XII. De l'Espagne
Il est des circonstances où le désir le plus sincère de conserver la paix ne suffit point pour se dispenser de faire la guerre, et où l'on ne peut pas attendre d'être attaqué directement sans prendre des mesures défensives assez vigoureuses pour faire craindre à ses voisins ou à ses rivaux d'être eux-mêmes prévenus.
;• C'est dans des circonstances de ce genre que se trouve une puissance liée, engagée avec une autre par des antécédents comme les traités , les alliances offensives ou défensives, les liens étroits du sang, l'unité de nom et pour ainsi dire de gloire entre deux souverains, mais plus encore par des relations qu'on peut appeler physiques, comme la position locale, l'intérêt commun d'une défense réciproque, la certitude d'être accablé à son tour si on laisse écraser son voisin on son allié, en un mot la nécessité, cette loi impérieuse de la politique comme de la nature.
Telle est la position de la France à l'égard de l'Espagne; et tous ces différents motifs concourent également à lui faire faire désormais cause commune avec celte puissance.
H faut donc connoître l'Espagne et bien apprécier son état actuel pour pouvoir calculer le degré d'utilité dont elle pourroit être à la France dans la première guerre, ou du moins pour bien savoir d'avance jusqu'à quel point elle pourroit lui être à charge. Cette dernière connoissance ne seroit pas un motif de l'abandonner dans aucun cas; mais
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elle serviroit à former, à régler un plan d'opérations éventuelles, et surtout à ne point compter pour leur exécution sur des moyens qui n'existeroient pas ou qui manqueroient au besoin ; elle prépareroit d'avance à s'en assurer par soi-même de plus réels, plus efficaces et mieux administrés; enfin elle empècheroit, ou de s'endormir, ou de s'engager trop légèrement sur la foi d'une nation romanesque et peu prévoyante.
Mais pour former un enchaînement d'idées, de faits et de conséquences qui nous conduisent au plus près qu'il sera possible de cette lumière que nous cherchons, il faut nécessairement remontera l'origine des engagements contractés avec l'Espagne dans les deux dernières guerres.
Elle avoit été entraînée seule dans la première ; et la cour de Londres, qui ne la désiroit pas non plus, s'étoit laissé emporter par le torrent de V opposition. Cette cour s'étant enfin déclarée pour celle de Vienne, la France n'eut plus à choisir, et le traité de Worms, en 1743, fut le signal de la rupture.
Le combat de Toulon, en 1744, valut à l'amiral espagnol ' le titre pompeux de marquis de la Victoria. Quelle qu'eût été la conduite du commandant françois et la manœuvre de son escadre , il en résulta dès lors entre notre marine et celle d'Espagne du dégoût, de l'humeur et même de l'animosité ; ces deux corps ne servirent plus ensemble. Les Espagnols, fiers et contents d'eux-mêmes, ne voulurent pas compromettre leur gloire; on ne les vit presque plus en mer; les François se montrèrent encore et se
< Don Pedro Xavarro, mort depuis peu d'années, commandant de la marine à Cadix. Deux officiers françois, MAI. de l'Age et d'Auteuil, firent celtifameuse défense du Royal-Philippe; l'amiral espagnol, blessé d'un éclat de bois au commencement de l'affaire, ne parut plus depuis; ce vaisseau rentra dans Toulon, et il n'y en eut point de pris. Voilà le vrai de cette bistoire. {A.)
firent prendre en détail. Après le traité d'Aix-la-Ciiapelle tout éloit changé pour la France à la cour de Madrid. Celle-ci saisit le prétexte qu^on avoitfait la paix sans elle, et qu'on lavoit forcée d'accéder à des conditions dont elle nétoitpas satisfaite; mais, au vrai, l'influence de la Reine portugoise avoit déjà opéré ce changement.
L'Espagne ne paroissoit donc pas disposée à se lier sitôt avec nous contre l'Angleterre ; mais le marquis de la Ensenada prévit que le moment pouvoit n'en pas être si éloigné : il travailla en conséquence à rétahlir la marine, fit venir des constructeurs anglois , des géomètres françois, forma des écoles, fortifia les ports, remplit les chantiers et arsenaux, et créa ou perfectionna tous les autres établissements relatifs à ce grand objet.
La disgrâce de ce ministre ne les fit pas abandonner; on continua de travailler et de construire , et il faut avouer qu'à l'avènement de Charles III la marine d'Espagne étoit au plus haut point de sa prospérité; les fonds d'ailleurs ne manqiioient point ; le nouveau Iloi trouva dans la seule trésorerie de Cadix quinze millions de piastres fortes ' ; enfin tout concouroit à rendre croyables les états fastueux que l'Espagne publia de ses forces de mer et de terre.
On ne la crut pourtant pas sur sa parole; et dès la même année 17G0 on fut assez bien instruit pour rabattre au moins le tiers de ces calculs ^. Ils étoient moins outrés
' Pesos ijordos , à cinq livres la pièce, soixante-quinze millions; la plus grande partie en barres et en lingots. M. d'Esqiiilaci ne les y laissa pas longtemps; il n'en restoit six mois après que le tiers ou environ, c'est-à-dire cinq millions et demi; le surplus avoit été voiture, partie à la inonnoie de Séville et partie, disoit-on, à celle de Ségovie : mais, daus le vrai, lien passa beaucoup à Xaples et ailleurs, partie de l'aveu du lioi, partie de l'ordre secret do la Heine, et partie enfin par l'escamotage du ministre, appuyé de mademoiselle de tiastro-Pignano. [A.)
2 Et souvent beaucoup davantage; on n'en citera qu'un exemple. La cour avoit fait imprimer qu'il y avoit dans les casernes de Burgos douze cents
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sur l'état de la marine que sur celui des troupes. Cependant, d'une list€ de soixante vaisseaux de ligne armés, équipés, avec les noras des officiers et le nombre des équipages, la vérité c'est qu'il en existoit dans les trois départements une trentaine au plus en état de servir; car on ne compte pas ici les quinze vaisseaux de ligne pris depuis à la Havane par les Anglois , ni une dizaine d'autres répandus dans les Indes espagnoles : avec cette addition, l'Espagne auroit eu réellement cinquante-cinq ou soixante vaisseaux de ligne prêts à mettre en mer; encore y avoit-il du rabais à faire sur les équipages, qu'on supposoit toujours complets, et qui, bien loin de l'être, n'existoient qu'en idée dans une division pendant qu'ils servoient dans une autre '.
Mais ces petits moyens étant connus et appréciés, il sembloit qu'on eût renoncé au projet d'engager inutilement l'Espagne dans une seconde guerre. Il ne paroît pas même qu'on s'y fiit beaucoup attaché. Il n'auroit jamais réussi
recrues; c'éfoit dans la ville même un article de foi. Un François, qui connoissoit le pays et qui parloit la langue, ai oit été envoyé en Espagne pour y apprécier bien des choses. Il pénétra dans des espèces de cachots, où ces malheureux étoient renfermés; il les compta tous, et n'en trouva que cent soixante-dix, tous mendiants et ragabonds, la plupart estropiés et infirmes. {A.)
