité des désastres.
La note sur M. de Brienne a été bien agréée et pourra bien nous être utile, conjointement aux deux autres que vous me faites espérer sur ceux qui se comportent aussi sinistrement. Une fois pour toutes, je vous prie de ne jamais les perdre de vue autant que vous le pourrez, et de me tenir au courant de leur conduite, s'il y a un changement quelconque.
Le Saint- Père a lu avec une tendresse infinie la nouvelle lettre des dignes ecclésiastiques qui ont fait une quatrième retraite au collège des Irlandais. Je vous prie donc de vouloir bien être Tinterprète des sentiments vraiment paternels du Pape à leur égard. Dîtes surtout à l'excellent abbé Walsh que l'on est pénétré de son zèle et de sa piété édifiante, et que moi, je me ferai un vrai plaisir d'obliger ici le jeune abbé Walsh, pour convaincre celui qui est h Paris du cas que je fais de son mérite.
Votre réponse ferme aux sollicitations qu'on vous faisait pour monter la garde, et la tranquillité dont on vous a laissé
jouir ensuite, fait connaître qu'une conduite irréprochable et sur les traces de Thonneur en impose à qui que ce soit, et arrache l'estime et les égards de tout le monde.
Je n'ai pas encore trouvé un moment de loisir pour lire la nouvelle instruction de l'archevêque d'Aix. Votre zèle éclate dans les observations que vous y faites; cependant, si elle est écrite (comme j'en suis très persuadé) dans l'esprit de notre sainte religion, le bien qu'elle doit produire doit faire disparaître petit à petit le manque de courage que vous relevez.
Sur l'article Avignon je ne m'arrêterai point, car je suis persuadé depuis la réunion qu'il n'y a rien à espérer, tant que les provinces seront à la merci de l'Assemblée. Je vous marquerai cependant qu'il est bon de connaître les sujets qui ont, de gaieté de cœur, courbé la tête sous un joug illégitime, oubliant les soins et la tendresse de leur père et souverain.
Je vous ai déjà mis en état de combattre et de pulvériser les faux bruits qu'on s'efforce de répandre touchant l'influence de votre compatriote dans les nouvelles démarches du Saint- Père. Le mémoire dont vous parlez n'a jamais, au grand jamais, été lu dans la Congrégation, et il faut bien peu connaître la marche de notre Cour, dont on ne s'éloigne jamais dans de pareilles affaires, pour débiter de semblables rêveries. Le nouveau bref est absolument et tout entier, jusqu'à la moindre vii^le, du Pape lui-même, et sa simple lecture suffira pour convaincre tout homme qui n'a point renoncé au sens commun.
Voilà, Monsieur, la grâce pour le prêtre de Saint-Germain, que vous avez sollicitée en sa faveur.
Par les brefs que vous trouverez ci-joints, vous verrez que je tiens la parole que je vous ai donnée, la semaine passée. Il y a d'abord : le bref exhortatoire et comminatoire contre les sacrateurs {stc)^ les sacrés, les curés intrus et les jureurs du royaume. Ce bref a été traduit ici en français, sous les yeux du Saint-Père, afin qu'il puisse être généralement connu sans rien perdre à la traduction. De ce bref, il y a deux exemplaires et un de sa traduction. Il y a en outre l'autre bref des facultés que le Pape accorde aux évêques en France, pour pourvoir aux
besoins spirituels de leurs diocèses (1). Tout cela est un échantillon, pour vous en prévenir directement, car, me rappelant ce que vous m'avez mandé dans votre N® 84, j'en adresse par ce même courrier un plus grand nombre à M. Girard, à Lyon, avec ordre d'envoyer le paquet à Paris, à l'adresse des députés des Ardennes ; et cela affranchi et arrangé comme s'il y avait dedans des marchandises. Ne manquez donc pas, je vous en prie, d'aller chez le chevalier de Blignières pour les retirer. Dans ce paquet, vous trouverez six brefs en parchemin pour MM. les archevêques de Bourges, de Toulouse, d'Arles, de Gambray, d'Âlbi et de Rouen. A chacun de ces brefs, vous devez réunir six exemplaires de chaque estampe (2) et remettre le tout auxdits archevêques. Les autres sont pour vous.
Selon le calcul que je fais, jeudi de la semaine sainte, tout cela devrait être à Paris. Je souhaiterais cependant qu'ils fussent distribués et publiés seulement le lundi de Pâques, car, selon les mesures que je viens de prendre, les impressions dans tout le royaume devraient être achevées pour ce jour. Pour Leurs Majestés et la famille royale, j'ai déjà pris mes mesures, de sorte qu'ils les recevront par une voie bien sûre. Ayant suivi vos insinuations, je ne doute nullement que la publication ne soit faite avec la plus grande promptitude.
Je vous préviens aussi que, pour ne point trop grossir cette lettre, je vous remets directement, à l'adresse des députés des Ardennes, les lettres qu'on m'a prié de vous faire tenir, de sorte que, sous cette adresse, vous recevrez deux paquets : l'un gros qui est celui que j'envoie à Lyon, l'autre plus petit qui est celui dont je vous parle.
Agréez, en attendant, les assurances de mon véritable attachement.
(i) Ces brefs sont reproduits en entier par Tkeiner {Documents relatifs aux affaires religieuses de la France, t. I", ch, zxxix, XL, XLi). (2) De chaque imprimé.
L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N» 89.] Paris, 12 mars i7W.
Monseigneur,
Cette semaine sera vraiment mémorable par les ëvënements extraordinaires qu'elle a fait éclore; elle est tout intéressante, la scène est toute nouvelle. Votre Éminence pourra s'en convaincre par la lecture des feuilles périodiques de chaque jour de cette semaine; je me contenterai donc, pour ne pas abuser de ses moments, de lui en tracer rapidement le tableau historique.
On ne peut pas disconvenir qu'il ne se prépare ici de grands mouvements. Tous les partis s'agitent, mais celui de la faction, si l'on n'y prend garde, dominera par les crimes. La nouvelle inattendue de la mort de l'Empereur, arrivée au Château samedi, sur les trois heures après midi, paraît avoir été reçue par les Jacobins avec une joie féroce. Dans leurs clubs, dans leurs groupes, on eût dit qu'ils venaient de remporter le triomphe le plus éclatant. Ils se croyaient déjà les maîtres du monde entier; on ne saurait imaginer les atrocités qu'ils ont proférées contre toutes les têtes couronnées; selon eux, le peuple devrait se hâter de purger la terre de pareils tyrans. En attendant, ils continuent ici leurs excès avec l'impudence la plus audacieuse. Votre Éminence se rappelle que cinquante soldats suisses, du régiment de Châteauvieux , étaient en galère è vie, pour la fameuse affaire de Nancy. L'Assemblée les en a fait sortir par un décret, malgré l'opposition de leur canton. Ils sont à Paris à présent et se présentent en triomphe dans tous les lieux publics; ils doivent, aujourd'hui, se présenter au Roi et à la famille royale. Heureusement le corps municipal en a été instruit, et a pris des mesures contraires à
une irruption de piques dans le château des Tuileries. En effet, on vient de m'apprendre que ces galériens ont changé d*avis. On voit ordinairement qu*il suffit de dévoiler leurs crimes pour les déconcerter.
La guerre atroce que les Jacobins ont déclarée aux ministres leur offre déjà quelques succès. Le ministre Linotte, qui voulait culbuter tous les autres, a été la première victime immolée. Le Roi, sans doute indigné de ce que ce ministre, voulant forcer Sa Majesté à le garder, par Fopinion publique, s'était fait écrire une belle lettre par les trois généraux pour l'engager à rester, lui a envoyé demander son portefeuille par un huissier, et, de suite, il a assemblé son conseil, auquel il a appelé La Fayette, Luckner et Rochambeau qui avaient écrit les lettres, et leur a notifié qu'il venait de renvoyer M. de Narbonne, et qu'il espérait qu'ils étaient assez amis de la chose publique pour ne pas quitter leur poste. Ils Font promis, mais fort attristés de cet événement. Dans ce temps-là l'Assemblée, toujours acharnée contre le ministre de la marine, envoyait à Sa Majesté les observations décrétées contre lui. Le Roi a répondu, tout de suite, que les observations qu'on lui présentait n'ayant d'autres bases que celles sur lesquelles l'Assemblée avait dit qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, il ne pouvait retirer sa confiance à M. Bertrand, qui, de son côté, écrivait au Roi dans le même moment pour lui envoyer sa démission. Le monarque, malgré son envie de le garder, mais toujours faible et irrésolu, l'a acceptée, en le priant seulement de rester jusqu'à ce que son successeur soit nommé.
Dans l'instant que le Roi écrivait à l'Assemblée pour lui apprendre qu'il avait nommé M. de Grave, maréchal de camp, au ministère de la guerre, M. de Narbonne pensait que tout bon citoyen devait être à la frontière et qu'il y allait, et que de là, il enverrait ses comptes. Cette pasquinade ne lui a pas servi, car, à ce moment même, il s'est élevé une vive discussion sur cet article, et on a décrété que M. de Narbonne, ni aucun ministre disgracié depuis le mois de juin, ne pourrait quitter la capitale qu'après avoir rendu leurs comptes. Cet
incident inattendu a un peu déconcerté notre jeune ambitieux ex-ministre; mais ne voilà encore que le plus riant de cette scène vraiment nouvelle.
On se rappelle que M. Manuel avait demandé, il y a huit jours au moins, la tète d'un ministre pour accommodement. M. Brissot, son digne ami, n'a pas tardé à tenter de remplir ses intentions; il a obtenu la parole dans la séance de samedi, à trois heures. Toujours perfide, toujours astucieux, il a commencé son discours par un examen de Toffice de l'Empereur; mais cet examen a été si peu digne de ses connaissances diplomatiques, si rapide, qu'on s'est bien aperçu que ce n'était pas le principal but qu'il s'était proposé. Aussi, ce gazetier député, après avoir pris courage avec un bon verre de sirop de vinaigre qu'un voisin bénévole lui a remis, a passé au second point de son discours, dans lequel il avait concentré tous ses moyens d attaque contre le ministre Lessart; toutes les injures vomies par le charitable soi-disant ëvéque du Calvados ont été rappelées, avec une élégance vraiment civique, par Brissot. Je n'entrerai point dans le détail de ce discours, que Votre Éminence aura sous les yeux; mais la suite de cette éloquente opinion a été de présenter deux projets de décrets : le premier tendant à rendre responsables tous les ministres des maux qui menacent la France ; le second, à mettre le ministre des affaires étrangères en état d'accusation. M. Mailhe a proposé, sans désemparer la séance, la seconde proposition de Brissot. Très peu d'opposants ont combattu cette inconcevable précipitation, et ceux qui ont eu le courage de le faire ont été interrompus par les huées et par des murmures les plus bruyants. Il y a eu tumulte le plus effrayant dans l'Assemblée; des gestes forcenés, des vociférations horribles ont tenu lieu de moyen à ceux qui demandaient le décret. Isnard était un de ceux-là : que le ministre soit saisi sur-le-champ, que les scellés soient apposés sur ses papiers, et que la discussion soit fermée! Le dernier cri a prévalu, le décret d'accusation a été rendu. Quoique le ministre Lessart ne pourra jamais se laver, aux yeux des honnêtes gens, de la manière basse et servile avec
laquelle il a rempli son ministère, on ne peut disconvenir qu'il est traité indignement, puisqu'il est accusé et jugé sans avoir pu se faire entendre. Aussitôt, une garde intérieure fiit mise à Thôtel du ministre qui avait disparu; un juge de paix fut mettre les scellés sur les papiers, et on remarqua plusieurs fonctionnaires publics, enveloppés d'un manteau, se promener autour de Thôtel et dans les rues adjacentes. On ne tardera pas, sans doute, à être instruit de la cause secrète de ces événements imprévus.
Jusqu'à présent on ne voit d'évident que les dénonciations des Jacobins qui triomphent. Leurs émissaires courent les faubourgs, criant victoire, et il ne serait pas surprenant que quelque nouveau crime naquit de cette réjouissance. Les piquiers de tout sexe sont prêts, au premier signal que la faction leur donnera. Quoi qu'il en soit, M. de Lessart, qui avait fait connaître le lieu de sa retraite, a été saisi et conduit hier, à six heures du soir, sous bonne escorte, aux prisons de la Haute Cour d'Orléans. Il faut attendre à présent l'issue de ce grand procès.
M. Cahier a, dit-on, donné sa démission; du moins, il a annoncé à l'Assemblée, dans la séance du 11, que dans les derniers moments de son administration, il croyait devoir avertir l'Assemblée des calamités intérieures du royaume, et que la patrie était en danger, le découragement gagnant toutes les administrations.
Le Roi n'a pas encore nommé à toutes ces places ministérielles; on désigne Dietrich, Jacobin, maire de Strasbourg, pour le département de l'intérieur; Chambonas, l'ami de l'archevêque de Sens, pour la marine. M. de Grave, nommé ministre de la guerre, est Jacobin de profession; c'est le beau-frère de M. de Cambis d'Orsan, commandant de l'infanterie avîgnonnaise. Tous ces changements ne peuvent être que dangereux dans ce moment d'effervescence. La mort de l'Empereur apportera nécessairement du retard au retour de l'ordre dans ce royaume; malgré les lenteurs marquées de ce monarque, on ne peut que le regretter dans ce moment.
M. de Breteuil, ayant voulu faire imprimer et répandre à Bruxelles les dépêches du prince de Raunitz du 17, la g6uyemante des Pays-Bas s'y est opposée, sous le prétexte que la dépêche aurait dû être du II et non du 1 7 ; cela prouverait clairement que cette seconde dépêche a été fabriquée à Paris, comme nous Tavons déjà dit. Cependant, après quelques instances, la publication en a été permise, mais en y ajoutant ces mots : Extrait de papiers français, M. le marquis de Laqueuille Ta écrit d'une manière positive.
Un autre événement qui a fait bruit à Paris, c'est la disgrâce de M. de Florida Blanca, qui est survenue, dit-on, ensuite d'une petite émeute populaire arrivée à Madrid. Je pense que c'est plutôt par un changement d'opinion de ce ministre, qui, assure-t-on, favorisait secrètement la cause des monarchiens. Il est certain qu'ils ont un parti considérable en Espagne, pour éviter que cette cour prenne part à la guerre, si elle a lieu. Nous saurons bientôt quelque chose de plus positif.
M. Barthélémy, ministre constitutionnel de France, n'a pu encore avoir son audience des Suisses à Soleure, et passe son temps à voyager ; on l'avait renvoyé à six semaines.
M. Bigot de Sainte-Croix, ministre de France auprès de TÉlecteur de Trêves, vient de déloger brusquement de Coblentz et est arrivé à Paris. On ignore le vrai motif de son départ; il est certain qu'il y a mis du mystère. Le 28 février, il fit bonne contenance et induisit en erreur même ses prosélytes, jusqu'au moment de son évasion qu'il effectua sur les huit heures du soir. Pour en dérober la connaissance, il mit deux grands jours à employer tous les petits moyens de la peur pour démentir le bruit de sa prochaine fuite qui commençait à se répandre. Cette singulière retraite a été effectuée à la jacobinière : le grand ministre de la nation partit à pied de sa maison et alla, déguisé sous un large manteau, au delà du pont de la Moselle, se jeter tout tremblant dans une modeste berline de louage. Le lendemain, d'après ses ordres sans doute, son secrétaire eut soin d'exposer derrière une de ses
fenêtres quMI n'ouvrait jamais et où il se plaçait ordinairement pour voir les passants, un mannequin pour faire croire que c'était lui, et empêcher tout soupçon de sa fuite. On attribue cette terreur panique à une lettre anonyme qu'un de ses affiliés lui avait adressée, quelques jours auparavant. On lui écrivait qu'il courait les plus grands risques, si le Roi essuvait de nouvelles horreurs à Paris ; mais il est à présumer que des raisons plus pressantes encore ont chassé ce Jacobin.
La Reine a été profondément affligée de la mort de son auguste frère. Le Roi, qui avait appris cette fiàcheuse nouvelle à la messe, en fit part à la Reine le soir seulement. Elle se mit tout de suite au lit, ayant quelque convulsion. Elle ne reçut alors que la princesse de Lamballe qui y a passé la nuit. Hier, dimanche, elle n'a vu personne. Le Roi a paru en public à l'ordinaire, mais vêtu de noir, ainsi que le Dauphin et Madame Royale; demain, Sa Majesté prendra le violet et continuera son deuil, ainsi que la Cour, pour deux mois. On a remarqué que le Roi avait un extérieur fort affligé et même qu'il avait peu mangé à dtner. Dans le Journal de Paris, ou n'a pas prononcé le deuil comme autrefois, où on déterminait le mode et les différentes époques de deuil pour les gens de la Cour et autres. On s'est contenté de dire que la Cour prendrait le deuil pour deux mois.
La municipalité et le corps administratif s'emparent des biens des émigrés. Les fermiers sont obligés de porter les revenus chez les receveurs des districts, et on appose les scellés sur le mobilier. Quelle dilapidation ne va-t-il pas y avoir! On leur fera^payer une triple imposition, c'est-à-dire à peu près tout le revenu.
Le département de Maine-et-Loire ayant arrêté très inconstitutionnellement que les prêtres non sermentés se rendraient dans le chef-lieu du département, sous peine d'y être en prison, on vient de voir arriver à Angers huit ou neuf cents curés ou vicaires, chanoines, religieux ou chapelains. Plusieurs y sont sans argent, et beaucoup avec si peu de relations dans cette ville qu'ils doivent naturellement être dans l'inquiétude
pour leur vie et pour le logement, ils se sont présentés à la municipalité, en signe d'obéissance. On aurait cru qu'on leur aurait désigné le séminaire pour retraite; point du tout; on les a abandonnés à eux-mêmes et à la Providence. Heureusement une foule d'habitants de tout état sont venus à leur secours, et il y en a qui en ont pris plusieurs chez eux, et chacun suivant ses facultés. Si ces administrateurs ont encore quelque reste d'humanité, ils ne peuvent se dissimuler que cette vénération générale atteste l'innocence et la vertu de ces prêtres.
Voici un fait certain : Gobel convoqua, il y a quelques jours, ses vicaires épiscopaux et quelques-uns de ses curés pour délibérer avec eux sur les moyens d'empêcher que les églises catholiques de la capitale ne fussent ouvertes pendant tout le carême, et particulièrement dans la quinzaine de Pâques. Les opinions recueillies, il a été décidé à l'unanimité que l'on nommerait des commissaires chargés de rédiger une adresse au directoire du département de Paris et de la présenter. Les commissaires se présentèrent en effet au directoire et lui exposèrent leur mission et leur désir. Le président leur fit cette réponse singulière et qui fut sans réplique : < Messieurs, avez-vous reçu votre dernier quartier? — Oui, « monsieur. -^ Que vous reste-t^il donc à désirer? Croyez « nous, jouissez de votre argent tant que l'on pourra vous en « donner, et laissez les autres jouir au moins de leurs libertés. » Ils se sont retirés confus, et n'ont rien plus demandé.
La lettre de Votre Éminence reçue, je me suis transporté à l'instant chez l'abbé Saint-Léger, pour faire emballer notre acquisition. Je ne l'ai pas trouvé, et voici la réponse qu'il m'a faite et que j'envoie en original à Votre Éminence : il me marque que si j'eusse paru plus décidé il y a cinq semaines, il n'aurait pas rompu la négociation; mais c'est une excuse frivole. Je lui parlai d'une manière si précise que je lui dis que je pourrais la prendre pour moi si Rome ne la voulait pas. D'ailleurs, il savait bien que je ne pouvais pas donner ma parole positive sans avoir reçu les ordres de Votre Éminence,
et même, s'il fût venu m' avertir il y a douze jours qu'il allait la vendre, je T aurais achetée pour mon compte, attendu que c'était un marché d'or; mais il faut croire plutôt qu'ayant trouvé un prix plus fort que celui qu'il m'avait proposé, il a vendu sans me le dire parce que, ne m'en ayant demandé qu'un inférieur, il ne pouvait plus me l'augmenter. Quoi qu'il en soit, notre acquisition est manquée. Cet abbé me dit à présent, pour me consoler, qu'il en manquait deux ou trois volumes des plus rare», mais je ne le crois pas. Il me fait espérer d'en avoir bientôt un autre, et cela est possible, car dans ce moment il y a beaucoup de ventes, et comme je connais à présent les intentions de Sa Sainteté et de Votre Éminence, je ne me fierai plus qu'à moi-même, connaissant un peu les bons livres. D'après cela, je ne vous renvoie pas sur-le-champ la lettre de change de 700 livres que Votre Éminence s'est empressée de m'envoyer; il peut se présenter à présent tous les jours des hvres rares, et certainement je ne les laisserai plus échapper. Je suis vraiment affligé du vilain tour que m'a joué cet abbé Saint-Léger qui trafique un peu en livres et qui cherche à y avoir quelque intérêt.
Du 13. — Dans la séance d'hier, un sieur Guadet a ajouté aux dénonciations qu'on avait déjà faites contre le garde des sceaux Duport et qui n'avaient point eu de suites, trois nouveaux griefs qui, dans la nouvelle Constitution, me paraissent graves. On l'accuse : V d'avoir laissé évader Thirion, condamné aux galères , pour avoir suspendu son exécution ; 2^ d'avoir commué la peine d'Oger, condamné à mort, en vingt années de gêne, et enfin d'avoir accordé les lettres de grâce dans le cours du mois de janvier dernier. On a voulu demander que le ministre de la justice ne fût point condamné sans être entendu ; cela a causé un grand tumulte ; le sieur Larivière surtout a pris la parole et a dit : u Les empires « ont, dans le cours de leur vie politique, des instants décisifs « d'un bonheur qui, s'il échappe, ne revient jamais. La plus « haute sagesse est de saisir et de tenir d'une main ferme le « gouvernail du vaisseau de TËtat quand, au milieu de la tem-
(t péte furieuse, un coup de Tent le pousse loin des écueils a et le lance dans la route de la gloire et de la fortune. Il est u venu pour nous, ce moment décisif; voyez la liberté de la 0 France qui s'assoit, majestueuse, sur un trône inébran- 0 lable, et TEurope qui nous tend les bras ! Les destins de « Tunivers et de la justice nous débarrassent de nos plus «mortels ennemis; je nMnsulte pas aux morts, je n^entends 0 pas non plus insulter à ceux qui sont sous le coup de la « justice ; mais je pense regarder comme un coup de fortune ■ de nous voir délivrés de Léopold et du ministre de Lessart. « M. de Lessart préparait, dirigeait ici les coups que Léopold « devait frapper. De Lessart tenait l'extrémité du conducteur «électrique de la foudre autrichienne. Le fil est rompu, et • quoique nous ne puissions pas nous flatter d'être délivrés de « tous nos ennemis, au moins sommes-nous débarrassés des « principaux. Je ne vois plus maintenant les émigrés que comme « des factieux errants, sans appui, chargés d'orgueil, de crimes, « et poursuivis du remords, n Voilà sur quel fatras de paroles on a décrété que le comité diplomatique serait de dix-huit membres, et que le rapport contre le garde des sceaux serait fait ce soir, mais en lui communiquant les charges contre lui.
On craint beaucoup pour la tète de Lessart, on veut une tête de ministre, les Jacobins Font juré.
M. Condorcet a fait ensuite part à l'Assemblée d'un travail à l'effet de redonner de la confiance aux assignats qui perdent quatre-vingts pour cent livres; mais comme c'est une chose impossible, je n'en parlerai pas plus au long à Votre Éminence.
Les brigands de Marseille qui venaient sur Arles et Avignon se sont retirés chez eux. Un courrier extraordinaire, envoyé par la municipalité de cette ville menacée d'être assiégée, pour être secourue, m'avait apporté une lettre pour que je m'employasse pour mes concitoyens, si ma patrie m'était chère; je n'ai pas répondu à cette lettre ni n'ai fait aucune démarche. Leur député extraordinaire a obtenu le rapprochement de quelques troupes, et comme M. le comte du Muy, Provençal, qui va commander dans les environs, est fort de
mes amis, je lui ai fait dire seulement de faire son devoir et, en cas de malheur, tout son possible pour empêcher Fenlè- Tement de l'arsenal du Pape. J'ai pu lui faire dire cela, parce que c'est un général fort modéré; cependant je répète à Votre Éminence que nous avons appris que les Marseillais étaient retournés chez eux.
Elle verra dans les papiers le procès-verbal de ce qui s'est passé à Âix, à l'égard du beau régiment suisse d'Ernest que les brigands ont désarmé. Gela pourrait avoir des suites.
On a vu venir à la barre de l'Assemblée le corps municipal, Pétion à la tête, la féliciter de son décret contre Lessart. Votre Éminence verra aussi avec scandale qu'un décret oblige le Roi à payer sa contribution et imposition comme les autres Français.
Tous les ministres qu'on nous désigne sont Jacobins ou dignes de l'être; qu'on juge d'après cela des nouveaux malheurs qui nous menacent! On crie dans toutes les rues : « Citoyens, réjouissez-vous; l'Empereur est mort et le ministre u Lessart en prison. » L'infâme Carra ne cesse de dire dans ses écrits que la Providence seconde les desseins jacobites.
L'affaire de l'évêque du Maroc est finie, à sa satisfaction; je n'ai rien oublié pour le servir et lui rendre le séjour de Paris agréable. Ayant renversé ma marmite à cause de la Révolution, je l'ai mené dtner chez mes amis.
Je suis toujours aux ordres de Votre Éminence, et Elle n'aura jamais de serviteur plus zélé ni plus respectueux que moi.
J.VIIl
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.
|N' 89.] S8 mars 1792.
Je reçois, Monsieur, votre N"" 89 qui fait connaître à l'ordinaire votre activité infatigable et l'étendue de vos relations et de vos lumières.
J'étais déjà bien persuadé que la nouvelle de la mort de TEmpereur causerait les plus violentes secousses et ranimerait les fureurs du parti républicain. D'après ces premiers essais, Ton ne peut prévoir la digue capable de circonscrire le débordement actuel. En vérité, c'est un astre bien cruel, celui qui domine les ministres de nos jours ! De toutes parts des dépla* céments, des démissions, des retraites, et dans le siège de la prétendue liberté, par-dessus le marché, des traductions à la Haute Cour nationale I Pour moi, je connais quelqu'un de ces ministres qui, dévoué à son adorable Souverain et à la cause publique, ne regretterait cependant pas son poste et serait, au contraire, flatté de pouvoir achever le reste de sa carrière dans la paisible retraite de sa maison, loin des bruits des affaires. Hais je sais bien sûrement qu'il ne s'en accommoderait nullement s'il devait se trouver à Orléans ; heureusement il ne voit pas trop possible ce cas-là, et il s'en félicite.
Comme le Saint-Père a déjà dans sa bibliothèque (et moi dans la mienne) la collection du clergé, il n'a été aucunement fâché d'avoir manqué l'acquisition que vous aviez proposée. Vous avez très bien fait, en attendant, de garder les sept cents livres, pour les employer à la première occasion favorable qui pourra se présenter.
Bien des remerciements pour les peines que vous vous êtes données en faveur de l'évèque du Maroc et aussi pour la note sur le coadjuteur de Sens.
G^est précisément parce que je me représente la difficulté de votre position que je vous ai fait quelque remarque sur les adresses des lettres. Vous avez très bien fait de vous ménager plusieurs canaux, et vous verrez par les gros paquets que je vous ai remis la semaine passée, si vos précautions étaient essentielles. Je brûle de savoir qu'ils sont parvenus à leur destination, n'ayant point manqué de prendre à cet effet les mesures que vous-même m'avez marquées. En attendant, je vous réitère avec un remarquable plaisir les assurances de mon attachement.
P. S. — Je souhaiterais infiniment avoir les détails les plus
sûrs et les plus minutieux, tant sur les ministres déplaces que sur les ministres futurs. Vous m'obligerez si vous tâchez de les avoir et m'envoyer en même temps tout ce qui pourra paraître sur leur compte, imprimé ou non. — A l'adresse des députés des Ardennes, vous trouverez encore un paquet que je n'ai pu me refuser à vous remettre.
Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N* 90.] Paris, 19 mars 1792.
Monseigneur,
Le paquet de Votre Éminence du 29 février m'est parvenu le 1 6 mars, ainsi que ceux qui y étaient inclus ; j'ai fait parvenir à l'instant celui pour M. l'abbé de Bastignac, qui portait l'empreinte de vos armes. J'ai reçu également l'annonce de l'arrivée du paquet de Votre Éminence, que j'avais envoyé aux religieuses de THôtel-Dieu de Beau ne. La supérieure m'a fait part que sa communauté avait été consolée et affermie par sa lettre et m'a même chargé de marquer à Votre Éminence l'expression de sa reconnaissance.
La discussion d'Avignon, commencée, a occupé l'Assemblée le jeudi et le vendredi. Déjà le renouvellement des municipalités est décrété, ce qui va donner lieu à de nouvelles brigues. Deux commissaires des Bouches-du-Bhône et de la Drôme doivent s'y rendre incessamment, pour organiser déânitivement ce pays-là, y faire promulguer toutes les lois françaises et surtout l'organisation constitutionnelle du clergé, pour y faire l'inventaire de ses biens et les vendre. Mulot a fait décréter que les prêtres qui y avaient prêté serment, lors de l'assemblée électorale, seraient maintenus dans leurs places. Voilà donc Mallière et ses adhérents qui triomphent. L'inf&me Mulot a eu l'impudence de demander que le ministre des affaires étran-
gères rendit compte sous trois jours des négociations qui ont dû être entamées avec le Saint-Siège, et a eu l'impudeur de proposer une déchéance pour le Pape, pour les indemnités, après un court délai. Cette dernière proposition a été ajournée, mais la première décrétée.
Le changement de la garnison d'Avignon, dont on était parfaitement content, est décrété ; elle sera remplacée par des gardes nationaux qui ont toujours été un fléau pour ce pays. Mais un objet encore plus important et qui a excité beaucoup de fermentation dans T Assemblée, c'est la motion fortement appuyée d'accorder une amnistie aux brigands prisonniers. J'ai vu le moment où elle allait être décrétée, lorsqu'un membre a levé un doute bien fondé, savoir si l'Assemblée avait droit de faire grâce. Le tumulte étant devenu considérable, on leva la séance et on ajourna à aujourd'hui, lundi. Je crains bien que cette amnistie ne soit accordée, du moins on le peut présumer par le peu d'opposants qui ont parlé ; mais ce qu'on peut assurer hardiment, c'est qu'ils seront transférés à Beaucaire. De tout cela on peut inférer qu'Avignon est encore bien loin de jouir de quelque tranquillité, et peut-être sera-t-elle encore en proie à beaucoup de malheurs.
La mort de Léopold continue de faire le sujet de tous les entretiens. Est-elle avantageuse? Sera-t-elle nuisible aux bons Français? Telle est la question que l'on se fait mutuellement. S'il faut en juger par l'extérieur des démocrates, elle doit leur être infiniment favorable ; ils en ont fait éclater leur joie jusque dans le sein de l'Assemblée nationale ; ils publient hautement qu'aujourd'hui la France est invincible, l'Allemagne n'étant plus dans la ligue des souverains contre eux. Les Jacobins sont encore plus effrayants ; les écrivains de la faction, surtout l'infâme Martel, l'orateur du peuple, publient hautement et font colporter dans les faubourgs tout ce que l'enfer peut vomir de plus abominable contre l'infortuné Louis XYI et son auguste famille. U Empereur n'est plus^ criait dans la rue un de ces Caraïbes â la mode, et bientôt Monsieur et Madame Veto subiront le même sort; c'est alors que nous verrons... Il est certain qu'on
ne peut plus se le dissimuler, et que la Cour est menacée des plus grands dangers ; déjà les scélérats renouent leurs premières trames avec les protestants qui, dans ce moment, font les frais de Tarmée tyrannicide. Il ne se passe pas de jour que Rabaut ne tienne des conférences secrètes avec les curés intrus de la capitale. Les conciliabules de la rue Saint-Thomas du Louvre recommencent avec plus d'activité ; on donne pour certain que Philippe fréquente la nuit la maison du fameux Santerre, du faubourg Saint-Antoine , et le roi de Paris, Pétion, alterne ses petits soupers clandestins avec tous ces grands héros de la révolte.
Nous avons été, pendant trois jours, dans les transes les plus cruelles. Gondorcet mourait d'impatience de procurer de nouveaux lauriers à son parti ; il voulait absolument dénoncer à l'Assemblée nationale la souveraine. Vingt-deux chefs d'accusation étaient préparés; on m'assure que sa femme Tavait détourné d'un si noir projet ; mais on n'a pas abandonné pour cela cette infortunée princesse. Ils ont fait courir dans toutes les rues qu'elle était tombée en démence, et, pour appuyer cette atrocité, leurs aboyeurs criaient un écrit scélérat portant pour titre : Grand désespoir de Marie^Antoinette sur la mort de Léopold et sur la maladie désespérée de Monsieur, frère du Roi,
Rien n'est oublié pour enivrer le peuple de la haine des souverains, et, pour y parvenir, ils ont cru qu'il était nécessaire de représenter dans ce moment tous les rois expirant sous les couteaux des assassins qu'ils nomment les apôtres de la liberté. Les féroces hurleurs propagandistes criaient hier, dans les rues, le prétendu emprisonnement du roi de Suède, l'exil prétendu du roi d'Espagne. Aujourd'hui, c'est le roi d'Angleterre menacé sur son trône ; son ministre Pitt est proscrit; le roi de Prusse a été insulté sur la place d'Armes de Berlin, et ses soldats brûlent déjà d'amour pour le plus saint des devoirs; l'illustre Catherine est menacée par tous ses esclaves de tomber sous les poignards de la liberté; le Grand Seigneur n'est déjà plus, et la Sardaigne touche au moment de s'affranchir
des lois de Victor-Amëdée ; ajoutez à cela que le successeur de Léopold porte déjà dans son seia le germe d'une mort prochaine, et que le poison qu'on lui a fait avaler agit déjà avec la plus grande activité. Votre Éminence va croire que ce sont là des chimères, enfantées par une seule tète et dans le secret d une société. Point du tout : c'est la trop véritable énumération des crimes que les Jacobins ont mis aujourd'hui en circulation pour enchaîner la multitude à leurs projets sinistres et destructeurs ; et malheureusement on s'aperçoit que ces iniquités prennent racine dans l'esprit de la populace qu'ils dirigent.
Mais ce n'est pas tout de faire parade des forfaits de leurs agents dans les cours étrangères pour inoculer la révolte française, c'est dans le palais du Roi qu'ils veulent triompher. Pour y parvenir, il fallait inspirer au peuple le mépris de son propre souverain. D'abord ils ont débité partout que le ministre Lessart était mort, empoisonné dans sa prison, et Votre Éminence se doute bien qu'on ne manquait pas d'attribuer cette horreur aux intrigues du cabinet des Tuileries ; mais le bruit qui avait le plus de crédit et qu'ils avaient presque généralement persuadé à la populace, c'est que le Roi était déterminé à faire une proclamation dans laquelle il déclarerait qu'il abdiquait la couronne. Groirait-on que cette calomnie eût pu trouver des croyants dans le sein du Corps législatif ? u Un bruit se répand, a dit l'orateur, que le Roi songe à « abdiquer la couronne afin de vivre tranquille avec une « pension. Je crois que ce bruit n'est pas fondé, ou bien il « faudrait croire que la Cour a perdu toute espérance de faire « le mal... mais la Cour n'a pas perdu courage. Les tyrans u espèrent jusqu'à ce qu'ils descendent dans le tombeau, a semblables à l'assassin qui, égorgeant ses frères sur les « grands chemins et dans les forêts^ croit toujours échapper
• à Injustice » Ce discours sacrilège prouve bien que
l'Assemblée recèle de grands coupables, et, on le sait à n'en pas douter, elle cherche partout les moyens de s'ériger en Convention nationale et peut-être de prononcer enfin qu'on
ne veut plus de Roi ; on sait que Condorcet fait courir un mémoire atroce dans tous les départements.
En attendant, les Jacobins viennent de s'emparer des places du ministère : Grave à la guerre, Dumouriez, celui qui avait quitté le ruban rouge pour mettre le tricolore à la croix de Saint- Louis, aux affaires étrangères, et Lacoste (ancien commis de la marine, ci-devant commissaire civil à Saint-Domingue, qui s'était brouillé avec tous les gens de bien de cette île et fut obligé de retourner en France), au département de la marine. Les deux commis Hennin et Rayneval ont donné leur démission, et le fameux Bonnecarrère, que Tévéque de Liège avait refusé, qu'il a ensuite reçu, est chef principal des bureaux des affaires étrangères, sous la surveillance de Dumouriez. Ce Dumouriez, je Tai un peu connu ; c'est un fou, très exalté — il a été ci-devant à la Bastille. On annonce la retraite très certaine de Duport et de Tarbé, ministre des impositions; le terrible républicain Glavière est sur les rangs pour le remplacer. Que va devenir la France avec de pareils instruments? Mais les puissances étrangères doivent bien juger parla que le Roi n'est pas plus libre que lorsqu'il était gardé à vue, et cependant l'Empereur dont il ne faut plus parler, dans sa soi-disant dépêche du 14 février, le reconnaissait parfaitement libre, ainsi que son auguste famille, et sans dangers! Si cette réponse était vraiment de lui, n'aurait-il pas été lé prince de la plus mauvaise foi ? Aussi ce monarque, à ce qu'on me mande de Bruxelles en date du 1 1 , est très peu regretté. Les militaires en sont tous consolés, ayant vu le fils faire la guerre avec plaisir contre le Turc, avec son oncle Joseph ; mais sa santé est bien faible et sa poitrine fort délicate. A Bruxelles et à Aix-la-Chapelle, on dit que l'Empereur est mort empoisonné ; on assure que quatre personnes sont déjà arrêtées à Vienne. Votre Éminence doit le savoir déjà mieux que moi. Tous les Français ont ordre de s'enfoncer dans l'Allemagne pour laisser de la place aux troupes qui arrivent sur les frontières.
