C-OHRESPOMDAXCES IXTIMKS
dévoiieiTicnl qui puissent remplir le cœur le plus pénétré de respect et d'amour pour Votre Majesté, une infinité de raisons que sa j)énétration lui fera aisément découvrir, retiennent ceux mêmes qui seroient le mieux intentionnés et le plus en état de la servir. Ainsi , jusqu'à ce qu'il plaise à Votre Majesté de me faire connoitre ses intentions et sa volonté, me bornant uniquement à ce qui rej]arde la frontière dont elle m'a donné le commandement, je parlerai avec franchise et liberté sur l'objet qui est confié à mes soins, et je me tairai sur tout le reste, toujours prêt cependant à vous exposer. Sire, lorsque vous le voudrez, ce qu'un zèle sans bornes, l'attachement le plus véritable, l'amour de la vérité , quelque étude et quelque méditation soutenues d'une expérience de près de cinquante ans, peuvent m'avoir acquis des connoissances qui pourroient peut-être n'être pas inutiles au service de Votre Majesté et au bien de son royaume. Mais si vous voulez , Sire, qu'on rompe le silence, c'est à vous de l'ordonner'. » Le Roi donna l'exemple de la confiance au maréchal ; il lui fit part de ses sentiments, et expliqua, en fort bons termes , ses vues dans la lettre suivante :
A V^ersailles, ce 26 novembre 1742 -.
« Il est vrai que j'ai été très-sensible à nos malheurs d'Allemagne, mais par malheur il y a longtemps qu'ils durent; tâchons, je vous prie, qu'il n'en arrive pas autant en Flandre. M. le cardinal m'a envoyé une lettre que vous lui avez écrite en dernier lieu de Saint-Omer; elle dépeint bien nos maux présents et futurs, et j'ai une grande confiance en vous pour les prévenir et les empêcher, s'il est possible. Tout ce qui m'est revenu de vous depuis que
1 Saint-Omcr, 20 nov. 1742.— Millof, t. V, p. 314— Rousset , t. I, p. 8.
2 Millot, (. V, p. 315.— Roussrt, t. I,p. 9.
12 KTLDL SI II LOLIS W.
vous êtes sur celle fronlièrc m'en donne celle idéej tâchez
de ne pas la dciiKMilir dans la suile.
" Toul le monde est bien persuadé qu'il faut faire revenir nos troupes d'Allemagne, et vous croyez bien que quand cela sera les régiments de vos enfants seront des premiers; mais jusqu'à présent cela n'a pas été possible, et, pour l'exécution, il faudra un ])rofond secret; car, sans cela, les ennemis qui pourroienl le savoir d'assez bonne heure tomberoienl aisément sur ce qui y resleroit : et quelle augmenlalion de malheurs si nous perdions encore ce reste d'arraée-là ! Nous prenons des arrangements en conséquence , et nous songerons aux augmentafions que vous jugez, avec grande raison, êlre si nécessaires, soit pour soutenir la guerre, soit pour ouvrir une négociation de laquelle je sens aussi bien que vous toute la nécessité : elle me coûtera peut-être d'une part, mais, de l'autre, quelle consolation pour moi de voir mes sujets goûler le repos d'une solide paix! Le feu Roi, mon bisaïeul , que je veux imiter autant qu'il me sera possible, m'a recommandé en mourant de prendre conseil en toutes choses et de chercher h connoilrc le meilleur pour le suivre toujours; je serai donc ravi que vous m'en donniez; ainsi je vous ouvre la bouche, comme le Pape aux cardinaux, et vous permets de me dire ce que voire zèle et votre attachement pour moi cl mon royaume vous inspireront. Je vous connois assez, et depuis assez de temps, pour ne pas mettre en doute la sincérité de vos sentiments et votre altacbement à ma personne.
» LOL'IS. »
Sur ces entrefaites, Fleury meurt. M. de Xoailles, pour qui Louis XIV était le type du monarque accompli, veut donner à son arrière-pelil-fds le désir de gotiverncr luimême. 11 lui adresse dans ce sens un mémoire remar-
CORRKSI'OXDAVCKS IXTIMKS. 13
quablc qu'il appuie du double des insiructions remises pnr Louis XIV au duc d'Anjou, quand celui-ci parfit |)our prendre possession du trône d'Espagne'. Ce que M. de Noailles recommande avant tout d'éviter, c'est d'avoir un premier ministre; honorable désintéressement, car M. de Noailles aurait pu chercher à profiter de la faveur du Roi pour se couler tout doucement à ce poste envié.
Parmi les conseils que Louis Xll' donnait au Roi d'Kspagne, et que M. de Noailles priait Louis XV de prendre pour lui, étaient ceux-ci :
« Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettezvous à la tête de vos armées.
)) Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir.
« Donnez une grande attention aux affaires; quand on vous parle, écoutez beaucoup dans le commencement, sans rien décider.
V Quand vous aurez plus de connoissance, souvenezvous que c'est à vous de décider; mais, quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis ef tous les raisonnements de voire Conseil, avant que de foire celte décision.
» Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner : Ne vous laissez pas gouverner , soyez le maître. N'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Ecoutez, consultez votre Conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera toutes les luniières nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. ^
C'était là un royal langage, dont Louis XV aurait dû profiter : les bonnes intentions, il les avait; cette Etude le prouve surabondamment; mais il n'avait pas la force de les imposer; il ne sut |)as être roi. Le maréchal de Noailles, à la suite de cette communication, fut nommé
' Millot , t. II, p. 4. — Roussel, t. I, p. 28.
ministre sans poricfeiiille, ce qu'on appelait niinistre d'Elat; il cul pendant quelque Icnips Icllernenl l'oreille du maître, qu'il exerça un contrôle qui s'étendait à tout. " La survenue du maréchal de \oailles dans le Conseil rend la vie très-dure aux ministres, dit le marquis d'Argenson ; ce n'est pas un premier ministre, mais c'est un inspecteur importun qui leur a été donné, lequel se mêle de tout, quoiqu'il ne soit le maître de rien '. »
La (àchede Al. de Noailles fut de rappeler sans cesse les traditions de Louis XIl' : il alla même quelquefois trop loin dans cette direction, et cita des exemples (|u'il eût été sage de taire ou de réprouver. Il avait tort de dire, à propos de dépenses utiles, il est vrai : « Lorsque le feu Iloi votre bisaïeul avoit jugé une dépensejuste et nécessaire, il falloit qu'on en trouvât les fonds, parce qu'ille vouloit. Votre Majesté doit expliquer sa volonté et la faire resj)ecter : son royaume est fécond en ressources, et, dès qu'elle le voudra, et que l'on s'appliquera à rechercher les moyens et les expédients qu'on peut mettre en usage , l'argent ne doit pas manquer ci ne manquera jms. 55 ( 23 mars 1743 ". ) Paroles imprudentes, surtout après avoir affirmé quelques mois auparavant que le pays était écrasé d'impôts dont il était urgent de le soulager (20 novembre 1742). Il était dangereux et impolitique de dire à un roi qu'il n'avait qu'à vouloir et à ordonner pour se procurer de l'argent.
Nous ne suivrons pas M. de Noailles dans le détail de ses avis: nous ne voulons ni tracer sa biographie ni même faire ressortir ses mérites. Ce que nous cherchons, ce sont les traits qui peuvent nous procurer une nolion plus complète du caractère de Louis WJ , nous faire pénétrer dans
* Mémoires de d'Argeiison , t. IV, p. 61. - Rous.sct , t. I, p. 41.