1 C'étoit, par exemple, le cas de l'escadre de Cadix en 1760; elle éfoit composée de douze beaux et bons vaisseaux, auxquels il ne manquoif rien que !a moitié des éqiu'pajjes. Pour remédier à cet inconvénient, ou plutôt pour le déguiser, on avoit annoncé que cette escadre croiseroit pendant six mois sur les côtes de Barijarie. Elle fut partagée en deux divisions , dont l'une ne sortoit qu'après que l'autre étoit rentrée ; mais avant de sortir il falloit l'équiper, et pour cela on y versoit les équipages de l'autre; elle alloit croiser à son tour, pendant que les vaisseaux rentrés restoient en parade au Puntal. Moyennant ce petit escamotage, les douze vaisseaux figurèrent toute la saison pour une escadre complète et toujours en croisière. Enfin cet étalage ne laissoit pas d'en imposer de loin : c'étoit tout ce que préfcndoit la politique espagnole. (A.)
du vivant de la Reine ' . Sa mort en fit concevoir des espé- , rances plus fondées. Des motifs personnels firent mettre plus de chaleur dans la négociation ; il en résulta le pacte de famille.
Les circonstances dans lesquelles ce traité fut conclu , et l'éclat qu'on en fit produisirent d'abord l'effet particulier qu'on en avoit désiré. L'objet personnel éloit rempli ; mais l'objet public fut manqué.
L'avis de M. Pitt de déclarer aussitôt la guerre à l'Espagne fut justifié même après sa démission par la rupture inévitable entre l'Espagne et l'Angleterre. Mais que ])roduisit-elle pour la France? Un fardeau de plus dans la guerre et un surcroît d'embarras dans la négociation; une augmentation dans les troupes, les plus grands préparatifs par mer et par terre, des approvisionnements immenses, un corps de François auxiliaires, tout sembloit assurer le succès de l'expédition projetée contre le Portugal : mais les troupes mal commandées ne soutinrent pas la réputation qu'elles s'étoient acquise dans les deux guerres d'Italie ; et l'on a remarqué que depuis le duc d'Albe tous les généraux espagnols ont été malheureux contre le Portugal. Les préparatifs ne servirent qu'à épuiser les finances. Les magasins mal placés , mal distribués, sans communication et sans débouchés, regorgeoient de provisions dont la jdus grande partie fut gâtée ou volée sous ce prétexte , pendant que l'armée étoit arrêtée à chaque pas par le défaut de subsistances'^. On fit avec grand appareil le siège d'Almeida , place médiocre quand même les fortifications en auroient été achevées. On se
* La reine saxonne ., selon la coutume des Espagnols de désigner les reines par le nom de leur nalion ; cillc-ci aïoil à notre égard le péché originel. [A.)
- On attaqua le taureau par les cornes , c'est-à-dire par la frontière des provinces de Tra-los-Monles et de Beira, pays stérile, montagneux, et rempli de chicanes. [A.)
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plaignit de la lenteur du premier général'. On le remplaça par un autre qui n'avança pas davantage ^. A peine vit-on l'ennemi. Il n'étoit pas encore en état de se montrer. Les secours étrangers ne lui arrivoient que peu à peu. Quelques troupes légères et paysans armés chicanèrent si bien le terrain, qu'à l'époque des préliminaires on avoit fait en six mois environ vingt lieues.
Cependant la Havane étoit prise, et l'orgueil espagnol avoit eu plus de part à cette perte que la valeur angloise. Ceux qui y commandoient n'avoient voulu ni accepter les offres de M. de Blénac , ni profiter de ses conseils. Ils aimoient mieux perdre la place que d'en devoir le salut à un officier françois ^.
Tandis qu'on la perdoit les Espagnols s'occupoient surtout à nous empêcher de céder la Mobile % parce que cette cession nous auroit coupés de la Floride et entouré cette province de colonies angloises. Ils ne savoient pas que la Mobile étoit déjà cédée ; et c'est, entre beaucoup d'autres, un exemple assez singulier des inconséquences de ce temps-là. Ils ne se doutoient pas non plus que la
- Le marquis de Sauria, âgé de quatre-vingts ans , et qui n'avoit d'autre titre pour commander que sa caducité. {A.)
- M. le comte d'Aranda, qui avoit voyagé et vu les camps du Roi de Prusse ; ce fut aussi son litre. (.^.)
•' La Havane étoit dégarnie ; quinze cents hommes de troupes, telles quelles, ne sulfisoient pas pour la défendre; le seul moyen de la sauver ctoit d'aller au-devant des Anglois dans le canal de Bahama, qu'ils passoient la sonde à la main et en défdaut , ou de les attendre au déboiiquement. Quinze vaisseaux espagnols et la petite escadre de ]\L de Blénac auroient arrêté l'ennemi, ou l'auroient battu dans une position où il ne pouvoit pas se former en ligne, ni tirer aucun avantage de la supériorité de sa manœuvre. Cet avis fut rejeté , et la pusillanimité espagnole retint dans le port ces quinze vaisseaux pour servir de trophée à l'Angleterre. [A.)
^ Partie de la Louisiane, ainsi appelée de la rivière de ce nom, et qui touchoit à Pensacola dans la Floride espagnole. [A.)
Havane seroit prise, et que pour la ravoir ils seroient trop heureux de céder la Floride même.
La paix vint mettre un terme à tant de malheurs et de fautes. L'alliance de l'Espagne et cette campagne de plus nous coûtèrent , en sus des conditions de M. Pitt, deux des quatre îles neutres', la Louisiane entière, et par conséquent noire expulsion totale du continent do l'Amérique ^.
Après cette expérience, on croiroit peut-être que l'Espagne, guérie de ses vieux préjugés, auroit reconnu ses erreurs et ses fautes dans toutes les branches de son administration ; qu'elle auroit quitté les sentiers trompeurs de l'habitude, pour entrer enfin dans le droit chemin du raisonnement, du calcul et de l'économie politique, déjà tracé depuis longtemps, et oii d'autres nations avoient fait tant de progrès. Point du tout; il n'y a encore rien de réformé dans ce pays-là, que les capes croisées et les chapeaux rabattus ' ; et, à cela près, les Espagnols sont restés
1 Ainsi appcléps parce que le droit en étoil contesté; car, de fait les François ctoient établis dans toutes les quatre exclusivement. M. Pitt avoit offert l'année précédente de nous en laisser deux en les tirant au sort : il est vrai que Sainte-Lucie nous resta; mais ce fut en échanj^e de la Grenade et des Grcnadilles, colonies déjà établies, et dont l'Angleterre a tiré le plus grand parli. On sait eu revanche à quoi s'est réduit notre établissement de Sainte-Lucie. {A.)