Le deuil qu'on est en usage de prendre pour la mort des souverains est un nouveau motif pour les républicains, q^i
AVEC LE CARDIKAL DE ZELADA. 349
viennent d'étaler le bonnet rouge sur leurs têtes, d'insulter aux honnêtes gens qui veulent donner cette marque de respect aux mânes de Léopold. Plusieurs citoyens ont été attaqués hier dans les rues, parce qu'ils étaient vêtus de noir; trois officiers de la garde nationale de service au château des Tuileries se sont vus forcés d'arracher leur crêpe pour n'être pas égorgés par les patriotes qui régnent sur la terrasse des Feuillants. C'est là qu'ils rassemblent leurs atroces satellites pour abreuver d'insultes et d'ignominies la Reine qui lutte depuis si longtemps contre tous les malheurs; il n'est pas d'horreur qu'on ne colporte sous ses yeux et qu'on ne vienne hurler sous ses oreilles. Le district ou section des Quatre- Nations vient d'y mettre le complément. Il vient de rédiger un arrêté qu'il a envoyé aux autres quarante-sept districts de la capitale, portant défense à tous les militaires de porter le deuil de l'Empereur qu'on qualifie dans l'arrêté de Chef des conspirateurs, « Pourquoi, s'est écrié l'orateur à la tribune, s porterions -nous le deuil de l'Empereur? Les Français ne ■ doivent pas même porter le deuil de leur Roi. Nous nous le s sommes donné pour l'utilité publique, mais nous ne devons a pas l'aimer ; ceux qui l'aiment sont des idolâtres ou plutôt K de vils esclaves. » Ils viennent d'envoyer à tous les directeurs des spectacles de Paris une pièce intitulée : Mucius Scœvola au camp de Porsenna^ ouvrage qui ne respire que l'assassinat des rois.
J'apprends cpie Brissot, dont le parti triomphe dans ce moment, démentait hier le projet de dénoncer la Reine; mais on peut assurer qu'il a existé et qu'il n'a échoué que par la lâcheté de deux chefs de la faction. Toutes ces machinations se tramaient sous les auspices de la dame de Staël, furieuse de la disgrâce de son ami Narbonne, qu'elle a précipitée ellemême en faisant imprimer les trois lettres des trois généraux. Il est démontré que le plan de cette républicaine, qui veut absolument trouver le moyen de faire revenir ministre son père, était d'établir un comité dirigeant pris dans l'Assemblée. Ce comité aurait eu pour chef le ministre Narbonne, et il
350 CORKBSPONDANGB DE L'ÂBBE DE SALAMON
aurait prêté serment comme ministre national. Le Roi eût été conservé comme président, mais on aurait eu le soin de le représenter ensuite comme un être fort onéreux et très dangereux dans le nouvel ordre politique de choses, et on laurait éconduit avec une modique pension avant la fin de Tannée, pour proclamer la république fédérative et un congrès i Tinslar des trois États-Unis d'Amérique. Pour parvenir à ce but, on aurait demandé l'adjonction de sept cent quarantecinq nouveaux députés, comme l'ordonne la Constitution pour les conventions nationales ; mais vraisemblablement le peu d'ensemble qui règne parmi eux a suspendu, peut-être momentanément, ce funeste projet.
La véritable cause de la disgrâce de Narbonne, indépendamment de l'indiscrétion de la dame de Staël qui envoya les trois lettres au Journal de Paris et aux autres journaux, est qu'il Fut proposé au conseil du Roi un plan qui tendait à prouver qu'il fallait, dans les conseils de Sa Majesté, un ministre principal qui fût le maître de toute la commensalité du Roi et qui, par sa popularité, fût assuré de la majorité du Corps législatif. On y désignait Narbonne pour être ce ministre principal. Les autres ministres en furent indignés et le firent chasser. Alors la Genevoise, furibonde, ne connut plus de bornes à son ressentiment, se livra à Brissot, et la perte du ministre Lessart fut jurée. Voilà le véritable nœud de cette intrigue et la seule cause de la disgrâce de l'un et du désastre de l'autre. Brissot avait à se plaindre de Lessart; celui-ci était le protecteur du Journal de Paris, qui, plus d'une fois, avait attaqué les principes de Brissot. Mais peut-être l'Assemblée n'aurait pas suivi les impulsions de ce député républicain si le Roi n'eût eu la maladresse d'envoyer dans ce même moment à l'Assemblée l'apologie du ministre Bertrand, qui lui était odieux, et regardé comme un aristocrate, car cet éloge du Roi échauffa même les constitutionnels. M. Ramond, ci-devant secrétaire du cardinal de Rohan et un de nos législateurs, essaya de sauver le ministre en inculpant tout le ministère, mais on s'aperçut du piège et on Tévita.
Les Jacobins profitent de leur triomphe pour se livrer à mille extravagances. Leur projet est de faire porter à tout le monde le bonnet rouge. A la séance du 14 au soir. Grangeneuve monta à la tribune ainsi coifFé; on remarqua que, dans toutes les sociétés fraternelles ou jacobites, les présidents et les secrétaires ont tous un bonnet rouge. Déjà beaucoup de monde le porte, et dans le jardin même des Tuileries il y en avait au moins cinquante. On craint bien qu'on ne nous oblige de porter ce bonnet, comme on nous a obligés à porter la cocarde. Il devait y avoir, hier au soir, une troupe de mille cinq cents bonnets à la place Royale ; je n'ai pu savoir encore si ce rassemblement a eu lieu.
La maison militaire du Roi a enfin prêté le serment, jeudi, entre les mains de la municipalité. Elle a commencé aussitôt son service, concurremment avec la garde nationale, au milieu du son des instruments qui jouaient Ça ira. Le Roi a fait un discours constitutionnel de remerciements à la garde nationale, qui a plu, et la cérémonie s'est passée sans bruit et avec beaucoup de décence; mais le lendemain, la garde nationale fit un tel mouvement qu'on craignit que cela ne devînt sérieux. Ayant trouvé une cloison dans la salle qui la séparait de celle du Roi, cette cloison fiit enfoncée et détruite. M. le duc de Brissac, chef (I), Fut rudement froissé contre un mur par un garde national. Tous les jours arrivent de nouvelles rixes ; trois aides de camp de M. de Brissac, se promenant dans le jardin du Château, hier à deux heures après midi, ayant un crêpe au bras, furent insultés par vingt-cinq bonnets rouges; ils firent bonne contenance en prenant le chemin du Château ; ils furent tout à coup entourés de tous les sans-culottes de la terrasse. Un de ces oFficiers sortit aussitôt son épée et la tint courbée à la main pour empêcher qu'on ne l'approchât. Ils parvinrent au Château sans être touchés, et aussitôt les sentinelles fermèrent les portes. Cette ferme contenance, ce.tte épée tirée, causa le plus grand tumulte dans le jardin, et, sur
(1) Le duc de Brissac était commandant général de la garde constitutionnelle du Roi.
les quatre heures , un autre officier eut son habit déchiré, parce qu'il portait un crêpe au bras. Cette affaire de la garde du Roi servira encore de prétexte aux plus grands désordres. Quel perfide conseil a-t-on donné au Roi en lui disant de la prendre !
Voilà, Monseigneur 9 au milieu de quel trouble et de quels dangers nous vivons. Mes dépêches sont toujours de plus en plus déchirantes et broyées avec les couleurs les plus noires ; elles ne sont malheureusement que l'expression de la plus exacte vérité, et encore il est impossible que je puisse marquer à Votre Éminence tout ce que je lis et tout ce que j'entends d^affreux.
La Reine a reçu, jeudi, au sujet de la mort de son auguste frère. Le Roi s'y trouvait. Il y a eu un concours de monde étonnant; j'ai entendu quand le Roi a dit : a II y a cent huit a dames ^ je les ai comptées moi-même. » La Cour a été aussi nombreuse dimanche; cependant, quoique tout le monde fut en grand deuil, les voitures sont parvenues au Château sans insulte, ni en descendant dans les cours du palais. La Reine avait l'extérieur assez tranquille, le rouge considérable qu'elle avait à la figure empêchait cependant d'entrevoir l'état de son visage. Elle a été se promener dans cette semaine au château de Ragatelle, du comte d'Artois, avec trois voitures à six chevaux et une à deux; c'est à une demi-lieue de Paris, dans le bois de Boulogne.
Toutes les lettres d'Allemagne portent qu'on a de violents indices pour croire que l'Empereur est mort empoisonné ; un seul rapprochement, qui a frappé les observateurs tranquilles, jettera sans doute dans la suite une grande lumière sur les causes de cette mort inopinée; elle convaincra des liaisons intimes des propagandistes de tous les royaumes et de la vérité de la correspondance universelle des jacobites. Trois heures avant l'arrivée du courrier au Château, le peuple de Paris savait la mort de l'Empereur, et le même jour que Léopold expirait à Vienne , le 1" mars après midi , une horde de brigands promenait sa tête sur une pique dans le
jardin des Tuileries, sous les fenêtres de son auguste sœur.
Toujours de la faiblesse de la part du Roi : il a fait part à l'Assemblée du différend survenu entre sa garde et la garde nationale au sujet de la cloison, mais il a assuré TAssemblée qu'il avait donné des ordres pour que cette garde nationale fiûit le plus près de sa personne. Comment ce prince peut-il, après cela, compter sur l'attachement d'une nouvelle troupe à laquelle il commence par donner un désagrément? Quel bonheur peut espérer la France sous un monarque si pusillaDÎme?
La situation et la disposition des pays méridionaux effrayent r Assemblée. Arles surtout fixe toute son attention, elle a occupé plusieurs séances, et la discussion n'a été interrompue que par un député extraordinaire des protestants des Gévennes. Il présente un mémoire qui contient les réclamations de scb frères et les vexations qu'ils éprouvent de la part des catholiques. Les plaintes venaient à propos sur les affaires d'Arles qui étaient à l'ordre du jour; aussi, d'après cette plainte, qui a excité les esprits, un sieur Archier a proposé de mettre en état d'accusation le maire d'Arles, de faire désarmer la ville et d'y mettre une garnison suffisante. Le sieur Rouyer va plus loin; il veut mettre tout le directoire du district en état d'arrestation. L'infâme Mulot, qui, s'il était honnête homme, devrait craindre pour sa tète, prend la parole et dit qu'il y a longtemps que dans sa correspondance avec les ministres il a dépeint cette ville comme le foyer d'une conspiration dont les rameaux s'étendent dans tout le midi de la France. Un simple mandat à la barre de l'Assemblée contre tous ces magistrats du peuple a été le résultat de cette bruyante et méchante discussion.
Votre Ëminence verra dans les journaux de quelle manière le ministre de la justice s'est défendu. La lenteur à condamner celui-ci et la précipitation qu'on a mise à perdre de Lessart prouvent bien que c'est le fruit de l'intrigue dont j'ai fait mention plus haut; et certainement le ministre de la justice, dans le nouvel ordre des choses, est vraiment
354 CORRESPONDANCE DE L'ARBE DE SALAMON
coupable, surtout pour les lettres de répit ou de surséance qu'il a accordées. Le ministre de Tintérieur Cahier, pour faire sa cour à l'Assemblée et entretenir la haine contre les nobles, a dit, dans le compte qu'il a rendu des troubles des départements, que parmi les sans-culottes, on remarquait beaucoup d'individus qui avaient du linge fin, des bas de soie, un beau parler et un air de distinction. Quelle idée, après tant de noirceur, peut-on avoir d'un pareil ministre, ci-devant petit avocat, qui à peine osait se présenter dans mon antichambre?
Gomme je ne pense pas profiter du change des monnaies, et que d'ailleurs c'était pour contribuer à une bonne œuvre, j'ai reçu en raison de ce que valait l'écu romain il y a quelques années et au plus fort, c'est-à-dire à cinq livres huit sols Técu, ce qui m'a fait toucher une somme de deux cent quarante-cinq livres de France pour quarante-cinq écus romains; si cela se rapporte aux vues de Votre Éminence, Elle les compensera et diminuera d'autant sur les quatre cent cinquante et une livres dix-huit deniers que monte mon dernier compte. Votre Éminence voudra bien aussi prendre la peine de mettre au bas du même compte les sommes qu'Elle a la bonté de payer pour moi, et ce sera toujours par le rapprochement des sommes payées à Paris de celles payées à Rome qu'on saura sûrement quel est le plus en arrière à la fin de l'année.
Du 20. — L'amnistie en faveur des brigands et des prisonniers d'Avignon a été décrétée hier, comme je Tavais prévu. Deleutre a eu beau faire parade de son patriotisme et de celui d,es Âvignonnais, il n'a point été écouté. M. Basire n'a pas même voulu le laisser asseoir à son côté ; il a fallu passer du côté gauche.
Je puis assurer à Votre Éminence comme une chose certaine que tout s'est passé à Gefle au gré de Sa Majesté Suédoise. Elle a écrit de sa propre main à son chargé d'affaires à Paris que la Diète lui avait accordé plus qu'Elle n'avait demandé, et qu'elle allait se séparer. Le canton de Berne a écrit au Roi au sujet du désarmement du régiment d'Ernest, effectué à Aix en Provence
par les brigands de Marseille. Il rappelle ce brave régiment suisse et prie le Roi de faire en sorte qu'il sorte du royaume sans insulte; autrement les Cantons, auxquels on avait fait part de cet ëvënement, regarderaient ces insultes comme une déclaration de guerre. Cette lettre n'est pas encore publique.
La Fayette est reparti pour Metz. Montesquiou, Crillon le jeune, Tracy et Wimpfen, tous quatre démocrates, sont aussi partis pour servir sous lui en qualité de maréchaux de camp.
On a voulu forcer hier, au Palais-Royal, un abbé à prendre un bonnet rouge ; je crains bien qu'on ne nous oblige tous à le porter. Cette idée me fait rire et gémir en même temps ; il faudra bien se soumettre sous peine de la lanterne. Des Jacobins ont dit qu'avant quinze jours le Roi le porterait.
M. de Ségur est arrivé à Paris; il était dimanche à souper chez Toncle de Tévèque d'Orléans. On dit qu'il est désigné pour être ambassadeur à Londres ; je ne sais pas si la disgrâce de Narbonne n'aura pas changé cette disposition.
L'Électeur de Cologne a fait entendre clairement à Bruxelles que la mort de son frère n'était pas naturelle. — On annonce des Pays-Bas une insurrection; il y a eu des affiches véhémentes, où il y avait : Vive Van der Noot (1)! mais on croit qu'on est assez fort pour l'étouffer tout de suite.
Je viens d'obtenir, par l'entremise d'une dame puissante dans le département d'Orléans, du procureur général Pellicot, qu'on ne nommerait pas aux cures dont les titulaires avaient refusé le serment. Ce Pellicot jouit de la plus grande considération dans son département, et a menacé de donner sa démission si on le forçait d'assembler les électeurs. L'évêque d'Orléans s'y est prêté ; c'est autant de gagné, et en attendant le temps court. Me voilà assommant par ma longueur, mais tout est intéressant dans ce moment.
(1) Van der Noot était le chef du parti aristocratique clérical en Belgique, tandîa que Vonck conduisait la faction démocratique; le premier cherchait à rétablir l'ancienne constitution datant du moyen âge, alors que les Vonckisteti partisans d*une politique libérale, subissaient l'influence de la RéTolution française et allaient bientôt, après la bataille de Jemmapes, frayer la voie à l'envabis" •eor. Ces deux partis étaient également hostiles au gouvernement autrichien.
Voilà une lettre pour Sa Sainteté, du monastère de la Croix, ainsi qu'une lettre de Tabbé de Rastignac pour Votre Éminence, avec trois exemplaires de sa lettre.
Votre Éminence connaît l'inviolable et tendre respect que j'ai pour Elle.
P. S. — L'évêque d'Autun est à Paris.
Une lettre de Tabbé Barruel, qu'il dit très importante; il ne m'en a point fait part, mais, quoique un excellent homme, on lui trouve la tète un peu exaltée et facile à tromper. Votre Éminence ne saurait donc être trop en garde avec ce prêtre, d'ailleurs fort estimable.
Le cardinal de Zelada à l*abbé de Salamon.
[N» 90.] 4 avril 1T9Î.
Votre N"* 90, que j'ai sous les yeux, m'étonne par la quantité prodigieuse des détails, des nouvelles, des réflexions. Je puis vous dire qu'il vient de produire une pareille sensation dans l'esprit du Saint-Père, et que, par conséquent, il a été bien capable d'augmenter la considération que le Pape a depuis longtemps pour vous. Je vous en fais mes compliments, d'autant plus qu'il faut bien s'arrêter sur tout ce que vous mettez dans la correspondance, pour pouvoir faire une agréable diversion aux sentiments déchirants qui naissent d'abord du fond qui exerce malheureusement votre plume.
Je ne vous dirai rien sur vos affaires, et rien encore sur ce qui nous touche de plus près, c'est-à-dire sur Avignon, car, pour moi, depuis longtemps Assemblée et Avignon sont synonymes. Il faut se résigner aux vues de la Providence, que les mortels ne seront jamais en état de sonder.
Vos insinuations touchant vos remboursements seront
exécutées à la lettre. Je suis dans une véritable impatience d'apprendre l'arrivée des derniers brefs du Saint- Père (I). Par le courrier d'aujourd'hui, je fais remettre entre les mains du très digne cardinal de la Rochefoucauld les autographes des brefs du 13 avril 1791 et du 19 mars passé, pour qu'il puisse en faire l'usage convenable avec la commission, et les consigner ensuite aux Archives, comme l'on a pratiqué pour celui du 10 mars 1792. Je vous en préviens pour votre règle.
Je vous remercie pour le peu de mots que vous me dites sur Tabbé Barruel. Il est toujours bon, il est essentiel même, de connaître les personnes avec qui l'on peut avoir affaire. Le 27 mars 1792, l'on a reçu, à la Daterie, les quatre dates marquées dans le morceau de papier qui était inséré dans votre avant-dernière lettre. Pour les recevoir, l'on n*a dépensé absolument rien. Vous pouvez en avertir la personne qui vous a chargé d'une telle affaire et lui marquer en même temps que lorsqu'on voudra venir à l'expédition (toujours dans le courant de l'année, car après ce terme, comme il a été toujours, la réception n'est plus valable), il suffira d'en avoir la commission.
Rempli toujours d'un attachement particulier pour vous, je me félicite de vous en réitérer les assurances.
L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada,
[V 91.] Paris, S6 mars 1792.
Monseigneur,
J'ai reçu, par cet ordinaire, les différents paquets que Votre Éminence m'a fait passer. Ils ont été rendus à leurs adresses.
J'avais bien prévu sa réponse sur l'article du travail de Sa Sainteté, et je n'avais pas laissé échapper l'occasion de dire
(1) Le bref menaçant les intrus de Texcommuni cation et celui qui accordait des facultés extraordinaires aux évèques de France, (y. lettre LVI.)
ma façon de penser là-dessus, dans les sociétés où on en parle ; je serai bien plus ferme dans ma défense, étayé de Fassertion de Votre Éminence ; mais je le ferai toujours d'une manière à ne compromettre personne. Quant à Tarticle de la traduction (1), je dirai à Votre Éminence une chose bien inconcevable, mais puisqu'EUe me fait Thonneur de me marquer que c'est le secret de Sa Sainteté, je savais depuis huit jours que la personne en question devait être chargée au moins de la traduction, et je dirai à Votre Éminence le nom des personnes qui me Tont appris : c'est Tabbé de Montmignon, mon ami, et Tabbé Godard, un des correspondants de cette même personne.
J'ai l'espoir d'avoir la collection des procès*verbaux et rapports d'agence encore plus complète que celle qui nous a échappé; mais comme je ne sais pas encore le moment précis, ma délicatesse ne me permet pas de garder plus longtemps en mes mains la lettre de change de sept cents livres sur Busoni, et j'ai l'honneur de la lui renvoyer sous ce pli. Quand il me faudra faire un achat, je trouverai toujours, dans ma bourse ou dans celle de mes amis, de quoi faire des avances momentanées ; ainsi Votre Éminence peut être parfaitement tranquille sur cet objet. Gonnait-elle le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce j par l'abbé Barthélémy, de la bibliothèque du Roi? C'est un ouvrage infiniment couru et qui devient rare ; il y a quatre volumes in-4* et planches. On va vendre la bibliothèque de feu de Lamoignon ; il y a des manuscrits rares ; si je puis avoir le catalogue, je l'enverrai à Votre Éminence.
Le ministère est tout renouvelé. Roland de la Platière, cidevant chef d'une manufacture, ensuite banqueroutier, à présent couvert de dettes, est ministre de l'intérieur à la place de Cahier ; il s'est présenté devant le Roi en habit de Jacobin, c'est-à-dire avec des souliers sans boucles, un habit brun, petite veste rouge et cheveux plats noirs, sans poudre. Clavière, chassé de Genève, ennemi de Necker, Jacobin déclaré, homme à système, remplace M. Tarbé dans le département des impo-
(i) Du bref du 19 mars 1792, par Tabbé Maury.
AVEC LE CABDINAL DE ZELADA. 359
sitions. Garnier, homme de loi, a refusé le ministère de la justice; il a suivi en cela la conduite noble de Garnier, son parent, procureur au parlement de Paris, qui a refusé, il y a quatre mois, le ministère de Tintérieur. Le Roi, par une lettre motivée, a fait part de cette promotion. Votre Éminence la trouvera dans le u* 178 du Journal des Débats^ p^g® 319. Il est bon de la lire pour être parfaitement convaincu que nous sommes gouvernés par des Jacobins, et que le royaume et son monarque sont à présent en proie aux menées de cette race maudite. Le ministre Dumouriez a été se présenter aux Jacobins, il a fait un discours très patriotique et a fini par dire à cette assemblée qu'il ne se conduirait que d'après leurs principes et leurs conseils. Voilà les affaires étrangères en bonnes mains.
On ne voit plus de bonnets rouges. Pétion a senti qu'ils pouvaient devenir funestes à la secte ; en conséquence il a écrit une lettre aux Jacobins pour les engager à les proscrire. Cette lettre inattendue a été fortementappuyée par Robespierre, et ce prétendu emblème de la liberté a disparu aussitôt de la tète du président Thuriot, dont Texemple a été soudainement suivi par toute TAssemblée, et on a décrété que la lettre serait envoyée à toutes les Jacobinières du royaume.
Les comédiens français ont enfin cédé à la souveraineté des sans-culottes qui asservissent tout Paris à leur atroce domination ; ils ont donné la représentation de la Mort de César. Le parterre y a montré une joie féroce ; ils se sont fait apporter le buste de Voltaire qu'ils ont couronné d'un bonnet rouge. Ils ont porté l'audace du crime jusqu'à demander les assassins de César pour les couronner aussi ; mais le comédien La Rive, un des électeurs de M. Gobel, un des hauts jurés, qui jouait le rôle de Rrutus, s'étant déjà en allé, a manqué cette nouvelle couronne.
Les Feuillants viennent de louer l'église de Saint-Honoré pour y tenir leurs nouvelles séances ; on prétend que, d'après la nouvelle élection des ministres, ils vont se déclarer antiministériels.
On voit arriver de Bruxelles, depuis la mort de TEmpereur, beaucoup de monarchiens, ce qui fait dire que le crédit du parti de Breteuil baisse.
Dans le Languedoc, dans le Maine, la persécution contre
les prêtres fidèles redouble ; on les oblige tous à quitter leurs
domiciles et à venir dans le chef-lieu du département, où ils
sont fort maltraités et accablés de misères. La municipalité de
Toulouse dit, dans une adresse à TAssemblée nationale :
« Représentants des Français, frappez avec la masse d'Hercule
tt tous les traîtres, tous les conspirateurs, et portez le dernier
u coup au fantôme, en décrétant que la religion des non-
tt conformistes, celle des ennemis de TÉtat, ne peut jouir du
« bienfait de la tolérance. »
Enfin le décret contre la ville d'Arles est porté. Elle est déclarée en état de guerre et de rébellion. Votre Éminence verra cet inique décret dans les feuilles. Des gardes nationales vont l'environner et la désarmer.
L'audace est toujours portée à son comble, et les autorités
constituées sontmuettes. L'orateur du peuple, l'infâme Martel,
faisait crier par ses aboyeurs mille blasphèmes contre le château
des Tuileries. Voici un échantillon : « M. Gapet, échappé à la
« corde, grâce à l'Assemblée qui l'a pardonné; les ministres
« et les autres conspirateurs sauvés comme M. VeiOj prêts à
« recommencer leurs brigandages. — Triomphe complet de la
« garde nationale de service chez Louis Sanguinola qui a mis
tt â la raison les assassins du peuple. — Opium préparé par le
« ministre de la guerre, pour endormir la nation et l'égorger
« pendant son sommeil. » Voilà comme on laisse traiter le
Roi; chaque jour lui présente une nouvelle coupe d'inlamie.
Le Roi a fait part à l'Assemblée de la lettre du canton de
Berne au sujet du régiment d'Ernest, elle a été très mal reçue
par les Jacobins de l'Assemblée; il n'y a rien de statué. Votre
Éminence la trouvera dans tous les journaux de samedi. On
assure que M. de Galonné est parti pour Vienne. Les lettres de
Goblentz sont aussi satisfaisantes qu'elles peuvent l'être dans
la circonstance ; on raisonne beaucoup sur le physique comme
sur le moral du nouveau roi de Hongrie. Le résultat en définitive est qu'il ressemble beaucoup plus à Joseph II qu'à son père; Votre Éminence doit le savoir mieux que nous.
Il parait dans le public, depuis quelques jours, un bref de Sa Sainteté à Tempereur des Romains, en date du 3 mars. Je ne sais s'il est authentique, et j'ignore par quelle voie il est parvenu; j'en envoie un exemplaire à Votre Éminence. Cet empressement à imprimer tout ce qui vient de Rome doit lui prouver l'intérêt qu'on y met. Il est donc à désirer que tout soit bien pesé, afin de ne pas donner prise aux malins, et avoir Tœil sur les subalternes des bureaux, pour qu'ils ne mettent pas tant de promptitude à donner des copies des pièces qui quelquefois doivent être secrètes pour un certain temps. Il aurait été presque possible que l'Empereur, s'il eût vécu, eût reçu un bref imprimé de Paris presque en même temps que l'original du Pape, en supposant qu'il soit vrai; je dois cependant dire à Votre Éminence que, vrai ou faux, il est approuvé.
Votre Éminence trouvera dans le Logographe^ la Feuille du jour et encore le Spectateur y de quelle manière j'ai tiré parti de sa lettre (1); mais comme ce sont des journalistes démocrates, il a fallu leur laisser la liberté du style et le mode de l'insérer. Gela fera plus de fruit dans ces papiers démocrates ; mais aucun d'eux ne sait le canal par lequel cela est venu.
M. Gobel vient d'être élu vice -président des Jacobins; il a accepté et remercié. Cela vient précisément dans la quinzaine de Pâques, où il devrait être dans son église. Je sais, en outre, que son neveu s'était présenté chez le chargé d'affaires de l'Empereur, dès les premiers jours du mois, pour le prier d'envoyer à Léopold un mémoire justificatif de sa conduite. Le chargé d'affaires lui dit : a Mais votre oncle « est impliqué dans un procès commencé à Bàle. » — « OA.' »
(1) La lettre LU, dans laquelle le cardinal démentait le bruit répandu en France de la part prise par l'abbé Maury à la rédaction du bref menaçant lea intrus de Texcommunication. L*abbé de Salamon, qui craignait de voir l'autorité du bref compromise par cette prétendue collaboration, se hâta de faire rétablir la ▼érité par divers journaux. (Voir, aux Pièces annexes, la note insérée dans le Spectateur.)
362 COBBESPONDAVCE 1)E L'ABBE DE SALAMON
dit ce jeune homme, a tout est fini; mon oncle est disculpé auprès a du prince, » — « En ce cas, lui dit l'envoyé, portez ce « mémoire à M. Tabbé de Ràze, ministre du prince-évéque c à Paris, qui me le remettra, d Sur cela, le jeune homme se retira, et on ne Ta plus vu. Le fait est certain, M. Tabbé de Ràze me Ta dit.
II paraît qu'on a un peu abandonné la garde du Roi et qu'elle est tranquille et d'accord avec la garde nationale; aussi la famille royale semble jouir d'un peu de calme. Il parait qu'on n'obligera pas le Roi d'aller à la paroisse pour les jours saints; en attendant, on dit un très grand nombre de messes dans la chapelle du Château, et il y a un très grand concours de monde. Les églises des religieux et religieuses sont également bien fréquentées, et nous passerons la quinzaine de Pâques sans événements contre nous. Quand je veux m'édifier, je vais au collège des Irlandais; j'y distribuai des charités dont on m'avait chargé, je donnai ma soutane à un pauvre vicaire et je payai le mois de nourriture de deux autres, en les assurant que je reviendrais ; c'est une consolation pour moi de venir au secours de ces dignes prêtres, et je fais la quête volontiers pour eux.
Il court ici un bruit assez accrédité, mais que je n'ose garantir; Votre Éminence, par sa correspondance, doit être instruite de la vérité. On dit que M. de Noailles a eu ordre de ne pas s'écarter de Vienne, et que M. de Marbois, ministre à Ratisbonne, qui était arrivé subitement à Vienne avec une mission secrète et en était parti de même, a été poursuivi et ramené à Vienne, où il est comme dans un état d'arres» tation. Le rappel subit du comte de Colloredo et du vieux général Lascy donne de la confiance ici aux honnêtes gens. Il parait constant que le nouveau roi a écrit aux princes de Coblentz une lettre infiniment consolante. Cependant on me mande qu'on est peu content dans ce moment du comte d'Artois, qu'il est gâté par son frère, mené par la Balbi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a couvert ses domestiques de galons d'or, et que les gardes du corps ne sont pas payés depuis
deux mois. Il donne de petits soupers avec des femmes, et les jeunes Français meurent de faim. Aussi le prince de Gondé en est parti comme brusquement, après un séjour de douze jours, et est revenu dans Télectorat de Mayence.
Les lettres d'Espagne portent que le comte d'Aranda met beaucoup d'activité dans des préparatifs de guerre.
Mme de Noailies, femme de l'ambassadeur à Vienne, ayant prié la maréchale de Mouchy de l'accompagner chez la Reine, celle-ci lui répondit : « Il n'est pas encore temps, madame ; il ■ convient dans ce moment que vous ne vous montriez pas « encore. »
Le décret en faveur des gens de couleur est rendu. Voilà la fin de nos, colonies. Le parti Brissot domine. Roland est son beau-frère. Le véritable motif qui a fait retirer tous les ministres, c'est l'abandon qu'a fait le Roi de Lessart avant que son procès fût fini. Sa Majesté avait promis d'attendre le jugement, et cependant, le surlendemain, malgré sa promesse, il abandonne son ministre et nomme Dumouriez. Nous allons voir paraître incessamment une déclaration que ce ministre des affaires étrangères fait faire au Roi à tous les souverains de l'Europe; on dit que c'est une production de folie et de délire comme on ne peut en avoir d'idée.
Voilà, Monseigneur, l'ordonnance authentique de l'évèque d'Orléans, que je n'avais envoyée à Votre Éminence qu'informe et qui est une pièce très probante contre lui (1). Il s'y trouve même par hasard la signature d'un municipal qui avertit qu'il n'y aura pas de fonds pour payer les prêtres.
J'ai marqué à Votre Éminence que Suzette La Brousse était partie et qu'elle comptait aller à Rome. Le dimanche avant son départ, il y eut un conciliabule en présence de la duchesse de Bourbon, de sept évéques constitutionnels et huit témoins ; Tévéque de Babylone (2) en était un, Fauchet y figurait aussi
(i) Cette ordonnance justifiait un décret de l' Assemblée supprimaot toute distinction honorifique dans les églises, et réglait en conséquence diverses cérémonies do culte.
(2) M. du fiourg-Mîroudot, évèque m partibus de fiabylone, qui, avec Talleynnd et Gobel, sacra les premiers évéques constitutionnels dans l'église de TOratoire.
et Pontard, l'intrus de Périgueux, le précepteur de Labrousse. Il s'agissait de délibérer sur le voyage à Rome de cette fille qui, dit-on, est inspirée. L'évèque intrus d'Amiens, ci-devant curé de Saint- André des Arcs de Paris, la traita de folle, Fauchet de visionnaire. Les cinq autres décidèrent qu elle était divine et qu'elle devait être suivie; sur quoi la prophétesse, ayant dit qu'elle voyait cinq opinions contre deux, en concluait qu'elle devait suivre son inspiration et aller à Rome. Les témoins principaux étaient la duchesse de Bourbon, Dom Gerle, le fameux Chartreux de l'Assemblée, Saint-Martin, auteur de la secte des Martinistes (1), Pechausse, comman- 'dant d'une division de la garde nationale, et sa femme. Dans la même séance, la prophétesse annonça qu'il y aurait deux résurrections : celle de Monsieur le Dauphin, premier fils du Roi, et celle de Mirabeau; et, sur la demande qui lui fut faite du temps de ces résurrections, elle répondit qu'elles seraient prochaines; sur une deuxième demande quel serait le temps précis, la réponse fut d'abord le silence, mais, sur la nouvelle interrogation si ce serait dans trois ou quatre mois, un grand signe de tête de la part de la prophétesse annonça que oui. Le fait a été publié ensuite dans Paris par Pontard, en disant seulement que Saint-Denis et Sainte -Geneviève rendraient incessamment les dépôts qu'on leur avait confiés. Le dimanche gras, Labrousse fut faire la communion avec la duchesse de Bourbon, à l'église des Filles Saint-Thomas de la rue Yivienne. Au reste, je ne parle de cette folle à Votre Éminence que parce que, dans ce moment, il ne faut rien négliger de ce qui peut toucher la religion et enfanter des préjugés funestes.
L'évéque de Viviers, dont je n'ai pu avoir encore aucun renseignement authentique, à cause de l'éloignement et qu^il a chassé les Sulpiciens du séminaire, vient de présenter un livre détestable à l'Assemblée nationale, où les prêtres fidèles sont maltraités. Quand il sera public, je l'enverrai à Votre
• (1) Les Martinistes, secte d'illuminés théosophistes qui prêchaient ie spiritua^ lisme pur.
Éminence, avec d'autres de ce prélat qui donneront une idée de sa folie et de ses erreurs.
On doit donner une fête civique aux soldats de Châteauvieux qu*on a fait sortir des galères. Notre ville de Paris se porte à tous les excès, les municipaux à la tête.
27 mars. — On a rendu hier un décret sur Avignon qui, j'ose dire, m*a fait plaisir. On avait proposé d'exempter ce pays-là des contributions et impositions foncières et mobilières; il vient d'être décrété tout le contraire.' Avignon et le Comtat seront soumis, sans exceptions quelconques, à tous les impôts. Les voilà punis de leur rébellion. Il parait qu'on laisse au tribunal d'Avignon le pouvoir de déterminer si les crimes commis les 16 et 17 ont rapport à la Révolution et s'ils doivent participer à l'amnistie; ce décret diminue un peu latrocité du premier. Il n'y a pas apparence que les principaux chefs sortent si tôt de prison.
Je ne sais si Votre Éminence me taxera d'indiscrétion ; dans ce cas, elle refusera ma demande : L'abbé VerdoUin, grand vicaire de Paris, ancien secrétaire de la Feuille des bénéfices y désirerait avoir une copie du bref adressé à M. l'archevêque de Bordeaux, dont le Pape fait mention dans celui du 10 mars 1791. — Un vieillard fort pieux demande dispense de dire le bréviaire; voilà la lettre qu'il m'écrit. — Encore une absolution pour un curé de la Ferté. — Les membres du clergé du second ordre, députés à l'Assemblée nationale de 1790, ont eu l'honneur d'écrire dans le courant de l'année passée à Sa Sainteté. Ils ignorent si Elle a reçu la lettre et si le Pape en a été content. Un comité, qui a ici la correspondance, me charge d'en demander des nouvelles à Votre Éminence. — Voilà une ordonnance de l'archevêque de Bordeaux qui, à propos du carême, tâche de faire son apologie; il n'y réussit pas trop bien. II l'a senti, car il n'a plus voulu la rendre publique, et c'est avec peine que j'ai eu cet exemplaire chez son imprimeur.
Nous sommes assez tranquilles pour le moment; il faut attendre l'effet du gouvernement des ministres jacobins. On
366 CORRESPONDANCE DE L*ABBË DE SALAMON
dit que M. de Grave a déjà des mécontentements, et on parle de lui substituer Moreton de Ghabrillant, mauvais sujet dont Votre Éminence a vu plusieurs fois le nom dans les papiers publics.
Je me réjouis bien que la santé de Notre Très Saint Père se soutienne malgré son grand travail; il faut espérer que la bonté divine 9 qui connaît nos besoins, lui donnera des forces, ainsi qu'à Votre Éminence, qui partage ses soins et ses angoisses; pour moi, je serais bien heureux si je pouvais être dans le cas de pouvoir les soulager.
Votre Éminence trouvera ci-jointes quelques caricatures et brochures. Elle voudra bien recevoir le constant hommage de mon inviolable respect.
P. S. — La bibliothèque de feu M. de Lamoignon est si belle que je crois que Votre Éminence sera bien aise d'en avoir le catalogue. Il y a des livres des plus rares et de la plus grande magnificence ; il y a la superbe Bible de Mayence en vélin, en deux volumes in-folio; mais le prix en est bien exorbitant : six mille livres.
Le Père général des Mathurins, homme fort respectable, m'a chargé de mettre dans mon paquet ces lettres pour l'Espagne. La municipalité de Paris avait enlevé à ce digne religieux la somme de cinquante et une mille livres, produit de ses quêtes pour la rédemption des captifs.
LXII (1) Le cardinal de Zelada à Cabbé de Salamon,
[N-91.] 11 avril 179«.