COHRESPONDANCKS INTIMES. 15
sa pensée , nous divulguer les habitudes de son esprit. Les éléments de cotte étude psychologique se trouvent dans ses lettres, et ce sont elles que nous interrogerons. Nouslaisserons Louis XV parler autant que possible : nous l'aurons ainsi peint par lui-même ; non le Louis XV de la Pompadour et de la du Barry, mais le Louis XV de madame de Château roux : car bien que la correspondance avec M. de Noailles aille de 1742 à 1758, elle n'est suivie cl véritablement intime que jusqu'en août 1744. Elle reprend quelque vivacité en 1746; mais dès la fin de cette dernière année elle fait place à un commerce irrégulier et sans épanchements. S'il n'y a pas disgrâce pour M. de Noailles, il n'y a plus faveur, et l'on ne rencontre plus du côté du Roi cet abandon qui est le caractère de la correspondance des deux premières années. Aux lettres adressées à M. de Noailles nous joindrons celles que Louis XV écrivit à d'autres personnes de son intimité et qui nous sont parvenues: et nous réunirons tous les traits qui peuvent servir à nous donner sa physionomie. Les lettres du Roi à M. de Noailles sont écrites sans art , mais non sans réflexion : tout y est mêlé, la politique, les nouvelles de cour; on y rencontre de nombreuses réflexions qui prouvent que le Roi savait envisager les vilains côtés de la vie et que bien des amertumes venaient le troubler sur le trône. Il était clairvoyant par nature, équitable par tempérament, bienveillant par caractère : il lui coûtait de parler sévèrement, il lui répugnait de frapper. Pour donner une idée de ses procédés épistolaires, je vais rapporter en entier une lettre qu'il adressa à M. de Noailles, contre lequel on avait porté deux accusations fort graves: l'une, d'avoir divulguéaucomtedeLooss, ambassadeur de Saxe, un secret d'Etat relatif à une négociation avec le Piémont ; l'autre , d'aller contre les instruc-
16 KTiDi-: sri{ i,oris w.
lions militaires que lui avail roniiscs le Roi en l'envoyant commander une armée en Allema<{ne.
Louis XV au mnréclial de A'oail/es.
A Versailles, ce 20 mai 1743 '.
« L'avis me venoil par le cardinal de Tencin lui-même ; mais lui, je ne sais d'oii il lui venoit. Comme j'étois bien persuadé de la fausseté de l'avis, je ne me suis pas fort tourmenté de ce qu'on y disoit sur vous. Une chose qui me fait plus de peine que cela, c'est de vous voir changer absolument le projet que vous aviez quand vous êtes j)arli d'ici. La dépêche que M. d'Argenson vous envoie de moi, ainsi que celle qu'il vous écrit de ma part sur ce sujet , vous instruira assez de mes volontés ; joint à cela, la cojjic de celle que j'envoie à AI. de Broglie vous fera voir que mon intention n'est pas d'abandonner l'Empereur ni la Bavière, et que vous ne sauriez mieux faire que d'en revenir à votre premier projet. Je sais aussi fort bien que les choses qui devroient être les plus secrèfes ne le sont pas toujours : j'en suis et eu ai été assez peiné; mais il fandroit donc faire toujours tout seul ce que l'on ne voudroit pas (|ui fût su, et vous savez que cela est presque toujours impossible. J'attends des nouvelles de Turin avec la dernière impatience , et je vous promets que vous ne tarderez pas à savoir le résultat de ce qui s'y sera passé.
« Les envieux mourront, mais non jamais l'envie, et tant que vous n'y donnerez pas plus de prise, souciez-vous peu de ce qu'ils feront et diront. Oui est-ce qui est à l'abri des discours ?
« Mes compliments, je vous prie, au duc d'Ayen et au comte de Noailles , l'un pour n'avoir pas été et Tautrc
• Millol, t. V, p. 340 (sauf la première et la dernière phrase). — Roussel, I. I, p. 69.
CORRKSI'OXDAXCKS LVTIMKS. 17
pour avoir été [nommé marécliul de camp]. Le premier doit être présentement installé dans la di<{nité de maréchal, presque comme vous. Je vous prie d'en faire part à ses amis et amies. Il doit voir aussi qu'on ne lui manque pas absolument de parole. La pauvre mademoiselle de Nantes ' est dans un pitoyable état, et périra vraisemblablement dans peu, ainsi que messieurs ses frères'^; j'en suis très-laché, car c'étoit une très-bonne princesse. »
Lacorrespondancedevientdeplus en plus intime ; outre l'eslime que le Roi avait pour M. de Noailles, un nouveau lien les unissait : la faveur de madame delà Tournelle, qui devait depuis, sous le nom de duchesse de Chàteauroux, jeter un scandaleux éclat sur la conduite privée de Louis XV. Madame de la Tournelle était amie du maréchal. Je ferai remarquer que c'est surtout pendant le court règne de cette favorite que M. de Noailles eut la confiance du Roi, qui plus d'une fois entretint son correspondant de celle que, dans un moment d'agréable humeur, le maréchal avait appelée la Ritournelle. L'habitude de donner des surnoms était répandue dans la meilleure compagnie et même à la cour, et ces surnoms n'avaient pas toujours ladélicatesse qu'auraient pu souhaiter ceux auxquels on les appliquait. Louis WJ ne se faisait pas faute de ces appellations plus que familières, qui nous étonnent dans la bouche d'un prince : il désignait ses trois filles par les ignobles sobriquets de Chiffe, Loque et Graille; et dans sa correspondance même avec AI. de Noailles il appelle la duchesse de Villars, fille de ce dernier, la bonne Idiote. Mais ne l'oublions pas, ce mauvais goût était celui du temps, et les lettres de madame du Deffand nous montrent les étranges surnoms ,
' Kille de Louis XIV cl de madame de Mon(cspan, iihtp du duc de Courbon.
- Le duc du Alainc, et le c.imte de Toulouse.
18 KTl DK Sri{ LOI IS \\.
l'Idole, les Oiseaux de Sleinkerqiie , le Merle, donnés el reçus par les hommes et les femmes les plus dislinjjués, dans la société la plus élé'janle et la plus spiiiluellc.
Le maréchal avait à l'année ses deux fils, le duc d'Ayen et le comte de Xoailles , tous deux favoris du Hoi, dont ils avaient, ainsi que nous Pavons dit, partaj^é l'éducation. En père habile et prévoyant , le duc voulut faire participer un de ses fds à la faveur politique dont l'honorait Louis XI ; il demanda eu badinant la permission de se servir, comme secrétaire dans sa correspondance intime , du comte de Noailles ; Louis XI' autorisa, mais à une condition : ci Quand vous trouverez, ajouta-t-il, pour vous seul, j(> désire que cela n'aille pas plus loin que nous '.
Cette piudcnce était excessive, car Louis XI' ne se compromettait pas dans ses épanchements avec M. de Xoailles : le tour de ces lettres est en général celui de la conversation : il est fiuuilier, il emploie souvent quelqu'une de ces expressions triviales que l'on croit être un signe de notre époque , témoin ce qu'il écrit :
A \ prsnillos, ce 31 mai 1743"-.
« Pour ce qui est de la défense du Xecker ou du
Mein , je ne vous avois prescrit votre retour sur le Xecker qu'au cas que vous ne fussiez pas assez en force présentement pour soutenir le Mein; puisque vous vous croyez en état de cela, j'en suis ravi, et le serois encore bien davantage si je voyois arriver le duc d'Ayen avec la nouvelle qiie vous avez frotté d'importance le superbe Stairs et sa nation insulaire. X'oubliez pas pourtant que nous avons une armée en Bavière assez en presse , et que l'on en est plus près sur le haut Mein que sur le bas. » L'expression énergique
1 Roiisscf, t. I, p. 90.
2 Idem, p. 91.
CORRESPONDAMCES INTIMES. 19
frotter lui revient une autre fois sous la plume ; et il demande grâce pour celle nouveauté , qui le séduit. Le 22 juin il écrit : «J'espère que vous préviendrez les ennemis aux défiléSjOu au moins que vous ne les y laisserez pas passer impunément , désirant autant que le comte de Noailles que vous j)uissicz /)"o//er d'importance ces messieurs Anglo-Autric/iicns : vous voijez que je me conforme aux mots nouveaux, quand ils me paroissent bons. »
Si le Roi s'efflicede temps à autre devant le franc compagnon , il ne tarde pas à reparaître ; mais il ne reste jamais sur une nouvelle politique : c'est le cœur qui parle en dernier. « Pour vous tenir la parole que je vous avois donnée de vous instruire des nouvelles de Turin , je vous dirai que nous en avons en d'assez mauvaises. L'on ne veut pas de nos projets , l'on demande du temps , l'on nous en promet d'autres ; cependant il n'y a encore rien de conclu avec les Anglois, et demain ou après, j'espère que nous aurons la réponse définitive , ayant promis à M. de Senneterre qu'on la lui feroit le 20, et lui ayant un courrier à Gênes exprès pour nous l'apporter. — Je sais que vous avez été assez incommodé, mais que votre cœur a fait marcher votre corps : ménagez l'un et l'autre , je vous prie, et soyez sûr que j'ai été très en peine de vous, parce que je vois que vous me servez bien '. î?
