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voyer honteusement armés en flûte ' ? Est-ce là tout le fruit de cette union , de celte harmonie si vantée avec l'Angleterre, la suite de ces attentions, de ces déférences, de ces prévenances, de ces petits soins auxquels on vouloit faire croire que la cour de Londres en étoit avec la nôtre? et le dénoiiment de la pièce n'a-t-il pas enfin démasqué les petits artifices qu'on avoit employés pour soutenir cette illusion? ne doit-elle pas être dissipée?
Mais laissons tomber le voile sacré qui dérobe à des yeux profanes ces redoutables mystères; et avant d'apprécier la positmi respective de r Angleterre à l'égard de la France, jetons en passant un coup d'œil sur celle de la cour de Londres avec les autres puissances de l'Europe.
On ne répétera point ici tout ce qui a déjà été dit à ce sujet dans les articles du Nord ■^, dans ceux de la Porte et de la Hollande. Partout nous y verrions encore la terreur du pavillon anglois ou subjuguer ou contenir toutes ces puissances. Voyons à présent quelle est la position de l'Anfjfleterre relativement à la cour de Vienne.
Cette puissance n'est pas faite pour lui en imposer : elle n'est point maritime; deux ports en Europe sont tout son avoir ^ ; elle ne possède rien dans les autres parties du monde; et toutes les fois qu'il s'élève une guerre de mer
1 Plusieurs lettres de Toulon ont annoncé ces faits déplorables : s'ils sont vrais, il est apparent que le Roi les ignore ; car il n'est pas possible qu'il eût permis qu'on reçût aussi servilement l'ordre de l'Angleterre, et qu'on donnât un pareil exemple de honte et de foiblesse à l'Europe. {A.)
2 De la Suède, du Danemark, de la Prusse, de la Russie. [A.)
3 On ne compte ici que pour un, Trieste et Fiiime , dans le fond du golfe Adriatique, Oslende et Nieiiport, qui, pour être si près de l'Angleterre, ne lui en imposent pas davantage : nous l'avons éprouvé pendant la dernière guerre. De quoi nous a servi le dépôt qu'on nous en fit alors? nous l'avons gardé pour la cour de Vienne ; elle en a eu deux ou trois bataillons de plus à faire marcher contre le Roi de Prusse. {A.)
et de colonies, il est démontré que la cour de Vienne y est sans intérêt comme sans utilité.
Mais la jalousie naturelle des Anglois contre la France ne leur avoit jamais permis de voir d'un œil indifférent les divers rapports que les vieux et nouveaux systèmes ont fait éclore entre cette cour et celle de Vienne.
Ce n'est pas que l'alarme et le ressentiment du peuple de Londres contre l'Impératrice-Reine, lors de la nouvelle alliance, eût passé jusqu'au ministère ni même aux gens instruits et éclairés '. Cette partie de la nation vit avec joie un embarras , une charge de moins dans ce que le vulgaire appeloit une défection, une trahison de leur ancienne alliée. On se rappela ce qui étoit arrivé dans la guerre précédente, la nécessité où l'Angleterre se seroit trouvée encore dans celle-ci de défendre les Pays-Bas à forces inégales , d'y consumer ses forces et ses trésors pour les perdre un peu plus lentement, et de sacrifier enfin à la paix des conquêtes maritimes pour en obtenir la restitution.
On sut donc très-bon gré à nos négociations de l'avoir délivrée d'une alliance qui lui avoit toujours été si onéreuse. Le peuple même revint bientôt de son erreur et de
' Il faut aussi faire une distinction nécessaire. Le ministère anglois voyoit certainement avec plaisir Louis XV employer tous ses efforts à une guerre continentale qui affoiblissoit ses moyens maritimes : ainsi ce n'étoit point l'alliance (le 1756, mais l'abus de cette alliance qui lui plaisoit. L'avantage des liens formés avec la cour de Vienne devoit être pour la France ce qu'il a été depuis, la certitude de n'être pas attaqué par terre, et la possibilité de tourner ses forces du côté de la mer sans crainte de diversion, et par le foible sacrifice de vingt-quatre mille hommes , dans le cas où l'Aulriche seroit attaquée. La passion de la cour de France contre celle de Prusse fit totalement perdre de vue cet important objet. En tout, dans cet ouvrage, on cherche k tort dans les choses les causes qu'on ne trouve que dans les caractères. Il n'en est pas moins de toute vérité que dans tous les temps le ministère anglois a recherché l'alliance de l'Autriche, et a travaillé à nous brouiller avec elle. (S.)
sa terreur. L'expérience et le succès ne tardèrent point à le rassurer sur notre alliance.
