‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie (volume 3)Chapitre 8 sur 253 · KTLDE SI H LOI IS W · texte numérisé non relu

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confier le secret des Anglois venu par la Suède, car il iroit lui dire d'abord tout cruement cl sans aucuns préparatifs. Je vous renvoie la lettre pour le comte de Broglie ap|)rouvée ; cependant, je ne sçay s'il n'y faut pas faire quelques chan'jenienls , vu ce que dessus. Je pense aussi qu'il faut attendre le moment du déj)art de M. de Paulmi pour mettre au fait le sieur Hénin. 55

M. de Bro,q[lie fit nommer M. de Bretenil ministre en Russie, et insisia pour le faire admettre au secret. Dans une lettre du 22 février 17()0, Louis XT fait j)art de se^ hésitations à Tercier : « Il n'y a certainement rien à craindre de la découverte des lettres de madame la Dauphine et du comte de Luzace. Je lui en ay parlé, et elle m'a as.^^uré qu'il n'y avoit que le comte de lîruhl qui put en être scandalisé, mais que cela ne lui apprendra rien qu'il ne scache. J'approuve qu'on continue l'affaire secrète. J'ay beaucoup réfléchi sur le secret à confier au baron de Bretenil, et j'y réfléchires encore. Cependant, envoics-moy un projet des deux ordres que le comte de Broglie propose , mais au moins je ne lui dirois qu'au dernier moment de son départ, qui doit être prochain, et je lui tournerai de façon que c'est pour madame la Dauphine qu'on travaille principalement, et le secret pour la surprendre agréablement. «

Cette surprise agréable devait être l'élection du prince Xavier comme Roi de Pologne. Louis XI se résout enfin, et le 24 écrit à M. de Broglie : « Le comte de Broglie remettra l'ordre cy-joint au baron de Breteuil, et recevra de lui la communication des instructions, soit verbales, soit par écrit, qui lui auronts été remises par le duc de Choiseuil, pour, après les avoir examinés de concert avec le sieur Tercier, en dresser de particulières et secrètes, relativement à ce qu'ils connoissent de mes intentions, tant sur la Russie que sur la Pologne, et me les envoyer

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afin que je puisse les exainiiier, les approuver ou les corriger avant qu'elles soient remises au baron de Breteuil. ?> Louis XV désirait autant surveiller son propre ministre des affaires étrangères qu'être instruit exaclement de ce qui se passait dans les autres cours ; c'est ce qui ressort de l'ordre qu'il fit remettre par AI. de Broglie à M. de Breteuil, où il enjoignait à ce dernier de communiquer au comte et à Tercier les instruclions verbales ou écrites qu'il recevait de AI. de Cboiseul ; il lui ordonnait même de différer son départ, sous un prétexte quelconque, pour mettre les confidents du Roi au courant de ce que lui aurait dit le ministre. En même temps d'Éon était chargé d'instruire, de diriger et même de contrôler AI. de Breteuil, mais d'apporter dans ses relations avec l'ambassadeur toute réserve et toute discrétion. AI. de Breteuil ne fut pas longtemps avant de se trouver dans l'embarras, par suite de sa double position d'ambassadeur et d'agent secret. Le prince .Auguste Poniafowski, ministre de Pologne à la cour de Russie, s'était, quelque temps auparavant, compromis par ses intrigues galantes avec la femme du Czarewitz, qui fut depuis l'Impératrice Catherine IL AI. de Ponialowski élant du parli anglais, Tlmpéralrice Elisabeth avait profité de cette circonstance pour attirer sur lui l'attention du marquis de l'Hôpital, ambassadeur de Erance ; celui-ci avail, au nom de son gouvernement, demandé au Roi de Pologne le rappel de son ministre, connu par son amilié pour les Anglais, et dont le crédit auprès de la princesse pouvait devenir funeste à la Erance ; AL Poniatowski avait été rappelé. A peine installé à Pétersbourg, AL de Breteuil reçut de la part de Catherine des insinuations pour demanderlc retour de AI. Poniatowski, dont la princesse suj)porlait difficilement l'absence. AL de Ciioiseul avait prévu le cas et prescrit à AI. de Breteuil de

se concilier la future Imj)cralrice, en travaillant à faire revenir M. Poniatowski en Russie. M. Durand, notre ministre à Varsovie, reçut ordre d'agir dans ce sens auprès du comte de Hrulil, premier ministre du Roi de Pologne. .Mais on ne peut contenter tout le monde à la fois : l'Impératrice Elisabeth trouva la demande de M. Durand inconvenante , et crut qu'il avait agi sans ordre. Elle profita du commerce épistolaire qu'elle entretenait avec Louis XV pour lui faire part de son mécontentement et demander quelles étaient les intentions du Roi.

On ne pouvait avouer à l'Impératrice quelles vues avaient dirigé M. de Choiseul ; on lui affirma que l'on n'avait jamais eu dessein de lui déplaire. Louis XV écrivait à ce sujet à Tercier : « M. le duc de Choiseul n'a eu en vue, dans ce qu'il a mandé à AL Durand, qu'une véritable indifférence, partant du principe que si on l'avoit laissé, l amour n'auroit pas duré, vu le caractère de la princesse, et que s'il y retournoit, il en seroit encore de même; mais il n'a point du tout eu en vue de l'y faire retourner, et il ne pressera pas pour cela, même au contraires, surtout sachant l'effet que cela fairoit sur la Czarine. i? (23 juillet 1760). Peut-être la conduite indiquée par Louis XV, qui en pareille matière était passé maître, et qui connaissait le caractère de la princesse, aurait-elle été préférable à l'éclat qui avait eu lieu. Quoi qu'il en soit, M. Poniatowski ne retourna pas à Saint-Pétersbourg, mais Catherine ne l'oublia pas, et en fit un roi de Pologne.

La position de M. de Breteuil à Saint-Pétersbourg était difficile : il fallait à la fois contenter l'Impératrice et ménager la grande-duchesse ; l'ancien ambassadeur, AL de l'Hôpital , avait négligé de faire la cour à Catherine et à son entourage, entièrement livré aux Anglais ; c'était là un tort qu'il fallait réparer, mais avec discrétion, car trop

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d'enipressemenl pour la Icnimo de l'héritier de la couronne aurait blessé Tlmpératrice. Mais il y avait pour M. de Bretcuil des difficultés encore plus grandes : M. de Clioiseul lui avait [)rescrit dans ses instructions de travailler à amener la paix par l'intermédiaire de la Russie ; mais M. de lîreteuil, à ce encouragé par le ministère secret, avait suivi une marche contraire, de crainte que la médiation de la Russie ne lui assurât mie trop grande prépondérance. C'est ici qu'il y a lieu de remarquer quels embarras et même quels dangers préparait cette double politique, l'une avouée, l'autre secrète, qui est le caractère du gouvernement de Louis XV. Les instructions secrètes étaient, par rapport à la Russie, entièrement en opposition avec celles de M. de Choiseul. Cependant, M. de Breleuil reconnut bientôt la nécessité de revenir à la ])0litique olïicielle, seul moyen de terminer une guerre que le gouvernement secret de Louis XV réussit à faire durer encore pendant trois années, pour aboutir à une paix houleuse.

La Pologne était toujours l'objet de la sollicitude du Roi. — (5 avril 1760, au comte de Broglie. ) 11 est vrai que ]\I. de Choiseuil a lu au dernier Conseil des instructions pour M. de Paulmi ; elles promettent protection aux Polonois pour la liberté du choix de leur roy, et peu d'argent ; et en cela je ne puis le désaprouver, car le temps ne le permet absolument pas. Si la dielte se tient, comme cela est fort doulteux, l'on voira pour lors ce qu'il y aura à faire ; mais vous scavez que tant de personnes ont intérest de la rompre, que je pense qu'avec peu d'argent l'on fera beaucoup. Il y a déjà du temps qu'il me parle du rapel de AL Durand ; ce ne sera point par congé, mais tout à fait. L'on poura l'employer ailleurs, mais sûrement il ne partira pas que M. de Paulmi ne soit arrivé et qu'il n'ait eu le temps

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de rinslniirc, ainsi (jiic M. Hénin. Sij'avois contredit le retour de Durand, cela auroil donné du soupçon à M. de Clioiseuil, et mis sur les voies de découvrir ce qu'il ne sait certainement pas. »

Tercier, bien qu'ayant cessé d'être premier commis, était de temps à autre employé par M. de Clioiseul à rédiger des mémoires politiques ; Louis XV voulait être tenu au courant des travaux de Tercier, et donnait son avis sur des points délicats. — (!0mail7G0.) «Je vous renvoie la lettre de Stockholm. S'il est parlé dans les négociations avec l'Espagne des démarches que la Reine d'Espagne avoit faites en ] 733 pour la couronne de Pologne en faveur de l'Infant don Philippe, vous ne pouvez pas vous dispenser d'en parler dans l'ouvrage que vous faites, mais sans réflexion qui ait lieu à la circonstance présente en Pologne. Si le duc de Choiseuil vous en fait [la remarque], vous lui en dires votre pensée. S'il vouloit absolument que vous le retranchassies de votre mémoire, vous le fiiires, puisque vous pensies qu'il n'y avoit pas grand inconvénient de ne l'y pas mettre, v

Louis W lisait avec la plus scrupuleuse attention les dépèches de ses correspondants, ainsi que les projets de réponse de Tercier ou de M. de Broglie ; il n'ap])rouvait pas un seul de ces projets sans le corriger. Voici un exemple de ce travail de révision. Le projet est de Tercier. Ahte de ce que le sieur Billet se propose de dire : «J'ai réfléchi sur cette réponse. J'y entrevois que, quoique la personne principale soit liée par des motifs qui l'empêchent de faire usage de l'ouverture qu'on luy indique, elle conserve néanmoins dans son cœur le fond de son ancienne amitié, v (Rédaction de Louis XV : « a néanmoins dans son cœur le désir de coir finir les troubles qui subsistent avec celuij à qui on donne cette réponse.) Il est à

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présiniuM' (jue s'il est dans les mêmes seiitirnens, e( qu'il s'occupe des nioiens de terminer, je désirerois lort qu'il en imajjinàt qui, conformément à Ja réponse, pussent tout concilier. >> Ce changement, Louis XV le déclare nécessaire. 11 s'agissait de tentatives de rapprochement avec la Prusse.

Nous avons vu que le gouvernement français avait formellement exceplé les Turcs de l'alliance offensive et défensive conclue avec la Russie ; la Porte demandait à la France des garanties écrites, qui lui furent refusées ; Louis XV en instruisit Tercier : « 11 a été décidé dans le Conseil qu'on ne donncroit rien par écrit aux ministres de la Porte, v (24 avril 17G0.)

En 1762, l'Impératrice Elisabeth, l'intime alliée de Louis XV, meurt; elle a pour successeur Pierre III, admirateur du Roi de Prusse. A ce sujet, le ministère secret adresse à AL de Breteuil d'importantes instructions. On remarque le passage suivant : « Quoique l'Impératrice (celle qui fut Catherine II) ne paroisse pas avoir de crédit, vous devez cependant, autant que vous pourrez, tout concilier avec ce qui est dû à l'Empereur, et tâcher de mériter la conlinualion de la confiance qu'elle vous a marquée étant grande-duchesse, j) M. de Breteuil oublia trop cette prescription.

Le Roi s'intéressait à tous les sujets qui méritent d'exciter la curiosité d'un homme intelligent; témoin ce billet à Tercier, en date du 21) juillet 1760 : « J'ay lu un peu tard votre mémoire sur l'Angleterre; je trouve bon que vous en écriviez pour vérifier les faits et surtout celte nouvelle secte dont j'avois déjà entendu parler pour l'Allemagne, AI. de Sinzendorf étant de ce pays-là. « Louis XV fait allusion aux Frères Aloraves, dont le coujte de Zinzendorf avait réuni les restes dispersés, et qu'il avait organisés

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non-seulement en Allemagne, mais encore en Hollande, où il y en a encore, en Anjjlelene et en Amérique.

Le Roi s'occupait toujours des moindres détails. — (4 mai 17G2, à Tcrcier.) « Janell |)ro[)Ose de s'adresser à M. Orneca, banquier à Amsterdam, qui faira passer le paquet à Hambourg, à son correspondant, lequel l'envoie à Pétersbourg. Voilà ce qu'il pense pour détourner la curiosité sur le paquet, puisqu'il paroistra venir d'un banquier d'Hollande... « AI. de Breteuil ne réussissait pas à la cour de Russie; il était question de le remplacer et d'envoyer d'Kon à Saint-Pétersbourg. — P"^ juin 1762. .A Tercier. « Je vous renvoie la lettre de AI. le comte de Broglie. M. de Choiseul m'a dit qu'il me proposeroit le sieur d'Eon pour envoler à Pétersbourg, lorsque le retour de AI. de Breteuil seroit certain; mais, dans l'interval, AI. de Breteuil laissera sûrement un secrétaires, et j'ignore si ce sera le sien ou le sieur Alichel. AI. de Choiseuil m'a dit aussy que, jusqu'à présent, il n'y avoit que AI. deTurpin qui se proposa pour la Prusse lors de la paix, mais celui-là ce n'est qu'en conversation. » Le rappel de AI. de Breteuil est décidé. Il remplacera en Suède AI. d'Havrincourl.

19 juin 1762.