J'ai reçu. Monsieur, par cet ordinaire, votre N* 91 des 26 et 27 mars ; et j'ai le plaisir en même temps de vous assurer que
(1) Cette lettre^ sans doute interceptée, ne parvint pat au destinataire.
sa lecture a été accompagnée des éloges que le Saint-Père est accoutumé à prodiguer à votre activité infatigable et que vous méritez parfaitement bien. Les changements de vos ministres, et la mort encore bien plus intéressante du chef auguste de TEmpire, obligent tout homme raisonnable à suspendre son jugement sur la tournure possible des affaires. Il vaut donc mieux se taire là-dessus.
La lettre de change m'est parvenue en bon ordre, comme vous avez bien jugé. Je ne puis m'empécher, cependant, de vous observer que votre délicatesse, dans une telle occasion, a bien passé les bornes ordinaires, car, étant toujours dans le cas de (aire des avances pour mon compte, il était tout simple et bien plus expéditif de garder la somme pour en avoir raison ensuite. Mais enfin cela est fait, et ma remarque pourra vous servir de règle pour les cas à venir.
Le bref au défunt Empereur dont vous parlez (1) et dont vous envoyez la traduction est bien authentique. Ne doutez pas, Monsieur, qu'on soit si nonchalant sur la publication des pièces qu'il faut tenir en réserve. Lorsqu'on en livre au public des copies, c'est que l'on juge à propos de les faire connaître, comme il a été précisément du bref en question, qui est approuvé même ici.
Je partage la satisfaction que vous devez ressentir toutes les fois que vous vous livrez au soulagement des dignes ecclésiastiques qui sont la victime de leurs vertus. Le rémunér rateur suprême vous en tiendra compte, et en attendant l'estime et l'admiration des bons catholiques en sont la récompense.
Tout ce que vous me mandez touchant Suzette la Brousse est d'autant plus intéressant pour moi que vous-même, dans vos précédents numéros, m'avez marqué que l'on avait abandonné l'idée de la faire venir à Rome. Je vous en remercie donc, et je vous prie, en même temps, de ne la perdre point de vue et de me marquer surtout si elle vient nous voir. Mille
(l)Voir, p. 361.
remerciements aussi pour les caricatures, pour les estampes (imprimés) et pour les livres.
Dans Tordinaire prochain, je vous enverrai toutes les grâces que vous avez demandées. Pour la lettre que les membres du clergé du second ordre écrivirent au Pape dans le courant de Tannée passée, vous verrez que le Saint-Père en a fait mention honorable et solennelle dans le dernier bref. Us ont donc reçu bien plus qu'une réponse particulière.
Vous voudrez bien recevoir en attendant les assurances de mon attachement.
V abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N* n,] Paris, t avril ITM.
Monseigneur,
La lettre du 14 mars de Votre Éminence, qui me marque que le courrier de France n'est pas arrivé, m'est parvenue avec les incluses, le jeudi à l'ordinaire. J'y ai trouvé les deux acquits des deux mandats que j'avais pris la liberté de lui adresser; j'enverrai moi-même sous peu un acquit général pour la décharge de Votre Éminence, pour être parfaitement en règle.
Le sieur de Lestache, avocat de la nation française à Rome, lui présentera un petit mandat de onze écus romains, pour rendre service à des dames de la maison de Modène, de Carpentras, et qui ne sont pas trop fortunées. L'abbé Bacqué en présentera un autre, mais plus fort, pour une dispense qui est déjà arrivée, et dans quelques jours une autre encore plus forte, car à force de chercher j'ai réparé la perte que nous avions faite de la collection des procès-verbaux, rapports d'agence, manuscrits, etc. Je viens d'en trouver une en cent trente volumes, dont beaucoup en maroquin, la plus complète après celle de la bibliothèque du Roi ; je l'ai achetée huit cents
▼iogt livres, c'est-à-dire plus de cent vingt en sus de lautre; mais celle-ci a cent trente volumes, et Tautre n'en avait que cent dix. Nous avons ensuite le célèbre et très rare volume de 1626; mais comme il est à Grenoble, ce volume, je n'ai payé, en prenant la collection, que quatre cents livres, et je donnerai le reste quand mon volume viendra, ce qui sera dans huit ou dix jours, et de suite je l'expédierai bien conditionné à M. Girard.
Je suis en observation pour quelques manuscrits qui peuvent faire suite aux matières ecclésiastiques; il y en a surtout un, en trois gros volumes in-folio, dont les pièces y insérées remontent à 1200, intitulé : Des contributions ecclésiastiques dans toute l'Europe. On le dit si rare que Fevret, dans son Traité de Cabusj le croit perdu : il est certain qu'il n'est dans aucune bibliothèque de Paris. M. de Paulmy(l), grand amateur de livres, et ministre de France, avait fait l'impossible pour l'avoir; mais celui qui veut le vendre aujourd'hui par le malheur de la Révolution le lui avait toujours refusé ; celui-là est un peu cher. Je le ferai encore examiner par des savants et connaisseurs, et j'en rendrai compte à Votre Éminence. Il y en a un autre également curieux et rare, intitulé : De tautorité de l'Église sur les libertés de l'Église gallicane.
Votre Éminence aura reçu, à la réception de cette lettre, le catalogue de la bibliothèque de Lamoignon, extrêmement recherché pour les impressions, les reliures, etc. J'ai renvoyé la lettre de change de sept cents livres à Votre Éminence, et je n'ai pas besoin qu'Elle me la renvoie, car je trouverai des fonds ici.
(1) Ant.-Bené d'Argenson, marquis de Paulmy, diplomate, académicien et bibliophile distingué. Sa bibliothèque, achetée par le comte d'Artois, est aujourd'hui la Bibliothèque de TArsenai*
L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N« 93.] Paris, 3 avril 1792.
Monseigneur,
Votre Éminence a dû voir, par ma lettre du 26 mars^Tusage que j'ai fait de l'article important qui faisait le principal objet de la sienne du 7, et dont elle me rafraîchit la mémoire dans le numéro en date du 14 du même mois. Gela a fait un mer* veilleux effet, car on a lu avec plaisir le détail intéressant que j'ai fait mettre dans plusieurs journaux fort répandus, et que plusieurs autres feuilles ont copié, sans aucune instigation de ma part, telles que là Gazette universelle^ toujours méchante, et le Journal général du commerce; de sorte qu'on peut dire que cet article, dont les journalistes garantissent l'authenticité, est déjà répandu dans tout le royaume et même dans toute l'Europe, et je dois dire à Votre Éminence que j'ai vu avec complaisance qu'il avait fait impression dans le monde; et tout cela s'est fait sans qu'on ait pu soupçonner que j'y eusse part.
Il court un bruit à Paris qui fait quelque sensation parmi les philosophes, et qui certainement est faux ou peu conforme à la vérité. Le Saint-Père, dit-on, vient de permettre l'impression d'un ouvrage d'un religieux, que les censeurs avaient proscrit comme contenant des maximes très dangereuses; je sais que plusieurs personnes ont écrit à Rome pour en avoir un exemplaire. Votre Éminence voudra bien m'en dire son avis, pour que je sois plus fort dans ma défense. On a mis également dans les papiers publics qu'il y avait eu une insur-» rection à Rome, que plusieurs potences avaient été plantées devant la porte de quelques personnes en place. J'ignore le fait et jusqu'à quel point de croyance on peut avoir à cette nouvelle dont Votre Éminence ne me dit mot; mais Elle doit
voir avec quelle rapidité les gens malintentionnés de Rome s'empressent de donner les mauvaises nouvelles.
L anarchie la plus complète est toujours le fruit de la Constitution; il n'y a plus d'ordre, plus de subordination, depuis la belle souveraineté du peuple; on l'éprouve surtout de la manière la plus sensible dans toute la partie méridionale. Le département de la Lozère, c'est-à-dire les Gévennes, est violemment agité. Un sieur Goutbon, dont l'existence physique est tout aussi malade que la Constitution, et qui aurait mieux fait de rester dans son infirmerie, est venu, dans une des dernières séances, en faire le rapport. Il a, à cause de sa maladie, demandé la permission de rester assis. Il a commencé en énei^umène par dire que la plus grande partie des lois nouvelles n'étaient pas promulguées dans ce département, et qu'elles y sont au contraire attaquées ; et c'est un ancien évèque, un ci-devant, un M. de Castellaue, qui s'est déclaré chef de parti et fait une guerre cruelle aux patriotes, de son château de Chénac, dont il a fait un arsenal et même une forteresse. Il y a mis garnison formidable ; il est devenu le chef des brigands, et, pour comble de malheur, dit M. Couthon, le perfide Borel, commandant de la garde nationale, est son complice et rend sa troupe nulle. Cette diatribe de M. Couthon, et contre i'évéque, et contre le commandant, et contre le département entier de la Lozère, a donné lieu à une discussion terrible contre tous ces messieurs qui n'ont d'autre tort que de bien penser ; et c'en est un grand à présent. Un décret inique est sorti de cette discussion : l'évèque de Mende, le commandant, ie président et six membres sont décrétés d'accusation et d'arrestation. On a mis tant d'acharnement à l'exécution de ce décret qu'on a été éveiller le Roi , sur le minuit, pour le lui faire sanctionner, et expédier à l'instant le courrier extraordinaire pour faire saisir tous ces honnêtes gens-là et les traduire à la haute cour nationale à Orléans, après leur avoir fait traverser le royaume comme des voleurs et des assassins. Je crains bien qu'on en vienne à bout; cependant on vient de m'assurer que le prévôt de son chapitre, homme de cheval, est parti à la
minute, à bidet, et le plus vite possible, pour aller avertir Tévéque. Je connais Thomme et je me flatte qu'il arrivera avant le courrier de T Assemblée. Ce serait d'autant plus fâcheux que M. de Gastellane est malade.
Les affaires d'Europe paraissent un peu s'éclaircir ; d'une part, il passe pour constant que l'armée des émigrés, forte d'environ quatorze mille hommes,estrassembléeendivers lieux, et, de l'autre, les intentions du nouveau roi n'ont rien de mystérieux. Elles ont été révélées à l'Assemblée, dans la séance du 29, après qu'elle a eu fait la revue de tous les articles décrétés contre les émigrés, et on y a ajouté que ceux qui ne rentreront pas dans le mois seront incapables, pendant dix ans, de tout emploi civil et militaire. Le second article est que ceux mêmes qui rentrent à présent en seront privés pour deux ans. On ne peut rien de plus atroce. C'est après avoir lancé ce nouveau trait aux braves émigrés, que M. Dumouriez, qu'on surnomme à présent VÉiranger, est entré en habit de guerre, ce qui a été d'un mauvais augure pour nos poltrons législateurs. 11 était porteur de deux pièces officielles : l'une de l'ambassadeur de Noailles, dont je ne parlerai pas, l'autre du prince de Kaunitz à ce ministre. Cette dernière pièce est du 19 mars. M. Dumouriez a fait remarquer que c'était la même date que la première dépêche qu'il avait expédiée à Vienne, sans savoir que le sort de la négociation était déjà décidé, u Aucun tt membre deTAssemblée, a ajouté le ministre des affaires étranu gères, ne se méprendra sur le sens de la note de M. Kaunitz, tt qui se termine par un appel à la partie saine de la popuu lation, c'est-à-dire à l'aristocratie, pour se rallier au concert tt des puissances de l'Europe. » M. Dumouriez a voulu donner du courage à l'Assemblée, suffoquée par une nouvelle si inattendue ; il a dit qu'il augurait que ce concert serait sans harmonie, et qu'aucun citoyen ne voudra concourir au triomphe du despotisme. Il a prié l'Assemblée de retenir sa juste indi-gnation à la lecture de cette note, et de l'entendre avec le calme majestueux qui convient aux représentants d'une grande nation.
Le discours préparatoire du ministre, tout en excitant la curiosité de ces rois modernes, a paru répandre une sorte d'effroi, surtout dans la partie qui a tant de fois provoqué la jaste colère des souverains. On a obéi, au reste, à l'invitation de Dumouriez ; un silence profond a régné pendant cette terrible lecture. On a d'abord lu la note de M. de Noailles du 11, c'est-à-dire postérieure à la mort de l'Empereur ; son importance n'a pas permis à cet ambassadeur de la nation d'attendre pour la présenter de nouvelles lettres de créance auprès du roi de Hongrie. Votre Éminence trouvera cette pièce dans le Journal des Débats de jeudi. Celle du prince de Raunitz est laconique et mérite d'être méditée par les Jacobins.
Le gouvernement français ayant demandé des explications catégoriques sur les dispositions de Sa Majesté, le roi de Hongrie consent à faire une réponse, mais par acte de complaisance et de déférence amicale. François adopte complètement les sentiments de son auguste père. Il annonce que personne n'a le droit de fixer des bornes aux mesures qu'il peut prendre contre les coupables menées des Jacobins dans ses États. Il avoue parfaitement la coalition des puissances, qui ne peut cesser avant que la France fasse cesser les causes qui l'ont provoquée. On voit que ce nouveau roi n'est pas si crédule que Léopold ; il ne croit pas à la liberté de Louis XVI, ni aux belles paroles de ceux qui prétendent avoir conservé la monarchie française. Il regarde la foi des traités comme violée, et Sa Majesté Catholique se flatte que la partie saine de la nation agréera la manifestation de ces sentiments. Cette pièce n'a pas besoin d'un grand commentaire ; puisse-t-elle inspirer de sages réflexions aux Jacobins! Aussi on dit déjà que Dumouriez, qui ne s'attendait pas à tant d'énergie de la part de ce jeune monarque, est fâché d'avoir envoyé son insolente dépêche du 19, où il marque qu'on lui réponde par un oui ou par un non. L'Assemblée épouvantée ne s'est permis la plus petite réflexion et est passée à Tordre du jour.
Le Roi a sanctionné le décret des passeports.
874 CORRESPONDANCE DE L*ÂBBE DE SâLAMON
Il serait difficile d'assigner à quel terme s^arrèteront les inconcevables folies des Jacobins et les impiétés de nos prêtres constitutionnels; ce n'était pas assez de la mode des bonnets rouges et d'un repas donné aux forts de la Halle et aux vainqueurs de la Bastille, il fallait encore, le jour de ce banquet, porter dans le sacrement de baptême Timpiétë et le sacrilège, et en rendre témoin le plus grand des faubourgs de la ville. La femme d'un tambour de la garde nationale du bataillon de Saint-Antoine étant accouchée, Thuriot, le fameux Santerre, Fauchet et autres font de cet événement une occasion de donner des principes au peuple. Fauchet veut baptiser la petite fille, M. Thuriot veut en être le parrain et Mlle Galon la marraine (cette Galon est la fille de la dame Galon unie au prélat schismatique par les liens de la plus pure amitié). La cérémonie s'est faite sans obstacles et avec tout l'éclat possible. Les noms ont été bien choisis. L'impie Fauchet a dit à Thuriot : « Quels noms lui donnez- vous? n Ce président des Jacobins a dit : « Pétion, NationaU'-pique. n — « Pétion, « Nationale-pique, a dit le prélat civique, je te baptise. » La cérémonie s'est faite sous un drapeau de la Bastille ; il y avait un peuple innombrable, on a prêté le serment civique pour l'enfant. Le fameux Santerre a donné ensuite un grand repas à ses frères du peuple.
Pendant que les Marseillais s'occupaient à guerroyer à Aix et à menacer Avignon et Arles de la furie des Jacobins, la ville de Gênes arrêtait dans son port tous les vaisseaux marseillais, pour lui tenir lieu de deux cent soixante mille livres pour le trimestre d'une rente due par les habitants de Marseille à ceux de Gênes. L'origine de cette dette est un emprunt fait par le gouvernement, sous la solidarité des Marseillais. Get embargo, qui n'aurait certainement pas eu lieu sous le gouvernement des rois de France, prouve bien que les Génois n'ont pas une grande confiance en notre gouvernement anarchique; aussi Marseille, effrayée, a vite député extraordinaireraent un sieur Barbaroux pour demander du secours à l'Assemblée.
M. de Narbonne a rendu ses comptes, mais inutilement. Le
célèbre Dubois de Grancé est venu le dénoncer à la barre ; il a été appuyé par le prince de Hesse, commandant à Perpignan. Plusieurs chefs de Faccusation étaient énoncés : il a négligé, dit-on, les forteresses du Midi ; il a acheté des fusils à grand prix, tandis qu^on pouvait en avoir à un prix très modique. Les uns voulaient le mander sur-le-champ à la barre, d'autres à Orléans. Le premier [avis] a prévalu, et il a paru hier à la barre; il a parlé et il a été applaudi. Fauchet a pris sa défense, les tribunes ont hué, il y a eu un grand tumulte. Un membre a été menacé d'aller à T Abbaye, et tout s'est terminé par un décret qui a dit n'y avoir lieu à accusation.
L'évéque Gobel a présidé, lundi au soir, aux Jacobins. M. Robespierre a voulu parler de la Providence dans un discours, on Ta tourné en dérision. Le prélat président a voulu appuyer ce discours, on l'a hué; il s'est élevé un tumulte effaroyable. Notre prélat, pour marque de sa colère, s'est couvert deux fois et a voulu prêcher la paix : « Monsieur «l'abbé, lui a-t-on crié, point de capucinades! » M. l'abbé... M. l'évêque... M. le président, ne sachant quel parti prendre, a sagement levé la séance. Mais après avoir un peu plaisanté sur M. Gobel, ne doit-on pas être indigné de la conduite que tient cet homme schismatique? Aurait-il jamais, au grand jamais, une excuse valable? Je ne le crois pas possible.
Le même prélat, alliant tous les rôles, est allé chez le
président du département et lui a représenté que le canon
omnis uiriusque sexus obligeait un chacun de venir faire ses
Pâques à la paroisse, et qu'il conviendrait de fermer les
couvents pendant cette quinzaine. M. de la Rochefoucauld lui
a répondu brusquement : a Ah! vous me parlez du canon, vous
• n'êtes pas à votre place. » M. Cahier, en quittant le ministère,
a voulu engager le Roi et la Reine à prendre des prêtres
assermentés. Le Roi a répondu : u J'ai juré la Constitution et
uj'ai la liberté des opinions religieuses. » La Reine a dit :
ft Je suis née catholique et je veux vivre catholique. »
Les nouvelles étrangères sont fort consolantes; des lettres d'hier d'Allemagne portent que la Diète, par un conclusum
passé à runanimité, a remis au nouveau roi de Hongrie la direction et l'emploi des forces de TEmpire.
On a lu hier, aux Jacobins, un mémoire atroce contre le Roi et la Reine. II se trame certainement quelque chose de sinistre. Tous les départements sont en mouvement, tous demandent des secours à TAssemblée nationale, qui se contente d'envoyer tout à ses comités. On craint bien que le projet de faire déclarer la France république fédérative ne soit prêt à s'effectuer ; on forcera l'Assemblée à le prononcer. La Fayette, Pétion, Luckner et Manuel sont à la tète; les ministres sont dans le complot, à l'exception de Grave qui, dit-on, est près de donner sa démission.
Avignon, dans ce moment, et toute la contrée sont dans la plus grande consternation. Le 26, il y avait déjà dans la ville douze mille hommes de troupes nationales; plus de trente mille vont être dispersés dans le Comtat. Un général qui commande tout le Midi est parti mardi pour Avignon, c'est le comte de Wittgenstein, frère d'un prince souverain d'Allemagne. C'est un homme fort modéré, il était auparavant de ma société. On ignore le vrai but d'un si grand rassemblement. Un gros rhume m'empêcha de voir ce général dans son dernier passage à Paris.
Il vient d'arriver un malheur devant Avignon : un bateau chargé de cent quatre-vingts gardes nationaux a chaviré dans le Rhône, cent trente sont noyés. Le tribunal est en fuite, les municipaux effrayés, un d'eux a donné sa démission : c'est M. Sollier. Je ne pense pas cependant qu'on lâche les prisonniers.
Je ne sais pas pourquoi on se platt à écrire des [nouvelles] ridicules et qui font plutôt tort à mon compatriote. M. le marquis de Laqueuille a écrit, des Pays-Bas, que Madame Adélaïde et Mme de Ghastellux avaient écrit que le Pape ne pouvait se passer de l'abbé Maury, et qu'il avait fait la bulle. La personne qui a reçu cette lettre est venue m'en faire part hier matin. Lecoadjuteur d'Albi se trouvait chez moi; il était affligé tout comme moi de cette nouvelle. J'ai toujours remis à cette
AVEC LE CâBDINAL DE ZELADA. 37T
personne deux gazettes, où j^avais fait insérer le contrepoison de cette nouvelle, afin qu^elle l'envoie à M. de Laqueuille. Votre Éminence doit se méfier infiniment de Tecclésiastique qui sert de secrétaire à Tabbé; c'est un curé du diocèse de Lyon, c'est un intrigant de la première classe. Il a joué toute sorte de rôles; c'est un de ceux qui furent des premiers au tiers état; ce n'est que tard qu'il alla du côté droit. L'archevêque de Lyon pourrait tous en donner de bons renseignements. Il avait fait imprimer ici une brochure qu'il avait Youlu soumettre par politique à son archevêque. Celui-ci, ayant trouvé des propositions très répréhensibles, pleines de l'esprit de nouveauté, lui défendit de l'imprimer; il passa par-dessus la défense, et l'ouvrage parut. Tous les gens sensés ont été fort surpris d'apprendre que cet abbé était avec le fameux (I) ; il écrit ici sans cesse, et [des lettres] qui souvent n'ont pas l'ombre de raison.
Au reste, j'oubliais de dire à Votre Éminence que M. l'abbé Haury frère depuis cinq semaines vient me demander un paquet de portraits qui a dû, dit-il, m'étre adressé par Turin. Je n'ai rien reçu, et à ce propos, dans une compagnie assez nombreuse, l'abbé Royou m'apostropha avant-hier et me dit : tf Quand me donnez-vous un portrait du Pape qui vous est « parvenu de Rome pour moi? » J'avoue à Votre Éminence que cette apostrophe déplacée me déplut ; je me contins néanmoins et lui tournai le dos, sans rien lui répondre. M. l'abbé Maury frère m'a demandé deux fois dans cette semaine un second paquet qui a dû aussi venir de Turin; je n'ai rien reçu, et Votre Éminence ne m'a pas dit un mot ni du premier ni du second paquet. Toutes les semaines, je suis très exact à lui remettre le gros paquet qui vient exactement et directement; j'ai l'honneur de prévenir Votre Éminence là-dessus, afin que si Tabbé Maury lui en parlait. Elle pût lui répondre avec connaissance de cause.
Le Roi a dénoncé lui-même, hier, à l'Assemblée, un traité
(l) Avec l'abbé Maury.
que ses illustres frères ont fait avec le prince Hohenlobe. On a renvoyé à Orléans et [donné] ordre de rendre compte incessamment où en est le procès contre Monsieur et M. le comte d'Artois.
Voilà Touvrage complet de Tabbé Bonnaud, intitulé : Rëclamation du clergé de France. J'aurai Thonneur de l'envoyer à Votre Éminence, pour compléter celui que je lui ai envoyé par feuilles séparées. L'abbé Lemoy ne, curé du Port de Marly, m'a apporté son ouvrage sur les censures; il m'a chargé de présenter de sa part deux exemplaires à Sa Sainteté et à Votre Éminence; c'est un excellent prêtre. — Voilà plusieurs caricatures assez piquantes.
Il est arrivé, il y a deux jours, au Château un courrier de Vienne. Le plus grand secret est gardé sur l'objet de son arrivée inattendue; on croit que ce pourrait être la nouvelle du renvoi de l'ambassadeur de Noailles, et que la guerre est plus prochaine qu'on ne pense; des gens ordinairement bien instruits m'ont certifié que le manifeste est tout prêt. Je le désire, je ne le crois cependant pas.
Voilà encore quelques pièces sur l'évêque d'Orléans et quelques rétractations de serment. Je remercie infiniment Votre Éminence de la très grande bonté qu'ElIe a eue de faire expédier Elle-même la dispense d'âge et sans frais, mais ce n'était pas mon intention; cependant cela vient très à propos, car l'archevêque de Besançon (1), qui m'avait écrit pour cela et qui sans doute devait payer, est mort, et le jeune homme me paraît peu fortuné.
Le ministre de l'intérieur, à l'exemple de celui des affaires étrangères, est allé aux Jacobins; il leur dit qu'il ne se conduira que par leurs lumières et d'après leurs avis. Votre Éminence trouvera, dans la séance du 27, le rapport de M. Ramond sur nos relations avec l'Espagne. Il a divisé son travail en six parties : d'abord les faits qui se sont passés sur la frontière d'Espagne, les rixes qui ont eu lieu entre des
(i) Raimond de Durfort, émigré à Soleure, où il mourut.
Espagnols et des Français, quelles peuvent être nos relations avec TEspagne? quels sont ses intérêts? quelle est la conduite que la France doit tenir avec TEspagne? On a ordonné Timpression du rapport et ajourné la discussion.
Il y a dans ce moment un très grand conflit de juridiction entre le département et la municipalité. Celle-ci, Pétion à la tète, est venue déposer ses plaintes. On a renvoyé au comité.
Il parait que la fête triomphale pour les soldats de Châteauvieux est renvoyée et peut-être n^aura pas lieu. On avait eu Tindécence de venir chez tous les habitants pour contribuer pour la dépense de cette fête. Chénîer, auteur de Charles IXj avec rimpudique héroïne que Léopold n*aurait jamais dû relâcher (1), sont venus inviter le corps municipal, qui a consenti d'y envoyer une députation de six membres, M. Pétion entête.
Le canton de Zurich a écrit une lettre au Roi, encore plus ferme que celle de Berne, au sujet du désarmement du régiment d'Ernest et d'une insulte faite à un bataillon de sa nation à Lyon. On redoute sans doute la rupture avec les Suisses, car le Roi a ordonné tout de suite à Barthélémy, à Soleure, de se transporter à Berne pour offrir toute sorte de réparations au régiment et â la nation suisse; mais les Suisses qui sont à Paris se sont empressés d'écrire à leurs cantons que le monarque était sans pouvoir pour tenir ce qu'il promettait.
Dans le département de l'Ain, du côté de Lyon, il y a eu sept cents rétractations, c'est certain.
La Reine, étant avec Madame Elisabeth à la fenêtre de Monsieur le Dauphin, ont été fortement insultées : on les a appelées (^ozir^anr/zne^ et ^... Mais pourquoi cette Reine a-t-elle la manie de se montrer au peuple?
Un Italien, se disant Capucin, m'a remis cette lettre pour Sa Sainteté; il est connu, dit-il, du Pape et de M. le cardinal Flangini.
(1) Théroigne de Méri court, qui, arrêtée à Liège, où elle faisait de la propagande rérolationnaire , avait été conduite à Vienne et retenue prisonnière pendant quelques mois. L'Empereur, après un entretien avec elle, la fit mettre en liberté, mais à la condition de sortir de ses États.
Je renouvelle bien volontiers ma reconnaissance et mon tendre respect à Votre Éminence.
Le cardinal de Zelada à iabbé de Salamon.
[N* 92.] 18 avril i79î.
Le dernier courrier de France vient de m*apporter, Monsieur, vos deux lettres cotëes 92 et 93.
Je réponds d'abord à la première. Je ferai bien honneur, et aussitôt, à vos billets qui pourront m'étre présentés, et j'attendrai ensuite l'acquit général que vous voulez bien vous donner la peine de m'envoyer pour être parfaitement en règle. Je vous préviens seulement que lorsque vos mandats ont été de livres, on les a évalués ici au change courant de la semaine, du consentement des personnes qui me les ont présentés. Je continuerai à faire de même. Lorsque vos mandats seront d'écus romains, je les acquitterai également ; mais je ne sais comment il vous sera possible d'évaluer le change. Vous pouvez cependant faire comme il vous sera plus commode.
Le Pape a été content de l'acquisition faite d'une collection plus complète des procès- verbaux, etc. Pour les manuscrits Des contributions ecclésiastiques dans toute l'Europe et De l'auto^ rite de l'Église sur les libertés de FÉglise gallicane^ je ne puis vous rien dire de la part du Saint-Père. Tâchez de m'en donner une idée la plus exacte possible, et calculez en même temps si la rareté des ouvrages est en proportion de leur prix, car lorsqu'on est farci de livres et de manuscrits, comme nous, une occasion vraiment favorable peut seule faire naître l'idée d'une nouvelle acquisition, que les frais de transport doivent rendre toujours moins avantageuse.
Je suis maintenant à votre numéro 93. Et d'abord mille
remerciements, et nombre d^éloges à votre activité extraordinaire, pour les nouvelles du dedans et du dehors.
A Rome, il n'y a eu aucune insurrection, et les potences, qu'on s'est plu à augmentera Tinfini, se réduisent à une espèce de potence dressée à la porte d'un particulier par un de ses ennemis. Gomme la cause et les personnes sont connues, personne ne s'est douté ici que cela eût pour objet le gouvernement.
Tout ce que Ton débite jusqu'à présent sur le compte du célèbre abbé Maury est bien controuvé. Je m'en vais vous dire maintenant quelque chose de bien positif et de bien honorable pour lui. Hier, au matin, le Saint-Père, de son propre mouvement, le créa protonotaire apostolique surnuméraire, c'est-àdire le fit prélat et le destina nonce extraordinaire à la diète de l'Empire. Voilà tout ce qu'il y a sur son compte, et certainement ses amis et ses ennemis auront bien de quoi s'entretenir à présent. Je ne puis vous rien dire touchant les portraits. Je vous dirai seulement qu'un gros paquet, de la part de l'abbé Maury, dans lequel peut-être ont été les portraits dont vous me parlez, vous a été adressé par la voie de Turin.
Le Pape a agréé l'ouvrage sur les Censures, de l'abbé Lemoyne, comme les autres livres, estampes, caricatures que TOUS vous êtes donné la peine d'insérer dans vos feuilles. Je vous remets un rescrit de la Pénitencerie , comme je ferai ensuite pour les autres instances arrivées par le dernier courrier.
Je vous renouvelle, en attendant, les assurances de mon attachement.
P. S. — Dans un paquet, sous l'adresse des députés des Ârdennes, vous trouverez plusieurs lettres que l'abbé Maury m'a prié de faire parvenir avec sûreté. Obligez-moi de vous en charger. J'ai oublié de vous dire que ledit abbé a été nommé à l'archevêché in pariibus de Nicée, pour pouvoir remplir sa lumineuse destination. Encore une fois, mille amitiés pour vous.
L*abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N* 94.] Paris» 9 ayril 1792.
Monseigneur,
Mon premier soin en ce jour sera de rendre compte à Votre Éminence de Inexécution de ses ordres, infiniment importants, contenus dans sa dépêche du 21 mars. Elle m'est parvenue le vendredi, par le retard de larrivée du courrier, ainsi que les deux paquets pour M. Maury, curé de Saint- Brice, que j'ai remis à Tinstant en mains propres, pour qu'il pût faire imprimer à l'instant les pièces qui y étaient renfermées; du moins M. l'abbé Maury me l'apprenait par un petit billet écrit d'une main étrangère. Mais mon compatriote, qui devait présumer que Votre Éminence m'enverrait par le même courrier un ou plusieurs exemplaires, devait assez augurer de mon zèle pour croire qu'il ne serait pas possible ni à son frère, ni à aucune autre personne dans le monde, de me gagner de vitesse pour l'impression de cet important ouvrage. En effet, malgré le danger qu'il y a à courir, malgré le décret de l'Assemblée nationale qui condamne au carcan tout imprimeur, colporteur ou distributeur des brefs de Rome, j'ai eu la douce satisfaction d'en voir faire deux impressions dans l'espace de vingt-quatre heures, et déjà plus de vingt mille sont répandus dans la capitale, car chacun en veut un exemplaire. L'abbé Royou, à qui M. le curé de Saint-Brice avait donné le bref encore vendredi dans l'après-diner, n'a pas été si diligent. Son édition paraîtra ce soir ou demain matin. Ce qui m'^ fait de la peine, c'est que M. Royou, voulant jeter une défaveur sur l'édition des deux estimables libraires qui ont été plus diligents que lui, a mis dans sa feuille une phrase pour faire soupçonner que le sien est le seul authentique; les deux autres libraires ne man-
queront pas de le relever. Ainsi voilà, quant à la publication, les intentions de Sa Sainteté et de Votre Éminence bien remplies.
Nous n'avons pas été moins heureux pour le gros paquet qui, ne venant que par la diligence de Lyon, n'est arrive à Paris que dimanche à six heures du soir, jour de Pâques. Muni de la lettre d'avis de M. Girard, j'ai été moi-même à l'hôtel des diligences. J'ai trouvé qu'elle était déjà arrivée et que tous les paquets étaient déballés. A cette occasion, j'ai vu 1 ascendant que l'Assemblée nationale a sur tous ceux qui tiennent à l'administration. Il y avait un grand nombre de personnes et encore plus de paquets ; je craignais ne pouvoir venir à bout d'avoir mon paquet, parce que j'arrivais des derniers et, de plus, j'étais ecclésiastique. Je fis bonne contenance; je m'avançai et je me mis à dire à haute voix : u Je viens prendre un paquet à l'adresse des députés des Ardennes. y> A ces mots, on m'ouvre le passage, le directeur vient, le chapeau à la main, demander mes ordres, on écarte tout le monde, on bouleverse tous les paquets pour avoir le mien , on le trouve à rinstant. Je mis un nom sur le registre et m'en allai bien vite monter en voiture avec mon paquet sous le bras, riant en moi-même de la manière dont j'avais joué mon rôle. Arrivé chez moi, je fis les paquets avec une lettre d'envoi à chaque archevêque, et à huit heures et demie, jour de Pâques, tout était remis. Ce second objet de la dépêche de Votre Éminence a été rempli, je pense, à sa satisfaction; mais il faut que je fasse part à Votre Éminence d'une circonstance qui m'|i tenu en suspens un moment sur ce que je devais faire.
J'ai su d'une manière positive que les évoques, dans leur comité séant à Paris, avaient fort trouvé à redire sur ce que le Pape faisait traduire le bref en français, et que ce n'était point là l'usage. Un ou deux parlèrent fort haut sur cet article. Quand j'ai vu, en ouvrant le paquet de Votre Éminence, qu'il y avait six exemplaires français pour chaque métropolitain, j'ai été tenté de ne leur envoyer que les six exemplaires latins pour ne leur laisser aucun prétexte, car
j'ai souvent dit à Votre Éminence que ces messieurs étaient un peu difficiles ; cependant, comme je ne connaissais pas le contenu du bref en parchemin, j'ai envoyé le français. Je n'ai pu encore savoir Topinion de ce comité sur le nouveau bref; il m'est revenu, mais sans aucune preuve certaine, que beaucoup d'évéques qui sont à Paris n'étaient pas encore déterminés à le publier ; d'autres, au contraire, vont s'empresser de le faire.
Quoi qu'il en soit, on est généralement content du bref, et, en effet, il est supérieurement conçu. On y reconnaît l'érudition profonde du Souverain Pontife; rien n'y est oublié; il renferme de grandes beautés, des morceaux fort touchants; nos ennemis surtout ne pourront qu'admirer la grande douceur et la grande modération qui y régnent. J'ai également remis le bref des facultés extraordinaires. M. l'archevêque d'Arles et M. le cardinal de La Rochefoucauld m'ont déjà répondu; c'est l'évéque de Gouserans, son neveu, qui me l'a apportée. J'ai cru devoir un peu m'étendre sur un objet si important, pour que Sa Sainteté et Votre Éminence soient parfaitement tranquilles sur l'émission de ces brefs.
Sa Sainteté, au sujet de L'accord des vrais principes, annonce un ouvrage de sa part qui pulvérisera ce livre hérétique; j'ai l'honneur de lui envoyer un ouvrage excellent sur cette matière, de M. Dieche, que j'ai reçu et beaucoup encouragé, et qui épargnera beaucoup de recherches à Sa Sainteté. Il est intitulé : L'incompétence du pouvoir civil dans les choses spirituelles. En voilà deux exemplaires. — Ci -joint les Mémqires de deux ministres célèbres, plus un ouvrage de d'Antraigues, contre Montlosier.
On rirait bien dans l'Europe, si on savait que les brefs du Pape sont venus en France et même à Paris, par le canal de l'Assemblée nationale et sous l'adresse de ses membres!
Salamon.
Dans la séance où Narbonne est venu à la barre de l'Assemblée, on a bien senti l'influence des tribunes sur nos législa-
-^ Ci-
leurs. Elles ont paru scandalisées des applaudissements donnés à Tex-ministre de la guerre. Peu s'en est fallu que TAssemblée ne touchât au moment de se voir dissipée par ceux qui ont été ses soutiens. Le désordre a été à son comble quand un membre a proposé une loi pour évacuer les tribunes. Il s'est fait alors une commotion effrayante dans l'esprit des sansculottes ; ils ont crié au blasphème et à la trahison, et ce cri s'est répété jusque sur la terrasse des Feuillants. Jamais on n'avait entendu cette populace effrénée s'abandonner â tant de propos séditieux. Les femmes disaient hautement qu'il fallait chasser l'auguste Sénat. Cent aboyeurs étaient là, apostés pour attiser l'incendie politique; on aurait cru qu'on préparait un coup éclatant; ils criaient de toutes leurs forces dans le jardin, sous les fenêtres même du monarque. Pendant que cela se passait aux Tuileries, des ouvriers s'attroupaient dans les faubourgs pour demander une augmentation de leurs journées. Cependant l'incendie n'a pas éclaté ; apparemment que quelque ressort secret a manqué.
Mais un événement bien plus désastreux a jeté dans la consternation les bons Français. Plusieurs courriers étrangers donnaient lieu à mille conjectures, la propagande surtout paraissait triomphante; en effet, le coup est digne d'elle. Le magnanime roi de Suède a été assassiné, le 16 mars, en entrant au bal. Votre Éminence en sait sans doute les détails; au reste, ils sont authentiques dans les feuilles de cette semaine. Les dernières nouvelles qu'on en a eues sont du 20; on avait extrait une tête de clou, on n'est pas sans inquiétude sur la vie de ce prince; on assure que l'assassin a avoué tout de suite son crime, en disant qu'il croyait servir la liberté et son pays.