Depuis la paix, on le répète, elle n'en a pas imposé davantage à l'Angleterre; et si cette alliance subsisloit encore avec une égale cordialité, une chaleur, une activité réciproque à s'entr'aider, à se sacrifier l'un pour l'autre, l'orgueil anglois n'en seroit pi]s j)lus affecté, ni la nation plus alarmée. Elle compte pour rien toute puissance qui n'est pas maritime, et le mépris accompagne toujours, dans l'idiome anglois, Vépahète à^inland countri] , pays enfermé dans les terres.
Soit donc que notre alliance avec la cour de Vienne subsiste ou plutôt se renoue par les procédés que nous sommes en droit d'en attendre et d'en exiger; soit que le nœud, déjà si relâché, se trouve enfin rompu par le fait môme de cette cour, on peut assurer que l'Angleterre le verra avec une égale indifférence, pourvu que les Pays- Bas ne soient point attaqués. Elle ne se soucie pas plus du reste des Etats autrichiens que de la Grande Tartarle.
L'Angleterre ne tient donc à la cour de Vienne que par les Pays-Bas. La jalousie nationale ne verroit pas tranquillement qu'ils fussent en proie à la France; mais il faut avouer que la nécessité de les défendre est et sera toujours le plus grand, peut-être le seul embarras que l'Angleterre ait à craindre dans le continent. Aussi doit-on être bien persuadé que pour se l'épargner elle tenteroit auparavant tous les moyens de conciliation, et que la cour de Vienne ne l'entraîneroit ni facilement ni promptement dans une guerre contre la France, pour ce seul sujet. On est trop convaincu à Londres que la nation seroit encore obligée d'en faire tous les frais sans en tirer aucun avantage ; qu'elle seroit même privée, par cette diversion, de ceux qu'elle auroitpu remporter dans une guerre purement ma-
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ritime, et qu'à la paix il lui en coûteroit encore des sacrifices. Enfin l'alliance de cette cour est un fardeau dont l'Angleterre a trop senti le poiiîs. Elle l'a secoué, et le voit avec plaisir retomber sur nos épaules. Tant qu'il y restera, elle sera toujours dégagée de ce qu'elle évite le plus, les connexions continentales.
Le Portugal, l'Espagne, l'Italie, lui présentent d'autres objets beaucoup plus importants, relativement au seul intérêt réel , national, celui de la marine et du commerce.
Nous n'anticiperons point ici sur les détails qu'exige cà ce sujet l'article suivant (du Portugal). \ous observerons seulement qu'au milieu des démêlés continuels entre le commerce anglois et l'administration portugoise, la hauteur et la supériorité de l'Angleterre se font toujours sentir; qu'elle jouit provisionnellement des avantages qu'on lui dispute ; que le besoin et la terreur sont à Fégard du Portugal les deux grands ressorts de sa prépondérance : si le jeu en est quelquefois embarrassé, ils ne se rompent ni ne se relâchent , et la plus légère condescendance de la part du ministère anglois leur rend aussitôt toute leur aciion. Dans l'état présent, l'.Angleterre n'a donc rien à craindre du Portugal. Dans l'avenir, celui-ci peut toujours être dans le cas d'espérer et de désirer de la part de cette puissance : il est donc réduit à la ménager, et même exclusivement.
