LETTRE DE L*ABBE BONNAUD, VICAIRE GENERAL DE LYON
A L*ABBÉ DE SALAMON
[N* 69] Monsieur l'abbé^
La confiance que vous voulez bien me témoigner me détermine à vous faire part dequelques observations dont vous sentirez l'importance, et qui concernent les affaires de TÉglise : l* vous savez que le Souverain Pontife a accordé des pouvoirs particuliers aux évéques dans ces temps désastreux pour ordonner extra tempora^ et pour la bénédiction des pierres sacrées^ saintes huiles, et autres permissions de ce genre. Ces brefs sont datés du mois de mai, si je ne me trompe (I). .
J'ignore quel est le prélat de l'Assemblée nationale précédente à qui ils ont été adressés; mais ce que je sais, c'est que cet évêque n'a pas
(1)4 mai 1701.
Ji%% PIEGES ANNEXEES
rempli les vues de Sa Sainteté sur l'usage à £siire de ces bre£i, car ils sont adressés archiepiscopis et episcopis GalHœj à ce qu'il m'a paru par une copie que j'ai vue par hasard; et depuis le mois de mai, époque de jeur date, la majorité de nos évéques n'en a reçu aucune communication de la part de celui qui était chargfé de les envoyer aux archevêques et évéques, Vovis concevrez combien dans ce moment ici cette négligence est funeste. Gomment pouvons-nous, nous grands vicaires chargés de l'administration de vastes diocèses, tels que LyMi par exemple, subvenir aux besoins urgents de ces églises àmÈê 0M jours calamiteux, si dans l'exécution des ordres de Sa SaîtfMé il y a une négligence aussi étonnante? Quelques évéques et gnuMb vicaires qui ont été eux-mêmes demander copie de ces br0fi^ pflne qu'on s'ennuyait d'attendre des mois entiers qu'on le» lém envoyât, ont été surpris qu'on leur donnât des excuses aussi p«v |^asibles sur le retard de la notification de ces pièces, expédiée* iefais le mois de mai.
On m'a dit que le Pape venait d'envoyef aussi ici une instruction aux évéques de France concernant la manière de se comporter par rapport aux baptêmes^ mariages et sépnkures pendant le temps du schisme. Voilà près de dix jours que cette instruction est arrivée, et aucun évéque ne l'a reçue officiellement du prélat chargé de la remettre. Quelqu'un du corps épiscopal, qui en a pris lecture non sans difficulté, m'a dit que cette pièce était à peu de chose près semblable au projet qu'avaient fait dresser, d'après l'instruction pastorale de M. l'évdque de Langres, quelques évéques de l'Assemblée dernière nationale.
Gomme je sais — et vous ne l'ignorez pas aussi — que la majeure partie du clergé du second ordre, et plusieurs de nos bons évéques qui n'étaient pas membres de l'Assemblée et qui étaient en province, ou émigrés du royaume, ont été révoltés du système de l'évêque de Langres, qui avait pour base de faire invoquer par les catholiques, pour leur état civil auprès des municipalités, le bénéfice de l'édit des non-catholiques y je crains que l'on n'ait fait croire à Sa Sainteté que le vœu commun des évéques de France approuvait le plan de M. l'évêque de Langres. Rien n'est plus fiux. Je sais que nombre d'évéques n'ont pas voulu adopter le projet de M. l'évêque de Langres, comme ayant pour objet de conseiller aux catholiques une démarche par laquelle ils consentiraient à n'être que tolérés en France, idée qui indigne les vrais Français qui soutiennent que la religion catholique est la religion de l'État, depuis Glovis.
Sur cela, je crois devoir vous observer, Monsieur l'abbé, que l'on a lieu de s'étonner ici que des 30 évéques de l'Assemblée nationale il y en ait 5 à 6 entre autres qui se soient constitués les représentants de tout le corps épiscopal de France, sans qu'ils y aient été autorisés.
Parmi les 130 évêques du royaume, il n'y en avait que 30 qui formaient la députation à l'Assemblée. Or, les' 100 autres non-députés n'ont donné à ceux de l'Assemblée aucune procuration, aucune commission, même verbale, pour représenter l'Église gallicane. Gomment se fiiît-il donc que parmi les évéques députés il y en ait un qui se soit installé comme l'interprète des sentiments de tout le corps épiscopal de France? comment se fieiit-il que, même depuis la clôture de l'Assemblée, quelques uns de ces évêques ci-devant députés se soient formés en commission particulière pour toutes les af&ires de l'Église qui pourraient arriver?
L'objet sans doute est très bon ; mais cette commission n'est point avouée par le corps épiscopat, qui ne peut être représenté que de son consentement.
