VIII INTRODUCTION
il n'obtenait pas de réponse, et lorsque le Roi s'adressait au Souverain Pontife pour solliciter des lumières ou des concessions sur la question de la Constitution civile, la violence des passions ne lui laissait pas le temps de les recevoir.
Ainsi, insulté comme Souverain et outragé comme Pontife, Pie VI n'avait, on le voit, que trop de motifs de répondre aux attaques, et le Sacré Collège l'en pressait vivement. A tout le moins les convenances diplomatiques semblaient-elles exiger qu'il ne maintint pas à Paris un témoin offieiel et impuissant de ces injures. Mais il résistait à toutes ces considérations. Le Saint-Siège, qui, quelques années plus tard, devait se refuser à courber le front devant les insolences du triomphateur, dédaignait alors de relever les défis de la Révolution. Supérieur aux offenses, il attendait que la France revînt de son égarement : il menaçait à la vérité, mais hésitait encore à frapper.
Les faits ne répondirent qu'avec une trop brusque rapidité à de si généreuses illusions, et le rejet du serment prescrit par la Constitution devint bientôt le signal de la persécution. Ce fut à l'ouverture de la nouvelle année, le 4 janvier 1791, que les députés du clergé furent invités à le prêter en pleine Assemblée . Dans une séance mémorable qui rappelle les scènes des premiers siècles, au milieu des passions frémissantes, devant les tribunes qui hurlaient comme les fauves dans l'amphithéâtre, évéques et prêtres, nobles et manants, vinrent à haute voix confesser leur foi et jeter leur refus à la face de ceux qui allaient être leurs bourreaux. La guillotine devait tarder encore quelque peu à faire des victimes, mais déjà la guerre était dans toutes les provinces et des intrus usurpaient les sièges des évéques obligés de prendre le chemin de l'exil. La rupture avec le Saint-Siège devenait imminente.
Bientôt elle se consommait à Rome. En effet, requis à son tour de jurer fidélité à la Constitution, le cardinal de Bernis, ambassadeur du Roi, s'y refusa nettement, et, le 22 mars 1791, il reçut ses lettres de rappel. Pour le remplacer, M. de Montmorin proposa à la nomination du Roi le comte de Ségur, lancien et brillant envoyé à Saint-Pétersbourg, qui se hâta de
INTRODUCTION. ix
prêter le serment et d'expédier ses gens à Rome ; mais à peine le Saint-Père fut-il informé qu'il notifia au Roi son désir formel de ne recevoir « qu'une personne n'ayant pas fait sans réserve le serment exigé par l'Assemblée nationale (1) « . Cette décision touchait trop vivement au point sensible pour ne pas provoquer une réplique immédiate. Le ministre fit savoir au nonce que si tel était et tel demeurait le bon plaisir de son souverain, « la dignité de la nation et celle de Sa Majesté ne (^ lai permettraient plus de conserver un nonce à Paris » . Au même moment, et comme si la clameur populaire eût voulu faire écho à cette menace, un spectacle d'une rare impudence s'étalait aux yeux des Parisiens. En plein centre de la capitale, au Palais-Royal, on dressait un gigantesque mannequin figurant Pie VI, a Togre du Tibre décoré de tous ses ornements : rochet, croix, anneau, calotte, hermine... (2) ». Sur son front un bandeau porte en lettres de sang le mot fanatisme, sur la poitrine guerre civile; un poignard est dans une des mains, dans l'autre le bref du 10 mars qui condamne la Constitution civile. A cette vue, la foule hurle avec fureur, vomit des injures et commet des outrages que la plume se refuse ù écrire; puis un bûcher s'allume, et Ton y précipite Timqge du Souverain Pontife, pendant que la populace danse autour des flammes une ronde infernale.
Le bruit de cette scène odieuse parvint au nonce, Mgr Dugoani, en même temps (2 mai) que la dépêche de Montmorin. Il protesta aussitôt avec indignation contre l'une et l'autre, et exigea une réparation immédiate. On ne lui répondit pas. Après trois semaines d'attente (26 mai), il insista de nouveau, et le ministre se borna à promettre de ne pas perdre de vue l'affaire (29 mai). La mesure était comble; aussi, lorsque, traversant les rues de Paris, le nonce reçut dans son carrosse la tête d'un garde du corps (3), jugea-t-il que Theure était
(1) V. Theirer, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de France, — V. auui le Mémoire officiel au sujet de Ségur^ t. I, p. 345.
;2 V. GoRSAS, Courrier des (fuatre-vingt-trois dépurtetnentSy k mai 1791* (3) V. Mémoires de VJnternonce, p. 3.