K J'approuve entièrement la façon de penser du comte de Broglie, par raport à la Russie et à l'envoi du sieur d'Eon : il connoist notre |)énurie sur les dépenses d'argent, il faut lui recommander d'en être bien avare. L'on peut demander le mémoire raisonné à M. d'Avrincourt. A l'égard de AI. de Breteuil, il passera par icy en allant en Suède et on lui dira tout ce qu'il y a à dire, vu les circonstances présentes et à venir d'icy là. A l'égard de la Pologne, je n'ai rien à en dire de nouveau. »

La question d'argent était un des soucis du Roi; il craignait toujours de manquer. Inhabile dans l'art de se

procurer des ressources, il regardait comme le plus sûr de dépenser le moins possible, |)our se créer des réserves. On a dit qu'il avait j)uisé dans de longues conversations avec Quesnay, médecin de madanie de Pompadour, les éléments de l'économie politique, science nouvelle dont Quesnay était l'apôtre en France ; mais Quesnay était de l'école des physiocrates, qui prenait l'agriculture pour base de la ricbesse publique : ses théories ne pouvaient donc être que de peu de secours en matière d'impôts et de finances ])ubliques. En somme, il faut reconnaître que Quesnay eut un élève qui' lui fit peu d'honneur dans le prince qui ne craignit pas de sj)éculer sur les blés.

Le Roi même reconnaissait son incompétence en pareille matière. Tercier lui ayant soumis un plan financier, il lui répondit (IG novembre 175D) : «Je me connois fort mal en projets de finances; mais celui que vous m'avesaddressé pourra être bon quand le crédit sera revenu, l/ous faires bien de le remettre à M. le duc de Choiseuil par la voie que vous croirez la plus convenable. ?> Cette renaissance du crédit qu'espérait Louis XV, il ne devait pas la voir. Loin de là, la détresse du trésor s'accroissait; aussi, quand il s'agissait de donner de l'argent pour la Pologne, il se trouvait dans un étrange embarras, partagé entre son désir bien justifié d'économie et son affection pour les Polonais.

7 juillet 1762. « Il faut être bien circonspect en promesse d'argent, cependant Ton peut en promettre, comme vous le proposez, pour de grandes choses, et seulement après qu'elles auront eu lieu pleinement... Songez toujours à la disette d'argent où nous sommes, et qu'une confédération feroit peut-être plus de mal que de bien à la liberté de la Pologne, même dans les circonstances présantes... «

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Quelle naïveté de ne vouloir payer qu'après le succès ! De grands événemenls se |)i(''paiai('nl. M. Durand, ministre en Pologne, fut rappelé. Le lîoi ignorait (juel serait son successeur. — ( 15 juillet 17()2. ) « Le duc de Clioiseul m'avoit déjà parlé de Durand pour lui confier le dépôt des archives du ministère des affaires étrangères. Je voiray, sans lui rien faire soubçonner, qui il destine à W'arsovie ou en Saxe quand le Hoi de Pologne ira. Le baron de Breteuil doit être parti du 15 du mois passé. Q^^nd nous le sçaurons à Vienne, il sera temps je croy de luy écrire, mais cela ne peut tarder. » M. de lîreteuil s'était en effet mis en route, mais d'importants événemenls le firent revenir sur ses pas. Laissons la parole à Louis XV.

A Tercier, 28 juillet 17G2. a Par un courier du marquis de Paulnii ' arrivé hier an soir, nous avons apris que le roi de Pologne venoit de recevoir la nouvelle de Kœnigsberg que le Czar Pierre III ayant abjuré publiquement la religion grecque pour retourner à l'hérésie luthérienne, avoit été détrosné et enfermé, et que sa femme avoit accepté les rênes du gouvernement; nous ne seavons si c'est en son nom ou en celui de son fds Paul. M. de Breteuil, qui se trouvoit le 17 à Varsovie, s'offre dans ces circonstances pour retourner à Pétersbourg, et M. de Choiseuil accepte avec plaisir sa proposition, si celte grande nouvelle se confirme, ce qui ne |)eut manquer d'arriver d'icy à quelques jours. Il a encore adjouté qu'elle a annullé les derniers traités de son mari et envoyé l'ordre aux troupes russes de rentrer aussytost dans leur païs. loila au moins le départ du sieur d'Eon différé et vraysemblablement aussy toutes les affaires de Pologne. ^

M. de Breteuil avait élé maladroit, et ce fut avec justice que le Roi lui fit adresser par M. de Choiseul de vifs re-

• Ambassadeur en Pologne.

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proches. L'Impôralrice, qui Fonf|oail à renverser son mari, avait fait sonder M. de lîrelenil el lui avait demandé de l'argent. M. de Breteuil avait lépondu qu'il n'en avait pas, et voyant la conjuration prêle à éclater avait jugé à propos de quitter la Russie. Ce fut à Varsovie qu'il reçut la nouvelle de la mort de Pierre III. Voyant le succès de la conspiration, il s'offrit à retourner à son poste. Le ministère secret lui fit tenir une instruction détaillée et très-remarquable. On y observait que le changement de gouvernement en Russie amènerait des modifications dans la conduite des puissances étrangères. On chargeait M. de Breteuil d'étudier le caractère de l'Impératrice, « dont la dissimulation et le courage au moment de l'exécution de son projet indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. » On lui recommandait aussi de rechercher et de cultiver ses favoris, « car si cette princesse a l'âme haute, elle a le cœur sensible. » Quant à l'alliance intime, elle était jugée sinon perdue, du moins compromise. Il était à craindre que l'Autriche n'eût essayé de reprendre son ancien crédit, u Le comte de Merci aura sans doute profité des premiers moments du nouveau règne et de votre absence; l'Impératrice-Reine lui en aura fourni les moyens, tant en lettres qu'en présents, et je ne doute pas que ce ministre n'ait gagné bien du terrain avant votre arrivée. Vous devez donc vous attendre à ne plus trouver dans l'ambassadeur de Vienne auprès de l'Impératrice Catherine, celui que vous avez laissé auprès de Pierre III. « Prévisions qui furent entièrement justifiées.

On a reproché à Catherine son éloignement pour la France, le reproche est fondé; mais la faute en est tout d'abord à Louis XV, qui formulait ainsi à M. de Breteuil sa ligne politique : « V'ous savez déjà, et je le répéterai ici

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bien clairemenl, que l'objet de ma politique avec la Russie esl de réloi'jiier aidant qu'il sera possible tles affaires de l'Europe, sans rien faire personnellemciil qui puisse donner lieu à se plaindre de vous. L'objet de votre attention doit être de donner de la consistance à tous les partis (|ui se formeront immanquablement dans cette cour. C'est par la dissension qui y régnera qu'elle sera moins en étal de se livrer aux vues que d'autres cours pourroienl lui sugjjérer. Il ne doit pas être question de ma part de former des liaisons avec la Russie; il suffira d'entretenir celles qui sont de bienséance, et de détourner adroitement les engagements qu'on pourroit prendre contre mes vues. « (Dépècbe du 9 février 1762.)

Telle était la politique personnelle de Louis X\I vis-àvis de la Russie, politique de froideur et de défiance qui produisit de mauvais fruits. Le but secret du Roi était, ainsi qu'il le disait lui-même dans son instruction à AL de Breteuil , la liberté de la Pologne. Il fallait donc montrer pour la Russie d'autres sentiments que celui de Findifférence. Catherine ayant demandé de continuer avec Louis XI' la correspondance intime qu'il entretenait avec Elisabeth, celui-ci refusa, et les lettres de l'ancienne correspondance furent brûlées par \l de Woronzoff , eu présence de M. de Breteuil.

Je ne sais à quel événement fait allusion la lettre suivante. Il est clair qu'un danger de mort avait menacé le Roi, qui s'exprima, dans une lettre à Tercier, en date du 31 août 1162, en ces termes significatifs : « Je sçavois, il y a du temps, par M. le Chancelier, l'affaire des Jésuites d'i\rtois, mais je l'avais entièrement oubliée, me souciant assez peu par quelle manière je sortirai de ce monde, puisque tôt ou tard il en faut sortir. Je ?ie ferai pourtant rien qui me jmisse me le faille faire tost, parce que tout homme doit

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tâcher de vivre jusqu'à l'âge le plus reculé. L'on m'a reparlé depuis votre lettre de cette affaire; elle est entre les mains de la justice, qui la jugera apparemment selon l'équité. »

L'aveu est iranc et mèuie naïf. Que dire de la justice qui jugera a|)parcmment selon l'équité? Le Roi a disparu pour faire place à l'épicurien qui ne songe qu'à une chose, à vivre le plus longtemps et le plus voluptueusement possible, sans se soucier de l'honneur et des devoirs dont l'accomplissement est le but et la raison d'être de la vie. \ oici des sentiments plus nobles. — A Tercier, "11 octobre 1762 : "Je suis fâché de la mort de Baron; l'on disoit que c'étoit un parfait honnête homme, et étoit fils d'un homme de feu M. le comte de Toulouse, que je connoissois beaucoup. »

Glanons quelques nouvelles politiques. — 2G octobre 17G2 : « La diète de Pologne n'a duré que deux jours, et elle a été rompue à l'occasion du fils du comte de Bruhl, que l'on n'a pas voulu reconnoître comme naturel polonois. » — 27 janvier 1703 : « Je ne crois pas que M. de Praslin se soucie de laisser AI. de Paulmi en Pologne, mais je crois que c'est qu'il ne sait qu'en faire après. Je lui en parlerai au premier travail. " Pauvre AI. de Paulmy, qui ne reste ambassadeur que parce qu'il est incapable de remplir d'autres fonctions! En 17G3, la paix vint mettre un terme aux désastres de la guerre de sept ans. La France cédait à l'Angleterre le Canada, l'île du Cap-Breton, les îles du Saint-Laurent, une partie du Sénégal. Interdiction de fortifier Dunkerque ; un commissaire anglais payé par la France devait veiller à l'exécution de cette clause du traité. Cette paix était déplorable, et cependant elle n'était pas aussi funeste que semblait l'exiger l'abaissement oii nous étions tombés. Louis XV sentit l'amertume d'une pareille situation, mais il s'estima heureux d'en être

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quitlc à si bon coinj)(e. 11 sVmi ouviil à Tcrcicr : a Vous pouves envoier La lettre du comledc Broglie à Durand. Ce dernier témoigne un peu troj) (|ue in paix que nous venons de faire n'est pas bonne ni glorieuse; y)^/'60««e ne le sent mieux que moi; mais, dans les circonstances nialbeureuses, elle ne pouvoit être meilleure, et je vous réponds bien que si nous avions continué la guerre, nous en aurions f)îil encore une pire l'année procbaine. Tant que je vivray, je ne me départiiay jamais de l'alliance de l'Impératrice, et ne me lieray jamais intimement avec ce Roy de Prusse-cy. Raccommodons-nous avec ce que nous avons, pour nous préparer à ne pas être engloutis par nos vrays ennemis. Pour cela il ne faut pas recommencer une guerre. Il est lacheux que le trône de Pologne vienne à vaquer dans ce moment-cy; beureusement le Roy est mieux depuis l'opération qui lui a été faite le G, et coopérons de notre mieux à la nouvelle élection; mais je ne faire aucune guerre pour ce throsnc, qu'avec le peu d'argent qui nous reste... •>■> (26 février i7(>3.)

Quels étaient les ennemis par lesquels Louis XV craignait d'être englouti? Il y en avait certainement au dedans, mais ceux que le Roi regardait comme les plus redoutables étaient les Anglais, pour lesquels il avait conçu une baine vigoureuse. Dès 17G3, il songea à se venger un jour ou l'autre des bumiliations qu'il avait reçues, en opérant un débarquement en Angleterre, et il fit ses préparatifs longtemps à l'avance. Dès le 7 avril de cette année, c'est-à-dire le lendemain du traité de Fontainebleau, il voulut s'assurer les moyens de prendre sa revanche. Il ordonna au comte de Broglie de faire procéder à des études en Angleterre « pour faciliter l'exécution des projets que les circonstances pourroient engager à former un jour très-éloigné, j'espère. « Il l'autorisait à envoyer un

COKRKSI'O.VDAXCM SKCRlVriv HZ

officier capable et inlelligent, AI. de la lîosière, reconnaître les côtes d'Angleterre. M. de Brogiie, Tercier, d'Éon et Durand, furent seuls admis à la connaissance de cette mission, dont la découverte aurait pu avoir les suites les plus graves.

M. de la Rosière fut envoyé avec un traitement de mille livres par mois. Il paraît que c'était Durand qui avait parlé au comte de Broglie « des moyens les plus propres à emploier pour s'opposer à l'ambition et à l'arrogance de la nation anglaise. » Le Roi lui ordonna de communiquer au comte et à Tercier tout ce qu'il trouverait de relatif à cet objet dans le dépôt des affaires étrangères, à la tête duquel il avait été placé. (Lettre du 25 juin ]7{)3). La mission de M. de la Rosière dura plus d'une année • on le charge ensuite d'examiner les côtes de France, le tout à l'insu des ministres. — (A Tercier, 14 juillet 1764.) «Qu'on recommande bien au sieur de la

Rosière de prendre bien garde, dans les reconnoissances qu'il fera de nos côtes, qu'on ne le découvre, car il est bien connu dans ce pays-ci, et M. de Choiseuil scait que c'est lui qui a levé la carte de Hesse par ordre du comte de Broglie. »

Celte mission produisit les fruits qu'en attendait le Roi, qui conserva précieusement les plans que AI. de la Rosière était parvenu à lever ou à se procurer ; et les ministres de Louis XVI, qui en prirent connaissance, n'hésitèrent pas a déclarer qu'on y pourrait trouver les plus utiles renseifjnements, dans le cas où l'on voudrait faire une descente en Angleterre.

Quand, au mois de novembre 1770, il fut un instant

question d'avoir la guerre avec les Anglais, les plans

recueillis par AL de la Rosière furent produits au Conseil à

Fontainebleau, et expliqués parleur auteur; ce projet fut

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approuvé '. Mais, par suite du reiiioi de M. de Clioiseul, la paix fut maintenue, et les plans renlrèrenldans leurs étuis. En 1793, on avait déjà perdu la trace et on regrettait vivement la perte de ces documents, qui étaient, par suite des événements, devenus suscepti])lcs de jcccvoir une application utile et de concourir au but que s'était proposé Louis XV en se préparant de loin aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre^. Mais, si on ne les avait pas trouvés, c'était faute de les chercher : ils étaient et sont encore au dépôt des ailaires étrangères, oii on les cache à tous les yeux. Mais ils n'ont plus d'intérêt jiratique ; les canons rayés et les navires cuirassés, en modifiant les conditions de la guerre, ont rendu sans objet ces plans surannés.

