XI. Du Portugal
La révolution de 1G40, en établissant la maison de Bragance sur le trône de Portugal, lia nécessairement cette couronne avec la France, qui donna au.x autres l'exemple de la reconnoitre.
La France étoit alors en guerre contre les deux branches
de la maison d'Autriche, et cet événement sembloit lui assurer pour longtemps une puissante diversion aux forces de l'Espagne; mais les Portugois, autrefois si fameux, et par leurs victoires sur les Castillans, et par leurs conquêtes dans l'Inde, s'étoient abâtardis sous un joug étranger. A l'époque de cette révolution, le Portugal n'étoit pas plus militaire que les Etats du Pape.
Dans cet Etat, l'Espagne se flatta de reconquérir aisément ce royaume, aussitôt qu'elle seroit débarrassée de la France; elle continua donc de diriger ses grands efforts contre cette puissance. Elle n'en fit que de bien foibles contre le Portugal, et pendant vingt ans la (jucrre d'acclamation^ ^ tant célébrée dans leur histoire, ne fut au vrai qu'une guerre de milice et de paysans ramassés, sous les ordres d'autant de généraux que de provinces frontières. Ces pelotons, que des deux parts on appeloit armées, faisoient des courses, des pillages, ou se disputoient quelques bicoques prises et reprises.
Après la paix des Pyrénées, cette guerre devint plus sérieuse. L'Espagne, occupée de ce seul objet, y porta toutes ses forces. La France craignit que le Portugal ne succombât; et, en effet, ce malheur étoit inévitable, si tantôt la présomption et l'impéritie, tantôt l'indolence et la pusillanimité des généraux espagnols, n'eussent balancé la foiblesse et l'impuissance réelle du Portugal.
Louis XIV désira de secourir cette couronne sans contrevenir formellement au traité de paix avec l'Espagne; M. de Turenne se chargea de ce soin. Il proposa au Roi le comte de Schomberg ^; et ce général, sous la direction
' A guerra d'acclamarào : c'est ainsi qu'ils appellent cette guerre, parce qu'elle commença aussitôt que le duc de Bragauce, Jean IV, eut été proclamé roi. (.4.)
- Depuis maréclial de France, relire ensuite de son service après la révocation de l'édit de Nantes, et passé à celui de Guillaume III, qui le fit duc,
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de ce grand homme, alla servir le Portugal avec un corps de troupes et une élite d'officiers, la plupart étrangers, sans l'aveu de la France, mais soudoyés par elle.
11 ne fallut pas moins que le zèle, la patience et la modération du comte de Schomberg, pour digérer tous les dégoûts et les désagréments qu'il eut à essuyer , en risquant tous les jours sa vie pour servir et sauver les Portugois malgré eux. Les grands et les hidalgos, tous, jusqu'aux derniers officiers, se croyoient en droit de commander par préférence à un général étranger. Rien n'égaloit leur vanité et leurs prétentions , que leur ignorance et quelquefois leur lâcheté, quoiqu'on raconte encore de leurs hauts faits de ce temps-là. Il surmonta une partie des obstacles, et eut la principale part aux succès du Portugal contre l'Espagne, qui amenèrent la paix en 1G67 '. Encore ne s'y seroit-elle pas faite, si le conseil de Madrid n'y avoit été forcé par la nécessité de secourir les Pays- Bas, attaqués et presque conquis par Louis XIV. Ainsi la maison de Bragance dut réellement à ce monarque la reconnoissance de son titre par l'Espagne , et le rang qu'elle occupe aujourd'hui en Europe.
Dans le cours de cette longue guerre, le Portugal avoit recherché l'appui de toutes les puissances ennemies de
et le combla de biens et d'iionneurs : il commanda sous ce prince jusqu'à la bataille de Doyne, où il fut tué. La perte de ce grand général ne fut pas une des moindres que fit alors la France. {A.)
1 A son retour en France le comte de Schomberg rendit justice aux Portugois. Une grande partie sont juifs d'origine, beaucoup le sont encore de religion intérieurement, et il y en avoit alors bien davantage. D'un autre côté, il régnoit parmi le peuple des vieux chrétiens une folle tradition que dom Sébastien n'étoit pas mort et qu'il reviendroit se faire reconnoître. ((^e jeune roi avoit disparu, environ cent ans auparavant, dans une bataille en Afrique.) Louis XIV fit au comte de Schomberg des questions sur le Portugal : Que roulez-vous, répondit-il, que je dise à Votre Majesté d'une nation dont la moitié attend le roi dom Sébastien et V ardre le Messie ? {A.)
l'Espagne. L'Angleterre fut de ce nombre , et Cromwell avoit habilement saisi celle occasion de faire avec le Porlugalle traité decommerce le plusavantagenx. Le mariage de Charles II avec l'infante affermit et assura tous ces avantages à l'Angleterre. A peine alors commençoit-on en France à se douter du commerce. Le sage Colbert étoit encore occupé à créer Vindustrie, qui en est la base et l'aliment. La France n'étoit pas à portée d'entrer en concurrence.
Ces liens d'intérêt n'auroient peut-être pas dû attacher beaucoup le Portugal à l'Angleterre; elle y gagnoit seule.* Ce fut cependant la première cause de l'éloigncment dont le Portugal ne tarda point à donner des marques à la France.
Le mariage de dom Pèdre II avec la princesse de Neubourg ' tourna aussi la cour de Lisbonne du côté de la maison d'Autriche; et l'avènement de Philippe V au trône d'Espagne acheva de livrer également le Portugal aux deux cours unies de Vienne et de Londres.