L'Espagne, plus indépendante, et appuyée de notre alliance, ne lui offre pas, à beaucoup près, une perspective aussi tranquille, aussi riante; mais le caractère du peuple anglois (l'esprit de rapine) lui fait plus désirer que craindre une rupture avec celte couronne ; et le ministère est plus occupé à réprimer qu'à exciter dans la nation l'ardeur du bulin qui l'anime sans cesse contre l'Espagne. Les troupes, la marine et les armateurs réclament sans cesse une proie aisée. C'est ainsi qu'ils regardent et les
flottes des Indes et les riches côtes de l'Amérique espagnole. Les événements d'une seule campagne n'ont point démenti cette audace , fondée sur deux siècles de succès ' . Ainsi les forces de l'Espagne, toujours exagérées par Thyperbole nationale, n'en imposent guère j)lus aux Anglois que celles du Portugal. C'est la paix qui les enrichit avec l'une, en faisant passer dans leurs mains tout l'or du Brésil. La guerre contre l'autre les enrichiroit davantage, au gré de leur cupidité ; clic y feroit tomber tout l'or du Potosi. C'est leur façon de voir, et malheureusement on n'a point de faits à citer pour détruire celte prévention.
De tous les Etats d'Italie, Gènes et la Toscane sont les plus commerçants, et |)ar conséquent les plus exposés aux insultes de la marine angloise ; et si l'on excepte le Pape et le Roi de Sardaigne, ils sont le moins en état de s'en défendre. Aussi les pins grands respects des Génois, l'accueil le plus flatteur de la cour grand-ducale, sont-ils acquis de droit aux officiers, aux voyageurs de celte nation. iXaples la ménage. Home la craint et la caresse; elle est fclée à Venise, dominante à Turin : elle donne la loi partout où il y a des mers et des côtes.
De tous côtés, donc, la position respective de l'Anglelerre à l'égard des puissances de l'Europe pareil assurée, respectable aux unes, redoutable aux autres, telle enfin qu'a été et que devroit encore être celle de la France.
Alais, d'après tous les faits publics ou connus, quelle esta présent la position de rAngletcrre à l'égard de cette couronne ?
Il est triste de l'avouer; c'est celle de l'ancienne Rome
' M. Pitt l'avoit bien prévu ; il insistoit (Irpiiis longtemps pniir faire déclarer la guerre à l'Espagne: il disnit familièrement qu'on nen mettroit pas plus grand pot au feu, et qu'on en feroit bien meilleure chère.
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relativement à Carthage , entre la seconde et la troisième guerre punique '.
La puissance victorieuse se fil alors un principe cruel, inique sans doute, mais excusé peut-être par la raison d'Etat : ce fut de ne plus consulter ni la justice ni le droit des gens dans tous les démêlés qui pourroient s'élever entre elle et la puissance vaincue, de n'admettre qu'une loi, qu'une règle invariable, c'est-à-dire la maxime atroce que ce n'étoit pas assez d'avoir abaissé Cartbage, qu'il falloit la détruire. Delenda Carthacjo! s'écrioit sans cesse le plus juste des Romains, Caton le Censeur. En partant de ce principe, il ne fut plus possible aux malheureux Carthaginois de laisser entrevoir seiilcment le désir de rétablir leur marine. 11 leur fut même défendu de l'entretenir, et de simples réparations étoient aussitôt suspendues que remarquées par les Romains : c'étoient, disoient-ils, des préparatifs d'armements redoutables. On plia d'abord, et longtemps l'orgueil des vainqueurs augmenta toujours avec l'abaissement des vaincus.
Les plaintes des uns n'obtenoient des autres que des menaces, des vexations renaissantes et redoublées. Tout périssoit; et cependant Carthage ne pouvoit subsister sans commerce, ni le protéger sans marine. Elle voulut, trop tard, tenter quelques efforts pour rétablir la sienne. Ce prétexte, heureusement, fut avidement saisi : aussitôt un autre Scipion, une flotte, une armée romaine, viennent fondre sur les côtes d'Afrique ; toutes les places maritimes sont enlevées, Carthage est assiégée, elle est prise et détruite.