La correspondance secrète donne de précieux éclaircissements sur un singulier incident qui fit beaucoup de bruit ; je veux parler de la querelle du chevalier d'Éon avec le comte de Guerchy, ambassadeur de France en Angleterre.

C'est dans cet é])isode que le caractère de Louis XV se révèle tout entier, que l'on voit son goût pour les petites choses; mais, sous une anecdote en apparence puérile, se trouve caché un enseignement profond dont la moralité n'échappera à personne.

Lors de la paix de 17G3, M. d'Eon avait été envoyé à Londres comme secrétaire d'ambassade sous le duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire; il avait tellement réussi auprès de la cour d'Angleterre, qu'après le départ de M. de Nivernais, on le nomma ministre plénipotentiaire chargé de l'intérim, jusqu'à l'arrivée du nouvel ambassa- * Mémoires du duc d'Aiguillon, p. 50.

- Pour riiisloirc des relations de Louis XV avec d'Eon, j'ai trouvé de précieux documents dans les Mémoires de d'Kon par M. Gaillardet, qui a reçu des communications des .'\rchivcs des affaires clrangèrcs où l'on conserve ce fameux projet de descente.

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<leur, M. de Guerchy. Il entretenait en môme temps avec le Roi, le comte de lîroglic et Tercier une correspondance intime qui avait pour objet de iaire connaître à Louis XV les intrigues anglaises, et surtout de préparer le grand projet d'invasion dont nous avons parlé. Il avait aussi pour mission de surveiller M, de Guerchy. Cette correspondance, pour plus de sûreté, avait recours à rallégorie.

L'Avocat, désignait le Roi ;

Le Substitut, le comte de Broglie ;

Le Procureur, M. Tercier ;

Le Président, M. Durand ;

Le Mielleux, le duc de Nivernais ;

L'Amer, le duc de Praslin ;

Le Lion romje ou la Porcelaine, le duc de Choiseul ;

L' Intrépide , ou la Tête de dragon, le chevalier d'Éon ;

Le Novice, le Bélier ou le Mouton cornu, le comte de Guerchy.

D'Eon fit des dépenses assez fortes, dont il présenta la note à payer à M. de Guerchy, qui se plaignit au ministre, M. de Praslin. D'Eon, poussé à bout, engagea avec M. de Praslin, AI. de Guerchy et M. de Nivernais une correspondance oii il se permettait les plus vives insolences. Il se sentait soutenu parle comte de Broglie et par Louis XV, qui appréciait les services qu'il rendait au ministère secret. M. de Praslin demanda son rappel au Roi, qui, tout en laissant prendre publiquement des mesures sévères contre d'Eon, le faisait avertir en secret, et le prévenait que l'ordre de rappel n'était signé qu'à la griffe, circonstance dont le chevalier profita habilement pour refuser d'exécuter cet ordre, prétendant qu'ayant été nonmié par un ordre signé de la main du Hoi, un ordre signé de la même manière était nécessaire pour le rappeler, (4 octobre 17G3.)

116 KilDK Srn LOI IS x\.

De son côte, Louis XV écrivait à Tercier : « D'Kon a écrit plusieurs lettres fort sinjj[uli('res ; c'est appareuinienl son caractère de ministre j)lénij)Otenliairc qui lui a tourné la leste. En conséquence, M. de Praslin m'a proposé de le faire venir icy pour juger de ce qui en est. Prenes garde à tout ce qu'il a du secret, et, s'il est fol, qu'il ne découvre quelque chose. " (11 octobre 1763.) Remarquez que Louis XV ne disait pas toute la vérité à Tercier, qu'il ne lui faisait pas connaître l'avertissement secret que d'Eon avait reçu de lui plusieurs jours auparavant. Il poussait même la dissimulation jusqu'à charger Tercier de voir d'Eon à son retour en France , et de l'empêcher de commettre quelque imprudence. (12 octobre 1763.)

On trouvera sans doute étonnant que le rappel d'un simple secrétaire d'ambassade ait fait tant de bruit , et que pendant plusieurs années le Roi, son ministre secret, le ministre des affaires étrangères , l'ambassadeur de France en Angleterre, aient été occupés d'un objet si minime en apparence ; c'est que sous cette question frivole se cachait un intérêt supérieur : c'était la politique personnelle de Louis XV qui était en jeu ; c'était au fond une lutte entre lui et ses ministres. Madame de Pompadour s'était aperçue que Louis XV lui cachait certains papiers, qui étaient renfermés dans un meuble placé dans le cabinet du Roi, et dont Louis XV portait toujours la clef sur lui '. Quand elle demandait quels étaient ces papiers, le Roi lui répondait : « Des papiers d'Etat. )' 11 paraît qu'elle voulut en avoir le cœur net ; elle s'empara un jour de la clef, et Louis XV reconnut , au désordre qu'il trouva dans ces papiers, qu'on y avait touché. Il attribua cette indiscrétion à madame de Pompadour, et fit part à Tercier du

1 Ce meuble est aujoiirtl'hiii au Musée des souverains.

CORRESPONDAXCE SECRKTF,. 117

chagrin que lui causait celte découverte. (ïercier à d'Éon, 10 juin 1763.)

Madame de Pompadour, et par elle MM. de Clioiscul, de Prasiin, et M. de Guerchy, ami intime de ce dernier, avaient donc, sinon connu entièrement, du moins pénétré en partie le secret du Roi. D'Eon leur était signalé comme nn des agents secrets du prince ; ils le savaient détenteur de papiers importants, et tous leurs efforts tendirent à s'en emparer,

D'Eon, qui avait reçu l'ordre entièrement écrit de la main de Louis XV de rester à Londres, refusa, comme nous l'avons vu , d'obéir à un ordre de rappel signé avec la griffe royale ; il provoqua même publiquement M. de Guerchy, Un éclat devient inévitable : pour le prévenir, Louis XV prend le parti d'écrire directement à M. de Guerchy ; craignant que d'Eon ne tombe dans les embûches qu'on lui tend, il veut au moins sauver ses papiers; il ordonne à M. de Guerchy de s'emparer des papiers d'Eon, de les mettre sous scellés, et de les apporter lui-même au Roi lors de son procliain voyage en France. (4 novembre 1763.) Il lui enjoint la discrétion la plus absolue. (A Tercier, 4 novembre 1763.) En même temps, fidèle à son système de duplicité, il écrit à d'Éon pour le prévenir qu'un ordre d'extradition a été transmis au gouvernement anglais, et que cette demande est accompagnée d'exempts pour prêter main forte à son exécution. « Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos papiers, et défiez-vous du sieur Monin, secrétaire de Guerchy et votre ami; il vous trahit. « (4 novembre. )

Monin avait été le précepteur du comte de Guerchy, puis secrétaire du prince de Conti, et, en cette qualité, initié à la partie de la correspondance secrète relative à la Pologne ; il était actuellement secrétaire d'ambassade à

IIS l'ITl DK SI H LOUIS XV.

Londres ; il avait appris à M. de Guerchy les anciennes iclalions de d'I'^on avec le Roi. M. de (liiercliy, poussé à bout par les insultes de d'Kon, et excité par M. del'raslin, est à la veille de trahir le secret que Louis XI' lui a confié, c'est-à-dire que d'Eon est un espion chargé d'observer la cour de Ijondres et de favoriser la combinaison des projets hostiles conçus contre l'Angleterre. Al. de Broglie et Tercier sont dans les alarmes ; le Roi les rassure. « Si Guerchy manquoit au secret, ce seroit à moy présentement qu'il manqueroil, et il seroit perdu. S'il est honneste homujc, il ne le Taira pas ; si c'est un fripon, il laudroit le faire pendre. Je vois bien que vous et le cornte de Rroglie êtes inquiet 5 rassures-vous. Je suis plus froit ; si j'envoiais un second ordre présentement à Guerchy, il ne sauroit pourquoi, et croiroit peut-être que je n'ai pas assez de confiance en lui. L'ayant mis si aisément dans mon secret, il le gardera. S'il doulloit de toute ma confiance , peut-être au contraire cela l'engageroit-il à le divulguer, non pas en entier (je ne le peux croire), mais en partie, qui pourroit faire ce que vous craignes. Madame de Guerchy n'est pas tout à fait dans le cas de son mary ; par ma lettre au mary, j'espère qu'il ne le dira pas à sa femme. L'aifaire du sieur d'Eon n'est pas au clair : atlendons son arrivée. J'ay confié à Guerchy, par votre conseil, mon secret; attendons ce qu'il en aura fait, mais croyons qu'il m'aura obéi. (11 novembre 1763.)

Mais, malgré ses affirmations contraires, Louis XV n'était pas sans inquiétude. M. de Guerchy ne répondait pas, et laissait dans l'incertitude sur la conduite qu'il tiendrait. Les nouvelles qu'on recevait n'étaient pas rassurantes : « Je n'ai point de nouvelles directes de AI. de Guerchy, écrivait le Roi à Tercier le 9 novembre ; mais

CORRESPOMDANCE SECRKTE. 119

je sçay par M. de Praslin que d'Eon est sorti de chez lui '; qu'il est rcnrermé avec quatre personnes, dont M. de Praslin sçay que la Rozière en est un, et un parent à lui. Peutc\rc Alonin est-il le quatrième, et que M. de Praslin ne sçay ce que c'est que tout cela, et qu'il n'en est pas content. J'aurois mieux aimé que tout cela se fût passé avec moins d'éclat, et que d'Eon fut dt-jà revenue. Le temps nous éclaircira du reste. « Voici quelques explications : d'Éon avait, par ordre de M. de Broglie, quille l'hôtel de M. de Guerchy, loué un appartement en ville, et s'y était installé avec M. de la Rosière et d'Eon de Alouloize, son cousin, « afin que dans aucun cas, soit de surprise, soit de mort, de feu, on autrement, la correspondance ne tombât en aucunes mains étrangères, et surtout en celles de l'ambassadeur et du ministre du Roi "^ »

D'Eon accusait publiquement M. de Guerchy de l'avoir voulu empoisonner. Enfin, l'ambassadeur répondit an Roi (6 décembre 17()3). Il lui apprenait qu'il n'avait pu s'emparer des papiers de d'Eon, qu'il regardait comme fou. Le gouvernement anglais avait rejeté la demande d'extradition que lui avait transmise l'ambassadeur, qui ajoutait : « Il n'a pas dépendu de moi de m'en saisir par moi-même, ainsi que de sa personne, par force ou par adresse. 55 En même temps Monin écrivait confidentiellement au Roi qu'il n'avait pu lirer de d'Eon aucun renseignement sur l'endroit où il avait déposé ses papiers, qu'il savait pertinemment qu'il en avait dans le temps, en sa présence, remis une partie à Tercier.

M. de la Rosière avait été envoyé par d'Eon à Paris, porteur pour le Roi d'une note secrète, où le chevalier récapitulait ses griefs contre l'ambassadeur : tentative d'em-

• t,'ost-;i-(lire de l'hôtol de il. de Gucicliy. - Lettre de M. de Broglic du -5 juin 17G3.

poisonncment, d'enlèvemenl, de. Louis XV était dans une Jurande pcrplexilc. « Il n'est pas possible, ccrivait-il à TtM'cier le 17 décembre, de vous répondre encore sur ce (pii regarde le sieur d'Kon ; les réflexions en sont trop grandes, w II n'osait pas signifier sa volonté, et ordonner à M. de Praslin de cesser de poursuivre d'Éon ; il était à craindre qu'il ne laissât son ministre prendre à l'égard du ciievalier quelque mesure décisive ; c'est ce qu'appréhendait Tercier, qui écrivait à d'Éon : » Vous et M. le comte de Broglie êtes perdus, si vous ne vous servez de tout le courage et de toute la prudence que le ciel vous a donnés, pour ne laisser ni compromettre ni prendre votre per- .*^onne ni enlever vos papiers. Vous et M. le comte de Broglie n'avez qu'à compter, mais en secret, sur le Roi, qui ne peut vous abandonner, mais dont la politique, malgré tout l'attachement qu'il vous porte, \ous sacrifîeroit entièrement peut-être à sa maîtresse et à ses ministres. 5)

M. de Praslin voulait prendre un parti violent ; M, de Broglie proposa d'adoucir ce ministre ; Louis XV ne crut pas à l'efficacité de ce moyen, et chercha à gagner du temps, persuadé qu'il fallait avant tout ne pas pousser le chevalier à bout.

