‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 12 sur 58 · I. DE LA HAINE XATIOXALE · texte numérisé non relu

I. DE LA HAINE XATIOXALE

Lorsqu'on a parlé plus d'une fois, dans cet article, de la haine nationale contre les François, on n'a pas prétendu dire que ce sentiment soit commun, sans exception, à toute la nation espagnole.

A Madrid, comme à Londres, ce sentiment, ou plutôt ce préjugé d'éducation, réside principalement dans le peuple; et le peuple peut être partagé en deux classes.

Celle des bourgeois , marchands et autres citadins qui composent à proprement parler le peuple d'une ville, à laquelle on ajoute les artisans, ouvriers, manœuvres et autres ordres inférieurs qui en sont la populace.

Ensuite un très-grand nombre d'hommes de tout rang et de tout état, qui par incapacité, mauvaise éducation ou paresse d'esprit, n'ont été à portée ni de s'instruire dans la jeunesse , ni de réfléchir dans l'âge mûr, ni de se guérir des erreurs et des préjugés populaires par l'observation et par l'expérience, et qui, comme le peuple, ne pensant guère que d'après autrui, n'ont point à proprement parler d'idée qui leur appartienne; qui louent ou blâment, estiment ou méprisent, aiment ou haïssent toujours sur parole; enfin qui sont a]^^e\(ts peuple , parce que

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la sphère de leur esprit est circonscrite à peu près dans les mêmes limites.

Dans la première de ces deux classes, le peuple espafjnol est véritablement animé d'une haine aveugle et stupide contre les François, parce que de père en fils il y a près de trois cents ans qu'il en entend dire du mal \

Mais cette haine est plus forte dans les provinces intérieures ou reculées que dans la capitale ou dans les ports de mer, où l'on est accoutumé à voiries François répandre l'argent et l'abondance ".

Dans les villes de commerce, et surtout à Cadix, ils sont plus aimés et considérés que les négociants espagnols, parce qu'ils vivent mieux et font circuler plus d'argent.

La seconde classe du peuple est nombreuse en Espagne, par l'ignorance universelle des mœurs et des usages des autres nations et les préjugés grossiers qui y subsistent , même dans les rangs élevés , faute d'avoir lu , réfléchi , voyagé et observé. Ces préjugés régnent surtout parmi les ecclésiastiques, les moines, les gens de robe qu'on appelle

* On croiroit ppiit-ètre que rapénemcnt d'une maison françoiso à la couronne d'Espagne a dû changer à cet égard les affections du peuple : point du tout. Il aima Philippe V à cause de sa gravité et de son immobilité en public qui leur relraçoit celle de Philippe IV', son bisaïeul. Ils disoient, pour son éloge, qu'il auroit mérité d'être né Castillan. Il est triste de penser que peut-être ce seroit un jour un mérite au Roi d'Espagne de ne savoir pas le françois. Ce qui est certain, c'est qu'en 1759, à l'arrivée du Roi régnant, les jeunes infants n'en savoient pas encore un mot; et M. le duc de Béjar qu'on leur donna pour ayo n'étoit pas fort en état de k- leur apprendre. [A.)

2 Le peuple de Madrid leur rendoit cctic justice lors de la récolte. Quelques François que la curiosité avoit attirés dans la fouie ayant été reconnus et au moment d'èlre insultés, il s'éleva un cri général qu'ilfulloit les laisser tranquilles , parce que, s'ils gagnaient de l'argent en Espagne , ils le dépensaient et ne l'empartoient pas cliez eux comme les llaliens. En effet, pendant tout le temps q;ie l'émeute dura aucun François ne fut insullé. [A.)

letrados et qui partout ailleurs seroient des gens trèsilleltrés.

Ceux-ci sont répandus dans tous les conseils, Jw«/a5 et autres branches de l'administration. Ce sont presque tous gens de fortune qui ont été envoyés à pied aux universités où ils n'ont pu apprendre que les mêmes inepties qu'on y enseigne depuis trois cents ans. Ils y ont presque vieilli dans un long cours d'études avant de parvenir au sublime degré de licenciaclo ; et d'emploi en emploi, ils parviennent souvent aux premières places de l'administration sans aucun mérite que la gravité et les lunettes.

C'est dans cette classe de peuple que la haine nationale contre les François, est véritablement dangereuse, parce que ces hommes, sortis de la poussière scolastique, sans éducation, sans usage du monde et sans aucunes connoissances pratiques, se trouvent tout d'un coup les juges des nations dont ils savoient à peine le nom et qu'ils haïssent sans savoir pourquoi. Le conmierce François n'a pas de plus grands ennemis , même en Angleterre.

D'ailleurs tout ce qui n'est point peuple, la cour, la noblesse et le militaire, ou ne hait point les François, ou tempère celle haine par l'extérieur de la politesse et des bienséances. Tout François même qui a l'avantage de parler la langue, qui se fait aux mœurs, aux usages du pays, qui ne les fronde point et n'en fait pas sans cesse des com|)araisons désavantageuses avec ceux de sa patrie, est sûr d'être accueilli, même recherché de la bonne compagnie, à Madrid et en province. Alors le front se déride, la gravité disparoîl; on s'ouvre, on se communique peu à peu : il trouve assez souvent des gens instruits qui cherchent à l'être davantage et qui l'instruisent à leur tour.

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i:. DE LA MARI.VE.

En Espagne, comme en France, la marine est divisée en Irois départements : de Cadix, du Fcrrol et de Carthagène.

On n'a parlé, dans l'article Xlî, que de ces trois divisions ; et quand on a dit qu'en 1760 il n'y avoit au plus que trente vaisseaux de ligne en élat de servir, c'éloit dans ces trois départements d'Europe et sans y comprendre les ports de l'Amérique , où la cour fait construire des vaisseaux de guerre comme à la Havane, et où elle en a toujours en station, comme à Carthacjène des Indes.

Dans ces différents ports il y en avoit bien v ingt-cinq en état de mettre en mer, dont quinze furent pris par les Anglois à la Havane. On y en a fait construire depuis avec chaleur, et il est très-vraisemblable que l'Espagne en a aujourd'hui le même nombre au moins dans cette partie du monde.

Maison doit observer que ces vaisseaux, de construction américaine, sont plus propres à la défense par la solidité de leurs matériaux ' qu'à l'attaque, et adonner ou prendre chasse , parce qu'ils marchent mal et manœuvrent pesamment. Cela est au point que les meilleurs marins espagnols en font peu de cas et les regardent plutôt comme un embarras que comme un renfort dans une escadre de vaisseaux d'Europe, parce que pour aller de conserve avec eux il faut que les autres ralentissent leur marche, ce qui a souvent causé de très-grands inconvénients '.

1 Ils sont consiriiits de bois d'acajou, de gaiac et autres, tous pesants, durs, résineux, compactes; ce qui les rend presque impénétrables à l'eau, à la pourriture et même aux boulets de canon, qui n'y font guère que leur trou, sans éclater ni percer de part en part. En un mot, ce sont des citadelles flottantes; le Roijal-Phil'ipjye qui fit cette fameuse défense au combat de Toulon , avoit été construit aux Indes. (.4.j

- Don Guttiere Delievia , marquis de Real-Transport , parce qu'il avoit

commande sous le marquis de la Victoria, son beau-père, le vaisseau le

Phénix, qui transporta le Roi régnant de Xaples à Barcelone , et qui a été

perdu depuis à l'affaire de la Havane, étoit un Biscaycn franc et sincère. En

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