Vous connaissez, Monsieur l'abbé, les 6 à 8 prélats qui constituent cette commission. Vous n'ignorez pas que celui qui s'est ingéré de son autorité privée dans les fonctions de chef de cette commission passe avec raison pour être imbu de tous les miasmes de la philosophie nouvelle. Cet archevêque ne pouvant plus se mêler, comme ci-devant, de toutes les affaires et rubriques de l'administration temporelle, a voulu toujours être en activité. Il s'est fait Var cloutant d'un comité où il domine tout ce qui le compose. Chaque ouvrage émané de ce prélat, philosophe intus et in ente^ a fait gémir en secret tous les vrais catholiques qui composent le clergé de France. Le ton, le style, les assertions de la lettre écrite par cet archevêque, au nom des prélats de l'Assemblée, en réponse au bref du Pape du 10 mars, ont &it jeter les hauts cris. Tout le clergé du second ordre, avec plusieurs évêques très attachés au Saint-Siège, furent également fort mécontents des délais que ce prélat fit naître pour suspendre la publication des brefs des 10 mars et 13 avril. C'est lui qui imagina la clause ridicule insérée dans l'acceptation du bref du 13 avril, que les 30 prélats subjugués par celui dont je vons parle eurent la faiblesse d'adopter, quoique le cri général du clergé orthodoxe fût d'accepter purement et simplement le bref) sans aller s'embarquer dans la métaphysique du système des avocats, toujours ombrageux sur nos Uberlésy comme si, dans ce moment où l'Église de France est dans l'abime, il était question d'aller pointiller sur nos libertés, que le prélat en question n'a point étudiées et qu'il n'entend point.
J'ose vous annoncer. Monsieur l'abbé, que, si l'on n'y prend garde, l'homme dont je vous parle jouera le même rôle que l'archevêque de Sens, qui s'est servi des affaires ecclésiastiques pour parvenir à son but, et qui a fini par trahir et perdre l'Église et l'État. Sa Sainteté ne peut trop se tenir en garde contre tout ce qui émane de cet homme
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qui se plie et se replie comme un serpeat. Elle ne doit pas régarder comme le sentiment de tous les évéques de France ce que ce prélat donne pour tel, à moins qu'il ne soii revêtu de la signature de chaque évéque en particulier. Le Souverain Pontife doit aussi se prémunir contre tous les émissaires ecclésiastiques envoyés à Rome de la part soit directe ou indirecte de ce prélat : latet anguis in herba. J'ai de fortes raisons de soupçonner que cette mission a pour objet d'empêcher le Pape de se servir du glaive de l'excommunication que redoute l'archevêque de Sens, qui adroitement se sert de l'influence de l'archevêque d'Aix avec lequel il a toujours eu des relations sinon franches, du moinj politiques et toujours analogues aux événements. Ce dernier,, pour mieux en imposer, a envoyé à Rome un ecclésiastique de nom et très respectable par ses vertus et son mérite. Cet abbé reçoit une impulsion qu'il ne soupçonne pas de la part de gens qui, sous un extérieur de catholicité, sont butés contre toutes les censures qui viennent de Rome, et qui ont sur cette matière des principes schismatiques qu'ils affectent de ne pas avouer.
Je pense. Monsieur l'abbé, qu'il y a deux moyens pour déjouer tous ces manèges ourdis par le philosophisme, qui malheureusement s'est insinué dans tous les ordres de la hiérarchie plus ou moins : le premier serait que Sa Sainteté, sans recourir à la commission formée par l'archevêque d'Aix et qui n'est pas avouée du corps épiscopal, voulut bien vous adresser tous les brefs et toutes les pièces qu'Ëlle destinerait pour l'Église de France, en vous chargeant de les envoyer directement aux dix-huit métropolitains du royaume. Cette marche est plus simple, et sujette à moins d'inconvénients, comme le prouve ce qui est arrivé déjà pour les deux brefs des 10 mars et 13 avril, qui ont essuyé des accrocs, et pour les derniers pouvoirs envoyés aux évéques au sujet du schisme. Par là on évitera d'exposer les brefs du Pape à passer par la coupelle de l'archevêque d'Aix, l'âme de la commission, lequel ne pourra plus tergiverser par les délais qu'il a suscités sous prétexte du temps nécessaire pour la traduction et l'impression de ces brefis.
Le second moyen serait que Sa Sainteté exécutât le projet, ou la menace, qu'Ëlle avait annoncé d'excommunier les évéques intrus, sans avoir <:gard à tout ce que la malveillance ou la politique pourrait lui Bsiire de représentations pour détourner Sa Sainteté. Aux grands maux, il faut des remèdes extrêmes. D'ailleurs, quelle règle plus sûre que la conduite de l'ËgliseîIl n'y a pas une hérésie, un schisme, dont les auteurs n'aient été frappés du glaive spirituel.
Au moins les évéques d*Àutuny de Lydda et de Babylone doivent être excommuniés, comme les causes qui ont ouvert la porte au ichisme affreux qui nous désole.
