‹ Correspondance secrète de l'abbé de Salamon chargé des affaires du Saint-Siège pendant la révolution avec le cardinal de ZeladaChapitre 4 sur 41 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

chargea Beriiis de faire indirectement parvenir au ministrè(l).

Quoi qu'il en soit, depuis ce moment le nonce qui demeurait accrédité à Paris en droit, en fait se trouvait éloigné, et ni en fait, ni en droit, M. de Ségur ne représentait le Roi à Rome. Toutes communications officielles entre le Saint-Siège et la France se trouvaient donc interrompues, à une époque où la diplomatie aurait précisément eu fort à faire pour adoucir les contacts.

Au point de vue religieux, cette situation présentait des inconvénients plus graves encore. La lutte engagée sur ce terrain allait prendre de jour en jour un caractère plus violent; la Constitution civile du clergé désorganisait de fond en comble l'Église de France, et déjà le schisme s'y installait en maître. Quelques défections dans le haut clergé, Timmense majorité des évéques et des prêtres, fidèles, mais déportés ou réduits à se cacher, leurs églises veuves et leurs troupeaux abandonnés, un arsenal de lois contre la religion violant les droits et troublant les âmes, tout exigeait de la part de Tautorité suprême direction et appui. Les appels se multipliaient avec les difficultés; il fallait soutenir les combattants et éclairer leurs consciences; il ne fallait pas moins avertir les pouvoirs et condamner les erreurs. Jamais Église ne réclama une plus constante sollicitude, et rarement celle-ci fut aussi périlleuse à exercer.

Elle s'exerça toutefois : une direction générale inspira la résistance à la persécution, les brefs du Pape pénétrèrent à Paris, parvinrent aux mains des évéques, furent répandus à des milliers d'exemplaires, et cela malgré les défenses et les menaces de l'Assemblée. Ces faits sont connus pour la plupart et commandent l'admiration; ils n'en piquent pas moins la curiosité, car l'on a ignoré presque complètement jusqu'ici par quelles voies secrètes et quels courageux concours le Saint-

(l La noie de Monliiioriii avait été remise par Bernard, ancien secrétaire de Remis, mais (|iie Rome ne reconnaissait pas comme chargé d'affaires. (V. Lettres du cardinal de Zelada à l'ahljé de Salamon, i7 aoiit 1791, et à Tabbé Maury, même date.)

INTRODUCTION. xili

Père parvint à déjouer la surveillance révolutionnaire. La publication récente des Mémoires de M. de Salamon (1) parut d'abord jeter quelque lumière sur la question. L'auteur affirmait, en effet, avoir été nommé internouce du Pape à Paris après le départ du nonce et s'être, pendant toute la durée delà Révolution, acquitté des fonctions que cette dignité lui imposait. Mais aucun des historiens de Tépoque ne semblait même connaître Texistence de ce représentant secret du Pape ; aussi son. apparition subite sur la scène de l'histoire ne laissa-t-elle pas de rencontrer plusieurs incrédules. L'origine du manuscrit mis au jour n'était pas, il faut l'avouer, de nature à vaincre les doutes. Trois petits volumes écrits en italien, sans autre garantie d'authenticité que la signature de celui qui s'en disait l'auteur, conservés à Rome dans une famille qui n'en expliquait pas la provenance et cachait même son nom, ce n'étaient pas là assurément des titres devant lesquels la critique dut aussitôt s'incliner. Le ton de l'écrit et le caractère de l'écrivain, plein d^entrain et de bonne humeur, n'avaient non plus rien de spécialement ecclésiastique, et dans ce personnage qui, vêtu d'une carmagnole, tenait son conseil au milieu des fourrés du bois de Boulogne et passait la nuit caché dans le kiosque de la danse, à Auteuil, on n'était pas porté à reconnaître aussitôt un internonce.

Il assurait pourtant avoir entretenu avec le cardinal secrétaire d'État une correspondance diplomatique suivie, et le diligent éditeur des Mémoires multiplia les démarches pour retrouver ces dépêches qu'il pensait, avec raison, devoir être le « joyau » de son volume. Mais les recherches faites au Vatican demeurèrent vaines, et de ce côté encore tout semblait refuser même un commencement de preuve k la grave affirmation de Tabbé de Salamon. Elle lut bientôt traitée de légende, voire même d'imposture.

Un examen attentif des documents de cette époque aux Archives du Saint-Siège me permet aujourd'hui d'éclairer ce

(1) Mémoires inédits de V Internonce a Paris pendant la tlévolutiony publiés par l'abbé Bridier. Paris, Pion, 1892.