Cette négociation avec la Sardaigne était une source d'inquiétude : le Piémontais était indécis entre l'alliance de la France et celle de l'Angleterre, désireux avant de se décider de voir clairement quel était le parti le plus avantageux. En attendant, il prêtait l'oreille à toutes les propositions. Nous n'avions pas qu'à stipuler pour nous, mais encore pour l'Espagne : les prétentions de l'Infiuit don Philippe, auquel il fallait une souveraineté en Italie et qui
» Millot, t. V, p. 346. — Roiissct, t. I, p. 93.
20 KTl DK S( n 1,0ns \V.
la voulait la |)lus ôloiuliit' |/()ssil)le, trouvaient dans le Hoi de Saidai<rne un contradicteur intéressé.
4 juin 1743 '.
" Le coniTier de Turin est arrivé: il a apporté une longue dépêche pour M. de Solar [ambassadeur du Roi de Sardaigne] , qu'on lui a envoyée; il vint hier la communiquer à M. Amelot : elle est très-haute. 11 ne veut d'aucun de nos projets et il en propose un ridicule : cependant je crois qu'il ne le faut pas rejeter. On l'a communiqué à M. de Campo-Florido (ambassadeur d'Espagne), qui a envoyé sur-le-champ un courrier à sa cour pour avoir des j)leins pouvoirs , parce qu'il veut, lui Roi de Sardaigne, que cela se traite à Paris. Il dit qu'il est toujours libre , mais il ne cache pas que sa négociation avec les Anglois n'est pas rompue et qu'il la suit toujours. Vous voyez ce que cela sent : il promet seulement de nousavertir de tout, et il veut gagner du temps. 11 veut aussi que l'Empereur et moi soyons dans son traité. Je ne veux céder qu'une petite partie de la Savoie, et il veutMantoue; mais il nous est nécessaire : ainsi il faut lui céder quelque chose pour l'avoir. Nous lui avons promis du secours , et c'est le sujet de la lettre dont je parle ci-dessus, et qu'il est bien nécessaire qu'on ne sache pas. Il sent fort bien aussi qu'il peut [le corps qu'on envoie au secours du Roi de SardaigncJ se tourner contre lui ; nous avons un prétexte pour retenir ces troupes, qui est le Languedoc, et effectivement il s'y remue quelque chose. «
Ces citations prouvent que Louis XV avait l'intelligence politique et qu'il se rendait parfaitement compte des situations : aussi une pareille lettre n'avait-elle vraiment pas besoin de l'excuse qu'il crut devoir invoquer pour faire passer les négligences de rédaction qui s'y peuvent trou-
• Roussct, t. I, p. 97. — Fra;[tiicn(s dansMillot, t. V, p. 347.
CORIUiSrOXUAVCKS IXTIMKS. 2Î
ver. «Ma leltrc n'est pas Irop bien conene, mais je suis pressé : il est plus d'une heure ; je vaisdemaiu à la chasse à Rambouillet , et votre ambassadeur sera vraisemblablement parti quand je reviendrai. De plus, je ne suis pas plus spirituel que cela: mais ce qui est de sur, c'est que je fais de mon mieux. » (4 juin 1743.)
Tranquillisez -vous, Sire, vous êtes assez spirituel comme cela : ne cherchez jamais à faire mieux. Conlenlez-vouS| de faire aussi bien, et vous serez un grand roi. Mais, hélas! ces bons sentiments avaient besoin d'être excités par un honnête homme de la trempe de M. de Noailles, qui préférait à tout la gloire de son roi et le bien de l'Etat. Louis XV était une nature bonne et faible qui ne pouvait persévérer dans le bien qu'à condition d'y être encouragé, soutenu. C'est un Télémaque à qui il faut un Mentor; mais Meutor devient un censeur fâcheux, on l'éloigné, et Télémaque se plonge dans les délices de l'île de Calypso. Cependant jamais il n'oubliera cet idéal qu'on lui a montré, et vers lequel une force cachée le porte; mais pour l'atteindre, il faudrait un effort dont sa mollesse est incapable, et toute sa vie nous le verrons gardant précieusement cette notion du juste et du bon, si vivace en lui , l'alimentant en secret, désirant voir le bien triompher. Pour cela il faudrait dire un mot, exprimer une volonté, parler haut , en roi : il n'en a pas la force.
Reprenons sa correspondance avec M. de Xoailles. Il continue à exposer avec une grande lucidité les péripéties des négociations avec la Sardaigne.
« 19 juin 1743.
Il Le Roi de Sardaigne a proposé deux plans : le commandeur Solar n'a jamais voulu signer sans envoyer à sa cour notre ultimatum; ainsi le courrier est parti il y adéjàquelquesjours ; mais en voilà le précis, et qu'il est bon que vous
22 I;TI I)K SIR F.oris \v.
sachiez. Dans le premier plan, le Roi de Sardaigne ne veut point exclure la Reine de Hongrie de l'Ilalie e( lui laisse le Manlouan et le Crémonais; à l'Infant (don l*liilij)pe), Parme , Plaisance, une petite partie du Fjodcsan dont vous avez déjà ouï parler, et le Roi de Sardaigne prend pour lui le reste du Milanais, avec le titre de Roi de la I.ombardie. • — Dans le deuxième plan , qui est supposé que la Reine de Hongrie n'accepte pas le premier plan : à l'Infant, Parme, Plaisance, la Sardaigne et toute la Savoie (il faut vous observer que le Roi de Sardaigne ne vouloit céder à l'Infant qu'une partie de la Savoie), au Roi de Sardaigne tout le Milanais, avec le même titre, et le Manlouan. Je ne sais si, vu le temps présent [après les succès des .autrichiens en Bavière] , il voudra signer quelque chose de cela. . . 5» L'insuccès, pour ne pas dire plus, éprouvé à Dettingen contre l'armée anglaise, par M. de Noailles, inspire au Roi de sévères mais jusies réflexions. La bataille avait été perdue par l'imprudente ardeur et la désobéissance du duc de Gramnïonf. Ce qui manquait à la noblesse française, c'était la discij)line, et sans discipline, ni soldats ni généraux. Il y avait là un signe très-grave. 'cJ'ai toujours été bien persuadé , écrivit Louis XV au duc de Xoailles, delà valeur de nos jeunes seigneurs, mais ce qu'il convient que vous étudiiez en eux, c'est les talents qu'ils développeront, pour que vous les cultiviez afin qu'ils puissent devenir bons généraux , ce dont tout le monde convient que nous manquons absolument. " (5 juillet 1743'.) Les gardes françaises s'étaient mal conduits; ils avaient fui et traversé le Mein à la nage. Le duc, en apprenant ce triste événement au Roi, recommandait le silence. « Je garderai le secret que vous m'en mandez; mais le tout est déjà public^ et peut-être même plus enflé
i^Millot, f. V, p. 356.— Roussct, f. I, p. 127.