- Il est vrai que l'Anfjleterre voulut bien nous laisser, de la Louisiane, la Nouvelle-Orléans et la rive droite du ]\Iississipi. Mais que nous en est-il resté ? Il a fallu sauver la gloire de l'Espagne et l'honneur de son ministère en lui abandonnant ce débris de notre naufrage; elle avoit perdu la Floride, nous avions tout perdu nous-mêmes. N'importe : on s'est cru obligé de dédommager par ce sacrilice la vanité territoriale de cette nation; elle a cent fois plus de terrain en Amérique qu'elle n'en sauroit ni cultiver, ni défendre. Cependant on a dû non-seulement lui céder, mais lui livrer de force la jVomvelle- Orléans. Ces fidèles François ont subi le joug espagnol; tirons le rideau sur nette tragédie : les nouveaux maîtres y ont gagné à leur ordinaire un désert de plus. (A.)
«* La paresse, la gueuserie et la malpropreté plus que le libertinage et l'air de bonne fortune avoient, comme on sait, établi en Espagne l'usage d'aller
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au même point, c'est-à-dire deux cents ans en arrière des autres nations policées '.
La preuve la plus forte que chez eux l'administration même est incorrigible, c'est que, après cette guérie si courte et si malheureuse, tout, à peu près, resta comme il étoit auparavant. Il faut en excepter le militaire, dans lequel il y a eu beaucoup de changements, et l'on ne peut nier qu'à cet égard tout n'ait été à peu près bouleversé.
dans les rues tapados, c'est-à-dire la cape croisée jusque sur le bas du visage, le chapeau rabattu en rond et couvrant le haut de manière qu'on pouvoit à peine voir les yeux; et les plus guajms , c'est-à-dire les plus élégants à leur manière, étoient les moins reconnoissables : mais si cet accoutrement cachoit quelquefois un galant mystérieux et discret, si même par goût les grands seigneurs le préféroient à la parure, il faut avouer que le plus souvent il servoit à couvrir des guenilles et du linge sale, et voilà tout; car on doit cette justice aux Espagnols , malgré la facilité que cet usage auroit pu donner pour des vols, des meurtres et des assassinats, on ne voyoit pas de ces crimes plus fréquemment qu'ailleurs. Il est vrai que le mécontentement du peuple et sa haine pour M. d'Esquilaci s'exbaloient, à l'abri de ce déguisement, en propos séditieux. Ce ministre craignit que la chose n'allât plus loin; il fit donc défendre à' aWcr tapados. Des soldats furent chargés de faire observer cette défense et s'en acquittèrent quelquefois durement; la fermcutatiou augmenta, et les mesures qu'on avoit prises pour l'arrêter hâtèrent l'explosion, qui peut-être même ne seroit jamais arrivée. Le peuple une fois soulevé et se voyant le plus fort, s'avisa de former des prétentions et d'exiger des conditions auxquelles il n'avoit pas songé. On connoîtroit bien peu les hommes et les peuples si on s'amusoit à chercher des causes beaucoup plus profondes de la révolte de Madrid : cette émeute presque fortuite étant une fois calmée, l'autorité a prévalu contre les tapados. Celte réforme et l'expulsion de M. d'Es(juilaci ont clé au vrai les deux seuls effets de cette grande convulsion. {^.)
' M. Wal étoit allé autrefois en Russie avec M. le duc de Piria : il y avoit Aiit un long séjour, et il s'amusoit quelquefois à faire un parallèle des Espagnols et des Russes; il trouvoit en tout des ressemblances entre ces deux nations placées aux deux bouts de l'Europe. On ne voyoit pas trop à laquelle des deux il vouloit faire honneur; car , il faut l'avouer, les progrès de la Russie ont été beaucoup plus rapides depuis le commencement de ce siècle, que ceux des Espagnols depuis l'avènement de Philippe V à la même époque. (.4.)
220 LOUIS \l.
L'expérience, là comme ailleurs, fixera la juste valeur de
ces innovations.
Le département de la marine fut laissé à don Julien Arriaga, honnête homme, il est vrai, et même dévot, mais absolument incapable.
Celui des finances resta à M. d'Esquilaci, qui continua de dévaster l'Espagne par son administration aussi inepte que fiscale' ; et depuis son expulsion, un de ses premiers commis en est chargé et suit la routine de son principal. On ne pouvoit pas prendre de plus mauvais modèle. AI. d'Esquilaci, sans théorie et même et sans aucunes connoissances élémentaires, n'ayant jamais rien vu hors de la sphère étroite des finances de Naples, suivit le sentier qu'il trouva frayé en Espagne ; mais il renchérit sur l'absurdité de l'ancienne administration, en multij)liant les impôts et les droits de toute espèce; et comme la contravention augmente toujours avec les charges, il n'y trouva d'autre remède que de multiplier les gardes, les commis et les employés de toute espèce. Il en a laissé en Espagne plus de cinquante mille , qui coûtent plus au Roi que toute son armée. Après sa disgrâce , tout est resté sur le même pied. L'ancienne dénomination de royaumes ou principautés, qu'avoient eue autrefois toutes les provinces d'Espagne, scrvoit, depuis longlernj)s, de prétextes aux
1 Ce minislrp a eu lu ri'|)iilalioii que douucnt toujours les «{raiiilcs places et une lon<![ue faveur. S'il avoit eu des talents, du ,'îénie, et qu'il eût compensé de «jraiides vexations par de grands moyens, on anroit pu lui pardonner son avidité, sa dureté, et même ses voleries énormes; mais, à dire irai, il ne savoil bien que ce dernier métier. Son premier avoit été celui de nniiiilionnairc en Italie; il voulut le faire ensuite en Espagne lors de la «uierre de Portugal. S'etant chargé de la partie des vivres et des magasins, il n'y montra que son incapacité. A l'égard des finances, il ne savoit que doubler, tripler et quadrupler, il ne s'étoit jamais douté de ce principe si connu et si démontré par l'expérience, qu en fait d'impôts deux et deux ne font pas quatre. [A.)
CORF.ESPOXDAXCK SECRI^TIC. 221
douanes intérieures, qui faisoient regarder chacune de ces provinces comme étrangère. Au lieu de réformer un abus si gênant et si destructif pour l'industrie, M. d'Esquilaci augmenta les droits ' , mit plus de rigueur dans la perception, et acheva d'étouffer le peu d'industrie et de circulation qui avoit commencé à renaître sous M. de la Ensenada ".
Quant aux autres branches de l'économie politique, comme l'agriculture, la navigation et le commerce, qui sont les principales sources où la finance peut puiser avec proportion et modération, on ne voit pas que l'Espagne ait lait, depuis dix ans, beaucoup plus de progrès.