Plus nous allons, plus nous voyons qu'il y a certainement une conjuration contre tous les rois de l'Europe, et si on ne se hâte de couper la trame de tant de crimes, tous les royaumes seront livrés à toutes les horreurs de l'anarchie. Les Jacobins profitent de la consternation où sont plongés tous les citoyens honnêtes relativement à l'assassinat de Gustave, pour enivrer encore la populace de la nouvelle de la mort du roi d'Espagne.
En effet, on assure qu'elle était fixée au 13 ou 19 avril; une lettre anonyme a été trouvée sur les frontières d'Espagne annonçant ce forfait pour ce temps. Un courrier a été dépéché â Madrid pour en donner avis ; mais voici un propos très certain, entendu par la personne qui me Ta rapporté. Dans un endroit du Palais-Royal un peu écarté, trois hommes, dont un militaire décoré, s'entretenaient sur la nécessité d'envoyer des émissaires de la propagande à la cour de Turin. L'un d'eux semblait douter du succès : a Si je vous proposais » , dit le plus enragé des trois, a de prendre Madrid, vous auriez raison a d'avoir des doutes; mais je vous parle d'un peuple facile à (I séduire, qui se livrera sans résistance à nous; nos batteries tt sont prêtes. La cour de Savoie ne doit pas être épargnée; ce t( sera un moyen d'empêcher que le Pape reçoive des secours « pour rentrer dans le Gomtat; nous allons, et il le faut, nous a occuper de soulever la Savoie. » Voilà ce qui se disait dans ce conciliabule jacobite.
Mais ce ne sont pas les seuls Jacobins à craindre, ce sont les chefs constituants ; ceux-ci, quoiqu'ils n'aillent point aux Jacobins, les dirigent; ils font faire les motions qui sont convenables à leurs projets. Les constituants n'aiment pas plus les rois que les Jacobites. Il se tient régulièrement des assemblées secrètes sur le chemin de Versailles, chez Mme Helvétius, et à Paris, chez une dame Dodun. Beaumetz^ Duport, mon cidevant confrère, Sieyès, Brissot, Gondorcet, Glavière, ministre à présent, voilà des gens profonds en scélératesse, qui se con* duisent avec des principes dont ils ne s'écartent point, au lieu que les Jacobins agissent sans aucune base : ils ne sont que des scélérats. Il ne faut se laisser éblouir par la tolérance dont le département de Paris nous fait jouir; c'est qu'ils sont athées et qu'ils veulent terrasser la municipalité qui est antiprêtre et qui a déjà dénoncé ce département. Les constituants sont donc plus à craindre que les Jacobins. On a entendu hautement que dans deux mois il n'y aurait plus de rois en Europe. On a remarqué que le 16 mars, jour de l'assassinat du roi de Suède, on prenait à Paris, ce jour-là même, le
bonnet rouge. J'ai déjà fait remarquer à Votre Éminence que le 1" mars, jour de la mort de Léopold, on promenait ici sa tête au haut d'une pique : on voit clairement qu'ils sont sûrs de leurs faits et qu'ils ont de bons émissaires. Après cela, que les souverains s'endorment ou tardent trop, ils en seront les dupes.
Votre police à Rome, Monseigneur, ne saurait être trop active ni trop vigilante. Point de considérations ! Il faut donner la chasse aux gens suspects, de quelque rang qu'ils soient. Il n'est pas douteux que Rome leur fait ombrage. Ils voient bien que la France devra son salut à la religion, si on ne tarde trop, car elle se perd de plus en plus. Tous les spectacles, à l'exception des trois grands, ont été ouverts la semaine sainte, même le vendredi saint, ce qu'on n'avait peut-être jamais vu depuis le commencement de la monarchie. On travaillait à bâtir, dans l'hôtel où je loge, le jour de Pâques. On veut d'abord détruire tout l'extérieur de la religion.
La séance du vendredi saint a été une séance de scandale, de profanation et d'impiété. On a entendu d'abord le rapport teur sur les congrégations séculières. Il a conclu à leur destruction et mettait dans son décret un préambule insultant ; mais l'iniquité n'était pas consommée, on conservait quelques congrégations de filles dans les hôpitaux. Aussitôt on a vu les évéques constitutionnels venir â la tribune, y ajouter la raillerie et se masquer du voile de l'hypocrisie. Lecoz, évéque de Rennes, est monté à la tribune pour faire semblant de vouloir défendre les congrégations; mais comme il ne savait ce qu'il disait, on a beaucoup ri, et il a été obligé de quitter la tribune. L'athée Torné, intrus de Bourges, est venu le remplacer. Votre Émineuce verra en entier son discours dans le Logographe; il a renchéri sur le projet de décret du rapporteur, car il a proposé la suppression du costume ecclésiastique et monacal. Son discours est une pasquinade et une véritable dérision; aussi on a beaucoup ri. a Toutes ces corporations sont mortes, a-t-il dit, grâce à la Constitution, et, si l'on voit errer encore dans les campagnes des capuchons, des frocs, ne
croirait-on pas que ce sont des ombres? Je vous propose, messieurs, la suppression de toutes ces errantes caricatures, et ne croyez pas que ce soit une question de toilette que celle qui m'occupe : je ne cherche pas à exciter les regrets de personne, mais je pense fermement que tout citoyen doit se couper la barbe, si cette barbe est un signe de ralliement. Supprimez donc toutes ces corporations sacerdotales et leurs signes extérieurs ; c'était à un évéque à parler la raison contre les abus religieux de toutes les sectes. » Il a été couvert d'applaudissements.
Merlin, Lagrevol, Laffon, se sont surpassés en impiété, Becquey en hypocrisie, mais Aubert a eu une espèce de pudeur. L'infâme Mulot a outré l'impudence. J'allongerais trop ma lettre si je voulais y mettre des détails ; cependant, pour mettre d'un seul coup Votre Éminence à portée d'être instruite sans attendre la lecture des journaux, je dirai un mot sur chacun, a L'Assemblée nationale, a dit Merlin, ne peut différer un instant à prononcer l'abolition des costumes sans rappeler aux Français, dans l'an IV de la liberté, le siècle de la Saint- Barthélémy. » Becquey a dit : « Je pense, messieurs, que cette prohibition soudaine aura de grands abus. Les prêtres, nous a-t-on dit, ^omi fanatiques ei frénétiques ; eh bien! messieurs, craignons que s'il leur faut quitter leur froc, ils secouent toute leur rage sur nous. >» Lagrevol a reparti tout de suite : « Ils l'ont toute exhalée, leur rage, nous en avons soutenu l'impuissant effort; que peuvent-ils maintenant faire de plus? Nous qui avons bravé toutes les puissances de l'Europe, mollirons-nous devant quelques/rocarcfs?» M. Aubert a dit: «Vous trouverez peut-être étrange qu'un soldat s'intéresse à cette discussion ; mais, par sensibilité, je m'intéresse aux religieuses. Messieurs, laissons-les libressur le fait de la toilette.» Mulot a paru et a dit: «Jeréponds à M. Becquey que les moines qui sont maintenant si attachés à leurs frocs sont précisément ceux qui s'en dépouillaient le plus souvent qu'ils pouvaient ; ils ne le gardent que comme signe de raUiement ; en l'ôtant, vous les dépouillez de bien des vices. Je dirai franchement à M. Aubert que je suis sensible
comme lui, mais sa sensibilité se fonde sur le faible des religieuses ; il faut les invitera déchirer et guimpes et bandeaux. » Enfin LafFon s'est écrié : « Que la suppression soit de tout habit ou signes distinctifs ecclésiastiques, hors des exercices de piété ! s L'Assemblée a aussitôt prononcé cette suppression, et Findigne motion de Torné a passé.
Jusque-là Fauchet n'avait point participé au scandale, mais il fallait mériter des applaudissements sacrilèges, par quelque mot ou geste qui put plaire : « Puisque vous l'ordonnez, messieurs, a dit l'évéque surnommé Yimpudique^ je me décalotte. » « Et moi, a dit l'évéque de Limoges, quoique attaché aux marques extérieures de mon état, je dépose ma croix d'or en don patriotique ; j'en prendrai une d'ébène. » Mais ce n'est là qu'un échantillon de leur projet ; car on parle d'anéantir entièrement le culte extérieur de la religion hors de l'église. C'est précisément la théorie du livre du curé de Saint-Laurent qu'on veut mettre en pratique. Aussi ce curé est bien puni, car ses paroissiens, ni même ses vicaires, ne le veulent plus ; on sort quand il entre dans l'église. On a remarqué que le jeudi il n'y avait pas six personnes dans son église ; aussi on assure qu'il va cacher sa honte et se retirer. C'était cependant, dans l'ancien régime, une des plus belles cures de Paris ; elle valait vingt-cinq mille livres de rente.
10 avril. — Dans la séance d'hier, il y a eu un grand débat pour la réception des soldats de Chàteauvieux à l'Assemblée nationale ; ils ont été cependant admis à la pluralité de vingtcinq voix et ont eu les honneurs de la séance. Nous nous flattions un instant que la fête triomphale qu'on prépare à ces galériens n'aurait pas lieu ; cependant M. Robespierre a donné ses ordres, et il sera obéi. On assure qu'elle aura irrévocablement lieu le 15 de ce mois. Il est vrai que l'incorruptible Robespierre a témoigné son indignation du peu d'activité des artistes patriotes. « Hàtons-nous, a-t-il dit, ne laissons pas à l'intrigue « le temps de contredire la volonté du peuple ; que les décoa rations soient faites ou non, j'entends que la fête de la u Majesté du Peuple soit fixée à lundi. » Et ensuite il a fait une
390 CORRESPONDANCE DE L*ABRÉ DE SALAMON
sortie contre La Fayette, qu'on dénonce comme un perfide. On travaille dans ce moment â le faire rappeler de son commandement, et on croit qu'ils réussiront. C'est Biron qui est déjà désigné pour le remplacer à Metz. C'est une satisfaction de voir comme ces coquins, ces scélérats dans leur genre, s'entre-choquent mutuellement. Pétion a assisté hier au dîner qu'on a donné aux soldats de Chàteauvieux. Le jour auparavant, on leur en avait donné un dans le fameux Jeu de paume à Versailles. Je ne sais pas trop comment les Suisses prendront cela ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils sont fort mécontents.
On attend la réponse de François II aux dépêches insolentes de Dumouriez.
On a fait un rapport sur le ci-devant garde du sceau Duport ; on craint pour lui qu'il ne soit envoyé à Orléans ; il n'y a pas grand mal.
Voilà encore M. de Ségur frustré de l'ambassade d'Angle* terre. M. de Chauvelin, jeune homme de vingt-quatre ans, jacobite enragé, est nommé pour cette importante place. Les Anglais doivent se trouver méprisés d'un pareil choix, mais M. le ci-devant évéque Périgord le suit en qualité de Mentor. Mais pourquoi ne se fait-il pas nommer lui-même à cette ambassade ? dit-on dans le monde; c'est ce qu'on ne conçoit pas. Ce même homme, l'évéque d'Autun, a dit en apprenant l'assassinat du roi de Suède : Voilà un ennemi de moins, nous n'en avons plus que six. On parle plus que jamais d'une flotte russe de trente-trois vaisseaux ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a quelque mouvement dans les chantiers anglais, et qu'on croit qu'il en pourrait aussi sortir une petite escadre, sous le prétexte d'une neutralité armée, mais dans le fond pour soutenir ou ravitailler la flotte russe et les troupes suédoises. On n'en sait pas le dernier mot, mais les travaux dans les ports d'Angleterre sont sûrs.
Nous avons été parfaitement tranquilles cette semaine sainte pour la religion ; nos petites églises ont été extrêmement fréquentées. On n'a pas davantage inquiété le Roi ; il n'y a pas
eu la Gène le jeudi saint, mais il y a eu Tadoration de la croix au Château le vendredi saint. L'ëvéque de Montpellier a fait les saintes huiles, avec toute la pompe ordinaire, au couvent de TAssomption, sans aucun trouble.
Les nouvelles des départements sont toujours très alar* mantes, surtout du Midi. Les gardes nationales de Marseille sont entrées à Arles et ont déjà démoli plusieurs bâtiments. Il se forme dans ces cantons une armée de brigands qui grossit à tous les villages ; ils remontent vers Lyon, et on assure que leur projet est de venir à Paris, pour un pillage. Cette perspective n*est pas riante.
Je n'ai aucune nouvelle fraîche d'Avignon ni du Comtat ; il parait que les prisonniers ne sont pas sortis. Les villes commerçantes du royaume s'aperçoivent, mais trop tard, que nos lies sont perdues. Nantes prie l'Assemblée d'y envoyer de prompts secours. La Rochelle offre un bataillon de volontaires.
J'apprends que l'évéque de Mende (1) a pris la fuite, mais le calme est un peu rétabli dans cette ville.
M. de Narbonne aurait presque été justifié sans M. Lecointre, qui se plaint de ce que cet ex-ministre n'a pas voulu prendre ses toiles pour le service de l'armée.
L'Assemblée a préféré une séance impie, le jour de Pâques, à l'interruption de ses travaux. — Les administrateurs du Bas- Rhin se plaignent de l'affaiblissement de l'armée de Luckner qui radote le matin et est ivre le soir. — On annonce que la frégate la Résolution a été attaquée et criblée par un vaisseau anglais, et conduite à Madras. — Plaintes contre l'administration des Quinze-Vingts, d'où on conclut qu'il faut la détruire, s'emparer de l'hôtel, et envoyer les aveugles au diable ; c'est cependant le jour de Pâques !
Mille tendres respects à Votre Éminence.
(i) Jean-Ara. de Castelianei massacré à Versailles, le 9 septembre 1792.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,
[NO 93] t5 avril 1792.
Il me serait bien impossible de vous exprimer, Monsieur, le ravissement du Saint-Père à la lecture de la première feuille de votre N"* 94. Le Pape était dans une sollicitude vraiment grande, et pour l'importance de la commission que Ton vous avait confiée le 21 mars, et pour les suites et les dangers qu'elle pouvait vous préparer. Sa satisfaction a été proportionnée aux divers sentiments qui affectaient sa grande âme. Vous vous êtes fait un nouveau mérite bien positif et éclatant. C'est par son ordre exprès et en son propre nom que je vous remercie, que je vous donne les plus grands éloges et que je puis vous assurer qu'il en conservera le souvenir.
Quant à moi, je serais bien long si je voulais vous exprimer tout ce que je sens pour vous ; votre activité, votre courage, votre zèle m'étonnent, et je vois qu'il est plus aisé de vous admirer que de vous imiter. Soyez bien persuadé que l'expression de mes sentiments à votre égard ne diminuera jamais ma sensibilité.
Après cela, je serai court sur le reste de votre lettre. On est enchanté de la quantité prodigieuse des détails, mais il serait bien difficile et parfaitement inutile de s'y arrêter. Vous concevez bien quelle doit être ma façon de penser, et cela suffit.
Avant-hier au soir, j'ai reçu la funeste nouvelle de la mort du roi de Suède. Tout le monde est intéressé à son sort. Le procès qu'on fait à son barbare et lâche assassin va déceler si l'attentat est un fruit planté et mûri dans la Suède, ou sUl avait ses racines au dehors.
Mes remerciements bien vifs pour les pièces, pour les livres
et pour les observations très sages que vous faites dans ledit N*" 94. Voilà, en revanche, les grâces que vous avez demandées. Celle pour le prêtre Jean-Baptiste Bardez, vous devez la faire tenir sous une enveloppe à M. Tabbé Verdollin, aux Missions étrangères, rue du Bac, à Paris, pour la remettre audit abbé.
Plein d'estime, d'attachement et de reconnaissance, je suis tout à vous.
Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N- 95.] Parie, 16 avril 179t.
Monseigneur,
Sa Sainteté doit bien s'applaudir des lettres monitoriales qu'elle nous a envoyées ; elles ont été reçues partout avec le plus grand empressement; elles ont été généralement bien approuvées partout, et même nos ennemis n'ont pas osé critiquer, mais personne surtout n'a osé proposer de les traiter comme le bref du 13 mars 1791. Les imprimeurs pensent déjà en faire la seconde édition. Celui (le bref) des pouvoirs extraordinaires parait seulement aujourd'hui. C'est moi qui me suis avisé de le traduire en français, dans quelques moments perdus. Je désire que Votre Éminence en trouve la traduction bonne; il ne serait pas surprenant que je tombasse dans le même défaut qu'on a reproché ici à la traduction de M. l'abbé Maury. On y a trouvé deux ou trois mots qui n'étaient pas exacts dans la langue française ; par exemple, harmonie au lieu de concert. Sans doute, les censeurs ont tort, car un des quarante de l'Académie française ne se serait pas trompé sur la langue.
Une très grande partie des évêques ne pensent pas publier les lettres monitoriales par des mandements ou ordonnances.
Ils veulent se contenter d'y apposer, au bas, leurs signatures. Ce mezzo'termine est ridicule, car c'est à peu près la même chose à regard des corps administratifs, mais bien différent et moins fructueux à Tégard des peuples. Nous sommes toujours environnés de faiblesses et pleins de considérations déplacées ; l'évéque de Clermont lui-même, car il a été presque fâché de la très grande distinction que lui a faite Sa Sainteté de le nommer dans le bref : il craint, dit-il, que cela le mette en évidence. Ainsi, vous voyez. Monseigneur, qu'on ne suit Jésus-Christ que de loin et prêt peut-être à le renier, si Toccasion se présente. Du courage! ça a été et ce sera toujours ma devise; on en impose toujours par une noble contenance et l'observance de ses devoirs.
Les séances de cette semaine n'ont été vraiment importantes que sur la fin. Les prisonniers d'Avignon, que la force a mis en liberté, se sont remis sous la loi ainsi que ceux qui les ont délivrés. Ce décret est bon, mais le Jacobin ministre Roland ne le fera pas exécuter. Il a cependant été mandé aujourd'hui pour savoir les mesures qu'il avait prises à ce sujet. Il a dit : aucune; mais il a demandé le signalement. Il y a eu un rapport très curieux de M. de Grave sur les troupes de ligne rassemblées auprès d'Arles. Elles excitent la jalousie et la méfiance des Marseillais. La prudence de ce ministre est piquante. Il veut qu'on ne charge point les troupes de ligne du soin de réprimer les désordres, il veut que ce soin soit confié aux volontaires patriotes. Son discours a été applaudi par les Jacobins qui ne veulent point de troupes de ligne dans le Midi, car les bruits se renouvellent plus que jamais de se déclarer République dans ces pays-là; ils ne veulent pas d'obstacle.
M. Garran de Goulon, grand procurateur, trouve des entraves qui retardent les jugements de la haute cour nationale. La taxe des témoins a été mal fixée, et le droit de récusation lui parait trop étendu.
Au milieu de la séance du 14, les six ministres arrivent à TAssemblée. M. Dumouriez rappelle la lettre (elle est dans le
Logographe du lundi 16) adressée, le 19 mars, à M. deNoailles, le prévenant que tout le ministère est changé, qu'il ne doit plus s'attendre aux lenteurs de M. de Lessart, que désormais la marche du gouvernement sera ferme et franche. Cette lettre fera pitié à Votre Éminence, à la lecture. Il veut prouver au successeur dé Léopold que son intérêt est de rester Tallié de la France et de rejeter Talliance perfide de la Prusse. Après cette lettre extrêmement longue, Dumouriez en lit une autre de M. de Noailles, du 1" avril, et une autre du 2. Dans la première, l'ambassadeur annonce que toute négociation est inutile; dans la seconde, il réitère la demande de sa démission. Il annonce qu'on a mis en lambeaux la dépêche, que le roi François est un être inflexible ; il envoie trois exemplaires d'un imprimé répandu avec profusion qui contient des explications très injurieuses à la nation, et finit par dire qu'il n'a pas cru convenable de présenter la dépêche du 19. Tous ces détails ont attiré à M. Dumouriez de grands applaudissements qui ont été interrompus par M. Briche, pour demander que M. de Noailles fût accusé de haute trahison. La désobéissance de l'ambassadeur était la base de cette accusation. Après quelques débats, on a rendu un décret qui porte que M. de Noailles sera mis en état d'accusation et d'arrestation. M. de Noailles est Feuillant. On admire avec quelle fureur les Jacobins poursuivent les Feuillants. Le crime de M. l'ambassadeur est, dit-on, d'avoir laissé l'Assemblée dans une cruelle indécision pendant qu'on enveloppait la France de troupes ennemies.
M. de Maulde vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire auprès du roi de Hongrie. Il porte une lettre écrite toute de la main du Roi, la plus plate possible, et qui centriste tous les honnêtes gens de bien. Quoiqu'elle se trouve dans les journaux, il se peut qu'elle ne soit pas exacte. La voici littéra* lement, et n'est-il pas bien ridicule qu'on la rende publique avant même qu'on l'ait fait partir pour sa destination?
La nouvelle venue de Vienne qui avait un peu déconcerté M. Dumouriez, était la connaissance officielle du traité du
18 février entre F Autriche et la Prusse. Votre Éminence la trouvera dans le Logographe. C'est une chose remarquable que la première connaissance en soit venue en France par une gazette anglaise. Les préparatifs de guerre, la crainte des hostilités, la continuation de Tanarchie, le défaut de tout, désolent nos nouveaux ministres. Ils sont divisés en deux partis très prononcés : Glavière et Lacoste sont beaucoup plus royalistes que Dumouriez et Roland.
S'il y a eu quelque lueur d'espérance, c'est certainement dans ce moment. Cependant nous n'avons pas à nous réjouir encore. Nous trouverons toujours un obstacle invincible dans les personnages qui occupent le Château. Ils ne veulent point la guerre, ils ne veulent point de contre-révolution qu'ils n'auront pas faite. La grande Dame est toujours imbue des idées monarchiennes. Joignez à cela la peur dont les monarchiens les épouvantent sans cesse pour les tenir dans leur parti. Ils vivent pleins d'horreur pour la noblesse, pour les parlements et pour le clergé tel qu'il était. Le système des deux Chambres, enfanté au commencement par l'évéque de Langres, fortifié par Breteuil, était signé par le Château lorsque l'Empereur est mort. Il est vrai que le nouveau roi pense différemment; mais ne parviendra-t-on pas à le gagner, ou son ministère? Ne lui fera-t-on pas entendre qu'il ne peut s'obstiner à vouloir remettre sur un trône un roi qui, fermement, n'y veut pas remonter; et tout se finira-t-il en négociations pour l'affaire des princes possessionnés en Alsace et pour la modification de la Constitution actuelle? Voilà l'objet de mes craintes, et je ne les crois que trop fondées. Il est bien vraisemblable que les évéques reprendront leurs sièges, mais vous en verrez diminuer le nombre, légalement peut-être, mais la presque totalité des moines et des bénéfices simples seront anéantis, et les biens resteront vendus. Que Votre Éminence se rappelle ce que j'ai l'honneur de lui marquer, si l'ancien régime dépouillé de ses abus ne revient pas.
Les légions des gardes nationales n'empêchent point l'incendie des châteaux dans les départements du Gard et de
TArdèche. Ils n'ont pas même fait lire et afficher une proclamation du département qui les en avait chargés. A vingt lieues à la ronde, tout est brûlé, pillé, saccagé. La voix publique accuse le ministre Rabaut de tous les maux de cette province. C'est lui qui empêche que Nîmes reçoive des troupes de ligne.
Le canton de Berne a prié Barthélémy, chargé d'affaires de France, qui s'était rendu par ordre du Roi dans son territoire pour excuser, par les sophismes de nos révolutionnaires, la conduite tenue par les Provençaux envers le régiment d'Ernest, de vouloir bien quitter promptement leur canton. De retour â Soleure, lieu de sa résidence, on assure qu'il a reçu la même invitation, mais sans injures, sans outrages, quoiqu'on ait imprimé le contraire. Les Suisses doivent penser, avec leur gros bon sens, qu'on ne peut compter sur une nation qui couronne les Jourdan. L'état des choses en France, dans ce moment, fait perdre heureusement à la nation tous les partisans qu'elle avait dans l'étranger.
Nous sommes ici dans une cruelle incertitude sur le roi de Suède. On le dit mort; le chargé d'affaires n'en a reçu aucune nouvelle officielle ; cependant, il ne doute pas du malheur. Le ministre du Danemark lui a dit que dans sa dernière dépêche on lui marque que le duc de Sudermanie avait envoyé un courrier à Copenhague pour en porter la nouvelle au Roi. Voilà où nous en sommes.
Votre Éminence trouvera ci-jointe une lettre manuscrite fort curieuse et encore inconnue à Paris (1). Elle est de M. de Condorcet, au comte d'Aranda; je l'ai eue de très bonne part. Si Votre Éminence le trouve à propos, Elle peut en envoyer une copie au ministre d'Espagne; certainement il n'en a point encore connaissance. Il se peut qu'il en ait à l'ordinaire prochain, car on doit la donner à l'impression après le départ du courrier. Je l'ai exigée d'amitié de celui qui me l'a donnée, pour que Sa Sainteté l'eût une semaine d'avance sur personne. Cette lettre est vraiment frappante et donne des craintes sur le
(1) V. Pièces annexes, p. 504.
système de M. d* Aranda qui pourrait influer sur les affaires de France et même de TEurope. Voilà une pièce originale qui vient à Tappui des autres que j'ai eu Thonneur d'envoyer à Votre Éminence; mais je me suis engagé d'honneur que Votre Éminence me la renverrait; ainsi Elle peut en faire prendre une copie, la plus légale possible, et garder copie de la lettre.
L'évéque d'Orléans, apprenant que le bruit se répandait qu'il avait envie de rétracter son serment, a écrit au département ^ue non seulement il n'en avait aucun regret, mais même quil le renouvelait. J'ai vu la lettre originale; on m'en a promis une copie. — Voici une lettre de l'estimable M. Lemoyne, curé du Port de Marly, auteur des observations sur les censures; je prie Votre Éminence de la prendre en considération le plus tôt qu'il lui sera possible.
La caisse de cent trente volumes du clergé est faite et part demain pour Lyon. Elle contient le superbe et très rare volume de 1625, moitié imprimé, moitié manuscrit; le tout monte à 817 livres 10 sols. J'ai j(Hnt à la collection Dom Beaunier, deux volumes in-4^, et le beau Fouillé de France j en neuf volumes in-^"^, avec celui de Chartres in-8*. Les douze volumes bien conditionnés n'ont coûté que 48 livres. Pour rendre service à un Français émigré à Chambéry et ami de M. Pieracchi, je lui ai donné hier un mandat sur Votre Éminence de mille livres, que j'ai reçu en argent et qui m'a été bien utile, car je m'étais obligé de payer les livres en argent, mais Votre Éminence pourra être certaine qu'Elle a une collection précieuse, dont seize ou dix-huit superbes gros volumes de cent louis à mille écus» même de rencontre. Voilà encore quelques articles précieux en feuilles, mais dont je n'ai pas clos le marché : 1" Saint Grégoire de Nazianze^ lat. grand papier, dont il n'y a eu que cinquante exemplaires, 78 livres; 2* Monnaye des barons^ trois grands volumes in-4* avec cent cinquante et une planches de gravures de monnaies, 72 livres; 3* Astronomie, de Lalande, 3* édition qui vient de paraître en trois volumes in-4% papier fin, 72 livres; 4* Mascurat de Naudé, bonne édition en grand papier, auquel on a ajouté le portrait de
lauteur par Meilac, et une table dont on n'a imprimé que cinq exemplaires, 50 livres; 5' Nouvelle Table des Mémoires de r Académie des belles-lettres ^ in-4*, 12 livres; le Strabon de Brequigny, in-4* lat., 15 livres. — Tous ces ouvrages sont très beaux et feront sans doute plaisir à Sa Sainteté. Ils sont en feuilles, on pourra les relier quand on voudra et comme on voudra.
Du 17. — Voilà Touvrage fort bon de Tabbé Guillon; j'en ai pris deux exemplaires pour Votre Éminence, mais je lui ai observé qu'il était un peu cher, d'autant qu'il me disait que c'était au profit des pauvres prêtres; car à cent sols le volume, il y aura peu de personnes qui voudront en acheter, et alors le profit sera mince. Il a envie d'en envoyer un ballot à Rome, je ne sais s'il y aura du débit.
Jugez, Monseigneur, le ministre de la justice, au discours qu'il a fait hier à TAssemblée nationale; il est dans le n* 202 du Journal des Débats qu'on m'apporte à l'instant et où toute la séance d'hier est en entier. Duranton a commencé son ministère par dire qu'il avait déjà donné des ordres pour faire arrêter les prisonniers d'Avignon.
Je ne dois pas passer sous silence à Votre Éminence que, dans la séance du 15, le ministre des affaires étrangères est venu communiquer à l'Assemblée une lettre de M. de Noailles qu'un courrier lui avait apportée à minuit, et sans lire la lettre, il a demandé qu'on rapportât le procès- verbal où est le décret d'accusation contre cet ambassadeur. On n'a pas voulu le rapporter, mais, après quelque discussion, on l'a ajourné jusqu'après le moment où la nouvelle dépêche serait notifiée officiellement. Nous ne la connaissons pas encore; tout ce qu'on sait, c'est que M. de Noailles, je ne sais sous quel motif, a remis au prince de Kaunitz les dépêches qu'il n'avait pas voulu remettre quelques jours auparavant; c'est à cause de cette obéissance raisonnée qu'on demandait à rapporter le décret d'accusation.
Je ne parle pas des nouvelles désastreuses qui viennent journellement à l'Assemblée. Le commandant de Toulon a été
400 CORRESPONDANCE DE L'ARBE DE SALAMON
mis en prison par le caprice d'un juge de paix, et il y reste. Gouvion, ci-devant major général de Tarmée parisienne, rient de donner sa démission de législateur.
Je prie Votre Éminence de me mettre aux pieds de Sa Sainteté et de ne jamais douter un instant de mon inaltérable et tendre respect.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,
[N» 94.] S mai 1702.
J'ai reçu, Monsieur, votre N* 95, vraiment digne des plus grands éloges.
Le Saint-Père ayant quitté Rome pour passer quelques jours, comme d'ordinaire, à la bonification des marais Pontins, je n'ai pas manqué de lui en faire tenir à l'instant un abrégé. Je suis persuadé cependant qu'à son retour il se fera un plaisir de se faire apporter votre lettre pour la lire de Lui-même, d'un bout à l'autre. Vous pouvez être bien assuré cependant que son grand cœur tressaillira d'une joie vraiment paternelle, à l'assurance de l'empressement universel avec lequel on a reçu ses dernières lettres monîtoriales. Il aimera aussi de voir la traduction des pouvoirs extraordinaires, et il en fera un mérite distingué à son traducteur. Je dois vous faire connaître, en attendant, combien je me félicite d'avoir un correspondant aussi exact, aussi infatigable que vous l'êtes, Monsieur. Les nouvelles que vous mandez m'ont été bien utiles, mais les portraits que vous me faites des personnes qu'il est essentiel de connaître m'ont vraiment enchanté, et je ne puis vous en remercier assez.
La lettre manuscrite est vraiment extraordinaire, intéressante, précieuse. Que ne vous dois-je pour me l'avoir envoyée? Par l'ordinaire prochain, je vous renverrai la pièce originale
que vous vous êtes engagé à rendre, n*en doutez pas, car il y irait de votre honneur. Lorsque le Pape sera de retour, je me chargerai de même de lui faire prendre en considération les autres papiers et vous ferai connaître ses oracles.
Votre activité se décèle bien dans Tenvoi que vous êtes sur le point de faire de la caisse des procès-verbaux. Je me flatte de la recevoir incessamment. Lorsque M. Pieracchi me fera présenter le mandat de mille livres, je l'acquitterai et je vous en donnerai avis, comme je fais par le reçu ci-joint de M. Bacqué des quarante-six écus que je me trouve avoir déjà payés. Là-dessus je dois vous marquer que j'avais acquitté aussi le nombre de livres que vous souhaitez retirer par le canal de M. Tabbé de Lestache; ensuite il m'a fallu lui payer encore une somme à cause qu'il a jugé de les évaluer en écus romains. Il me semble que nous nous trouverons toujours l'un et l'autre dans le même cas, tant que vous ne prendrez pas le parti le plus simple et le plus expéditif, c'est-à-dire celui de me marquer le nombre des livres que vous avez dépensées, et de me laisser, à moi, le soin de vous faire rendre à Paris la même quantité de livres. Rien de plus commode à faire pour nous ôter tout embarras et pour avoir nos comptes en règle.
Obligez-moi de faire parvenir à sa destination la lettre ciincluse du Saint-Père pour Tabbesse du monastère de Kerlot (1), à Quimper en Bretagne. Les pauvres religieuses, chassées violemment du cloître, se sont réfugiées dans le monastère du Calvaire, Ordre de Saint-Benoit, à Quimper, où elles attendent la réponse du Saint-Père. J'ai jugé convenable de vous remettre cette réponse, car autrement elles ne l'auraient jamais reçue. Vous verrez que je réponds à l'évêque du Maroc ; faites-lui avoir ma réponse. S'il y a quelques autres lettres à remettre également, vous les trouverez jointes, et, en cas d'un trop gros paquet, sous l'adresse ordinaire. Ne manquez donc pas de faire les pas nécessaires pour les retirer.
(1) Le texte porte ClotZ) nom défiguré par une lecture inexacte du K breton.
On ne peut rien, absolument rien ajouter aux sentiments que je vous ai voués.
L'abbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N» 96.] Paris, t3 avril i79î.
Monseigneur,
Au moment où j'ai Thonneur de vous écrire, Votre Éminence doit être bien tranquille sur le sort du bref du 19, et plût à Dieu qu'elle me les eût tous envoyés ! ils seraient parvenus plus tôt à leur destination. Il est possible que quelques paquets soient égarés, car les archevêques de Reims, d'Aix, de Bordeaux, m'ont écrit, ou m'ont envoyé leurs grands vicaires, encore hier, pour me demander leurs paquets. Je leur ai répondu que je n'en avais été chargé que de six, et que j'avais distribué les exemplaires qui restaient à ma disposition à plusieurs évéques qui m'en avaient demandé. Au reste, M. le coadjuteur de Sens est très mortifié et se plaint amèrement de ce que le Pape l'a mis dans le bref, attendu qu'il n'a prêté le serment civique, et j'apprends que l'évéque de Rodez s'est permis d'écrire à Rome pour corroborer cette assertion, et faire croire à Sa Sainteté qu'on l'avait induite en erreur. Puisque M. l'évéque de Rodez veut faire parler de lui, je vais le faire connaître à Votre Éminence.
Ce prélat est un de ces êtres infiniment vacillants et qui veulent plaire à tous les partis, ambitieux, se croyant un mérite transcendant, et étant fort médiocre, fort attaché aux Loménie, même après leur chute, car il a été passer deux mois avec le feu évêque d'OIéron, à Brienne et à Sens. Il a tenu depuis la révolution une conduite fort équivoque, et il aurait certainement prêté le serment s'il n'avait été arrêté par ses confrères de T Assemblée constituante dont il était membre.
Ce fait m'a été confirmé encore hier, chez M. le cardinal de la Rochefoucauld, par plusieurs évéques et notamment par celui de Gouserans, neveu du cardinal. Ils le blâmèrent tous de ce qu'il avait écrit à Rome en faveur du coadjuteur, car il est de notoriété pubUque qu'il a prêté son serment comme électeur et secrétaire de TAssemblée. Il ne pouvait le prêter comme archevêque, puisqu'il n'est pas encore titulaire; mais depuis le mois de décembre 1790 il n'y a plus aucune distinction entre le serment civique et le serment ecclésiastique. D'ailleurs, un prêtre, un grand vicaire, un archevêque coadjuteur qui vient dans une assemblée où Ton va mettre en exécution la constitution civile du clergé, — puisqu'il s'agissait de nommer des curés intrus, — peut-il dire de bonne foi qu'il ne prête qu'un serment civique, puisqu'il faut prêter le serment ecclésiastique pour nommer à des cures? Rien de plus absurde qu'une pareille explication ; elle est digne de son oncle. Il est donc constant, par le procès-verbal que j'ai envoyé à Votre Éminence, que le coadjuteur a prêté serment. Tous les évêques à qui j'en ai parlé l'ont décidé ainsi. D'après cela, Votre Éminence peut calquer sa réponse à M. l'évèque de Rodez sans crainte de se tromper. Au reste, l'élégant coadjuteur de Loménie dit hautement qu'il ne se sent point de vocation pour Tépiscopat, qu'il est décidé à abdiquer, soit qu'il y ait une contre-révolution ou non. C'est un adorateur de Mme de Staël. J'ai répondu à sa belle-sœur, qui pense très bien et qui me disait cela, que ce prélat, étant dans ces dispositions, ne devait pas avoir grand'peine à rétracter le serment, et que je ferais mettre sa rétractation dans tous les journaux s'il n'avait pas le courage de se rétracter en chaire. En voilà assez, Monseigneur, sur cet objet.
J'ai remis la lettre de Votre Éminence à l'abbé Barruel; j'ai su, depuis, le sujet de la lettre que cet abbé lui a écrite, et je me suis félicité du peu de paroles que j'avais marquées à Votre Ëlminence. Point d'entrevue, point de condescendance pour ce Gobel, dont la duplicité et la fourberie est le principal caractère ! Jamais il ne pourra se laver d'avoir présidé les Jacobins,
le jour de la Vierge ; il n*a d'autre ressource que de s'ensevelir dans un cloitre, réduit à la communion laïque.