AUX LETTRES DE I/ÂBBÉ DE SALAMON. 485
Le retard du Saint-Père à prendre la voie de l'excommunication embarrasse plusieurs évèques qui, avant Parrivée du bref du 13 avril, avaient menacé dans leurs instructions pastorales les usurpateurs respectifs de leurs sièges d'exécuter contre eux les peines comminatoires, ou a jure prononées contre les schismatiques et les intrus. Les évêques dépossédés se compromettraient vis-à-vis des eonstàtaionneby si ces menaces s'exhalaient en fumée. Cette considération mérite une attention profonde, pour l'honneur de la Sainte Église.
Sur tous les articles dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, Monsieur l'abbé, je me réfère à nos conférences particulières, on je vous ai ouvert mon cœur avec franchise, sachant combien vous êtes zélé pour la foi catholique, et la confiance dont Sa Sainteté et son digne ministre. Son Ëminence Monseigneur le cardinal Zelada, vous honorent, confiance justifiée par votre activité et vos excellents principes. Les observations que je vous fais ici sont à peu près les mêmes que celles dont j'ai entretenu Monseigneur le nonce, pour lui donner les renseignements dont il avait besoin dans les circonstances. 0 était important qu'il connût le caractère des personnages et les différents mobiles qui les poussaient. En général, le clergé de France est très attaché à la foi et au Saint-Siège, mais malheureusement l'esprit du siècle, les systèmes des novateurs, ont mis dans quelques têtes un petit vernis philosophique. Dans tous les temps, presque tous les hommes se sont mis à Tunisson des opinions de leur siècle, souvent sans s'en apercevoir. En outre, ici, l'engouement pour nos libertés que les jurisconsultes ont exagérées, et qui nous ont conduits insensiblement au point où nous sommes, ont barbouillé les idées de plusieurs de nos prélats les plus respectables, tels que l'archevêque d'Arles qui a des lumières, et l'évêque de Clermont qui est pieux, mais dont l'archevêque d'Aix s'est servi adroitement dans plusieurs occasions. Vous savez combien le bon évêque de Clermont a fait de mal parmi les curés de provinces, avec la formule de serment qu'il avait imaginée et dont heureusement nous vînmes à bout d'arrêter les effets dangereux. Il avait de bonnes intentions, mais sa piété peu éclairée d'après le système moderne ne voyait partout que le concours de la puissance civilct, ce talisman qui depuis cinquante ans a causé tant de prestiges et tant de maux à la religion en France.
Je confie, Monsieur l'abbé, à votre souveraine discrétion tout ce que je vous mande ici ; vous en ferez l'usage que vous inspirera votre sagesse. Je vous assure que toutes les réflexions que je vous fais ici ne me sont dictées que par le plus pur attachement au vrai bien de rÊglise, aux intérêts de laquelle je sacrifie depuis de longues années tout mon temps et toute mon existence, sans avoir égard à aucune
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considération humaine. Aussi mes sentiments font, dans nos malheurs, toute ma consolation devant Dieu.
Quant à Vouynçe que les évèques constàuiionnels viennent de Geiire paraître, pour faire le pendant de VExposàion des princes publiée par les évéques lég;itimes, je suis persuadé que le Saint-Père ne balancera pas de foudroyer ce corps de doctrine des intrus qui ont eu l'audace de joindre à leur production hétérodoxe intitulée : Accord des vrais principes une Lettre au Pape^ pleine d'hypocrisie et d'audacieuses imputations contre les vrais évéques. Cette lettre mérite également une vigoureuse condamnation. Sa Sainteté ne daignera sûrement pas répondre directement aux schismatiques qui lui ont adressé l'ouvrage et la lettre par le canal, dit-on, de M. de Montmorin. Il sera digne du chef de l'Église de ne répondre à ces intrus, qui font en6n personnellement leur profession de foi, que par un bref adressé aux archevêques et évéques de France. Lamourette, intrus de Lyon (ex- Lazariste congédié de sa congrégation), a eu l'insolence de dire dans la prétendue Instruction pastorale du 16 juillet de cette année que le Pape est hérétigve, et que son jugement contre la constitution du clergé favorise toutes les entreprises de timpiété. (P. G9 de V Instruction de Lamourette.) Ce blasphème contre le vicaire de Jésus-Christ fait horreur. Comment différer de retrancher du corps de l'Église ces scélérats d'intrus?
Agréez les assurance^ du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur l'abbé,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
L'abbé Bonnaud,
Vicaire général de Lyon, prévAt de rÉglise métropolitaine d'Embrun.
Paris, ce 24 octobre 1791.
P. S, — Je vous confie, Monsieur, les réflexions contenues dans cette lettre sous le sceau du secret et de l'amitié.