« Il n'est pas fol, je le pense bien, mais orgueilleux et fort extraordinaire. Je crois donc qu'il faut laisser écouler assez de temps, le soutenir de quelqu'argent, et qu'il reste là où il est en sûreté , et surtout qu'il ne fasse pas de nouvelles affaires. J'avois mis quelques apostilles au mémoire que vous m'avez adressé avec la lettre du comte de Broglie, mais , après un mur examen , j'en suis revenu à ce que je vous ai dit ci-dessus et vous renvoie le tout tel qu'il est. Je ne crois point Monin capable de trahir mon secret, non plus que d'Eon de se faire Anglois, car il n'y gagneroit rien du côté du minisière; et dans le parti de

CORRESPONDAMCE SECRETE. 121

l'opposition que feroit-il ? Faites donc passer deux cents ducats à d'Eon : j'approuve que le comte de Broglie mette

son nouveau secrclairc de NorI dans le secret «

{30 décembre 1763 , à Tercier. )

D'Eon , ne tenant aucun compte de la position difficile où il place le Roi , continue sa guerre contre \\. de Gucrchy : il public à Londres un volumineux ])amphlct renfermant des lettres de MM. de Praslin, de Nivernais et de Guercby : ce dernier est couvert de ridicule par la publication de cette correspondance, où l'on voit le peu de cas que faisait de ses talents M. de Praslin. On craint que d'Eon n'aille plus loin et ne découvre le but véritable de sa mission. Louis XV autorise l'envoi à Londres du secrétaire de M. de Broglie pour ramener d'Eon à la raison et au besoin l'empêcher de nuire. Cependant d'Eon, exaspéré, à court d'argent, ne recevant plus de réponses aux lettres, notes et communications dont il accablait le comte de lîroglie et le Roi, n'écoute plus que son désespoir, et le 23 mars 1764 envoie un ultimatum à M. de Broglie : il menace, si on ne lui donne pas satisfaction, de se faire Anglais et de se disculper aux yeux de tous en montrant les ordres secrets en vertu desquels il agissait. Les chefs de l'opposition dans le parlement britannique lui offraient de lui prêter tout l'argent qu'il désirerait contre le dépôt de ses papiers secrets; mais il ne voulait pas s'en dessaisir avant d'avoir reçu une réj)onse définitive. «Mais, ajoutait-il, si d'ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait AL de Gucrchy va être réparé, alors, je le déclare, toute espérance est perdue pour moi, et en me forçant de me laver totalement dans Tesprit du Roi d'Angleterre, de son ininislère €t de la chambre des pairs et des communes, WJ'aut vous

délcrminer à une guerre des plus prochaines , dont je ne serai cerlaineraenl que rauleur innocent, et celte guerre sera inévitable. »

Louis \\J rerut celle nouvelle asi-ez froidement. Il écrit à Tercier : «Je vous renvoie la lettre du comte de Broglie. Je ne dis rien sur le compte du sieur d'Kon. Je doute que nous eussions la guerre quand il diroit tout, mais il faut arrêter ce scandale. «

9 avril 17(J4. — « Le sieur de \ort partira pour l'Angleterre aussitôt qu'il le lui sera ordonné de ma part par le comte de lîroglic, et il se conformera aux instructions qu'il lui donnera en mon nom et pour mon service, afin de régler sa conduite tant vis-à-vis du sieur d'Eon que visà-vis le comte de Guerchy, mon ambassadeur. Il exécutera également tout ce qui lui sera dit ou écrit sur cet objet par le sieur Tercier, et gardera le plus profond silence sur cette mission, généralement avec tout le monde, sans nulle exception que les cy-dessus nommés. Louis. "

W. de \ort était chargé de protéger d'Eon contre les violences dont il pourrait être l'objet de la part du ministère français, bien que le Roi eût à cet égard signifié sa volonté à AL de Praslin et à M. de Guerchy. — (A Tercier, 10 avril 1764, au soir.) « L'ancienne instruction pour le sieur de Nort n'est plus bonne dans le moment présent et demande à être refondue. Je ne me souviens plus trop de ce que j'ay mandé à Guerchy, mais cela est analogue à ce que vous m'aves mandé, et surtout qu'il n'use de voie de rigueur qu'après toutes celles de douceur, car l'homme envoyé eu Angleterre |)ar AL de Praslin lui a demandé s'il faloit l'avoir mort ou vif, et le ministre lui a défendu sur toutes choses de l'avoir autrement que vif » Il s'agissait en effet d'un enlèvement, mais le Roi répugnait à cette

mesure, qui aurait exaspéré d'Eon et l'aurait engagé à révéler les secrets dont il était dépositaire; c'est ce qu'il exprime nettement à Tercier. — (Ce 11 avril 1704, au matin.) «J'approuve la lettre du comte de Broglie pour d'Kon. AI. de Prasiin voudroit bien voir arriver d'Eon en France et qu'il y fût bien enfermé. Ces lettres particulières, avouez-le, le mérileroient bien, mais le point essentiel est de l'adoucir et de ravoir mes papiers. A l'avenir, soyons plus circonspects sur les choix de confiance : il est pourtant le seul jusqu'à présent qui ait branlé et menacé de trahison au premier chef. Dans les tribunaux que croies-vous qu'on lui fît! » L'arrivée à Londres de M. de Nort, qui apportait de l'argent et une lettre de M. de Broglie, releva le courage de d'Eon et lui inspira la plus vive reconnaissance. 11 oublia toutes les injures reçues, pour se consacrer entièrement à l'exécution du grand projet contre l'Angleterre '.

Mais le chevalier ne put maîtriser sa pétulance, et il donna encore bien du souci au Roi et à M. de Broglie.

Je vais indiquer de suite les lettres de Louis XV qui ont trait à cette affaire, dont il fut très-affecté et dans laquelle il fit preuve de beaucoup de modération. — (1" mars 1764.) « Je ne suis pas surpris que le sieur de Nort aie adopté les principes que le comte de Broglie juge en voiant la conduite du sieur d'Eon (qui est fol et capable de tout); mais il faut tâcher de le tirer de là et nos papiers. « — (9 janvier 17G5.) « Je suis après à examiner le projet de réponse à AL de Guerchy, mais la dernière lettre du sieur de Nort est le comble de la folie, et mériteroit d'être pillé comme le muphti. 5) Je crois que le reproche de folie ne s'adresse pas à AL de Nort, mais à d'Eon, dont il rapportait sans doute quelque nouvelle

1 D Éon au Roi. 20 avril 1T64.

excenlricitc, cl c'était, dans la pensée du Roi, d'Éon qui méritait d'être pilé comme le miiphti. Mais Louis X\J n'était pas au bout de ses tribulations dans cette mallieureuse affaire : il voulait avant tout cacher à ses ministres l'existence de ses relations avec d'Éon; une lettre d'un agent secret de M. de Hroalie à d'Eon fut saisie. De la grand empressement de la part de M. de Prasiin, qui se doutait bien de quelque chose, mais qui voulait forcer Louis XV à se déclarer : celui-ci recourut à tous les moyens plutôt que de laisser punir ses agents ou de les reconnaître publiquement. — (A Tercier, 14 janvier 17G5. )î' Le sieur Hugonet a été arresté à Calais et l'on a trouvé sur lui une lettre du sieur Drouet ' au sieur d'Eon, ce qui a desterminer le Conseil à faire arrester le sieur Drouet. J'ai prévenu de tous AL de Sartines pour me remettre directement les papiers qui regarderoient M. de Broglie, Durand ou vous. Vous voiez que voila à peu près tout découvert. La lettre n'est pas signée, mais l'écriture connue a tout découvert. Vous deves savoir son contenu, mais le substitut, les avocats, etc., tout y est tout du long. Comment est-ce que cet homme s'est chargé de quelque chose d'aussi important en clair ^ de la main de Drouet? w

Louis XV fut réduit, malgré sa répugnance, à instruire le lieutenant de police, M. de Sartines, qu'il chargea de conununiquer avec Drouet, alors détenu à la lîaslille, et de prendre, pour les remettre au Iloi, des papiers compro-

' Sur Drouet, voyez une lellrc du '^0 juin 1764, où l-ouis XV écrit ù Tercier : « En récompense du zèle et de la fidélité avec laquelle le sieur Drouet a serti pendant plusieurs années dans des affaires ti-ès-secrètcs et à condition f]u'il continuera à la garder très-scriipuleusemcnl, je veux bien lui conserver la moitié de ses appointements. «

- Eu clair, c'est-à-dire en écriture ordinaire, sans avoir recours à l'écriture chiffrée.

CORHKSPOXDAXCi: SECRETE. 125

mettants. — (A Tercier, Marly, !(> janvier 1765.) « lia lettre que j'ayvue trouvée sur le sieur Hujjuonet est sans adresse ni signature, mais elle a été reconnue pour être de l'écriture du sieur Drouet, et par son contenu devoir

être pour le sieur d'Eon de , cousin de l'autre, et qui

a actuellement la petite vérole ; je n'ay pu prendre copie de cette lettre ny me ressouvenir de tout son contenue. Je sçay seulement qu'il nomme Durand et qu'il parle du substitut, des avocats, de l'argent que d'Éon doit avoir touché, qu'il le traiKe en ami et comme dans une grande correspondance avec lui. M. de Praslin doit faire une visite ce soir des papiers , mais j'espère que M. de Sartine aura mis à l'écart ceux que lui ay le plus recommandé. Je vous en instruires quand j'en scauray davantage. Huguonet n'est pas encore arrivé, je croy, à Paris, mais il est à craindre qu'il n'ait parlé en chemin. Il n'est pas possible que vous puissies aller à la Bastille examiner les papiers avec M. le lieutenant de police, ce seroit tout découvrir. Je me suis ouvert et confié à lui, il me paroîtque cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et de celle marque de confiance qu'il faira bien. Si le contraires arrive, nous verrons ce qu'il y aura à hue à M. de Guerchy. — L. — Tranquillises-vous. )>

Au même, 17 janvier 1765, à Alarly. — "J'ay peur que notre affaire ne s'embrouille un peu. J'ay mandé à AI. de Sartines qui est au fait de tout, de vous envoler chercher (je n'ai pas voulu le faire scavoir plus tost) et de vous ouvrir à lui, mais de vous voir secrètement. Vous êtes nommé dans les papiers du sieur Drouet, mais point M. de Broglie. Il n'est pas possible que vous assi lies aux confrontations et recollements; mais, comme vous dires ton ta AI. de Sartines, que vous vous arrangeres ensemble et qu'il n'en rendra compte, je ne m'étends pas davantage

en ce moment. Est-ce sur le secret en 'général ou sur l'affaire d'Angleterre que porte le papier que d'Kon a sur lui et qu'il ne veut pas rendre? Le sieur de \'orl ne doit rien craindre : il n'est nomme nulle j)art, à ce qu'il me semble, ainsy vous pouves le rassurer. »

« Ce 18 au malin. — J'allois faire partir celte lettre hier au soir, quand j'ai reçu la votre. Sur le premier interrogatoire M. de Praslin nous a dit qu'il se moquoit d'eux^ mais il a demandes à parler en particulier à M. de Sartines, et il lui a dit assez pour vous tranquiliser de ce coslé-là ; mais Huguonet va arriver et il y a à craindre qu'il ne soit pas si sur de lui. Je crois bien que Drouet s'est un peu embrouillé, mais il se remettra. (Je sens un peu que je m'embrouille un peu.) M. de Sartine sera instruit sans doute de l'état des affaires de M' Drouet, et il y apportera tons les remèdes qui lui seronts possibles. Son avanture est malheureuse : son écriture en est seul la cause. »

Louis XV au milieu de ces petites intrigues était dans son élément; il s'embrouillait bien un peu, ainsi qu'il l'avouait lui-même, mais il trouvait dans l'obligation de cacher à ses ministres le secret compromis de sa correspondance et de dégager ses agents pris sur le fait , un plaisir inquiet qui faisait diversion à l'ennui incurable dont il était dévoré. — «A M. de Broglie , 21 janvier 1765, à Versailles. Il n'est pas surprenant qu'un homme dans la position de M. de Sartines seroit embarrassé, mais il ne peut manquer à ce que j ai exigé de lui sans se perdre pour jamais. Il m'a déjà envoéé une liasse de papiers où M. le comte de Broglie m'a paru désigné en plusieurs endroits, n'aiant pu que les parcourir. M. de Praslin est icy pour jusqu'à demain au soir; ainsy il ne pourra aller à la Bastille que mercredi au plus tost; mais il pourroit bien n'y aller que vendredi. Ce qui m'a fait différer de vous répon-

CORRESPOXDAXCK SKCRÈTE. 127

dre pour réfléchir encore, et différer encore en ce moment de vous envoler l'ordre que vous desires , parce qu'il ne sera pas possible, je pense, que Tercier aille à la Bastille sans que quelqu'un ne le scaclie, et par conséquent ne le dise au ministre... » Cependant le Roi se ravisa, il trouva le moyen de faire pénétrer Tercier à la Bastille.

