‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie (volume 3)Chapitre 7 sur 253 · LA C0RUESP0A:DA\CE SECRETE · texte numérisé non relu

LA C0RUESP0A:DA\CE SECRETE

Dès les premières années du règne de Louis XVI, le bruit courut dans le public que le feu Roi avait à l'étranger ■des correspondants qui lui transmettaient les nouvelles politiques, et recevaient ses ordres par l'intermédiaire de personnes qui jouissaient de sa confiance intime. En 1 773, M. d'Aiguillon, qui était alors ministre des affaires étrangères, avait en effet surpris une correspondance de ce genre relative à la Pologne, et découvert que le comte de Broglie, frère du maréchal, était le confident du Roi. Louis XV, plutôt que d'imposer silence à AL d'Aiguillon, en couvrant \l. de Broglie de son autorité, aima mieux sacrifier celui-ci en apparence et l'exila, mais il continua jusqu'à sa mort à correspondre avec lui. A l'avènement de Louis XVI, le comte de Broglie réclama contre l'exil qu'on lui avait imposé , et ne voulant pas rester sous le coup des accusations d'intrigues et même de trahison qui avaient été le prétexte de sa disgrâce, demanda qu'on examinât sa conduite, et mit sous les yeux du Roi les originaux des ordres qu'il avait reçus de Louis XV : ordres qui témoignaient qu'il n'avait fait qu'obéir, et qu'il avait été à plusieurs reprises la victime de sa discrétion. Il remit en même temps les minutes de toutes les dépêches, revêtues de l'approbation royale, qu'il avait adressées aux agents secrets à l'étranger, ainsi que les dépêches que ceux-ci

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avaient envoyées. AIM. du Muy et de Vergennes , que Louis XVI chargea d'examiner ces papiers, après plusieurs entretiens avec le comte de Broglie, n'iiésilèrent pas à déclarer (jue lo comte s'était toujours conduit en sujet tidèie et discret, et que, plutôt que de divulguer le secret de son maître, il avait subi sans se plaindre plusieurs exils, et s'était vu attaquer dans son honneur. Louis XVI, par une lettre rendue publique, justifia W. de Broglie, mais lui ordonna d'anéantir la correspondance. M. de Hroglie fit des remontrances, et demanda qu'on conservât ces documents, dont plusieurs avaient, au point de vue politique, une grande valeur, et qui étaient tous des témoins de son zèle et de son habileté. Louis XVI, convaincu j)ar ces raisons, revint sur sa première décision, et ordonna la remise au dépôt des affaires étrangères des dépêches concernant la politique extérieure. Cet ordre a été exécuté. C'est donc à tort qu'on croit que ces papiers ont été brûlés. Malgré le mystère qui enveloppe le Dépôt des affaires étrangères, nous savons que la correspondance étrangère de Louis X\' y est conservée; mais l'entrée de ce Dépôt est inaccessible. Heureusement , tous les documents relatifs à cette correspondance n'ont pas eu le même sort.

Peu de temps avant la mort de Louis XV, le comte de Broglie remit au Roi un volumineux liavail intitulé Conjectures raisonnées sur les intérêls de la France avec les autres Etats de V Europe. Le manuscrit de ce travail, qui avait été rédigé sous la direction de M. de Broglie et sous ses inspirations, par un de ses secrétaires, F. Favier, fut trouvé en 1792 dans le cabinet de Louis XVI, aux Tuileries, et publié l'année suivante avec les lettres et mémoires adressés à Louis XVI par M. de Broglie pour sa justification. M. de Ségur donna, en 1801, sous le titre de

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Politique de fous les cahinets de l'Europe, une nouvelle édilion du Mémoire de Favier et de la correspondance de M. de Broglieavec Louis XVI et ses ministres, seuls monuments que l'on connût de la fameuse correspondance secrète. On croyait que le reste avait été détruit. Xous avons dit que cette opinion était erronée, car, outre les documents qui se trouvent au Dépôt des aflaircs étrangères, nous avons encore les originaux mômes de plus de trois cents lettres ou billets adressés par Louis XV à Tercier, son premier confident, et au comte de Broglie. Ce dernier les avait gardées par devers lui, et c'est dans ses papiers qu'elles ont été trouvées à la révolution et déposées aux Archives nationales. Ces lettres sont écrites toutes au courant de la plume, sans recherche; c'est l'expression spontanée et ])eut-être quelquefois involontaire de la pensée. Ce ne sont souvent que des billets de quelques lignes annonçant l'envoi de papiers ou d'argent, mais une phrase, un mot viennent apporter une vive Jumière. Toutes sont le témoignage irrécusable de la faiblesse de caractère que l'on a signalée chez Louis XV, mais aussi d'un désir obstiné du bien, et des petits moyens employés pour faire triompher ce qu'il regardait comme la bonne cause. La malheureuse Pologne avait en lui un partisan ardent et désintéressé, et il la servit à sa manière.

Il est sans doute regrettable de n'avoir pas à notre disposition la série complète des instructions envoyées par le cabinet secret, et les dépêches des agents occultes : on aurait pu tracer, à l'aide de ces documents, une histoire complète et sincère de la diplomatie française de 1750 à 17.74; mais, dois-je le dire, il me semble que mieux vaut pour nous être privés de ces documents que des lettres personnelles de Louis XV, qui nous font des-

54 KTi i)F, SI R r,oris \v.

ccndrodans la consciciuc royalo, cl jjrâce auxquelles il est permis de lire enfin dans ce ca'ur qui vivant se plaisait à rester fermé et impénétrable, cachant avec soin le bien qu'il faisait ou voulait faire^ et affichant le scandale : singulier phénon>ène moral, étranges contradictions, qu'il est curieux d'étudier et de saisir |)our ainsi dire sur le vif

Les notions que nous donnent les letties de Louis XV, nous avons essayé de les compléter avec les quelques fragnienls de la correspondance secrète qui nous sont parvenus par des voies diverses. C'est ainsi qu'outre les trèscurieux mémoires de M. de firoglie, publiés |)ar M. de Ségur, des lettres du Roi à M. de Breteuil, et des réponses de ce diplomate qui participait au secret, ont été insérées d'après les papiers de AL de Breteuil , par AL de Flassan , dans son Histoire de la diplomatie française. On trouve aussi de très-curieuses lettres de Louis XV au chevalier d'Eon dans les Alémoires du chevalier, rédigés par AL F. Gaillardet, auquel une libéralité qui n'est plus de ce temps-ci avait ouvert les archives du ministère des affaires étrangères. Que sont devenus les papiers de AL de Breteuil, du prince de Conti, de AL de Saint-Priest, de AL Durand, de AL Hennin? Je l'ignore. Ils offriraient les moyens de recomposer l'ensemble de la correspondance secrète; mais espérons qu'un jour viendra ou le Dépôt des archives étrangères s'ouvrira aux historiens dans les limites de discrétion et de convenance dont chacun reconnaît la nécessité.

En attendant, contentons-nous de ce qu'une heureuse fortune nous donne; essayons de faire ressortir les notions nouvelles que renferme la correspondance secrète, nous attachant à tout ce qui peut éclairer le caractère et la conduite de Louis XV '. Qui eut dit que ce prince se fût soucié

1 Voici quelques détails curieux qu'avait recueillis l'abbé Georgcl, ancien

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de ce que Louis XIV appelait le métier de roi ei qu'il voulût se tenir au courant de ce qui se passait en France et à l'étranger? car ce n'était pas seulement sur les affaires extérieures que son attention se portait, il voulut avoir en

secrétaire d'ambassade à Vienne, et qui décoiurit, ainsi que nous le dirons plus loin, la correspondance secrète. Il rédigeait ces Mémoires au commencement de ce siècle. «■ La correspondance secrète de Louis \V était parfaitement ignorée de son conseil et surtout de son ministre des alTaires étrangères. I<e comte de Broglie , qui avait succédé au feu prince de Conti, était le ministre privé et surtout très-caclié d'une diplomatie aussi extraordinaire. II avait pour secrétaire M. Favier, auquel ses connaissances et ses ouvrages diplomatiques ont fait une réputation; et enfin Du Mouriez, élève de Favier. Le mystère de cette politique privée n'était pas confié à tous nos ambassadeurs. Quelquefois c'était le secrétaire d'ambassade ou tout autre Français, qui,

voyageant sous différents prétextes , était trouvé propre à remplir ce rôle Ici

je dois au lecteur quelques détails très-peu connus sur l'origine et la cause de la correspondance mystérieuse et cle la politique secrète de Louis XV. Je me suis trouvé à portée par des relations intimes à Versailles de connaître la manière dont ce monarque a été amené à créer ce ministère secret. Louis XV, si mal élevé par son précepteur et son premier ministre le cardinal de Fleury, avait contracté une habitude de timidité, d'indécision et de méfiance qui influait sur son caractère et sa conduite. On lui avait persuadé qu'il remplissait ses devoirs en suivant l'avis de son Conseil et en laissant agir ses ministres... A celte défiance de ses propres forces et à cet abandon total de volonté dans les affaires du gouvernement de son royaume, Louis XV joignait une excessive curiosité... Par une suite de son caractère défiant et curieux, ce monarque s'était aussi ménagé près des cours de l'Europe un ministère secret, absolument ignoré du ministre des affaires étrangères. Le Roi, pour qui ce mystère était une véritable jouissance, voulait de cette manière pouvoir juger la conduite de sou ministre avoué dans les différentes Cours, et comparer les rapports que celui-ci faisait avec ceux que lui transmettait son ministère secret. Les agents et les correspondants de cette ténébreuse politifjue étaient soudoyés par le Roi lui-même sur sa cassette particulière. Ils étaient au choix du ministre secret, qui travaillait directement avec Sa Majesté et lui répondait de la discrétion des personnes à qui par son intermédiaire ses instructions étaient confiées. Le voile le plus épais couvrait cette obscure diplomatie.» (Georgel , Mémoires, t. I, p. 271 et suiv.) — On voit que la part personnelle que prenait Louis XV à la correspondance secrète était fort mai connue. Xotre publication met pour la première fois dans son jour le travail incessant du Roi pendant près de vingt-deux ans.

56 ETUDK SUK LOTIS XV.

(leliois des voies officielles des rciisei'jiienjenls sur le jjouveriienient inlérieiir et l'élal des esj)iils en France.

Jusqu'au milieu du di.\-luiilièmc siècle la France avait poursuivi en Europe rabaissement de la maison d .Autriche : Henri II', Richelieu, Louis XIl/ avaient donné la consécration de leur |}énie et du succès à cette politique, qui était devenue vérilablenient nationale, et dont la France semblait ne pouvoir jamais se départir. Le traité de VVestphalie, qui était la base de l'équilibre européen, avait fait de la France le prolecteur et le garant officiel des intérêts des petits princes allemands, dont l'indépendance était menacée par la maison de Habsbourg. Celte dernière avait réussi à faire de la couronne impériale, élective en principe, l'apanage de la maison de Habsbourg; mais au milieu du dix-huitième siècle cet équilibre devait être changé, par suite d'importantes modifications survenues dans la situation respective des divers Etals. La Russie, tirée de la barbarie par Pierre le Grand, demandait qu'on comptât avec elle, et cherchait un prétexte pour appuyer de ses immenses armées sa prétention nouvelle de faire écouler sa parole en Europe. Plus près de nous, la Prusse grandissait, devant tout à deux de ses rois, qui, à force de persévérance, ont su créer un peuple destiné à jouer en Allemagne le rôle de contre-poids qui avait été si longtemps entre nos mains.