Celle grande révolution (il trembler les Porlugois. Ils ne voulurent voir dans le nouveau Roi Catholique que l'héritier de Philippe II, prêt à rentrer dans un royaume détaché de sa succession, et appuyé pour cela de loule la puissance de Louis XIV. Ils croyoienl au fantôme de la monarchie universelle, et leur ignorance ajouloit encore à leurs frayeurs. Ils s'en rapportoient là-dessus aux libelles absurdes dont la Hollande inondoit l'Europe, et qui leur présentoienl les chaînes de la France et de l'Espagne comme inévitables pour toute la chrétienté. La cour de
1 Sœur de l'impératrice Éléonore, épouse de Léopold, de la seconde femme du Roi d'Espa;;ue (iliarles II, et de plusieurs autres princesses, mariées dans des maisons ennemies de la France. La cour de Vienne , toujours adroite à se prévaloir des liens du sang et de l'affinité, «jouiernoit ses princesses et dicloit par elles ses volontés il ces différentes cours, (yî.)
Lisbonne croyoit encore davantage aux insinuations, aux promesses, aux assurances de celles de Vienne et de Londres, qui lui offroienl leur appui ; mais tout celan'étoit pas prêt. Elle reconnut donc Philippe V, et entra aussilôtdans la grande alliance pour le renverser du trône.
Ce ne fut qu'en 1703 qu'elle osa lever le masque. Cette déclaration avoit été suivie d'un troisième traité de commerce de la même année avec l'Angleterre; celle-ci y conserva tous ses avantages; elle y en acquit même de nouveaux, et qui achevoient de mettre le Portugal dans sa dépendance. Elle lui fit beaucoup valoir un secours (dont elle n'auroit pas eu besoin, si elle n'avoit pas voulu servir d'instrument aux cours alliées) et quelques faveurs pour rentrée des vins de son cru , à l'exclusion des vins de France.
Depuis cette époque jusqu'à celle de la dernière guerre, le même éloignement pour celte couronne, la même influence de l'Angleterre et de l'Autriche, avoient toujours subsisté à la cour de Lisbonne '.
Celle de Vienne parut alors détachée de celle de Londres; mais la prépondérance de celle-ci n'en fut que mieux établie, elle influa seule sur le Portugal.
Telles étoient les dispositions de la cour de Lisbonne, lorsqu'en 1761 celles de Versailles et de Madrid lui proposèrent de s'unir avec elles contre l'Angleterre. On n'avoit pas apparemment espéré beaucoup de succès de cette proposition, puisqu'on l'accompagna de toutes les démonstrations les plus hostiles, et qu'elle fut suivie d'une autre aussi offensante dans la forme qu'elle étoit dans le fond
1 Cette influence s'éfoit même étendue, sous Ferdinand VI , jusqu'à celle de Madrid par l'a.scendant d'une reine portugoise, fille d'une archiduchesse, et qui avoit conservé de son éducation un penchant décidé pour l'Angleterre, [â.)
déplacée et inacceptable : ce fut que le Portugal remît ses ports, ses places, ses troupes, sa marine et lui-même à la discrétion des deux couronnes. Cette prétention inouïe ' fut articulée dans une espèce de cartel qu'on envoya au Roi Très-Fidèle.
Il le futà son honneur, à sa dignité, à ses devoirs. Il profita d'i temps que lui donna la lenteur espagnole; il en avoit besoin. Jamais peut-être il n'y a eu d'exemple d'un état militaire tel qu'étoit alors celui du Portugal. Il étoit au même point qu'après la révolution de 1640.
Cinquante années de paixavoient fait disparoître le peu de militaires qui avoient pu se former dans la guerre de Succession"^.
Les troupes, peu nombreuses, mal payées, mal vêtues, mal armées, plus mal disciplinées, n'éloient qu'un ramas
' Cello (lu Roi de Prusse au Roi de Pologne, en 1756, seroit peul-èlre le seul exemple qu'on eût pu trouver dans l'histoire; mais il la fit étant déjà le maître de la Sase, et le succès même le plus complet ne l'a pas justifiée; on avoit pour cela fait la guerre au Roi de Prusse. Si le ministère d'alors prétendoit l'imiler, il auroit dû se ménager les mêmes avantages de la célérité et de la surprise, frapper avant de menacer, c'est-à-dire engager l'Espagne à envahir le Portugal, et, sans aucune déclaration préalable, la seconder ensuite et pousser ces mêmes avantages aussi loin qu'ils pouvoient aller : on auroit du moins eu raison dans Lisbonne comme le Roi de Prusse à Dresde. Il seroit à souhaiter qu'on ne pût s'écarter jamais de la plus étroite justice; mais, lorsque la nécessité en fait une loi, il n'y a qu'une excuse à n'être pas juste : c'est d'être adroit et heureux. Après cette déclaration, l'invasion n'étoit pas au fond plus légitime qu'auparavant : ou l'Espagne y auroit consenti sans ce préambule, ou elle auroit refusé. Dans le premier cas, il fulloit agir; dans le second, il ne falloit pas menacer. [A.)
2 Cette guerre est encore pour les Portugois un des sujets favoris de la jactance nationale. On trouve dans leurs histoires que ce sont eux qui ont fait proclamer l'Archiduc dans Madrid, sous le nom de Carlos Tercero , qui en ont chassé deux fois le duc d'Anjou, qui ont pris les villes, gagné les batailles, enfin qui ont tout fait; il n'y est pas (piesfion des Anglois, des Allemands , mais de beaucoup de héros et de grands capitaines portugois d'alors, ignorés et inconnus même dans les gazettes. [A.)
de la lie, de l'écume de la nation; les soldats demandoient l'aumône '.
