CORRESPONDANCES INTIMES
nia. Le Roi refusa calégoriqucment celle nouvelle alliance, qui lui senijjlail un inccsle, et s'expliqua sur ce sujet avec le maréchal de Broglie, qui lui avait Iransntiis une lettre du duc de Bournonville contenant des plaintes au nom de Madame Elisabeth, fille du Roi, mariée à don Philippe.
« Soptcmbrc 1746.
a La lettre du duc de Bournonville n'est point bonne du tout; il faut tâcher d'y remédier. Je souhaite toutes sortes d'alliances avec l'Espagne, et les désire ainsi que noire union parfaite ; mais je ne consentirai jamais à voir mon fils épouser les deux sœurs en légitime mariage, surtout y ayant un témoin vivant de leur union '. A propos de ce témoin , comme il n'a plus rien à espérer ni prétendre à ma succession, il lui revient une dot que nous ne payons jamais en ligne directe. Si l'Espagne veut payer celle de ma fille, je tiendrai bon compte de celle-ci. Si l'Espagne veut payer la sienne, moi je payerai la mienne ; mais tant tenu, tant payé : voilà ce que vous pourrez mander au duc de Bournonville. A l'égard des arrérages, si nous en devons, l'on nous en doit : partant quille ~. »
Pour comprendre la fin de celte lettre, il faut savoir que le Dauphin avait une fille de son mariage, et que la dot de Akidame Elisabeth n'avait jamais été réglée ; le nouveau roi, Ferdinand VI, retrancha une partie de la pension que Philippe V avait assignée à son frère et à sa bellesœur. Celle-ci réclama les bontés du Roi, qui, dans un moment de mesquine rancune, voulait venger sa fille en faisant retomber la punition sur sa pelile-fille. Le maré-
1 Le mot union n'est pas dans l'original : il y est remplacé par des points; mais il n'y a pas, ainsi que le croit M. Roussel, de réticence; c'est tout simplement un oubli ou plulôl un expédiint pour rendre plus livc la pensée : le Roi écrivit celle lettre sous l'empire du dépit.
- Roussct, t. II, p. 223.
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clial (le Xoaillcs lut consuHé ; il clicrcha el parvint à adoucir Louis XI, qui n'avait ajji (|uc dans un moment de dépit causé par les insistances du Uoi d'Es|)ajjne à offrir sa sQ'ur pour le Dauphin. A la réponse faite tout d'abord (pie cette union élail impossible, vu l'étroite alliance des futurs époux, la cour de Madrid objectait la possibilité d'obtenir une dispense du Pape. Cette objection fut combattue en invoquant l'usage de la France, qui n'admettait |)as de dispense en pareil cas. On s'indignait en Espagne de ce prétexte ; et douter du pouvoir du Pape en celte matière était presque taxé d'hérésie. Louis XI ne savait que répondre ; il consulta de tout c()té pour composer une épî- Ire qui (')làt au Roi d'Espagne toute espérance sans trop le blesser, et pour couper court à toute nouvelle demande, on déclara j)ubliquement le mariage du Dauphin avec Marie- Josèphe de Saxe, fille d'Auguste 111. M. de Xoailles ne termina pas l'année sans, selon sa louable coutume, dénoncer quelqu'un : général, il avait accusé d'autres généraux, MAL de Broglie et de Coigny, et provoqué leur disgrâce ; ambassadeur, il attaqua auprès du Uoi le ministre des afiaircs étrangères, Af. d'Argenson, qu'il avait trahi pendant son ambassade, et remit au Roi un volumineux pamphlet, qui fut suivi quelques jours après de la chute de M. d'Argenson ; mais celui-ci conserva la bienveillance du Roi, et, chose inouïe pour un ministre tombé, reparut à la Cour et fut bien accueilli du maître '.
Il ne faudrait pas formuler, d'après la lettre précédente, un jugement sur les sentiments paternels de Louis XV : cette lettre fut dictée sous l'empire de circonstances particulières ; elle ne saurait donner une juste idée de la sensibilité du Roi ; je n'en veux d'autre preuve que la lettre
* Roiissef, t. II, p. 22V. — Mciuoires de d'Argenson, t. Iv , passim.
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siiivanleà madame de l/enladoiir, qui luil connaîlre toute raffcclion et la bienveillance qu'il y avait dans son cœur:
tt A Foii(aiii('b!o;;u , ce 28 ocloliro IToO '.