1 L'Espagne est, à cet égard, bien loin encore de la Russie. Ce gouvernement nouveau n'avoit pas attendu le règne plus éclairé de Catherine II pour abolir toutes les douanes intérieures. Ce fut l'ouvrage de l'Impératrice Elisabeth; et le produit des douanes extérieures, augmenté par cette facilité, a doublé celui des bureaux supprimés. (A.)
- Ce n'étoit pas la faute de ce ministre s'il n'avoit pas fait davantage. Les obstacles qu'il trouva étoient et seront toujours insurmontables : c'est l'indolence du bourgeois, la fainéantise de l'ouvrier, la haine et la jalousie nationale contre les étrangers et surtout les François, de qui ce peuple vain auroit pu le plus apprendre; et c'est un des motifs qui doivent nous rassurer sur les projets toujours renaissants , et toujours manques, de l'administration espagnole pour nous enlever notre industrie. On n'en citera qu'un exemple : depuis 1749 il y avoit à la manufacture royale de Valence , établie par .M. de la Ensenada, un dessinateur de Lyon que ce ministre y avoit attiré à grands frais. Parmi ses engagements on y avoit stipulé celui d'avoir toujours quatre élèves espagnols et de les former gratuitement. En 1760 il ne s'en étoit pas présenté uu seul et la manufacture n'avoit encore fabriqué que des étoffes unies. Celles de Talavcra et de San-Fernando , établies par le même ministre et dirigées aussi par des François, sont restées dans le même état de langueur et d'inertie. C'est assurément un gi-and bonheur pour la l''rance que cette nation, qui a toutes les matières premières en abondance et de la meilleure qualité , soit moralement et peut-être physiquement incapable de les mettre en œuvre; mais par là elle manque aussi des grands moyens qui ont porté si haut les richesses et les ressources de la France et de l'Angleterre; et dans la première guerre, si elle étoit privée deux ou trois ans des retours des Indes, elle tomberoit dans une indigence qui la rendroit bientôt à charge à la première de ces deux nations. (A.)
La première est restée toujours au même clat, et peutêtre lui seroit-il plus difficile d'en sortir qu'on ne le croit communément. Il subsiste, au sujet de ce royaume, un vieux préjugé, que le sol est généralement très-fertile, et que, s'il n'est pas beaucoup mieux cultivé, c'est par la faute de ses habitants. On imprime, on lit sans cesse que l'Espagne est une terre de p7'07nission; que la beauté du ciel, la douceur du climat en rendroient la culture facile et le produit certain; mais que l'indolence des propriétaires, la paresse des cultivateurs, la fainéantise enracinée, innée dans la nation, lui font perdre le fruit de tous ces avantages naturels. On s'est accoutumé à le dire, à le croire. On part de là comme d'un principe établi et prouvé. Rien pourtant n'est au fond plus faux que cette assertion prise en général. On pourroit, au contraire, avancer, après avoir parcouru et traversé l'Espagne en tout sens, qu'un tiers au plus de ce pays est cultivé; qu'un autre tiers pourroit, à la rigueur, l'être avec du temps, des soins et de grandes dépenses , et que le reste est et sera toujours incultivable.
Cette beauté même du ciel, qui de loin flatte si agréablement l'imagination de ceux qui vivent sous un climat dur, humide et dans un air chargé de vapeurs, est précisément une des causes physiques et insurmontables de la stérilité d'une partie de l'Espagne. Elle y produit le même effet sur un sol aride et pierreux, que dans la basse Provence et dans quelques parties du bas Languedoc. Les pluies qui, au défaut des sources, des rivières ou des canaux d'arrosement, pourroient seules féconder ces terres ingrates, y manquent régulièrement, ou n'y tombent qu'en orages et en torrents destructifs. Le peu de bonne terre qui pourroit y rester est encore entraîné au fond des ravins creusés par la rapidité bizarre de leur cours. Ils
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tarissent au bout de vingt-quatre heures; le tuf, dépouillé de sa croûte légère, ne présente plus qu'une surface calcinée et blanchâtre, partagée en plusieurs mamelons, formés par les ravins : c'est ainsi que les environs mêmes de Madrid offrent de loin, à l'oeil fatigué du voyageur, la perspective d'un désert sillonné par la foudre.
On trouve, il est vrai, dans les deux Castilles et dans la partie du royaume de Léon appelée Tierra dos Campos, de vastes plaines et peut-être les meilleurs pays de blé qu'il y eût au monde , si la pluie y tomboit régulièrement chaque année, dans un printemps beaucoup plus chaud que nos étés de France; mais elle manque trop souvent. Alors tout est brûlé, et le laboureur, privé du fruit de ses travaux, se dégoûte de la culture , ou ne cultive plus que pour sa subsistance.
Mais, dans les plus belles récoltes et qui surpassent même ses espérances, le cultivateur a mille autres obstacles à surmonter. La demande alors diminue sur les lieux, à proportion que l'abondance augmente. Ilfaudroit vendre au loin; mais, dans l'intérieur des terres, le manque de chemins pour le» débouché des denrées empêche également l'acheteur de venir les chercher, et le vendeur de les porter à des marchés éloignés.
Dans les provinces plus voisines de la mer, le propriétaire est encore plus à plaindre. Il a toujours à soutenir la concurrence des blés étrangers, dont l'entrée est constamment permise \ Ces blés, de Barbarie, d'Angleterre ou du Nord, y sont voitures, à peu de frais, dans tous les ports d'Espagne, par les Hollandois, Suédois, Danois, Hambourgeois et surtout par les Anglois, qui en font le plus grand
* L'incertitude des récoltes et la difficulté des communications sont les motifs assez fondés de cette liberté invariable d'importation; mais l'effet n'en est pas moins décourageant pour l'agriculture nationale. [A.)
cabotage. Tel est le misérable état de l'intérieur, qu'on voit à quinze lieues de la mer un canton regorger de grains et ne pouvoir pas s'en défaire pour deux raisons :
1" Parce que le prix doit en être trop haut, même dans l'abondance, pour pouvoir payer les charges et impôts, dont une partie se prend sur la chose, au moment de la vente, et se prend encore sur les reventes successives ' ;
2° Parce que les habitants des villes maritimes et même les entrepreneurs des vivres de terre et de mer préfèrent d'acheter, de l'étranger, des grains tout portés sur place, et de les payer un peu plus cher qu'à douze ou quinze lieues, lis gagnent encore à cette cherté apparente^, parce qu'ils épargnent les frais de transport; et par la même raison, les vendeurs ne sauroient les livrer, rendus sur la place, au même prix que l'étranger, parce qu'il leur faudroit supporter, en dedans du prix, ces mêmes
* Las alcavalas et los cienlos sont ceux qui se perçoivent immédiatement sur la vente de la chose; ils s'étendent à toutes sortes de denrées et même d'effets mobiliers. Certains articles payent six , d'autres dix et jusqu'à (juatorzc pour cent. Les villes, bourgs et leurs districts sont presque tous abonnés pour celui des grains et d'autres denrées de première nécessité. Il faut toujours que chaque individu reprenne le montant de sa quotité sur le prix de sa denrée. {A.)