L'intérêt de la France était de favoriser celte nouvelle puissance antagoniste née de l'Autriche, et qui pouvait devenir une barrière contre la Russie. Au centre de l'Europe, la Pologne, république aristocratique sous un roi électif, avait été longtemps un rempart contre l'islamisme, mais elle ne donnait plus que le spectacle de l'anarchie et de la faiblesse, et offrait une proie facile à la convoitise de ses voisins. Long(enij)s étrangère à la France, elle

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Jui étîiit, depuis près de deux siècles, aUachée j)ar des liens d'alleclion : avant de monter sur le trône de France, Henri III avait ceint ia couronne des Jagellons; c'était une Française qu'avait épousée le grand Sobiesky , le sauveur de l'Autriche, qui avait été lui-uièmc dans sa jeunesse au service de Louis XIV. En lG97,lcs Polonais avaient jeté les yeux sur le prince de Conli pour en faire leur roi; enfin Louis XV avait épousé la fille de Stanislas Leczinski, roi détrôné de Pologne, et le seul fils issu de ce mariage, le Dauphin, s'était uni à Marie-.Iosèphe, fille d'Auguste de Saxe , l'heureux compétiteur de Stanislas. Les mœurs et l'influence de la France gagnaient de jour en jour en Pologne: il y avait entre les deux |)cuplcs sympathie, mais la France était bien éloignée, tandis que les ennemis entouraient la Pologne de toutes parts.

La Turquie, qui naguère faisait trembler l'Europe, était bien déchue de son |)reslige ; c'était déjà l'homme malade, et la Russie guettait le moment de la dépouilhr. Il y avait entre la Turquie et la Pologne communauté de dangers et de craintes; mais, par sa position géographique, la Pologne était appelée à succomber la première sous le poids de ses propres fautes et sous l'accord de la Russie, de l'Autriche etde la Prusse. La France était son seul apj)iii et son seul espoir, et c'était vers elle que se tournaient les regards des Polonais aimant sincèrement leur patrie.

En 1745, plusieurs seigneurs polonais se rendirent à Paris, et, préparant de loin l'avenir, cherchèrent un prince français : ils portèrent leur choix sur le prince de Conti, petit-fils de celui qui sous Louis XIV avait été appelé à régner sur la Pologne. Louis XV, qui eut jusqu'à son dernier soupir un amour sincère delà Pologne, autorisa le prince de Conti à écouter les propositions de AL Mokranowski , patriote éminent, qui se distingua plus

ôs KTii)!'; sn{ i.oi is w.

tard au milieu de dôsaslres cl de laclielés de toutes sortes par son inchrardable fermeté et par sou dévouement sans bornes aux véritables intérêts de son pays.

Le prince de Confi était digne de ce choix : c'était un homme d'une grande valeui-, intelligent, brave, ennen)i de \a ilalterie et d<; rinlrigue, auquel on pouvait même reprocher de la roideur, et qui passa la plus grande partie de sa vie à faire de l'opposition au gouvernement de Louis XI ; mais alors il était le favori du Roi. I^ouis XV savait par tradition que son bisaïeul aimait à être informé par plusieurs voies de ce qui se passait dans les cours étrangères, et ne se fiait pas entièrement à ses ambassadeurs, dont il contrôlait les rapports au moyen de ceux que lui adressaient des agents secrets. Sous la Régence, Dubois, étant ambassadeur en Angleterre, faisait parvenir au Régent des dépêches confidentielles qui étaient qtielquefois en opposition avec celles qu'il envoyait au ministre. Le prince de Conti fut chargé par liOuis XV de diriger une correspondance de ce genre, non-seulement en Pologne, mais encore dans d'autres parties de l'Europe. Outre le but primitif d'assurer pour l'avenir la couronne de Pologne au prince de Conti, il y en eut un autre plus élevé, de rattacher entre elles et à la France la Suède, la Pologne, la Turquie et la Prusse, pour les opposer à l'Autriche et à la Russie , et de maintenir l'état de choses établi en 1741) par le traité d'Aix-la-Chapelle.

Les correspondants secrets furent choisis en partie dans le corps dij)l()matique; tantôt c'était l'ambassadeur luimême qui rendait compte au Roi, j)ar l'intermédiaire du prince de Conli, des événements qui se produisaient dans le pays où il représentait la France, et des instructions qu'il recevait du ministre des affaires étrangères; tantôt, quand on n'avait pas jugé à ]):opos d'accorder à l'am-

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bassadeur celte marque de haule confiance, le secret était donné à l'un de ses secrétaires; des élranj^ers étaient aussi admis à la correspondance. Ces divers agents étaient astreints, sous les peines les plus rigoureuses, et en vertu d'un ordre écrit du Roi, à garder la plus grande discrétion : ils ne se connaissaient pas entre eux et ignoraient même l'existence d'autres correspondances que celle à laquelle ils étaient appelés à prendre part. Au moyen de ce système, le Roi surveillait son ministre des affaires étrangères et découvrait ce que celui-ci aurait voulu lui cacher. La composition du corps diplomatique était alors excellente. Les ambassadeurs extraordinaires étaient pris dans la noblesse, mais leurs secrétaires étaient des hommes capables, rompus à la pratique des affaires, dont les services étaient appréciés et récompensés par le titre de ministres plénipotentiaires; ce fut surtout parmi eux que l'on recruta les agents de la correspondance secrète, qui devint une école diplomatique où se formèrent des hommes éminents, tels que MAL de Breteuil , de Vergennes et de Saint-Priest. La certitude de voir leurs dépèches mises sous les yeux du Roi, qui provoquait leurs réflexions sur les événements dont ils étaient témoins, était un puissant stimulant à bien faire, d'autant plus que Louis XV ne se montrait pas oublieux du zèle dont ils faisaient preuve.

Ce fut surtout à partir de 1750 que la correspondance secrète prit de l'extension et comprit les principaux Etats de l'Europe. Le ministre des affaires étrangères. M, de Puysieux, partageait les idées politiques du prince de Conli : les ambassadeurs qu'il nomma participèrent, à son insu, il est vrai, à la correspondance avec le prince : ce furent M. des Alleurs à Constantinople , AI. des Issarts en Pologne; le marquis d'Havrincourt en Suède, le chevalier

GO KTLDK S[ H LOI FS \V.

(le LaToiiclic à lîcrliii. Le pi iiice de (k)nli ('(ait le ministre dirigeant, quoique non avoue, mais son inlliience lui bienlot contrariée |)ar madame de Pompadoui-, qui ne put voir sans ombrage \c |)rin(e s'enfermer pour travailler avec le Roi à des adaircs dont Louis XV lui caclia toujours la nature; car en politicpie il se défiait autant de ses maîiiesses que de ses minislres, et ne se sentant ])as la lorce de leur lésister, il prenait le parti de cacher aux uns et aux autres ses désirs et les moyens |)articuliers par lesquels il clierebait à les réaliser. Le mystère dont le prince de Conti et le Roi s'entouraient piquèrent vivement la curiosité des courtisans : on était étonné de voir les nombreuses conférences du prince; avec Louis XI '. Mais quelles que fussent les précautions dont ils s'entouraient, ils ne j)urent faire que des yeux clairvoyants ne pénétrassent le but qu'ils poursuivaient. Le marquis d'.Argenson, ancien ministre des affaires étrangères, en fut informé, et il en j)arle ainsi dans ses Mémoires, sous la date du 31 mars 1753 : " L'on m'informe de quelques secrets, en voici un. Le travail si fréquent et si long de M. le prince de Conti avec le Roi regarde uniquement le dessein de faire ce prince roi de Pologne, soit après la mort du Roi

' I^f duc (le I.nyiios racoiilo à la (laïc du 14 fcvripr 1748 : - J'ai iiiarqiu' ([lie M. le prince dp (^only traiaiila diiiiaiiclic dernier avec le Roi. Tout le monde demande quel est le stijel de ce tra\nil; il parait que personne ne le sait... Il y a des yens qui préleiident que AI. le prince de Conly s'est instruit sur dilïérenles matières dont il vient rendre compte an Hoi. On dit qu'il travaille beaucoup et qu'il a plusieurs secrétaires qui paroissent fort occupés. » (Mémoires du duc de Luijiies, t. IX, p. 177.)

M. d'Argenson s'exprime ainsi (23 janvier 1748; : u On est toujours étonne de l'immixtion de M. le prince île l^onli dans les alfaires de l'Etat. AI. le comte de Saint-Severin ne Itoutje pas de son cabinet, où ils travaillent dès quatre et cinq licures. Ce prince porte souvent de gros portefeuilles chez le Roi et travaille longtemps avec Sa Majesté : il s'enferme aussi longtemps avec Je minisire de la guerre. » (Méin. du marquis d'Argemou, t. V, p. 167.)

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régnant, soit même phis tôt. L'on croit que son parti est considérable et qu'on y a embarqué les puissances voisines, surtout le Roi de Prusse. La ligne contraire à la nôtre a aussi conçu , dit-on, qu'un prince aussi isolé que seroit ce prince francois leur seroit meilleur que l'Klecteur de Saxe, car celui-ci pourroit s'accommoder avec le Roi de Prusse, et se lier avec lui, son intérêt y étant net et clair; mais en attendant le Roi de Prusse sacrifie à sa passion l'intérêt qu'il auroit de l'espérer. Ainsi on l'y aura embarqué pour le satisfaire, et avec lui la Suède et le Danemark , de sorte que toutes les puissances y concourroient, et l'Autriche diminueroit par là cette force qu'a un puissant Electeur de l'Empire et le réduiroit à l'Etat de Saxe, qui est accable des dettes de ce prince. De mon temps j'ai vu ce projet travaillé secrètement et connu du Roi seul, mais je ne pouvois croire que le Roi y songeât sérieusement. Voilà cependant qu'on le lui a montré comme très-facile, car c'est ainsi que l'on fait toujours cheminer les grands et ruineux projets à des yeux superficiels et sans système. De là arrive ce travail assidu et souvent répété du prince de Conti avec le Roi , car ce prince reçoit quelquefois des dépêches à la chasse et surle-champ griffonne quelques lignes qu'il envoie au Roi par des courriers. Il y a peu de jours qu'il arriva pour travailler avec le Roi, et il retourna sur-le-champ à l'isle- Adam, L'on ne sauroit attribuer à d'autres affaires d'Etat cette correspondance secrète, car on ne lui voit aucun crédit dans les autres affaires '. 55

En effet le prince se bornait à traiter avec le Roi des voies et moyens propres à amener l'éxcution du plan politique si bien défini par d'Argenson, qui en avait été informé d'une façon bizarre. En MAC), étant encore

' Mémoires (lu marquis d'Argcuson , ( \'1I, p. 1i37.

iiiinislre des affaires élraiifjères, il reçut un jour la visite (l'un Polonais nommé lilaiidouski , qui vint lui révéler les vues de M. de Conli sur le trône de Poloj^ne et les moyens qu'il employait pour réussir : on comptait sur la mort prochaine d'Auguste III. lîlandowski, qui était l'agent secret du prince, remit à M. d'Argenson copie de toutes les pièces relatives à celle négociation, laquelle il prétendait connue et autorisée du Roi. Quant à lui, il faisait cette démarche auprès du minisire, de crainte de se voir surpris, traité d'intrigant et mis à la Bastille. M. d'Argenson s'entretint de celte découverte avec son frère, le ministre de la guerre, qui lui donna à entendre qu'il pouvait y avoir quelque vérité dans le récit du Polonais, et l'engagea à parler au Roi : M. d'Argenson n'osa pas, mais fut rassuré en faisant signer au Roi, pour M. des Issarts, des inslructions contraires aux vues du prince de Conti'. Mais c'était là un jeu de la part de Louis XV, car M. des Issarts était affilié à la correspondance secrète.

La marquise de Pompadour prit ombrage des rapports intimes du Roi et du prince de Conli : le prince engagé par la marquise à lui révéler le secret de ses entretiens, refusa de satisfaire sa curiosité; dès lors, il fut perdu. La guerre s'alluma entre le confident et la favorite, lutte dans laquelle le premier devait succomber. Le prince dirigeait la correspondance, c'était lui qui proposait au Roi les réponses à faire aux dépêches reçues, réponses qui étaient envoyées après avoir été approuvées par le Roi; mais il fallait faire parvenir au Roi les dépêches et envoyer les réponses sans attirer l'altcntion des ministres. Louis XV avait confiance dans Jeanncl, le directeur des postes, cependant il ne lui révéla pas le secret; ce fut Tercier, premier commis des affaires étrangères, qui fut

1 Mémoires de d' Argetisoti , i. V, p. 51 et stiiv.

CORRESPONDAXCE SF^CRirn;. 6:i

chargé de la rcce|)liort et de l'expédition des nombreuses lettres aiiqiiellcs donnait naissance la correspondance secrète.