CORRESPOXDAXCES IXTIMES. 23
qu'il n'est, car vous savez qu'en ce pays-ci l'on y va fort vile, soit d'une façon, soit d'une autre. » C'était connaître le caractère français, prompt à se porter aux extrêmes, à passer sans transition de l'enthousiasme à l'abattement, de l'admiration au mépris. Quant au Koi, il ne se décourageait pas, et il était résolu de lutter avec énergie. « Dans l'hiver, nous verrons ce qu'il y aura à faire pour l'année prochaine, et à la paix pour l'avenir, laquelle il ne faut pas faire honteuse qu'on n'y soit contraint par la très-grande force, et j'y suis bien déterminé, au péril de ma vie. v
La France était dans une pénible situation, et le maréchal, parlant avec franchise, demandait comment il se faisait qu'après trente ans de paix, interrompus seulement par des guerres de courte durée, le royaume fût si promptement sans fonds, sans ressources et épuisé (8 juillet 1743)'. Louis XI/ lit cette réponse pleine de bon sens, qui justifiait en partie les ministres que M. de Xoailles accusait :
13 juillet 1743. — « On peut dire que nous avons eu trente ans de paix; mais considérez, je vous prie, les événements qui sont arrivés pendant ce temps, dont l'agio" n'est pas le moindre, puisqu'il a renversé toutes les têtes et fait perdre tout crédit. Combien ne faut-il pas de temps pour le faire revenir! De plus, ne payons-nous pas tout ce que le feu Roi a fait de dettes pour affaires extraordinaires, et cinquante millions de rentes et plus qu'il faut commencer de payer avant tout? De là*, les maladies qui ont fait périr tant de monde, puis la famine dont nous avons été menacés; tout cela ne vaut-il pas bien une guerre
< Millot, I. V, p. .368. — Roussef, t. I, p. l'fO. - Lo syslèinc de Law.
■^ De là, en outre.
24 KTIDI'] SIH I.oriS \V.
cruelle, sans compter la peste de Provence? Et si nous sommes obligés de retarder le payement et de faire quelques mauvaises adaires, comme sûrement nous y serons forcés, adieu tout crédit, et l'argent, qui est déjà si rare, le sera encore bien davant.ige. Je vous dis tout cela, non pas pour ne pas faire tout ce qu'il faut, mais pour le faire comme il faut, et ne |)as en user avec prodigalité et volerie, comme nous avons fait jusqu'à présent'. «
Est-ce bien là le Louis XI que l'histoire nous a fait connaître jusqu'ici? Et notez que ce langage n'est pas dicté, que ce n'est pas un discours de la couronne écrit par un ministre, une lettre destinée à formuler un programme de gouvernement; c'est l'expression spontanée de ce que pense le Roi, de ce qu'il sait, de ce qu'il sent, un épancbement intime, sans belles phrases, mais non sans finesse; de la franchise et de la simplicité , de la bonhomie même, témoin ce trait final. « Voilà une longue réponse à une longue lettre, passez-moi, je vous prie, ce qui pourroit s'y trouver de fautes; sûrement elles ne viendroient pas de mauvaise volonté de ma part. 5?
Un autre point qu'il faut faire ressortir, c'est l'indulgence du Roi. M. de Noailles avait justement insisté pour qu'on punît le maréchal de Broglie, qui, au mépris des ordres reçus, avait abandonné la Bavière. Il fallait un exemple : Louis XI marqua publiquement son mécontentement, mais avec de louables ménagements, qui, sans affaiblir le blâme, le rendaient moins amer à celui qui en était l'objet.
13 juillet 1743. — « Vos désirs sont prévenus sur le maréchal de Broglie; je ne l'ai point puni tant qu'il ne l'avoit pas mérité, puisqu'il avoit carte blanche d'agir comme il le voudroit : à cette heure, qu'il n'est plus dans
« Miilot, t. V, p. 369. — Hoiissot, I. I, p. 16i.
COBRESPOXDAXCKS IXTIMI-IS. 25
le même cas, m'ayanl désobéi cnlièremenl en évaouanl lolalement la Bavière avec une si «{rande précipilalion , les ordres sont parfis pour que , dès qu'il arrivera à U'impfen , il vous rcmelle le commandement de son armée, et qu'il se rende à Strasbourg, où il recevra de nouveaux ordres. Ces nouveaux ordres doivent aussi être partis pour qu'il quitte l'Alsace et qu'il vienne à Cbambray' sans passer à Paris ni à la Cour. Il est vrai que je n'ai pas voulu lui faire faire cette dernière signification par mon ministre de la guerre, mais je la lui ai fait faire par le contrôleur général", son ami, qui, par parentbèsc, l'abandonne entièrement dans cette occasion-ci; cela lui sera plus doux, mais pourtant fera toujours le même effet de marquer mon mécontentement, tant envers la nation
francoise qu'envers l'Empereur Cela est incroyable :
pourtant l'on dit partout qu'il a sauvé l'armée par cette belle retraite; mais j'en dirois trop et en ferois trop si je me laissois gagner à ma mauvaise humeur. Mais vous savez que ye n'aime pas les grandes jmnitions, et que souvent, en punissant peu et en récompensant de peu, nous en faisons plus qu'avec les plus grandes rigueurs et les plus lucratives récompenses^. «
Jusqu'alors la France n'avait fait la guerre que comme alliée de l'empereur Charles VII; celui-ci ayant trailé avec l'Autriche, la France devait se battre pour son propre compte. Le maréchal ne cessait de rappeler l'exemple de Louis XIV, et le Roi n'avait pas oublié le conseil que son aïeul donnait au duc d'Anjou de se melire à la tète de ses armées. Aussi écrit-il à Noailles :
24 juillet 1743. — «Selon toute apparence, nous allons
• Chiunbray, actncllerncnt Brojjlic, dans le dcparlomcnf i\v VVmvc.
2 AI. Orry.
=* Roussi-t, t. I, p. 161. — Kn parlio clans Alillol, (. V, p. :î(>9.
20 KTiDK SI R LOI IS W.
avoir la ffucrre personnellemenl. La déclarerons-nous, ou allcndrons-nous qu'on nous Ja déclare, soil de fait, soit autrement? Dans tous les cas, il faudra l'aire quelque chose, soit à la lin de cette campagne, soit au commencement de l'autre. Vous savez ce que vous m'avez promis,
et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en grille d'envie
Je me hasarde peut-être un peu trop dans les circonstances critiques où nous sommes; mais si vous ne croyez pas la chose possible, mandez-le-nioi avec votre franchise ordinaire. Je suis accoutumé à me contenir sur les choses que je désire, et je saurai encore me contenir sur celle-ci, (pioique je puisse vous assurer que j'ai un désir extrême de pouvoir connaître par moi-même un métier que mes pères ont si bien pratiqué, et qui jusqu'à présent ne
m'a pas réussi par la voie d'aulrui J'attendrai votre
réponse avec honnêtement d'impatience '. ;»
Cette décision fit tressaillir de joie le vieux maréchal. En adendant mieux, le Roi suit avec attention les mouvements de l'armée; il s'inquiète de voir \oailles repasser la frontière; il craint une feinte du prince Charles de Lorraine. '• Personne ne m'a suggéré rien de tout ceci; mais c'est le sujet des réflexions que j'ai faites à la lecture de vos lettres, je n'exécute que ce que vous m'avez fait promettre de tout vous dire, tant ce que je pensois que ce que les autres pourroient me dire. Ainsi vous ne devez point vous alarmer, et au contraire être plus persuadé que jamais de la confiance que j'ai en vous, j' ("août 1743").
Louis XV se dispose en secret à se mettre à la tète de son armée. Il embrasse cette idée avec ardeur et accorde une sérieuse attention à tout ce qui touche à l'armée. Il veille au maintien d'une exacte discipline.