Mais ces abbés Barruel, ces abbés Guillon, sont des gens qui travaillent pour la bonne cause ; c'est fort bien, mais ils font un trafic de leurs ouvrages : ils les vendent au poids de Tor. Barruel %'end vingt-quatre sols un numéro de son journal (1) qui n'a que quelques feuilles. Guillon vend cent sols le Parai- Ule des révolutions qui vaudrait un écu. Gomment un pauvre ecclésiastique qui n'aura pas de pain pourra-t-il donner vingtquatre sols d'une vingtaine de pages ou cent sols d'un ouvrage, quelque bon qu'il soit? C'est impossible, et voilà comment les bons livres ne sont pas assez répandus. Cet abbé Guillon est venu me consulter pour envoyer un ballot de son livre à Rome pour le vendre ; je lui ai dit que je ne pouvais me mêler d'aucune vente, mais qu'il pouvait l'envoyer par mer ou par terre ; il n'a pas daigné m'offrir un exemplaire pour Sa Sainteté, quoique je sache qu'il en a fait imprimer sur beau papier, mais très chers.
M. le cardinal de la Rochefoucauld a reçu les autographes, il remplira les intentions de Votre Éminence.
Le département de Mayenne a fait un arrêté rigoureux contre les prêtres fidèles ; on les a obligés de venir tous dans le chef-lieu. On les a vus arriver dans la ville de Laval au nombre de huit cents, Tévéque de Dol (2), son grand vicaire et Tabbé des Vauxponts (3) à leur tête. On leur a fait en arrivant l'accueil le plus favorable ; on s'est empressé de les loger et de les nourrir ; on se dispute cet acte de charité comme une grande prérogative. Cependant le département agit contre eux, et on fait Tappel, comme aux soldats, tous les jours. Du côté d Aix et de Marseille, on les chasse de partout comme des chiens.
Je remercie Votre Éminence de la bonté qu'Elle a eue de faire prendre les quatre dates ; il y en a une pour un grand
(1) Le Journal ecclésiastique,
(2) Urbain-René de Hercé, dernier évêque de Dol, mis à mort le 3 juillet 1793.
(3) Michel Thoumin des Vauxponts, archidiacre du diocèse de Dol, prêtre d une vertu et d'une science éminentes. 11 refusa l'évêché de la Mayenne auquel I» avait été élu à une grande majorité.
vicaire de M. le cardinal de la Rochefoucauld et de feu le cardinal de Gévres.
C'est toujours la même chanson ; le ministre Roland s*est présenté à TAssemblée le 18, et a dit : Âvig^non est inondé d^écrits séditieux et fanatiques. Le peuple demande la déportation des prêtres insermentés (grande fausseté), la municipalité et le district ont jugé indispensable de les expulser (insigne fausseté, il n'y a pas encore de district organisé, et la municipalité tremblante n'a rien dit). Quels sentiments d'horreur ne doit pas exciter un ministre qui s'étaye d'un pareil excès d'impostures ! A Nimes, ajoute-t-il, c'est une dévastation. Le département de l'Yonne est travaillé par les prêtres hypocrites. Les administrateurs et les tribunaux ont fait leur devoir ; les agitateurs sont arrêtés. Ainsi ce barbare Roland autorise la persécution ; on pourrait l'appeler le furieux, A Montbrison, continue-t-il, mêmes troubles, même causes. L'auteur d'un écrit incendiaire (c'est-à-dire qui s'élève contre la persécution et l'incendie) est jeté en prison. Ailleurs, ce sont des gardes nationaux qui mettent tout à contribution ; mais ils étaient égarés, ils sont excusables. Quel égarement pour le ministre lui-même de tenir un pareil langage ! A Tulle, c'est de même. On demande au ministre quelle mesure il a prise pour remettre les prisonniers d'Avignon en prison. Il répond que l'Assemblée elle-même ne lui a pas envoyé le décret; d'ailleurs, les juges sont en fuite, il n'y a plus de correspondant, et il demande le signalement des prisonniers. On aurait pu lui dire : Vous êtes un Jacobin; demandez plutôt à votre confrère Pétion leurs demeures, car plusieurs sont à Paris.
Lescène des Maisons, qui a joué un si grand rôle parmi les brigands qui ont désolé notre malheureux pays, cherche à justifier sa mission, marchant sur les traces du ministre de la guerre qui veut livrer notre pays aixic gardes nationales du Gard ou des Bouches-du-Rhône : » Pères de la patrie » , s'écrie notre commissaire, ami de Jourdan, « citoyens législateurs, « vous seuls pouvez dissiper les brigands armés qui conduisent A au meurtre les patriotes égarés ! faites parler l'opinion qui
« VOUS soutient, ordonnez à Tarmée de se dissiper. En parlant, tf vous dissiperez l'erreur, chacun des fidèles retournera chez « soi. Les brigands seuls et les hypocrites resteront consternés, « livrés à toute leur lâcheté, à toute leur faiblesse, n Votre Éminence sent bien qu'un tel discours a plu et que Lescène a été accueilli. L'impression de son rapport a été ordonnée, Lescène a été blanchi , mais TAssemblée s'est noircie davantage.
Un sieur Dubayet, qui sent toute la faiblesse de la France, a montré le désir, dans la séance du 19, que le pouvoir exécutif procurât à la nation Talliance utile des Anglais, nation noble et généreuse. Un autre membre a répliqué : Mais les Suisses sont une autre nation noble et généreuse, et il a demandé que M. Dumouriez se chargeât de ces deux objets. M. d'Averhoult n'y a trouvé qu'un inconvénient, c'est que la motion tendait à détruire la responsabilité du ministre. Un autre fou de l'Assemblée, M. Gambon, a avancé qu'il reste à la nation d'immenses ressources : savoir la vente des forêts, la vente des biens de l'ordre de Malte, de ceux des émigrés, et des contri* butions extraordinaires, que les Français payeront sans doute avec empressement si on est obligé à plusieurs campagnes. Suivant le compte extravagant de M. Gambon, non seulement il n'y aura pas de déficit^ mais un excédent de trois cents millions. Nos législateurs ont applaudi â cette extravagance; c'est ainsi qu'ils bercent les peuples par des chimères.
Les Jacobins intriguent sourdement pour faire nommer par la nation Gondorcet gouverneur de M. le Dauphin. Le Roi s'est empressé de faire choix de l'ex-ministre Fleurieu, homme assez raisonnable. Les six ministres sont venus annoncer cette nouvelle à l'Assemblée, par l'organe de Duranton qui a remis au président une lettre du Roi que Votre Éminence trouvera dans tous les journaux. Sa Majesté dit dans sa lettre, en finissant, que l'Assemblée trouvera dans cette annonce de sa part une preuve nouvelle du désir qu'Elle a de voir régner la plus complète harmonie entre tous les représentants de la nation. Désir impuissant de cet infortuné Roi ! M. Lasource l'a présenté, au contraire, comme une pomme de discorde. Un décret de
AVEC LE CARDINAT. DE ZELADA^ 407
TAssemblée dite Constituante ôte au Roi le pouvoir de choisir un gouverneur au prince royal; il demande que les comités de législation et d'instruction s'assemblent incessamment pour faire choix des candidats, et une loi sur Tëducation du jeune prince. M. Rouyer blâme le nouveau ministre de la justice d'avoir contresigné la lettre du Roi. La motion est adoptée, et les comités vont s'occuper de donner un gouverneur et une loi pour l'éducation du Dauphin.
Mais ^'oici des séances subséquentes bien autrement importantes. J'avais annoncé à Votre Éminence que Dumouriez était venu parler à l'Assemblée de nouvelles dépêches de Vienne, mais dont il n'avait pas fait part ; elles sont enfin connues. M. Dumouriez avait chargé M. de Noailles de demander au roi de Hongrie une réponse décisive, relative aux affaires de France. Votre Éminence le sait, la lettre insolente de M. le ministre des affaires étrangères ne fut communiquée que par extraits, et encore M. de Noailles craignait de révolter le roi de Hongrie. La réponse qu'il reçut à cette occasion était désespérante ; il considérait toute négociation ultérieure comme impossible et réitérait la demande que le Roi acceptât sa démission; une partie de sa maison était partie ou prête à partir. Son projet, disait-on, était de se retirer en Suisse, quand d'un autre côté l'Assemblée nationale le décrétait de haute trahison. A peine le décret lancé, que M. de Noailles expédie un courrier. M. Dumouriez paraissait n'oser en lire le contenu à nos législateurs, c'est la réponse directe à sa lettre du 19 mars. Votre Éminence trouvera toute cette correspondance dans les journaux; si je puis l'avoir séparée, je la joindrai ici. M. de Noailles a enfin répondu, le 5 avril, à la catégorie de M. Dumouriez du 28 au 29 mars ; cette lettre en entier a été communiquée diplomatiquement à l'Assemblée le 19 de ce mois. Elle est si peu satisfaisante que M. Dumouriez aurait désiré qu'elle ne lui fût point parvenue. D'après cette lettre, il est évident que la France doit se regarder comme en état de guerre, car le roi de Hongrie met trois conditions majeures à son désarmement : l"* satisfaction aux princes
408 CORRESPONDANGE'DE L'ABBÉ DE SALAMON
possessionnés en Alsace ; 2^ restitution d'Avignon au Pape ; 3* un gouvernement intérieur en France tel que les puissances ne craignent pas d'en être troublées. Aussi fit-on courir le bruit tout de suite que nous allions faire une attaque dans les Pays- Bas pour nous emparer du port d'Ostende et ôter à la flottille russe les moyens d'y débarquer ses troupes. Mais une circonstance a déconcerté tous ces projets, car milord Elgin, envoyé extraordinaire de la cour de Londres, a signifié à celle de France qu'elle était disposée à garder la neutralité dans la coalition des puissances, mais que l'Angleterre était garante, par les traités, contre toute invasion des Pays-Bas appartenant h l'Autriche.
Nos papiers démagogues font courir le bruit que l'impératrice de Russie est enfermée depuis huit jours, et, pour préparer les esprits à la révolution de Pétersbourg, après l'assassinat du magnanime Gustave, ils ont publié que les courriers de Pétersbourg n'avaient paru depuis plusieurs jours ni sur mer, ni sur terre. Cette dernière nouvelle est vraie, mais cette absence des courriers n'a rien d'extraordinaire dans cette saison, à cause du dégel rapide des rivières. M. de Noailles, dans sa dépêche, avance une chose que les démagogues pré* parent également depuis plusieurs semaines, c'est la défiance qui règne entre la cour de Berlin et celle de Vienne ; mais M. de Noailles n'est pas de bonne foi, car jamais intelligence ne fut plus parfaite entre les deux souverains que dans ce moment. Biscboffwerder est retourné à Berlin, parce que sa mission était remplie.
On écrit de Bruxelles qu'on a dépéché deux courriers à Berlin et en Russie pour prévenir Catherine et Frédéric qu'il est sorti des Pays-Bas deux hommes dont il faut se défier.
Les propagandistes et la Constitution inspirent tant d^horreur partout que, d'une part, on annonce de Londres que le docteur Willis, après avoir prouvé ses grands talents pour les maladies du cerveau, viendra de Portugal à Paris, où il aura des occupations sérieuses pour dix ans ; d'autre part, que le
vicariat de TEmpire a défendu à tous les ëcrivains de parler pour la révolution de France.
Ces différentes dépêches de M. de Noailies, qui contenaient les intentions et les résolutions suprêmes du roi de Hongrie, ont fait la matière d'une grande discussion dans le conseil du Roi, le mercredi au soir. Tous les ministres furent pour la guerre. Le Roi seul voulait la paix. Ses ministres ayant persisté, Sa Majesté leur dit fort adroitement : « Donnez-moi s votre opinion motivée, signée par chacun de vous. » Ils furent surpris d'une pareille demande, et, sur le frivole prétexte que ce n'était pas Tusage, les ministres reflisèrent la signature. Le conseil se dissipa sans rien conclure. Le lendemain jeudi. Sa Majesté les manda tous pour midi et demi; ils s'y rendirent. On ignore encore s'ils ont signé, on le croit; mais le résultat fut que le Roi viendrait, le lendemain vendredi, à TAssemblée, ce qui fut annoncé par une lettre du Roi. Ce fut M. Dumouriez qui porta cette lettre et qui saisit ce moment pour notifier à l'Assemblée la lettre de M. de Noailles du 5 avril qui constatait son obéissance, et à l'instant l'Assemblée décréta la révocation du projet d'accusation contre cet ambassadeur. M. de Maulde, extraordinaire qu'on avait nommé, n'est pas parti; on ne conçoit rien à toute cette conduite de ce Noailles.
Sa Majesté se rendit le vendredi, à l'heure fixée, à l'Assemblée. Son cortège était composé de trois voitures: dans la première étaient les ministres ; le Roi était dans la seconde, accompagné du duc de Brissac et du prince de Poix; dans la troisième était M. de Goigny. Arrivé à la porte de la salle, une grande députation vint prendre Sa Majesté, qui se mit à gauche du président, sur un des deux fauteuils violets qu'on y avait mis. La salle était remplie dès les neuf heures du matin de monde, ainsi que les tribunes. Sa Majesté s'assit, et tous les députés aussi. Le Roi dit : « Je viens, messieurs, au milieu de vous pour un des « objets les plus importants qui puissent fixer l'attention des « représentants du peuple. Mon ministre des affaires étran- « gères va vous lire le rapport qu'il a fait dans mon Conseil. «
410 CORBESPONDANCE DE L'ABBÉ DE SALAMON
Dumouriez a pris la parole; il a exposé les infractions multipliées que la maison d'Autriche a faites aux traités qui la lient avec la France; enfin, après avoir insulté Léopold, François V et le prince de Kaunitz, il a conclu par la nécessité de déclarer la guerre au roi de Hongrie.
Le Roi a continué : a Vous venez d'entendre la délibération A et la décision de mon Conseil; j'en adopte la détermination, tt elle est conforme au vœu plusieurs fois exprimé de l'Âssemft blée nationale et à celui qui m'a été adressé par les citoyens u de plusieurs contrées de la France. Elle a paru être le vœu « de tout le peuple français. Les Français préfèrent la guerre « à une anxiété ruineuse et à un état humiliant qui compromet « notre constitution, notre dignité. J'ai tout fait pour éviter la a guerre, mais je la juge indispensable. Je viens, aux termes « de la Constitution, vous proposer formellement la guerre tt contre le roi de Bohème et de Hongrie. »
L'Assemblée a reçu cette proposition dans le plus grand silence. Le Roi s'en est allé dans le même ordre, et on a levé la séance, après avoir indiqué une séance pour le soir, qui a eu effectivement lieu. Quelques députés demandaient que l'examen de la proposition du Roi fût renvoyé aux comités ; il était même prudent, disait M. Humbert, de connaître avant tout la situation de la France à l'égard de la Prusse. A cette proposition sage, M. Mailhe dit : « Que la délibération soit « prompte, comme les coups que vont porter nos guerriers. « M. Hua, à cette grande impétuosité, a soupçonné que dans un temps qui suit de si près le dîner, il se pourrait fort bien que le vin de Champagne entrât pour quelque chose dans la discussion; il voulait qu'elle fût renvoyée au lendemain matm. M. Hua a été chassé de la tribune pour avoir si mal parlé, et M. Pastoret lui a succédé. Il n'a vu dans le passé que des outrages faiU par la maison d'Autriche et dans l'avenir les brillantes destinées de l'Empire; aussi a-t-il insisté pour la guerre. M. Becquey demandait en grâce, pour la conservation de la Constitution, qu'elle n'eût pas lieu; il y voyait la Prusse, l'Allemagne, les puissances du Nord, celles du Midi, même
TAngleterre, armées contre la France. M. Guadet, au contraire, se rend garant du succès. M. Basire voyait déjà des flots de sang couler; il voulait trois jours pour discuter, posant pour principe que l'Europe entière ne peut étonner la nation française. M. Mailhe ne veut point de délai, parce que la souveraineté du peuple n'en veut point. M. Mailhe a été fort applaudi par ce peuple souverain et absolu. — u La guerre a aux rois! s'est écrié M. T enchanteur Merlin, et la paix aux ^nations! » Cette motion a été adoptée, et la proposition du Roi a été décrétée à la presque unanimité et au bruit de tous les applaudissements de tous les spectateurs. Vingt-quatre commissaires ont été nommés pour porter le décret à la sanction, et le Roi Ta sanctionné avant de se coucher. Aussitôt plus de trente courriers sont partis pour les différents pays de TEurope et de la France.
M. Gondorcet, qui savait bien que le décret passerait, avait préparé un manifeste national dont il a fait lecture. Il a été ajourné à trois jours. On y appelle à tous les soldats étrangers avec promesse de récompense; c'est fort généreux. Les troupes seront payées en argent, de là quelle dépense énorme! Dans les séances subséquentes, on a vu porter beaucoup d'aumônes sur l'autel de la patrie, on a même reçu douze livres d'une pauvre femme qui a sept enfants. Gela nous mène bientôt à une contribution nouvelle, volontaire, mais qui sera forcée. M. de Narbonne, un peu rétabli, obtient la permission de faire éclater sa valeur et de voler aux frontières. Plusieurs généraux, entre autres le comte de Grillon, donnent leur démission parce qu'ils ont juré la Constitution et qu'elle défend de faire une guerre offensive. Votre Éminence trouvera dans les feuilles l'instruction publique inventée par Gondorcet.
Les groupes ont été nombreux et bruyants dans cette journée et les suivantes. Le Palais-Royal, les Tuileries, les cafés, retentissaient de la guerre. Tous les partis paraissent contents de la voir faire. Cependant les républicains, qui aiment mieux la guerre civile, propagent par leurs émissaires que cette guerre que la France va entreprendre est le piège
le plus sûr pour anéantir la Constitution; ils crient partout que la France va tomber entre les mains des traîtres qui ont combiné depuis longtemps le coup qu'ils doivent porter avec succès aux partisans du nouveau régime, car, s'il n'y avait pas eu un complot combiné, n'y aurait-il pas eu depuis longtemps la même déclaration de guerre qu'à présent? Aussi faut-il que le Roi, la Reine, la famille royale, tous les prêtres, tous les nobles, enfin tous les amis du trône et de l'autel, soient pris pour otages de la guerre.
Merlin dit que la guerre dépend de Louis XVI : il en est la seule cause, quoiqu'il ne paraisse pas la vouloir. Robespierre a secondé Merlin, mais sans outrager le Roi. Selon lui, le Brabant, le pays de Liège, les Pays-Bas vont devenir la conquête du peuple français, mais pour cela les Jacobins veulent absolument la destitution de La Fayette qui fait, dans ce moment, l'objet d'une grande division dans la municipalité. Une partie d'entre elle veut ôter le buste de ce révolutionnaire de la salle du Conseil, ainsi que celui de M. Bailly. M. Pétion et Manuel ont eu, il y a deux jours, à ce sujet, les plus fortes insultes dans l'hôtel de la Commune. Comme ils ont vu qu'ils ne seraient pas les plus forts, ils ont souffert patiemment les injures. Il y a une grande rumeur contre ces deux messieurs, ils pourraient bien finir par être à la lanterne.
24 avril, — Le fou Clootz, orateur du genre humain, est venu faire une offrande de douze mille livres et d'un livre qu'il appelle sa République pour la destruction des rois et des trônes. Son discours peut servir de modèle aux fanatiques et aux forcenés de toute espèce. Je ne crois pas devoir, dans ma même lettre, attirer l'attention de Votre Éminence sur un second rapport du ministre de l'intérieur qui attribue tous les troubles du royaume aux prêtres fidèles ; il n'y a pas de moyen extrême qu'on n'ait proposé. Votre Éminence en trouvera le détail dans le n^ 209 des Débats qui me vient à ce moment.
Il parait que l'évêque Gobel a jeté un dévolu sacrilège sur la châsse qui renferme les reliques de la patronne de Paris. Depuis quelques jours, il fait poursuivre avec activité sa
pétition, mais TéTèque Gobel trouve une très grande masse de citoyens opposants, et je crois qu'il ne gagnera pas. Il est certain que ce prélat peut se dire évèque de Paris par les crimes de la Révolution, par la grâce des Jacobins. C'est là qu'il puise toute la belle morale qui règne dans ses instructions ; il est toujours très assidu. — On va ôter entièrement tous les actes de baptême, de mariage aux curés; ils ne seront plus fonctionnaires publics, et d'après cela on parle d'anéantir le serment.
On trouve toujours quelques fautes françaises dans la traduction du brçf ; il y en a une majeure : absque eleciione^ ordinatione et missions; on a traduit : sans élection, ordination ou mission. Et ne veut pas dire ou; c'est tomber dans le sens des constitutionnels qui disent que l'ordination donne la mission, car de dire : ordination ou mission, c'est presque synonymer ces deux mots.
Voilà enfin deux ouvrages de i'évéque de Viviers. Voilà la réponse aux Crimes des reines; l'auteur a voulu en écrire à Sa Sainteté et à Votre Éminence. — On demande une absolution pour un cas particulier.
Mille tendres respects à Votre Éminence.
P. S. — La caisse des livres est partie pour Lyon.
Le cardinal de Zetada à l'abbé de Salamon.
[N* 95.] 9 mai 179t.
J'étais sur le point. Monsieur, de vous marquer le retard du courrier de France, lorsqu'on m'a apporté votre N* 96. Le temps me manque pour vous répondre en détail, ayant à peine celui de le lire. La nouvelle de la guerre était déjà arrivée à Rome, il me restait cependant l'espoir qu'elle fût
controuvée ou pour le moins exagérée. Malheureusement, ce n'est que trop vrai. Le sang me fait frémir, et je prie le Dieu des miséricordes de ne point se souvenir de nos fautes. Agréez mes plus vifs remerciements pour les détails innombrables que vous m'écrivez.
Lorsque le Pape sera de retour à Rome, je lui ferai Ure votre lettre et je me mettrai à même de vous répondre sur tout ce qu'il y a d'essentiel. Le bon Pontife n'a pas été heureux dans sa petite course, car il a été surpris d'un accès de fièvre. Tous mes renseignements (et j'en reçois à chaque instant de bien sûrs et bien détaillés) ne me donnent, point d'alarme. Hier il était sans- fièvre, et il n'y avait apparence de la voir reparaître. Le jour fixé pour son retour était demain, et on se flatte qu'il n'y aura pas de changement. L'ordinaire prochain, je voudrais vous marquer son entier rétablissement, et je l'espère.
Soyez bien sûr, en attendant, de mon véritable attachement et de toute mon estime pour vous.
P. S. — Une personne dont le zèle, la prudence et les connaissances me sont bien connus, vient de m'avertir qu'on a déjà envoyé à Rome un ouvrage pour le soumettre à l'approbation du Pape avant de le publier. L'ouvrage a pour titre : Réclamation de t Église gallicane contre t invasion des biens ecclésiastiques et l'abolition de la dîme, décrétées par V Assemblée prétendue nationale. L'on m'observe en même temps que l'ouvrage peut avoir du mérite, mais qu'il y aurait le plus grand danger en le publiant dans les circonstances actuelles. Il compromettrait absolument la sûreté et la vie des membres les plus respectables du clergé de France, et il éveillerait très certainement une persécution, dont l'effet inévitable serait de chasser du royaume tous les ecclésiastiques qui n'ont pas prêté le serment. Gela étant ainsi, il serait à souhaiter que l'impression en fût arrêtée. Tâchez de vous informer et de découvrir si cela est bien vrai. Dans ce cas-là, ne manquez point de faire sentir à qui vous jugerez le plus convenable, que dans ce
moment il faut bien être sur ses gardes pour ne point empirer le mal et le rendre de plus en plus incurable. Encore une fois mille choses de ma part.
J ai oublié de vous dire que le Pape ne m'a rien dit touchant louvrage dont je viens de vous parler. Agissez donc avec réserve, d'autant plus qu'il pourrait bien arriver que la personne qui m'a donné un tel avis fût une de celles qui se laissent effrayer trop facilement.
L*abhé de Salamon au cardinal de Zelada.
[>'*97.] Paris, 30 avril 1792.
Monseigneur,
Le courrier de Rome est arrivé, et cependant je n'ai reçu aucun paquet de Votre Éminence. Il aura été vraisemblablement intercepté. Comme la reddition des États du Pape est une des causes des réclamations du roi de Hongrie , on aura voulu voir s'il y avait quelque chose dans les dépêches qui annonçât une connivence; quoi qu'il en soit, je n'ai rien reçu. J'ai cependant fait quelques démarches auprès des administrateurs généraux des postes, ils m'ont répondu qu'ils n'en avaient aucune connaissance, que d'ailleurs ils n'étaient point et ne voulaient point être dans ce secret, qu'il était possible que mon paquet eût été intercepté à la frontière, qu'ils avaient des preuves certaines que cela était déjà arrivé. Us m'ont ajouté qu'il serait possible qu'il me parvint cette semaine, s'il n'y a rien de conséquent. En attendant, je prie Votre Éminence de ne point mettre le cachet de ses armes aux paquets, mais un simple chiffre ou une tête; au reste, je ne suis point inquiet de cet événement, et Votre Éminence ne doit pas en être surprise. M. le coadjuteur d'Albi a reçu ses lettres, mais elles viennent sous le couvert des affaires étrangères.
Nous touchons sans doute à Tinstant des grandes choses; cependant les faubourgs sont tranquilles dans leur arrondissement, mais les brigands sans-culottes qu'on y a casernes agissent toujours avec la même audace. La terrasse des Feuillants est depuis quelque temps le champ de bataille prÎTilégié des licteurs des révoltés ; ils y font trembler tous les honnêtes gens. Cependant tous les jours ne leur donnent pas le même succès, mais cela ne les décourage pas; on y voit quelquefois des gens en place qui sont leurs chefs les réconforter d'un geste, d'un coup d'oeil; et c'est toujours contre les prêtres ou la famille royale qu'il se trame, dans les conciliabules des factieux, quelque nouveau coup. On y a vu paraître le jeune comte de Béthune-Gharost qui a la folie de devenir roi de Brabant. On ignore encore le résultat de son voyage ici et de ses conférences avec les chefs des factieux. Votre Éminence a su qu'on avait fait courir le bruit de l'assassinat du duc de Brunswick régnant. Hier, au Palais-Royal, on a entendu très distinctement deux hommes qui disaient ensemble : « Eh tt bien ! voilà donc un autre à bas ?» — « Oui » , répliqua le confrère, « mais cela ne suffit pas; nous sommes perdus sans « ressource si le grand coup de Berlin nous manque, r> Et cela n'est pas sans fondement, car des lettres de Mons viennent à l'appui de ce terrible projet. Elles assurent que le roi de Prusse a été sur le point d'être empoisonné; on ne peut donner une certitude, mais ce bruit venant de plusieurs côtés, joint aux propos de ces deux scélérats, on ne doit plus douter de la vérité du complot d'assassiner tous les souverains. Cette morale est la vertu favorite des apôtres de la liberté française.
L'arrestation de trois motionnaires jacobites, faite au jardin des Tuileries par une patrouille de cinquante hommes composée de gardes nationales, de la garde suisse et des gardes du Roi, mais qui ont été relâchés tout de suite par le juge de paix, a donné lieu à des blasphèmes aux Jacobins et à une dénonciation à l'Assemblée nationale par le terrible Kersaint contre la police vigilante des trois corps de troupes qui sont au Château. Il a dénoncé l'arrestation momentanée de ces trois
motionnaires comme un attentat à la liberté. Il a fait entendre que ce jardin étant public n'appartenait point au Roi, et qu'il devait être permis à un chacun d'y vivre et de s'y comporter comme bon lui semblera. Il a pris l'occasion de faire une sortie contre la garde suisse qui ne doit plus être au Château depuis que celle du Roi s'y trouve. Kersaint a été fort appuyé, et cette motion, qui aurait dû être huée, a été renvoyée au comité des domaines : savoir si le jardin appartient au Roi.
La déclaration de guerre n'a fait aucune sensation à Paris ; on ne s'en occupe presque pas, et personne n'al'air d'y croire. Rochambeau et La Fayette, aussitôt après cette déclaration de guerre, n'ont pas cru devoir attaquer; au contraire, M. de Rochambeau avait écrit au général Beaulieu qu'il ne comptait pas attaquer, et qu'il espérait que les Autrichiens en useraient de même. D'un autre côté, le général La Fayette a expédié sur-le-champ un courrier au ministère pour prévenir le conseil, car on ne parle plus du Roi en rien, qu'il n'était pas prudent d'attaquer tout de suite, car l'armée manquait de tout; et cela est vrai : il n'y a ni tentes ni provisions, et il doit y avoir trois camps du côté de Mons, de Metz et de Montmédy. Les observations du général patriote ont déplu aux conseillers de la guerre, et on assure, avec assez de fondement, que le courrier est reparti avant hier au soir, portant des ordres itératifs d'obéir sans s'embarrasser des résultats. Ceux qui veulent la guerre sont pleinement convaincus qu'ils trouveront les esprits bien préparés en entrant dans le pays du roi de Bohême, et cela ne doit pas surprendre, car il est très positif qu'on recrute à Paris, avec permission, une armée pour les patriotes brabançons que les factieux français invitent à la révolte. L'officier chargé de cette opération patriotique ne s'en cache pas; il donne même son adresse à qui veut la recevoir.
Il arrive aux Jacobins un événement assez important, et qui peut leur faire grand tort, d'autant qu'ils ont beaucoup diminué de force depuis les Chàteauvieux. Les fripons se brouillent ordinairement au partage. Désespérés de leur nullité politique, les Collot d'Herbois, les Robespierre cherchent à intéresser à
quelque prix que ce soit. Leur but secret, en se dévouant publiquement à la cause atroce qu'ils défendent avec tant d'acharnement, était d'obtenir une place dans le ministère, ou tout au moins une ambassade. Malheureusement pour eux, ils ont été oubliés, et voilà ce qui les jette dans des convulsions horribles. Selon eux, Brissot, Gondorcet, Fauchet sont les favoris du nouveau ministère et par conséquent traîtres envers la société jacobite, qu'ils ont compromise par leur plan de République fédérative ; \\^ ont dénoncé formellement, dans une des dernières séances, à leurs frères de la capitale et à toutes les sociétés de province, ce triumvirat comme funeste aux projets des amis de la Constitution, et ils votent l'arrêt de leur condamnation. Brissot, Gondorcet et Fauchet leur ont aussitôt rendu la pareille en les déchirant à belles dents, et se consolent en se partageant le gâteau qu'on les accuse d'avoir reçu de l'ex-ministre Narbonne. Jusque-là ce n'est qu'un badinage de fripons. Ge qu'il y a de plus important dans cette affaire, c'est qu'ils vont réciproquement s'accuser et dévoiler réciproquement la turpitude de leur conduite et la noirceur de leur âme, et alors toute leur influence se dissipera, et peutêtre le peuple, éclairé sur le compte de ces vils intrigants, les abandonnera sans retour.
Le fameux Van der Mersch (1) est venu à Paris et a négocié secrètement pendant quatre jours avec les ministériels jacobites, et le résultat de ces négociations a été de l'emploi en qualité de maréchal de camp dans l'armée de Rochambeau.
C'est le bruit public que le ministre Dumouriez a été le seul déclara teur de la guerre. Le Roi, timide et toujours soutenu par la Reine dans l'idée qu'ils pouvaient faire seuls, par le retour de l'opinion, une contre-révolution paciBque, avait montré dans son conseil une répugnance motivée par l'affreuse image du sang que cette guerre allait coûtera la France ; mais, soit que le ministre des affaires étrangères ait cru l'occa-
(1) Van der Mersch, commandant des forces du parti démocratique dans les Pays-Bas. Il avait autrefois servi avec distinction dans Tarmée française, pendant la guerre de Sept ans.
sioD favorable pour ses opérations secrètes, soit qu'il ait voulu enchaîner la volonté souveraine de son maître, son avis a prévalu sur celui du Roi.
Il parait constant que les Feuillants vont enfin reprendre leurs assises dans Téglise Saint-Honoré, qu'ils ont achetée et quMls ont changée en salle d'assemblée. Ils ne se sont pas endormis pendant que les Jacobins agissaient; leur directoire secret allait toujours son train. Ils viennent de remporter une victoire sur les Jacobins. Robespierre avait été obligé de quitter la place d'accusateur public dans le tribunal criminel. Les électeurs se sont assemblés pour lui donner un successeur; Tex-ministre Cahier a été nommé président de Tas^ semblée électorale, et, à la pluralité des voix, Tex-ministre de la justice Duport-Dutertre a été élu accusateur public. Mais ce n'est pas le seul chagrin qu'aient les Jacobins. Le prélude de la dernière séance n*a pas été consolant pour les honorables habitués de cet antre infernal : l'église et le terrain des Jaco» bins, dans la belle rue Saint-Honoré, où ils tiennent leurs assises, sont en vente. Il est question que la société prenne un parti pour prolonger ailleurs leur existence. « Le cas est u urgent, a dit l'orateur; de toutes parts on nous attaque, et « la victoire ne se déclare pas toujours pour la société. Nous « venons de recevoir un échec qui, si nous n'y prenons garde, • nous mènera loin : Duport a triomphé et est accusateur « public. » Le grand Robespierre a encore dit quelques mots contre Brissot et Rœderer; ils n'ont rien déterminé sur ce qu'ils feraient pour conserver le terrain des Jacobins. Les fonds sans doute leur manquent; l'adjudication prochaine de cet emplacement est encore un effet des menées des Feuillants contre les Jacobins.
Dumouriez, charmé de ses premiers succès auprès de François II, se propose aussi vraisemblablement de faire trembler le roi de Sardaigne; il est venu dans la séance de jeudi le dénoncer à l'Assemblée, parce qu'il ne veut pas recevoir auprès de lui Sémonville, déjà ministre à Gènes. Les raisons de Sa Majesté Sarde sont sans réplique. Elle ne veut pas d'un
homme qui s'est vanté de passer de Gènes à Turin en qualité d'ambassadeur, pour y propager comme dans le Brabant et à Gènes même les saintes maximes françaises, et y prêcher la souveraineté des peuples. Il a été arrêté dans sa course légère à Alexandrie. 11 n'avait point de passeport, et dans le Piémont la constitution française ne tient pas lieu de passeport. Ce nouvel ambassadeur constitutionnel s'est plaint au résident de France du manque de considération et de respect à l'égard de sa personne; mais ces plaintes sont sans fondement, car la cour de Turin n'était point instruite de l'arrivée de ce nouvel ambassadeur, comme elle devait l'être, suivant les usages consacrés diplomatiquement. M. Dumouriez, qui a cru pouvoir passer par-dessus des usages immémoriaux, a surtout fait remarquer à l'Assemblée que dans la note officielle du résident de France à Turin il y avait une circonstance qui paraissait grave, c'est que la conduite du ministre des affaires étrangères de la cour sarde parait concertée avec l'ambassadeur d'Espagne. M. de Sémonville s'est plaint avec beaucoup de hauteur qu'on violait en sa personne le droit des gens, mais ce ne sont que des paroles ; puisqu'il y avait une règle impérieuse d'avoir un passeport, il fallait s'y conformer, et il n'y a là aucune violation du droit des gens.
M. Dumouriez a annoncé à l'Assemblée qu'il avait écrit pour que dans vingt-quatre heures M. de Sémonville fût reçu à Turin; sinon, ordre au résident de se rendre à Gènes avec le ministre constitutionnel, sans prendre congé. Voilà donc encore M. Dumouriez en état de guerre avec la cour de Turin qui ne fléchira pas, à ce que portent des lettres de cette ville. M. le ministre du Pape en aura sans doute déjà instruit Votre Éminence mieux que moi; Elle en sera parfaitement instruite en lisant au long les différentes dépèches qui sont dans les journaux.
Toujours de nouveaux troubles dans les départements du Haut-Rhin et du Lot. On pille, on brûle les châteaux. Le ministre de l'intérieur ne voit le crime que dans les perse* cutés et la vertu que dans les persécuteurs patriotiques. Dans
la séance du 26, M. Emmery avait demandé qu'on statuât s'il y aurait des corsaires, u Puisqu'il s'agit de corsaires, a dit un de ces législateurs, occupons-nous des prêtres insermentés. « Quel affreux rapprochement! Et sur-le-champ, M. François, ex-poète national, a commencé un long rapport plein de cette iniquité philosophique, de ce fiel caché sous le masque de la tolérance. On remarque dans ce rapport un aveu singulier: c^êst que le mal n'est pas aussi grand qu'on le fait; cependant, sans aucune preuve, il est entièrement attribué aux prêtres. Ce rapport, sans conclusion, sans projet de décret, prépare incessamment à la déportation ou à de nouveaux genres de persécutions. L'impression et l'envoi de cette belle pièce dans les quatre-vingt-trois départements sont ordonnés. Elle est enentier dans le Logographe et le Moniteur. Je crois qu'on s'occupera encore de cet objet demain et après-demain.
On est revenu encore sur l'affaire de la suppression des congrégations séculières et du costume. On en a fait une seconde lecture, selon les lois constitutionnelles. L'intrus Torné a voulu y ajouter, et, après un discours toujours plus irréligieux, il a voulu faire décréter la suppression du clergé. On l'a écartée par la question préalable, la suppression ayant été tacitement prononcée par T Assemblée constituante.
M. le Dauphin n'aura aucun ecclésiastique auprès de lui, car celui qui était depuis quatre ans dans son service et que ce jeune prince aimait beaucoup se retire, ou plutôt on lui dit de se retirer. Votre Éminence trouvera ci-jointe une gravure bien ressemblante de ce royal enfant, par M. le comte de Paroy; il l'a mis en guerrier parce que M. le Dauphin a rhumeur guerrière. Il veut avoir toujours une épée à la main et fait sans cesse l'exercice. Sa Majesté n'a pas osé mettre cette gravure, qui lui a beaucoup plu, sur sa cheminée (1).