« A Tercier, 24 janvier 1765. J'ai autorisé AI. de Jumillac à vous faire voiries prisonniers, et M. de Jumillac (lisez Sartines. M. de Jumillac était gouverneur de la Bastille) à vous y laisser entrer. J'approuve le second point du projet de lettre à écrire au sieur de Nort , mais point le second, car jamais on ne déterminera AI. de Praslin à donner cent cinquante mille livres... « Il s'agissait d'acheter le silence de d'Kon , et l'argent en question était destiné à cet usage. L'affaire de Drouet et d'Hugonin prend une tournure favorable ; les papiers compromettants ont été soustraits par AI. de Sartines; les deux prisonniers, avertis à temps, nient énergiquement ; le ministre se sent joué, mais il ne peut insister. — (6 février 17()5, à Tercier.) « AI. de Praslin a rapporté [au Conseil] du dimanche l'affaire du sieurDrouet ; il persiste à croire qu'il n'a pas dit tout à fait la vérité, et cela est un peu vray. Il subira encore un interrogatoire, et puis il sera mis hors de prison à la fin de cette semaine. Hugonet y restera un peu plus, mais j'espère que voilà cette affaire-là finie. Tout s'est très-bien passé au conseil et l'on ne s'y est doullé de rien. Je n'ay pas cru devoir ordonner sur-le-champ l'élargissement de Drouet, afin de détourner tout soubcon. «

C'était là une fausse sécurité; le secret était éventé, et les ministres guetteront toutes les occasions de le surprendre et de faire avouer au Roi ce qu'il voulait cacher. C'est désormais une lutte de ruse et d'expédients. La correspondance est décachetée à Versailles et arrive en cet

128 KTI l)i: SI lî l,()l IS \v.

état an Roi. Alarmes de Tercier. Le Roi, qui ne veut pas cédera l'évidence, explique ce fait par un accident. — 24 avrii 1765, au Roi. w Ce n'est pas la première fois que cet inconvénient est arrivé, parce que la lettre addressée à Le Bel est ouverte par son camarade qui est auprès de moy quand je ne suis pas icy , lequel me remet celle qui m'est adressée. Je vais prendre des mesures pour que cela n'arrive plus. 55 Mais un beau jour, il est obligé de se rendre à l'évidence. La correspondance secrète a été ouverte à la poste. Il n'y a pas moyen de se faire illusion ; mais le Roi dans son optimisme ne tarde pas à se rassurer. — A Tercier, 10 août 1765. "Je suis bien fasché de la nouvelle avanture qui vient d'arriver, lieureusement vous n'y paroisses pas compromis. Tasches qu'on ne puisse pa.s avoir de longtemps de l'écriture du sieur Chrestien '. A la poste on se plaint depuis longtemps des contreseings dont on fait des fraudes , et voilà ce qu'on veut découvrir. J'examinerai les moyens de faire passer sûrement les lettres et je vous le manderai. Il y a deux jours que AL de Guerchy est ici ; mais je ne scais si le sieur de Nort y est. Je n'y ai vu que Monin. Je vais m'en informer par Le Bel ou Guimard. » Cependant le Roi conçoit quelque défiance à l'égard de la poste. — A Tercier, 22 septembre 1765. '; J'examinerai encore ce que vous me proposes sur les correspondances. Celles au deliors et en chiffre me paroissent assurées par le moyen des adresses, celles du dedans et en clair pourroient donner de la curiosité. Ce n'est pas que j'accuse Jeancl de cela, mais j'aime les secrètes. »

Terminons tout de suite ce qui a rapport àd'Eon. On lui dépêchait des émissaires, entre autres un nommé Lefèvre. Le ministère, instruit de ces manœuvres, donne l'ordre de

* Clirestien, secrétaire de M. de Broglic, fut mis auprès de Tercier pour l'aider, en vertu d'un ordre de Louis XV daté du 20 août 1765.

C ( ) Il H !•: s I» 0 M I) A N C E S E C U ETE. 129

l'arrêter; le Roi prévient Tcrcier. — u Aune heure, ce 27 septembre 17G5. Lelèvre doit-il aller en Angleterre, et n'est-ce pas lui que vous m'aves mandé qui feroit un grand tour pour y aller? Il laira bien, et peut-être même feroit-il mieux de ne pas aller droit j)ar la route d'Hollande. 5» Le lendemain 28, Tercicr reroitdes indications plus précises sur les desseins du ministère : « C'est à Calais, s'il y passe, que M. de Crouy a ordre d'arresterLefèvre, et j)oint à Paris. Je vous ai |)arlé de Lille parce que comme c'est une routte on peut y avoir envoie le même ordre, quoique je ne le croie pas. C'est tout ce que j'ai le temps de vous mander en ce moment que je pars pour Choisy. Vous pouves, s'il est besoing , en |)arler à M. de Sartines. ;'

Le Roi avait de tristes j)réoccupations : le Dauphin était mourant. — ATercier, Fontainebleau, 24 novembre 1765. ùVous ne seres pas surpris, vu l'état de mon fils, que je n'aie répondu à aucune de vos lettres depuis que je suis icy. Je vais les reprendre par ordre. S'il est nécessaire que le sieur de Xord aille à Londres , je le lui permets. 5? — "Ce 30. II ne m'a pas été possible d'aller plus vite depuis le 24. AL de Praslin doit travailler avec moi demain, ainsy ce ne sera qu'après, que je répondrai sur le sieur Lefèvre. ;> Le 1" avril 1766, le Roi signe un ordre portant concession d'une pension annuelle de 12,000 livres à d'Eon. M. Durand passa en Angleterre, flatta et calma le chevalier, qui fut depuis un serviteur dévoué.

Après avoir épuisé l'important incident auquel donna lieu le chevalier d'Eon, revenons en arrière et reprenons l'exposé des négociations relatives à la Pologne et au reste de l'Europe. Le roi Auguste III était malade, et l'on prévoyait le moment prochain oii sa succession laisserait le champ libre non plus à des compétitions personnelles, mais aux vues spoliatrices des puissances voisines. Louis XV I. 9

130 LTl DE SUR LOI IS XV.

élait resté invariablcnienl fidèle et sympathique à ce malheureux ])ays.

«ATercier, 17 mars 1763. Ce que je désire premièrement pour l'élection prochaine en Pologne, c'est la liberté des Polonois dans leur choix, ensuite un des frères de Madame la Dauphine , Xavier préféré aux autres', l'aisné exclus de lui-même, sans que nous y paroissions. S'ils prennent le prince de Conty, je ne m'y opposeres pas. D'autres princes de notre maison ne conviennent pas. « 11 y avait une combinaison consistant à faire épousera Catherine de Uussie le futur Roi de Pologne. Louis XV trouvait ce projet irréalisable. — 8 mai 17G3. « Je vous envoie la lettre pour M. de Breteuil approuvée. La religion feroit, je croy, un grand obstacle pour que l'Impératrice put épouser un roy de Pologne. 5) Dès lors la Russie jetait les yeux sur la Pologne et cherchait un moyen de se l'approprier. Elle songea d'abord à un mariage , mais cette voie pacifique ayant été reconnue impossible , elle résolut de recourir à la force.

Pendant que de graves événements se préparaient dans le Nord , M. de Broglie était exilé , mais il n'avait pas perdu la confiance du Roi, dont il continuait à diriger la correspondance secrète. Pour tout le monde il était disgracié, et nul ne s'imaginait que le comte, du fond de son exil à Ruffec, prît une part active et directe aux grandes intrigues qui agitaient une partie de l'Europe. Tercier luimême , qui savait pourtant à quoi s'en tenir, avait manifesté son étonnement au Roi de cette disgrâce prolongée, et le mot de haine lui avait échappé. Louis XV voulut le détromper, et lui affirma que le comte de Broglie n'était

' Dans une letlroclu Goclobi'c 1762 le Roi écrivait àTercier : - Le prince Xavier est le cliéri de cœur de Aladamela Dauphine, et jamais elle ne changera pour aucun de ses autres frères.

exilé qu'à cause de son frère le maréchal, donl il avait partagé la disgrâce après avoir participé à ses succès militaires. Il permit au comte de se rendre à Paris , où le réclamaient d'importantes affaires de famille, mais il releva vivement ce mot haïr dont s'était servi Tercier,

« A Marly, le 8 mai 17G3. Un roy ne se sert point du mot haïr avec ces sujets, mais quand il a un sujet d'en exiler un, il ne les fait pas souvent revenir. Le comte de Broglie n'étoit pas de ce cas , mais il n'étoit pas possible de le séparer de son frère. Il peut voir Tercier, je pense, avec des précautions, mais je ne lui conseille pas de voir Durand pendant son séjour à Paris. Je lui ai permis d'y veiller à ses affaires, par conséquent il peut voir les personnes qui lui seronts nécessaires pour cela, ainsy que le maréchal, pendant le temps que je lui ay marqué qu'il pouvoit rester à Paris, v

Le Roi de Pologne meurt ; de Broglie demande à revenir à Paris. Le Roi refuse ; en même temps il expose à Tercier ses vues sur la Pologne L'électeur de Saxe, fils aîné d'Auguste, se met sur les rangs, ce que Louis XV désapprouve. — (16 octobre 17G3.) A Tercier. «Il n'est pas possible qu'on puisse faire revenir dans ce moment ci le comte de Broglie. Si son oncle étoit fort mal ou mort, à la bonne heure; pour lors ce seroit un prétexte autre que celui de la mort du Roi de Pologne. Du reste, vous ferez pour le mieux et pouvez envoyer des courriers si cela est absolument nécessaire. Le nouvel électeur de Saxe, en me faisant part de la mort de son père , se recommande à moi pour le trône vaccant, sur lequel il se présente, dit-il, comme candidat, et Aï. de Paulmy ajoute que ses frères lui ont donné parole qu'ils ne concourroient pas avec lui ; l'Eleclrice se délie ])ourtant de la bonue foi du prince

132 KTini'] SI H LOUIS XV.

Charles. N'clant pas Xavier, Madame la Daupliinc désire un de ces frères sans antre j)r(''r(''rence. •>

Le tour du billet |)ar lecpiel Louis XV instruit Tercier de la disgrâce de AL de liruld, ministre d'Auguste, est piqnant. — (28 octobre 1763.) « L'Électeur a destitue le comte de lîrul de tous ces emplois, voyant qu'il ne moiirot'tj)aSj comme il l'avoil d abord cru. Je joins ici une lettre (|ni vous rap|)rend pcnt-èirc. « Touchante oraison funèbre d'un minislrc (jui ne fait pas à son maître le plaisir de mourir pour le débarrasser d'un serviteur deienu incommode. La Russie fait entrer des troupes en Pologne, mais celte violation du droit des gens est colorée sous un. prétexte stratégique et accompagnée des plus belles promesses. (2 novembre 17G3. ) « Le ministre de Russie est chargé de dire à AI. de Praslin, de la part de sa maîtresse, et cela avant qu'elle seul la mort du Roi de Pologne , que les troupes qui onls entrés en Pologne n'étoient que ])Our racourcir leur chemin, et (ju'elle ne désiroit dans la future élection que l'entière liberté des Polonois et le maintien de leurs lois et privilèges. «

Cependant Catherine laisse déjà entrevoir ses projets d'intervention, te A Tercier, 18 novembre 17G3. L'électeur de Saxe a reçu en réponse à celle qu'il avoit écrite à l'Impératrice de Russie pour lui notifier la mort de son père et ses désirs, qu'elle lui conseilloit de s'en désister, parce qu'il ne seroit jamais élu unanimement, qui est tout ce qu'elle désiroit , ainsi que la liberté des Polonais dans leur élection; 7nais elle lui fait entendre que, pour peu qu'il y ait de la scission , elle y entrera pour mettre

Vunanimité du cosié qu'elle voudra » En présence de

ces insinuations, Louis XV ne modifie passa ligne de conduite. Il favorisera toujours la Pologne , mais ne tirera pas l'épée pour elle. « Au même, même date. Vous scaves

CORRESPONDAXCK SECRKTK. 133

que je ne veux pas reconmicnccr la «jucrre pour la Pologne ; d'après les autres notions que vous avez de ma façon de penser et de ce qui est cy dessus, c'est à vous h arranger avec Durand ce que vous croiras devoir me proposer. »

Le comte de Broglie insistait pour obtenir son rappel; il demandait (ju'on permît à sa femme de provoquer auprès des ministres le retour de son mari. Louis XI conseilla d'attendre. (3 février 17G4. ) « La demande de la comtesse de Broglie feroit de l'éclat et gàteroit |)lutostles affaires de son mari qu'elle ne les raccommoderoit. Il faut prendre patience, n'en plus reparler, c'est le vrai moien d'arriver plulost à son retour. « Or, dans cette même année le comte fut autorisé à revenir à Paris. Notons la déclaration suivante sur les principes qui guidaient, ou mieux que le Roi croyait le guider dans la concession des évèchés. Même date. « Je ne donne les éveschés ny au nom ny à la faveur, mais à ceux qui je croy faironts j)lus le bien de la religion et la paix du royaume. // s'en faut que je sois inJ'aiUihle. "

Cependant le prince Xavier, le chéri de cœur de Madame la Dauphine, ne perdait pas toute espérance; mais il ne trouvait partout que de bonnes paroles. «ATercier, 12 février 17G4. Vos dernières lettres de Vienne annoncent clairement que cette cour ne donnera ni troupes ni argent au prince Xavier, mais lui promet tous ses bons offices et l'exborte à se présenter pour candidat. Avec cette certitude, tout l'argent que nous donnerions seroit perdu, et nous n'en avons pas à perdre. L'Espagne pensera de mesme, je pense; iMadame la Daupliine scait tout cela, mais nous ne scavons pas encore le parti que les princes de Saxe. prendront en conséquence. De là, je croy qu'il faut que vous retardiez la lettre projettée au sieur Hennin. Les

nouvelles des Turcs sont aussi fort mauvaises, et ils paroissent vouloir exclure tout étranger et ne désirer qu'un Piast. » Le mol est lâché, le nouveau Uoi de Polojpie doit être un Polonais, un Piast ! Les princes de la maison de Saxe sont abandonnés de tous.

A Tercier, 22 mars 1764. « L'Espagne se refuse à tout secours. Vienne aussy; par conséquent nous ne pouvons rien donner aux princes de Saxe, que, comme eux, des recommandations. Avec ces réponses le prince Xavier ne se présentera peut-être pas, quoiqu'on le lui conseille toujours, mais sûrement ne sera pas élu. Je doutte pareillement que le prince Charles puisse l'être, encoie plus que les autres princes de Saxe. De cecy je croy qu'il faudra changer une partie de ces instructions pour le sieur Hénin, et des letlres que je vous renvoie avant que de les envoyer. Si j'ay tant différé, c'est parce quej'avois d'autres choses à penser; aucun prince étranger ne réussira cette fois ci; ainsi, il faut se jeter sur les Piasl. .. 5?