Les officiers, après avoir été la plupart valets des généraux et des colonels, les servoient encore à table en uniforme^. Les fortifications , l'artillerie, les arsenaux, les magasins, la marine même, tout éloit dans l'état le plus délabré. Enfin il sembloit qu'il auroit fallu \e faire exprès j)Our manquer la conquête du Portugal ^ .
On ne s'étendra pas sur les événements de cette campagne; on n'aura que trop sujet d'en parler encore dans l'article suivant. Voyons seulement ce qui en est résulté pour le Portugal.
On vouloit, sans doute, de deux choses l'une : ou le conquérir pour en faire un otage précieux à l'Angleterre, et dont la restitution, de la part des deux couronnes, auroit entraîné de la sienne celle de ses propres conquêtes; ou attirer en Portugal toutes ses forces par une puissante diversion, et les détourner ainsi du point d'attaque qu'elle avoit pu se proposer dans les possessions des deux couronnes en Europe et en Amérique.
' On ne le croira pas, il faut l'avoir vu; les soldats de garde au palais saluoient en génuflexions, à la mode du pays, les étrangers qu'ils voyoient passer pour aller à la cour, et recevoient dans un cliapeau les libéralités qu'on vouloit bien leur faire. Dans la ville et aux environs, ils gueltoient le passage des voyageurs à leur arrivée et vcnoient demander la charité sous des qualifications pieuses. En 1760, un François étant couché dans l'hôtellerie à Aldea Gallega et se croyant bien enfermé , vit entrer dans sa chambre , par une autre porte, trois cavaliers , le sabre au côté, ayant un brigadier à leur tête , qui lui demandèrent très-poliment de l'argent , afin de prier Dieu pour les âmes de ses pères. Il ne se fit pas prier. Ces messieurs furent trèsmodestes , et se retirèrent en faisant force compliments et remercîmonts pour une bagatelle, [à.)
~ Le comte de la Lippe, témoin pour la première fois de cette infamie, en déclara si hautement son indignation, que dès lors l'usage en fut aboli, {/l.}
•^ C'est bien aussi la ressource de l'orgueil espagnol. Ce peuple s'est mis dans la tète, et le militaire le croit aussi ou en fait semblant , (|uc la Reine
Le premier objet fui manqué; on ne réussit guère mieux dans le second. L'Angleterre, il est vrai, secourut le Portugal; mais elle n'en prit pas moins la Martinique, la Havane et Belle-Ile, et la paix qu'il fallut conclure n'en fut que plus désavantageuse, pour avoir fait cette campagne de plus '.
En revanche, le Portugal a tout gagné à cette guerre, sans y faire aucune conquête. Il a connu ses forces, ses ressources, qu'il ignoroit. Il a développé un esprit militaire dont on ne le soupçonnoit pas. La haine nationale a fait plus de soldats peut-être que l'honneur, la valeur; mais enfin ils se sont formés sous une discipline étrangère. Persuadés, par celte expérience, qu'ils pouvoient résister aux forces combinées de la France et de l'Espagne, les Portugois ont pris une hante opinion d'eux-mêmes, et c'est l'opinion qui fait les hommes. Le minisire qui gouverne ce royaume a saisi l'occasion de perfectionner par système un plan qu'il avoit ébauché par nécessité. II a attiré et fixé un grand nombre d'officiers étrangers, dont l'exemple a formé et formera sans cesse des officiers nationaux. Un pied de troupes réglées de trente mille hommes effectifs peut aisément être porté jusqu'à qua-
mèrc étoit d'intelligence avec celle de Portugal, sa fille chérie, pour faire manquer cette expédition; que M. Wal éloit aussi d'accord avec la Reine mère, et (pi'en un mot l'Espagne a été trahie. Les Portugois, de leur côté, prétendent qu'ils se scroient bien mieux défendus s'ils n'avoient point eu de secours; que les étrangers n'avoient fait que les embarrasser ou les trahir; que le gouverneur d'Almeida avoit vendu la place. Knfin c'est entre ces deux peuples à qui sera le plus vain et le plus insensé. (A.)
1 C'est ce qu'il seroit aisé de prouver par le parallèle des conditions exigées par M. Pitt eu 1761, et de celles que l'Angleterre nous prescrivit l'année suivante dans les préliminaires de Fontainebleau. On sait bien que cela fut présenté alors très-différemment ; mais les propositions et les traités • sont imprimés, et la carte de lAmériquc est sous les yeux de tout le monde. (A.)
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rante mil e au premier coup de tambour; et vingt mille hommes de milice ont appris à manier les armes dont ils s'étoient déjà si bien servis pendant cette guerre, n'étant encore que des paysans indisciplinés ' ; des écoles d'artillerie et de génie sont établies et dirigées par des étrangers qui ne tarderont point à faire des élèves. Les fortifications ont été réparées, augmentées; et dans les endroits foibles, on en a tracé de nouvelles. Un général allemand " préside en chef à tout ce système, et plusieurs autres, attirés de différents services, en dirigent sous lui toutes les parties. Enfin la marine même est sortie de l'état d'inertie et de dégradation où depuis longtemps elle étoit tombée; les Anglois en sont devenus les restaurateurs, les précepteurs; et les Portugois ne craignent plus, comme autrefois, d'apprendre quelque chose des hérétiques.
Tel a été l'effet de cette agression. Elle a réveillé le Portugal de sa léthargie et l'a forcé à se mettre en état de défense. L'Angleterre y a gagné de son côté tout ce que son allié a acquis de force et d'énergie : par là, il peut désormais lui être plus utile, et lui deviendra toujours moins à charge.