(i) J*ai retrouvé, aux Archives du Vaticau, dans une autre série de documents, la gravure dont il est ici question. C'est un médaillon qui représente le Dauphin en chevalier, portant une épée sur laquelle on lit : Tu Marcellus eris. M. de Paroy raconte, dans ses Mémoires^ comment il fut amené à faire ce portrait : • Un soir, dit-il^ M. le duc de Choiseul de Stainville fit hommage à M. le Dauphin d'une jolie armure complète de chevalier, casque, cuirasse, bras-
Je dois nécessairement dire encore un mot à Votre Éminence de nos affaires ecclésiastiques. Je reçois des nouvelles de différentes provinces que le bref y a été répandu avec profusion, mais ce n'est pas par Tordre des évéques, et on ne peut qu'en être affligé. Le comité d'ici non seulement n'est point disposé à le faire publier légalement, mais il est fâché qu'on l'ait répandu et surtout si promptement. Il y en a un qui m'a dit tout bonnement : nNous ne demandions pas ce bref, « nous ne voulions que celui des facultés extraordinaires, n Votre Éminence conçoit bien que j'ai vigoureusement relevé cette indifférence; je lui ai dit qu'il était possible que le comité ne fût pas de cet avis, mais que je savais que ta pluralité des prélats le désirait; cependant M. Tarchevèque d'Embrun Ta déjà signifié à l'intrus Cazeneuve. L'archevêque de Lyon n'avait pas encore reçu son paquet le 20 avril, cependant son ordonnance est prête. L'abbé de Floirac est venu me consulter pour- savoir si l'archevêque de Paris devait le publier; je lui ai dit que je le croyais d'autant plus nécessaire que, ce prélat étant absent, il ne courrait aucun risque, et que son exemple en entraînerait beaucoup d'autres; qu'il était surtout nécessaire qu'il fût publié aussi légalement qu'il serait possible dans cette grande capitale où les intrus paraissent plus soutenus et plus opiniâtres. 11 ne faut pas que Gobel puisse dire qu'il l'a ignoré.
Mais ce n'est pas tout : je sais que le comité des évéques affecte de ne pas comprendre ce que Sa Sainteté entend par ce mot refractariisy et ils ont écrit à Rome pour en demander
sard, lance, sabre et bouclier, le tout en carton verni acier à clous dorés. M. le Dauphin, qui avait une très jolie figure, était charmant avec son casque; cétait l'Amour armé en Mars. Chacun admirait «on air fier et noble. Le jeune prince, la lance à la main, allait de lun à l'autre, faisant semblant d'attaquer. Mlle de Tourzel me dit : « Monsieur de Paroy, 'vous devriez faire son portrait comme il « est, avec son casque. » La Reine, qui jouissait en même temps du succès de son fils, ajouta : ■ Convenez, monsieur de Paroy, que mon fils serait charmant peint • avec son armure... » Le lendemain matin, à dix heures, tout éuit fini... J'avais peint sur le carton M. le Dauphin en action, regardant fièrement la nu^ ^® *®" ®P^«' •»*«■ laquelle j'avais écrit le Tu Marcettus eris de Virale. - {Mémoire* du comte de Paroy, publiés par CeAmAVAT, 1895, p. 286.)
rexplicaiion. J'ai eu beau dire que ce mot ne signifiait autre chose que jureurs, quels qu'ils soient, curés ou autres prêtres jureurs. Et, en effet, il y a deux sortes de jureurs : les anciens curés qui ont juré et les simples prêtres qui ont aussi juré; les autres sont appelés intrus ^ intrusis ; il est donc bien évident que Sa Sainteté par le mot réfractaires entend tous les jureurs, qu'elle ne confond pas avec les intrus, ordonnant de ne communiquer ni avec les uns ni avec les autres. Ceux qui soutiennent le système singulier que les curés assermentés ont une juridiction parce qu'ils avaient été ci-devant légitimement et canoniquement institués, pensent que la qualité de réfractaires, dont se sert le Pape, ne les regarde pas, surtout ceux qui, persévérant dans leur serment, prétendent n'avoir pas reconnu l'évéque intrus, soit en ne communiquant pas avec lui, soit en ne lisant pas ses mandements, expédient imaginé pour profiter du fruit de leur serment, sans avoir l'air d'être schisma tiques.
On m'assure qu'on avait écrit au Pape pour lui demander l'explication de son expression, question qui étonnera sûrement Sa Sainteté, puisque le serment en lui-même est schismatique de sa nature, puisqu'il a pour objet de maintenir la constitution civile du clergé qui a destitué les évéques et leur a substitué des intrus. Chaque assermenté jure de ne pas reconnaître son évéque légitime, et dès lors il jure de maintenir le schisme. Ainsi, c'est une perfidie insigne de la part des assermentés de dire que, malgré leur serment, ils ne reconnaissent point l'intrus; leur serment dément leur imposture. Or, dès qu'ils sont schismatiques par le fait de leur serment, indépendamment de leur procédé, il est certain, d'après les principes sur les schismatiques et d'après la décision du Souverain Pontife, qu'on ne peut communiquer avec les assermentés même de la classe des mitigés, c'est-à-dire qui prétendent que malgré leur serment, ils n'ont aucun rapport avec l'évéque intrus.
Voilà des réflexions que je crois devoir faire à Votre Éminence et que je crois sans réplique. Si on veut faire des
Utk CORRESPONDANCE DE L*ABBÉ DE SALAMON
distinctions métaphysiques, on va tout brouiller. On doit $*en tenir à la décision du Pape et à la généralité des lettres pastorales de nos meilleurs évéques sur le schisme, qui ont décidé qu'il ne fallait pas communiquer avec les jureurs quocumque nomine appellentur. Le premier jugement est toujours le cri de la foi dans les grandes crises de TÉglise; ce n'est qu après coup que des écrivains dont Thomme ennemi se sert pour semer la zizanie, ont imaginé de distinguer deux sortes de jureurs. Du temps de Tarianisme, on se mit ainsi à inventer des distinctions. Du temps des Jansénistes, on imagina la distinction du droit et du fait et du silence respectueux. Il faut donc que le Saint-Siège, inébranlable dans ses décisions suprêmes, éloigne toutes ces chicanes qui n'ont d'autre objet que d'amortir l'effet des jugements apostoliques et justifier la multitude des jureurs. L'Église gallicane se trouverait en proie à un schisme nouveau, qui serait d'autant plus déplorable qu'il diviserait les gens de bien eux-mêmes. Je me flatte que Votre Éminence ne désapprouvera pas mes observations, et je désire fort qu'elles arrivent avant que le Pape ait répondu, si on lui a écrit. Mgr l'archevêque de Lyon avait écrit à Sa Sainteté pour lui proposer quelques doutes; ce prélat désirerait bien un mot de réponse.
M. Dumouriez n'a point encore produit la réponse de la cour d'Espagne k sa dépêche du 19 mars. On la dit si laconique, si singulière, qu'on a peine à la croire telle qu'on la donne : « J'ai remis au Roi, mon maître, la note signée Dumouriez, à laquelle Sa Majesté n'a rien compris, ni moi non plus ; sachez que le roi d'Espagne n'entend pas que les étrangers se mêlent de ses affaires; il ne le souffrira pas. » On a décrété six millions pour les dépenses secrètes de M. le ministre des affaires étrangères.
Mgr l'évéque d'Autun est certainement parti pour Londres avec le nouvel ambassadeur Ghauvelin; on assure que leur mission secrète est pour engager M. Pitt à faire en sorte que sa Cour devienne médiatrice, conjointement avec celle d'Espagne qu'on travaille aussi à neutraliser. En effet, cette puissance parait bien lente à prendre un parti décisif et à décou-
vert. Ea attendant, on fait des armements en Ang^Ieterre. Beaucoup de corsaires sortiront de ses ports et, sous le pavillon d'Ostende, inquiéteront beaucoup les Français.
L'ordre est certainement parti pour M. de La Fayette de feire une tentative sur Namur, par Givet. Il n'est point vrai qu'on ait pris Porrentruy ; mais on est dans le cas de demander au prince- évêque de Bâle l'exécution des traités qui permettent aux troupes françaises d'entrer en temps de guerre et de chasser les Autrichiens qui sont dans les défilés. On assure que ceux-ci ont déjà intercepté un convoi considérable de bœufs, pour le général Luckner.
L'ardeur du ministre des affaires étrangères à poursuivre la guerre cache certainement quelque projet secret qui n'est peutêtre connu que d'une ou deux personnes ; c'est bien dans le caractère du Dumouriez que j'ai déjà dépeint à Votre Éminence. C'est lui qui prime le conseil, c'est lui qui a fait partir les ordres pour entrer le plus promptement en campagne, quoique rien ne soit presque prêt, parce que le bruit courait déjà que ses confrères, les Jacobins, épouvantés de cet expédient, pensaient à faire rapporter le décret de déclaration de guerre. Voilà ce que Votre Éminence peut tenir pour certain. Ce ministre vise plus loin, car, non content des lenteurs de M. de Grave, il veut réunir le ministère de la guerre au sien, en mettant seulement aux affaires étrangères un directeur sous ses ordres. On désigne le fameux Sainte-Croix. On chasserait alors Bonnecarrère, prepier commis de ce département, franc Jacobin qui ne veut pas la guerre.
1" mai. — Je crois savoir d'une manière assez sûre que Sémonville, détenu à Alexandrie, a pris le titre d'ambassadeur à Turin, Milan, Parme et Florence. On connaissait le talent de ce missionnaire pour prêcher le plus saint des devoirs.
Le vicaire de Sainte-Marguerite s'est marié hier publiquement. Son curé intrus avait défendu à tous ses prêtres de le marier. Le curé de Saint-Laurent est venu à son secours et l'a marié. On assure qu'il en fera bientôt autant lui-même. Par la démission deGouvion, cet impie curé est devenu législateur.
La mission de Cayenne est dans le plus pitoyable état. De vingt-trois missionnaires, onze ont juré, huit sont morts. Les supérieurs du Saint-Esprit, chargés de cette mission, sont venus déposer leurs alarmes chez moi. Je les ai encouragés à en donner connaissance à M. le cardinal préfet de la Propagande, [ainsi que] des démarches qu'ils ont faites auprès du ministère. Il s*agit de nommer les deux premiers supérieurs. En envoyant toutes ces pièces à M. le cardinal Ântonelli, j*ai rbonneur de lui en écrire.
Par une manœuvre assez habile de M. Acloque, brasseur de bière, très honnête homme, chef de division et commandant général de la garde nationale parisienne pour deux mois, suivant les règlements nouveaux de cette troupe, les piques viennent d*étre incorporées, dimanche, dans la garde nationale. Ce général patriote les a assemblés au faubourg Saint-Antoine pour les passer en revue ; il leur a fait sentir l'inconvénient d'être seuls, il leur a proposé de se faire inscrire dans un registre, et que ceux qui seraient inscrits seraient à l'instant incorporés avec leurs piques dans les compagnies de la garde de Paris, qu'il n'y aurait de piques reconnues et tolérées que celles qui seraient inscrites, et qu'on désarmerait et chasserait toute personne isolée marchant avec une pique. Cinq mille ont souscrit à la proposition ; les autres seront désarmés à la première rencontre. Acloque, après cette bonne opération, les a menés à l'Assemblée nationale. J'ai eu l'occasion de voir ce général; je lui ai entendu dire qu'il répondait à présent de la tranquillité de Paris, et que personne n'avait rien à craindre.
Dans la séance d'hier, le maire Pétion est venu à l'Assemblée; il y a fait deux discours, l'un en faveur des ci-devant gardes françaises et le second pour implorer le secours de l'Assemblée nationale pour payer les dettes de la commune de Paris, qui montent à près de 44 miUions de livres. M. Dumouriez a fait part à l'Assemblée d'une requête remise au Roi par M. de Blumendorf, chargé d'affaires de la cour de Vienne, de la part des princes de Lorraine : ayant quitté leurs places en .France, ils demandent à être regardés comme étrangers et
point sujets aux séquestres. Renvoyé au comité diplomatique, après quelques plaisanteries. — La dernière lettre que le Roi a écrite à r Assemblée était datée : l*an IV de la liberté.
Le curé de Saint-Brice sort à Tinstant de chez moi pour me demander encore son paquet. Je ne Tai pas reçu, ainsi que le mien. Je ne puis répondre des paquets qui viennent sous mon couvert. Il faut bien qu'il y ait eu quelque chose d'essentiel dans le paquet de Votre Éminence, ou dans celui de Tabbé Maury, puisque nous sommes les seuls à ne les avoir pas reçus. J'ai mis du monde en campagne dans les bureaux de la poste, pour avoir au moins le mien; et, s'il est à Paris, je l'aurai.
Je suis, avec un profond respect, le très dévoué serviteur de Votre Éminence.
P. 5. — Voilà encore le Père Duchesne, — Un paquet qu'on m*a recommandé pour M. le cardinal de Bernis. — Le conseil souverain de Berne persiste dans le rappel du régiment d'Ernest. Votre Éminence trouvera ci-jointe, dans le Journal de Parisy la lettre au ministre des affaires étrangères. Elle est fort noble.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon.
[N* 96] 16 mai 1702.
J'ai reçu, Monsieur, votre N* 97. Il faut bien dire cpie ma lettre du 11 avril a été interceptée, car je n'ai pas manqué absolument de vous écrire. Il est bien certain d'ailleurs que cela ne me fait pas beaucoup de peine, car je sais que dans tout ce que je vous mandais, il n'y avait rien qui pût donner de l'ombrage aux curieux. Pour les lettres des autres, que je suis obligé souvent de mettre sous mon enveloppe, je ne sais ce qu'elles contenaient. Je me flatte cependant que Tobser-
vation de ne point compromettre les correspondants ne sera nullement échappée à personne. Dorénavant je me propose de n'employer plus le cachet de mes armes et, au surplus, de ne mettre aucune autre lettre avec la mienne. Les lettres des autres, vous les trouverez toujours sous Tautre adresse que vous savez, et cela jusqu'à ce que vous me marquiez de varier.
Le Saint- Père, Dieu merci, se porte très bien. Son indisposition a causé seulement un retard de trois jours à son arrivée, pour ne point Texposer au voyage après un accès de fièvre. Dimanche soir seulement il est donc venu à Rome, et il me serait impossible de vous exprimer les transports de joie avec lesquels il a été reçu de tout le monde. L'on peut dire qu'il a été amené en triomphe au Vatican, et quel touchant triomphe que celui causé parle plus tendre et sincère amour d'un peuple, ivre de revoir son souverain ! Le temps matériel lui a manqué pour s'occuper sérieusement de vos dernières dépêches. Il a donné un coup d'œil rapide à votre dernier numéro du 30 avril, et il m*a chargé de vous remercier pour tout ce que vous y dites en général, et en particulier il a vraiment applaudi aux remarques que vous faites sur nos affaires ecclésiastiques. Vos observations sont victorieuses, et on n'y peut rien opposer de raisonnable. Tâchez de continuer à éclairer ceux qui, sans le vouloir peut-être, font le plus grand mal à la religion en mettant des entraves à la propagation de la parole de son chef.
J'ai vu le Précis de cet ancien grand vicaire de Dijon. Les malheurs des temps font que l'on est embarrassé de trouver le moyen de lui faire du bien. Notre intervention pourrait bien, au contraire, lui être nuisible. J'aviserai cependant, s'il y a moyen de faire quelque chose pour lui.
Agréez en attendant, Monsieur, les assurances des tendres sentiments que je me plais à nourrir en votre faveur, sentiments que vos efforts rendent toujours plus vifs.
P. S. — Je me suis fait un devoir de payer à M. Bacqué, sur un billet de votre part, quarante-six écus romains. Un autre m'a fait savoir qu'il avait également un ordre de vous pour mille
livres, mais il m*a averti en même temps qu'il jugeait les évaluer à cent quatre-vingt-un écus et... baj., évaluation dans laquelle il y a certainement une perte vraiment considérable, car, au change courant, on devrait payer beaucoup moins. Il y a déjà ici un autre de vos ordres pour cinquante-quatre écus romains. Je suis disposé à payer tout cela, n'en doutez pas, car je ne voudrais pour tout au monde ne point faire honneur â votre firme (i); mais comme je vois que de cette manière nos comptes ne pourront jamais être en bon ordre, et que d'ailleurs on perd toujours, au lieu de profiter de l'avantage positif qu'il doit y avoir dans les circonstances actuelles à faire des achats à Paris, je trouve à propos que vous me marquiez la quantité de livres qu'il pourrait vous être utile d'avoir à votre disposition pour faire face aux emplettes. Je vous ferai payer ladite somme à Paris. Vous n'aurez qu'à me marquer alors le nombre des livres que vous dépenserez, pour nous tenir en règle, sans perdre notre temps à suivre les spéculations de ceux qui se tuent pour tirer profit du change du moment.
Je me flatte que vous suivrez cet avis, et, en attendant, je vous réitère encore une fois mes sentiments.
Vabbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[>'• 98.] Paris, 7 mai 1792.
Monseigneur,
La lettre de Votre Éminence du 18 avril m'est parvenue intacte et exactement. H n'a pas été de même du paquet sous l'adresse des députés des Ardennes. Il a apparemment donné quelque soupçon ; on l'a ouvert, et comme on a vu qu'il contenait trois paquets qui n'étaient point pour les députés, mais
(1) Signature-
à mon adresse, on les a taxés et on me les a envoyés, sans ouvrir ces paquets. Je les ai payés ; ils pesaient quinze onces, et je les ai fait passer à Tinstantà M. le curé de Saint-Brice; je joins ici le reçu que j'en ai demandé.
J'ai appris avec grand plaisir l'élévation de notre illustre compatriote (1). Cette récompense distinguée est bien digne de la magnificence de notre auguste souverain. Je joins ici ma lettre de félicitation pour M. l'archevêque de Nicée ; s'il était parti, Votre Éminence voudra bien la lui faire passer sans délai, pour que je ne sois pas soupçonné d'indifférence pour un si grand bienfait.
La guerre avait été regardée comme inévitable et jugée telle dans le conseil du Roi, contre le vœu du monarque qui désirait la paix. C'était le vœu du parti qui harcelait la France en la dominant, et c'était aussi le désir de tous ceux qui, ne voulant point plier sous le joug du parti puissant, croyaient que la guerre les affranchirait de tout autre parti que celui de la Constitution ; mais on ne peut se dissimuler que cette guerre était surtout le vœu des Français qui, au dehors et au dedans de la France, regardaient la Constitution comme la cause ou l'effet de l'insupportable anarchie où nous sommes plongés. D'après ces dispositions, il n'est pas étonnant que chaque parti ait vu, dans la déclaration du 20, le terme de ses maux et le commencement de ses espérances.
M. de Rochambeau, dès le 15, avait déjà reçu l'ordre de former trois camps, l'un sous Valenciennes, l'autre sous Maubeuge, et l'autre sous Dunkerque. Dès que la déclaration fiit faite, les ordres furent expédiés, malgré les observations des généraux, aux trois chefs de division. M. d'Albecy commandait la première des trois divisions Rochambeau : il devait marcher sur Ostende. La seconde, commandée par Théobald Dillon, neveu de l'archevêque de Narbonne, devait se porter sur Tournay, et la troisième, aux ordres du fameux Biron, sur Mons. D'un autre côté, M. de La Fayette, comme je l'ai déjà
(1) L'abbé Maury venait d'être «acre archevêque de jSicée et envoyé nonce eitraordinaire à la diète de l'Empire. (Voir p. 381.)
marqué à Votre Éminence, avait eu ordre de se porter de MetZy par Givet, jusqu'à Namur, afin d'y attaquer les Pays- Bas qu'on croyait pouvoir subjuguer aussitôt, n'y ayant que 65,000 hommes dans une surface de plus de soixante lieues. A ce plan, qui était vaste, qui paraissait bien conçu et d'autant plus praticable qu'il était combiné d'après la faiblesse des Autrichiens, la disposition des peuples et l'impétuosité française, les ministres avaient ajouté des ordres pour l'armée de Luckner. On ne connaît pas encore à ce moment quels événements ont eu lieu dans celle de ce général. On sait cependant que M. Luckner avait donné des ordres à M. de Custine, ancien constituant, de percer dans les gorges de Porrentruy ; celui-ci avait refusé, sous différents prétextes, d'obéir. Luckner, furieux, voulait le livrer à une cour martiale ; cependant on vient d'apprendre que Gustine avait obéi et qu'il s'était emparé, sans aucune espèce de résistance, de cette petite ville, ainsi que de ces gorges, le bourgmestre étant venu audevant des Français, les huit cents Autrichiens s'étant retirés avec assez de précipitation, et le prince-évéque ayant pris la route de Vienne. On ne sait d'autres détails de l'armée de Luckner, mais on sait déjà ce que sont devenues deux divisions de l'armée de Rochambeau.
Un courrier extraordinaire du 1*' mai a apporté la nouvelle désastreuse de la défaite entière de la petite armée de Dillon, qui s'était portée sur Tournay. Elle était sortie de Lille, le 28 avril au soir ; on croit qu'elle était de six mille hommes ; elle rencontra les ennemis, environ à trois lieues de la ville, qui étaient cachés en embuscade. A peine dans ce lieu, l'armée ennemie, dont on ne sait pas encore le nombre, s'est développée ; elle a fait un feu si prompt et si terrible que la cavalerie a été presque anéantie en un instant; dix cavaliers du régiment de Chartres ont à peine échappé. Le superbe régiment des cuirassiers est détruit, partie de l'infanterie a été massacrée par Tennemi qui les poursuivait avec ardeur; la cavalerie française même, échappée, en revenant écrasait l'infanterie; l'artillerie a été prise. C'est un désastre dont on a caché les
détails à la séance publique de TAsseniblée nationale et au peuple de Paris, mais qui est des plus affreux. On était saisi d'horreur à Lille en voyant arriver les tristes restes de Tannée. Les soldats, harassés de fatigue et de frayeur, avaient à peine figure humaine, sans chapeaux, échevelés, couverts de poussière et de sang. Tout ce qui pouvait échapper au fer de Tennemi s'était sauvé dans les campagnes ou à la ville. Lille aurait été prise, si Tennemi avait voulu profiter de sa victoire.
Les soldats se sont crus trahis par leurs chefs, ou officiers. Théobald Dillon, commandant, qui s'était réfugié dans une campagne où il donnait encore quelques ordres, a été haché par les siens, et ses membres jetés au feu. M. Chaumont (1), adjudant de l'armée, a été couvert de blessures par ses propres soldats ; il n'est pas encore mort. M. Berthon, officier supérieur du génie, et un curé ont été pendus à Lille, ainsi que six soldats tyroliens prisonniers de guerre, ce qui a révolté tous les esprits. Une grande fermentation est dans la ville de Lille, et on ignore encore quelle en sera l'issue. Quand on est venu porter la nouvelle de cette première défaite au Roi, il a gardé un morne silence. Plusieurs officiers ont été tués, et plusieurs autres, craignant le triste sort qui pouvait les attendre, ont passé à l'ennemi. Mais ce n'est là que le prélude des malheurs qui doivent nous arriver.
Des lettres de Yalenciennes et de Maubeuge renferment des détails encore plus funestes de l'armée aux ordres de M. de Biron. M. de Beaulieu, Français de naissance, chargé de la défense de Mons et général autrichien expérimenté, a joint la vivacité française au flegme de Tâge, de l'expérience et des Allemands. Il a fait ouvrir les portes de Mons, s'est placé sur les hauteurs et a si bien profité de la connaissance du local, de
(i) Antoine Dupont de Chaumont, adjudant général, et aon frère, Pierre Dupont de l'Ktang, aide de camp, qui devaient dans la suite devenir tout deux lieutenants généraux, furent l'un et l'autre grièvement blessés aux côtés de Dillon, à la journée du 29 avril. Leur conduite avait été si brilllante que rAsaeni'» blée rendit un décret leur accordant dispense d'âge et de temps de service pour l'obtention de la décoration militaire. Les deux frères reçurent la croix de Saint- Louis des mains de Louis XVI; ce furent les dernières que décerna le Roi.
rindlscipline de Tannée française, que Tarmée de Biron a été entièrement défaite. Il paraît qu'il est sorti de Valenciennes le 28 au matin; il marchait sur trois colonnes, il n'a rencontré que quelques voyageurs jusqu'à un petit pays appelé Boussu, à une lieue et demie de Mons ; c'est là qu'on s'est d'abord battu. L'avant-garde était souvent fusillée par les uhians, auxquels on a répondu par quelques coups de canon. En continuant à marcher, M. de Biron a découvert que l'ennemi, bien fortifié, occupait les hauteurs de Mons, défendues par des batteries. La position des Autrichiens était fort avantageuse; le commandant français a fait arrêter ses troupes. C'est alors que les ennemis vinrent attaquer la droite de M. de Biron, à ce même endroit nommé Boussu, par le château du prince de Ghimay, sur la route de Maubeuge à Mons. L'action a été meurtrière, poursuivie jusqu'à Quiévrain dont M. de Biron s'était emparé en passant, le matin; l'armée française s'y retrancha et y passa la nuit.
Le matin du 29, le combat recommença. Un détachement des 5* et 6* régiments de dragons montait à cheval sans ordres et s'en allait en criant : m Nous sommes trahis !» M. de Biron avance que c'est avec grand'peine qu'il ramena ces soldats égarés ; vivement pressé par l'ennemi, il quitta Quiévrain et fit une retraite heureuse selon lui, et dont il doit le succès à la conduite ferme de M. de Rochambeau, fils du maréchal de camp. Quoi qu'il en soit de ce beau rapport de M. de Biron envoyé à l'Assemblée, la déroute des Français à Mons a été totale. On estime que beaucoup de soldats y ont perdu la vie. Les ennemis ont tout pris, munitions, armes, chevaux et hommes. Ils ont gardé les premières, mais ont renvoyé les prisonniers nationaux en sarrau, tous déshabillés, comme gens inutiles. Ce dernier trait ajoute Toutrage à la défaite. Pendant que les soldats français pendaient leurs prisonniers sous les murs de Lille, le général Beaulieu faisait renvoyer les Français. C'est une politique infiniment mieux combinée qu'une représaille, car elle impose aux Autrichiens la nécessité de se faire tuer plutôt que de tomber entre les mains des Français
qui les pendent, et, d'autre part, ceux-ci, n'ayant pas la mort à craindre de la part des Autrichiens, se défendront moins vigoureusement. Une caisse de dix-huit mille louis d'or pour gagner les soldats autrichiens est tombée au pouvoir du général Beaulieu.
Le ministre de la guerre a donné une nouvelle peu agréable à TAssemblée : M. de Biron lui a écrit qu'il ne faut point compter sur les prétendues bonnes dispositions des Belges en faveur des Français. Pas un seul Belge ne s'est montré notre ami, dit-il, pas un seul Autrichien n'a passé sous nos drapeaux. Il aurait pu ajouter qu'ils sont tous restés fidèles à leur souverain.
M. Cail, commandant un détachement de mille deux cents hommes, s'est porté sur Fumes ; n'ayant trouvé aucune résistance, il s'en est emparé, mais, ayant appris la catastrophe de Dillon et de Biron, il a aussitôt abandonné la place.
Quand le général Beaulieu s'est retiré à Mons, il a Fait jouer à la musique militaire un ancien air fort connu : Quand Biron voulut danser. . . Ce général autrichien n'a pas voulu se souiller des drapeaux tricolores ; il les a fait déchirer par morceaux et jeter dans un bourbier.
L'Assemblée nationale a entendu la lecture de ces désastres dans un morne silence. Cette défaite a déconcerté tout le monde, car le conseil du Roi lui-même a fait partir sur-le-champ un courrier extraordinaire, pour empêcher M. de La Fayette d'attaquer Namur : on craignait qu'il n'y arrivât pas à temps. Aucune nouvelle du général La Fayette n'arrivait, et tous nos patriotes étaient dans la crainte qu'il n'eût subi le même sort que Biron et Dillon. Trois jours se sont écoulés dans ces incertitudes ; cependant, avant-hier, il arriva un courrier. On tint cachées les dépêches qu'il apportait; cependant, samedi, le ministre est venu apporter à l'Assemblée une lettre de La Fayette. Ce général rend compte des démarches qu'il a faites pour obéir aux ordres du conseil. M. de Narbonne est parti de Metz avec l'artillerie pour Givet. Malgré les mauvais chemins, malgré la pénurie des choses les plus nécessaires, il a fait
cinquante-six lieues en cinq jours. M. deGouvion, qui vient de quitter T Assemblée nationale , à la tête de Tavant-garde s'est porté à Bouvines. Toutes les troupes, au nombre de douze mille hommes, étaient au rendez-vous. L'armée allait avancer» lorsqu'on a reçu la nouvelle des désastres de MM. de Biron et Dillon ; elle les a intimidés, et ils se sont arrêtés à Givet. On ne sait pas encore s'il y a eu quelque choc. Ces tristes nouvelles ont mis Paris dans une morne agitation. Ils commencent à sentir que cette guerre pourrait être nuisible à la Constitution.
Avant-hier, tous les bataillons se sont assemblés pour lire les différentes lettres que les volontaires des frontières leur adressaient ; on peut dire que l'abattement et la consternation ont régné dans ces assemblées ; mais il en était bien autrement dans les groupes du Palais-Royal. Les motionneurs étaient innombrables, on s'y livrait à tous les mouvements de la rage et du désespoir. On vomissait des blasphèmes contre le Roi et la Reine qu'on accusait de perfidie et de trahison, on ne parlait rien moins que d'aller mettre le feu au Château et d'immoler les augustes habitants de ce lieu. C'était devenu si alarmant, sur les huit heures du soir, qu'on imagina une mystification à Pétion, pour faire diversion aux fureurs de ces énergumènes. Un homme, vêtu en uniforme bleu, qui ressemble à celui.de la gendarmerie nationale, arrive à toute bride à l'Hôtel de ville ; il apporte une lettre en style très laconique qui ne porte que ces mots : Mons est pris ^ et a pour signature : Le ministre de la guerre. Cette missive a été remise à Pétion, qui en a communiqué sur-le-champ le contenu au conseil général de la commune, en l'accompagnant des plus belles phrases qu'il put trouver. Aussitôt cette belle nouvelle se répand dans tous les cafés du Palais-Royal, de telle façon que la fureur se changeant en joie, on ne pensa plus au Château, et il fut sauvé. On ignore l'auteur de cette mystification; elle a bien réussi, et il a peut-être évité un grand malheur.
Cet abattement presque général dans tous les quartiers de Paris n'est pas à l'avantage de la faction ; on entend toujours quelques murmures contre elle. Cependant les Jacobins
bataillent dans leur repaire sur tous ces événements. Sillery y disait qu'il fallait se défier de toutes les lettres qu'on adressait à la société, comme étant presque toutes remplies d'exagérations. « Robespierre, a-t-il dit, demandait hier, dans cette Il tribune, que ceux qui avaient voulu la guerre s'y montrassent ; « me voici, moi, Sillery, et je dis encore que la guerre est tt nécessaire ! » Le grand Robespierre voulut répondre à cette attaque, il s'élança à la tribune ; mais son ardeur fut étouffée par les murmures ; on lui entendit murmurer les mots de factieux^ d'intrigants. On lut une lettre d'un soldat de Valenciennes qui donne le détail des combats et de la déroute des patriotes. Dix minutes plus tard, disait-elle, toute l'armée était sabrée. Les uhlans, au nombre de quatre mille, s'étaient emparés de tous les chariots. A peine finissait-on ces détails, qu'un membre a dit venir de l'Assemblée et avoir vu un courrier qui porte des dépêches du général La Fayette, qui n'a guère été plus heureux que les autres, et obligé de se replier sur Givet. L'honnête Carra a fini la séance en disant qu'il prouverait mathématiquement, géographiquement et militairement que les patriotes avaient été trahis. Selon lui, le coupable Rochambeau a instruit les généraux autrichiens du plan de la campagne. M. de Rochambeau, effrayé de l'indiscipline des troupes, du peu de confiance des ministres en lui, puisqu'ils avaient envoyé leurs ordres à ses inférieurs, a écrit deux lettres au Roi (dans le Logographe)^ où il inculpe fort les ministres et M. Dumouriez surtout, et demande sa démission. Le Roi l'a accordée, Luckner le remplace, et on nomme déjà M. d'Estaing pour commander l'armée de Luckner.
Mais voici une anecdote qui donnera une idée de l'insubordination des troupes. Dans la malheureuse affaire de Boussu, M. de Biron s'arrêta dans la plaine et ordonna d'attaquer, la baïonnette au bout du fusil. Deux grenadiers, qui savaient apparemment ce que c'est que de vivre dans les clubs, se retournant vers leurs camarades, dirent froidement : « Menons aux voix la motion du générale , et, la motion étant écartée par la question préalable, M. de Biron fut obligé de changer son
plan d'attaque. Voilà le produit naturel de la doctrine jacobite ! Les ennemis sont sûrs de vaincre, tant qu'il y aura des clubs en France.
On regarde comme certain que M. d'Aranda a rompu, ou tout au moins interrompu les négociations commencées sous Florida Blanca pour prendre à la solde de l'Espagne de nouveaux régiments suisses. On en ignore le véritable motif; cette puissance est bien lente dans ses déterminations. Il est bien difficile de prévoir quelle sera sa conduite à l'égard de la France ; celle-ci lui demandera-t-elle des secours en armes et en vaisseaux, en vertu du pacte de famille? L'Espagne, dans le même traité, ne peut-elle pas trouver des motifs de refus? Peut-elle être neutre dans le plan des puissances coalisées? Voilà des questions difficiles à résoudre, vu le caractère moral de cette nation.
Ceux qui suivent le cours des événements politiques depuis quelques jours ne sont point étonnés qu'on parle de la démission de M. Dumouriez ; il parait même que ce ministre ne ferait que prévenir, par cet acte, le vœu le plus général, car ce ministre a voulu la guerre, et nos derniers désastres en dégoûtent bien des gens. Mais ce qui cause une surprise qui tient de la stupeur, c'est le nom qu'on désigne pour son successeur. On dit que ce sera M. Achille du Chàtelet, qui commande actuellement à Avignon, le signataire d'un fameux placard où il demandait que le Roi fût jugé comme un simple citoyen et déposé. Ce placard fut dénoncé à l'Assemblée constituante, et, sur la motion de Ghabroud et Le Chapelier, on passa à l'ordre du jour ainsi motivé : Vu le profond mépris que doit inspirer U auteur et sa production.
On avait fait courir le bruit que MM. de Chartres et de Montpensier, fils de Philippe, avaient été tués ou faits prisonniers à l'affaire de M. de Biron; mais on les a vus enfin revenir à Valenciennes ; on croit qu'il y en a un blessé.
Le plan des différentes puissances de l'Europe se développe peu à peu, et il parait que, liées par un principe commun et tendant toutes au même but, elles auront chacune une marche
particulière, et que chacune, se prononçant plus tôt ou plus tard, veut avoir Tair d'être amenée par les circonstances au rôle qu'elle se propose de jouer. Cette réflexion, qui a son importance, offre une idée nouvelle et mérite quelque attention. On s'attendait bien que la Prusse ne resterait pas neutre si F Autriche agissait; mais Tespoir d'empêcher que ces deux puissances, nouvellement amies, ne fissent cause commune, restait encore au parti dominant en France et à nos calculateurs politiques; il n'avait pas même abandonné notre ministère. La preuve en est qu'on s'est bien gardé de comprendre le roi de Prusse, dont les dispositions hostiles étaient connues, dans la déclaration de guerre. Sa conduite aujourd'hui n'est plus équivoque. On n'ignore plus la marche et le nombre des troupes qu'il envoie contre la France ; il reste maintenant à savoir comment il motivera sa conduite. Gela n*est peut-être pas difficile à deviner; mais dans son manifeste particulier ou dans la part qu'il prendra au manifeste de son allié que nous attendons ce soir ou demain, il peut y avoir des motifs et des principes politiques que tout le monde ne prévoit pas.
La Sardaigne et l'Espagne seront peut-être bientôt forcées à se montrer. La Hollande le fait à demi, mais c'est l'Angleterre qui attire tous les regards et qui intéresse particulièrement la France. Acceptera-t-elle une alliance impolitique et inutile? Ce n'est pas croyable. Acceptera-t-elle la médiation que l'évéque d'Autun est chargé de négocier? Beaucoup de gens l'imaginent; mais si sa médiation réussit, à quel prix réussira-t-elle? Si elle est sans succès, elle prendra certainement un parti ; mais de quel côté se rangera-t-elle? C'est ce qu on peut imaginer, mais qu'on ne pourrait assurer. On va armer pour protéger le commerce contre les invasions des corsaires. Six millions huit cent mille livres sont mis à la disposition du ministre de la marine, d'autant qu'on est certain que dans les îles de Jersey et Guernesey on fait des
armements considérables, avec le projet d'arborer le pavillon autrichien.
Dans la séance du 4, le ministre des affaires étrangères a demandé la parole, quoiqu'il semble que c'eût été celui de la guerre qui aurait dû entretenir TAssemblée. Pour expliquer cette singularité, j'aurai Thonneur de dire à Votre Éminence qu'on a publié et cru assez généralement que le plan d'attaque qui a manqué était l'ouvrage de M. Dumouriez. N'ayant pas voulu porter sur un autre la responsabilité de son opinion, il à fait entendre même que c'était lui qui l'avait présenté et conseillé, et qu'il avait été suivi. Il a présenté d'abord le tableau des mesures prises par le conseil du Roi, depuis le jour auquel la guerre a été déclarée. M. Dumouriez engage l'Assemblée à fixer ses regards sur la conduite de M. de Rochambeau, qu'il a assuré ne plus communiquer avec le ministre de la guerre, mais seulement avec le Roi; il est convenu néanmoins du zèle qu'avait mis ce général à assurer le succès du plan d'attaque arrêté dans le conseil du Roi, quoiqu'il l'improuvàt. 11 a ensuite parcouru les deux lettres de M. de Rochambeau au Roi, où il se plaint des ministres et surtout de M. Dumouriez, et demande sa démission au Roi. Ce général a été fort affecté, et avec raison, qu'on ait envoyé directement les ordres d'attaquer aux chefs des trois divisions de son armée, quoiqu'il eût dans la poche un plan contraire. 11 s'est plaint amèrement de l'indiscipline des troupes.
