XX INTRODUCTION
correspondance. Par là même elle acquiert une valeur qui dépasse singulièrement la portée d'incidents particuliers, et nous rend témoins d'une des époques les plus tristement curieuses de la Révolution.
Les dernières séances de la Constituante et la plus grande partie de la durée de l'Assemblée législative, tel est en effet le cadre que remplissent ces dépêches. Or, si la période qui sépare les travaux de la première assemblée de l'avènement de la Convention s'est trouvée en quelque sorte mise dans l'ombre par ce double voisinage, si des grandes scènes du début aux États généraux et à l'Assemblée constituante, l'imagination se porte vivement vers les horreurs de la Terreur, en franchissant sans s'y arrêter l'époque intermédiaire, celle-ci n'en offre pas moins un intérêt puissant, car elle fut comme r « essai loyal n du nouveau régime. Là est, si je puis ainsi parler, le pivot de la Révolution, le point critique où l'esprit réformateur dévia dans l'esprit révolutionnaire, où le mouvement d'ascension rencontra la pierre d'achoppement sur laquelle il devait culbuter. La chute entraîna la monarchie d'Europe la plus glorieuse dans un chaos tel qu'aucun autre peuple n'en connut d'aussi effroyable, et c'est à ce spectacle intéressant la philosophie de Thistoire autant que l'histoire nationale, que la correspondance de l'abbé de Salamon va nous faire assister. On nous permettra de rappeler par quelques traits le milieu sur lequel allaient porter ses observations.
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La scène s'ouvrit par une idylle. Élaborée au milieu d'un entrninement général, la Constitution semblait répondre à tous les vœux, réformer tous les abus et nouer entre le Roi et le peuple un lien fort comme un pacte et doux comme une réconciliation. « La Constitution a tiré Louis XVI de la populace des rois pour en faire le plus grand potentat de l'univers (1) » ,
(i) Mandement de Diot, évèque constitutionnel de la Marne. (Corresponda)ice, p. 121.)
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écrÎTait un enthousiaste. On imprimait en petit format le précieux document afin que chacun ie put porter dans sa poche ; une ère nouvelle semblait poindre pour la France et bientôt pour le monde. Dès la première réunion de l'Assemblée législative, Temphase est à Tordre du jour. Douze vieillards vont en procession chercher l'acte constitutionnel. « M. Camus, archiviste, Tair recueilli, les yeux baissés, arrive à pas lents * , portant de ses deux mains et appuyé contre sa poitrine le livre sacré, devant lequel tous les députés se lèvent et se découvrent, a Peuple français, s'écrie un orateur, citoyens de Paris, Français généreux, et vous citoyennes vertueuses et savantes, qui apportez dans le sanctuaire des lois la plus douce influence, voici le gage de paix que la Législature vous présente ! 9
Lyrisme qui prête au sourire, et aussi peu justifié, l'avenir la trop prouvé, qu'il était sincère, devant une Constitution prétendant organiser la monarchie tempérée et qu'on eût dit créée pour la rendre impossible! Un souverain inviolable en face d'une Assemblée toute-puissante, et, entre ces deux pouvoirs, des ministres suspects parce qu'ils sont nommés par le Roi et impuissants, sur le. Corps législatif dont ils ne doivent pas être membres; des motifs de conflits sans nombre et sans issues, parce qu'aucune voie n'est ouverte à la consultation nationale en cas de crise, telle est la Constitution bizarre dont, parune inconséquence nouvelle, on charge d'être le modérateur le prince même qu'elle a pour but de dépouiller. Tout est ainsi préparé à plaisir pour la discorde, et ces deux puissances, dont la première possède le pouvoir et la seconde l'exerce, doivent fatalement marcher à l'encontre Tune de l'autre, usant leur énergie dans une lutte qui appellera un coup de force.
Cherchera-t-on du moins à prévenir les abus en remettant à des mains expérimentées le maniement de ce délicat instrument? Nullement. La Constituante, avant de se séparer, a décidé qu'aucun de ses membres ne pourra faire partie de l'Assemblée à élire, ni appliquer la constitution qu'elle vient de décréter. C'est donc un personnel tout nouveau qui sera
xxii INTUODOCTION.