1 Millot, I. V, p. 392. — Rousscf, t. I, p. 172. - Roussel ,1. 1 , p. 187.
0ORRESPO\D.A\Ci;S IXTIMKS. 27
25 août 1743. — «Les étran;j[ers el nicme nos François trouvent fort singulier que nos officiers soient à se divertir à Strasbourg au lieu d'être au lieu de leur destination, ou les colonels à leurs régiments, lis disent : Est-ce la discipline qu'on a promise? De plus, je sais que les officiers particuliers tiennent de foit mauvais propos. Je vous prie de me mander ce qui en est et de ne pas oublier que c'est la discipline que je vous ai recommandée le plus fortement à votre départ Depuis ma lettre écrite, j'ai appris
que plusieurs colonels vouloient avoir des congés, sous prétexte du rétablissement de leurs régiments. Je ne crois pas que vous leur en donniez, et je vous réponds qu'il n'en partira pas d'ici. Cela ne s'est jamais vu en pleine guerre ' «
Et quelques jours après :
a l'ous faites bien de ne pas jouer, malgré les reproches de la Bonne Idiote'; mais cependant de temps en temps quelques relâches à l'esprit sont nécessaires, tant pour le corps que pour l'esprit. A l'égard du jeu , puisque vous m'en parlez, je vous dirai que le duc de lîiron m'a proposé de casser un capitaine de mon régiment, uniquement pour cela. Je l'ai fort approuvé, en lui accordant sa demande. Comment cela se passe-t-il dans le reste de votre armée? Car c'est la perte des officiers, et je veux que vous teniez la main aussi à ce que l'on ne joue que des jeux de commerce, et surtout qu'il n'y ait point de lieu destiné à cela chez aucun officier; et l'exemple de mon régiment seroit très-bon à suivre^. »
Le désordre de l'armée, l'inaction du maréchal de Xoailles , l'indécision du gouvernement, produisaient de
' Roussel, t. II, p. 1.
- Madame de Villars, fille du maréchal de Xoailles.
3 Rousset , t. II, p. 9.
28 KTLDK SLR LOLIS W.
niaïuaisos impressions, de Jà de mauvais bruits qui arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi.
« Les brûlis de Paris sont assurément plus singuliers que jamais; mais il est difficile de faire taire une coliorlc comme celle-là : si je vous disois tout, je ne fînirois pas. Ce qui est sur, c'est que je suis très-patient, j)eut-èlre trop, et que j'aime à voir clair daus les choses; après qiioi je sais prendre mon parti. « (1" septembre.)
Louis XV se flatte : il est vrai qu'il cherche patieninjcnt, mais il ne prend pas de parti de lui-même, ou plutôt il n'a pas la force de l'exécuter. Se résoudre est chez lui un effort qu'il ne saurait faire tout seul; il aime j)our ainsi dire obéir à une impulsion étrangère, même quand cette impulsion contrarie son penchant. Là est la source de tout le mal. Cette belle ardeur que nous venons de voir à se mettre à la tète des troupes, s'affaiblit vile; en vain le maréchal cherche à le maintenir dans ces bonnes dispositions; il annonce que le moment est arrivé, Louis XI' hésite.
3 septembre. — « Je vous dirai que si je suivois une vaine gloire, je ne prendrois certainement pas le parti que vous me proposez. Si je consultois quelqu'un, toutes les apparences sont qu'il penscroit de même; reste donc à moi seul à balancer le commodo et incommodo . ALi tête a déjà fait du chemin et en fera d'ici à quelques jours. Si la saison étoit moins avancée, on pourroit prendre du temps; mais il me paroît qu'il n'y a pas à en perdre. La seule visite de mes frontières ne me convient en nulle façon en ce moment. Je vais faire mes disj)ositions secrètes, et attendrai une nouvelle lettre de vous pour me déterminer '. «
Le maréchal comprit, et sa réponse se mesura sur la
» lloiissrl, I. II, p. 12.
CORRESl'OXDAXCKS IXTIMKS. 29
tiédeur du Roi. Louis XV se trouvait de bonnes raisons pour renoncer à se rendre à l'armée cette année-là : la saison était trop avancée, l'on était au mois de septembre. Kt pins, qu'est-ce (ju'il pourrait y laire? S'illustrer par quelque coup d'éclat? Ce n'était pas vraisemhlahie. Le royaume élait-il envahi? Fallait-il |)ayer d'exemple? On n'en était pas encore réduit à cette extrémité. En outre, il est si bon de rester à Versailles, de se divertir j)ar de petits voyages à Choisy, à Marly ! Et madame de la Tournelle, comment s'en séparer? Ce dernier motif n'est pas de notre ])art une supposition Aicheuse. La maîtresse déclarait ne vouloir pas abandonner son royal amant! Le maréchal avait cherché à la dissuader de la Folle prétention qu'elle avait de suivre le Roi à l'armée, mais Louis XV était flatté de cet attachement si vif. « Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteroient pas, je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous dire, mais qu'il vous est j)ermis de penser. » (18 septembre 1743'.) Cependant sa conscience lui faisait des reproches; il sentait que le devoir l'appelait à la frontière, et il cherchait un prétexte plausible de s'en dispenser. « Jusqu'à la fin du mois je serai bien perplexe et comme l'oiseau sur la branche. Dans le courant du prochain, je serai un peu plus tranquille, mais je désirerai de vieillir à un point inexprimable^. 55
Le traité entre la Savoie et l'Angleterre est enfin signé; MOUS avons un ennemi de plus (13 septembre). M. de Xoailles, qui réussissait mal en Allemagne, dénonçait charitablement le maréchal de Coigny, qui ne faisait pas mieux, mais qui ne faisait pas pis. Louis XV se pique et donne une leçon à son correspondant, u J'ai promis de
• Lettre au duc de Xoailles. Roussel, t. II, p. 1(5.
- Le 18 seplenibrc. — Millol, t. V, \). VOo. — Roussel, I. II, p. IC.
30 KTl I)K SIH LOI IS \\.
VOUS loiil (lire, vous vojez (|uc' je liens paroie. Vous connoisscz Paris, Ton n'y est pas content de vous. L'on y dit encore du bien du maréclial de Coiijny ; mais vraisemhlal>lement cela ne durera pas lonjjtenips. « Suit cette rude aj)ostropl)e et cet avertissement salutaire : '. Pas de factions, je vous prie. ^ Le bruit s'étanl répandu que le Roi était tombé malade , et le niarécbal lui ayant fait j)art de ses inquiétudes, Louis XV le rassure, non sans quelque aigreur et sans quelque dépit de l'attention que l'on met à surveiller ses laits et gestes, et de l'empressement à bâtir des commentaires sur le plus mince incident. « Ma santé est très-bonne; je sais qu'on m'a mené vite à Paris' ; mais. Dieu merci, je n'ai eu qu'un effort dans le col, lequel a dégénéré en rhumatisme, dont je me sens encore un peu , mais qui ne m'empêche de rien, et mon sang en reste tout entier dans mes veines, sans qu'il en soit sorti plus d'une goutte, occasionnée par une coupure que je me suis faite au petit doigt en soupant dimanche dernier au grand couvert, v — 27 septembre.)
Le Roi de Prusse, Frédéric II, dit dans V Histoire de mon temps : « Ce siècle étoit stérile en grands hommes pour la France'. »
Un pareil jugement peut passer pour exagéré et semble bien placé dans la bouche de cet ami douteux qui ne demandait pas mieux que de devenir un ennemi, et qui ne connaissait qu'une chose, l'intérêt et la grandeur de sa patrie. Eh bien, il n'a rien que de juste, et l'on est tout surpris de trouver ce sévère arrêt formulé dans les mêmes termes et à la même époque par Louis XI , mais avec une restriction qui atténue ce qu'il pourrait avoir de trop humiliant pour l'amour-propre national. « Ce siècle-ci
1 C'est-à-dire qu'on a amplifie la maladie.
- Histoire de mon temps, cli. vi, circa finem.