L'Angleterre, sans doute, n'espère pas de prendre et de
' Il est superflu de faire remarquer an leclciir combien ces rapprodicmrnls, de mode au dix-huitième siècle, sont des jeux puérils de l'esprit, et combien ils deviennent faux tjuand on les prolonge.
brûler Paris, de détruire la monarchie françoise. Sa puissance de terre est aussi inférieure à la noire que Rome ^ à cet égard , étoit supérieure à Cartilage; mais ses forces de mer ont pris sur les nôtres le même tiscondant pendant et depuis la dernière guerre. Elle a plus que jamais adopté le même principe, de ne pas nous laisser relever, de veiller sans cesse sur nos ports, sur nos chantiers, sur nos arsenaux, de guetter nos projets, nos |)ré|)aralifs, nos moindres mouvements, et de les arrêter tout court par des insinuations hautaines ou des démonstrations menaçantes.
Elle ne nous a pas, il est vrai, imposé littéralement dos lois aussi dures que les Romains en avoient prescrit aux Carthaginois par le traité de paix qui termina la seconde guerre punique. Celui de Paris n'a pas réduit et fixé le nombre des vaisseaux (ju'il nous seroit permis de conserver et d'entretenir' ; nous n'avons pas été obligés de livrer ou de brûler les autres : on ne traite pas aujourd'hui avec une puissance formidable sur le continent connue on traitoit jadis avec des républiques marchandes qui n'avoient qu'une petite île ou des lisières de côtes : mais l'Angleterre n'en est que plus injuste à l'égard de la France, en voulant lui interdire un droit, une liberté dont elle ne s'est j)oint départie. Elle n'a pas même, dans la forme, un prétexte pour justifier la contrainte où elle pré-
' Sous le règne de Louis XVL Beaumarchais ayant, dans une broctiurc intitulée: Observations sur le mémoire justificatif de la cour à Londres, affirme qu'un article secret du traité de J763 limitait le nonibie des vaisseaux (ju'il serait permis à la France d'entretenir, il reçut immédiatement des démentis de M. de Nivernais, qui avait été envoyé en qualité de ministre plénipotentiaire à I,ondrcs pour cette paix, et des ducs de Clioiscul et de Prasiin; enfin une déclaration officielle du gouvernement, sous forme d'arrêt du Conseil, en date du 19 décembre 1779, vint réduire à néant cette allégation mensongère et honteuse pour le gouvernement de Louis XV.
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tend nous assnjeflir. Aussi a-t-elle au fond bien plus de raisons pour son intérêt et sa propre conservation d'en user ainsi à notre égard, que Rome à celui de Cartilage.
Supérieure en toute autre chose, la France ne le cède, même en fait de marine, qu'à l'Angleterre seule. Si celle-ci lui laissoit le loisir de rétablir la sienne, il n'y auroit bientôt plus d'égalité. Les avantages naturels de la France, ses moyens, ses ressources du sol, de la population, de l'industrie, du numéraire, l'enthousiasme patriotique dont la nation est susceptible pour peu qu'elle soit encouragée, tout cela, mis en œuvre avec intelligence, manié avec ordre, développé avec énergie, formeroit un poids, une masse, dont l'impulsion bien dirigée renverseroit enfin le colosse de la puissance angloise.
Le j)arlement, le ministère n'est pas ébloui, comme le peuple, d'un enchaînement de prospérités passagères, de l'étendue immense des colonies, des conquêtes en Amérique, ni de la multiplication des millions sterling en papier dans la circulation intérieure. L'administration éclairée laisse subsister dans l'esprit du peuple la confiance aveugle, la présomption brutale. Elle sait que pour lui il n'y a point de milieu entre l'ivresse et l'abattement; elle montre en public la plus grande fierté , la sécurité la plus profonde ; mais dans le silence du cabinet elle apprécie à froid la fortune idéale, les ressources factices et les moyens forcés qui soutiennent encore l'édifice de cette puissance. Elle sent la disproportion , la disjonction des pièces dont il est composé, leur tendance naturelle à l'écroulement, à la dissolution; les mouvements convulsifs de l'Irlande fatiguée du joug ; le danger prochain et inévitable d'une scission entre les colonies et la métropole ; l'immensité de la dette nationale ; l'écoulement continuel
des espèces et des matières d'or et d'argent, pour faire face aux traites étrangères; le péril iojminent d'une banqueroute, et cependant la nécessité d'augmenter celte dette, par l'impossibilité de créer de nouveaux impôts, et peut-être celle de trouver encore des fonds , si le cas arrivoit d'une nouvelle guerre contre la France mieux préparée, mieux administrée ; « et puisqu'il faudroit l'avoir tôt 5) ou tard, il vaudroit mieux la commencer tout à l'heure » avec avantage, que de l'attendre avec foiblesse et la » soutenir à forces inégales )5.