Ce n'est pas que tous ces nouveaux, établissements soient déjà parvenus au point de la perfection. Le ministre avoit eu , et il aura encore des obstacles à surmonter. L'orgueil,
' De l'aveu des François qui ont servi dans cette campagne, ce sont les paysans portugois des provinces de Beira, de Tra-los - Mondes , et d'Entre- Doitro et Min/in, qui ont fait le plus de mal aux Espagnols. Ces trois proliuccs montagneuses et septentrionales produisent une race d'hommes infiniment supérieure, par le courage et la force du corps, à celle des trois provinces méridionales. I^e climat plus dur, les travaux de l'agriculture dans un sol moins fertile , la pauvreté même, tout contribue à leur donner cette supériorité sur les habitants de la capitale et des campagnes voisines. (A.)
- Le comte de la Lippc-Buckenbourg, devenu feld-maréchal de Portugal , et très-bon homme de guerre, quoique fort extraordinaire. Il est à observer qu'il a beaucoup de prévention contre la France. (.4.)
la présomption, l'ignorance nationale, qui avoient tant fatigué le comte de Schomberg, ont embarrassé quelquefois le maréchal de la Lippe, et même dégoûté le lord Tirawley, qui avoit amené les secours d'Angleterre ; mais les circonstances étoient bien différentes. Ce n'étoit plus, comme en 1G60, une reine régente, un roi mineur, des favoris et des cabales qui divisoient la cour de Lisbonne, des grands qui, pour avoir secoué le joug étranger, n'en étoient que plus indociles à celui de l'autorité royale : c'étoit un pouvoir absolu exercé par un premier ministre, des grands détruits ou abaissés, nne noblesse soumise, un peuple policé par l'autorité et contenu par la crainte, les forces mouvantes toutes réunies et ramassées vers un seul point, les résistances nulles, ou foibles, ou divisées, la volonté du maître ferme et décidée, et par conséquent le succès infaillible.
Il a été aussi complet que la multiplicité des objets, leur complication et la rapidité nécessaire des opérations avoient pu le permettre; ce n'est que par degrés, à force d'expériences et quelquefois de faules, qu'on peut atteindre enfin au plus près de la perfection. C'est ce qui a dû arriver dans cette refonte ; et l'Etat y a déjà beaucoup gagné dans une branche la plus essentielle du gouvernement, c'est-à-dire l'administration des finances. Ce nerf de la guerre étoit relâché ; il a fallu assurer des fonds pour continuer et achever ce qu'on avoit commencé. Les impôts n'auroient pas suffi si, dans la forme de leur perception et de leur rentrée , on n'avoit remédié aux vices capitaux qui y régnoicnt là comme ailleurs, quoique avec beaucoup moins de rapine et de scandale. Le premier ministre a senti qu'une armée d'employés de plume dévoroit la substance du peuple destinée à payer les troupes, armer, eniretenir les flottes, soutenir la grandeur du
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prince, la splendeur de sa cour ef les opérations de sa politique '.
L'esprit d'ordre, d'économie et de simplification a prévalu; plus de quinze mille oijdoreSj contadores ,veedores, escrivàos et autres employés inutiles ont été supprimés en ce petit royaume ou dans ses vastes colonies '^. Il en est resté trois ou quatre mille, et le service en est beaucoup mieuk fait dans toutes ses parties ^,
Le Portugal a donc gagné en tout sens à une invasion qui sembloit devoir l'engloutir; et c'est de ce point que nous partirons pour examiner sa position respective à l'égard des autres puissances de l'Europe.
Il ne s'agit plus ici de celles du Nord , ni des autres Etals intéressés aux grands événements de la guerre présente : tout cela est absolument étranger, indifférent au Portugal.
Il n'a plus d'autres rapports avec la cour de Vienne que ceux qu'établissent entre les souverains les liens du sang et les bienséances; il est sur le même pied avec les cours d'Italie.
Il n'a pas même de correspondance avec la Porte , et n'entretient guère avec les rois du Nord que celles de
' Cette seule opération du ministère de M. le comte d'Oycras suffiroit oour le rendre célèbre. Que n'anroit-il pas fait si des principes de désintéressement, d'iiumanilé et d'amoiirdii bien public, eussent dirigé sa conduite? (,4.)
- \i. le comie d'Oyeras, aujourd'hui marquis de Pombal , dit souvent en conversation, surtout aux étrangers, que le Portugal est une petite tête qui a un grand corps. Il a raison : le Brésil seul a douze cents lieues de côtes. (A.)
^ L'esprit fiscal du gouvernement portugais, celui du ministre dur et avide personnellement, son goût décidé pour les monopoles qui lui avoit fait mettre en compagnie exclusive le commerce du Alaranham, de Fernambouc, et jusqu'à celui des vins de Porto, laisscroicnt encore beaucoup de choses à désirer dans son administration financière : on est bien loin d'en faire ici l'apologie; cela n'empêche pas de rendre justice ù son zèle pour retrancher ou corriger une infinité d'abus, et l'on ne peut nier (ju'il n'y ait réussi. (.4.)
pure étiquete. La Suède, le Danemark, el surtout la Russie, pourroient l'intéresser davantage par le commerce immense de leurs productions qu'il est obligé d'en tirer pour ses bâtiments, pour ses arsenaux et pour ses chantiers ' ; mais ce commerce est entre les mains, ou des nations qui fournissent et importent directement, ou des Anglois et des Hollandois qui le font imr économie.