Le ministre, après avoir annoncé que la démission était accordée au général et qu'il était remplacé par Luckner, s'est retiré, au bruit des huées de la ci-devant droite et de quelques applaudissements des législateurs jacobites. A peine était-il sorti, qu'on a demandé qu'il fût mandé pour déposer sur le bureau le mémoire justificatif qu'il venait de prononcer. Le moi justificatif a choqué les amis de M. Dumouriez; mais ses adversaires ont répondu que l'expression n'était pas trop forte, et qu'on avait droit de suspecter la conduite du ministre. Après beaucoup de tumulte et de fracas, il a été décrété que le mémoire et les pièces officielles seraient portés au souscomité diplomatique de législation et militaire. L'Assemblée a paru sentir vivement la très grande perte de Rochambeau et
a manifesté presque unanimement le désir d'éclairer cette affaire.
M. Gobel et son vicariat ont offert deux mille livres pour les frais de la guerre ; on aura peine à croire que cette nation SI grande, si généreuse autrefois, ait à présent les idées les plus mesquines; non seulement elle accepte les misérables dons qu'on lui fait, mais même elle fait faire la quête, ou plutôt demander Taumône chez tous les particuliers sans distinction. On reçoit jusqu'à la modique somme de cinq sols; On est venu chez moi, je n'ai pas cru prudent de refuser, mais mon domestique, intelligent, et que j'avais prévenu, ne les a pas laissés percer jusqu'à mon appartement, mais il leur a donné un billet de quinze sols, en leur disant : « Mon maître ne reçoit aucun revenu depuis deux ans. » Ils se sont retirés contents, du moins en apparence.
h' Ami du Roi et VAmi du peuple sont décrétés d'arrestation par l'Assemblée; celui-ci prêchait le régicide et la révolte, l'autre l'amour et la fidélité à son roi. Voilà donc Royou en fuite et son journal interrompu! Ce journaliste estimable et courageux était attaqué d'une maladie très grave, ayant les vésicatoires aux deux jambes.
Au milieu des grands intérêts qui occupaient nos législateurs cette semaine, on a été indigné de voir un sieur Lejosne venir proposer et faire décréter que les religieuses, gâtant l'esprit des jeunes filles, ne prendront plus de pensionnaires. Ce décret, infiniment funeste à la jeunesse et même à la religion, réduit la plupart des couvents à la plus affreuse misère, car, n'étant pas payés par la nation, ils ne s'entretenaient que du profit qu'ils faisaient sur leurs pensionnaires.
La gouvernante des Pays-Bas a publié, le I*^ mai {Logo^ graphe, n' 219), une proclamation très ferme et bien analogue aux circonstances présentes. Elle a été suivie de deux autres : par l'une, elle déclare que, vu l'état de guerre, tous les Français non avoués et non reconnus aient à déloger des Pays-Bas, sous deux fois vingt-quatre heures ; l'autre porte expressément que les militaires sont en droit d'arrêter sur-le-champ, de
AVEC LE CARDINAL DE ZELADA. Ui
fusiller même, en cas de résistance, tout perturbateur du repos public, qui, autrement, sera pendu comme en temps de guerre.
Un projet des créanciers de TÉtat a inquiété M. le maire et le comité, lis devaient se réunir, hier, dans une salle des religieux Feuillants, dans Tenceinte de TAssemblée nationale. On a doublé la garde, et l'assemblée n*a pas eu lieu. On ignore encore quel était leur vrai motif; il est vrai qu'on craint la ' banqueroute, et je la crois inévitable.
L'Assemblée coloniale a déclaré son indépendance envers l'Assemblée nationale de France; elle a annulé tous les décrets du Corps législatif, a renvoyé les commissaires civils et a déclaré qu'elle ne recevrait jamais d'autres troupes que celles qui lui seraient envoyées par un ordre direct du roi de France et de Navarre.
Cependant la guerre civile continue ses ravages. Dans la séance de samedi, François a continué son rapport contre les prêtres fidèles; à cette occasion, il a vomi contre la religion, contre le Pape, contre les prêtres, tout ce que l'enfer peut suggérer de plus impie et de plus atroce. Cependant son projet de décret ne répond pas à la perversité de son discours. On a ajourné la question. Par un décret du Corps législatif, on va décerner avec grande pompe des honneurs funèbres à Simo* neau, maire jacobin d'Étampes. La fête aura lieu au Champ de Mars et aux frais de la nation; cependant, suivant l'usage, on a déjà commencé une quête chez les particuliers.
Du 8. — Dans la séance d'hier, une députation d'Avignonnais, ayant à leur tête Deleutre, s'est présentée à la barre pour déclamer contre Jourdan et sa troupe qui sont de nouveau maîtres d'Avignon. Il y a eu quelque tumulte à ce sujet. M. Yaublanc voulait qu'on finit quelque chose sur cet article; on s'y est opposé, et nos pétitionnaires ont été obligés de se retirer sans rien obtenir. Mais une pétition qui a fait plus d'impression est celle de la municipalité de Yalenciennes, qui demande avec instance la conservation de M. de Rochambeau. Cette pétition a occasionné le plus grand tumulte;
plusieurs voulaient envoyer un message au Roi pour conserver ce générai. Un si grand fracas finit par un décret de passer à Tordre du jour. Cependant des lettres particulières de Valenciennes disent qu'il y a la plus grande insurrection dans les troupes; on veut absolument M. de Rochambeau. M. de Bîron est entouré dans son hôtel. Un courrier de Maubeuge porte que Rochambeau fils, ayant voulu s'approcher avec trois mille ^ hommes d'un poste autrichien, a été repoussé avec perte par Tennemi qui n'était qu'au nombre de mille hommes; au reste, on ne sait aucun détail de ces deux objets, et les nouvelles ne sont pas encore connues. Le silence qu'on affecte de garder sur La Fayette annonce quelque chose de sinistre pour lui.
Trois courriers sont arrivés hier au soir, précédés par deux postillons; je les ai vus, mais je n'ai pu rien découvrir de l'objet de leur venue. M. de Grave ayant persisté pour avoir sa démission, le Roi l'a refusée obstinément en lui disant : « Vous avez voulu la guerre malgré moi, je n'accorderai la tt démission à aucun de vous; et si vous persistez, je vous « dénoncerai moi-même à la nation. Vous ne l'aurez pas tant « que la guerre durera. » Du reste, rien de nouveau au Château. Le Roi se promène le matin et la Reine le soir, ainsi que Madame Elisabeth. Les lettres de Goblentz portent que les émigrés sont très contents du roi de Hongrie.
Des esprits vétilleux et contentieux s'épuisent en chicanes sur les dispositions des brefs. D'abord, première question : Ceux qui ont fait le serment après les quarante jours sont-ils sujets aux peines portées par le bref? On assure que la Sorbonne a décidé que non. En second Heu, on demande si la suspense de l'ordre renferme la suspense de la juridiction. Nous en trouvons la décision dans le savant cardinal Tolet, qui s exprime ainsi : « Suspensio est duplex, a jure et ab ordine ; — suspensio ab ordine simpliciter^ est ab omni ordine^ suspensio atque adeo a jurisdiclione spirituali in eo fundata — et suspensns simpliciter ab officio suspenditur et ab ordine et a jurisdictione. » {Ex compendio Summœ cardinalis Tolet, de suspensione, page 6 1 .) J Ignore si les évéques ont présenté cette question à Sa
Sainteté; mais pour épargner la peine à Votre Éminence, voilà la réponse.
Voilà un paquet du digne évéque du Maroc, qu'il m'a envoyé de Saint-Omer, où il est déjà pour se rendre à Londres; il y a dedans des lettres pour le cardinal Antonelli.
On vient de m'assurer que Tintrus de Dol vient d'abdiquer Tépiscopat et rétracter son serment. Mais je n'ai encore aucune certitude; il faut attendre à mardi. M. Gobel a ordonné les prières des quarante heures pour le succès des armes françaises. On remarque que, malgré nos désastres, le change avec l'étranger a baissé, et que l'argent se soutient au même prix depuis plus de dix jours ; c'est sans doute un jeu de nos banquiers. L'emplacement des Jacobins vient d'être vendu quatre millions cinq cent mille livres; c'est inconcevable.
Votre Éminence voudra bien recevoir avec bonté l'assurance de mon invariable et profond respect pour Elle.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon,
{]S« 97.] 23 mai 1792.
C'est une nouvelle preuve de votre activité infatigable, Monsieur, votre lettre que je viens de recevoir du 7 mai courant, marquée N** 98, et je suis pénétré des empressements sans bornes que vous vous donnez pour me rendre des détails aussi exacts qu'affligeants des événements qui se succèdent tous les jours dans ce royaume, et particulièrement dans Paris. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez reçu le paquet sous l'adresse des députés des Ardennes, quoiqu'il ait été ouvert. Vous m'envoyez la quittance du payement que TOUS avez fait de ce qu'il avait été taxé. Là-dessus, je dois vous faire observer qu'à l'égard des remboursements que je dois
VOUS faire, il ne m*est pas possible de suivre le projet que vous me proposez ; mais ayant bien considéré la chose, je trouve que le meilleur parti à prendre pour moi, c'est celui que dans les payements que je vous ferai vous me marquiez ensuite combien vous y perdez, et je vous rembourserai jusqu'à un liard, ne voulant pas ni n'étant pas juste que vous essuyiez la moindre perte.
Je ne doutais point que vous n'eussiez éprouvé une grande satisfaction pour l'élection de votre digne compatriote, Mgr Maury. Si une récompense était due et proportionnée à son zèle et à son courage, comme il vous est connu, la haute estime qu'il a su inspirer au Saint-Père lui a mérité que Sa Sainteté confiât à ses lumières et à ses talents une mission si importante, dont à son égard on peut se promettre le plus heureux succès. Il est parti depuis samedi passé, 19 de ce mois, comptant aller directement, et par Munich, à Francfort. Ce choix de Mgr Maury a été généralement applaudi et fait le plus grand éloge de la sagesse de Sa Sainteté.
J'ai reçu le paquet de M. l'évéque du Maroc, où j'ai trouvé des lettres pour Son Éminence le cardinal Antonelli, à qui je n'ai pas hésité de les envoyer. La poste étant arrivée trop tard, je n'ai pas aujourd'hui le temps nécessaire pour vous écrire en détail sur les autres pièces que j'ai trouvées incluses dans votre lettre ; mais je vous en parlerai dans l'ordinaire prochain.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez avec une exactitude à toute épreuve; mais je suis fâché d'apprendre que le fléau de la guerre commence à faire couler le sang, j'en ai l'âme navrée d'amertume, sensible que je suis aux malheurs de l'humanité. Cependant les circonstances actuelles me font â présent attendre avec plus d'impatience que jamais l'arrivée de vos lettres ; je ne les lis pas, mais je les dévore ; et le Saint- Père se fait une vraie satisfaction de lire d'un bout à l'autre vos feuilles et les pièces y jointes, qui vous méritent les plus grands éloges.
Soyez donc persuadé qu'on ne peut pas être avec plus de considération et de sentiments de reconnaissance que je le suis...
Uabbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[N« 99.] Paris, le 14 mai 1792.
Monseigneur,
Je suis bien dédommagé des petits risques que j*ai pu courir à Toccasion des dernières lettres monitoriales, par la satisfaction que Sa Sainteté et Votre Éminence ont eue de les voir publiées et répandues suivant leur gré. Ce que Votre Éminence daigne me dire d'honnête et d'obligeant à cette occasion est bien fait pour me soutenir dans les circonstances pénibles et toujours plus dangereuses où nous nous trouvons.
La capitale offre toujours les mêmes symptômes des crimes que la faction médite contre la famille royale et contre les prêtres. Les brigands dominent dans les groupes, et Tendurcissement des demi^^bourgeois à n'y pas vouloir s'éclairer est au dernier période. La Constitution est toujours ce qu'on peut voir de plus merveilleux. Depuis qu'on leur a transfusé dans l'âme que le cbàteau des Tuileries était de moitié dans le succès des armes autrichiennes, ils vomissent des blasphèmes horribles contre la Cour et qui remplissent d'alarmes tous les bons citoyens, de quelque opinion qu'ils soient. Ils se plaignent hautement de la force armée dans Paris, qui veut les réprimer, et que les chefs des conspirateurs appellent Y esclave du cabinet des Tuileries. C'est surtout à la division de cette même garde nationale qu'ils tendent, fondant sur cette division l'accomplissement de leurs sinistres projets, c'est-à-dire le pillage et le massacre.
Les séances des Jacobins sont infiniment plus courues que celles de l'Assemblée nationale. Elles sont curieuses surtout par les sujets qu'on y traite, par l'extrême audace des orateurs, par les combats sanglants en paroles qu'ils se livrent entre
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eux et par les acteurs qu'on y voit paraître à leur tribune. Dans les dernières séances, tous les bataillons de Paris y ont été dénoncés, comme tenant des assemblées secrètes tendant à dresser une pétition pour demander la destruction des clubs populaires. L'Assemblée jacobite en a frémi; aussi, pour faire une diversion à cette crainte, on a hii paraître à la tribune une femme de la halle, nommée la Reine Audu, une des héroïnes des journées des 5 et 6 octobre 1789. Elle a montré l'épée que la municipalité lui avait donnée à la prise du château de Versailles, et a juré de s'en servir contre les ennemis de la liberté. Cette pasquinade vraiment ridicule a un peu rassuré ces sans-culottes. On était encore dans le silence qu'avait causé la nouvelle de la dénonciation qu'on avait faite à la section des Gravilliers d'un placard intitulé : Dix millions de Français à l'Assemblée nationale, lorsqu'on a vu un membre jacobite et de l'Assemblée nationale s'élancera la tribune, pour donner la lecture à ses frères d'une lettre insolente qu'il avait eu l'audace criminelle d'écrire à son Roi : Votre Éminence la trouvera ci-jointe, avec la réponse du ministre de l'intérieur. M. Robespierre a eu un grand choc à soutenir dans cette semaine. On avait fait la motion aux Jacobins, d'après l'impulsion du ministre, qu'on ne pût être reçu à la société jacobite sans avoir la quittance de ses impositions et contributions patriotiques. L'incorruptible Robespierre s'est élevé avec la plus grande force contre une pareille motion tendant à dissoudre ou affaiblir la société. Il a prévalu, et la motion a été rejetée. On y a entendu Camille Desmoulins parler à son ordinaire contre le Roi et la famille royale ; des blasphèmes contre tous les souverains de l'Europe sont toujours à l'ordre du jour. Victor-Amédée, qu'on a surnommé le Roi des MarmoiieSy irrite surtout leur bile venimeuse; on lui prédit hautement le sort de l'Empereur et de Gustave. Aussi le roi de Sardaigne, qui connaît toute l'atrocité de nos propagandistes, est, dit-on, déterminé à commander son armée; on lui prête le propos d'avoir dit qu'il valait mieux pour un roi mourir à la tête de ses troupes, qu'être assassiné dans son palais. Deux compagnies
de ses gardes du corps ont déjà pris la route de Chambéry.
Malgré la réponse du Roi à M. de Grave, Sa Majesté a reçu sa démission. M. Servan, ancien gouverneur des pages du Roi, frère de Tancien avocat général du parlement de Grenoble, et par-dessus tout forcené démagogue, qu'on soupçonne avoir joué un rôle dans les journées des 5 et 6 octobre, est ministre de la guerre .
M. de Pastoret, membre du comité d'instruction publique, a fait lecture d'une adresse à faire à l'armée. Un honorable membre a cru qu'il y aurait beaucoup d'adresse à s'en passer. Chacun voulait lire la sienne. On a trouvé dans celle de M.' de Pastoret quelque peu de ressemblance avec le Gonfucius chinois, et sous ce rapport le Gonfucius français a eu la préférence. Le début en est magnifique : » Soldats français, enfants de la patrie, la liberté du monde entier est peut-être dans vos mains. » Des patriotes condamnaient le mot peut-étre comme tendant à jeter du doute sur une vérité incontestable ; d'autres ont blâmé la fin de ce discours sublime : « Noire vœu est la mort! » On a vu dans ce mot mort un mauvais présage. M. Vaublanc, honnête député, s'il peut y en avoir avec les maux qu'ils permettent, a dénoncé M. de Montesquiou, surnommé le comptey d'avoir retiré les troupes d'Avignon pour y laisser entrer Jourdan et sa horde criminelle, couvert d'une couronne de laurier. M. Lasource a pris la défense de Jourdan, et la déonciation n'a eu aucun effet.
Dans la séance du 9, on lut une lettre de M. de Rochambeau qui renferme en même temps sa démission, sa justification et les inculpations qu'il fait contre M. Dumouriez. Votre Éminence la trouvera en entier dans le n" 153 du Moniteur, Elle trouvera de même le rapport de M. Ghassaignac, sur les derniers troubles d'Avignon. Le décret renferme plusieurs articles, dont les principaux sont le mandat des commissaires des Bouches-du- Bhône à la barre, la translation du tribunal à Montélimart, et une force suffisante pour dissiper les brigands; mais en viendront-ils à bout? C'est ce qu'ils ne veulent pas, car ce décret ne parle nullement des Jourdan; au contraire, ils ont
trouvé des défenseurs. Chabot surtout a parlé en leur faveur. On craignait qu'il n'y eût déjà des élections de faites dans le Gomtat, et que plusieurs des brigands ne fussent élus; on demandait de déclarer nulles les élections faites. M. Grangeneuve s'y est opposé ; il a nommé cet article un attentat contre la souveraineté du peuple. » Ah! Grangeneuve, s'est écrié un honorable membre, vous me pénétrez d'une douloureuse horreur, et vous ne frémissez pas de songer que ces monstres qui ont outragé la nature sont de votre espèce!... d — a Et de la vôtre et de la mienne, s'est écrié brusquement le capucin Chabot, puisqu'ils sont de l'espèce humaine. » — « Mes amis, a dit Merlin, vous voguez sur les flots de l'intrigue : ceux qui ont paru à la barre, au nombre de soixante, ne sont pas Âvignonnais; ce sont des recruteurs sur le pont Neuf; qu'ils présentent leurs passeports ! » Les Avignonnais de toute espèce qui étaient à la barre ont demandé à signer qu'ils étaient Avignonnais. Après cette farce ridicule, le décret a été rendu. Je me suis appesanti sur cette séance qui nous intéresse pour faire apercevoir à Votre Éminence de quelle manière ignoble on traite les affaires les plus importantes.
Dans la séance du 11, une lettre de M. de Biron a jeté la consternation dans l'Assemblée. Le général battu annonce que tout est perdu. si M. de Rochambeau se retire; il conjure l'Assemblée de chercher les moyens de conserver ce maréchal, sans quoi les liens de la subordination seraient très relâchés. A la suite de cette lettre, M. Dumouriez est venu présenter M. le nouveau ministre de la guerre; il servira tant que ses forces lui permettront. S'il suit l'exemple de ses prédécesseurs, il sera bientôt invalide. Après son compliment, M. Servan annonce que le maréchal Luckner est à Paris, et qu'il vient offrir de servir en qualité d'aide de camp à M. de Rochambeau, pour conserver ce maréchal à l'armée. Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme, et l'Assemblée l'a acceptée. Le ministre a assuré que le maréchal Luckner a dit au Roi que, de retour près des siens, ils le suivront comme des moutons. Dans cette séance, on a rendu un décret important qui peut avoir des
suites; il porte que les soldats des 5* et 6* régiments qui. ont crié à Taffaire de Tournay : Nous sommes trahis I déclareront les coupables, qui seront livrés à une. cour martiale; en cas de refus, les deux régiments seront cassés, supprimés et jamais remplacés.
Les fonds de TAssemblée baissent en proportion de Tintérét que prennent les affaires au dehors. La caisse de l'extraordinaire est presque vide, et les assignats perdent soixante et un pour cent. On s'est occupé, dans la séance du 12, de Texécution du décret sur les biens à rendre aux religionnaîres (1); de là on passe aux moyens d'exécuter avec pompe la fête qu'on prépare pour le maire d'Étampes, après quoi on a vu paraître à la barre Tabbé Aubert, vicaire de Sainte-Marguerite, avec sa concubine et ses enfants. On lui a accordé les honneurs de la séance. Il continue ses fonctions de vicaire.
Un décret désastreux a été rendu dans cette même séance : c^est la brûlure de tous les titres de noblesse et de généalogie déposés aux Grands-Augustins, dans les archives des Cordons bleus.
Le ministre de l'intérieur est toujours ardent à nous poursuivre. Il est venu exciter la sévérité de l'Assemblée contre le clergé fidèle, l'accusant d'être le fauteur de tous les troubles du royaume, car ce sont eux sans doute qui ont brûlé les châteaux, pillé les églises. Mais que fera-t-on de ces prêtres? Les déportera-t-on ? Les en fermera- t-ori? Leur fera-t-on prêter indistinctement le serment d'être soumis à la Constitution? C'est entre ces extrêmes que s'est renfermée la question. On Ta ajournée à aujourd'hui ; cependant les grands intérêts de l'armée, qui les ont occupés [les membres de l'Assemblée], ont fait encore renvoyer cette affaire.
En vérité, notre position devient infiniment pénible, et il faudra bien de l'habileté pour* s'en tirer, car le moindre parti qu'on va nous proposer, c'est un serment. N'ayant aucune pension ni bénéfice en France, n'ayant pas même rien retiré de
(1) Le décret du 16 décembre 1790, restituant leurs biens * auK protestants connus sous le nom de religion naires fugitifs.
4&0 CORRESPONDAI^CE DE L*ABBE DE SALAMON
celui que j'ai à Avignon depuis deux ans, voudra-t-on me regarder comme étranger? C'est ce que je désire, mais j'appréhende que non. Quoi qu'il en soit, quand j*aurai bien combattu, je ferai comme tous les évéques qui seront à Paris. Si ces prélats se décidaient à un serment quelconque, il me répugnerait fort d'y adhérer, car je n'aime pas les palliatifis. Si le Roi sanctionne le décret sur le costume, je crois qu'il sera prudent de quitter l'habit ecclésiastique. J'avoue que mon rôle est fort embarrassant ; je ne puis me dissimuler que je suis fort épié et que je ne dois qu'à ma conduite infiniment mesurée et discrète le peu de tranquillité dont je jouis. Votre Éminence voudra bien me dire un mot sur ma conduite à tenir, s'il était possible qu'en cas de malheur M. l'ambassadeur de Venise ou de Gènes, les seuls catholiques qui sont à Paris, fissent entendre raison à M. Dumouriez de me laisser tranquille, n'ayant jamais fait parler de moi et étant sujet du Pape. Quoique je rencontre dans les sociétés de Paris ces deux ambassadeurs, je n'ai jamais cru devoir leur parler de ma mission secrète, quoiqu'ils le sussent d'ailleurs. Cela ne pourrait donc venir que du côté de Votre Éminence, ou du côté des ambassadeurs de ces deux Républiques à Rome. C'est une idée qui me vient, car il faut penser à tout pour parvenir au but désiré.
Les nouvelles de nos armées sont des plus pitoyables. Nous avons eu un autre échec à Condé, vers le 6 de ce mois; des postes avancés ont été repoussés avec perte par des uhlans et des Tyroliens. Malgré la belle lettre que M. de La Fayette a écrite pour vanter la subordination et le patriotisme de son armée, on a une nouvelle certaine qu'il y a une véritable insurrection dans une partie de ses troupes. Il a envoyé ici subitement M. de Sainte-Colombe, son premier aide de camp, pour solliciter TAssemblée de fournir son armée de munitions en tout genre. En effet, ce M. de Sainte-Colombe, dont le patrio* tisme n'est pas suspect, a dit ici que cette armée manquait généralement de tout, même des choses de première nécessité ; il a avancé qu'il n'osera point retourner à son poste, si on ne lui accorde tout ce qu'il demande. Un général, M. de Riccé,
et un lieutenant-colonel des dragons ont failli être massacrés par leurs propres soldats ; ils n'ont dû leur salut qu'à la vitesse de leur cheval. Gela est arrivé, le 4 mai, au camp de Tiercelet, près de Longwy. A Lille, en date du 7, on a forcé, pillé Tarsenal. Il y avait cinq cents milliers de poudre ; c'est un bonheur que le feu n'y ait pas pris ; cependant Charles de Lameth commande cette place. Voilà ces soldats que le général Luckner appelle ses moutons !
Le général Luckner est arrivé subitement, du 10 au 11, à Paris. Dumouriez l'a conduit aussitôt chez le Roi. On ignore le sujet pressant de son voyage ; on pense que c'était pour aller prendre le commandement de l'armée Rochambeau; mais comme les officiers quitteront tous leur poste si ce maréchal quitte, cela a un peu changé le plan des ministres. Voilà pourquoi Luckner s'est offert d'être simplement aide de camp de Rochambeau ; mais comment peut-on imaginer que celui-ci veuille commander à son égal et qui a manifesté une opinion diamétralement opposée à la sienne, puisque Luckner veut la guerre offensive et Rochambeau la défensive ? Cela ne peut guère aller ensemble; aussi on est persuadé que ce général persistera dans sa démission. Cependant Luckner est entré au conseil du Roi ; on croit que c'était pour proposer un autre plan d'attaque. On ignore encore le résultat de ce conseil ; ce quMl y a de sûr, c'est que Luckner, au lieu de prendre la route de Lille où est l'armée Rochambeau, est parti ce matin, au grand étonnement de tous, pour Strasbourg. 11 est vrai qu'on assure que le fameux maire Dietrich a envoyé un courrier pour dire que l'insurrection commençait dans l'armée des moutons de Luckner. Des nouvelles officiellement arrivées de Berlin apprennent que Sa Majesté le roi de Prusse et le prince royal feront en personne la campagne. Le prince Frédéric de Brunswick commandera, sous les ordres de Frédéric-Guillaume ; quarante*deux mille Prussiens sont en état de mobilité, et la majeure partie marche de nos côtés.
Les Jacobins de France sont réellement parvenus à se faire quelques partisans en Angleterre, mais qui sont généralement
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reconnus pour les plus mauvais sujets des trois royaumes. Ils viennent de former une espèce de jacobinière, à la tête de laquelle M. Sheridan a eu la faiblesse de se laisser placer; MM. Fox, Gavendish, Fitz-Williams, Randon, et une foule d*autres membres distingués du parlement d'Angleterre, n*ont pas voulu se faire inscrire, quoiqu'on leur proposât de ne suivre aucunement les Français, qu'elle ne voulait que corriger et non détruire. D'après le plan de cette société, qu'il n'a cependant point nommée, M. Gray avertit, à la séance de la Chambre des communes du 30 avril, qu'à la session suivante il ferait une motion tendant à obtenir une réforme dans la représentation du peuple, et il dit que la Constitution était malade et qu'il fallait la guérir. » J'ai pensé autrefois comme vous, a dit M. Pitt; mais les temps sont bien changés, et les circonstances maîtrisent les hommes. N'avons-nous pas, presque sous nos yeux, un exemple terrible, une leçon effrayante de révolution ? Je n'ignore point quels sont les alliés du préopioant ; je sais où se tiennent ses auxiliaires. Ceux dont je parle et dont l'espoir coupable est frustré ne veulent pas réparer, ils visent à tout détruire ; ils se sont trahis en protégeant les libellistes qui calomnient la Constitution, source de notre félicité, qui condamnent la monarchie héréditaire, qui se moquent de la subordination et des rangs, et qui font tout ce que la scélératesse peut leur suggérer pour égarer le peuple, pour lui persuader de troquer la Constitution contre le système absurde, mal nommé, droits de Uliomme^ système qui n'a jamais habité dans aucune partie de la terre habitable et qui, s'il naissait avec l'aurore, périrait avant le coucher du soleil. » Voilà un grand ministre, ami de son pays et de la gloire de son pays ; voilà comment un grand administrateur doit traiter les factieux.
La première entrevue de M. Servan avec le Roi, accompagné du ministre des affaires étrangères, a duré près d'une heure ; elle a été fort bruyante. On a plusieurs fois entendu la voix de Sa Majesté qui s'élevait avec éclat, on en ignore le sujet. On a su un entretien assez singulier du Roi avec M. Dumouriez. Celui-ci voulait l'engager à réunir le ministère de la guerre au
sien. Le Roi, d'un ton plaisant, lui répondit avec sa grosse voix : « £h! vous ne savez pas la Constitution? » Dumouriez, un peu interdit, gardait le silence. « Eh ! oui, lui dit Sa Majesté, « elle veut que j'aie six ministres, je n'en aurais que cinq alors; « oh! je ne veux pas me faire des affaires pour vous. » C'est le ton du Roi qui. est le plus drôle en cela; il faut l'avoir entendu et connu pour comprendre que cette conversation est dans son genre, et alors on en sent plus le piquant.
Au reste, Gobel, criblé de dettes — on ne sait comment, car il avait soixante mille livres de rente — part cette nuit pour l'Angleterre ; il a un passeport pour aller aux eaux. Je sais qu'il a laissé sa rétractation entre les mains de l'abbé Barruel ; mais est-ce ainsi qu'on répare un scandale en tout genre, qu'il n'a cessé de donner depuis deux ans ? Je souhaite de me tromper, mais c'est l'homme le plus faux qui existe dans ce monde, et je le tiens d'une personne bien respectable qui le connaît depuis trente ans. Il ne serait pas surprenant que plusieurs intrus suivissent son exemple. Ils sont si méprisés par les corps et autorités constitués, qu'ils ne peuvent plus y tenir. Les municipalités, les districts, les mènent avec un sceptre de fer.
Depuis trois jours, le bruit s'accrédite que le roi de Bohème a couru le risque d'être assassiné. Votre Éminence doit en être instruite mieux que moi, par M. le nonce de Vienne; je ne serai plus long sur cet article.
M. de Chauvelin a eu son audience du roi d'Angleterre, le 3 mai. On assure que Sa Majesté Britannique lui aurait demandé si le roi de France était libre et s'il allait à Saint*Cloud,
Les Indiens deviennent de plus en plus redoutables aux États-Unis d'Amérique ; ils se sont rendus maîtres des forts Jefferson et Franklin.
L'archevêque de Bordeaux, n'ayant trouvé aucun répondant comme bon Français à Bruxelles, a été obligé de sortir de la ville, d'après la dernière proclamation ; quoique ce prélat mérite peu, les Français l'ont traité un peu rigoureusement.
15 mai. — On a tracé un camp près Sarreguemines. Les troupes destinées pour le remplir y étaient arrivées le 6, au
nombre de huit mille quatre cents hommes, dont deux mille de cavalerie . Ce camp est assis entre Neuenkirchen et Framberg; (?) . Malgré la confusion qui régnait d'abord dans les préparatifs, on est parvenu à TapprovisicTiinement des choses nécessaires, au moins pour quelques semaines. M. de Pestalozzi et plusieurs officiers de ce camp ont quitté leur poste et ont pris la route de Sarrebruck. Le vicomte d'Allemand, commandant cette troupe, a donné sa démission, et est arrivé avant-hier à Paris. Je l'ai vu ; c'est un frère de l'évêque de Grenoble. L'émigration des officiers continue d'une manière effrayante^ et des régiments entiers suivent leur exemple. Royal- Allemand a tout passé, armes et bagiiges, à l'exception de quelques soldats; les hussards de Chamborant, le régiment de Persigny en très grande partie, et tous les officiers. Des lettres assez authentiques assurent que le roi de Prusse sera à Goblentz le 25 mai. On n'a pas de nouvelles sûres de la flotte russe ; on la dit* partie, d'autres parient qu'elle ne partira pas. Il y a un décret qui ordonne l'armement de six vaisseaux français à Toulon ; on croit que le but secret de cet armement est de favoriser une négociation, ou plutôt une insurrection, que le patriote Sémonville négocie à Gènes, où il y a quelques mécontents contre les grandes familles qui la gouvernent. Cette notion n'est connue que de très peu de monde ; il ne serait pas inutile d'en donner connaissance à l'ambassadeur de Gènes. Les religieuses carmélites de la ville d'Aix, en Provence, se trouvant sans supérieur local et sans supérieure canoniquement élue, M. Rigaud, l'ancien des visiteurs de cet Ordre, me charge de solliciter auprès de Sa Sainteté pour qu'Elle veuille bien nommer, pour cette fois-ci, à cause de l'impossibilité où sont ces religieuses d'en nommer un suivant leurs usages et leurs statuts. On désire M. l'abbé Mazenod, chanoine sacristain de l'église du Saint-Sauveur et vicaire général de Mgr l'archevêque (I); je pense que, vu les circonstances, il n'y a nul inconvénient. Les religieuses le désirent.
(1) Charles-Fortuné de Mazenod, vicaire général de l'archevêque d'Aîx et, plut tard, évêque de Marseille.
AVEC LE CARBINAL DE ZELADA. «55
On Se flatte que dans quinze jours les Jacobins seront dissous; il y a, dit-on, une pétition à cet effet déjà signée de soixante-cinq mille personnes.
Dans la séance d'hier, le ministre de la guerre est venu à FAssemblée confirmer la désertion du régiment de Saxe et de Berchiny; il a annoncé ensuite Tinsurrection du camp de Tiercelet, dont j*ai parlé plus haut. Le ministre annonce de nouveaux malheurs : le régiment Royal- Allemand a déserté, armes et bagages ; aussi le ministre voulait qu'on donnât une loi sévère contre les officiers déserteurs et même contre ceux qui donneraient leur démission. On a rejeté hautement cette proposition. Il est triste que M. Servan commence son ministère par réclamer des lois absurdes et iniques. — Le ministre de Tintérieur annonce à TAssemblée des conciliabules nocturnes et dangereux, et il reste tranquille, sans prendre aucune mesure.
M. Duport, conseiller au Parlement, et Beaumetz, fameux constituant, sont aides de camp de M. de La Fayette et sont à Givet; on n'a qu'un très faible espoir de rétablir parmi les sol* dats la subordination et la discipline. On emploie toutes sortes de moyens; aucun ne réussira, car il est constant qu'il se glisse dans les cantonnements des hommes qui abusent du nom de Liberté^ soufflent le désordre, la licence et l'anarchie. On élève perpétuellement des nuages contre les ci-devant nobles qui servent dans les armées françaises en qualité d'officiers; on n'épargne pas même les nouveaux chefs, qui, ne pouvant pas mériter le reproche d'une noble origine, restent fidèles à la Constitution telle qu'elle a été décrétée, et se montrent partisans du système monarchique. Que l'on s'étonne après cela si les démissions des officiers sont nombreuses! On craint bien que les factieux, pour dernière ressource, n'aient essayé de républicaniser les armées. M. de Rochambeau a parlé, dans une de ses lettres, d'un projet qu'il a appelé projet infernal; ne serait-il pas possible que ce fût de ce plan républicain qu'il aurait voulu parler?
M. Blumendorf et l'ambassadeur de Prusse sont encore à
Paris. — Grillon, le jeune, est au camp de Tiercelet et n*a point donné sa démission, ou tout au moins on l'a engagé à la reprendre.
Le duc d'Orléans a son passeport dans sa poche, c'est sûr; on ne sait pour quel pays. On lui a fait, dit-on, essuyer au district une scène assez comique pour faire son signalement et celui de son fameux nègre.
Votre Éminence ae m'a jamais parlé de l'ouvrage de l'abbé Bonnaud intitulé : Réclamations du clergé de second ordre (1). C'est le langage pur des conciles généraux et des savants ; cependant le comité des évéques s'oppose vigoureusement à sa publication. Ils se sont même permis de défendre à l'imprimeur de le vendre. Cependant ils approuvent l'ouvrage, mais ce n'est pas le temps de le publier. Voilà toujours ces temporisations, ces palliatifs, ces faiblesses, qui ont tout perdu ; et peut-être cet excellent ouvrage empêcherait bien des gens d'acheter des biens du clergé. Cependant l'abbé Bonnaud a fait 3,000 livres de dépenses. Il faudrait donc, selon les règles de la justice, que ces prélats commençassent par acheter tout l'ouvrage et indemnisassent l'abbé Bonnaud. Au reste, son archevêque de Lyon et beaucoup d'autres approuvent fort cet ouvrage vraiment savant. Je prie Votre Éminence de me marquer si je me trompe.
Il se fait tard, et je crains le départ du courrier; je finis donc en renouvelant à Votre Éminence le constant hommage de mon tendre et inaltérable respect pour Elle.
P. 5. — Les prélats d'ici ont écrit à l'archevêque de Paris(2) pour l'empêcher de publier le bref du 19. L'abbé de Floirac me l'a confié. Ainsi, ils ne veulent faire ni laisser faire : voilà ce qui me fâche et que je ne cesse de leur dire.
Ci-joint le dernier ouvrage de l'évêque de Viviers. Il me parvient de Lyon. On ne l'a pas imprimé à Paris.
(1) Réclamation pour V Église gallicane contre V invasion des. biens ecclésiastiques et l'abolition de la dîme. (Paris, 1792, in-8«.)
(2) A. E. L. Leclerc de Juigné, alors réfugié à Constance.
Le cardinal de Zelada à Cabbi de Salamon (1).
[N« 98] 30 mai 17M.
Votre N* 99, Monsieur, que je viens de recevoir, du 14 mai, est marqué d'une exactitude sans bornes, et dont je suis si pénétré que je ne saurais assez vous en témoigner ma reconnaissance. Je voudrais que vous puissiez lire dans Tépanchement de mon cœur combien j'ai Tàme navrée d'amertume au triste souvenir des circonstances pénibles et toujours plus dangereuses où vous vous trouvez dans cette capitale, qui offre sans cesse des tableaux pitoyables des malheurs et des menaces contre les prêtres. Au milieu de ces revers auxquels vous êtes en butte, il n'est pas moins disgracieux, l'achoppement que plusieurs fois ont trouvé les paquets que je vous ai envoyés sous l'enveloppe des députés des Ardennes, qui ont été déchirés. Mais puisque vous me marquez, dans votre lettre, que les administrateurs généraux des postes ont été congédiés et remplacés parquatre premiers commis, je suivrai la méthode que vous m'indiquez de vous envoyer en droiture mes paquets, sous enveloppe de M. Girard, à Lyon, qui sera la voie la plus courte et peut-être la moins suspecte. D'ailleurs, pour l'attention, l'exactitude et le soin du commis qui reçoit au bureau vos paquets, non seulement j'approuve l'étrenne que vous lui avez fait remettre de 12 francs, mais je vous autorise même à payer les 18 francs que Mgr le nonce lui donnait tous les ans. Cette étrenne mettra encore nos paquets à l'abri des inconvénients qu'ils pourraient souffrir. Cependant je ^ dois vous observer que j'ai reçu exactement tous vos paquets et sans désordre. C'en est assez sur ce
(1) Cette lettre porte comme luscription : A Monsieur Salamon, cour du Palaia, maison du juge de paix.
point, et je viens vous répondre en détail sur les articles de votre lettre qui exigent une réponse catégorique.
