CORRESPONDANCES INTIMES. S
fallût allendrc uu temps plus ou nioius long et les lents travaux de Térudiliou. Non : il y a la conscience de tous, qui, du vivant même, blàuie ou glorifie, absout ou condamne, et prononce un arrêt dont il est rarement j)ermis d'appeler. L'examen attentifdes pièces du procès confirme toujours la sentence : elle procure tout au plus le bénéfice des circonstances atténuantes : ce bénéfice, nous croyons être en droit de le demander pour Louis XI.
lia été condamné par son époque et par les âges qui l'ont suivi, et à juste titre ; cependant les contemporains bien informés s'accordent à reconnaître en lui tout ce qu'il fallait pour faire un bonnèfe bomme et un bon roi , de la finesse dans l'esprit, de la dignité, et, qui le croirait? un sincère amour du bien. Mais ces qualités furent annulées par des vices nombreux et par quelques-uns de ces défauts qui cliez les princes sont aussi funestes que les vices. Il mit la débauche sur le trône et avilit la couronne en abandonnant , par indolence , le gouvernement à des favorites ; en laissant la Pompadour et la du Barry arbitres des destinées de la France. Cet oubli honteux de tout devoir et de toute bienséance avait sa source , non pas dans une coupable indifférence , mais dans une incroyable faiblesse de caractère et dans une défiance de soi-même qui n'était égalée que parcelle que lui inspiraient les gens dont il était entouré.
Il était persuadé qu'un honnête homme ne voudrait pas rester à sa cour; avec cela , il aimait son pays. Il se savait mal servi : maître absolu, il n'avait qu'à parler pour être obéi, et fort de sa conscience il pouvait ordonner; mais il était tellement timide, disons le mot, tellement pusillanime , qu'après avoir soigneusement cherché le bon parti et s'être éclairé dans son for intérieur, il se décidait presque toujours , quoique à regret , pour le mauvais qui lui
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élait proposé par ses ministres on par ses maîtresses. Il était de notoriété publique (|u'au Conseil , lorsque le Roi ouvrait un avis, cet avis était toujours combattu et que le prince finissait, après quelques objections, par adopter le sentiment de ses conseillers , et cela en sachant qu'il faisait mal , et en se disant fout bas : Tant pis, ils l'ont Youlu. Il justifiait ainsi ces vers d'un ancien , qu'un de ses historiens a pris pour épigraphe de son livre :
Video mcliora proboquc ,
Dotcriora sequor.
Défiance et timidité , tel élait le fond de son caractère. Cette tendance avait été fortifiée par l'éducation qu'on lui avait donnée. Unique et faible rejeton d'une illustre race , des bruits de poison répandus autour de son berceau avaient fait craindre pour sa vie les serviteurs dévoués de la monarchie qui plaçaient en lui leur dernière espérance. Enfant, il avait vu son gouverneur, le maréchal de Villeroy, afficher les précautions les plus injurieuses pour le Régent, qui à bout de patience finit parôter au petit roi ce mentor trop zélé mais cher à son pupille. Le duc d'Orléans mort, le poids des affaires tomba tout entier sur un enfant de treize ans qui, n'ayant pas comme son aïeul la force de saisir d'une main ferme les rênes de l'Etat , après avoir subi quelque temps à contre-coeur la direction du duc de Bourbon, fit de son ancien précepteur Fleury son ministre, et celui-ci eut sur le Roi un empire d'autant plus absolu qu'il était volontaire et qu'il reposait sur une entière confiance. On ne saurait calculer l'influence qu'eut sur Louis XV cette longue tutelle, pendant laquelle il ne fut qu'un écolier docile , s'habitua à ne prendre aucune décision par lui-même et s'en remit sur toutes choses à son ministre.