«Je suis très-aise de la bonne santé de mes filles, et encore plus de ce que vous me mandez en être contente. Nous sommes ici dans raffliclion du pauvre M. d'Ancenis; tout le monde le regrette infiniment et admire au-dessus de tout le courage de son père. C'est ce qui s'appelle un bonnéte bomme ; pour moi, je le regrette plus qu'aucun autre. J'avois fait connoissance avec lui dans son premier et dernier quartier, et je ne lui avois rien liouvé que de bon. Il est mort aussi avec beaucoup de courage et en vrai saint, ce qui (ait que je ne doute pas qu'il ne soit beaucoup mieux que j)artout où il eut pu être en ce lias monde. Voilà une pauvre famille bien tourmentée et désolée. Il est venu des nouvelles d'Espagne qui disent qu'on atlendoit ma fille à Alcala le 25. J'espère que mes parenis en seront contents ; dans huit jours nous en saurons davantage. AI. de Tallard sera ici à la fin de ce mois, et madame de Tallard vers la Saint-Martin. On ne peut être plus content d'eux que je suis, et principalement de madame de Tallard, ce qui ne me donne point de repentir sur le choix que j'ai fait d'elle. C'est vous, maman ^ qui me l'avez donnée; ainsi elle ne pourroit être guère autrement, à moins qu'elle ne se fût furieusement démentie, et, de plus, c'est votre même sang. A l'égard d'un moins important, qui est celui de Filleul, je suis charmé d'avoir trouvé un pareil sujet dans une famille que vous protégez; par tout le bien qu'on en dit, ainsi que de sa femme , et par ce que j'en connois, j'espère que j'en serai content. Adieu, maman, ménagez-vous bien, car nous avons encore long-
1 Mémoires du duc de Linjncs , t. W , p. 02, noie 1.
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lomps Ix'soin do vous. Je vous embrasse de loul mon cœur. 5)
Le maréchal perdit en 1748 sa mère, artisan habile de la fortune de sa famille, qui mourut presque centenaire. A celle occasion, Louis XV n'oublia pas son ancien serviteur :
« Juillet 1748.
« Mon Cousin, j'ai le malheur de n'avoir jamais su ce que c'est que de perdre une mère; mais l'ayant senti pour des amis, je partage bien véritablement avec vous votre juste douleur. J'approuve fort que vous restiez encore quelques jours «i Paris; après quoi, vous ferez bien de venir ici, pour vous dissiper et prendre l'air, ce dont vous devez avoir grand besoin. Dites au duc d'Ayen que j'attends la fin de sa quarantaine avec grande impatience ' ; pour ce qui est du comte de Noaillcs, je me contente du compliment qu'on lui fera de ma part. Je finis sans compliment.
" Louis "■. »
La paix d'Aix-la-Chapelle ramène enfin la tranquillité. M. de Xoailles n'est plus que de loin en loin consulté par le Roi sur différents projets tant militaires que politiques, tels que l'organisation et la défense des colonies d'Amérique (juillel 1749), l'élal de l'Europe (5 février 1751), l'alliance avec la Sardaigne (7 mars 1751), la conduite à tenir avec le Parlement lors des troubles à propos de la bulle Unigenilus et des refus de sacrements (3 août 1753). Le Roi adressa au maréchal, sur ce dernier objet, une série de questions qui dénotent de sa purt une grande perplexité.
* La ducliesse d'Ayen venait d'être malade de la petite vérole, el son mari, qui l'avait soignée, s'abstenait pendant quelque temps de toute communication extérieure.
2 Roussel, 1. Il, p. 283. — Millot, t. VI, p. 25'f.
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En I75i, liOuis XV voulant retenir dans l'alliance française le Roi d'Espagne qui allait aux Anglais, demanda des conseils à M. de Noailles et même un projet de lettre à l'erdinand VI; mais après en avoir transcrit quelques lignes il s'arrêta, montrant ainsi son hésitation.
« A Crécy, ce 23 septembre 1754.
« J'ai commencé à écrire votre lettre, mais je vous avoue avec sincérité, et pour vous seul, que je la trouve un peu longue, et que c'est un libelle difflmiatoire contre la gent anglaise, qui est très-vrai; mais ne trouveriez-vous pas que, dans ma plume, cela n'est pas un peu fort? Je discontinuerai, si vous le trouvez bon, jusqu'à ce que j'aie votre réponse'. "
Voici un écharttillon du style que Louis XV trouvait avec raison un peu trop énergique : « Les Anglois ont été de tout temps les ennemis constants et implacables de notre sang et de notre maison; nous n'en avons jamais eu de plus dangereux. « Sur l'insistance de M. de Noailles, cette lettre fut envoyée écrite de la main du Roi, accompagnée d'un volumineux mémoire, qui servait de pièces justificatives. Le tout produisit l'effet que redoutait Louis XV, et qu'il avait aperçu; en voulant enlever le succès on avait dépassé le but, et Ferdinand VI, déjà inclinant vers les Anglais, n'avait pas été converti par le réquisitoire violent, quoique juste au fond, que M. de Noailles avait fait tracer à la plume de Louis XV. Le Roi d'Espagne donna une réponse polie, oii il déclinait toute alliance intime avec la France.