2 Elle est rarement beaucoup au-dessus des prix de l'intérieur, parce que lélranger a, par les traités de commerce , beaucoup plus de faveur que le sujet. Les droits d'alcabalos, de cientos et autres, sont abonnés, parles traités, â tant pour «ent sur chaque article et presque toujours au-dessous de la proportion de l'inférieur. Ainsi les étrangers, et surtout les Auglois en temps de paix, font la loi aux marchés; quelquefois même ils savent perdre quelque chose pour soutenir la concurrence et pour conserver leurs chalands, sauf à regagner dans une autre occasion; ils s'en refont d'ailleurs sur le prix des autres marchanndises qu'ils vendent en même temps, ou de celles qu'ils chargent en retour, ressource que n'out pas les vendeurs nationaux. Enlin la condition des sujets est en général si peu avantageuse, comparativement avec celle des étrangers, que les gens instruits ne peuvent voir sans quelque surprise l'article du pacte de famille où il est stipulé que les François seroient traités comme les propres sujets de Sa Majesté Catholique. (.4.)
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frais, que la qualité des chemins et des voitures rend nécessairement très-considérables '.
Enfin il faut revenir à l'inspection du local , et l'on trouvera que les provinces mêmes de l'Espagne les plus vantées pour leur fertilité, comme l'Andalousie, Valence, ]\Iurcic et Grenade, sont toutes entourées et counées, comn)e les autres, de sierras, ou chaînes de montagnes pelées, qui font bien le cinquième au moins de la surface du royaume, et que les plaines mêmes y sont arides et maigres, partout où l'on ne peut pas conduire les eaux à volonté, comme dans les huertos " de Murcie et de Valence;
1 Excepté cinq ou six grandes routes, il n'y a que des chemins de traxerse, ou plutôt des sentiers frayés à droite et à gauche dans les plaines et qui se réunissent aux montées et descentes. Celles-ci sont si fréquentes et si rudes que le charroi y est impraticable. Les paysans se servent de jumentos, bêtes de somme, et voiturent tout à dos de mulets , ou plus souvent de horricos : ces animaux sont même fout ce qu'il y a de plus petit et de plus foible dans les deux espèces, les beaux étant trop chers , surtout les mules et les mulets, pour de pauvres laboureurs. Il en faut donc un plus grand nombre pour une quantité modique. C'éfoit ainsi, en 1760, qu'on transportoit des chanvres d'Andalousie et de Grenade pour les magasins de Carthagène. C'étoient des convois de cent cinquante bêtes de somme pour un poids que huit ou dix charretées à quatre chevaux enlèveroient à l'aise sur nos grands chemins; mais cela paroissoit beaucoup et faisoit, par cette raison, grand plaisir aux Espagnols, excepté aux paysans qui faisoicnt ce transport par corvées. Quelque peu que puisse coûter la nourriture de ces animaux et de leurs conducteurs, c'est toujours un objet pour trois ou quatre jours de marche, et autant de retour à vide. C'est pourquoi, dans le même temps, une partie de la Castille nouvelle à quinze ou vingt lieues de Carthagène et d'.Alicante restoit regorgée de grains, pendant que ces bords et toute la côte ctoient alimento par le cabotage des Hollandois et autres pavillons neutres. (A.)
- Ou jardins, ainsi appelés de la variété et de l'abondance de leurs productions; ce sont des bassins ou vallons au milieu des montagnes pelées, ou de ces plaines hautes, arides et blanchâtres dont on a parlé. Les eaux des sources et des petites rivières, prises à une certaine hauteur, sont dérivées dans ces bassins qui ont rarement plus d'une demi-lieue de diamètre. Les vallons sont encore plus étroits; ce sont, en effet, plutôt des jardins que des campagnes de blé comme les plaines de la France, des Pays-Bas et de l'Angleterre. [A.)
que celles-ci ne font pas le tiers de ces deux provinces; qu'on ne les trouve souvent qu'à une ou deux lieues les unes des autres, et que tous les espaces intermédiaires sont incultes et incultivables.
Le manque d'eau n'est donc suppléé par cette industrie ' que dans une très-petite partie de l'Espagne. Partout ailleurs ce mal est sans remède. Les rivières sont encaissées et ne débordent jamais. Les ruisseaux sont à sec, ou forment des torrents passagers. Mais ceci nous conduit à parler de la navigation de ce royaume.
Il n'y en a point d'intérieure, à proprement parler. Les quatre grands fleuves ne sont navigables qu'à quelques lieues de leur embouchure. Deux, le Tage et le Douro, sont perdus pour l'Espagne; ils Yont en Portugal former les belles rades de Lisbonne et de Porto. Le Guadalquivir se comble tous les jours et porte à peine quelques bateaux jusqu'à Séville. L'Ebre étoit presque impraticable au-dessus de Tortose. On a beaucoup parlé, depuis quelques années, des travaux projetés et commencés, dit-on, pour le rendre navigable dans tout son cours, et d'un canal pour communiquer par Bilbao avec le golfe de Biscaye. Ce plan d'une nouvelle jonction des deux mers est encore bien loin de son exécution.
La navigation extérieure se réduit auxjlottes et aux autres embarcations pour l'Amérique esj)agnole. En Europe, on voit surFOcéan peu de bâtiments de cette nation; et dans la Méditerranée , la guerre perpétuelle contre les régences barbaresques fait préférer à l'espagnol même le pavillon étranger. 11 est si gêné, jusque dans son cabotage domestique, qu'il le laisse faire presque entièrement aux autres nations commerçantes.
1 C'est l'ouvrage des Maures qui ont autrefois possédé ces provinces. Les conquérants arabes dont ils descendoicut furent alors les maîtres des nations chrétiennes pour la géométrie et les autres sciences exactes. (A.)
De là son commerce réunit à peu près tous les désavantages possibles ; il est passif et indirect ; il paye à l'étranger le fret, la commission et le change même dont il lui fournit la matière; il lui abandonne le bénéfice, puisque, malgré tous les trésors que l'Espagne verse continuellement en Europe , la balance est toujours contre ce royaume.
D'après ce tableau, dont la vérité ne peut être contestée, il résulte :
1° Que l'agriculture y est fort bas, mais qu'elle ne peut pas s'élever beaucoup au-dessus de son niveau actuel;
2" Qu'il n'y a point de navigation intérieure, point de circulation de denrées, ni par conséquent d'espèces;
3° Que, dans son commerce, le particulier, V individu espagnol peut bien êlre en gain sw le général, mais que celui-ci est toujours en perte avec l'étranger.
Nous avons déjà établi que l'Espagne a peu ou point d'industrie. Il est facile de prouver qu'elle ne peut pas en avoir beaucoup davantage.