La Paissie aïoit tenté d'en établir un direct et réciproque avec le Portugal. Il y avoit eu pour cela quelques propositions faites en 1760, et une espèce de négociation tout à fait rompue en 1767. Les Anglois, qui la firent échouer alors, en ont apparemment dégoûté les deux cours, ou peut-être les égards forcés qu'elles paroissent avoir pour eux ont ils empêché de les renouer.
Ce n'est donc qu'avec deux puissances de l'ouest, l'An- . gleterre et la Hollande, qu'à proprement parler le Portugal a des liaisons suivies et des rapports directs fondés sur le commerce. Encore la dernière, depuis la paix d'Utrecht, n'y est-elle plus, comme partout ailleurs, considérée qu'en sous-ordre et toujours placée en seconde ligne. L'Angleterre seule est le grand objet des attentions , des empressements et des espérances, et quelquefois des craintes et des plaintes de la cour de Lisbonne.
C'est ici qu'il faut apprécier ces mécontentements, toujours exagérés, qu'on s'est peut-être trop accoutumé à regarder comme des germes de rupture prochaine entre les deux cours ^.
1 On fait monter à quatre-vingts millions les bois, fers et autres matériaux que le port de Lisbonne seul a tirés du \'ord dans les trois premières années après le tremblement de terre de 1755, sans tout ce qui concerne les arsenaux et la marine. {A.)
2 On ne saïu'oit donner trop d'altcnlion aux détails relatifs aux liaisons de l'Angleterre avec le Portugal; ils sont propres à détruire une foule de préjugés et d'erreurs dont la plupart des gens, même en place, sont imbus. [A.)
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Les traites de commerce entre l'Angleterre et le Portugal ont été conclus dans des circonstances où la première éloit dans le cas de faire la loi : les deux premiers pendant la guerre d'aeclamation ', et le dernier en 1703, au conmiencemcnt de la guerre de la Succession '■*.
C'est de celui-ci principalement que partent sans cesse les négociants anglois établis à Lisbonne pour former des prétentions insoutenables. Elles ne tendroient pas moins qu'à faire de la factorerie anrjloise une espèce de république indépendante dans le sein du Portugal , à s'exempter des règlements de la police et de l'administration fiscale, des droits et des impôts de toute espèce qui ne se trouvent pas littéralement énoncés dans le traité, de la visite des vaisseaux marchands et des prohibitions d'exporter les espèces ou matières d'or et d'argent; enfin à exercer, exclusivement aux autres nations, aux Portugois mêmes , le monopole du commerce de ce royaume et des productions de ses colonies.
Les négociants dont est composée cette factorerie ne sont à proprement parler que des commissionnaires opulents et chers qui travaillent pour leurs commettants d'Angleterre. C'est la Cité de Londres qui fournit les fonds et retire les bénéfices , mais fort diminués par l'avidité et souvent par les fraudes et les faillites de ces maisons angloises. Le luxe et le faste qu'elles étalent, la profusion
1 Alors les Portugois frappoieat à toutes les portes pour obtenir des secours, ou au moins quelque appui indirect dans une double guerre au-dessus de leurs forces, c'est-à-dire en Europe contre l'Espagne et en Amérique contre les Hollandois, qui avoiont déjà conquis une partie du Brésil, pendant que le Portugal ctoil encore sujet do l'Espagne, et qui, loin de la vouloir restituer au nouveau roi dom Juan IV, paroissoient bien décidés à s'emparer du reste. {A.)
- On a dit plus baut combien cette circonstance fut favorable à l'Angleterre et comment elle sut en profiter. [A.)
qui y règne en tout genre, la magnificence et la recherche de leurs quintos \ insultent également à la médiocrité des autres négociants étrangers, à la frugalité portugoise, et plus encore à la détresse de leurs commettants et de leurs créanciers de Londres.
Il arrive de là qu'on se plaint sans cesse en Angleterre de la décadence du commerce avec le Portugal; non qu'il soit moins considérable (puisque la masse d'exportation et d'importation augmente au lieu de diminuer), mais parce que le produit net en baisse tous les ans par la hausse des frais de commission, de provisio?i et autres, pendant que le risque s'accroît à pro|)ortion de la difficulté de retirer des fonds et de la fréquence des banqueroutes.
Quoique ces causes soient connues, il est plus commode pour les membres de la factorerie de rejeter tous les inconvénients qui en résultent sur la dureté, la fiscalité, les Vexations, les exactions de l'administration portugoise, et sur sa mauvaise foi dans l'interprétation et l'exécution de différentes clauses des traités de commerce'^.
Ce sont autant de sujets de plainte toujours accueillis parles négociants de Londres, parce qu'en procurant à leurs commissionnaires et débiteurs de Lisbonne l'appui du gouvernement d'Angleterre, ils se flattent d'en être plus exactement payés et plus fidèlement servis. Là-dessus, grandes assemblées des portugueses merchants^j, comités
• Ce sont des maisons de campagne anfour de Lisbonne dont les Anglois ont les plus belles, avec les jardins les plus délicieux, où ils donnent sans cesse des bals, des fcfes et toute sorte de divertissements. {A.)
~ On dit ces traites; car quand ces messieurs ne trouvent point dans celui de 1703 de quoi favoriser quelque prétenlion, ou pallier quelque conlravcntion , ils remontent à celui de Charles II, ou même de Cromwell , pour y chercher quelques prétextes à leurs interprétations frauduleuses. (.4.)