XIV INTBODUCTIOÎS.

point d'histoire. J'ai été assez heureux, en effet, pour y découvrir une importante liasse de ces fameuses lettres de M. de Salamon ( 1 ) , et, peu après, les minutes des réponses du cardinal secrétaire d'État (2). Les dépêches de Tabbé, écrites sur des feuilles de papier de grand format (20- X 27-), d une large et belle écriture, ne sont que rarement signées, d'après la coutume qu'il avait adoptée (3), mais toujours datées au haut de la page (4) et régulièrement numérotées; avec une ponctualité égale le cardinal répondait chaque semaine, dépêche pour dépêché. Cette correspondance, qui est sans lacunes pour la période qu'elle embrasse, se trouve ainsi bilatérale, et sa publication met fin à toute contestation sur l'identité du personnage et sur l'importance de ses fonctions.

Louis-Siffrein Salamon de Foncrose était né, le 22 octobre 1759, à Carpentras, de François Salamon, premier consul de la ville, et d'Anne Eysseri sa femme. Destiné à l'Église en qualité de cadet (5), il étudia le droit, reçut à vingt ans le bonnet de docteur et fut nommé par le Pape auditeur de la rote d'Avignon, quoique l'âge de quarante ans fût exigé pour cette fonction; puis, peu après, une nouvelle faveur réservée d'ordinaire aux u princes et aux nonces (6) » lui permettait d'être ordonné à vingt-deux ans et de devenir doyen du cha-

(1) Archives secrètes du Saint-Sicgc. Franeia, 582. Lettere delVab. Salamon alFEmo card. de Zelada, segrctario di stato^ dal 29 ago$to 1791 al 21 maggio 1792 (n- 61-100).

(2) Archives secrètes du Saint-Siège. Francia, 583. Minute di letlere scritte dalla Segreteria di stato alPab. Salamon, dal 5 g en, 1791 al 5 giug. 1793. Ce même dossier renferme encore les minutes des lettres du cardinal secrétaire d'État à labbé Maury (2 niars-12 novembre 1791) et à M. deCressac (9 mars-12 octobre 1791).

(3) V. Mémoires, p. 331.

(4) V. Mémoires, p. 255.

(5) Son frère aîné, Antoine-Laurent Salamon, plus tard baron de Salamon, fut vice-iénéchal de Montélimart, et, lors de la Révolution, embrassa quelque peu les idées nouvelles.

(6) V. Mémoires, p, 5.

INTRODUCTION, xv

pitre de Saint-Pierre d* Avignon. Ces honneurs ne le retinrent d'ailleurs pas longtemps dans le comtat Venaissin, car il acheta une charge de conseiller-clerc au parlement de Paris et en prit possession le 30 août 1785.

Le procès du collier venait de commencer ; Tabbéde Salamon, naturellement préoccupé des questions intéressant la cour de Rome, débuta en s'efforçant d'assurer à M. de Rohan les égards dus au moins à la pourpre dont il était revêtu. Bientôt son importance grandissait avec les événements. Nommé, lors de la suppression des Parlements^ membre de la Chambre des vacations, il y déploya, selon son témoignage, un très grand zèle, et en dix-huit mois rapporta trois mille quatre cents procès sur les vingt-trois mille que la Chambre dut liquider. « Son abord facile et prompt à expédier les affaires (1) » , son caractère entreprenant, ses relations étendues dans les divers milieux parlementaires ou politiques, dans les salons, à la cour, son dévouement enfin au Pape, dont il était par naissance le sujet, le désignaient à l'attention du cardinal secrétaire d'État et expliquent comment celui-ci voulut s'assurer ses services. Dès 1786, en effet, on voit Tabbé de Salamon ouvrir avec le cardinal de Zelada une correspondance d'abord espacée (2), puis bientôt fréquente. Au début de 1791 déjà elle est hebdomadaire, et le prélat ne se fait pas faute de lui marquer combien elle est goûtée. « Je reçois, Monsieur, dans ce moment « le courrier de France, écrit-il le 9 février 1791 (3). La pre- « mière lettre que je recherche à son arrivée, c'est la vôtre... « c'est la seule dont ie me suis occupé à l'instant... Je la pasa serai incessamment nu Saint-Père. » Puis, les dépêches suivantes insistent sur la satisfaction croissante du Pape, » qui ne manque jamais de lire ses lettres tout entières » , et se les

(1) Y. Mémoires, p. 1, 3, 9.

(S) V. diverses leUres publiées par M. l'abhé Bridier, Mémoires, p. 326 et suiv. — V. aussi aux Archives du Vatican : Avignone, Dispacci di Mgr vicclegato. 1787. — Le volume : Avignone. Affare del Vab, Salamon, malgré son titre, ne renferme rien sur ce personnage.

(3) Les lettres du cardinal de Zelada sont écrites en français, bien qu'il ne I

possède pas parfaitement cette langue; de là les fréquentes imperfections de style ^a'on y rencontre.

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