Soit le climat, les alimenls ou l'éducation, les préjugés ou l'habitude, il est constant qu'après l'orgueil, la paresse est le vice le plus dominant de cette nation et qui paroît le plus incorrigible. On pourroit même dire que c'est une branche de l'orgueil, puisque le préjugé attache au travail une sorte de honte, en supposant la nécessité de travaille?^ pour vivre. Ailleurs, on n'attend pas cette nécessité, on cherche à la prévenir; et lorsqu'on s'en est mis à l'abri, on a quelque idée d'aisance, et même d'un luxe rclatif\ on travaille pour vivre mieux. L'Espagnol ne se doute pas de ce^ jouissances^ ou il les méprise. Il travaille tout juste pour vivre; ou s'il a de quoi précisément ne pas mourir de faim, il trouve plus beau de ne rien faire.
Au reste, une preuve certaine qu'il y a quelques causes
locales et physiques toujours subsjstantes de celle paresse et de presque tous les autres défauts reprorhés à cette nation, c'est l'exemple journalier des enfants nés en Espagne , même de parents étrangers. S'ils y sont nourris et élevés jusqu'à un certain âge, on leur trouve bientôt le caractère des Espagnols naturels, leurs goûts , leurs mœurs et leurs manières , enfin jusqu'à la haine pour les autres nations, sans excepter celle d'oii ils sont sortis '.
Avec ces dispositions naturelles, on ne doit donc ni espérer, ni craindre que l'industrie de celle nation fasse jamais de grands progrès. Il reste un uiot à dire du militaire et de la marine.
Onnousdisoit, il y a trois ans, que tout, à ces deux égards, étoit bien changé depuis la paix, mais tout en mieux, au point que ni la flotle ni l'armée n'éloient reconnoissables : les troupes augmentées, complètes, belles, bien tenues et bien exercées; le génie et l'artillerie sur le meilleur pied; la marine instruite, les officiers actifs et vigilants; les équipages nombreux, les vaisseaux marchant }»ien et manœuvrant de même; enfin tout ce qui peut inspirer la confiance aux alliés et la terreur aux ennemis.
Malheureusement on avoitdit la même chose en 17GI , et ceux qui le disoient le plus étoient précisément ceux qui savoient mieux tout le contraire. On sait ce qu'il en lésulla.
D'après les mêmes exagérations, la France s'est vue depuis au moment d'être embarquée, malgré elle, avec l'Espagne dans une nouvelle guerre contre l'Angleterre. I.e prétexte en étoit frivole.
Parmi les parades qu'on donna au j)ublic pour lui faire
< Cet exemple est encore plus Irappant dans les cillants des François lors- (ju'ils restent en Kspagne; les parents le remarquent, s'en plaijjnent; et ceux qni en ont le moyen les envoient élever en France. (A.)
CORRESPONDAXCE SECRETE. 229
oublier la perle de l'Amérique, on avoit fait découvrir, vers le pôle antarctique, une île déserte et inhabitable. Elle avoit été déjà découverte et nommée par les Anglois, les Hollandois et les François, mais également négligée par les trois nations.
Ce chétif établissement fut cédé aux Espagnols. Les Anglois, qui n'y auroient jamais songé, en prirent de la jalousie. Ils vinrent s'y établir. C'étoit une semence de guerre. Des gens qui croyoient en avoir besoin pour leurs intérêts particuliers, la cultivèrent soigneusement. L'instant venu, on fit envahir, par les ordres d'un gouverneur voisin, la barraque appelée Port-Egmond ; et l'on compta si positivement sur une rupture, que les confidents du complot firent en conséquence leurs spéculations de banque et de commerce '.
Tel fut le vrai motif des relations hyperboliques qu'on faisoit alors des forces de l'Espagne; mais, pour y croire, il falloit avoir celte foi aveugle qu'inspire l'esprit de parti, que l'ignorance nourrit, et dont les émissaires soudoyés sont les zélés propagateurs. On ne refond point en sept ans les hommes et les nations.
On ne parlera pas ici du militaire ; on s'en rapporte à des observations faites sur les lieux, dans cet intervalle, par des gensdu métier, attentifs, éclairés et infatigables'^. On remarquera seulement qu'en dernier lieu encore, le gouvernement espagnol a fait tirer au sort pour les milices,
' Aussitôt après los ordres donnés pour celte invasion , M. tlo Laborde alla ù Bruxelles; et avec l'apparat d'une spéculation scientifique, il fit des marchés à l'avance pour avoir toute la cochenille qui se trouvoit alors en lîurope, et celle qu'on attendoit par le retour de la flotte. Deux autres négociants, MM. Vanneck, de Londres, et Hope , d'Amsterdam, furent associés dans l'opération et par conséquence dans la confidence. {A.)
- On sauroit an besoin où prendre ces mémoires (|ui réduisent à leur juste valeur les exagérations débitées sur la refonte du militaire en Espagne. (/).)
et a levé le quatrième sur les jeunes geiis en état de porter les armes; qu'il y a eu pour cela quelques émeutes, entre autres à Barcelone, et que cette démarche précipilée achève de manifester le secret de l'Espagne, c'est-à-dire son extrême dépopulation.
Quant à la marine, on ne voit pas que depuis la paix il y ait eu de nouvelles constructions fort considérables. Les officiers existent, ce sont les mêmes qu'à l'époque de la dernière paix. I*our les équipages, on ne croira pas non plus qu'ils puissent être beaucoup plus nombreux. On a observé qu'il y en avoit à peine la moitié du complet. Sept ans n'ont pas suffi pour réparer la brèche. Si des enfants d'alors sont devenus des hommes, et si l'on en a fait de nouveaux matelots, beaucoup d'anciens à proportion sont ou morls ou hors de service ; et lors des derniers préparatifs commencés et suspendus, on a vu employer pour les équipages les mêmes moyens que pour les recrues.
Mais cette discussion nous ramène au sujet que peutêtre nous aurions du traiter le premier, les causes de la dépopulation de l'Espagne.
Ce mal est sans remède, quoi qu'en aient écrit ou rêvé nos voi/ageurs de cabinet. Le climat, le sol, les mœurs plus corrompues sous le manteau de la gravité et de l'hypocrisie, que sous les étendards du luxe et de la frivolité; une maladie cruelle, universelle, héréditaire, qui attaque les sources de la génération, et dont l'indolence et l'habitude ne laissent pas même désirer la guérison ; le nombre prodigieux de célibataires forcés de l'un et l'autre sexe; les possessions immenses des grands et des gens de mainmorte; la multiplication énorme des majorats ' sont autant
1 Ou majorasgos : ce sont des substitutions ou Jidéi-commis perpétuels, établis d'abord en faveur des grands et des littilados , permis ensuite à la petite noblesse, ù lu robe, à la petite bourgeoisie, et prostitués enQn au peu-
de causes constantes et permanentes de cette dépopulation K
Les moyens d'ailleurs qu'on a pris pour y remédier ont été mal choisis, mal administrés, et le résultat toujours fort au-dessous des espérances qu'on en avoit conçues.
