XXIV INTRODUCTIO
il faudra que le côté droit s'assure Tappoint de deux cents d'entre eux, tandis que les jacobins peuvent n'en détacher que quarante-trois. C'est cette dernière hypothèse qui se présentera à peu près toujours.
Le groupe jacobin lui-même renferme des éléments divers : d'une part, les exaltés tels que Merlin de Thionville, Chabot, Cambon, Couthon, Hérault de Séchelles; de l'autre, la fraction plus importante en nombre des girondins (1), alors confondus avec les autres jacobins, dont ils fréquentent le club et partagent les votes, et appelés, du nom de leur chef, jacobins brissotins. Brissot, Condorcet, Vergniaud, Siéyès et leurs amis, peu violents dans le fond et sincères dans leurs intentions, mais philosophes et néophytes, personnifient assez bien alors les aspirations d'un grand nombre. Il leur manquera la persévérance des desseins et la ténacité des résolutions ; non contents de se rallier sans arrière-pensée aux réformes, ils croiront devoir, comme gage de leur sincérité, honnir le passé; mais à cela se bornera leur énergie, et si plus tard leur mort éveillera les sympathies, elle donnera en même temps la mesure définitive de leur esprit politique.
Quoi qu'il en soit, les girondins qui constituaient alors la fraction la plus considérable du parti jacobin, étaient par leurs défauts, autant au moinsque par leurs mérites, appelés àexercer sur le parti flottant une influence déterminante. Là ils rencontraient des éléments qui, sans être opposés en principe h la monarchie, étaient hostiles à la Cour, à l'aristocratie, au clergé, qui soupçonnaient partout des conspirations et pensaient que l'attaque était la meilleure des défenses. Comment n'auraient-ils pas cherché à les entraîner à leur suite dans leur marche en avant? '
Et comment aussi ne pas se laisser prendre à l'appât offert? La Révolution était présentée ^ non comme un bouleversement illégal, mais tout au contraire comme une transformation légitime et nécessaire de la vie nationale. Des docteurs
(1) lU ne portaient pas encore ce nom célôbrc^ qui p&rait ëeulement après le 10 août 1792.
INTRODUCTION. xxv
élèvent la voix et proclament un dogme nouveau : celui de la souveraineté du peuple. L'échelle sociale, disent-ils, doit être renversée et replantée de bas en haut, et le pouvoir exercé par celui qui jusque-là le subissait. Ce n'est pas là, assure-t-on, le rêve d'un illusionné, ou la trame d'un conspirateur , mais bien un devoir nouveau dont dépend le bonheur de la nation. Peut-on résister aux conseils d'une philosophie aussi facile? A tout le moins n'y résiste-t-on pas longtemps; comme « un pâtre qui tout d'un coup, dans un recoin de sa u, chaumière, découvrirait des parchemins qui l'appellent à la ft couronne... » , le jacobin u embrasse avec amour un dogme a qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidiia ment la déclaration des droits, la constitution, tous les & papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives; > îl s'en remplit l'imagination, et tout de suite il prend le ton ^ qui convient à sa nouvelle dignité (1). — Sachez que vous c êtes rois et plus que rois, va-t-on bientôt lui dire (2). Ne « sentez-vous pas la souveraineté qui circule dans vos veines?» Il semble qu'on la sentit, en effet, car on adhérait sans grand effort à l'Évangile nouveau et on appuyait ses apôtres. Ainsi s'affermit peu à peu, la correspondance nous en donne des preuves nouvelles, la conquête jacobine. Une constitution mal née et qui appelle les conflits, un corps législatif novice qui ne saura pas les écarter, un parti puissant qui les provoque, recrutant son armée par la peur et la poussant par l'orgueil, tel est l'aspect qu'offre la scène politique au début de la Législative. En face de la faction menaçante se présentera un roi faible, que la Constitution a, de plus, désarmé, que soutiennent des partisans impuissants et que compromettent d'imprudents amis. Entre ces deux pouvoirs la lutte va s'engager, se lier, se serrer; chacune des victoires des jacobins consacrera une défaite de la puissance royale, jusqu'à ce qu'enfin, brisant l'appareil légal, et sacrée par la passion populaire, l'émeute devienne reine k son tour. Peu d'époques dans
(I)Tai!(e, £^5 origines de la France contemporaine^ t. II, p. 28. (^2 Discours de Ckalier au Club central de Lyon, 21 mars 1793.