Les prévisions les plus funestes sont dépassées ; ce n'est plus le trône qui est enjeu, mais la Pologne. — A Tercier, 22 mai 1764. u II est arrivé hier un courrier de Varsovie du 7 ou du 8, tout y est en combustion. Le grand général s'est retiré avec son parti, tout est confédéré. M. de Paulmi demande à revenir, et je le lui ay accordé. U y aura vraisemblablement deux élections. Il y a eu beaucoup de coups de sabre donnés, mais peu ou point de blessés. Voila tout ce qu'ay pu retenir. Dans ces circonstances je ne croy pas que nous devions presser le prince Xavier de se mettre sur les rangs. Peut-être l'a-t-il fait, car il a envoyé de l'argent. 55

De l'argent ! c'était le nœud de la question ; mais il en fallait beaucoup, et le succès était réservé à celui qui en répandrait le plus. Au milieu de ces tristes intrigues, on lit

CORUESI»0\DA.\CI'; SECRlilTE. 135

avec plaisir le billet suivant de Louis XV. — A Tercicr, 25 août 17()4. « Je trouve le mémoire du sieur Monnet très-juste et bon. Je suis content de son zèle, il faudra voir dans la suite, après l'élection, ce qu'on pourra faire pour la satisfaction et le bonheur de la république de Pologne. »

La Russie portait pour candidat et appuyait par les armes le comte Poniatouski, ce dernier cherchait à se concilier l'appui de la France. Il s'était adressé au baron de Breteuil, ambassadeur du Roi en Suède, que Louis XV avait secrètement chargé d'avoir l'œil ouvert sur les intrigues de la Russie ; il n'y avait alors d'ambassadeur français ni à Saint-Pétersbourg, ni à Varsovie, M. de Paulmy ayant reçu ordre de quitter un pays livré à l'anarchie. Dans une dépèche secrète à AI. de Breteuil, du mois de juillet 1764, Louis XV l'invitait fortement à veiller aux intérêts de la Pologne, u La retraite de mon ambassadeur, disait-il, n'est point un abandon des affaires de Pologne, c'est au contraire une marque que je désapprouve publiquement tout ce qui s'y fait. 5) Quant au comte Poniatowski , ou plutôt au Stzolnick, comme on l'appelait, Louis XV avait parfaitement compris qu'il voulait modifier la constitution polonaise ; mais , ajoutait-il , « ce doit être un nouveau motif pour toutes les puissances de s'intéresser au sort des patriotes qui défendent leur liberté et leur constitution, laquelle ne peut être changée que par le concours unanime de la nation, et non par la seule volonté d'une puissance voisine qui dans ce moment ci, n'a en vue que d'opprimer la république de Pologne afin d'étendre son despotisme dans le Nord. •>^

Ces prévisions n'on'. été que trop justifiées par les événements ; mais cette perspicacité du cabinet secret n'était point le partage du ministre des affaires étrangères, d'ail-

136 ETUDE Sl'H LOI IS \V.

leurs il ne s'agissait j)as de voir clair dans l'avenir, il fallait clierchcr les moyens de combattre les dangers que l'on entrevoyait, et on ne le fit pas.

Le comte Poniatowski Huit par être agréé par la Fiance, bien qu'à regret; on proposa môme à Louis XV de faire épouser au futur Roi la fille du duc d'Orléans, déjà promise au prince de Condé, il refuse. — A Tcrcier, 30 août 1764. «M. le duc d'Orléans a promis formellement sa fille à M. le prince de Condé. Si l'Impératrice en avoit voulu pour le Roi des Romains, j'aurois rompu par mon aulliorité le mariage du prince de Condé , mais pour M. Poniatowski, je ne le fairay certainement pas. Ce dernier a un frère à qui il doit donner le cbapeau, j'avois trouvé bon que le feu Roi de Pologne donne sa nomination à l'abbé de Rroglie, celui-ci n'est pas tenu à celte j)romesse et ne la confirmera certainement pas. Du reste, je doute fort que l'arcbevêque de Cambray l'obtienne. « Le Roi Auguste avait promis le cbapeau de cardinal à l'abbé de Broglic , frère du comte; mais, lui mort, son successeur, ainsi que le reconnaissait Louis XI', n'avait aucun engagement à tenir. Le comte de Broglie tomba dans le découragement à la vue de la ruine des espérances qu'il nourrissait pour la Pologne et pour son frère, et il s'épancbait ainsi dans le sein de l'amitié. « L'Impératrice de Russie, dit-il dans une lettre à madame du Deffand (4 octobre 17G4), continue à donner à l'Europe des spectacles qu'on n'auroit pas dû attendre d'une princesse née dans des climats plus policés que la Sibérie. Elle extermine la race des vrais souverains de son empire : elle en donne un par la force à un royaume voisin, et elle ne regarde pas qu'une couronne puisse être mieux placée que sur la tète de celui qui a eu le bonbeur de lui plaire. Si elle se croit obligée de traiter de même tous ceux qui ont eu ou auront

COKRESPO.VD.AXCr'] SKCR KTi;. 137

le même avankuje, il ii'i/ eu aunt pas aascz en Europe pour cet usaffe... J'espère «jiic vous me pardonnerez de songer encore à la Pologne, parce qu'il y a un certain chapeau que j'ai de la peine h perdre de vue. Je ne sais si vous aurez appris que le Roi a bien voulu permettre à mon frère de solliciter la confirmation de cette grâce, et qu'en conséquence il a envoyé son petit ambassadeur à Varsovie: nous ignorons le succès de ceilc im|)orlante négociation; nous avons la justice pour nous, mais c'est un faible avocat en tout pays '. " Eu effet, l'abbé de Broglie ne fut pas cardinal, et le sacré collège n'y perdit pas.

M. de Broglie renouvelait sans cesse ses instances ponr être rappelé d'exil. Les ministres lui opposaient des refus : il se plaignit et s'attira du Roi cette réponse sévère : — {\ Tercier, 14 janvier 1765). u Vous pourrez dire au comte de Broglie, que quand mes ministres envoient de j)arcils ordres, ce n'est pas à mon insu et qu'il faut y souscrire. -.^

Louis XV ne perdit pas de vue les affaires de Pologne. — \ M. de Broglie. 29 août 17()4. « La situation actuelle de la Pologne me faisant désirer d'être instruit précisément de tout ce qui s'y est passé depuis l'interrègne, vous dires de ma part au général Monet, qu'il vous communique les instructions et les lettres qu'il a reçues du duc de Praslin, ainsi que ses réponses, de même que ses lettres au comte Poniatousky et les réponses qu'il en reçoit, pour que du tout vous en composics un extrait exact que vous m'envoieres. 5) — (A Tercier, 19 février 1765.) «Les orateurs, le maréchal, les députés des évêques et du peuple sont du j)arti contraire; il y a apparence que la pluralité y sera aussydansla noblesse pour le comité secret : c'est ce que nous devons scavoir samedi. 5' — (Au même, 11 décem-

' Voyez l'excellente cdilion des Lctlrcs de madame du Dcffaud que vient de publier II. de liescure.

bre 1765 au soir.) «L'Impéralrice a déjà reconnu le Roi de Pologne, et dès que riiomme qui doit venir sera arrivé, nous le recounoitrons aussi, ainsy (jue le Roi d'Es|)ajjne. :>

Au mois de janvier 1767, Tercier meurt subitement d'aj)oj)lexie. M. de Broglie, qui avait vu finir son exil, mais qui était alors en province, revient précipitamment pour s'emparer des papiers compromettants, d'autant plus que M. de Choiseul avait l'altention éveillée. Louis XV fut frappé de la mort de Tercier : il perdait en lui un fidèle serviteur, et dès lors ce fut au comte de Bioglie qu'il transmit les ordres pour la rédaction de la corres|)ondance secrète; mais il ne lui lémoignajamais la même confiance qu'à Tercier. — (24 janvier 1767.) «Guimard est malade, ainsi c'est Le Bel qui m'a remis vottre lettre. Je savais déjà la mort subite du sieur Tercier, vous me manderes dimanche, à votre arrivée, à qui j'adresserai les paquets qui m'arriveront. Madame Tercier doit se tranquilliser, car je fairay tout ce qui me sera possible pour elle et sa famille. » Les effets suivent de près cette promesse, et dans deux billets datés du 26 janvier, le Roi indique à AL de Broglie les différentes mesures qu'il doit prendre pour éviter toute découverte du secret, assurer pour l'avenir la transmission des lettres dont Tercier avait été chargé jusqu'alors, et rassurer sa veuve sur son avenir.

(26 janvier 1767. ) « Le comte de Broglie dira de ma part à madame Tercier que la satisfaction que j'ay des services et de la fidélité de feu son mary m'engage à donner à son fils deux mille livres de gratification annuelle, pour servir à son éducation, lequel ni personne ne doit en avoir connoissance. J'exige donc d'elle qu'elle en garde un profond secret, ainsy que sur tout ce dont elle a pu avoir connoissance des relations que le sieur Tercier par mes ordres enlretenoit avec moy. — Le comte de Broglie ira chez

M. de Sarlinc, et lui remettra la lettre ci-jointe; après quoi il se concertera avec lui sur les moyens à prendre de prévenir et de parer aux éclats que les soubrons contre le sieur Tercier pourroient ocasionner, et il me rendra compte exactement de tout ce qui se passera à cet égard, par la voie de Lebel ou de Guimard, lesquels suivront la même route du feu sieur Tercier , tant pour recevoir que pour faire lever les paquets. » Le même jour Louis XV rendait compte à M. de Broglie de la manière dont il avait trompé M. de Choiseul. « M. le duc de Choiseuil m'a dit hier soir qu'on lui avoit dit que Tercier pouvoit avoir de mes lettres. Je lui ay répondu que je ne le croiois pas, mais que, comme ayant été commis, apparament qu'il y enverroit quelqu'un, et il me dit que ce seroit Durand. Je suis donc tranquille puisque vous m'assures devoir l'être, et de plus Durand m'est bien sûr. »

En effet, tout se passa pour le mieux. M. de Broglie, aidé de M. de Sartine, avait fait enlever du cabinet de Tercier tous les documents relatifs à la correspondance secrète, et quand M. Durand vint, au nom du ministre, lever les scellés, on ne trouva que des mémoires politiques que MM. de Choiseul et de Praslin avaient demandés à Tercier; mais M. de Choiseul ne fut pas trompé, et lorsqu'on lui rendit compte du résultat de la levée des scellés, il se contenta de dire : « On s'est levé avant nous. 55 II était en partie instruit, aussi M. de Broglie voulut se donner le mérite de lui révéler ce qu'il savait déjà, mais vaguement. Il demanda la permission d'initier M. de Choiseul à la correspondance secrète, mais le Roi le lui défendit absolument, voulant se réserver les moyens de surveiller son ministre. Il y avait d'autant plus d'utilité à garder le secret, que la politique occulte n'était pas toujours d'accord avec la politique ministérielle, et cela de

ivi) MTiDi'; sru i.oris w.

l'aveu (lu ÏJoi. M. de 15ro<>lie recul l'ordre de vivre en bonne inlelliyencc avee M. de Clioiseul , de l'assurer de sa déférence, mais de lui cacher les néj{ocia(ions qu'il dirigeait. « M. le due de Choiseul est fin et a beaucoup d'esprit : il veut en seavoir beaucoup tro|), mais tout ce qu'il a dit est |)eul-eslie beaucoup plus sur. Moy je pense qu'il faut rester comme nous sommes et ne lui en j)as dire davantage. Soutenes lui que ce sont des soubçons de sa part; retranches le mot de chimères, mais que vous êtes bien éloigné de rien faire contre lui personnellement. Cela a pu ne pas avoir toujours été peul-être ; enfin il faut que voussoies bien avec lui. « (6 janvier 17G7.)

Le chevalier d'Kon revient un instant sur le tapis, mais le Roi n'en veut plus entendre parler, car il le regarde connue fou, et il u bail les fols nu)rtcllemenl. » On poursuivait toujours l'élude d'un plan de débarquement en Angleterre, qui était le grand projet de Louis XV. Ce prince fit alors une perle sensible dans la [)crsonne de W. d'Havrincourl, qui avait rendu de grands services eu Suède, et qui élail alors ambassadeur en Hollande, participant au secret. Le Roi apj)réciait ses services, et regrettait de ne le pas récompenser comme il le méritait, mais il se réservait de le faire j)lus lard. Le 12 février 1 71)7 , il écrivait à M. de Broglie : « M. d'Havrincourt est sur ma liste, mais il falloit que mes promesses passassent avant tout; et en faisant des heureux nous sommes obligés d'en affliger d'autres. Mais leur tour viendra, j'espère, y en aiant encore de bien vieux. 5) Au risque de tomber dans des redites, je ferai de nouveau remarquer combien il y avait de vraie sensibilité dans le cœur de Louis XI' : en faisant des heureux il n'oubliait |)as ceux qui étaient moins favorisés. La correspondance secrète nous le montre à cet égard sous un jour bien avantageux : il faut reconnaître aussi que M. de

C()RUESPO\DA\CE SRCRKTE. 141

Broglic se fil toujours un devoir de rappeler au Roi les services des agents placés sous ses ordres, et qu'il provoqua souvent pour eux desbieniails (jue le Roi ne refusa jamais. Je n'en veux d'autre témoin (|u'une somme de vingt mille livres que Louis XV, à la sollicitation de M. de Rroglie, accorda à M. Hennin pour l'aider à contracter un mariage avantageux', et le traitement généreux que reçut AI. de Bomhelles, alors dénué de fortune.