En dernier lieu, on a fait grand bruit de la colonie établie dans la Sierra-Morena. Le vice primitif de cette entreprise consistoit dans le choix des colons. On étoit allé les chercher eu Allemagne, d'où ils ont dû être conduits par terre à grands frais au lieu de leur embarquement : élevés dans un climat généralement froid, ils ont été transportés dans la partie de l'Espagne où peut-être la chaleur est la plus insupportable ; la lassitude et l'abattement qu'elle produit sur les Espagnols mêmes se sont lait sentir bien davantage à ces pauvres Allemands transplantés, et ils n'eu onl pas été quittes pour cela. Les maladies en ont emporté une grande partie, et cela devoit arriver nécessairement.
En fait de colonies, le premier principe est d'éviter autant qu'on peut le contraste trop fort du climat que l'on quitte, à celui où l'on va s'établir; faute de cette précaution indiquée par la nature et par le sens commun, on a sacrifié en pure perte des peuplades entières'; les mesu-
ple. Le plus vil artisan peut faire aujourd'hui un majorât de ses immeubles réels, ou même fictifs, eu faveur dos aînés, filles ou garçons, de sa race future. Cet abus, qui empêche les partages et réduit les cadets au célibat, fait entrer quelque argent dans les coffres du Roi par le produit des droits considérables qu'il faut payer pour obtenir l'érection d'un majorât ; mais c'est aux dépens des droits sur les mutations et surtout de la population et de l'agriculture. [A.)
1 On peut répondre à cela que la plupart de ces causes de dépopulation existent en France, et l'on ne peut nier que l'effet n'en soit très-sensible; mais aussi beaucoup de causes contraires existent en France, et n'existeront jamais en Espagne. {A.)
■^ Telle fut la transplantation du reste des Acadiens à Saint-Domingue et à la Cayenne, après la perle du Canada. [A.)
res, d'ailleurs, avoient été si mal prises |)Our faire trouvera ces émigrants des maisons, des meubles et des ustensiles, que l'influence du climat en devint doublement funeste.
Cet établissement a donc coûté beaucoup à l'Espagne, et n'en a guère augmenté la population : cela ne seroit pas arrivé, si, au lieu de l'Allemagne, on avoit tiré les colons de l'Italie et de la Grèce et des autres pays cbauds, tous situés sur la Méditerranée ; le transport en auroit été plus })rompt, moins coûteux, et le succès certain'.
11 n'y auroit donc qu'un moyen sûr de remédier à l'inconvénient de la dépopulation pour la guerre et pour la marine.
Ce seroit pour la première d'augmenter considérablement le nombre des troupes étrangères, de mettre dans les régiments nationaux, comme on a fait en Portugal, quelques officiers et chefs étrangers; car l'espèce de l'officier est encore plus rare que celle du soldat naturellement patient, soumis et brave, quoique sans chaleur et sans gaieté.
Pour la seconde, il ne suffiroit pas d'attirer sans cesse au service d'Espagne des matelots de toutes nations, surtout de la Méditerranée ; il faudroit encore engager à grands frais les meilleurs officiers étrangers, corsaires et marchands, pour les mêler parmi les Espagnols, surtout dans les voyages de long cours, et sans distinction de nation ni de religion; attirer aussi les commandants les plus habiles.
Tout cela ne seroit pas à beaucoup près impraticable;
' Si 011 ose le dire, c'éloif plutôt à rKspafjiic ù toiicjnérir la Corse pour en importer chez elle fous les liuliilniits. Ils n'aiiroieiil trouvé dans le sol ni dans le climat aucune différence. (>'é(oit là une richesse réelle, une acqnisilion utile; et les Corses de leur côté y auroient ga{jné à beaucoup d'égards. Il n'auroit même pas été impossible de rendre celte émigration volontaire. S'il avoit fallu y employc la force, ce moyen violent a souvent été pratiqué, et presque toujours avec succès. (.-1.)
mais la jalousie nationale contre les étrangers est encore plus enracinée en Espagne qu'en Portugal; l'autorité, quoique absolue, n'y est pas si concentrée dans les mains d'un seul ministre, et ce partage en embarrasse le développement. Quelque goût que le Roi Catholique ail montré lui-même pour les étrangers, il trouve sans cesse, dans les représentations de son ministère, des obstacles aux innovations utiles qu'il auroit déjà faites à cet égard, s'il avoit toujours suivi son penchant.
Par exemple, il manque de généraux. II n'est que trop vrai qu'il n'en a pas un seul capable de commander en chef; sans doute, ils sont rares partout, mais il s'en trouve : il faudroit donc en tirer d'ailleurs, et c'est à quoi Sa Majesté Catholique auroit bien moins de répugnance que tout son conseil.
Ajoutons que si elle étoit une fois résolue de prendre à son service un ou deux généraux étrangers, on obéiroit sans réplique, mais avec moins de peine à des Allemands, des Wallons ou de toute autre nation, qu'à des Français ou des Italiens. Ceux-ci sont devenus encore plus odieux depuis AI. d'Esquilaci.
Malgré tous ces défauts du gouvernement espagnol, le plus grand spécifique aux maux d'une nation, quand il est bien administré, existe encore actuellement en Espagne : c'est un trésor considérable. Différents moyens, dont on n'a garde d'entamer ici la discussion, ont fait rentrer dans les coffres du Roi le double au moins de ce qui en étoit sorti dans l'intervalle de 1759 à 17(33; et si ces richesses ne peuvent pas créer en dépit de la nature tout ce qui manque dans le pays et dans la nation, au moral et au physique, elles pourroient du moins servir à faire avec succès les plus grands efforts pour deux ou trois campagnes.
11 n'en laudroit pas davantage avec une conduite aussi bonne qu'elle a été mauvaise, pour rétablir enfin l'équilibre maritime, et réduire l'Angleterre tout au plus à l'égalité avec les deux couronnes.
On ne doit donc pas désespérer do l'Espagne, en cas d'une rupture des deux cours avec l'Angleterre ; mais cette rupture ne devroit pas être précipitée, mal combinée et produite par un caprice du moment ou j)ar quelque intrigue subalterne. Il seroil nécessaire que tout eijt été concerté et j)réparé d'avance. Enfin, connue on suppose que notre ministère n'auroit plus d'intérêt à faire influer sur nous celui de Madrid, le point essentiel seroit qu'au contraire la France influât sur l'Espagne '.
Tout l'exige : les liens du sang, la supériorité réelle du cbel de la maison-, le danger de l'Espagne, si, toujours obstinée à se conduire d'a[)rès des notions outrées de sa puissance et de ses ressources, elle nous engageoit avec elle dans un mauvais pas, d'où on ne pourroit plus se tirer; enfin les avantages qu'elle peut espérer de cette h a rmou le p réélablie .