C'est ainsi que raisonne le comité secret ', et il ne raisonne pas mal. D'après ce principe, il n'est occupé que d'entretenir la marine angloise sur un pied respectable, de tenir la nôtre dans l'inertie, dans l'avilissement, dans
' Ce comité est composé de trois ministres prépondérants : mylord Rochefort dirige les affaires étrangères; Sandwich, la marine, qui seule peut donner du poids aux négociations; et mylord North , les finances, an soutien de la marine. On n'a point avec eux les moyens que la France a employés si heureusement sous Louis XIV, auprès des ministres de Charles H. Tout est bien changé depuis ce temps-là; à présent, il y va de leur tête ; ils sont incorruptibles; des traitements immenses les mettent d'ailleurs à l'abri delà tentation. Charles II étoit corrompu le premier. George III n'a peut-être aucun des talents de ce prince , de ses qualités brillantes et séduisantes : mais aussi est-il exempt de ses foiblesses et de ses passions ; c'étoient elles qui l'entraînoient à tolérer la corruption dont il donnoit l'exemple. Mylord Rochefort est homme de plaisir, mais encore plus homme d'honneur. Wylord Sandwich, tout décrié qu'il est du côté des mœurs, a justifié la confiance d'un roi dévot et régulier, et gagné même celle du public, par l'excellente administration qu'il a établie dans la marine. Mylord \orlh n'est pas non plus, à beaucoup près, un anachorète ; mais les talents qu'il a développés au parlement et dans la trésorerie lui ont fait la plus grande réputation dans un pays où l'on ne demande compte à un homme en place que de sa vie publique, c'est-à-dire de sa besogne. Ces trois ministres sont unis; le Roi se repose sur eux du soin de maintenir son autorité et sa prérogative ; et en effet il est aussi absolu qu'aucun de ses prédécesseurs l'ait été depuis la Révolution . Ainsi, tout promet à ce ministère une durée et une stabilité dont l'Angleterre offre peu d'exemples. (.4.) — Le mauvais succès de la guerre d'Amérique fit tomber ce ministère en 1782.
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un état de dégradation insensible, et, s'il le faut, d'être toujours prêt à en achever la destruction plutôt que d'en souffrir le rétablissement. Il ne s'agit pas ici de détruire la France, mais de prévenir, d'empêcher que l'Anglcierre soit détruite.
D'après cet exposé, il résulte que si l'Angleterre a adopté contre la France le principe des Romains à l'égard des Carthaginois, elle en a eu encore des motifs bien plus pressants. Rome , il est vrai , avoit vu Annibal à ses portes ; et ce souvenir seul suffisoit à tout citoyen pour le faire opiner à la destruction de Carthage. Londres n'a pas encore aperçu de si près une armée françoise; et, au contraire, les Anglois ont insulté impunément nos côtes et nos ports; ils en ont détruit un, fait trembler les autres, et conquis à peu près toutes nos colonies. Tant de succès, tant de motifs de confiance et d'audace, n'ont pu détruire un sentiment profond de leur foiblesse, aussitôt qu'ils seroient attaqués dans leurs propres foyers, La marine françoise, telle seulement qu'on la vit au commencement de la dernière guerre, ne leur paroissoit que trop forte pour appuyer une descente dont le succès certain auroit décidé du sort de la guerre. L'erreur, l'ivresse, l'esprit de vertige qui sembloient présider alors à nos entreprises , firent manquer le seul moment d'exécuter celle-là; mais l'Angleterre en eut toute la peur, et l'impression en est restée.