L'observation que vous me faites sur le nuage qui semble obscurcir Thorizon de Gènes est bien remarquable; j*en avais reçu déjà d'ailleurs des renseignements; cependant, quoique il n'y ait pas en cour de Rome d'ambassadeur de cette République, je ne perdrai pas de vue l'objet dont vous me parlez et qui excite toute mon attention.
Elle n'est pas moins digne d'attention, la demande des religieuses carmélites. Vous trouverez dans une lettre à part ce que je dois vous dire sur leur pétition, afin que vous puissiez en faire l'usagé nécessaire. Vous avez bien raison, je ne vous ai jamais parlé de l'ouvrage de l'abbé Ronnaud, intitulé : Réclamations du clergé; étant volumineux, je n'ai pas eu le temps de le lire, comme je me suis proposé défaire; mais je ne doute pas que cet ouvrage ne soit bien savant, puisqu'il a mérité les suffrages de Mgr l'archevêque de Lyon et d'autres, et je ne saurais pas juger si l'opposition du comité des évèques sur sa publication est fondée sur une crainte mal raisonnée, ou siir une faiblesse mal à propos. 11 est cependant plus sur-* prenant qu'ils cherchent d'empêcher la publication du bref du 19, et je trouve cette démarche bien inconséquente, d'après les exemplaires sans nombre qu'on en a répandus et qu'on peut dire qui sont dans les mains de tout le monde. Quoi qu'il en soit de leur façon de penser, j'aime à me persuader qu'ils ne feront jamais aucune espèce de serment qui renferme des palliatifs qui ne sont pas d'accord avec la morale catholique, et qui répugne à leur état, si l'on voulait les obliger à le prêter.
Au milieu de ces extrêmes et de cette situation vraiment épineuse, j'admire votre courage et le zèle qui vous anime. Si vous voyez néanmoins que dans cet orage vous ne soyez pas en sûreté, vous n'avez qu'à prendre la fuite et vous soustraire aux mains de vos persécuteurs. Dans ce cas, je vous prie de trouver une personne à qui on pourrait entièrement se fier, de la charger de notre correspondance, et de m'en donner d'abord avis. Cependant, pour éloigner tant qu'il est possible cet incon-
vénient, je n'ai pas manqué d'employer le moyen que vous m'avez indiqué pour vous procurer un protecteur. J'ai remis un Mémoire et j'ai parlé même de la part du Saint- Père à l'ambassadeur de Venise, qui. est en Cour de Rome, pour rengager, comme il a promis de faire, d'écrire à l'ambassadeur de la République à Paris et au Sénat vénitien, afin de vous faire jouir de sa protection. Comme je ne doute pas que par ce même courrier il écrive à Paris, vous pouvez faire connaître à l'ambassadeur de la République résidant dans cette capitale les démarches qu'on a faites, afin que par son crédit on vous laisse tranquille. Sur le point cependant de quitter l'habit ecclésiastique, dans le cas où le Roi sanctionne le décret sur le costume, vous devez vous conformer à ce que feront les évéques et, sur le parti qu'ils prendront, mesurer votre conduite.
C'est bien remarquable, ce que vous m'annoncez sur l'intrus Gobel : qu'il a laissé sa rétractation entre les mains de l'abbé Barruel, en prenant la fuite pour l'Angleterre. Je suis de votre avis qu'il ne faut pas se fier à cet homme captieux et faux, mais je me réserve de juger sa rétractation lorsque j'aurai pu la lire; cependant, de quelque nature qu'elle soit, il serait toujours consolant si plusieurs intrus suivaient son exemple.
Les autres détails que vous me faites sur la guerre, sur le mouvement des troupes étrangères, sur les bruits tantôt constatés, tantôt contradictoires, et particulièrement sur la consternation qu'a causée la défaite de M. de Biron, réclament les éloges que votre attention vous fait mériter.
Je peux aujourd'hui vous donner les nouvelles les plus consolantes de la santé du Saint-Père, malgré qu'ayant voulu abandonner l'usage du quinquina, il ait essuyé quelque retour de la fièvre tierce, qui l'a obligé de garder la chambre et de suspendre les audiences ; mais, quoiqu'on lui ait conseillé de s'abstenir de toute occupation, il a voulu néanmoins lire entièrement votre numéro, avec le plaisir qu'il trouve toujours dans la lecture de vos feuilles, et il m'a ordonné de vous en témoigner toute sa satisfaction.
Je forme des vœux afin que la Providence conserve vos jours et le ciel vous comble de bénédictions ; en attendant, je vous prie d'être persuadé qu'on ne peut pas être avec plus d'estime et de considération que je suis
Uabbé de Salamon au cardinal de Zelada.
[NMOO.] Paris, 21 mai 1792.
Monseigneur,
Les deux paquets de Votre Êminence me sont parvenus exactement; ils n'ont pas été ouverts ni l'un ni l'autre, et par conséquent n'ont pas été taxés. J'ai remis en mains propres le paquet pour M. le curé de Saint-Brice.
Dumouriez, ministre des affaires étrangères, attire toujours l'attention de tous les partis par sa conduite extraordinaire, mais qu'on peut concevoir par l'idée que Votre Êminence a déjà de son caractère. Je le crois fort embarrassé dans ce moment-ci; il est menacé d'être dénoncé à l'Assemblée. D'abord il est accusé d'avoir fait un rapport faux sur les dispositions hostiles de plusieurs puissances de l'Europe contre la France; 2® d'avoir voulu fonder le succès de nos armes sur un plan d'insurrection chez l'étranger; 3* d'avoir fait le plan de campagne sans le communiquer au maréchal de Rochambeau; 4" d'avoir apporté du retard et mis des obstacles aux opérations militaires; 5* d'avoir occasionné un discrédit dans le ministère; 6* d'avoir obligé M. de Grave à donner sa démission; 7" de nommer pour ses agents des gens perdus de réputation et sans talent; 8* de laisser les armées sans approvisionnements; 9** d'avoir fait un mauvais emploi des six millions qui lui ont été donnés par l'Assemblée; 10* de vouloir forcer Rochambeau a donner sa démission; 1 1* d'avoir une correspondance publique et secrète avec les factieux
qui veulent bouleverser TÊtat et détruire la Constitution.
L'intention des factieux est toujours de changer la monarchie en république et d'anéantir la famille royale. Ce projet existe, et on croit en avoir une preuve aussi certaine qu'on peut en avoir d'une chose secrète, mais confiée à plusieurs personnes. Une lettre écrite, à ce qu'on assure avec qiielque fondement, par M. Ducos, député, à M. Boyer Fonfrède, son beau- frère, à Bordeaux, vient à Tappui de cette assertion. Voici à peu près ce qu'elle contient : « Nous avons déjà, manqué tt notre coup deux fois; mais enfin notre plan est mieux a combiné. Si cependant il échouait contre toute attente, et u que la République ne fût pas établie avant la fin de mai, je « quitterai TAssemblée et je passerai en Hollande. » Il faut espérer qu'il partira; mais toujours de nouveaux moyens imaginés de la part de la faction pour parvenir à leur but!.
Voici ceux qui transpirent dans ce jour : Dumouriez a deux projets différents. Le premier est de se faire nommer commandant de l'armée d'Alsace, sauf ensuite à prendre le parti qu'il jugerait convenable quand il serait sur les frontières; et voilà pourquoi il insistait tant pour que Luckner allât remplacer M. de Rochambeau. Pour parvenir d'autant plus sûrement à ce but, il avait fait signer au Roi une lettre à ce maréchal de Rochambeau, si remplie d'amertumes et de reproches qu'il est impossible qu'il ne revienne pas à Paris avec les officiers qui lui sont attachés et qui gênent Dumouriez dans ses opérations. Ainsi il ne faut pas croire que Luckner a été si rapidement à Strasbourg et de là à'Valenciennes pour engager Rochambeau à rester. Si cependant, contre leur attente, Rochambeau, cédant aux instances de son armée et de la municipalité de Valenciennes, conserve son commandement, alors Dumouriez, de concert avec Ducos, Vergniaud, Condorcet, en félicitera l'Assemblée qui par un décret avait voulu conserver ce maréchal, et sollicitera une loi pour détruire, ou au moins pour modifier les sociétés délibérantes, de sorte qu'elles n'aient plus d'influence. Enfin, profitant de celle que lui donnera cette apparence momentanée d'une probité inattendue, il
demandera et obtiendra pour le Roi, pendant le cours de la guerre, une plus grande latitude de pouvoirs, une sorte de dictature, sans pourtant prononcer ce nom-là. Alors, comme le Roi n'est qu'un mot, il se trouvera que M. Dumouriez sera véritablement le seul dictateur; alors les plans de campagne les plus extraordinaires se succéderont, e\\^ grande affaire sera finie avant le 1 5 juillet.
En attendant, voici le grand œuvre qui Toccupe dans ce moment. Gomme il sent que la révolution n'a pu s'implanter dans le Brabant, il dirige ses mouvements contre l'Angleterre, dont il se méfie furieusement, et l'ambassade de Chauvelin est combinée dans cet esprit. Les pbilosoplies qu'on a accolés à cette ambassade sont destinés à la propagation des idées réformatrices, à la formation des clubs> etc., et l'on sait, en effet, qu'il y en a déjà plusieurs de formés en Angleterre, à l'instar de ceux de France. Le comité secret (milord Gholmondeley et un sieur Keppel en sont les agents) de cette correspondance philosophicO'club et qu'on pourrait dire jourdanique est, dit-on, établi à Paris, rue du Sentier, cbez une ancienne et belle courtisane, Saint-Aubin, maîtresse autrefois du fameux Sainte- Foix. Mais M. Pitt, ce célèbre ministre, en est prévenu, et, en homme expérimenté et de grand talent, il s'est coalisé avec Burke et Fox pour prévenir toute insurrection et s'opposer aux intrigues d'ici. Les agitateurs français sont surveillés de près à Londres, et on écrit qu'à la moindre démarche suspecte rien ne sera épargné, pas même l'évèque d'Autun; et tous seront livrés à la justice. Ainsi cette belle tentative, qui a déjà emporté une grande partie des six millions, aura été en pure perte. Cependant ce Dumouriez parait fort inquiet; on le voit sortir du conseil, ces jours-ci, de fort mauvaise humeur et fort rouge. La tête lui tourne. Servan, ministre de la guerre, craint pour la sienne; il est désolé que, depuis qu'il est au ministère, il ait déjà reçu plus de deux cent quatre-vingt-onze démissions d'officiers de tous grades; on assure même qu'il y a celle de Rochambeau fils, maréchal de camp.
Chaque jour voit éclore de nouveaux événements qui tendent
AVEC LE CARDir4AL DE ZELADA. 4C»
tous à perpétuer le trouble et à semer la défiance. Depuis quelques jours, les Carra, les Corsas, les Brîssot et Gondorcet ont mis beaucoup d'ardeur à dénoncer, dans leurs feuilles empoisonnées, les manœuvres d'un prétendu comité autri-* chien. Ils ivculpaient fort M. Bertrand, ex-ministre de la marine. Celui-ci a porté une plainte criminelle contre Carra, un des auteurs de ces feuilles, par-devant le juge de paix de la section Henri IV. J'ai vu tout cela de mes yeux, car ce juge loge dans le même hôtel que moi, et j'ai vu le républicain Carra se promenant en long et en large dans la salle d^audience. M. Bertrand a montré beaucoup de fermeté. Votre Éminence trouvera ci-jointe sa plainte en entier. J'apprends que Montmorin, aussi inculpé, a aussi porté sa plainte. On nous flatte que la correspondance de ces deux ex-ministres va être publique; déjà Mme la princesse de Lamballe a été entendue par le juge de paix. Regnault de Saint-Jean d'Angely, ex-constituant connu, furieux de ce qu'on a voulu faire servir son amour-propre à une mystification dont l'objet, bien visible aujourd'hui, était d'attirer une insurrection sur le Château, a tout avoué. Il faut voir à présent à quels personnages remontera un sieur de Serizy dans ses interrogatoires ; on le dit lié depuis de longues années avec Bonnecarrère, le fameux envoyé à Liège, et actuellement premier commis des affaires étrangères; mais on le dit en même temps royaliste. Sa déposition fixera l'idée qu'on doit en avoir, elle peut conduire à des résultats fort curieux.
Je m'appesantis sur ces détails, parce que le dernier discours de M. Isnard ne permet plus de douter qu'il n'y ait eu tout récemment un grand projet, un ultimatum, une résolution de jouer la République à quitte ou double. Ces paroles exécrables de Torateur provençal : Quelques gouttes de sang de plus ou de moins dans les veines du corps politique ne sont pas si néces^ saireSy ces paroles, dignes de Barnave, qui ont été applaudies des tribunes soldées, à la séatice de mardi 15, et qui firent chasser l'orateur de la tribune, déchirent le voile. sur les projets qu'on a soupçonnés avec raison; et tout ceci se
rapporte parfaitement à ce que j'ai dit ci-dessus de Ducos, dans sa lettre à son beau-frère à Bordeaux. Après son discours, on vit Isnard venir s'asseoir, iratus buccas inflans, près de Gondorcet et de Guadet.
Chaque jour ajoute à la misère du peuple. Toutes les denrées de première nécessité sont à un prix exorbitant. Les marchés sont déserts. Les boulangers ont augmenté le pain hier, et ils menacent de l'augmenter encore «t même de n'en plus fournir, vu qu'ils manquent d'ouvriers que l'administration a embauchés pour les frontières. D'un autre côté, les bouchers se plaignent de la disette des bœufs et vendent la viande quinze sols la livre. Le peuple en murmure.
Le fameux Manuel, ennemi des rois et procureur de la Commune, est décrété d'ajournement personnel, pour avoir enlevé le manuscrit des lettres de Mirabeau. Il disait ces joursci : tt Si le Roi m'avait fait ministre, il ne me renverrait pas u comme la Reine voudrait. Dans les moments de crise où a nous sommes, le portefeuille ne doit se rendre qu'à la u nation. Tout est perdu si l'année 1789 ne revient pas; une tt conspiration générale s'est formée contre les amis du peuple Cl et de la Constitution. » Ce magistrat du peuple a raison, et le crédit des Jacobins tombe sensiblement ; déjà dans plusieurs villes le peuple les a chassés : au Mans et à Soissons. . Il parait que les princes émigrés voudraient rassembler la Cour des pairs à Coblentz; trente-cinq lettres ont été expédiées par M. de Laqueuille à mes confrères qui sont en Allemagne ; plusieurs de ceux qui sont à Paris, et moi notamment, avons reçu un simple avis de nous y rendre. Le projet est, dit-on, de nommer Monsieur régent du royaume, M. le comte d'Artois lieutenant général, et le prince de Condé généralissime. Indépendamment que j'ai promis à Votre Éminence que je ne sortirais pas de Paris, quoi qu'il arrive, je ne suis point d'avis que le Parlement rende aucun arrêt hors du royaume. Je pense que tout ce qu'il ferait serait illégal, à moins que cette démarche ne soit dictée par les puissances coalisées. Quoi qu'il en soit, je ne crains point de m'égarer.
puisque les dix prësidents à mortier sont ici et ne pensent pas à partir. Les dernières lettres de Coblentz annoncent l'arrivée des deux rois de Hongrie et de Prusse, le 25, dans cette ville, ce que j'ai bien de la peine à croire.
Il est toujours question que Tarmée de M. de La Fayette soit destinée tôt ou tard à se replier dans Tintérieur du royaume, entre la frontière et Paris, sous prétexte de maintenir la tranquillité de cette ville que Ton dit devoir être fort agitée et fort insurgente {sic) lorsque les armées étrangères ceindront la France de toute part. Les Duport, les Lameth, Beaumetz, Narbonne, Tracy, Latour-Maubourg, Grillon, Wimpfen, Noailles, et tout Tétat-major feuillantin, se trouveront la présider, cette armée constitutionnelle. Le projet est de faire l'impossible pour y attirer le Roi constitutionnel et terminer ainsi, par une mauvaise transaction, le procès des couronnes; il suffit de consulter les lois de Téquilibre pour se convaincre de cette équation politique. Si Farmée de Biron eût été victorieuse, si les projets orléaniques eussent réussi, la force des choses nous donnait nécessairement un ministère cordelier ou sans-culotte, mais ils ont été et seront vaincus. La querelle du vieux Rochambeau, Feuillant de profession, a fait pencher la balance en faveur des Feuillants. Dupont, le constitutionnel, a déjà écrasé par ses écrits Manuel et Pétion; nous voilà remontés dans la boutique feuillantine de d'André et compagnie; aussi on peut dire que la faction des Feuillants prend quelque consistance. Ainsi nous voilà toujours en butte & des factions qui ne feraient rien qui vaille, ce qui prouve toujours plus la nécessité de remettre en entier les choses comme elles étaient avant 1789, sauf à corriger les abus.
Je ne sais si Votre Éminence a fait attention à un plaidoyer prononcé au tribunal d'Arles par M. Durand le jeune; j'en envoie un second exemplaire. Je ne parle pas du courage de l'orateur, c'est une gloire qui lui est absolument personnelle ; mais il est curieux pour tout le monde de voir développer, en 1792, les principes renfermés dans ce plaidoyer sur le sort des biens ecclésiastiques, ....
kM CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON
Dupont accuse Dumouriez d*agir comme si la maison d'Autriche lui traçait ses plans. Tous les vertueux amis de M. de La Fayette sont au désespoir; ils se disent sacrifiés.
Il est aussi impossible de suivre l'Assemblée dans ses séances, qu'elle tient matin et soir, fêtes et dimanches, que de rendre compte de divers plans qui se succèdent tour à tour dans les bureaux du ministère. Nos ministres affectent de faire bonne contenance et de dissimuler leur embarras ; cependant il nous vient toujours quelque fâcheuse nouvelle. Un corps de trois mille hommes, parti de Condé, après s'être défait de ses officiers, s'est porté avec un sergent-major à la tête à l'abbaye de Saint-Ghislain. Beaulieu y a envoyé quelques escadrons, nos patriotes ont été mis en déroute. Dans la séance de samedi, le ministre de la guerre a apporté à l'Assemblée la relation des maréchaux Luckner et Rochambeau d'une affaire qui a eu lieu le 17 de ce mois. L'ennemi s'est avancé, a chassé le poste français, s'est emparé de la petite ville de Bavay et s'est ensuite retiré, après avoir tué du monde et emporté un butin assez considérable aux Français. On voit dans cette relation qu'un M. de Montpensier (c'est le fils du duc d'Orléans) a été avertir M. de Rochambeau, de la part de Luckner, que l'avant-garde était entrée dans la ville, à onze heures. Cette relation est dans le Moniteur, n* 141. M. Dumouriez est venu rassurer l'Assemblée et lui dire qu'il n'y avait rien à craindre de la part de la Savoie ; cependant on ne peut disconvenir que la Sardaigne ne fasse des préparatifs immenses.
On peut remarquer que le roi d'Angleterre, qui depuis vingtsix ans n'avait envoyé aucun ambassadeur en Suisse, vient d'y envoyer en cette qualité un lord anglais. Il n'est pas moins certain que le roi de Prusse a fait notifier officiellement aux Gantons qu'il faisait marcher cinquante-deux mille hommes pour le soutien de l'Empire, et qu'il désirait bien que les Gantons voulussent bien comprendre dans la neutralité qu'ils ont adoptée l'évéché de Bale«
M. Merlin, Basire et Chabot, fâchés d'avoir été assignés pardevant le juge de paix au sujet de la plainte de M. Bertrand
contre Carra , ont élevé des blâmes sur la conduite du juge de paix. Ils ont prétendu que, lég^islateurs, ils ne pouvaient être traduits devant les tribunaux par un mandat. Guadet a ouvert la discussion sur cet objet, je ne le suivrai point dans ses vains et futiles raisonnements ; il a soutenu que le comité autrichien existait, mais sans en rapporter aucune preuve ; il a conclu à un décret d*accusation contre le juge Larivière. Celui-ci a paru a la barre ; il a prouvé qu'il avait agi d'après les lois nouvelles et qu'il avait pu assigner les trois députés. M. Vau» blanc a soutenu le juge de paix. Un grand tumulte s'est manifesté dans l'assemblée. Le désordre a été extrême, et on a fini par décréter d'accusation et d'arrestation le juge Larivière. Ce juge loge dans le même hôtel que moi. On Ta saisi cette nuit et on l'a conduit à Orléans. Tout en remplissant son devoir, Larivière a fait une chose bien hardie de faire amener par des gendarmes nationaux trois des plus puissants députés de l'Assemblée. Votre Éminence trouvera ce détail dans le Journal des Débats, n* 237.
Les séances des Jacobins sont toujours fort abominables. Manuel est monté avant-hier à la tribune jacobite pour répandre ses poisons. Il a dénoncé la Reine comme l'auteur de tous les maux de la France et la corruptrice de son époux. Cet imposteur a soutenu qu'elle était l'àme et la directrice du prétendu comité autrichien, qui entretient des correspondances et des relations secrètes avec les ennemis de l'État pour hâter la ruine de la patrie et le massacre des citoyens. Il a excité le peuple à renouveler les horreurs qui ont souillé les premiers jours de la Révolution ; il a proposé d'adresser une pétition A la municipalité pour représenter aux ministres qu'il importe au salut de l'État que la Reine soit séparée de Louis XVI et qu'elle soit enfermée au couvent du Val-de-Grâce. Cette motion insensée a été adoptée, et Manuel a été chargé, de concert avec Collot d'Herbois, l'orateur du Châteauvieux, de rédiger cette infâme pétition.
Le dernier décret, avant-hier rendu, sur l'emploi des trois cents millions d'assignats nouvellement décrétés, a été diver-
ktS CORRESPONDANCE DE L'ABRÉ DE SâLâMON
sèment accueilli. Les uns désiraient cette mesure, les autres n'y voient qu'une banqueroute ; mais tous s'accordent à voir avec indignation les dépenses extraordinaires que, .dans ces temps de détresse et de calamité, on ne cesse de faire dans la salte de TAssemblée. Depuis six mois, on ne voit que maçons^ serruriers, charpentiers, détruire, démolir et reconstruire. Le changement seul du fauteuil du président a coûté des sonimes énormes, par les diverses combinaisons qu'il a fallu faire pour ménager sur la tête du président une tribune particulière.
J'ai eu occasion de diner hier avec le comte de Wittgenstein, général ci-devant de l'armée du Midi, et que M. de Grave a rappelé brusquement pour y envoyer Montesquieu, quand il a vu que Wittgenstein se conduirait d'une manière digne d'un honnête militaire. Il revient de sa division du Nord. 11 m'a remis un mémoire, ou compte rendu, qu'il vient de faire pour justiBer sa conduite dans le peu de temps qu'il est resté dans le Midi.; je l'ianvoie à Votre Éminence. Ce général, quoiqu'au service de la nation, est bien éloigné d'être Jacobin, même Feuillant ; il est question de le renvoyer commander de nouveau l'armée du Midi. En effet, Montesquieu vient, dit-on, commander une armée au nord. Tant mieuxj .car il y avait tout à craindre que ce Montesquieu ne se joignît à la tête des protestants et des Jacobins du Languedoc, Provence, etc. Le comte de Wittgenstein -m'a dit, en me quittant, que s'il part pour Avignon, il viendra lui-même demander mes ordres. Je lui ai dit, après l'avoir remercié, que dans la position de mon pays et dans les circonstances présentes, je n'avais d'autre chose à lui demander que la conservation des édifices publics, des églises, des propriétés, pour que quand Sa Sainteté rentrerait dans son pays Elle ne trouvât pas tout anéanti ou dévasté. Ce général m'a dit que la municipalité actuelle était d'une pusillanimité puérile, et que certainement avant de partir il viendrait se concerter avec moi. Il a vu Deleutre, soidisant député extraordinaire d'Avignon, qui est venu lui rendre ses devoirs, mais il l'a évalué tout ce qu'il vaut et rien que ce qu'il vaut.
J'avais bien prévu que Tabbé Barruel serait amusé par Gobel pour avoir son argent. II devait être parti clans la nuit du 14 au 15, et il n'est pas parti encore à ce moment; bien plus, on vient de m'assurer qu'il a donné hier la confirmation dans une nouvelle paroisse constitutionnelle, Tabbaye Saint- Germain des Prés, et quelques jours auparavant il a fait une ordination.
Depuis que le département de Paris a fait connaître son opinion sur l'exportation des prêtres, l'Assemblée parait ne plus s'en occuper; on dit même que le comité de législation, à qui on avait envoyé la rédaction d'un décret contre eux, s'est écrié : Cela nous ennuie; qu'ils aillent au diable! nous ne les y enverrons pas.
On est informé que toutes les forces françaises se réunissent entre Mons, Valenciennes et Givet, pour être dirigées contre Tarméeduroi de Hongrie, placée de ce côté-là. On se prépare à un stratagème singulier qui pourra bien être découvert à temps ; on a fait à Gondé, à Landrecies et au Quesnoy des uniformes exactement semblables à celui des dragons de La Tour ; il doit être porté avec cocarde noire par des rebelles brabançons qui parlent flamand, et qui doivent passer en Flandre, ou dans une place dégarnie. Ces faux frères jetteront la cocarde noire, arboreront celle tricolore et crieront: Vive la nation française ! pour persuader que les dragons de La Tour ont mis bas les armes. Une autre partie de ces faux frères tâchera de surprendre des avant-postes, a la faveur du même déguisement. Il parait que le nouveau plan était d'attaquer Mons le 19 ; cependant un courrier est arrivé hier, qui, dit-on, annonce qu'on n'attaquera pas ; à midi, un autre est venu pour dire qu'on avait été battu ; on ne sait rien de positif. Ce sont les Jacobins qui disent qu'on a attaqué. Les constitutionnels font courir le bruit qu'on n'attaquera pas. Enfin les royalistes veulent que les Français soient battus ; mais le plus vrai, c'est que deux de nos armées se réuniront pour attaquer Mons . Quand ? L'instant est incertain .
Le comité des évéques s'oppose fermement à ce que l'excellent ouvrage de l'abbé Bonnaud paraisse* Les évéques,
à la iéte desquels est Farchevêque d'Aix, ont acheté Tédition entière de telle manière que je n'en ai pas pu avoir encore un exemplaire pour Votre Éminence. Ces évéques trouvent d'abord à redire au titre, ensuite ils avancent que cet ouvrage donne les immunités pour être de droit divin ; mais ce n'est pas l'abbé Bonnaud qui le dit lui-même, c'est le langage de plusieurs conciles généraux, notamment de celui de Trente. Ils disent ensuite qu'il donnera une grande défaveur aux assignats, et que cela soulèvera contre le clergé, parce qu'on n'osera plus acheter des biens ecclésiastiques ; mais est-ce bien là le langage que doivent tenir des évéques?
Dans la séance de dimanche, Votre Éminence verra que le Roi a écrit à l'Assemblée une lettre, pour demander qu'on fît justice des journalistes qui avaient parlé de l'existence du comité autrichien. M. Brissot a fait décréter le renvoi de cette affaire à mercredi prochain; il prétend avoir des preuves irrésistibles. On craint que la Reine ne soit dénoncée dans cette séance, du moins on l'en menace, surtout après la motion de Manuel, aux Jacobins.
Du 22. — M. Lecointe ayant fait arrêter A Belfort, sur une de ses lettres, dix-sept des Cent-Suisses du Roi qui retournaient dans leur pays, l'Assemblée, le dépouillant de son inviolabilité, l'a envoyé, par un décret, passer trois jours à l'Abbaye.
Puisque je cause de l'embarras A Votre Éminence, je ne compterai plus qu'en livres de France. La grande caisse arrivera peut-être à Rome aussitôt que cette lettre,- car elle était à Marseille le 19 de ce mois. Votre Éminence peut m'envoyer en toute sûreté toutes ses lettres pour la France ; j'ai des voies sûres pour tous les pays. Le paquet pour Quimper est parti aujourd'hui ; celui pour l'évêque du Maroc ira le joindre à Londres, où il est déjà. M. Lestache devait recevoir soixante livres de France ; s'il en a reçu davantage, je désirerais le savoir pour me faire compter ici le surplus. J'aurai l'honneur d'envoyer à Votre Éminence, le 1" juillet, un compte bien en règle et un acquit général pour sa décharge.
Les commissaires civils qui avaient été à Saint-Domingue
sont déjà de retour. L'Assemblée coloniale ne voulant pl\is connaître Tautoriié de rAssemblée française, ils se sont approprié les troupes de France et vont lever une armée de vingt-quatre mille hommes.
M. Fabbé de Rastignac me charge de faire passer à Votre Éminence cette brochure verte ; il me l'envoie à ce moment; il demande à Votre Éminence de lui envoyer sans perdre temps un exemplaire de la censure par le Pape du livre de L'accord des principes. — Le Jacobin Verninac, ci-devant commissaire à Avignon, est ambassadeur à Stockholm ; il est déjà parti.
Mille tendres et profonds respects à Votre Éminence.
Le cardinal de Zelada à l'abbé de Salamon (1).
[N*99.] 6 juin 1792.
Je ne saurais. Monsieur, mieux caractériser votre N* 100, que je viens de recevoir sous la date 21 du mois passé, que d'une marque bien constatée d'une activité infatigable, qui ferait pour vous de l'inaction un supplice. Les détails, aussi circonstanciés qu'abondants, que vous me donnez des événements qui se succèdent tous les jours, particulièrement dans cette capitale, en sont la preuve la plus convaincante. Le premier article de votre lettre est bien remarquable, et le projet dont vous me parlez, auquel semblent aboutir toutes les opérations des chefs du parti et pour lequel on fait tous les plus grands efforts, est de la plus grande conséquence. Il faut se flatter [de l'espoir] qu'il n'aura pas de succès, mais ce n'est que dans la Providence que nous pouvons l'espérer; je ne m'appesantirai pas davantage sur ce point dont les fâcheuses conséquences seraient incalculables. Vous avez bien pesé, dans
(1) Cctta leltre porte comme suscription t A Monsieur Salamon, cour du Palaify maison du juge de pali, à Paris,
kit CORRESPONDANCE DE L'ABBE DE SALAMON
votre prudence, Tavis que tous aviez reçu de vous rendre à Tendroit en question, et la détermination que vous avez prise de ne pas sortir de Paris doit être une assurance que votre conduite est à Tabri de tout reproche.
Je n'ai pas eu le temps de lire le plaidoyer prononcé au tribunal d'Arles par M. Durand le jeune, dont vous m'envoyez un second exemplaire; mais le témoignage que vous m'en rendez m'assure non seulement du courage de l'orateur, mais aussi de la manière victorieuse avec laquelle il a développé les principes renfermés dans ce plaidoyer sur le sort des biens ecclésiastiques. Je trouve bien conforme à votre zèle et à votre attachement au Saint-Siège la communication que vous avez faite à M. le comte de Wittgenstein, ci- devant général de l'armée du Midi, qui doit passer à Avignon. Vous ne pouviez mieux faire que de lui recommander tout ce qui tient à la conservation de ce pays; mais votre empressement et ses promesses pourront-ils mettre ce même pays à l'abri de la fureur des rebelles et empêcher qu'ils ne portent la main destructive sur ce qui a échappé jusqu'à présent A leur rage? Je n'en ai aucune espérance; cependant je ne saurais assez vous exprimer combien j'ai été sensible à l'intérêt que vous avez pris à ce sujet, qui vous a mérité tous les éloges, même du Saint-Père, à qui j'ai fait lire votre lettre. * Vous aurez remarqué, dans mon numéro précédent, à l'égard de l'intrus Gobel, que je ne me fiais non plus à cet homme captieux et faux, et vous m'en donnez une nouvelle preuve en m'annonçant les dernières scbismatiques démarches qu'il a faites de donner la confirmation dans une nouvelle paroisse constitutionnelle et d'avoir fait une ordination. Je suis fâché que le digne abbé Barruel ait été la dupe de son hypocrite commission, qui ne tendait qu'à le tromper pour lui voler son argent. 4
Je n'ai reçu encore aucun avis que la grande caisse dont vous me parlez soit arrivée; je ne manquerai pas de vous en avertir lorsqu'elle parviendra à sa destination et que je l'aurai reçue. En payant les soixante livres à M. Lestache, tout ce
que je peux lui avoir donné davantage ne serait que le change, mais comme ce n'est pas grand'chose, il est inutile d'y faire attention.
J'ai reçu dans votre paquet la brochure verte que vous m'avez envoyée de la part de M. l'abbé de Rastignac» et je la lirai au premier moment de loisir; en attendant, je vous prie de le remercier et de lui dire que la censure, dont il me demande un exemplaire, du livre de ï Accord des principes^ n'existe pas encore, mais qu'il en a été seulement fait mention dans le bref de Sa Sainteté, et que s'il en est fait une en particulier, j'aurai soin de la lui envoyer.
Il y a deux articles de votre N* 98 auxquels j'avais différé de répondre. Le premier est la lettre des prêtres qui ont fait une retraite au collège des Lombards, qui contient encore l'autre que M. Walsh vous a écrite. J'ai passé l'une et l'autre au cardinal préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi, afin qu'il examine leur contenu et particulièrement la coupable conduite de M. O'Brien. Le second est la lettre sans date et sans signature, pour Sa Sainteté, que M. Yerdollin, grand vicaire de Paris, vous a remise sur la demande des religieuses de quelques couvents de la Bretagne, touchant l'élection simulée de leur supérieure, pour s'accommoder au décret de l'Assemblée nationale. Je ferai examiner cette affaire, et au premier jour je vous en donnerai une réponse catégorique.
En attendant, soyez persuadé que je prends part à la situation effrayante dans laquelle vous vous trouvez, et soyez sûr que mon estime doit vous être garante de mes sentiments de reconnaissance.
Ici s^arrcte la série des lettres de l'abbé de Salamon et des réponses du cardinal de Zelada récemment retrouvées. Le manuscrit {Francia, 583) renferme encore plusieurs minutes du secrétaire d'Ëtat;
mais ces pièces n'offrent qu'un intérêt secondaire à qui n'en possède pas la contre-partie. L'abbé de Salamon avait continué fidèlement sa correspondance, et^ le 27 août 1792, il venait encore d'expédier son courrier de Rome, quand il fut brusquement arrêté dans son lit par les commissaires de sa section, et réuni aux prisonniers qui devaient bientôt être les victimes des massacres de Septembre.
Les archives de la nonciature avaient été saisies ; pour qu'il n'en fût pas de même des dépêches attendues du cardinal de Zelada, Tabbé de Salamon donna aussitôt, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires (I), des instructions à sa fidèle servante, accourue auprès de lui.
u Je dis aussi à Mme Blanchet : a Rappelez-vous que c'est demain « jeudi, et qu'il doit m'arriver un panier. Vous le porterez à mon u ami, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, en lui disant de l'ouvrir, a de man(j^er ce qu'il y aura dedans, et d'écrire sans faute, à. ma place, u une lettre de remerciement, à moins qu'il ne trouve un autre moyen u commode. »
u La Blanchet était d'une rare pénétration, bien qu'elle ne sût ni lire ni écrire. Elle était habituée à m'enténdre à demi-mot. Aussi me comprit-elle parfaitement. Gela voulait dire : « Demain, jeudi, est le u jour du courrier de Rome. Vous porterez mes dépêches à mon ami, u rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Vous lui direz de les lire, et u d'envoyer le courrier de cabinet, Guillaume — que la cour de tt Rome entretenait près de moi — pour informer le Pape et le secré- « taire d'Ë(at de ma triste position, n Tout ceci fut ponctuellement exécuté comme je l'avais ordonné. »
A peine averti, le cardinal de Zelada répondit au prisonnier, en langue italienne et à mots couverts, le billet suivant, qui forme le dernier feuillet du manuscrit et clôt cette première période de la cop* respondance :
28 septembre 179S.
La nouvelle dont il est parlé au commencement de la feuille du 10 septembre n'était déjà que trop connue ici, et Tattente de celte feuille même pouvait seule causer — bien que ce fût en sens contraire — une impression aussi vive, aussi pro-fonde que celle qui avait été produite par une pareille nouvelle.
(1) Mémoires, p. 19 et suiv.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur la nécessité de ne pas perdre le bénéfice de ce qui est arrivé. Tout ce qui concerne les affaires ordinaires doit être remis à plus tard. Aujourd'hui il n'y a d'intéressant que les nouvelles, et particulièrement celles de votre personne. Ici, tous vont bien et sont toujours animés des sentiments d'une reconnaissance et d'une admiration croissantes. Les précautions mêmes prouvent combien on s'intéresse à la personne qui se trouve au milieu de si extraordinaires vicissitudes.
Je veux espérer que la femme qui a réussi à sauver la plus g^rande partie a mis aussi en sûreté ce qu'elle croit perdu. En tout cas, je fais connaître par ailleurs mes intentions à la personne qui vous fera parvenir cette lettre, espérant qu'elle trouvera le meilleur moyen de les réaliser. Il est certain, du reste, qu'on n'oubliera jamais le service rendu par cette femme (1).
Mettez tous vos soins à vous conserver, et pour vous-même et pour nous, et croyez-moi, avec les sentiments de la plus vive affection, votre, etc.
(1) c Un mois après le massacre, Mme Blanchet reçut, elle aussi, sa lettre de Rome. Elle contenait one lettre de change de trois mille francs sur les frères Rassuret, banquiers, rue Neuve-Saint-Augustin, payable à son nom. • [Mémoires^ p. 12».)