appelé à entrer en scène ; c'est le règne des « Jeunes n qui va s'ouvrir. Ils n'auront assurément pas grande expérience, mais seront aussi, dit-on, innocents des fautes du passé : partant, observait finement Malouet (1), ^ prêts à les recommencer » . L'ingénuité de cette jeunesse, pensait-on sans doute, lui tiendrait, lieu de mérite, et des novices conviendraient mieux à une situation nouvelle que des législateurs blanchis sous le harnais. Ce vœu fut largement exaucé, et les sept cent quarante-cinq députés, qui, le 1*^ octobre 1791, se réunissaient dans la salle du Manège présentaient un ensemble varié à souhait. Un paysan» un cordonnier, un cocher, — fonctions qui, alors du moins, ne préparaient pas à la carrière législative — un ancien repris de justice qui avait été fouetté et marqué, se rencontraient avec une vingtaine de prêtres constitutionnels et autant de poètes et de littérateurs de fort méchante renommée. De plus, quatre cents hommes de loi, choisis pour la plupart dans les derniers rangs du barreau, semblaient faire de l'Assemblée nouvelle > le conseil de$ avocats de toutes les villes de France (2) d . Le plus grand nombre avait moins de trente ans, soixante moins de vingt-six. Aucun noble ou prélat de l'ancien régime, aucun gra&d propriétaire, aucun homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d'administration ou d'art militaire (3), ne faisait partie de cette réunion de législateurs parfois si inconnus que, au début, des discours entiers étaient publiés anonymes, les rédacteurs des journaux ne parvenant pas à découvrir le nom de l'orateur. « La majorité de nos représentants est sans science «ni habit, disait-on, mais laissez-les faire... vous les verrez a bientôt aussi beaux que leurs prédécesseurs qui nous ont ruitt nés. Avez-vous oublié que les trois quarts sont arrivés à pied et « que presque tous sont partis en poste, et après avoir acheté « de superbes terres? Donnez à ceux-ci le temps de décréter quel-
(1) « ]So8 députés patriotes avaient en grande partie les convictiont de leurs fautes ; ceux-ci ne Pavaient pas ; ils étaient prêts à les recommencer. ■ (M àLOUET, II, p. 115.)
(2) Correspondance du baron de Stacl a%'ec sa cour, 6 octobre 1791.
(3) V. Taine, Les origines de la France contemporaine y t. II, p. 95.
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« ques centaines de millions d'assignats, et vous les verrez avec ^ de riches habits et de belles voitures ' 1 }. » Ils n'avaient d'autre équipage que « des galoches et des parapluies (2) >* , mais on leur pré tait déjà, semble-t-il, quelque expérience de la vie parlementaire sous les gouvernements démocratiqiies. Volontiers aurait-on pris pour merîda cœur Terreur de langue échappé à Tun d^entre ces nouveaux rois. « Tout fraîchement débarqué, il se présente pour prêter le serment requis : Je jure^ s'écriet-il, de vivre et de mourir ici (oubliant le mot libre). On s'est mis beaucoup à rire, ajoute l'abbé de Salamon (3), en disant : Monsieur ne faussera pas son serment. »
Aussitôt arrivés, les députés se divisent en trois partis dont la composition est intéressante à observer, parce qu'elle fait d'avance entrevoir ce qu'on pourrait appeler la balance parlementaire. Au côté droit siègent les constitutionnels j ainsi nommés parce qu'il sont partisans de la Constitution loyalement appliquée dans le maintien de la monarchie héréditaire. Ce groupe, fort de cent soixante membres, compte des orateurs de talent et de courage, tels que Jaucourt, Yaublanc, Hua, Beugnot. hes jacobins^ au nombre de trois cent trente environ, occopent la partie gauche de la salle. Entre ces deux extrêmes, le centre est composé des indépendants ou impartiaux. Ceuxci, d'après le nom qu'ils se donnent, prétendent n'être d'aucun parti, mais en fait ils seront l'enjeu de chacun d^ entre eux. a Phalange immobile pour le bien, écrit un « contemporain (4), et qui ne se remue que par la peur, c'est a elle qui donnera la majorité; et elle la donnera constam- « ment, non au côté droit qu'elle estime, mais au côté gauche «qu'elle craint. ». Cette fraction comprend environ deux cent cinquante membres (5). Or, pour réunir la majorité,
(1) Correspondance f p. 133.
.^2) Correspondance de Mirabeau et du comte de La Marck, t. III, p. 246.
(3) Correspondance f p. 94.
4) MénuHres d^un avocat an Parlement de Paris, député à l'»«eiubléc légi»lAtive (Hua), publié» par François Saint-Maur, 1872, p. 74. — V. aussi sur cette époipte : BiBÉ, £a légende des Girondins, Paris, Perrin, 1896.
^5) V. Mémoires et correspondance deMnUetdu Pan, t. II.