C'est donc pour ne pas voir Annibal à ses portes qu'elle veut et doit nous couper l'unique chemin qui peut nous y conduire : la mer, toujours fermée à toute nation qui, avec des ports et des côtes, n'a pas de flottes formidables. En un mot, c'est la crainte qui rend aujourd'hui l'Angleterre si haute, si fière , si injuste même à l'égard de la France : mais c'est une crainte réfléchie, calculée, et qui fait saisir au plus foible tous les avantages que lui
laisse la négligence ou l'irapérilie du plus fort; qui lui fait bien choisir ses armes, les manier avec adresse et serrer la mesure pour ne pas donner h son ennemi le temps de se reconnoîlre. Ce n'est pas tout : bien loin de l'allaquer noblement et à découvert, il médite sans cesse quelque guet-apens contre cet ennemi trop redoutable s'il étoit averti et préparé. II le prend au dépourvu, et, sans s'embarrasser des règles de l'honneur, il tombe sur lui plutôt en assassin qu'en brave. Tel a été le cas de l'Angleterre avec la France au commencement de la dernière guerre '.
Dans cette position, il seroit difficile d'indiquer des moyens prompts et sûrs pour la France de se soustraire à l'ascendant qu'elle a laissé prendre sur sa marine à celle d'Angleterre. Il faudroit pour cela connoître bien à fond l'état réel, et non pas idéal, des vaisseaux de guerre et navires marchands francois en état de servir^; des chantiers, magasins, vivres, arsenaux, fonderies, corderics, classes de matelots, soldats de marine, troupes et i'orlifications, des colonies, etc. , etc. , etc. ; celui dos fonds qui y spnt destinés pour le service courant, et de ceux qu'on pourroil ou voudroit fournir pour l'extraordinaire. Ce sont les éléments de tout calcul, de toute combinaison politique, relativement à l'Angleterre.
1 Telle a toujours été la méthode de cotte nation , qui prétend être fjénéreuse et équitable. L'histoire en offre tant d'exemples, qu'il suffira d'en citer deux : l'attaque do la flotte hollandoise et do Smjrno, en 1672, et celle do la flotte espa<[noIo sur les cotes de Sicile, en 1718. f,es deux actes d'hostilité n'avoicnt été précédés d'aucune déclaration do guerre, non plus que la prise du Lys et de l'Alcide, et celle de deux cents navires françnis ninrdiands, au commencement de la dernière guerre. (A.)
- Le Roi a cet état, toi qu'il otoil en 1765. On craint que ce tableau ne fût plus défavorable aujourd'hui ; car il ne faut pas se dissimuler que notre marine et nos colonies n'ont jamais été si déplorablement administrées qu'ollos le sont depuis deux ans. (^A.)
On essayera cependant de présenter quelques idées sur la formation d'un nouveau système politique et militaire : ce sera l'objet de la section troisième. Il sera précédé d'un point de vue sur les nouvelles combinaisons qui peuvent résulter des différents ^'apports des puissances de l'Europe entre elles, ainsi qu'avec la- Finance; et dans ce grand tableau, l'Angleterre, considérée sous ces divers rapports, formera un des groupes les plus intéressants. Ce sera un coup d'œil sur Vavenir, qui peut-être nous dédommagera de la sécheresse et de la tristesse que \e'présent a répandues sur cet article. Hàlons-nous de le terminer par quelques réflexions aussi vraies qu'elles doivent être consolantes.
C'est que l'Angleterre elle-même reconnoît et redoute la supériorité réelle de la France, et que celle-ci, pour en avoir manqué l'usage, ne s'est pas interdit la faculté de le reprendre.
Que si trop de mollesse, de foiblesse et d'abaissement d'un côté, ont nourri de l'autre l'orgueil, l'audace et l'arrogance, une conduite sage et mesurée, mais ferme et soutenue, loin d'attirer l'orage, seroit infiniment plus propre à le conjurer, et qu'enfin, par la formation d'un système politique et militaire, on peut se remettre en état de relever et de soutenir sur mer comme sur terre la dignité de sa couronne et la prééminence.