Tercier était nn homme intelligent et dévoué j il s'était compromis, en 1728, à Varsovie, où il était secrétaire d'ambassade, par son ardenr à travailler à replacer sur le trône de Pologne Stanislas Leczinski. Il avait donné asile au prince, l'avait accompagné dans sa fuite à Danl/ig. Arrêté pour ces faits, il était resté dix-huit mois prisonnier. Louis XV l'aimait et lui accordait toute confiance. Tercier était lettré, et fut membre de l'Académie des inscriptions. La position de premier commis des affaires étrangères lui donnait toute facilité pour aider le Roi dans ses vues particulières. Les courriers de cabinet étaient employés par lui pour transporter les dépêches secrètes; souvent aussi le Roi remettait à Jeannel des lettres à expédier par une voie sûre et détournée.

Du reste, la question de transmission secrète des dépèches fut une des préoccupations constantes de Louis XV; il craignait surtout, en employant la poste, de révéler son secret aux commis du cabinet noir, chargés, ainsi que nous l'avons vu, de décacheter les lettres qui paraissaient importantes. Aussi finit-il par organiser un service grâce auquel les lettres adressées à certains noms lui étaient remises directement par Jeannel, et envoyées par lui-même à Tercier par l'intermédiaire de son valet de chambre Lebel; mais, malgré toutes ces précautions, il tremblait toujours de se voir découvert.

En 1752, paraît sur la scène un nouveau personnage qui était appelé à jouer un rôle important, le comte Charles de Broglie, frère cadet de celui qui fut depuis le maréchal duc de Broglie, homme d'épée et de plume, vif, brave, hardi, singulièrement pénétrant. Au mois de mars de cette année, le comte de Broglie fut nommé ambassa-

Gl KTIDF SÎH 1,011 S \V.

deiir en Polojjnc; le lendemain de sa nomination, le 12, il rernl le billet suivant, |)ar lequel s'ouvre la série des lettres originales de liOuis XV qui nous sont parvenues :

t A Versailles, ce 12*^ mars 1752.

« Le comte de Broglie adjoutera foy à ce que lui dira M, le prince de Conty, et n'en parlera à âme qui vive.

55 Louis, n

Celte nomination surprit la cour. On parlait généralement pour ce poste de M. de Poyanne' ou de M. d'Aubeterre. D'Argenson se fait réclio de cet élonnenienf. « Le comte de Broglie, frère puîné du duc de ce nom, dit-il dans ses Mémoires, vient d'être déclaré ambassadeur du Roi de France près du Roi de Pologne, électeur de Saxe. C'est un fort petit homme, droit de la tête comme un petit coq. Il a quelque esprit et beaucoup de vivacité en tout : on le dit homme de mérite. La grande question est de savoir s'il entre dans les intérêts favorisés par M. le prince de Conti^. » D'Argenson, quoique fort au courant, ne put parvenir à connaître l'influence qui avait porté AI. de Broglie au poste élevé qui lui était donné. « Le comte de Broglie, ajoute-t-il après avoir pris de nouvelles informations, notre nouvel ambassadeur en Pologne, est un petit homme colère, vif et d'assez d'esprit, mais de peu de lecture. Sa nomination a surpris; tout le ministère était pour nommer à cette place AL Dopter'^, car les mesures étaient déjà prises pour qu'il fût bien dévoué aux intérêts de AI. le prince de Conti; mais un crédit tout neuf a fait déclarer AI. de Broglie. L'on croit que c'est celui de madame de Pom-

' Mémoires du duc de Lmjnes , t. \I , p. 273. Mémoires de d'Argenson ,

t. \ II, p. 144. (15 mars 1752.)

- Mémoires de d'Argenso7i, t. VII, p. 145. (IG mars 1752.)

•^ Le savant cdiUMp des Mémoires de d'Argenson a reconnu qu'il s'agit ici

(!(' \I. (l'Aiibflerrc.

CORRKSPOX'DAXCE SKCUKTE. 65

padoiir. L'on croit aussi que crci repousse loin les vues du prince de Conli, el que le Roi ne veut pas courir les risques de celte aventure. 5?

Il est impossible de se mieux tromper que ne le faisait M. d'Argenson, mais à cela il n'y a rien d'étonnant, carie mystère le plus profond et le plus intelligent ne cessa d'envelopper dès ses débuts la correspondance secrète. La nomination de M. de Broglie était due à son oncle l'abbé de lîroglie, le même qui entretenait une correspondance intime avec le Roi sur les affaires intérieures, et qui connaissant le goût que Louis WI prenait au travail du prince de Conti, lui désigna son neveu comme capable de concourir aux vues communes du Roi et du prince sur la Pologne'.

W. d'Argenson a tracé en quelques mots, du comte de Broglie, un portrait dont la ressemblance est attestée par tous les contemporains, notamment par l'abbé Georgel, dont l'inimitié publique pour le comte de Broglie rend le témoignage précieux : « Le comte de Broglie, avec une âme remplie d'ambition, ressembloit à un volcan; ses yeux étincelanls déceloient Linquiélude et l'activité de son esprit. Ami chaud, ennemi implacable, il mettoit tout en œuvre pour servir ses amis et perdre ses ennemis. 11 avoit de grands talents pour la politique et pour la guerre; mais le despotisme de ses idées et les calculs d'une ambition démesurée le portoient toujours avec impétuosité audelà de toutes les bornes '. »

1 Voyez Mémoires de iahhé Georgel , t. I , p. 283. — Voici le porirait que Georgel trace de l'abLé : ^ Cet homme frondeur et toujours niécontcnt n'avait jamais brigué lépiscopal, que sa naissance, ses talents et des qualités estimai)lcs auraient pu très-aisément lui faire obtenir; il préféra son indépendance, aûn de pouvoir donner plus librement l'essor à ses opinions satiriques sur le gouvernement.

2 Idem, p. 288.

06 lUrDI-: SLR LOI IS xv.

Pour aclicver de faire bien conn.iître ce personnafje, qui joue dans la correspondance secrcle un si grand rôle et qui niérile à tous égards de jouir de la considération qui jusqu'ici a été refusée à ses talents restés ensevelis dans l'ombre, nous reproduirons un portrait admirablement tracé par Rulbière, à une éporpic où le comte de Broglie était mort et où il était entré déjà dans la postérité.

« La guerre avait occupé sa jeunesse. Formé à des mœurs austères, dans le sein d'une famille ambitieuse qui sortait de la plus ancienne noblesse d'une ville libre d'Italie, et (|ui, fixée en France depuis un siècle, y devait sa plus grande illustration à des services militaires et politiques; élevé dans les camps, sous les yeux d'un père vigilant et sévère, que la religion allnciiait à tous les principes d'une probité rigoureuse; instruit dans l'art de l'intrigue par un de ses oncles, un vieil abbé qui suivait très-habilement à la cour les intérêts de sa famille, tandis que ses frères et ses neveux en assuraient la gloire par l'éclat de leurs actions, le comte de IJroglie ne tarda pas à développer un cspiit actif, appliqué, laborieux, également propre à tous les soins de la guerre et aux négociations les plus mystérieuses et les plus étendues; mais un esprit inquiet, remuant et allier, ne sachant ni fléchir ni se détourner, quels que fussent les obstacles. Il se montra dès lors ce qu'il fut toujours dans la suite : ami et protecteur ardent et fidèle, ennemi implacable, opiniâtre, livré sans relâche et sans trêve à la fureur de ses animosités; passionné pour la gloire du nom français; ne connaissant ni le luxe, ni la mollesse, ni les délassements de l'esprit; pratiquant toutes les vertus domestiques, moins comme un bon père, un mari tendre, un parent zélé, que comme un factieux, et faisant de sa famille même un parti dans l'Etat; capable du plus profond secret dans ses longues et impé-

nélrables intrigues, mais sans dissimulation dans la société; se laissant emporter par ses ressentiments et ses haines, soit qu'il dût uniquement l'espèce d'assurance et d'audace qui paraissait dans toutes ses actions à la certitude des appuis sûrs et cachés qu'il avait à la cour, soit plutôt qu'une telle certitude ne servit qu'à renforcer son caractère; mais enfin dans ce rôle singulier, où il fut conduit par les conjonctures, affectant et devant affecter le rôle d'un censeur; portant la sévérité de ses principes jusqu'à l'exigence la plus rigoureuse dans les moindres devoirs, jusqu'à la pédanterie dans les affaires; portant la justice même jusqu'à cet excès où elle cesse d'être juste; ne pardonnant rien à ceux qui ne lui étaient pas dévoués; plus indulgent et plus facile pour ceux qui lui consacraient leurs talents; ne s'étant jamais trompé sur le choix des hommes qui secondèrent ses desseins, quoique les événements l'aient presque toujours trompé dans ses vues; inspirant au petit nombre de ceux qui l'approchaient un attachement qui allait jusqu'au fanatisme, et pour indiquer dès à présent ce que les événements nous forceront successivement à développer, oubliant quelquefois, par la violence de ses haines, par l'aigreur que lui causaient les contrariétés, et surtout les desseins d'une ambition profonde et réfléchie, ce grand amour du bien de l'Etat, cette probité rigide qu'il exigeait dans ses adversaires, et que lui-même suivait constamment dans le cours ordinaire de sa \ie ' . 5)

La vivacité extrême du comte de Broglie est attestée par Louis XV lui-même en plusieurs endroits de la correspondance secrète. Cette vivacité, que des malveillants ont exagérée et imputée à crime, était le signe d'une àmc ardente; elle attira à M. de Broglie bien des mécomptes,

1 Ruliiière, Révolution de Pologne, édit. Oslrowski, t. I, p. 154.

68 KTUDE SLR 1,01 IS \\.

car elle était accompagnée d'une lianchisc et d'une certaine hauteur qui lui tirent des ennemis implacables. Il n'est pas jusqu'à sa position ambiguë de confident non avoué qui ne rex|)osàt à être regardé comme un intrigant et un brouillon, et celte opinion que l'on eut de lui Tut confirmée |)ar les disgrâces éclatantes que lui infligea ))ubliquement le Roi pour dérouter les soupçons, pendant qu'en secretil lui continuait la plus entière confiance'.

Dès (ju'il eut reçu l'ordre du Koi qui l'admettait à la correspondance occulte, M.dcBroglie alla trouver le prince de Conti, qui l'initia à son plan politique et lui ordonna de l'instruire de tout ce qui se passerait en Pologne^. AI.de lîroglic remplit les espérances que l'on avait fondées sur lui ; il restaura et affermit en Pologne le parti français, qui devint le parti patriote. Quelques années après, on admit

1 M. de Broglic , même après avoir clé reconnu par Louis \VI comme un loyal serviteur du feu roi, fut en butte aux bruits les plus injurieux. Il eut, en 1779, au parlement un procès avec l'abbé (ieoryel, qui avait tenu des propos desavautayeux sur son compte : il publia ii cette occasion un mémoire, dont il nous a été impossible de rencontrer un exemplaire, malfi[ré nos rcclicrclies, et dans lecpiel il donnait nn résumé de ses rapports diplomati(nies avec Louis XV. On peut voir dans le premier volume des Mémoires (h l'aJibr (leorgcl l'Iiistoirc de ce procès, (jui préoccupa tout Paris. 1/abbé, ayant désavoué loiile intention blessante pour le comte de Droglie, fut renvoyé des fins de la plainte en diffamation portée contre lui.

- AI. de Bro'die raconte (ju'il bésita avant d'exécuter les ordres du Roi, transmis par le prince de Conti. Il écrivit à Louis XVI, le 13 mai 1774, que ce n'avait été (pie sur un ordre réitéré du Roi qu'il avait consenti à participer à la correspondance secrète. Il revient sur ce fait dans un mémoire à Louis XVI eu date du 14 juin 1774. « Il (le comte de Rroglie) a déjà eu l'honneur d'observer au Roi qu'il n'y était entré qu'avec une peine infinie, et que sa résistance ne fut vaincue qu'au second ordre que AI. le prince de Conti lui remit de la part du feu Roi. Ces deux ordres existent, ainsi que M. le prince de Conti, et prouvent invinciblement que le comte de Broglie n'a point recticrciié d'être chargé de cette correspondance. Il sentait que son attachement inébranlable pour son maître le rendrait tôt ou tard la victime de sa fidélité constante, et celte crainte ne s'est que trop justifiée. '

CORRESPOXDAiVCK SECRKTK. r.9

au secret le chevalier de \/erf{cniics,iionmié à l'ambassade (le Constantinople, le même qui devint ministre de Louis XVI, et M. Durand, homme utile et modeste qui fut quelque temps garde du dépôt des archives du ministère des affaires étrangères, et remplit avec distinction plusieurs missions à l'étranger, notamment à Londres et à Vienne. Nous retrouverons par la suite ces personnages.