3 C'est ainsi qu'on appelle les négociants qui font particulièrement le commerce de ce royaume. En général chaque maison en Angleterre s'attache à
d'entre eux pour dresser des pétitions, mémoires ou remontrances; députations pour les présenter en cérémonie au Roi, aux secrétaires d'Kîat, aux commissaires du commerce. Cela est ensuite imprimé, débité avec un estrait souvent infidèle des pièces et des procédures faites en Portugal; et si le gouvernement n'adopte point avec chaleur les prétentions des négociants, s'il ne se brouille |)oint pour cela avec la cour de Lisbonne, les papiers publics sont aussitôt inondés de lettres et de libelles contre le ministère ; quelque écrivain de Voppositioïi prend son texte de là pour remplir une ou deux de ses feuilles périodiques; il déclame contre Tignorance, la négligence des ministres ou leur foiblesse et leur pusillanimité, il les accuse de connivence avec le marquis de Pombal ( {\\n n'est pas épargné, non plus que le roi son maître) , souvent même d'être vendus aux cours étrangères, et enfin de trahir le commerce et la nation.
Mais le ministère ne s'en émeut pas : on est fait à cela. On va son train et on laisse crier; quelquefois, cependant, on fait répondre à ces libelles par un écrivain de la cour qui les réfute solidement, mais qui a toujours tort aux yeux du peuple. Si l'on juge que les plaintes soient fondées , on écrit au ministre d'Angleterre à Lisbonne; il agit en conséquence. On met l'affaire en négociation, elle traîne; mais en attendant, cela contient le ministère portugois.
Il se radoucit, et quand les griefs sont fondés, il est bien rare qu'on n'en obtienne point le redressement. Si, au contraire, on est convaincu de la mauvaise foi des plaignants, de leurs contraventions et de leurs chicanes,
une certaine branche de commerce, et forme, avec les autres de la même partie, une espèce de corporation dont les assemblées se tiennent toujours dans une taverne allitrée. [A.)
on les abandonne ; ils sont réduits à composer avec le fisc. Le consul d'Angleterre intercède encore pour eux; et quoi qu'ils en disent, ^on les traite avec indulgence.
Ou ne cesse pas pour cela de se plaindre : c'est le génie du commerce amjlois; partout il opprime, et partout, s'il en faut croire ses déclamations, il est opprimé. V esprit de rapine est, on le répète, le caractère de ce peuple; il le développe ouvertement en temps de guerre et le déguise en temps de paix sous des prétentions exorbitantes, dont l'objet est de frauder impunément les droils des souverains, d'obtenir partout la préférence sur leurs propres sujets, ou de les associer à ses contraventions, enfin de faire à main armée la contrebande dans les quatre parties du monde. Le ministère de Saint-James protège souvent chez l'étranger ces attentats, qu'il réprimeroit, qu'il puniroit si sévèrement sur les côtes d'Angleterre; il sait que ce commerce, écrasé d'impôts au dedans, ne peut se soutenir au dehors que par des moyens forcés: mais, plus sensé que les négociants, il n'est pas toujours prêt à rompre avec toutes les cours, pour l'intérêt particulier de quelques bourgeois de la cité. Il voit l'objet en grand; il sait que la popularité, si difficile à conserver, ne pourroit être acquise qu'aux dépens de la saine politique.
Ces tracasseries ne laissent pas de fomenter entre les deux cours de Londres et de Lisbonne un esprit de dissension, qui éclate souvent par des altercations fort vives. Le ministère portugois porte à regret le joug que l'Angleterre lui a imposé; il fait de temps en temps quelques efforts pour le secouer; mais de tous ces débals il ne résultera de longtemps une rupture. Le besoin réciproque et l'intérêt commun sont des liens trop forts entre les deux nations. Lorsque ces différends sont portés à un certain point d'effervescence, les deux cours font de leur côté
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chacune quelques pas pour se rencontrer dans une conciliation; elle est, si l'on veut, momentanée, palliative, et ne peut ê(re regardée que comme une espèce de trêve ; mais la guerre qui recommence n'est qu'une guerre de plume. Cependant, on l'a dit ailleurs, l'Angleterre jouit toujours même des droits qu'on lui dispute; l'armée, la flotte, les places, les chantiers, les arsenaux, les écoles militaires du Portugal, tout est commandé ou dirigé par des Anglois, Ecossois, Irlandois; tout prend peu à peu les mœurs, les usages, les modes d'Angleterre; les courtisans, les ministres eux-mêmes vivent avec le consul, les négociants, dans la liaison, la familiarité la plus intiuic, dans une société de plaisirs et de fêtes dont ceux-ci font presque toujours les frais; et l'orgueil portugois s'est enfin apprivoisé avec l'opulence angloise.
Cet orgueil a de plus un motif bien fort de se concilier avec la hauteur d'une nation exigeante, mais avec laquelle on trouve des ressources. La factorerie angloise est toujours en avance au moins de deux millions sterling avec la cour, la noblesse et les négociants portugois; et le désir de retrouver sans cesse les mêmes facilités lui sera toujours un garant des bons offices de ses débiteurs; elle en a dans toutes les branches de l'administration.
Dans celte position, il ne faut pas croire, d'après des libelles et des gazettes, ou même d'après quelques démarches d'éclat de la part des deux cours, qu'elles soient si près d'une rupture, et que d'autres nations (la nôtre par exemple) puissent de sitôt remplacer les Anglois dans le commerce du Portugal , ou en partager également le bénéfice avec eux. Pour n'être pas la dupe de ces vaines apparences, il faudroil, il est vrai, connoître à fond Tintérieur du ministère anglois et celui de la cour de Lisbonne; savoir que le premier prévient souvent celle-ci
des demandes un peu fortes qu'il est obligé d'accorder à la clameur populaire, et que, de son côte, le ministère portugois a soin quelquefois d'adoucir, par des insinuations secrètes, la rigueur de ses procédures publiques; qu'enfin, lorsqu'il paroît écouter les propositions de quelque autre cour pour un traité de commerce, ou même aller au-devant de celles qu'on pourroit lui faire, son objet n'est que d'alarmer celle de Londres et de la rendre ainsi plus souple et plus conciliante sur les différends actuels, ce qui lui a souvent réussi.