Mais, pour engager l'Espagne à se mettre en quelque sorte sous la direction de la France, il faudroit avant tout que celle-ci lui donnât l'exemple des mesures et des moyens à prendre pour leur inléièt conunun. Le premier j)as à faire, c'est de lui inspirer de la confiance; car, d'Etat à Etat, comme entre particuliers, celui dont la conduite ne peut |)as servir de modèle ne seroit pas bien reçu à ré-
1 Sa Alajcsli- n'a sans doute pas oublié que, dès rannéo 1763, elle avoil donné ordre de faire des reconnoissanccs de l'Angleterre, et des plans relaliCs^ à la formation d'un eoncert utile entre la France et l'I'^sjiajjne contre celte première puissance. Si cet oiurajje avoit été suivi jusqu'à son exécution, il est Irès-apparcnt que la révolution dn \ord ne seroit pas arrivée et que les deux couronnes auroient repris la place (|ui leur est due parmi les puissances de l'Europe. [A.)
CORRESPOX'DAXCE SECRÈTE. 235
former celle d'un autre. C'est donc dans la refonte totale de notre système politique et militaire qu'il faut chercher les seuls moyens d'acquérir et de conserver la confiance de l'Espagne.
Le système militaire, une fois rétabli sur un pied respectable , encourageroit les amis communs, contiendroit les puissances dont l'amitié et la bonne foi sont devenues si problématiques à l'égard de l'Espagne comme de la France, et en iniposeroit aux ennemis déclarés et perpétuels des deux couronnes.
Le système politique, également ramené à ses vrais principes, nous rendroil tous les avantages de la puissance fédérative. Nos alliances seroient mieux combinées pour notre avantage, et mieux affermies par l'intérêt même de nos alliés. Elles ne seroient ni exclusives ni oppressives, et par conséquent n'exciteroient ni alarmes ni défiances; et l'Espagne, liée avec nous par des nœuds indissolubles, participeroit également à tous ces avantages de la puissance fédérative.
Les rapports qui la constituent seroient absolument les mêmes pour les deux couronnes, et l'Espagne n'auroitpas besoin d'intriguer pour en établir qui lui fussent particuliers. Sa position topographique lui en épargne la peine '. C'est ce qui doit simplitier beaucoup sa politique, et réduit à bien peu de chose ce qui nous reste à dire sur la position respective de l'Espagne, relativement aux autres puissances.
Elle n'a aujourd'hui de rapports directs, à proprement parler, qu'avec l'ilalie, l'Angleterre, le Portugal et la France.
* L'Espagne est toujours à l'abri d'une agression par terre, excepté par la frontière ou pliilôt lisière du l'orUigal. Celui-ci ne l'altaqucra pas le premier; et partout ailleurs elle est environnée des deux mers et couiertc par la France , qui lui fait barrière contre toute l'Europe. (A.)
Autrefois, la première entroit pour beaucoup dans l'objet de ses vues, de ses projets d'ambition et d'agrandissement. Elle en a rempli une partie en faveur des infants. L'autre, pour en avoir manqué le moment de l'exécution, est devenu impraticable. Il paroît qu'elle y a renoncé ; et dans l'état présent des choses, et dans les nouvelles combinaisons qu'amèneroit un avenir peut-être trop prochain, elle devra se contenter d'y soutenir sur le même pied les deux branches qu'elle y a établies.
On ne répétera point ici ce qu'on a dit de l'Angleterre, relativement à l'Espagne, et dans l'article de la première de ces deux puissances, et dans celui du Portugal et dans celui-ci même. Le résultat de ces trois articles donne la position respective de l'Espagne à l'égard de l'Angleterre.
Relativement au Portugal, la même position a été appréciée, en traitant des rapports de cette cour avec l'Espagne. 11 ne reste qu'<à résumer sur les liaisons subsistantes entre celle-ci et la France.
Ce sont des liaisons naturelles, nécessaires et indissolubles, fondées sur l'intérêt commun et invariable des deux puissances, d'où dépend réciproquement leur sûreté extérieure et maritime, ou sûreté de commerce. Ajoutons que la sûreté intérieure ou territoriale de l'Espagne, et dans ses immenses possessions en Amérique, dépend également de la durée de ses liaisons, et qu'à cet égard elle auroit beaucoup plus à perdre que la France.
Mais cet intérêt, ce besoin commun, devroit être aussi pour Tadministralion espagnole un motif de traiter le commerce français avec plus de douceur et même d'équité qu'elle n'en a mis dans toute sa conduite à cet égard depuis deux ou trois ans.
Elle s'est livrée sans réserve à l'esprit jaloux et prolii-
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bitif qui la caractérise ' ; et sous prétexte d'envelopper toutes les nations étrangères dans les règlements minutieux et inexécutables qui sont sortis de ses bureaux, elle a trop laissé voir qu'elle en vouloit principalement à la France.
C'est l'efTet de cette baine populaire et incurable qui circule dans le sang espagnol. Dès que l'administration peut saisir le moindre prétexte plausible, ou profiter de quelque circonstance favorable'', elle ne manque pas de surprendre la religion du souverain, pour donner carrière à cette animosité toujours renaissante.
La position respective de l'Espagne à l'égard de la France est donc celle d'un état intimement uni avec un autre par les liens les plus étroits du sang, l'unité de nom , et pour ainsi dire de gloire entre les deux maisons régnantes par l'intérêt, le besoin et la sûreté réciproques.
Donc aussi, les vues, les démarches, toutes les opérations politiques et militaires de ces deux cours doivent toujours être concertées ensemble, en un mot uniformément, dans le plan et dans l'exécution.
Donc, à ces deux conditions, l'Espagne peut devenir réellement utile à la France; celle-ci pourroit en tirer parti, et elle le fera certainement toutes les fois qu'elle
* C'est-à-dirc relativement au commerce et à la navigation des Indes. Les François en fournissent la plus grande partie des fonds à des prête-noms espagnols, qui, sans ce secours, ne pourroient ni ne sauroient rien entreprendre. Cependant cest l'objet éternel de la jalousie et des plaintes de l'administration. {À.)
- 11 s'en est présenté, dans ces deux ou trois dernières années, qui n'ont pas pu être aperçues de tout le monde, mais qui n'ont pas échoppé aux gens instruits qui connoissoient, à cette époque, les dispositions de la cour de Madrid. Il falloit savoir le dessous des cartes, pour découvrir et apprécier la connexion qu'il y avoit alors entre certaines intrigues dans les deux cours, et les tracasseries que le commerce François a essuyées coup siu* coup do la part de l'administration espagnole. (A.)
établira sur sa propre conduite la confiance et la déférence de l'Espagne.
Donc enfin , en prescrivant à l'Espagne tout ce qui pourroit lui être avantageux, ce seroit [à la France à lui en donner l'exemple et à lui en assurer les moyens, en créant et perfectionnant un nouveau système de puissance militaire et de puissance fédérative.