La correspondance s'étendait chaque jour, ce qui augmentait les alarmes du Roi : il craignait d'être trahi par ses confidents; ses lettres offrent le témoignage de cette préoccupation.

Ayant appris, par une voie détournée, que Tercier entretenait une correspondance quotidienne en chiffres avec un employé du cabinet noir, nommé Avril, il lui demanda des explications et lui ordonna d'envoyer le déchiffrement de celte correspondance (i novembre 1755). Ouelque temps après, Tercier ayant accepté quelques cadeaux, il lui écrivit : « Dans la place de confiance où vous êtes, vous ne devez recevoir de présents de personne que de moy ou des miens qui ne sont qu'un avec moy. i? (1" avril 1756).

Tercier aurait dû être à l'abri de ces soupçons et le Roi ne tarda pas à en être persuadé, mais celte défiance n'était pas le signe d'un caractère malveillant et égoïste; car ce serait se tromper que de représenter Louis XV, ainsi que l'ont fait quelques-uns, comme un voluptueux insouciant, méconnaissant les services qu'on lui rendait; on trouve dans ses lettres des preuves nombreuses de sa bonté et même de sa patience, mais il avait trop d'esprit pour être dupe de son cœur, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver s'il s'était montré confiant dans le milieu corrompu oii il vivait. J'oserai même dire (|ue livré à lui-même il était bienveillant et reconnaissant, témoin la

]oltre qu'il écrivait au conile de Hiojflic, dont la belle conduite en Pologne avait trouvé dans le Roi un appréciateur éclairé :

« Monsieur le comte de Broglie, je suis disposé à vous donner des marques de la satisfaction que j'ay des services que vous me rendez en qualité de mon ambassadeur, en vous nommant à un des cordons de mon ordre du Saint- Esprit qui sonls à présent vacquants. Des engagements et des circonstances font que je ne puis vous assurer du moment où je pourray effectuer ma bonne volonté, sur laquelle cependant vous pouvcs compter, et être assuré que je ne vous oublieray ])oint dans les occasions oii je pourrai faire de ces sortes de grâces à ceux qui sont em|)loiés pareillement que vous pour mon service. Sur ce je prie Dieu qu'il vous aie, monsieur le comte de Broglie, en sa sainte garde, w (28 octobre 1755.) Dès que M. de Broglie fut initié, la correspondance secrète poursuivit un double but: en première ligne, les moyens d'assurer la liberté dé la Pologne ; au second rang, l'élection du prince de Conli'. L'année 1755 vit une révolution dans la politique étrangère. La guerre s'élant allumée entre la France et l'Angleterre en Amérique, au sujet des limites de la Nouvelle- Ecosse, les hostilités furent transportées en Europe; on se ménagea de part et d'autre des alliances, et une guerre européenne devint imminente. La Prusse, notre ancienne alliée, s'empressa de conclure un traité de neutralité avec l'Angleterre, et excita par celte conduite le ressentiment de Louis XV, qui d(\jà ne pouvait pardonner à Frédéric II ses plaisanteries sur madame de Pompadour et sur le Roi lui-même ".

L'Impératrice Marie-Thérèse n'oubliait pas non plus que

1 Lettres des 4 novembre 1755 et i'^'" avril 1756.

"- Frédéric appelait madame de l'ompadour un d'Amboise en jupons.

CORRESPONDAXCE SECRKTE. 71

Frédéric II lui avait pris la Silésie ; elle cherchait h reconquérir celte province. L'ancienne inimitié qui régnait entre la France et l'Autriche était vivace dans son cœur, mais cette inimitié devait céder devant sa haine contre le Roi de Prusse. Frédéric H avait été prévenu à cet égard par M. de Podewils, son amhassadeur, qui dans des dépêches confidenliellfs s'exprimait ainsi ' : « La Reine Marie- Thérèse a hérité de ses ancêtres la haine contre la France, avec laquelle je doute fort qu'elle soit jamais bien, quoiqu'elle soit assez maîtresse de ses passions lorsque son intérêt l'exige. » Ces préventions contre la France étaient générales à Vienne, elles étaient surtout partagées par l'archiduc Joseph, héritier de la couronne. «On lui inspire, écrivait aussi M. de Podewils, beaucoup d'animosité contre la France, et il s'y prête si bien qu'il refuse d'apprendre la langue françoise et ne la parle jamais. L'Empereur désapprouve extrêmement qu'on lui donne de pareils principes, mais il n'est pas le maître et n'ose même pas le blâmer, j)our ne pas accréditer encore davantage l'idée où l'on est qu'il ne hait pas les François. » L'Empereur dont il est question ici est François I", ancien duc de Lorraine, mari de l'Impératrice, qui ne jouissait d'aucune influence à la cour, et était même suspect de partialité pour la France.

Marie-Thérèse fit voir que M. de Podewils l'avait bien jugée, et qu'elle savait faire passer son penchantaprès son intérêt. Elle chercha à se rapprocher de la France; elle fut puissamment secondée dans celte tentative difficile de conciliation par le comte de Kaunilz, qui fut son ambassadeur à Paris de 1750 à 1752. M. de Kaunitz n'avait pas les vieux préjugés autrichiens, et regardait comme néces-

* Sitzungsbt'J'ic/ite der philosophisrlt-historischeii Classe fier haiscrlichcn Académie der Wissenschaflcii, t. \ , p. 486 et siiiv.

72 ETUDE SLR LOLIS XV.

saire de modifier la politique tradilionnelle de Vienne, en racconiinodant aux ciiconslances présentes. L'alliance intime de la France et de rAutriclie lui paraissait indisj)ensable pour arrêter les progrès de la Russie, et pendant son ambassade il travailla avec ardeur, mais discrétion, à amener celte alliance.

Frivole en apparence, efféminé, fat même, il n'inspirait aucune crainte ; il vivait loin de la cour et des ministres dans le monde des financiers, paraissant uniquement occupé de ses plaisiis ; mais sous ces dehors trompeurs, sous cette insouciance légère, il cachait une àme ferme et persévérante; il allait droit au but désiré, sans s'occuper d'intrigues vulgaires, donnant juste la mesure d'efforts qu'il fallait pour obtenir ce qu'il cherchait. A quelqu'un qui s'étonnait un jour devant lui de l'existence épicurienne qu'il affichait et du peu de soin qu'il paraissait mettre à remplir ses fonctions diplomatiques, il lui arriva de dévoiler le secret de cette conduite : « Je ne suis ici, dit-il, que pour deux choses : pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que moi. La représentation m'ennuierait et me générait, je m'en dispense. J'ai deux personnes à ménager, le Roi et sa maîtresse, je suis bien avec tous les deux. 35 Quand en 1753 il fut nommé chancelier de cour et d'Etat, il eut pour successeur à Paris son secrétaire, AL de Stahremberg, qui continua sa politique.

Les tentatives de rapprochement laites auprès des ministres français n'avaient trouvé qu'indifférence, ou avaient même suscité une vive opposition ; mais madame de Pompadour et Louis XV étaient à moitié gagnés lorsque l'ouverture des hostilités en 1755 entre la France et FAngleterre, ainsi que la défection du Roi de Prusse, fournirent l'occasion à M. de Stahremberg de presser la conclusion

COI{RKSIM)\DA\CK SKCRKTK. 73

d'une alliance qui semblait èlrc devenue une nécessité. jMarie-Tliérèse frappa un coup décisifen écrivant de sa main à madame de Pompadour un billet llatteur qui détermina la favorite à embrasser avec feu la politique autrichienne '. Le Roi ne fut pas difficile à décider; il n'aimait pas le Roi de Prusse, qu'il regardait comme un hérétique, et souhaitait de former une ligue catholique capable de contre-balancer en Allemagne le parti protestant, à la tête duquel était Frédéric II ; mais l'alliance autrichienne était pour tous les ministres une chose tellement monstrueuse, que les négociations furent faites à leur insu entre AI. de Stahremberg et l'abbé de Remis. Le traité de Versailles, qui couronna ces négociations, anéantit la politique traditionnelle de la France et souleva une réprobation générale, tant était forte cette vieille haine contre l'Autriche, qui prit une nouvelle intensité dans ce traité qui était destiné à y mettre fin.

Le prince de Conli vit par là ses espérances ruinées, d'autant plus qu'il avait dirigé une intrigue de cour tendant à renverser madame de Pompadour. Celle-ci ne le lui pardonna pas. Louis XV lui avait promis le commandement en chef des armées si la guerre éclatait; il lui manqua de parole. Le prince se plaignit, écrivit une lettre remplie d'amertume, où il se prétendait déshonoré. Louis XV fut piqué. " Parce que je ne lui ay pas donné le commandement de l'armée qui vraysenïblablement s'assemblera sur le Rhin, il dit qu'il est déshonoré. C'est un mol qu'on met toujours en avant présentement, et qui me

' Madame de Pompadour, qui se piquait de cultiier les bcaux-arls, fit «rraver sous sa direclion, par Lcgay, et peut-être grava-t-elle en partie un médaillon représentant l'alliance de la France et de 1' .■Autriche (ju'elle daiyiiail ro<jarder comme son (ouvre. Ou peut voir v\n dessin de ce médaillon dans Soulavie, Mémoires historiques, — Sur les productions artistiques de madame de Pompadour, voyez Chabouillet, Catalogue des Camées, p. 69.

74 ETUDE SLR LOMS XV.

choque infinicment. Il iiictlra peut-être de l'eau dedans son vin ; ce qui est sur, c'est que je le recevres, mais que je n'ires pas au-devant de lui , surtout après les lettres qu'il a écrites. Ce sonts ses affaires, et il n'en rejaillira de mal qu'à lui, s'il plaisil à Dieu, w (A Tercier, 9 novembre 1756. ) Cet incident n'eut pas d'influence sur la marche générale de la correspondance secrète et sur le but qu'elle poursuivait, but ainsi formulé par le Koi : «de soutenir les Polonois et de leur laisser se choisir un roi à leur libre volonté. » Car, ainsi que nous l'avons déjà dit, ce but était depuis quelque temps le seul que le Roi se proposât d'atteindre, l'éleclion du prince de Conli étant devenue un objet accessoire. Cette ferme résolution de favoriser et d'aider la Pologne est exprimée non moins catégoriquement dans une autre lettre écrite quelques jours après; et cette bonne volonté ne fut point passagère, car Louis XV consacra pendant toute la durée de son règne une somme annuelle à cet objet : je ne parle pas des sommes considérables qui étaient envoyées dans les circonstances graves; mais la pénurie du Trésor public ne permettait pas à la France de lutter avec avantage contre la Russie, qui prodiguait l'or dans ce malheureux pays où tout s'achetait et se vendait. Une autre difficulté se présentait, celle de faire parvenir en Pologne l'argent dont le Roi pouvait disposer. « Je vous dires que je ne changeray jamais de façon de penser et d'agir pour la liberté entière des Polonois, sur le chois à venir de leur roy, elque, malgré la bouderie du prince de Conty (que je pense mal fondée , étant, je croy, très-libre dans le choix que je veux et dois laire de mes généraux), si les Polonois le choisissent j'en seray charmé, ainsy je veux qu'on continue à faire tout ce qui a été fait par le passé. » (A Tercier, 27 novembre 1756. )

Le prince de Conli boudait le Roi, mais celui-ci l'aimait encore : ce ne fut que par déférés qu(> le j)rince arriva à une rupture ouverte et complète; il était encore retenu par l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne , et c'était uniquement dans cette vue qu'il continuait de prendre part à la correspondance secrète. Celui qui menait tout sous les yeux du Roi, c'était Tercier. Dès lors le comte de Broglic inspirait au monarque une confiance qui s'accroissait sans cesse en présence des témoignages d'babilelé que donnait le comte en Pologne; mais M. de Broglie était de l'ancienne école et n'aimait pas l'Autriche : cette disposition d'esprit perçait dans ses dépêcbes. Le Roi jugea à propos de lui signifier quelle était sa manière de voir : « J'ay très-bien vu dans toutes vos lettres, comte de Broglie, que vous aviez de la peine à adopter le sistème nouveau que j'ay pris ; vous n'éties pas le seul, mais telle est ma volonté, il faut que vous y concouries. A l'égard de M. le prince de Conty, c'est lui qui me boude, parce que je lui ay dit que je ne l'avois pas destiné de commander l'armée qui doit s'assembler dans le Rhin. Je croiois être le maître de mon chois, tant pis pour lui, c'est tout ce que je vous en puis dire. Faites-moy passer par la voie de Lebel tous les mémoires que vous voudrez; il me les remettra et vous faira tenir les réponses. Il vous donnera aussi de l'argent pour la Pologne, quand je lui en aurai fait remettre, ce qui sera incessamment, étant tout prêt pour cela depuis du temps. Je fairay instruire Durand, ou je vous en chargeray. w (24 décembre 175G.)