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Flcury gouverna ainsi dix-sept ans. Quand il mourut, le |)li était pris: le pouvoir était un fardeau trop lourd , Louis XV ne voulut pas le porter , et ne sachant à qui le confier, il laissa ses maîtresses s'en emparer. Ce furent elles qui gouvernèrent , nommèrent et chassèrent les ministres, souvent sans que le Roi y eût d'autre part que celle d'un instrument docile, n'osant manifester son improbation. Il lui échappait dans l'intimité de ces mots qui peignaient sa profonde faiblesse et les violences morales qu'il subissait. Ayant, par suite des obsessions de madame de Pompadour, remercié M. de Machault , ministre de la marine, il épanchait l'amertume de son àme dans une lettre à sa fille chérie la duchesse de Parme. « Ils ont tant fait, lui écrivait-il, qu'ils m'ont forcé à renvoyer Machault , l'homme selon mon cœur; je ne m'en consolerai jamais. « Vers la fin de sa vie, il disait en parlant de M. de Alonteynard, ministre de la guerre, que les intrigues du duc d'Aiguillon et de madame du Barry cherchaient à renverser : « Il fimdra bien qu'il tombe, car il n'y a que moi qui le soutienne, «
Quand il avait pris une résolution importante , il ne savait comment l'exécuter; sa timidité lui faisait même jouer un rôle odieux. Les disgrâces étaient toujours précédées de prévenances et de caresses ; mais dès qu'il avait frappé , c'était pour toujours , moins par dureté de cœur et pour ne point pardonner, que pour éviter l'embarras de se trouver face à face avec celui contre lequel il avait sévi : on ne quittait le ministère que pour l'exil , et de l'exil on ne revenait jamais. Et cependant il avait au fond du cœur le sentiment profond et vivace de ce qui était bon et vrai , mais il craignait de se compromettre et d'engager sa responsabilité. Il faut reconnaître que si le courage d'imposer sa volonté ou sa conviction lui man-
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qnaif, cette corn irlion il la fifanlait, et il cliercliait dans son particulier à l'éclaiier et à raHerniir. Il devint dissimulé et fiiux. 11 s'habitua à jouer double jeu : c'est ainsi qu'il eut son trésor privé, sa politique personnelle, et même un gouvernement occulte, en opposition avec le gouvernement ofliciel ; l'homnie |)assa une partie de sa vie à entraver et à contrarier le Roi.
C'est cet étrange caractère que je veux montrer dans tout son jour. Outre la satisfaction donnée à une curiosité légitime, il y aura peut-être quelque enseignement salutaire dans le spectacle d'un roi absolu réduit aux |)lus obscures intrigues pour chercher à faire prévaloir sa volonté qu'il n'osait pas déclarer, engageant avec ses niinistres'une lutte sourde et cachée, et, en fin de compte, déçu dans ses espérances, froissé dans son amour-|)ropre, conspirateur émérite, persister jusqu'à son dernier souffle dans des intrigues percées à jour de toutes parts, et ne devant qu'à son rang suprême de ne point partager la captivité ou l'exil de ses agents, j'allais dire de ses complices. On croirait assister à quelque rêve, à quelque scène des Mille et une nuits, mais la réalité est là dans toute sa certitude, on peut dire dans toute sa nudité, et c'est pièces en main que nous allons dérouler sous les yeux du lecteur quelques-unes des étranges péripéties du gouvernement secret de Louis XV. Nous ne prétendons pas faire une histoire complète de ce gouvernement; les documents qui nous sont parvenus ne nous le permettraient pas; nous nous bornerons à montrer la part que prit personnellement Louis XV à cette politique souterraine qui était la véritable expression de sa pensée et dont il ne cessa jamais d'être l'àme.
Mais il n'arriva pas d'emblée à une situation aussi extraordinaire; il y fut conduit par degrés et insensible-
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ment. Elevé à l'école sénilc de Fleury, il avait de bonne heure contracté des habitudes d'intrij|ue et de dissimulation qui du reste étaient d'accord avec le fond de son caractère. « La marotte du Roi, dit quelqu'un qui l'étudia de près, est de ne vouloir pas être pénétré'. 5? Personne, sauf Fleury, n'eut sa confiance entière. Il se complaisait dans les petits moyens et les voies tortueuses. Outre les rapports officiels que lui faisait chaque jour le lieutenant de police, qui avaient souvent pour objet les anecdotes les moins dignes de Fattention d'un roi et dont se repaissait sa lubricité , il avait à Paris et à Versailles des agents qui le tenaient au courant des intrigues politiques et des secrets de la vie privée. Un valet de chambre recueillait et transmettait à son maître les informations provenant de cette source impure".
Tous les dimanches, Fintendant des postes entretenait le Roi des découvertes du cabinet noir, oii des commis invisibles décachetaient les lettres et transcrivaient celles qui leur paraissaient intéressantes. Personne n'échappait à cette inf|4jisition, et Louis XV ne rougissait pas de se servir des notions qu'il acquérait ainsi^. Ce fut à la suite de l'interception d'une lettre à un ami que le comte d'Argenson, ministre de la guerre, fut disgracié et exilé. Le cabinet noir coûtait des sommes énormes. Il reçut une activité nouvelle sous l'intendant Jeannel, qui faisait participer madame de Pompadour à ses découvertes.