COHRKSI'OM) WCKS IXTIAIKS. 31
n'est pas fécond en grands hommes, et il seroit bien malheureux pour nous si cette stérilité n'étoit que pour la France, v (21 octobre 1743)'. Il est bien entendu qu'il ne s'agit que d'hommes de guerre, car, dans la pensée de Louis XV et des hommes de cour, la grandeur était l'apanage exclusif de la noblesse et de l'épée.
La cordialité est encore le caractère dominant de la correspondance avec M. de Noailles, bien que de temps en temps l'on sente une pointe. (21 octobre 1743.) « Le maréchal de Coigny vient d'essuyer une cruelle maladie pour un homme de son âge. 11 en est quitte présentement; mais l'on peut dire qu'à la bonne heure lui prit la pluie , car il est tombé malade le jour même qu'il n'a plus rien eu à faire. A l'égard des mauvais propos, sur cela je vous regarde comme moi , où l'on se donne bien de garde d'en tenir devant moi; ainsi je ne suis point surpris que vous n'en ayez point entendu. « Ce qui protège le maréchal, c'est l'amitié de madame de la Tournelle , dont la faveur va toujours croissant, et qui est créée duchesse de Chàteauroux; le Roi s'empresse de faire savoir cette bonne nouvelle au duc. « Si la poste partie avant-hier arrive avant votre courrier, Son Excellence vous fera part du changement arrivé à votre Ritournelle ; sinon je vous charge de lui dire qu'elle est duchesse de Chàteauroux, et en cette qualité elle vous fait bien ses compliments , ainsi qu'à toute votre famille". «
M. Roussel croit que par Son Excellence le Roi désigne M. d'Argenson, ministre de la guerre. C'est une erreur. Le Roi ne donnait jamais de l'Excellence à un ministre. D'ailleurs comment M. de Noailles, qui était à Strasbourg, aurait-il pu apprendre au ministre une nouvelle que celui-
* Millot, t. V, p. 390. — Rousset, t. II, p. 49. 2 Roussel, t. Il, p. 50 et 51.
32 MTIDK SI l{ LOI IS \V.
ci avait (là savoir de pioinicrc main ? Son Excellence est ici un de ces sobri(|uels si familiers à la cour, oii chacun avait son surnoni; il s'applique an duc d'Ayen. Dans sa réponse, M. de Noailles, après avoir annoncé le départ du duc d'.Ayen , ajoute, quelques lijpies plus bas : ^i Son Excellence éloil |)arlie à la réception de la lettre de Votre Majesté, en sorte que nous n'avons pas eu le plaisir de nous féliciter l'un l'autre sur la nouvelle duchesse de Chàteauroux '. «
Le connnerce épislolaire lanjjuit |)endant l'hiver avec les opérations militaires; mais au printemps il est convenu que le Roi prendra le commandement des troupes en Flandre. M. de \oailles, qui n'aimait pas M. Amelot, ministre des affaires étranf|ères, avait conseillé à Louis XI d'écrire directement aux représentants de la France en Russie et en Suède, en cachette du ministre. Celte petite intrigue déplut au Roi, qui sentait combien il importe à la dignité d'un prince d'être franc avec ceux qui sont audessous de lui. 11 repoussa cette suggestion.
24 avril 1744. — « Toute léflexion faite, je ne j)uis écrire à mes ministres en Russie et en Suède le billet que vous m'avez proposé : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée; et cette défiance de quelqu'un en qui il doit paroître que j'ai de la confiance ne me convient point, non plus qu'à mes affaires^, v
Quelle satire de la conduite qu'il tint plus tard et du ministère secret qu'il institua pour contrôler son ministre des affaires étrangères!
Cependant le Roi avait de la peine à quitter Versailles ou plutôt madame de Chàleauroux, qui n'osait pas se rendre à l'armée : aveu complet. " Je vais vous pailer à
' Kotisscl, t. II, |). 5'f. — 28 oclobrc ITV.'Î. - 1(1(1/1, p. 10.
COHHKSPO.VDA.VCKS IXTIMES. 33
cœur ouvert : 1" je ne pourrai partir que le 29, aussi ne m'adentlez à souper que le 30; 2" vous croyez bien qu'////e Princesse ' ne seroit pas fâchée que je différasse encore de quelques jours; mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire quelque tort ou à mes affaires. •■>
Le Dauphin ayant supplié son père de lui permettre de le suivre à l'armée, le Roi lui fit cette réponse, qui fut rendue publique et qui mérite d'être conservée :
6 mai 174V.
« Je loue le désir que vous avez marqué de me suivre à la tête de mes armées ; mais votre personne est trop chère à l'Etat pour oser l'exposer avant que la succession à la couronne soit assurée par votre mariage. Quand vous aurez des enfants, je vous promets que je ne ferai jamais de voyagea la guerre sans vous mener avec moi; mais je souhaite et j'espère n'être jamais dans le cas de vous tenir cette parole. Comme je ne fais la guerre que pour assurer à mon peuple une paix solide et durable, si Dieu bénit mes bonnes intentions, je sacrifierai tout pour lui procurer cet avantage tout le reste de mon règue. Il est bon que vous entriez de bonne heure dans ces sentiments et que vous vous accoutumiez à vous regarder comme le père plutôt que comme le maître des peuples qui doivent être un jour vos sujets*. ^i
Le Roi part ; madame de Chàteauroux le rejoint, au grand scandale de tous; les affaires vont mal sur le Rhin; AI. de Coigny se retire sous Strasbourg ; l'ennemi traverse le Rhin ; M. deBroglieaccuseM. de Coigny :1e Roi juge à propos de se rendre en Alsace pour relever par sa présence les courages
* La Princesse clait le surnom de madame de Chàteauroux , même avant sa faicurronle lui donnait dans sa l'amille, ainsi que nous l'apprend M. de liuyncs : on appelait sa s(eur, madame de Flavacourt, la Poule.
- Millot, t. VI. Pièces délacliccs, p. 3GI.
3!^ MTLDi: SIH LOL IS .\ V .
aballus. Il part prôci|)ilammeiil el lance cctle j)hrasf' (|ui pronicltail : a Je sais me passer d'ôquipaffe, et, s'il le faut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira parfailemeni. « M. de Noailles dénonçait les fautes de M. do (^oij^ny, et ses insinuations allaient fort loin : le Roi, impatienté, lui donna une leçon de charité. «Vous deviez être sûr que M. de Coijjny se retireroil sous Strasbourg, l'ayant toujours mandé, ayant assemblé un conseil pour cela, et ne pouvant subsister ailleurs, à ce qu'il dit; et il faut que ce soit cette dernière raison qui l'ait détermine à ce parti-là, car je ne présume pas assez de mal de mon prochain |)our croire qu'en ce moment-ci où j'arrive en personne avec un gros détachement pour me joindre à lui, d'autres raisons puissent y avoir eu part. Pour ce qui est de l'ordre (s'il s'est retiré sous Strasbouig et que le prince Charles [de Lorraine] soit en force entre nous deux) de remarcher en avant, [il] me fait un peu de peine, car c'est précisément le contraire de ce que vous lui avez fait mander, de ne point hasarder d'action avant notre jonction ; je vous l'envoie pourtant aussi, car vous et M. de Belle-Isle devez en savoir encore plus que moi sur pareille chose '. «
Le Roi arrive à Metz, non en équipage de lieutenant, mais traînant avec lui madame de Chàteauroux; on sait (|ii'il manqua mourir. M. de Noailles laisse échapper le prince Charles, qui avait passé le Rhin : cette faute capitale le ruine comme général dans l'esprit du Roi. Aussi, quand il veut reprendre sa correspondance, il reroit une réponse amicale, mais qui donnait implicitement congé à Fhorame de guerre. — A Metz, ce 30 août 1744. « Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal ; vous me trouverez avec bien de la peine à revenir : il est bien vrai que
1 Millol, t. VI, p. 61. — Roussel, t. II , p. 174. — 31 juillet.
CORRESPONDAXT.ICS IXTIMES. 35
c'est (le la porte de la mort. Ce n'a pas élc sans regret que j'ai appris l'affaire du Rhin ; mais la volonté de Dieu n'étoit pas que j'y fusse, et je m'y suis soumis de bon cœur, car il est bien vrai qu'il est le maître de toutes choses, mais un bon maître. E)i voilà assez, je crois, j)Our une première fois '. "
Dès lors, le maréchal ne fut plus que spectateur des événements- militaires, mais le Roi ne cessa pas de le consulter sur la direction générale de la politique. La maladie de Metz, l'amour que la France lui avait témoigné, avaient touché le cœur de Louis XV : il eut quelque temps le ferme désir de bien faire, et s'appliqua au gouvernement. Le marquis d'Argenson, nommé ministre des affaires étrangères, ayant demandé quelles étaient les intentions particulières du Roi, s'il désirait réellement la paix, et dans quelle mesure il voulait qu'on y travaillât, Louis XI remit à son ministre une instruction précise.
i 23 décembre \.~V*.