La politique personnelle de Louis XV se formule ainsi : liberté pour les Polonais de se choisir un roi; alliance indissoluble avec l'Autriche. Sur ce dernier point les mauvaises dispositions de M. de Broglie l'inquiétaient,

76 ÉTUDK Sri{ LOTIS \V.

aussi ne cessail-il de lui rcconiniander de respecter ce qu'il regardait comme son ouvrage, « Je trouve très-bon, comte de Hrogiie , (jue vous me lassiez toutes les représentations que vous croirtz devoir me laire et à mes ministres , mais ayez toujours en vue l'union intime avec Vienne, c'est mon ouvrage, je le croy hon , et je le veux soutenir. Dans ces circonstances je croy votre |)résence très-nécessaire à Varsovie; vous êtes aimé et estimé des Polonois, et un nouveau ministre ne seroit pas capable de leur l'aire faire bien des choses qu'ils laut qu'ils fassent, sans y abandonner noire parti, car je le veux soutenir : c'est leur bien et leur liberté. Aussy je vous conseille d'abandonner l'idée de Vienne et de n'être pas si changeant, surtout après que je vous aj tenu mes promesses, et que je vous croy capable de me bien servire encore. MAI. de lîellisle et de lîernis ne sont pour rien dans ce que je vous dis icy. Continues à envoier les lettres que vous recevres là-dessus au prince de Conty, jusqu'à ce que je vous aie fait scavoir à qui, à l'avenir, je jugerai à propos que vous vous adressiez. Je n'ay pas douté de vos sentiments sur ce qui m'est arrivé. Peu de François ont, je croy et j'espère, pensé autrement. « (22 janvier 1757.) Cette lettre mérile de fixer l'attention : Louis XV y parait tel qu'il élail, animé de bonnes intentions, et bienveillant. Pour en bien conqnendre certains passages, il faut savoir que le comte de lîroglie avait demandé l'ambassade de Vienne : le Roi la lui refuse en alléguant les services que lui seul est capable de rendre à celte Pologne dont il veut le bien et la liberté; et ce refus, il le lui adoucit en lui rappelant qu'il a tenu envers lui ses promesses, ce qui n'avait pas été aisé, car il lui avait donné le Saint- Esprit, malgré madame de Pompadour. Quant à la dernière phrase, elle se raj)porle à la tentative de régicide de

CORHKSPOiVDAVCr': SKCKKTE. 77

Damions, et le Roi s'y exprime avec une vraie dignité. Le |)assage où Louis XV invile M. de I{ro<j;lie à n'être pas si changeant, se rapporte à une autre demande du comte de servir dans l'armée; il avait, il paraît, insisté pour qu'on lui permît d'abandonner la diplomatie pour la guerre, mais le Roi n'accéda pas à son désir. Il lui refusa sa demande dans les termes les pins bienveillants, lui déclarant qu'il ne connaissait personne qui pût aussi bien que lui représenter la France en Pologne'; et c'était toute justice, carie comte avait rendu à la Pologne et à son pays des services éminents.

On a publié récemment^ un Mémoire du comte de Rroglie sur l'état de la République de Pologne, qui est regardé par les juges compétents comme présentant le tableau le plus exact et le j)lus complet du gouvernement intérieur de la Pologne, dont la bizarre organisation a été saisie par M. de Broglie avec la plus ingénieuse sagacité. Ce travail est le fruit de l'étude la plus attentive des faits et des détails unie à la perspicacité la plus pénétrante et à l'intelligence politique la plus exercée. M. de Rroglie aperçut ce qui arriverait si on ne combattait pas énergiquement les causes de dissolution qui menaçaient, à ses yeux clairvoyants, la République polonaise : il prédit l'avenir avec l'énergie de la conviction et la prévision des difficultés que la cbute de la Pologne devait créer en Europe : mais il ne fut pas écouté. Tercier fut chargé de remettre des instructions à M. de Broglie, et Lebel de lui faire passer l'argent que le Roi destinait à soutenir le parti national en Pologne.

Sur ces entrefaites, Louis XV éprouva des inquiétudes sur le secret de sa correspondance. M. Durand, qui était

' Lettre du 11 mars 17.")7.

- l II Polonais, M. Kiir/.woill. Paris, IS'"-!), in-8".

78 KTUDE SLR LOUIS XV.

resté à Varsovie en qualilé de ministre résidant et qui était affilié à la corres|)ondance secrète , entretenait des communications suivies avec le prince de Conti : quelques-unes de ses lettres tombèrent entre les mains du cabinet autrichien, et l'ambassadeur de Marie-Thérèse, M. de Stahremherg, vint se plaindre à Versailles de ce commerce, dont il ne pénétrait ni le but ni lanature réelle. Le Roi, prévenu par le ministre des affaires étrangères, prit d'abord la chose assez légèrement, croyant qu'il était impossible qu'on eût trouvé la clef des chiffres emploj'és, ni qu'on ait pu pénétrer les fausses adresses sous lesquelles les lettres de la correspondance secrète étaient transmises.

Mais quelque temps après il revint sur ce sujet et chercha, en se procurant une des lettres interceptées, à découvrir si le ministre autrichien avait réellement surpris la correspondance, ou s'il plaidait le faux pour savoir le vrai et convertir ses soupçons en certitude. (11 mars 1757, à Tercicr. )

A cette époque paraît M. de Monnet, qui fut un des agents les plus intelligents et les plus dévoués de Louis XV. Il avait servi pendant quelque temps en Pologne, où il avait acquis par ses services le grade de général. Entré dans la diplomatie, il avait épousé à Varsovie une Suédoise de distinction , veuve de M. de la Fayardie , émissaire du prince de Conti. Madame de Monnet était admise au secret : s'étant convertie au catholicisme, elle s'était vu fermer l'accès de son pays natal et priver de sa fortune. Les bienfaits du Roi s'efforcèrent de réparer une disgrâce si peu méritée. AL le général de Monnet touchait sur le Trésor une pension de douze mille livres, plus une autre pension sur les fonds de la correspondance secrète.

Le comte de Broglie déclare, dans un mémoire adressé à Louis XVI, que le Roi consacrait encore dix mille livres par mois à la correspondance secrète : celte somme était suffisante; les agents employés à cette corrcsj)ondance étant presque tous attachés officiellement au département des affaires étrangères , et touchant en cette qualité un traitement régulier, on se hornait à leur allouer une indemnité annuelle assez minime. Il n'y avait pas de fonds spéciaux affectés à cet objet , et la correspondance secrète ne figure pas dans le fameux Livre Rouge. On sait que l'Assemblée nationale ayant demandé un état des dépenses faites depuis l'avènement de Louis XVI, Necker produisit à l'Assemblée un livre rouge sur lequel étaient inscrites les dépenses secrètes qui s'acquittaient au Trésor sur un bon du Roi au porteur, sans spécification de la nature de la dépense. Ces bons s'appelaient des ordonnances au comptant, et la Chambre des comptes était tenue d'apurer les comptes du garde du Trésor, qui avait payé sur le vu de ces ordonnances. C'étaient donc là des dépenses qui échappaient au contrôle. Les ordonnances au comptant allaient toujours en augmentant, et sous Louis XV elles atteignaient plus de cent millions par an. Mais elles n'étaient pas délivrées sans qu'on en prit note sur un registre paraphé par le Roi et qu'il gardait dans son cabinet. Necker communiqua à l'Assemblée constituante un registre en maroquin rouge qui contenait toutes les ordonnances au comptant signées par Louis XVI; mais ce volume renfermant aussi une partie remontant au règne de Louis XV, les feuillets qui appartenaient aux époques antérieures à Louis XVI furent scellés et dérobés à la connaissance de l'Assemblée. Le livre rouge fut remis à Louis XVI, et on ignorait ce qu'il était devenu, quand, en 1793, on trouva dans une armoire de fer pra-

80 KTIDK SIR I.OIIS XV.

fiqiléo dans un mur d'une dos salles du palais de Versailles le livre rouge déjà connu en partie, plus deux autres entièrement inconnus, où étaient inscrites les ordonnances au comptant depuis 1750. I^a Convention s'empressa de laire imprimer les trois livres rouges, qui sont un des plus curieux monuments pour l'histoire du dix-luiitième siècle, et où l'on trouve rox|)licalion d(î bien des faits obscurs; mais, pour être compris, les renseignements donnés par les livres rouges doivent être rapprochés des faits auxquels ils se rapportent, et c'est faute de s'être livré à ces rappiochements que l'on n'a jusqu'ici tiré que très-peu d'utilité de ces précieux registres.

Nous y avons largement puisé pour l'annotation et l'éclaircissement de la correspondance secrète ; car c'est surtout pour ce qui regarde les affaires étrangères que les ordonnances au comptant fournissent de précieuses lumières. On y voit quel fâcheux système suivait alors pour la politique extérieure le gouvernement, qui croyait établir sûrement l'influence française en donnant des subsides aux princes, en soudoyant leurs ministres, en intervenant avec de l'argent dans les affaires intérieures des pays voisins. Des sommes énormes furent englouties de cette sorte , et l'on ne recueillit de ces profusions qu'abandon et mécompte, car on trouve de bien mauvais appuis dans les gens qui reçoivent de l'argent de l'étranger '.

• Il y a sans doute beaucoup (roxagcratinn dans le discours suivant, que tinrent à la Convciilion les administrateurs du département de Seine-el-()ise •en lui apportant les livres roujjcs qu'ils venaient de découvrir, mais au fond il y avait du vrai. « ... Le peuple saura combien de millions ont été versés de nos coffres dans ceux de l'oryucillcuse maison d'.Autriche, et nos soldats formeront le désir de les recouvrer.... La l'Vance nionarcbiquc était la fermière

de l'Europe Les trois livres rouges vous diront combien la monarchie eut

en liorrcur ia liberté des nations, et comment elle changeait nos ambassadeurs en vils corrupteurs des peuples, eux qui répandaient jusque dans le sénat et

CORRESPONDAXCI') SKCRKTK. 81

La correspondance secrète ne figure pas nominalement dans les livres rouges; mais j'ai reconnu que certaines sommes qui eurent celte destination furent ordonnancées sur le Trésor avec la simple mention pour le lioi. Ouelquefois aussi Louis XV employait à cet objet des fonds personnels : des actions, des billets de loterie ayant obtenu un lot; il était souvent à court, et M. de Bro<j[lie et Tercier devaient liiire des avances. L'argent était remis par Lebel, valet de chambre et proxénète royal, et par un autre garçon du château nommé Guimard, qui le faisait passer à Tercier, chargé de le distribuer.