On doit également apprécier, dans ces discussions, la force de l'habitude, la solidité d'une machine toute montée et la difficulté de la détruire, pour y en substituer une autre qui n'auroit de longtemps les mêmes avantages. Supposons que notre commerce parvint à obtenir en Portugal les mêmes faveurs que celui des Anglois, à le balancer, à le détruire, payera-t-il tout d'un coup les deux millions sterling dus à la factorerie, et sera-t-il en état de faire pour autant d'avances?
Mais comment lever le premier obstacle, le plus fort, le plus insurmontable, c'est-à-dire la j)ositiou respective de rAnglelerrc et du Portugal, dont l'un est toujours en état de protéger, et l'autre a sans cesse besoin de protection? La France, par exem|)le , voudroit-elle accorder bauteinont son aj)j)ui au Portugal contre l'Espagne? ou le pourroil-elle contre l'Angleterre brouillée avec le Portugal? Mais ceci nous conduit au terme et à l'objet principal de cet article, c'est-à-dire à examiner quelle est la position respective du Porturjal à l égard de la France.
Indépendamment du pacte de famille, les liens naturels et nécessaires entre la France et FEspagne, et la situation de celle-ci relativement au Portugal, nous font une loi de commencer par elle et d'apprécier premièrement les
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rapports qui subsistent entre ces deux puissances voisines. Nous partirons pour cela du point fixe de la dernière paix,
La courte guerre qui Tavoit précédée a produit des effets dont nous avons déjà présenté le tableau : il en est résulté que la crainte, ce grand ressort de la politique dans tous les Etats foiblcs, relativement aux plus forts, ne peut plus agir sur la cour de Lisbonne, connue il le faisoil avant celte guerre.
L'Espagne, par son voisinage, par sa supériorité en territoire, en population, par le nombre de ses troupes et la réputation militaire qu'elle avoit conservée dans les deux guerres précédentes, en iniposoit naturellement au Portugal engourdi, abâtardi par une longue paix. Il croyoit voir encore en Espagne des armées aguerries et disciplinées, une artillerie formidable, de bons ingénieurs, des généraux babiles et expérimentés, une marine instruite et exercée, des approvisionnements faciles, abondants et bien distribués. Il n'avoit rien de tout cela, il ne se doutoit pas même qu'il put l'avoir un jour; il trerabloil au moindre mécontentement de la cour de Madrid; et alors son unique ressource étoit la protection assurée de l'Angleterre.
Mais cette protection ne ponvoit opérer que par mer; et la longue lisière que fait le Portugal à l'ouest de l'Espagne étant aussi étroite que mal défendue, sembloit pénétrable, presque dans tous ses points, à une invasion subite. La cour alors n'auroit pas été en sûreté, même dans Lisbonne. Les forts qui défendent le Tage, les places maritimes, tout auroitété pris à revers et enlevé par les Espagnols; la flotte angloise seroit arrivée trop tard '.
' Peut-on imaginer que la France ait déterminé l'Espagne à la guerre contre le Portugal sans avoir su les moyens do l'attaquer et de lui donner lu
Cette crainte, assurément très-fondée, si l'Espagne eût été ce qu'elle devoit et paroissoit être , tenoit la cour de Lisbonne dans une espèce de sujétion à l'égard de celle de Madrid. Les liens de l'affinité, sous Philippe V et sous Ferdinand VI, firent du côté de la terre la sûreté du Portugal. Sous le premier, la Reine étoit occupée du bonheur d'une fille chérie et du désir de lui donner de la considération dans sa cour et dans sa famille; elle entretint soigneusement la bonne intelligence. Sous le second, une infante du Portugal', maîtresse absolue des affaires, fit plier les intérêts de l'Espagne à ceux de sa maison^. Bien loin d'avoir quelque chose à craindre de la cour de Madrid pour sa sûreté et sa tranquillité, celle de Lisbonne y eut la plus grande influence.
Ces motifs de sécurité ne subsistoient plus vers la fin de la dernière guerre, et le Portugal se crut perdu lorsque le feu s'en étendit jusqu'à ses frontières. L'événement l'a rassuré; peut-être a-t-il passé depuis à l'extrémité opposée, c'est-à-dire au mépris d'un ennemi dont il croit avoir reconnu toute la foiblesse ^.
Cette crainteétoil cependant le seul motif qui pût influer dans la conduite du Portugal relativement à l'Espagne.
loi? Cet exemple, qui malheureusement n'est pas le seul, de projets légèrement conçus et par conséquent avortés, doit faire sentir la nécessite de ne pas adopter de plan sans l'avoir Lien médité. (A.)
' Marie-Barbara, fille de Jean V, née le 4 décembre 1711, épousa en 1729 Ferdinand VI et mourut le 27 août 1758.
2 Ce fut ce pouvoir absolu qui fit conclure le fameux éclta)ige de la colonie du Saint-Sacrement , annulé depuis sous Charles III. Cette princesse ne s'occupoit pas moins des iulérèls de l'.'lngleterre; elle y étoit secondée par un habile ambassadeur : depuis la paix de 1748 ce règne fut l'âge d'or des Portugois et des Anglois en Mspague. (.-!.)
•' Le Portugal, disoit le vieux lord Tirauley , qui connoissoit bien cette nation et ne la flaltoil pas, na plus peur de l'Espagne, parce qu'elle lui a dit son secret. {A.)