«Je vous envoie mon ultimatum pour la paix. Ne disons point que nous voulons la paix, mais désirons-la comme le plus grand bien, pourvu qu'elle puisse durer longtemps. Attendons ce qu'on nous dira, et ne négocions rien sur cela présentement avec nos alliés. Le Roi de Prusse ne veut plus rien de nouveau pour lui; et, pour les deux autres, il faudra bien qu'ils en passent par ce que nous voudrons pour leur bien. Si l'on nous prise aujourd'hui, c'est que l'on nous craint. Ne faisons mine que de vouloir la plus vigoureuse guerre ; il n'y aura jamais que cela qui puisse amener la paix, que je désire autant et plus que tout autre. »
Sur un papier séparé, était ce qui suit :
«Ci-dessous est mon ultimatum; mais je veux que tout
1 Alillot, t. VI, p. 82. — Roiisset, t. II, p. 181.
30 ET lin F, Sl!F{ LOI IS W.
vienne des aulres. Ne rien dire et écouter est ma volonté.
■>i 1" Que rKmpereur soit enipereur sans confirmation, n'en ayant ])as besoin, mais d'une simple reconnoissanco de la Heine de Honjp'ic, qui est la seule j)uissance qui ne le reconnoît pas -,
» 2" Son rétablissement en entier dans la liavièrc ;
55 3° La reconnoissance pour lui et ses descendants de l'Autriebe antérieure ;
55 4" Cession à l'Infant don Philippe de la Savoie et du comté de Nice par le Roi de Sardaif]ne , en l'indemnisant du côté du Milanais, et Finale restant aux Génois ;
55 5" Hestitulion par la France des places de Flandre, à condition qu'il lui sera jiermis de faire ce qu'elle jugera de plus à propos pour la sûreté de Dunkerque.
55 G" La France et l'Espagne étant contentées par les articles ci-dessus, il est juste que l'Angleterre jouisse dn vaisseau de permission et qu'on lui renouvelle le traité d'Arpcnto, et je me porterois volontiers pour médiateur sur le reste de leurs différends '. 55
Cette politique était un peu imprudente; mais, à l'époque où elle fut formulée, la position de la France semblait justifier ce langage. Nous étions alors intacts de tous côtés. Bientôt la mort de l'Empereur Charles VU, l'élection du grand-duc, notre expulsion de l'Allemagne, changèrent la face des choses. On eut pourtant, en 1745, de beaux succès en Flandre, mais des succès stériles. Le ] 1 mai , la bataille de Fontenoy est gagnée sous les yeux du Roi et du Dauphin : Louis XI/' annonce cette victoire à la Reine par ce billet laconique :
« Au champ de bataille de Fonfenoy, ce 11 mai, à deux iieures et demie.
» Les ennemis nous ont attaqués ce matin à cinq
' Mémoires du uiarqttis d'Avcjenson , t. I\ , p. 254.
COBRKSPO\nA\CF,S IXTIMKS. 37
heures : ils ont esté l)aUus. Je nie porte bien et mon fils aussy. Je n'ay pas le tems de vous en dire davanlafje, étant ijon , je crois, de rassurer l'ersailles et Paris. Le plus tost que je pourray, je vous enverray le détail '. »
Frédéric II fait sa paix séparée avec l'Autriche ; Marie- Thérèse envoie de grandes forces en Italie ; les Espagnols, conduits par le comte de Gages, et les Français par M. de Maillebois , remportent d'importants avantages. Ils occupent Parme, Plaisance, le Montferrat, la majeure partie du Milanais. Le Roi de Sardaigne demande la paix et négocie secrètement avec la France. Il s'agissait de se partager l'Italie, là était la difficulté; nos prétejilions étaient modestes, mais celles de l'Espagne et du Piémont s'excluaient. L'opposition de l'Espagne à tout accommodement était donc à craindre : aussi on se cacha d'elle pour négocier. On fit des propositions au duc de Savoie par l'intermédiaire de M. de Champeaux, qu'on envoya déguisé à Turin. Voici l'ultimatum que recul M. de Champeaux : u Au Roi de Sardaigne , tout le Milanais qui est à la rive gauche du Pô, et à la droite jusqu'à la Scrivia. A l'Infant, toute la rive droite, depuis la Scrivia jusques et y compris l'Etat de Parme, le Crémonois (le fort de Géra d'Adda rasé), et la partie du Mantouan qui est entre rOglio et le Pô ; celle par delà, à la république de Venise ; et ce qui est à la rive droite du Pô, au duc de Modène, avec l'éventualité du duché de Guastalla; et aux Génois la principauté d'OneilIe avec Finale et le château de Serra-
valle.
V Louis ^. 5)
Ce projet était l'œuvre du Roi. M. d'Argenson, qui était alors ministre des affaires étrangères, nous donne de pré-
' Mémoires du duc de Luyiies , t. VI, p. 440. - Mémoires de d' Arfjcnson , t. IV, p. 287.
38 KTUDE SUR LOLIS XV.
cicux renseignenicnls sur la pari active et inleIIi,'jcnlo que le Roi prenait à la direction de la politique extérieure. «Quant au parta^je, dit-il, je le vanterai avec d'autant plus de plaisir que c'est l'ouvrage entier du Roi, et c'est peut-être le seul ouvrage de son règne qui soit bfen à lui. Le Roi est bon j^éograplie, il a présentes à l'esjjrit toutes les dispositions topograjjhiques; il a l'esprit naturellement juste, il ne s'agit que de le faire sortir de l'assoupissement, de l'indécision et de la timidité. J'eus ce talent avec mon maître en plusieurs affaires : je le plaçois sur les bonnes voies, et il y couroit mieux qu'un autre. Je ne l'ai jamais vu si grand que lorsqu'il écouta le rapport que AI. de Cbampeaux lui fit de sa première négociation à Turin; il ordonnoit en maître, il discutoit en ministre. Sa Majesté écrivit beaucoup de sa main sur ce parlage... Je laissai à Cbampeaux quelques-uns de ces écrits de la main du Roi : ils firent merveille, ou plutôt ils firent tout quand il les montra au Roi de Sardaigne. .. Que de grandes choses feroient les princes, s'ils vouloient d'une volonté propre et indépendante des courtisans et des flatteurs '. " Le Roi de Sardaigne , certain de connaître la pensée de Louis XV, prêta l'oreille et se montra accommodant. AL de Mongardin, qui avait été envoyé pour traiter, ayant annoncé ces bonnes nouvelles, ajoutait que tout allait bien, sauf quelques changements dans le plan que l'on réclamait à Turin, et AL d Argenson ayant communiqué cette dépêche au Roi, celui-ci répondit :
Il 28 décembre 1745.