Du vivant même de Fleury, Louis XV entretenait en secret une correspondance politique avec M. de Chauvelin , qui voulut mettre à profit ce rôle de confident, pour supplanter le cardinal : mais celui-ci dominait encore son
^ Mémoires du marquis d'Argenson , édit. Ilatlicry, t. IV, p. 42. - Métnoires de l'abbé Georyel, t. I, p. 278. •^ Mémoires de d' Argenson , t. Vil, p. 92.
ancien élève, et M. de Chauvclin fut chassé du ministère et exilé à Bourges'.
Fleury mort, le Roi se trouva fort embarrassé. En pareille circonstance, à la mort de Mazarin , Louis XIV s'était écrié: «Enfin, je suis roi!;? LouisXV, plus modeste, se contenta de dire : "Me voilà premier ministre. " Il nele fut même pas. Alors paraît un homme qui , sans remplacer Fieury , et surtout sans litre officiel, eut pendant quelque temps une influence considérable sur les affaires de l'État et dont Louis XV suivit avec déférence les conseils : je veux parler du maréchal de Noailles.
C'est une honnête figure que celle de M. de Xoailles. Fils d'un maréchal de France, époux de mademoiselle d'Aubigny, nièce de madame de Maintenon, confident de Louis XIV, qui lui avait remis, comme à un gardien fidèle, les Mémoires de son règne et les papiers où il s'était plu à consigner ses réflexions sur le métier de roi, Adrien-Maurice de Noailles avait su, sans s'avilir, sans se compromettre, devenir l'ami du Régent et remplir, non sans intelligence et sans dignité, la place de président du conseil des finances. 11 quitta cette position lors du triomphe des idées de Lan, qu'il combattit, et fut admis à siéger au conseil de régence. Exilé par Dubois, il revint à la cour après la mort de ce dernier, et eut l'honneur de voir déclarer publiquement le mariage de sa sœur avec le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV. Maréchal de France en 1734, bien vu du Roi, qui aimait en lui le frère de la comtesse de Toulouse, son amie intime, et le père des deux compagnons de son enfance, le duc d'Ayeu
* D'Argcnson, t. \I, p. 58 et 59. — Il ne faut pas confondre ce premier exil avec une seconde disgrâce; éprouvée par M. de Chauvelin pour avoir, après la mort du cardinal , adressé au Roi un mémoire contre son admiuiytralion.
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et Je comte de Noailles, protégé du cardinal Flcury, M. de Noailles fut, au mois d'août 1742, appelé à organiser kl défense des côtes de Flandre , menacées par les Anglais. Il entra à cette occasion en correspondance directe avec Louis XV, auquel il demanda la permission de soumettre avec franchise ses observations sur les affaires du temps. Louis XV accepta ces ouvertures, et, déposant l'étiquette, annonça qu'il laisserait désormais de côté, en écrivant au maréchal, les formules royales de Mon Cousin et de Que Dieu vous ail en sa sainte et digne garde. « Je crois que vous ne voulez pas d'autre lin qu'adieu, monsieur le maréchal, jusqu'au revoir, où il plaira au bon Dieu. » (10 octobre 1742.)
Dès lors s'établit entre le Roi et le maréchal une correspondance intime, qui vient d'être publiée d'après les originaux du Dépôt de la guerre, par ordre de AL le maréchal Randon, par AI. Camille Rousset, l'heureux historien de Louvois'. Cette correspondance n'était ni inconnue ni entièrement inédite. En 1777, l'abbé Alillot y avait largement puisé pour rédiger ses Mémoires politiques et militaires, pour servira lliistoire des règnes de Louis XIV et de Louis XV , composés sur les pièces originales recueillies par Adrien-AIaurice, duc de Noailles*. Des lettres intimes de la main de Louis XV étaient une trop heureuse fortune pour que Alillot les négligeât : il en a publié une bonne partie, donné des extraits ou des analyses du reste; mais, écrivant quelques années après la
* Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, publiée par ordre de S. E. le maréclial comte Randon, minislrc de la guerre, d'après les manuscrits du Dépôt de la {[uerrc , avec une inlrod^iction par Camille lioussct. Taris, 1865, 2 vol. in-H".
- 6 vol. in-12, reimprimés depuis dans les collections des Mémoires sur l'histoire de France , de Petitot et de Micliaiul. Xoiis citerons d'après l'édition orijjinale.