Revenons à M. d'Havrincourt :

19 février 1767. — a Je vous envoie des lettres pour ces messieurs approuvées, hors celle pour AI. d'Havrincourt, car j'appris avant-hier qu'il avoit la petite vérole, et hier au soir j'ai appris sa mort par un courier du sieur des Rivaux, son secrétaire; les scellés ont été mis, tant par lui que par l'ambassadeur d'Kspagne. Comme je croy qu'il étoit dans le secret, j'espère qu'il aura mis à part les papiers secrets. 5> — « (20 février 17(37.) Si AI. de Vergennes savoit qu'il correspondoit avec Tercier, vous n'aves qu'à lui envoler votre lettre, sinon supprimes la. Le chevalier d'Havrincourt est parti sur le champ qu'il a su la mort de son frère pour ramener ces enfants et veiller à ces effets. Je ne sçay s'il a été chargé d'autre chose , je m'en éclairciray et je vous le ferai sçavoir. Que votre lettre au sieur des Rivaux ne tombe pas entre ces mains, quoique ce soit un très-honnéte homme. »

Le billet suivant est empreint d'une forte dose de philosophie : le Roi prend en pitié les petites intrigues, les rivalités dont il est entouré, il va son chemin. — (A Al. de Ihoglie, 3 avril.) « Le Bel est brouillé avec Janel , parce que ce dernier a cru qu'il vouloit me proposer un successeur, et l'homme n'aime pas cela : ce qui produit dans l'humanité de vilaines choses. Je réponds de Le Bel, il

' Lcllrc du 10 mars 1769.

répoiîddcsaulres; je ne scay si quelqu'un a trahi. Au demeurant les fjrands aime à tout scavoir; un ministre comme M. de Choiseuil est plus à portée qu'un autre. Les grands se vantent aussy plus que d'autres ; nioy je vais mon chemin sans me soucier des petites intrigues et tracasseries, »

Voici des témoignaf(es honorables pour AI. Durand, le financier Beaujon, et madame Tercier. — (IG avril 17()7. Au comte de lîroglie.) « L'idée de M. Durand peut être bonne, il peut se mettre sur les rangs; mais je ne compte pas remplir cette place avant le mariage de mon petit-fils. Beaujon est un très honneste homme et que je connois beaucoup ainsi que sa femme , mais il faut encore (|ue j'examine avant que je vous réponde sur son article; en attendant je vous envoie encore six mille livres. » — (22 avril 1767. Au comte de Broglie). « Vous pouvez faire chercher à madame Tercier ce qui ctoit dû à son mari quand vous aurez reçu de l'argent et que je ne vous en auray pas marqué une autre destination. A l'égard de ce que feu son mary avoit sur les postes, il n'est pas possible de lui rien accorder. 55

M. de Broglie propose de faire reconnaître les côtes d'Irlande; le Roi approuve. La Porte donne de grandes inquiétudes. — (8 janvier 1768.) « On a lu hier au Conseil une lettre volumineuse de M. de Vergennes, par laquelle il paroit qu'il n'y u rien à espérer de ce costé-là ; elle est du 7 septembre. « AL de Vergennes est rappelé : il a pour successeur AL de Saint-Priest, qui est admis à la correspondance secrète, non sans hésitation de la part du Roi. (21) janvier 1768.) En même temps AL de Breleuil est transporté de Suède en Hollande, point central d'où il reçut mission de Louis XV (24 juillet 1768) de surveiller ce qui se passait dans le Nord et en Angleterre. II reçut l'ordre d'entretenir une correspondance intime

CORRESPOIVnANCE SECnilTE. IW

avec M. du Chàtelct, amhassatlour à Londres, et d'en faire parvenir un double au Roi. Kn Hollande comme en Russie, M. de Rreteuil fut chargé par le ministère secret de suivre une politique différente de celle qui avait été recommandée par le ministre des affaires étrangères. M. de Choiscul avait écrit à M. de Rreteuil de rechercher M. de Thurlemcyer, ambassadeur de Prusse, et de tenter d'amener un rapprochement entre les cours de Versailles et de Berlin , ce qui était en contradiction avec la politique personnelle du Roi, qui voulait tout sacrifier au maintien de Falliance autrichienne. Dans une dépêche du mois de septembre, M. de Broglie exposait à M. de Breteuil le danger de cette négociation; on ne pouvait manquer par cette conduite d'exciter le mécontentement de l'Autriche, bien qu'on agît dans l'ombre : il lui recommandait aussi de s'informer comment les Anglais voyaient l'occupation de la Corse, et s'ils étaient disposés à intervenir publiquement, ainsi que cela était à craindre d'après le langage de Paoli. Cette dépêche se terminait ainsi : « Quoique je vous adresse cette lettre de Ruffec, où je serai encore quelque temps, elle ne partira cependant pas sans avoir reçu, comme toutes celles que j'aurai l'honneur de vous écrire , l'approbation de Sa Majesté. 55 Et au-dessous de l'approuvé on lit de la main du Roi cette phrase, ayant trait aux rapports de M. de Breteuil avec l'ambassadeur de Prusse à la Haye : « Vienne est instruit de toutes nos démarches avec la Prusse. »

L'activité de Louis XV se ralentit : c'est le règne de madame du Barry; cependant ses lettres offrent encore de temps à autre quelque renseignement curieux, quelque réflexion digne d'être relevée. — (Au comte de Broglie, 24 may 1768). « Durand ne peut que bien faire à Varsovie , mais nous sommes bien loin pour pouvoir sur-

144 KTLDK SLR I-Ol'IS XV.

passer et même égaliser ce (|u'a joué le prince Repiiin, tant que nous ne serons pas aidés de Vienne et de la Porte. 5' On sait quel était le jeu du prince Uepnin, il tenait la Pologne muette et opprimée sous les baïonnettes russes. Comment lutter contre la Russie en consacrant, comme le faisait Louis XV, une modique somme de six mille livres par mois à soutenir les patriotes polonais? De IJroglie demandait une somme assez forte pour M. AIocranovvsky, l'un des chefs du parti français. Louis XV lui répond : — (18 septembre 17()9.) a D'icy k la fin de l'année mes arrangements ne me permettronts d'augmenter en rien les six mille livres que je vous donne par mois; de plus, la somme que vous demandes est un peu forte. Si les services du sieur Mocranoxisky étoient rendus, à la bonne heure ! »

M. de Broglie insiste de nouveau pour mettre AL de Choiseul dans la confidence, attendu que le ministre sait tout, et qu'il faut avoir la bonne grâce de ne pas lui celer ce qu'il connaît parfaitement. Louis XV prend mal cette ouverture, et adresse au comte ce billet rempli de défiance, écrit sous l'impression pénible de la mort de son fidèle le Bel. — (28 aoijt 17(J8.) a M. le duc de Choiseuil peut avoir des notions et il doit en chercher la certitude; mais il ne m'a rien dit du tout sur rotlre correspondance avec moy ni ne m'en a parlé ; et de là vous pouves être très sur qu'on vous a menti grossièrement ou que vous aves voulu me sonder. Du reste , je ne réponds sûrement que de moy. Quand j'auray donné un successeur au pauvre Le Bel, si je lui donne ma confiance avec vous, je vous le fairay scavoir. «

La position de M. de Broglie devenait de plus en plus difficile : madame du Barry avait vent de la correspondance secrète : elle avait cherché à la faire avouer au comte

CORHESPOX'DAX'CE SECluVrE. ir>

en lui faisant luire l'espoir du ministère. N'ayant \n\ obtenir une confidence, elle résolut de découvrir le mystère et y parvint en partie. M. de Brofjlie fit part de ses craintes au Roi, lequel, cherchant toujours à se faire illusion, donne l'explication suivante, qui nous fait assister à une scène d'intérieur. — (22 mars 17G9, à deux heures.) « Madame du Barry avoit vu votre lettre sur le gouvernement : ce n'étoit pas un secret. A l'égard du gros paquet, elle le trouva sur ma table; elle voulut voir ce que c'étoit, je ne voulus pas le luy montrer. Le lendemain elle revint à la charge. Je lui dis que c'étoit sur des affaires de Pologne, que comme vous y aviez été ambassadeur, vous y avies encore quelques relations dont vous me rendiez compte. Voila tout ce que j'ay dit et fait. Je vois que vous aves été plus loin que moi. Je ne crains pas qu'elle le divulgue à M. de Choiseuil. Il n'y a pas de mal à ce que vous avez fait. »

En 17G7, des dissentiments s'étant élevés entre le sénat elles citoyens de Genève, la médiation de la France fut invoquée, mais le projet de conciliation fut rejeté par les électeurs, et toute relation fut interrompue entre la France et la République. M. de Choiseuil forma le dessein de fonder sur le territoire français et sur les rives du lac Léman, à Versoix, une ville pour conîre-balancer Genève. Dans le but d'y attirer des commerçants étrangers, il voulut y établir la liberté de conscience. Ce dernier article déplut à Louis XV, qui s'en expliqua nettemenlàj\L Hennin, résident de France en Suisse et affilié à la correspondance secrète. Le 2G luars 1770, il désapprouva pareillement, par la même voie, la promesse faite par AL de Choiseul aux Bernois de ne construire aucune fortification '.

1 Voyoz plus bas le Mémoire de M. de Broglie à Louis XVI, en date du 10 février 1775. Sur la fondation de Versoix, on ppsil aussi consulter un travail récent de M. G. Fazy, de Genève.

Lci fin de l'année 1770 vit la cliule de AI. de Choiseul , cliulc que l'on a allribuée aux eiiconslances suivantes. Les Espagnols, mécontents de ce que les Anglais avaient construit un fort et mis une garnison dans une des îles Malouines, y envoyèrent, au mois de juin 1770, des troupes qui prirent le fort et firent la garnison anglaise prisonnière. Devant cette insulte l'Angleterre ne pouvait hésiter, et la guerre était innninenle. On accusa M. de Choiseul d'avoir poussé l'Espagne à cette mesure violente, pour laire naître des hostilités. Nous avons deux importantes lettres intimes de Louis XV au Roi d'Espagne pour l'engager à la paix. Elles sont toutes les deux sans date, mais l'une est antérieure au renvoi de AI. de Choiseul, et doit être datée des premiers jours de décembre 1770 ; la seconde , postérieure au changement de ministère, est du mois de janvier 1771. Louis XV invitait son parent et allié à la patience, et lui exprimait nettement son intention de ne pas se battre, remettant à une époque plus opportune le soin de prendre une revanche désirée. Cette époque, Louis XV la croyait prochaine, grâce « aux ojiérat ions aux moiens desquelles j'ai déjà commencé avec succès à rclahlir mes Jinanccs. » Etrange illusion!

Dans la seconde lettre , Louis XV remercie le Roi d'Espagne de la part que celui-ci a prise à la nouvelle de la révolution ministérielle opérée en France. « Je ne puis être que pénétré du retour de tendresse avec laquelle Votre Alajesté répond dans la lettre du 2 de ce courant à la confiance avec laquelle je lui ai exposé les embarras domestiques que me causoient mes Parlements, et lui faits les plus sincères remerciements sur la vivacité d'intérest qu'elle prend à l'intégrité de mon autorité, et sur l'offre généreuse qu^elle me fait de son secours pour forcer, s'il était nécessaire , la désobéissance des malintentionnés. Je

corresim)\i).\x(:k skcrkte. 147

puis dès aujourd'huy assurer Votre Alajeslé que, sans être obligé de reeourir aux nioiens extrêmes, la nature des arrangeniens que j'ai pris ramènera bientôt aux termes du devoir et de l'obéissance des corps qui s'en sont écartés bien moins par principes que par suggestions. »

On voit par cette dernière citation que Louis XV avait saisi la gravité de la situation politique intérieure. C'était déjà la Révolution qui débutait, et les Parlements étaient les premiers j à leur insu il est vrai, à entamer la lutte avec l'absolutisme royal. Il n'est pas jusqu'aux secours offerts par le Roi d'Espagne qui ne soient un signe de l'importance que l'on attachait à l'étranger à la résistance des Parlements.

Le Roi d'Espagne croyait à une connivence secrète de l'Angleterre avec la Russie. Louis XV partageait cette appréhension, mais il en tirait un nouvel argument en faveur de la modération. La présence des Hottes russes et anglaises dans la Méditerranée était un danger redoutable. On pouvait craindre qu'elles ne s'unissent contre la France et contre l'Espagne. Mais ce n'était que partie remise , et Louis XV montrait à son parent la possibilité de faire la guerre avec avantage grâce au rétablissement de ses finances. Il ajoutait : u Les changements que je viens de faire dans mon ministère me mettront au-dessus des obstacles que l'intérêt particulier d'ambition et de jalousie personnelle pourroit élever contre ie succès de cette importante opération. 5; L'abbé Terray se chargea de donner un démenti à ces espérances.

La chute de M. de Choiseul ne porta pas atteinte dans l'esprit du Roi au pacte de famille ; les ambassadeurs français reçurent l'ordre d'en instruire les cours auprès desquelles ils étaient accrédités.

C'est une bien étrange appréciation sur les colonies,

148 KTLDK SLK LOTIS \V.

jointe à une certaine perspicacité, que celle qu'on trouve dans une lettre au comte de IJrofjIie, en date du 16 mai 17()9 : « Prenons garde quant voulant faire trop lleurir nos isles nous ne leur donnions les moiens un jour cl peut-être promptement de se soustraire à la France , car cela arrivera sûrement un jour de tonte cette partie du monde " . Ce n'était pas en favorisant la prospérité de l'Amérique que l'Angleterre devait perdre sa grande colonie de l'Amérique du Nord, mais en pratiquant à son égard la politique recommandée par Louis XV .

Revenons à la Pologne. La Prusse et la Russie montraient ouverteinent leur intention d'en prendre chacune un morceau. L'Autriche n'aurait peut-être pas demandé mieux que de s'opposer à cette spoliation, mais il fallait l'appui de la France, qui le refusait. — A AI. de Broglie , 21 mars 1770. « M. le prince Charles m'a parlé hier dans son audience. Il a remis de grands mémoires à M. de Choiseuil. Les secours d'hommes sont impossihles, ceux d'argent bien difficiles et l'employ un peu douteux. Quand nous aurons vu les mémoires, nous verrons ce qu'il sera possible de faire pour la Pologne. A l'égard de la Porte, un traité avec cette puissance est bien scabreux. Un secours pourroit amener la guerre, ce que je ne veux pas. " Suit une explosion furibonde contre M. Pilt, qui, au Parlement anglais, avait mal ])arlé du Roi et de la France. — ce M. Pitt est un fol et fol dangereux; ce qu'il dit de nous mériteroit la corde, et l'exécution seroit dans tout autre païs. Quels cruels voisins nous avons là! ?'