Cette haine de M. de Noailles pour l'Angleterre fut justifiée par les événements. De 1749 à 1755 les Anglais se préparèrent à recommencer la lutte contre nous, à nous
1 Rousset, t. II, p. 33».
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procurer des ennemis, à nous affaiblir. Tout à coup, en 1755, ils allaquent et prennent nos vaisseaux sans déclaration de guerre et se liguent avec Frédéric H ; la guerre de sept ans commence, et avec elle une nouvelle j)olilique : l'alliance autricliicnne. M. de \oailles se trouve dépaysé dans ce monde nouveau. L'âge et les infirmités le décident à une retraite que les principes qu'il a suivis jusqu'ici, et qui sont maintenant mis de côté, lui conseillent. Il demande et obtient la permission de se retirer (13 avril 175G). Le Roi lui écrit encore deux fois : la première, pour le remercier des félicitations que le maréchal lui a envoyées lors de la prise de Mahon (14 juillet 1756); la dernière, le 30 décembre 1758, pour accorder au duc d'Ayen la charge de ca|)itaine des gardes, dont le maréchal était en possession, et au comte d'Ayen la survivance de son père,
« Mon Cousin, vous savez la répugnance que j'ai d'accorder des survivances, votre fils étant plus jeune que moi, et par conséquent devant durer plus longtemps. Cependant les services de votre famille, depuis plus d'un siècle, les vôtres rendus à mes pères et à moi, ainsi que votre attachement à ma personne, me déterminent à vous accorder la grâce singulière et dernière que vous me demandez. Heureusement le sujet est dans sa vingtième année, car vous savez qu'à mon âge les enfants ne nous vont plus, et qu'il promet; et, malgré vos quatre-vingts ans accomplis, je me flatte que vous lui apprendrez encore à me bien servir et fidèlement. Je diminue les brevets de retenue; ainsi, je n'en donnerai qu'un de quatre cent mille livres au comte d'.Ayen, votre petit-fils; bien entendu que s'il lui arrivoit malheur avant son père, et que je n'accorde pas sa charge dans sa famille, celui qui lui succéderoit payeroil les cinq cent mille livres en entier à la succession
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du ducd'Ayen, Un aussi zélé et aussi vieux serviteur peut et doit toujours compter sur mes bontés et sur mon amitié. Plaise à Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde'. « Louis, »
« A Versailles, ce 20 déccnihre 1758.
Ce fut le congé de Louis XV au maréchal de Xoailles, qui mourut le 24 juin I7GG, âgé de près de quatre-vingthuit ans.
M. Rousset a parfaitement saisi et rendu avec bonheur l'impression que laisse la correspondance de Louis XV et de M. de Noaillcs'. « Nous pouvons nous figurer, dit-il, Louis XV recevant, au meilleur temps de leur correspondance, les lettres du maréchal : il les lit attentivement, quoique un peu longues, et tranquillement, quoique un peu vives. La dernière ligne achevée, il réfléchit un moment, prend la plume et répond. Il ne contredit à rien, raisonne juste, explique très-clairement pourquoi les affiiires vont mal, mais ne s'ingénie pas assez pour qu'elles aillent mieux. « Ce qui est de sur, écrit-il un jour au maréchal, c'est que je suis très-patient, peut-être trop, et que j'aime à voir clair dans les choses; après quoi, je sais prendre mon parti. » Si Louis XV veut dire qu'il sait prendre un parti, se décider, il se flatte; mais il est vrai qu'il prend facilement son parti des événements; la doctrine des faits accomplis lui agrée à merveille. Le duc de Luynes a dit de Louis XV qu'il parlait et s'occupait historiquement des affaires : le mot est d'une justesse parfaite. Malheureusement, l'humeur historique, excellente pour le récit, ne vaut rien pour l'action : c'est l'humeur militante qui convient aux hommes politiques et aux chefs d'Etat. ^^
1 Miliot, t. VI, p. :î:îO. — Roussel, t. If, p. 417. - Correspondance de Louis XV, tome I, Inlrodiiction, p. cowwiii. I. 4
no ETLDE SUR LOUIS \V.
Telle est l'idée qu'il convient d'avoir du correspondant du maréchal de Noailles; plus lard le Roi se désintéressa moins du goiucrncment qu'il ne le faisait par le passé, mais il lui manqua toujours celte humeur nulilante , ou , pour parler plus exactement, cette énergie de résolution qu'il faut pour conduire dignement les hommes. Ce nouveau personnage, nous allons le voir se développer dans la CorresjwuJauce secrète.