Vers 1755 se place une négociation dont le comte de Broglie fut exclu, mais à laquelle prit part un personnage dont le nom est célèbre , le chevalier d'Eon. Depuis une quinzaine d'années les relations diplomatiques étaient interrompues entre la France et la Russie. Après le traité de Paris et l'alliance avec l'Autriche , Louis XV, à ce excité parle prince deConti, qui avait toujours les yeux fixés vers le Nord dans l'espérance d'une couronne, essaya un rapprochement. On savait à la Cour de Versailles que l'Impératrice Elisabeth avait de la sympathie pour la France et de l'amitié pour la personne de Louis XV, avec lequel il avait été question de la marier ; mais on avait à redouter l'hostilité du chancelier lîestucheff, entièrement dévoué à la Prusse et à l'Angleterre. D'un autre côté on pouvait compter sur l'appui secret du comte Woronzoff, vicechancelier. C'était donc une mission qui demandait beaucoup de prudence, car on ne pouvait, vu l'état des

dans ta diète de Suède des sommes de six cent mille livres pont- y faire passer des décrets. Ces volumes vous paraîtront la réponse la plus éner<Tique que vous puissiez faire aux insolences de Brunswick et à ses manifestes... ils seront la réplique enfin... des gazettes stipendiées des princes éfraujjcrs, tous désolés de ne pouvoir sucer la république comme ils sucèrent la nioiiarchie française j

82 KTIDE SIH LOUIS \V.

choses, envoyci' iiii ie|)i('senliinl ofliciel, et l'envoi d'agenls secrets oflrait des daiijjers, outre la difficulté de pénétrer dans un pays dont les frontières étaient mieux gardées que celles de la Chine. Un émissaire français, le chevalier de Valcroissant, qui avait réussi à franchir CCS hnrrières, avait été arrêté et jeté dans un cachot du château de Schiusseihourg, où il était oublié depuis un an. Le prince de Conli imagina d'envoyer quelqu'un qui déroulât les soupçons : il choisit le chevalier Douglas Mackcnsie, jacohite écossais, qui avait été obligé de quitter son pays et vivait en France; on le chargea de se rendre en Russie comme un gentilhomme qui voyageait pour son agrément ; on lui donna pour le seconder le chevalier d'Eon , protégé du prince de Conti , qui , revêtu d'un costume de femme, passa pour sa nièce. Tout devait être singulier dans la vie de cet homme, car il était homme, ainsi que le constata l'autopsie de son corps faite à Londres en 1810; mais pendant une grande partie de son existence il fut regardé par les gens les plus sérieux comme une femme qui avait pris le costume et les habitudes d'un autre sexe; le comte de Broglie partageait cette conviction.

M. Douglas et M. d'Eon devaient chercher à renouer les rapports diplomatiques entre la France et la Russie, et à procurer au prince de Conti soit la main d'Elisabeth , soit le commandement des armées russes, soit même une principauté, celle de Courlande. Le prince remit, le l"juin 1755, à M. Douglas des instructions secrètes sur le but à atteindre et sur les moyens à employer. Il devait, entre autres choses, prendre des renseignements exacts sur la Courlande, sur les dispositions de la Russie à l'égard de cette principauté alors vacante, sur les vues de l'Impératrice sur la Pologne. On donna au chevalier la

GORIJESPOXDAIVCE SKCRETE. 83

clef d'une correspondance alléfjorique qui, sous prétcxle d'achat de fourrures, peruiil de lenir le Roi et le prince au courant des progrès et des vicissitudes de la mission : l'ambassadeur anglais était le Renard noir; si son crédit l'emportait, le renard élail cher; Y hermine en vogue signifiait que le vieux parti russe triomphait; les martres zibelines sont en baisse indiquait la diminution du crédit de Bestucheff. Ces instructions, écrites en abrégé et en caractères très-fins, furent remises à M. Douglas dans une tabatière d'écaillé à double fond '.

Ces précautions n'étaient pas superflues : M. Douglas pénétra bien en Russie, mais, en butte aux soupçons bien fondés du chancelier et de l'ambassadeur d'Angleterre, il fut contraint de se retirer. Mais il laissa le chevalier d'Eon, qui fut présenté par M. de Woronzoff à l'Impératrice comme un agent secret de Louis XV et accueilli par Elisabeth, qui se l'attacha en qualité de /ec/nce. D'Eon avait remis à la Czarine des lettres de Louis XV renfermées dans la couverture d'un exemplaire in-quarto de V Esprit des lois. Il réussit et fut chargé d'apporter à Louis XV une lettre autographe par laquelle Elisabeth demandait que le Roi de France lui envoyât un représentant officiel (175G). Ce représentant officiel fut le chevalier Douglas, auquel on donna pour secrétaire d'Eon, qui cette fois parut en costume masculin.

Louis XV proposa à l'Impératrice Elisabeth d'entretenir avec elle une correspondance directe et intime. Le 24 février 1759, il écrit à Tercier : « J'approuve le projet de lettre au chevalier Douglas, mais si ma lettre à l'Impératrice de Russie réussit, je lui propose déjà ce petit commerce. 55

Elisabeth n'eut garde de refuser ce j)etit commerce que

* Voyez CCS instructions sous la date du 1*^^ juin 1755.

84 KTIDE SLR LOUIS \V.

lui ofiVail Louis XV, car s'il n'élail pas de jurande utililé, il ne pouvait ollrir de [{favcs ineonvénienis. Coiuiu qu'il était des ministres des deux cours, c'était plutôt un acte de politesse qu'une correspondance secrète. D'Kon fut charge de celle correspondance au nom de l'Impératrice, sous les ordres de Woronzoff, et travailla de son mieux à perdre Hestucheff dans l'esprit de la Czarine. Les efforts combinés de Douglas, de d'Éon et du vice-chancelier parvinrent à détacher Elisabeth de la Prusse et de l'Angleterre : la Russie accéda au traité de Versailles, et les quatre-vingt mille hommes de troupes russes rasscn)blés en Livonie et en Courlande pour soutenir les Anglais et les Prussiens durent opérer de concert avec les armées de Louis XV et de Marie-Thérèse.

Eu admettant l'accession de la Russie au traité de Versailles, la Erance prétendait excepter de l'alliance générale oirensive et défensive formée avec la Russie notre antique alliée la Porte Ottomane, exception d'autant plus nécessaire, qu'on pouvait craindre (|ue les Russes ne se fissent payer au détriment de la Turquie les secours qu'ils nous donnaient. Il avait d'abord été question d'insérer cette exception dans le traité : la Cour de Pétersbourg s'y refusa. L'Autriche, qui avait un intérêt immédiat à obtenir le plus tôt possible le concours armé de la Russie, chargea son ambassadeur, le comte Esterhazy, de presser vivement M. Douglas de se désister de sa demande : le comte Esterhazy détermina l'envoyé français à signer à la fois un traité dans lequel les Turcs étaient exceptés du casus Jœdei'is , et un article dit secretissime, par lequel Louis XV s'engageait, en cas de guerre entre la Russie et la Porte, à fournir des subsides en argent à la Russie.

La faiblesse de Douglas excita la réprobation du minis-

COIIUKSPOXDW'CF; SKCP.KTK. 85

tère franrais, du prince do Conli et do Louis XI'. Celui-ci s'exprimait ainsi en s'adressantà Tercicr. — «(l.'J février 1757). J'approuve fort ce que M. le prince de Conty se propose d'écrire au clievalier Douglas, et désapprouve pareillement se bel acte secret que le chevalier Douglas a eu la beslise de signer. Dans celle circonstance, ce que M. Rouillé me propose de lui écrire me paroîl bien. Me me parles j)lus du prince de Conty, j'approuve que vous écriviez à mots couverts au chevalier Douglas comme vous vous le proposes, en retranchant lout ce qui peut regarder M. le prince de Conly. « M. Douglas fut désavoué, rappelé, et remplacé par AI. de l'Hôpital. En même lenq)s M. de Broglie fut renvoyé en Pologne, où le Roi le jugeait nécessaire, après avoir reçu le cordon bleu que le Roi lui avait promis pour le dédommager de l'ambassade de Vienne, que le comte avait sollicitée et que Louis XV lui aurait accordée s'il n'eût jugé plus avantageux pour son service de l'envoyer de nouveau en Pologne. (A Tercier, 22 janvier 1757.)

Ln des soucis de Louis XV était la future succession de la couronne de Pologne. Il y avait plusieurs candidats à ce trône, qui n'était pas encore vacant, mais qui allumait de toutes parts d'ardentes convoitises. On comptait sur les rangs, outre le prince de Conti, un Infant d'Espagne et plusieurs fils de l'Electeur de Saxe, roi de Pologne. Parmi ceux-ci on distinguait le prince Xavier, frère chéri de Madame la Dauphine. Louis XV ne voulait donner ni troupes ni argent, et promettait, à cette condition, de favoriser un des prétendants. Au fond, peu lui importait qui ; mais dès lors il cherchait au sujet de la Pologne à s'entendre avec la Russie. — « (A Tercier, 9 avril 1757.) Je n'ay mis en avant l'infant don Louis que par ce que je ne voulois pas qu'on songeât à l'infant don Philippe.

86 KTUDE SLR LOL'IS \V.

Sans doute qu'il on faudroit préxcnir l'Kspagne, mais il faudroit que cette idée vînt aux Polonois et que de là on la communiquât à l'Espafjne; mais je ne puis l'aider de subisdes. S'ils en veulent pour leur roy, c'est à eux à le soutenir entièrement, il en seroit de même du prince Xavier. Mais pour tout cela, je pense qu'il faut voir ce que deviendra la négoliation secretle enlamée à Péfersbourg. Je pense aussi qu'il faut bien se garder de prévenir le roy de Pologne; û faudra bien qu'il en passe j^ar ce que Von voudra »

M. de Broglie était parti pour son poste le 5 mai : il passa par Vienne, où il fut mal reçu, car on connaissait son peu de sympathie pour l'alliance autrichienne. Le comte vit les fautes commises dans la conduite de la guerre : il fit part de ses craintes au Roi, et exposa l'urgente nécessité d'envoyer de nouvelles troupes en Allemagne. Il demandait en même temps de prendre part à la guerre , et de verser son sang sur les champs de bataille, l'action de la diplomatie étant désormais inutile. Louis XV reçut ces ouvertures avec plaisir, annonça en confidence au comte qu'on avait prévenu ses désirs, que des troupes étaient en marche pour l'Alsace, lesquelles seraient suivies d'autres troupes, et étaient destinées à former un corps d'armée prêt à se porter sur la Franconie, et de là où le besoin l'exigerait, (2 juin 1757.)

D'Eon était revenu à Paris, chargé par M. de W'oronzoff de propositions pour le prince de Confi : l'Impératrice de Russie dissuadait ce dernier d'aspirer au trône de Pologne, et lui faisait espérer le duché de Courlande ou le commandement des armées russes. Louis XV autorisa cette négociation, mais il voulut en surveiller tous les détails et les connaître par plusieurs voies différentes : d'Éon reçut l'ordre de faire à Tercier un récit exact de son

entrevue avec le prince, afin de conlroler le compte rendu que celui-ci en ferait au Uoi.

Le prince était hésitant; il ne savait que résoudre, et traînait en longueur. Il travaillait à la rédaction d'un mémoire sur la question ; il demanda et obtint la permission de conférer avec Tercier, et de lui faire part de ses vues; le Roi surveillait de près cette négociation, qui ne laissait pas que de le préoccuper et de l'inquiéter. Ce que le prince de Conti voulait, c'était une souveraineté quelconque. Plusieurs perspectives s'ouvraient à lui, la Pologne, la Courlande et Neufcliàtel. En présence des difficultés qui naissaient de tous côtés, il avait presque renoncé à la Pologne : restaient Neufcliàtel et la Courlande; mais Louis XV n'agréait pas également ces différents projets.