«Je VOUS renvoie sur-le-champ votre lettre de Alongardin ; Ton nous annonce quelques changements, ainsi je ne vois pas la négociation aller si vite que vous croyez. Le temps au dégel ne me permettra pas d'aller à Choisy
1 Mémoires du marquis d'Argenson , t. IV, p. 285.
CORRESPO\^DA\Ci:S lYTIAIES. 39
dimanche, et l'état de madame de l'ompadour ne me permettra |)eiit-ètre pas d'y aller avant mardy, qui sera peutêtre aussi reculé. Ainsi , vous ferez bien de prendre un jour pour aller à Paris la semaine prochaine ; ce sera vraisemblablement le mardi tout au soir ou mercredi après le conseil, selon le jour où je le tiendrai '. »
Cependant des préliminaires furent signés (17 février 174G) : le Roi de Sardaigne insistait pour la signature du traité définitif. Pour cela il fallait l'accession de l'Espagne, avec laquelle on était lié par le traité de Fontainebleau (25 octobre 1743), qui établissait entre les deux couronnes une alliance offensive et défensive à perpétuité, à condition que l'hifant don Philippe aurait le Milanais, Parme et Plaisance ; or, Louis XV reconnaissait au Roi de Piémont la partie du Milanais située à gauche du Pô et à droite de la Scrivia. L'Espagne ne voulait rien entendre : l'ambassadeur de France, M. de Vauréal, évèque de Rennes , ne savait que répondre aux invectives de la cour de Madrid ; on criait à la trahison ; la Reine alla jusqu'à dire à l'ambassadeur : « On veut nous traiter comme des enfants, et l'on nous menace du fouet si nous ne faisons pas ce qu'on veut. « Il fallait prendre un parti : il n'y avait d'autre ressource que d'envoyer à Madrid quelqu'un qui eût assez d'influence pour persuader à Philippe V que Louis XV était résolu à traiter quand même avec le Piémont, et que l'Espagne avait intérêt à prendre part à cette négociation. Le duc de Noailles s'offrit et fut pris au mot par le Roi.
« J'accepte avec plaisir vos offres , et j'espère que si quelqu'un peut réussir, ce sera vous. Je ne prétends pas qu'il vous en coûte rien. Vous emporterez avec vous une sonmie d'argent que je vous ferai donner, et, à
* Mémoires de (F Argcnsoii , t. IV, p. 2S8.
40 MTLDF, SIR 1,01 FS \V.
voire leloiir, nous payerons le surplus de voire dépense. Je connois voire sagesse, el vous savez parlaileinenl ee qu'il faut faire. Ainsi, je m'en rapporle bien volonliers à vous sur ee ehapiire, ainsi que sur le |)reinier, qui esl délicat; mais
A vaincre sans péril, on triornplie sans gloire '. i
Louis XV remit à M. de Noailles les inslruclions suivantes, qui sont fort courtes, se reposant, pour l'objet principal du voyage, sur l'intelligence du marécbal :
« Je charge particulièrement le maréchal de \oailles d'assurer Voire Majesté de ma tendresse extrême pour elle. 11 est d'ailleurs pleinement convaincu de la nécessité qu'il y a que nous soyons unis à jamais. Je souhaite qu'il revienne satisfait de \ olre Majesté, el qu'il la convainque que ce que j'ai fait, ce que je fais et ce que je ferai est pour l'accomplissement de ses désirs.
A la Reine.
Compliments, amitié, confiance.
A ma JiUe '.
Tendresse, amitié.
Au Prince et a la Princesse (des Asluries). Beaucoup d'amitiés en particulier '. v
Cependant le duc de Savoie s'impatienlait et demandait la conclusion du traité ; de leur côté, les Espagnols continuaient les hostilités, et s'apprêtaient à frapper un grand coup ; la France voulait que le Piémonlais reconnût que l'armistice conclu était une suite de ses démarches ; les Piémonlais prirent l'offensive, allaquèrent Asti, et firent la garnison française ])risonnière ; Charles-Emma-
1 Millet, t. VI, p. 151. — 22 marsl74f).
2 Louisc-Elisubetli, fillo de Louis XV, mariée en 17.39 à l'Infant Pliilippc.
3 Rousset, t. II, p. 196.
CORKKSPOADAiXCES IXTIMMS. 41
miel se déclara libre do tout engagenienl. Ce fui dans ( es circonstances que AI. de Noailles se rendit en Espajjue [V avril 1746). 11 trouva Philippe V maussade et aijjri, quoique resté Français de coMir, et la Ueine hostile à la France et prévenue contre le njaréchal. Louis XV n'ignorait pas celte particularité. « (12 avril 174G). Il nie revient que la Reine vous craint auprès du Roi, et que Ton ne veut pas vous traiter si familièrement que l'évéque. Xous verrons ce qui arrivera. Vous êtes bien instruit et sage : je compte. Votre diligence me paraît embourbée, tant pis pour vous, car j'espère me mettre en branle dans les premiers jours du mois prochain, pour être revenu pour les couches de ma belle-fille, et puis retourner, si besoin est '. »
M. de Noailles parvint heureusement à calmer l'irritation du Roi et de la Reine d'Espagne, et à les faire renoncer au traité de Fontainebleau en ce qui concernait les seigneuries à donner en Italie à l'Infant don Philij)pe. M. de Noailles ne rendait pas un compte exact de ses démarches au ministre des affaires étrangères , M. d'Ar- •genson, et le Roi faisait parvenir au maréchal des dépêches diplomatiques à l'insu de son ministre '.
Louis XV se rendit à l'armée, et continua sa correspondance avec le maréchal , mais il l'entretenait de choses de peu d'importance. « Au camp de Malines (10 mai 1746). Je vous prie de faire part au comte de Noailles que M. le cardinal d'Alsace, notre archevêque, qui est un saint, a permis de faire gras ces trois jours-ci, et que j'en profite avec grand plaisir ; il est vrai qu'il n'y avoit pas le le plus petit poisson d'arrivé \ » Mais il y avait là calcul.
1 Millof, t. VI, p. 165.
- Rousset, t. Il, p. 199. — I.es documenls que traiismcdail le Roi étaient ronfernu's dans des boîlrs.
•^ hlctn, p. 212.
II cachait volontairement à l'ambassadeur la néjifociation ouverte alors avec la Holhmde : le partajje de l'Italie était la grande difficulté ; il avait été question de donner à l'Infant don Philippe la Toscane. Les plénipotentiaires hollandais ayant proposé de lui attribuer le Parmesan, Louis XV jugea ainsi cette proposition dans une lettre au marquis d'Argenson :
a 13 juillet 1746.
«Je crois que la Toscane apporterait aujourd'hui de grandes difficultés, et en cela seul je serois j)Our eux. S'il n'y avoit que cet article et qu'ils voulussent signer seuls et tout à l'heure, nous pourrions y condescendre encore ; mais la mauvaise foi, du reste, est si odieuse, que je vois que tout mon conseil s'y récriera fortement. Rendonsleur ce qu'ils ont voulu nous donner : amusons-les et allons notre chemin '. »
Tout le monde, en effet, cherchait à se tromper : on ne disait mot à l'Espagne de cette négociation , qui l'intéressait si vivement ; aussi Philij)pe V, qui en fut informé, fit de vifs reproches à AL de Xoailles, qui n'était pas mieux instruit. Enfin il se désista, au nom de son fils, du Mantouan et de la Lombardie, que lui assignait le traité de Fontainebleau, et s'en remit à Louis XV pour obtenir un équivalent en Italie.
Nous ne suivrons pas le duc de Xoailles sur le terrain de la politique générale en analysant plusieurs mémoires qu'il remit au Roi ; nous ne perdrons pas de vue que Louis XV seul fait l'objet de cette Etude ; nous allons le voir sous un aspect nouveau pour nous, sous celui de père. La première Dauphine étant morte (22 juillet 1746), le Roi d'Espagne Ferdinand \'I, qui venait de succéder à son père, offrit la sœur de la défunte, l'infante dofia Anto-
* Mémoires du marquis d'Arcjevsoii , t. IV, p. 348.