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La haine nationale a rompu ce frein qui la retenoit, et s'est envenimée par te ressentiment d'une agression injuste, par le souvenir du danger qu'a couru la partie attaquée et des dommages qu'elle a soufferts dans sa frontière. Il paroît donc plus difficile que jamais de former entre les deux cours d'autres liaisons que celles d'étiquette et de bienséance. Enfin le pacte de famille a lié aussi nécessairement, aussi étroitement le Portugal avec l'Angleterre contre l'Espagne, que celle-ci avec la France contre les deux autres.
Mais quelle est donc actuellement la position respective du Portugal à l'égard de la France? \ous venons de le dire, en parlant de l'Espagne; cette position est précisément la même, relativement aux deux couronnes alliées, au mépris, à la haine près , dont le premier n'est pas encore notre partage, et ne devroit jamais le devenir.
Le commerce, dira-t-on, est le lien des nations; il lo sera toujours, et l'esprit de calcul, qui depuis longtemps dirige ou devroit diriger toutes les spéculations de la politique moderne, doit nous retourner du côté du Portugal et rapprocher enfin de nous cette puissance. 11 doit aussi la détacher de l'Angleterre, puisqu'il est prouvé que les traités de commerce qui subsistent entre les deux nations sont absolument au désavantage de la première.
En résumant ici l'objet de cet article, il faut réfuter, une fois pour toutes, ce raisonnement, fondé beaucoup plus encore sur Tignorance que sur la flatterie.
Deux motifs seulement peuvent engager un Etat à accorder la préférence, même l'égalité, au commerce d'un autre» Etat quelconque : l'intérêt politique ou l'intérêt mercantile.
Sur le premier, on croit avoir tout dit : un ajoutera seulement que le Portugal, même dans le nouveau degré
d'énergie qu'il a acquis depuis dix ans, n'est pas encore en état de se soutenir seul et par iui-niénie.
Dans celte situation, et surtout dans sa position topographique, enfermé comme il l'est entre l'Espagne et l'Océan , il ne peut désirer et attendre des secours que d'une puissance maritime ; il en existe une dont il a l'appui, et l'intérêt qu'elle prend à sa conservation est fondé sur les avantages du commerce. Pour se rapprocher de la France il faudroit d'abord qu'il osât lui accorder les mêmes avantages, et par conséquent eu priver l'Angleterre en tout ou en partie. Le voulut-il dans un premier mouvement; l'oseroit-il après celui de la réflexion; et la France elle-mêoie seroit-elle en état d'en profiter? On connoît la hauteur angloise et le ton exclusif de cette nation en fait de commerce : elle conserveroit celui du Portugal à main armée, malgré lui-même; et pour l'en exclure ou le partager il faudroit lui faire la guerre; il faudroit plus, et c'est de quoi nous sommes encore bien loin , il faudroit être sûr d'écraser l'Angleterre.
L'intérêt mercantile n'est pas moins décisif contre nous en faveur de cette puissance. L'objet de tout commerce est de vendre le plus qu'on peut pour faire pencher la balance de son côté, ou du moins pour en diminuer le solde ' : pour cela il faut nécessairement traiter avec la nation qui peut le moins se passer de nos importations et qui en consomme le plus.
C'est le cas de l'Angleterre avec le Portugal. Elle n'a ni vins, ni sels, ni fruits du Midi, et elle en consomme une quantité prodigieuse ; cette consommation fait , du moins en partie, la balance du Portugal avec celte nation. Sans cet avantage el les faveurs particulières dont il jouit pour
1 Solde, c'est-à-dire la somme qu'une partie redoit à l'autre et qu'il faut payer en espèces ou lettres de change. {A.)
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les deux premiers de ces trois articles, tout l'or du Brésil, ses diamants et ses autres productions, seroient insuffisants pour payer la valeur des importations angloises.
Ce ne pourroit jamais être le cas de la France avec le Portugal. Elle a des vins, des sels, des fruits et toutes sortes de denrées à revendre; et ses manufactures fourniroient autant pour le moins que celles d'Angleterre. Que lui vendroit le Portugal? rien ou presque rien. Donc il ne pourroit la payer qu'en espèces ou matières : donc il ne lui resteroit pas au bout de vingt ans un cruzado ', ou bien il feroit banqueroute.
Donc l'intérêt mercantile ne sauroit jamais engager le Portugal à se rapprocher de la France et à lui accorder pour son commerce la préférence ou même l'égalité avec l'Angleterre,
Donc, ou on se trompe soi-même, ou on veut nous tromper quand on parle sans cesse de traité de commerce avec le Portugal , et de renouer par ce moyen des liaisons étroites et solides avec cette couronne.
\ous avons déjà démontré que l'intérêt politique l'éloigné de nous encore davantage.
Donc enfin la position du Portugal à l'égard de la France est celle d'un Etat qui pour le présent ne craint rien de cette puissance , et qui dans l'avenir ne voit rien à en espérer.
Concluons que dans cette position on ne peut encore ni jeter des vues , ni former des projets sur le Portugal ; que la crainte pourroit un jour lui en imposer ou le ramènera BB certain point; que peut-être dans un système mieux combiné, mieux dirigé, un avenir plus heureux en feroit naître quelque occasion ; mais que cet avenir dépendra surtout de la supériorité ou du moins de l'égalité maritime
* Monnoic d'environ cinqoanfe sous.
de la France avec l'Angleterre ; et puisqu'il faut le répéter, que ce système mieux combiné, mieux dirigé, ne peut être que la refonte totale du système actuel, s'il en existe un, ou pour mieux dire la création d'un nouveau système de puissance militaire et de puissance fédérative.