«Vous scaves, écrivait-il à Tercier le 15 septembre 1757, que nous n'avons encore pris aucun engagement formel sur la succession au throsne de Pologne, depuis que AL le prince de Conty a paru se désister absolument, mais que nous sommes bien prest d'en prendre. Si l'Impératrice de Russie appelle véritablement M. le prince de Conty pour commander ses armées et qu'elle veuille lui donner la Courlande, en attendant mieux, j'en seres très-aise; mais, pour le présent, je n'y puis plus prendre d'autre part directe que celle de ne m'y pas opposer et d'y donner mon consentement quand il n'y aura plus besoing que de cela. Xeufchàtel est un procès dont je ne veux ni ne me soucie de me charger. J'ay lu le mémoire sur la Courlande et l'extrait ou précis de celui de Neufchàtel; je vous les renvoie l'un et l'autre, et garde le compte du comte de Rroglie, que n'ay pas encore examiné "

Louis XV devenait ami de la paix : Lt désastreuse guerre de sept ans, dans laquelle il était engagé et dont il ne prévoyait pas l'issue, lui faisait prendre la ferme réso-

88 IVnDK SIR LOTIS \V.

lution d'éviter tout ce qui |)oiirr;iil pur la suilc amener une nom elle jjuerie. Il ne voulait surtout pas se compromettre pour le j)rince de Conti. Il l'écrivit sans détours :i Tercier : « Je vous renvoie la lettre du prince de Conly ; quand je voiras une certitude morale que l'impératrice de Russie lui destine le commandement de son armée et la Courlande, je doiineiay toutes les autliorisations et |)romissions qu'on me demandera. Jusques-là j'y répujjne beauconp, craignant de faire une fausse démarche qui nous fairait plus de mal que de bien... « (21 septend)re 1757.) En fin de compte, Louis XI' ne donne j)as de réponse et le prince de Conti non plus.

La grande question, l'éventualité de la vacance du trône de Pologne, était l'objet de l'attention inquiète de Louis XI . Il sentait que là était le danger, et que le changement de roi serait mis à profit par la Russie et la Prusse.

Cependant le comte de Broglie ne réussissait pas en Pologne : son activité à reconstituer le parti national lui attirail l'inimitié de tous ceux qui espéraient pécher en eau trouble. Louis XI ne savait à quoi se décider; mais une chose sur laquelle il ne variait pas, c'était son désir de voir la Pologne libre et ibrte. Un instant il avait été question de l'abdication d'Auguste ilL « (G décembre 1 757, ) Je pense, écrivait-il, qu'il faut éloigner plutôt qu'approcher l'abdication du Roi de Pologne... J'aimerois mieux le prince Xavier que le ])rince électoral , jnais par-dessus tout la liberté des Polonois. »

Louis XV était en Europe le seul souverain qui portât un intérêt véritable à la Pologne ; mais il fallait autre chose que de bonnes intentions j)our sauver ce i)ays, dont tant de gens désiraient la ruine. Le comte de Broglie, qui agissait dans le sens des idées du Roi, fut bientôt victime de son zèle; les cours de Vienne et de Pétersbourg ne purent voir

CORRKSPOXDAXCJ; SK CIîKTi:. 89

sans inquiéludc ce (lij)lorna(c qui inenncait (Fentraver leurs desseins et qui devinait leurs cupides projets; luimême s'accordait mal avec le ministère français, qui se souciait assez peu de la Pologne. Cet état de choses n'échappait pas à la pénétration du Roi. — «(IG décembre 1757, à Tercier.) A l'éj^ard du comte de Broglie, il me semble qu'il s'embrouille fort avec l'abbé de lîernis'. Tâchez qu'il n'y ait pas de contradiction dans les lettres, et que, si l'on est obligé de le rappeler, qu'on ne puisse découvrir notre secret. «

En dehors de ses habitudes galantes, on n'a que peu de détails sur la vie privée de Louis XV et surtout sur la nature de ses sentiments politiques. L'étude de sa correspondance inédite éclaire certains côtés intéressants de son existence. On le représente comme étant hostile à son fils le Dauphin, que l'on dépeint comme un ennemi déclaré de l'alliance autrichienne. 11 est certain que les partisans du Dauphin professèrent toujours cette politique et cherchèrent à l'inspirer à Louis XII; que ce furent eux qui firent une guerre sourde à Marie-.Antoinette, pour laquelle ils trouvèrent le surnom odieux d'Autrichienne. Xous trouverons à cet égard des déclarations formelles de Louis XV qui atténuent l'attitude décidée prêtée au Dauphin. Quant à la Dauphine, elle était fille du Roi de Pologne, et plusieurs de SOS frères étaient candidats à la couronne. Voici le jugement de Louis XV sur ces différentes prétentions.

« (.A Tercier, 10 janvier 1758.) Je vous renvoie les trois lettres du comte de Broglie; si on lui envoie son congé, je croy inutile de répondre à ces importantes questions, sinon j'y réfléchiray encore; mais mon intention a toujours été la liberté des Polonois, et seulement celui qui leur seroit le plus agréable. Le prince Charles est plus

1 M. (le Bernis élait alors ministre des affaires étrangères.

90 ETIDE SI R LOIIS \V.

onverl, plus parlant cl d'uno |)lus belle figure que le prince Xavier; mais il a raison de craindre que Madame la Dauphine n'aime mieux ce dernier, et la raison en est simj)le, elle le connoit beaucoup et presque point l'autre, l'ayant toujours regardé comme un enfant. A l'égard du prince royal, il faut toujours l'éloigner, à moins qu'on ne voie clairement qu'il en faudra passer par là. Tous les autres, je crois bien qu'il faut les laisser de côté... »

M. de Broglie ne trouvant plus la position tenable à Varsovie, demanda et obtint un congé. Arrivé à Paris, le ministre des affaires étrangères, M. de Bernis, l'admonesta vertement, à propos de ses querelles avec le comte de Brubl, ministre dirigeant de l'Electeur. Le comte demanda des instructions au Roi, qui lui répondit (25 mars 1758) : « J'ay lu toutes vos lettres et mémoires, mais il s'en faut de beaucoup que j'aie le temps d'y répondre aussy viste que vous le désireries. Je ne vois point d'inconvénient que M. Jacobousky et vous voies M. le prince de Conty, selon vostre coutume. Modères vostre vivacité et prenes patience jusqu'à ma réponse. L'abbé de Bernis ne vous a rien dit de plus que ce que nous étions convenus qu'il vous diroif, mais ne vous effraies pas, quoique je pense qu'il soit bien difficile que vous retournies en Pologne tant que Bruhl y sera. »

M. Jacobowski, dont il s'agit dans cette lettre, était un officier polonais qui avait rendu des services importants à Stanislas Leczinski, et qui recevait une pension de la France. M. de Broglie paraissait en pleine disgrâce, le Roi éclaire Tercier à cet égard (10 avril 1758). « Le comte de Broglie a bien servi, mais il est un peu vif, et vis-à-vis du comte de Brubl il n'y avoit j)lus moien de l'y faire trouver; voilà uniquement ce qui m'a detlerminé à son rappel. Continues à me bien servir et laisses là l'approbation des beaux

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esprits, ce qui a achevé de bouleverser les tôles. Je suis content de vous; renfermez-vous dans votre besogne. » Motons cette dernière phrase, ce mépris pour les beaux esprits. Désormais les lettres de Louis XV à Tercicr contiendront un certain nombre de ces traits qui nous permettront de connaître le fond de la pensée du Roi : c'est que, sur de la fidélité de Tercier, il ne craignait pas de s'épancher dans le sein de celui qu'il avait reconnu comme un honnête homme. Un commis, qui n'était pas admis à la table du ministre, était devenu le confident d'un prince qui ne voyait dans ses ministres que des hommes à craindre ou à mépriser, qu'on lui imposait et qu'il ne se sentait pas la force de renverser, tant que leur arrêt n'avait pas été dicté par la maîtresse en faveur.

Le caractère loyal du comte de Broglie lui conciliait aussi de plus en plus l'estime du Roi, qui ne laissait pas que de redouter un peu sa vivacité et sa franchise. Le comte, définitivement rappelé de Pologne, attendait, non sans impatience, qu'on lui donnât un emploi : Louis XV, qui avait déjà jeté ses vue.s sur lui, le rassura (21 mai 1758). Il n'était plus possible de le renvoyer en Pologne tant que le comte de Bruhl y serait à la tête du ministère saxon ; M. de Broglie en profita pour demander du service à l'armée. La Dauphine , qui lui savait gré des services qu'il avait rendus à sa famille, le recommanda vivement pour l'inspection ; mais ce que M. de Broglie voulait, c'était se battre. Il obtint enfin ce qu'il demandait : il fut envoyé à l'armée sous les ordres de son frère aîné, qui, à la fin de 1759, fut fait maréchal de France. Le duc de Broglie s'était distingué sous M. de Contades en contribuant puissamment au gain de la bataille de Berghen. Devenu commandant en chef, le maréchal s'illustra par une nouvelle victoire, celle de Corbach, où il défit

92 KTIDI'! SI P. I.OLIS XV.

treille niillo Hanoviiens (10 juillet 1 7()0) ; mais plus lard, ol)lij{é d'aj^ir de concert avec le maréchal de Soiibise, la discorde se ruit entre les deux ;|énéraiix, et le manque d'accord eut les résultats les |)his funestes. On a porté contre le comte de Mroîjiie de fortes accusations à propos de sa conduite à l'armée, on lui a imputé les revers et les fautes de son frère, (ju'on préfendait n'agir que par ses conseils. «Jaloux, envieux, turl)iilenl, brouillon, haut et dur, il étoit, 5) dit-on, « aussi détesté des troupes que le maréchal en étoit aimé, et l'asservissement de celui-ci à son cadet devoit souvent lui faire perdre le fruit de ses bonnes qualités '. 5)

Il y a sans doute beauconp d'exagération dans ce jugement d'un contemporain qui se faisait l'écho du bruit public. Que le comte de Broglie fût vif, hardi, entreprenant, c'est le jugement qu'en porte Louis XV; mais il y a de l'injustice à le re|)résentcr comme un être tracassier et malfaisant, qui voulait imposer despotiquement ses volontés. On lui leproche d'avoir tellement abreuvé de dégoûts un de nos meilleurs généraux, M. de Saint-Germain, que celui-ci préféra renoncer à son grade, au cordon de Saint-Louis et à sa patrie, plutôt que de continuer à servir sous ses ordres. M. de Broglie était fier, et même haut, et, an milieu de l'abaissement des esprits, on ne peut lui en fiiire un crime : mais la discrétion et la patience qu'il mit j)endant près de vingt années qu'il dirigea la correspondance secrète avec l'approbation du Roi, les relations suivies qu'il eut pendant ce temps avec des hommes tels que MM. de Vergennes, de Breteuil et de Saint-Priest, qui, après être arrivés au pouvoir, lui témoignèrent de la considération et de la déférence, sont d'imposants témoignages en faveur de l'honorabilité de son caractère.

' Vie jirirén de Louis Al', t. IV, p. 184.

CORRESPOXDAXCI-: SECRKTE. 93

Cependant, on ne saurail nier qu'il n'exerçât nn «jrand empire sur son iVère : on en a la preuve dans la correspondance intime qu'il enlrelint avec le duc de Choiseul pendant la campagne de 1761, campagne qui fut couronnée par la perte de la balaille de Filingsliauscn. Ce désastre l'ut le résultat de la discorde des deux généraux qui commandaient l'armée française; et celte même cause fut celle qui nous fit perdre dans la guerre de sept ans plusieurs aulres batailles. La bravoure du soldat était infinie, l'officier affrontait la mort de la manière la plus cbevaleresque ; mais, il faut le dire, il n'y avait de discipline que cbez le soldat : les officiers, quel que fut leur grade, accordaient difficilement à leurs supérieurs l'obéissance qu'ils exigeaient de ceux qui étaient placés sous leurs ordres. Les généraux ne s'entendaient pas, et ne pouvaient s'habituer à plier devant l'autorité : c'est que ces hommes si braves n'étaient pas seulement militaires ; c'étaient avant tout des membres de l'aristocratie, qui voyaient dans leurs supérieurs hiérarchiques non le grade, mais l'homme. Celui dont la généalogie remontait à 1399 supportait impatiemment les ordres d'un chef d'une noblesse moins antique. A Filingshausen,;il y avait deux armées françaises commandées chacune par un maréchal : réunies, elles étaient supérieures en nombre à l'ennemi ; elles n'allaquèrent pas avec ensemble. Le prince de Soubise accusa le duc de Broglie d'avoir, dans l'espoir de se réserver l'honneur de la victoire, attaqué trop tôt; le duc de Broglie imputait à son collègue de n'avoir pas attaqué du tout, pour l'empêcher d'établir solidement les avantages qu'il avait déjà remportés. La correspondance du comte de Broglie fournira sur cet événement caractéristique du temps des détails intéressants. Il semblerait que M, de Soubise eût tort; mais Louis XI' et madame de Pompa-

9* Kil Di; SI K L(JLIS W.