Le mariage du Dauphin avec l'archiduchesse d'Autriche Marie -Antoinette donna au vieux Roi la velléité de se remarier et de prendre femme dans la maison de Habsbourg. Il porta ses vues sur l'archiduchesse Elisabeth. Il chargea M. de Broglie d'ordonner à M. Durand, qui se

rendait à Vienne en mission, de prendre sur la princesse les renseignemenls les i)h!S complets. — G juin 1770. «Comme l'on ne scait ce qui peut arriver, si Durand n'est pas parti , montres-lui ce billet, sinon envoies lui en la copie bien chiffrée. Qu'il en examine bien la figure de la teste aux jjieds, sa?is rien excepter de ce qu'il lui sera possible de voir de l'archiducliesse Elisabeth, et qu'il s'informe de mesme de son caractère, le tout sous le plus grand secret, et sans trop donner de suspicions à Vienne, et il en rendra compte sans se presser par une occasion sure. » Cette instruction rappelle les détails que le cynique vieillard demandait à l'un de ses confidents sur la jeune Dauphiue lors de son arrivée en France. Sa curiosité fut pleinement satisfaite })ar une dépêche en chiffres qu'envoya jM. Durand.

Ce beau projet en resta là. La cour de Vienne eût accueilli avec peu d'empressement les propositions de Louis XV. En outre, celui-ci était tellement enivré de madame du Barry, qu'il ne dut pas donner suite à cette velléité matrimoniale.

Aladame du- Barry n'avait pas abandonné son projet de connaître la correspondance secrète ; son ami, le futur ministre des affaires étrangères, AL d'Aiguillon, la maintenait dans ce propos ; ils eurent l'un et l'autre des notions certaines. AL de Broglie en prévint le Roi, qui, avec son incurable optimisme, lui répondit: — 14 février 1771. «Madame du Barry n'en scait pas plus qu'elle scavoit, et je ne scache pas que M. d'Aiguillon soit instruit. Continues avec eux sur le même pied. »

Le baron de Breteuil, rebuté parles déboires qu'il éprouvait dans la diplomatie , avait demandé un enqdoi dans l'armée. Cela déplut au Roi, qui n'aimait pas avec raison que l'on voulût courir plusieurs carrières à la fois. Il

150 ETUDE SIH LonS XV.

exprima son mécontentement à AI. de Broglie, tout en reconnaissant le mérite et les services de M. de Breteuil. — 23 janvier 1771. «M. de Monlaynar (ministre de la guerre) m'a parlé de la demande du baron de Breteuil. Vous (pii estes militaires, comment pouves vous adopter une telle demande? Je vois pourtant que vous ne la croies pas dans l'ordre des militaires et vous le lui aves dit, et aves bien fait. Du reste, il est susceptible de toute autre grâces, mais il faut qu'il quille toute intrigue, et qu'il s'occupe uniquement des atftiires de son ambassade et de me plaire. 5)

Le Iloi avait pensé à M. de Breteuil pour l'ambassade de Suède ; mais il renonça à ce projet. II eut un instant l'idée de l'envoyer à Vienne, mais comme il était connu comme un des partisans de AI. de Choiseul , qui avait été renvoyé avec éclat du ministère, Louis XV ne voulut pas que la promotion de AI. de Breteuil put être regardée comme un triomphe pour le parti Choiseul. On parlait alors du retour probable de ce ministre et de la rentrée du Parlement, qui était alors supprimé et remplacé par des conseils supérieurs. Le Roi , qui haïssait M. de Choiseul et le Parlement, réfuta ces bruits avec vivacité.

A AI. de Broglie , 18 mars 1771. « J'ay reçu la lettre du baron de Breteuil. C'était moi uniquement qui avois imaginé de l'envoyer en Suède dans ce moment-ci, comme plus au fait qu'un autre ; il n'y fairait pas le bien que j'en attends, je n'y pense plus. A l'égard de Vienne, si s'étoit un triomj)ho pour le parti Choiseuil, il n'yroit pas non plus. Quel sot propos que celui de soîi retour aux affaires étranfjères! Quel méchant que celui du Parlement! »

L'alliance avec Vienne tenait au cœur à Louis XV. Mais cette alliance était bien compromise , à son insu, par ses ministres et par l'ambition du nouvel empereur Jo-

CORRESPONDAXCE SECRÈTE. 151

scph If, qui, admirateur passionné du Roi de Prusse et avide de conquelcs, s'éloijjnail de jour en jour de la prudente ligne de conduite adoptée et suivie avec tant de succès par Marie-Thérèse. On travailla un instant aux instructions secrètes destinées à M. de Breleuil lorsqu'il était question de l'envoyer à Vienne. C'était là une besogne délicate. — « Les instructions du baron de Breteuil pour Vienne sont assez difficiles à faire, et je ne suis pas surpris que Géraud y soit embarrassé. Je travaillerai moimême aux points essentiels. Je ne vous cacherai pas que dans le cas présent j'avais fait proposer au Roi de Pologne si pour la diète il n'aimeroit pas mieux avoir le baron de Breteuil qu'un nouveau venu. M. de Scheffer l'aime mieux à Vienne... M. d'Ayen sera-t-il assez délié pour cette diète orageuse? ?) Enfin le Roi prit un parti : M. de Breteuil fut nommé au poste de représentant de la France à Naples.

Xous touchons à l'un des plus graves et des plus douloureux événements des temps modernes, dont les conséquences funestes se font sentir tous les jours, et qui sera longtemps encore, il faut le craindre, une cause de troubles en Europe; je veux parler du démembrement de la Pologne. On sait assez comment la Prusse, la Russie et l'Autriche s'emparèrent chacune, sous un spécieux prétexte, des provinces polonaises qui étaient à leur convenance, mais les préliminaires de ce partage et les actes qui le préparaient sont encore enveloppés d'obscurité. Xous nous bornerons à en examiner deux points importants et très-controversés : ia part que prit l'Autriche et la conduite de la France.

On a prétendu que l'Autriche n'avait consenti que forcée au partage de la Pologne; elle n'aurait pu, a-t-on dit, résister seule au concert de la Prusse et de la Russie, car elle était abandonnée par la France. Celle indifférence de la

i:)2 ETLDt; SIR Lons \v.

France envers la Polojjnc est-elle piouvéc? La corres|)on- (lance secrète et quel(|ues autres docun»enlsdi|)lojna(i(jues inédits ou peu connus peuvent à cet égard nous fournir quelques lumières.

Voici comment s'exprime M. de Broglie dans un mémoire remis en 1775 à Î\I\I. de Vergcnnes et du Muy, où il résume à jjrands traits les travaux de la correspondance secrète :

« Nous ne saurions nous dissimuler que le partage de la Polo'jrie, que le comte de Broglie avoit prévu et annoncé depuis longtemps, n'a été effectué que ])ar notre négligence à en prévenir l'origine, ou par la faiblesse des moyens que nous avons employés pour en arrêter le cours. Ce sont des faits bien clairement développés dans les dépêches adressées à M. Durand, et dans les relations de ce ministre... En parcourant les dépèches de M. Durand, on n'aura pas de peine à convenir que le silence qu'on a tant reproché à M. de Kaunitz peut fort bien être imputé à notre ministère. On ose même avancer qu'il a donné lieu, ou au moins servi de prétexte, à la réunion des trois cours coparlageanles. Celte assertion n'est point hasardée. On s'en convaincra plus facilement encore dans les lettres que le comte de Broglie avait eu l'honneur d'écrire au Roi à cette occasion , et dans le compte qu'il eut celui de rendre de deux conversations que M. de Mercy avoit eu l'adresse de lier avec lui '. »

L'exposé des négociations, d'après des documents inédits, montrera que M. de Broglie disait vrai; mais s'il y eut faiblesse du côté de la France, il y eut violence d'autre part, coalition armée et abus impitoyable de la force.

Il faut d'abord reconnaître un ûiit capital , c'est que l'initiative du partage appartient à Frédéric II ; il en reven-

' Voyez ce AIcmoirc ù la date du 16 janvier 1775.

CORRESI'OXI) WCE SKCHKTK. 153

diqiic sinon l'honneur, du moins lo jjrofil, il explique lui-même avec franchise, j'aMais dire avec cynisme, comment il lut amené à cet acte, dont la responsabilité ne pèse pas assez lourdement sur son nom. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire la partie de ses Mémoires embrassant la période écoulée de la paix d'HuberIsbourg en 17G3, jusqu'à la fin du partage de la Pologne en 1775'.

Les Turcs avaient déclaré, à l'instigation de la France, la guerre à la Russie; de notre part c'était une grande faute que de pousser la Porte à une guerre qu'elle n'était pas en état de soutenir avec avantage (1769). Les progrès des Russes inquiétèrent la Prusse et l'Autriche: Frédéric II et l'Empereur Joseph II eurent une entrevue à Neisse (25 août): ils convinrent de s'unir pour maintenir la neutralité en Allemagne. Ce premier pas fait, Frédéric travailla à ameuer la paix entre la Turquie et la Russie, dans le but d'arrêter les succès inquiétants de cette dernière puissance. Mais les victoires des Russes, qui s'emparèrent de la Moldavie et de la Valachie, vinrent entraver ces tentatives de conciliation et alarmèrent l'Autriche, qui réunit de nombreuses troupes en Hongrie, et se tint prête à secourir la Turquie. Une guerre générale était imminente; le Roi de Prusse, que ses engagements secrets avec la Russie devaient forcer de marcher, et qui, ne voyant rien à gagner, ne voulait rien risquer, j)roposc une nouvelle entrevue à l'Empereur: les deux souvei-aius se rencontrent à Neustadt (3 septembre 1770).

M. de Kaunitz réclama l'alliance austro-prussienne. Frédéric II déclina cette j)roposilion dans ce qu'elle avait d'absolu, lié qu'il était avec la Russie; mais l'entente s'établit, et la France en fit les frais. La Porte pria les deux

1 T. V (les OEuvrcs coviplctes de Frédéric II, ciiilion de Cerliii. — On no saurait Irop éliidier celte partie des llleiuoires.

grandes puissances allemandes de se porter médiatrices entre elle et la Russie '. Celle médialion fui acceptée par Catherine, que Frédéric II nienara d'une intervention de la France.

M. de Kaunitz se garda bien de donner à M. Durand, notre envoyé, des détails précis sur les engagements pris à Neusladt. L'alliance austro-française était virtuellement rompue; l'Empereur ne cachait pas du reste son inimitié pour la France. Dans un voyage en Hongrie , il donna cours publiquement à son hostilité: le cabinet de Versailles en fut immédiatement inforrrié.

AI. de Choiseul n'avait pas été sans comprendre l'intérêt qu'il y avait pour la France à ne pas laisser accabler la Pologne. Les patriotes, honteux de voir le Roi Stanislas- Auguste livré aux Russes, qui occupaient la Pologne comme un pays conquis, avaient pris les armes et formé plusieurs confédérations pour chasser ces étrangers ; mais mal armés, sans argent, sans vivres, ils ne pouvaient faire qu'une guerre de partisans, dangereuse sans doute, mais impuissante contre les formidables armées de la Russie '. Des partis polonais repoussés par des forces supérieures furent contraints de chercher un refuge sur les terres de l'Empereur : c'est dans ces circonstances que Joseph II tint le langage suivant, qui ne tarda pas à parvenir à la connaissance de notre chargé d'affiiires, lequel en rendit compte au ministre des affaires étrangères.

« Dans le voyage que l'Empereur a fait en Hongrie au mois de mai dernier, il a séjourné deux jours à Szelespus, et il a bien voulu admettre à son audience les confédérés, malgré tous les efforts qu'ont faits les protestants domiciliés dans cette ville pour l'en détourner. Sa Majesté Impériale a vu les confédérés, d'abord chacun en particulier,

I Voir les Méjnoirei de Diimovriez et les leltrcs de AI. de Viomcnil.

CORRESPOXDAXCE SECRKTE. 155

et ensuite tous ensemble. Il leur a parlé avec humanité et leur a promis ses bons offices auprès de la Russie et du Roi de Prusse. Jusque-là rien de plus digne de sa bonté, — Mais il a ajouté, ce que j'aurois peine à croire si je n'avois pas vu deux lettres uniformes sur ce fait : « Voilà donc à quoi aboutissent les promesses et les insinuations de la France et le fruit de votre confiance en elle. •>■>

Il paraît qu'avant l'entrevue de Neustadt, le prince Charles de Lorraine s'était rendu à Versailles et avait sondé le Roi sur le secours qu'il comptait donner à la Pologne. Louis XV avait refusé de prendre aucun engagement; témoin le billet suivant, qu'il adressa au comte de Broglie :

21 mars 1770. — « M. le prince Charles m'a parlé hier dans son audience : il a remis de grands mémoires à AL de Choiseuil. Les secours d'hommes sont impossibles. Ceux d'argent bien difficiles et l'employ un peu doulteux. Quand nous aurons vu les mémoires, nous verrons ce qu'il sera possible de faire pour la Pologne, ^i

Après une telle déclaration, l'Autriche comprit qu'il ne fallait faire aucun fonds sur la France pour protéger la Pologne par la force des armes, et dès lors elle agit en dehors de nous.

Cependant le gouvernement français se ravisa ; mais il fit mal les choses : on donna des sommes insuffisantes'

' V^oici le relevé sur le Livre rouge des subsides donnés pendant dix-huit mois, 1771 et 1772, aux confédérés :

1771. N'' .5. Pour les confédérés de Pologne. .

— X" 18. Idem.

— X" 55. Idem. (Quartier d'avril).

— X'o 121. Idem.

— \° 184. Idem.

.\ reporter.

60,000 liv.

560,000 liv.

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