Jour lui donnèrcjît raison. M. de Broglic fui exilé, mais l'opinion publique le vengea '. Le comte de Brojjlie, après avoir partagé la gloire de son frère, partagea sa disgrâce, il fut exilé à Ruffec; mais, par une bizarre contradiction, il continua à jouir de la faveur intime du Roi, et à diriger la correspondance secrète , comme il l'avait fait étant à l'armée.

Pour Louis XV, tout, mènje la Pologne, était subordonné à la conservation de l'alliance autricbienne. Il ne cessait de le répéter, u En conservant notre parti en Pologne, écrivait-il à Tercier, mettez-leur bien dans la teste (aux Polonais) que jusqu'à ma mort je ne me séparerai point de l'Impératrice-Reiue , et que mon fds est clans ces mêmes sentiments. ?' (2G octobre 1758). Cette dernière assertion est importante. 'Il y a, poursuivait le Roi, aj)parence que le prince Charles va être duc de Courlande ; il y a apparence qu'un seul des cadets va entrer dans l'Etat ecclésiastique : l'électorat de Cologne pourra être son fait. Aladame la Dauphine n'aime véritablement que le prince Xavier, et depuis qu'il est à mon armée, il a acquis l'estime générale de tous les François ; mais il faut attendre le dénouement de tout cecy avant que

1 Le lendemain de l'exil du niaréclial on jouait Taucrède de Voltaire à la Comédie française; madomoiselieClairon remplissait le rôled'Aménaïde. Quand elle récita ces vers :

On (lépouillc T.iiici-è(le . on l'exile , on 1 outrage ,

C'est le sort d Un héios d èiie persécuté.

Tout son parti se tait ; qui sera son appui .' Sa gloire

l'actrice mit dans sa prononciation une telle affectation que les spectateurs saisirent l'allusion et battirent des mains. {Vie privée de Louis XV , t. IV, p. 187.) — Voyez aussi une lettre de d'Argcns à Frédéric II et la réponse du Roi, OEuvresde Frédéric II, t. XIX, p. 300 et :301.

COUItESi'OXDAXCE SECUliTi:. 95

de se déterminer, conserver nos amis en Pologne, et surtout AI. Alocranoxvsky, car le palatin de B... me paroit doutteux, et surtout que Durand prenne bien garde aux papiers secrets. Avant la fin de l'année, sûrement nous verrons plus clair pour prendre un parti sûr »

L'avènement au ministère de AI. de Clioiseul , partisan zélé de l'alliance autrichienne, et par conséquent selon le cœur du Roi , n'apporta aucune modification à la correspondance secrète, dont l'existence fut cachée au nouveau ministre, malgré les instances du duc de Broglie, qui comprenait bien que le ministère secret, réduit à ses seules forces , serait toujours impuissant. Le Roi attendait avec impatience l'arrivée de AL de Clioiseul pour s'éclairer. — te (2 décembre 1758, à Tercier). Le changement de votre ministre me fait garder la lettre pour Durand, étant bien aise de voir tout ce qu'il me dira de Vienne auparavant... V

Trompé sur la véritable situation des choses en Allemagne, Louis XV croyait Frédéric près de succomber. Le 7 décembre 1758, il écrit à Tercier : « Je vous renvoie les lettres de Ruben ; il est fort au fait de la cour de Berlin, et, s'il étoit besoing , je pense qu'il y pourroit mieux servir qu'aucun autre ; mais nous ne sommes pas dans ce cas-là, et je n'aime guère les menées sourdes. Si Sa Alajesté Prussienne tombe dans le précipice, tant pis pour lui, je ne me départirai jamais de Talliance de l'Impératrice. « Il est évident, d'après cette lettre, qu'on montrait à Louis XI' les conséquences flcheuses d'une complète victoire de l'Autriche et de la ruine de la Prusse ; on lui conseillait même un rapprochement avec cette dernière puissance, rapprochement contraire à l'alliance autrichienne, mais il repoussa ces suggestions. Quant à la répulsion qu'il affiche pour les menées sourdes, elle est

96 KTl I)K SLH LOI IS \V.

peu jiislificc do la part de Taulcur de la correspondance secrète. Cej)endant il |)ouvait se rendre la justice (ju'il ne (rompait que ses ministres, cl qu'il ne trahit jamais ses alliés.

Il ne se défiait pas encore de M. de Clioiseul , aussi a-t-il pour lui toutes sortes de ménagcuients. Le 23 février 1759, il annonce à Tercier l'envoi prochain avec l'approbation royale d'une dépêche pour M. d'Havrincourt, ambassadeur en Suède, et admis à la correspondance; mais il se ravise : « Je rouvre ma lettre |)0ur vous renvoier celle à M. d'Havrincourt ; je trouve qu'elle lui doiineroit trop lieu de croire que je ne suis pas content de M. de Choisieul. Ainsy, renvoies-moy un autre |)rojet corrigé. 55

C'étaient là des scrupules étranges. Mais, pour Louis XI , un ministre, tant qu'il n'était pas disgracié, avait droit aux respects de tous, même de ceux que le Roi employait en dessous à contrecarrer ce ministre ; il n'hésitait jamais à lui abandonner ses serviteurs les plus dévoués, sauf à leur donner secrètement des compensations. Tercier était censeur royal ; il avait été chargé d'examiner le fameux livre de De l'Esprit, d'Helvétius : il avait donné son approbation à la légère à cet ouvrage, dont l'apparition fit grand bruit, et causa du scandale. On prit prétexte de cette approbation pour rendre Tercier odieux à la Reine, qui avait horreur de l'impiété ; il fut destitué des fonctions de premier commis des affaires étrangères, qu'il remplissait depuis longtemps. La vérité n'échaj)pa pas au Roi.

« Depuis l'approbation que Tercier a donnée à l'ouvrage Del Esprit^ Ton a cherché \\n prétexte pour le renvoyer des Affaires étrangères : le cardinal de Bernis, dans ce tempslà, en fut sur le point, mais se contenta de lui laver la teste. La Reine n'a pas voulu garder Helvétius dans sa maison, et M. de Choiseuil a pris ce prétexte-là pour ren-

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loyer Tercier. Moi, je ne connois ni ne veux connoître que mon secrétaire d'Etat ; ainsy je les laisse entièrement les maîtres de leurs commis. Voies avec lui ce qu'il veut demander et comment continuer les affaires secrettes de la Pologne. J'ay été fasché pour lui de l'affiiire où il s'est engagé, et d'autant plus, (|uc sûrement il n'avoit leu ce livre De lEsprit que très-superficiellement, » (3 mars 1759.) — En laissant renvoyer Tercier du ministère des affaires étrangères , Louis XV espérait donner le change, mais personne ne fut dupe de cette duplicité. En tout cas, Tercier n'eut pas à se plaindre , car le Roi s'occupa de réparer à son égard l'injustice dont il avait permis qu'il fût publiquement victime, AI. de Choiseul lui avait accordé une pension de six mille livres, réversible en partie sur sa femme et ses enfants ; le Roi ajouta trois mille livres sur les fonds extraordinaires de Pologne, ce qui, avec une ])ension de six mille livres sur les postes, faisait un total de quinze mille livres. «Vu le temps, il m'est impossible d'aller plus loing. Comme vous êtes boiteux et que votre santé est desrangée, mon intention est que vous ne retournies plus au cabinet ; je verrai avec Jannel si l'on pouroit vous doner le brevet que vous desires, mais sans aucune fonction, seulement ad honores. Du reste, j'approuve l'arrangement que vous continues la correspondance secrette. îi Cette dernière lettre prouve que Louis XV n'était ni ingrat ni égoïste ; les détails dans lesquels il entre spontanément pour assurer le sort de Tercier et de sa famille, le souvenir qu'il garde de ses infirmités et de sa mauvaise santé, témoignent de la bonté d'àme de cet homme qui gardait encore quelques vertus, et qui avait certainement encore d'autres occupations que celles de ses plaisirs. Tercier vit à la suite de cet événement, qui aurait pu lui être si funeste, la confiance du Roi augmenter ; il devint l'agent 1. 7

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principal de la correspondance secrète, en verlu de l'ordre suivant : « Je vous charge, Tercier, de continuer l'expédition de mes ordres secrets à mes ministres en Pologne, pour la négotialion dont vous avez connoissance, ainsy que des autres parties qui peuvent y avoir raport. l'ous communiquerez le tout au comte de Broglie, et vous vous concerteres avec lui sur les projets de réponse à leur faire. Je vous ordonne d'observer le plus grand secret dans toute celte affaire. Fait à Versailles ce 22 mars 1759. Louis. » Il n'est plus question du prince de Conti, qui était définitivement entré dans cette opposition à la Cour oii il devait persister toute sa vie.

M. de Broglie n'était appelé à donner son avis que sur les affaires de Pologne ; il aj)prit la marque de confiance dont l'honorait le Roi par l'ordre suivant : «Monsieur le comte de Broglie, mon intention étant de continuer en Pologne la négotiation secrette que vous y aves suivie pendant votre ambassade avec zèle et succès, je veux que vous en aies la principale direction. En conséquence, j'ordonne au sieur Tercier, que j'ay chargé de l'expédition de mes ordres secrets à mes différents ministres qui peuvent concourir à cette alTaire, de vous communiquer exactement tout ce qu'il recevra de relatif à cette négotiation , et de se concerter avec vous sur les projets de réponse à y faire, pour, après que je les aures approuvés, en faire l'expédition, l'otre attachement à ma personne m'assure que vous faires un usage utile des connoissances que vous avez acquises dans cette partie, et que vous continueres à observer le ])lus exact secret, comme vous aves fait par le passé. Fait à Versailles , ce 23 mars 1759. LoLis. »

Cet ordre explique suffisamment le mécanisme de la correspondance secrète et les attributions de AI. de Bro-

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glie. Il ne devait s'occuper que de Ja Poloji^ne, mais la question polonaise était une question européenne, et peu à peu M. de Broglie lut amené et autorisé |)ar le Roi à prendre connaissance de l'ensemble des né'jociations suivies par les agents particuliers de Louis XV dans les différentes cours.

Fn 175Î), AI. de Paulmy fut désigné comme ambassadeur en Pologne ; M. de Broglie proposa de l'admettre au secret ; Louis XV refusa, préférant donner à W. de Paulmy pour secrélaire M. Hennin, qui était déjà initié; il ne craignait rien tant que d'étendre le nombre de ses agents, persuadé avec raison qu'un secret communiqué à plusieurs personnes cesse d'être gardé. Il se défiait surtout des employés de la poste. Il se doutait que le cabinet noir pourrait bien ne pas respecter les fausses adresses que portaient les lettres quilui étaient envoyées.

La Russie donnait des inquiétudes ; les rapports faits par d'Eon s'étaient trouvés démentis par les faits ; AI. de Broglie fut mis au courant de la correspondance avec AL de W'oronzof. L'ambassadeur du Roi à Pétersbourg, AI. de l'Hôpital, ne rendait aucun service; dans une dépécbe du 11 juillet, Louis XI/ écrivait à Tercier : « AI. de l'Hospital est bien clier à Pétersbourg, il seroit à désirer qu'il en fût déjà revenu ; mais l'ambarras seroit son successeur. 5) Le 4 décembre, il motivait ses griefs contre Aï. de l'Hôpital, dont l'ambassade n'était pas seulement dispendieuse, mais qui donnait des sujets fondés de plainte. « AI. le duc de Cboiseuil a mandé à AI. de l'Hôpital de scavoir si AI. de Breteuil seroit agréable à la czariue, soit en sous-ordre, soit seul, étant très-mécontent dudit AI. de l'Hôpital, lequel, quand on lui mande d'éclaircir un fait, s'en ouvre d'abord avec AL de Woronzof , même le regardant ; ainsy, il faut bien se donner de garde de lui

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