‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 13 sur 58 · II. IG · texte numérisé non relu

II. IG

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Il se peut donc qu'en comptant les vaisseaux de ligne stationnés ou construits en Amérique l'Espagne en ait aujourd'hui une soixantaine , et même qu'en prenant d'avance ses mesures, et répandant l'argent dont elle ne manque pas , elle soit en état de les équiper avec de fortes recrues de matelots de toutes nations; et pour cela elle Irouveroit de grandes facilités dans la Méditerranée.

Mais encore une fois tous ces arrangements et ces préparatifs doivent être combinés, calculés d'avance, faits avec précaution , peut-être même avec lenteur, pour éviter l'éclat; et malheureusement les Espagnols, si lents à agir, ne le sont point à célébrer et même exagérer leins armements et leurs moyens. C'est la vieille j)olitique du temps de Philippe 11. L'Angleterre, plus redoutable que sous Elisabeth, n'altendroit pas aujourd'hui \a flotte invincibk^ ; elle enverroit au-devant d'elle des escadres nombreuses, et toujours plus tôt prêtes, qui bloqueroient chacune des trois divisions dans leurs ports, tandis que deux autres escadres iroienl attaquer, en Amérique, deux places principales qui peuvent être regardées comme les deux départements de la marine espagnole dans cette |)artie du monde, c'est-à-dire la Havane et Carthar/ène des Indes. C'est la méthode que les Anglois ont suivie dans les deux dernières guerres contre l'Esjjagne, et qui, à l'exception du siège de Carthagène, leur a toujours réussi.

Ce ne seroit donc qu'insensiblement et avec les plus grandes précautions, pour éviter l'éclat , que les préparatifs de l'Espagne devroient être faits, toujours de conceil avec la France.

montrant l'escadre de Cadix à un François, en 1760, il fit celte remarque sur le magnifique vaisseau /e /'er/we, construit aux Indes, qii'ilètoil bien nommé, car il éloil si ferme qiiil ne pour oit pas se remuer. {A.)

' C'étoit ainsi qu'ils appeloicnt celle qui drvoit envahir l'Anf^leterrc en 1588, et qui péril presque tout entière sur les côtes des trois royaumes. (,'].)

COHRKSPOXDAXCE SKCRÈTE. 243

Ceci nous conduit à la discussion des motifs les plus apparents d'une rupture éventuelle entre l'Espagne et l'Angleterre; ce sera le sujet de l'observation suivante.

m. DKS DÉMKLÉS QLI PKLVFM XAIIRE EXIRK l'kSPA(;\K KT l'a.VCLETERRE , A l'occasion des ÉTABLISSEMEXTS faits par les A.\(;L0IS SLR LES CÔTES ESPAGVOLES DU COXTIXENT DE l'aM?;RI(JLK.

Ces démêlés ont toujours eu un double objet :

1" Les anciens établissements des Anglois dans la baie de Campêche pour la coupe des bois de teinture;

2" Les nouveaux établissements de la même nation dans ie golfe de Honduras et dans quelques autres parties plus méridionales des côtes espagnoles.

.Après avoir joui des premiers pendant longtemps, malgré l'Espagne, les Anglois en obtinrent le droit, ou du moins la tolérance expresse et indéfinie, j)ar le traité de Breda en 1()(J7 ; et elle leur a été confinuée depuis par tous les traités subséquents. Ils joignent donc depuis longtemps le droit à la possession dans cette partie.

Quant à la seconde, c'est-à-dire le golfe de Honduras, ils n'ont obtenu ce droit que par le traité de Paris du 10 février 1763.

Ce n'est donc point sur l'exercice légal de ce droit acquis dans les deux parties que peuvent s'élever de nouveaux différends entre l'Espagne et l'Angleterre, mais sur l'abus continuel et scandaleux que les Anglois font de ce droit, sous le prétexte de la coupe des bois de teinture, pour faire impunément et à main armée la contrebande ' sur toutes les côtes du golfe de Mexique, des îles adjacentes et de la taie de Honduras.

Ils ont particulièrement dans cette dernière partie un

' C est celle conlrehande sur les côles espagnoles qui est (jénéralemciit connue sous le nom A' Interlope. {A.)

2W LOLIS X\.

prétexte de plus. C'est la citasse et les établissements qu'elle autorise pour la préparation des cuirs. C'étoient autrefois de simples hangars ou boucans ' amovibles et Iransportables à proportion que la chasse ou la coupe des bois étoit épuisée dans chaque canton ; et ce ne devroit être rien de plus, selon la lettre et l'esprit des traités j mais peu à peu on en fit des établissements fixes et des magasins remplis et lidés sans cesse par Vinterlope.

Les oppositions qu'on trouvoit souvent à celte contrebande, malgré la connivence fréquente des préposés espagnols, firent naître bientôt, même en pleine paix, un état de guerre entre les garde-côtes et les coupeurs de bois. Ceuxci jugèrent à propos de se fortifier dans les postes les plus commodes pour exercer la contrebande. Ils y curent constamment une espèce de garnison et même du canon. C'étoit assez pour en imposer aux chétives milices créoles et mulâtres des côtes d' Yucatan, de Honduras eiàe Nicaragua.

Tel étoit l'état des choses pendant l'intervalle entre les deux guerres. L'Espagne s'en plaignit longtemps inutilement. Elle rompit enfin avec l'Angleterre, et le fruit, pour elle, de cette rupture fut d'être obligée de céder et de reconnoître aux Anglois le même droit dans celte seconde partie que dans la première.

Il est à propos de connoître la situation de ces établissements nouvellement concédés par le traité de Paris. On en verra mieux l'importance de cette cession et le nouveau germe de discussions et d'altercations qui en est résulté entre l'Espagne et l'Angleterre.

1 Les coupeurs de bois sonl aussi boucaniers, c'est-à-dire cluisseurs de sangliers et de bœufs sauvages. Ces animaux étrangers au climat de l'Amériquo, mais importés par les Espagnols depuis deux ou trois siècles , y ont tellement peuplé, qu'ils remplissent aujourd'hui les vastes forêts du continent et des grandes îles. C'étoit la subsistance ordinaire àcsJUbusIiirs; c'est celle desio?/caniers et coupeurs de bois. Les cuirs font partie de leur commerce. {A.)

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 245

On peut réduire à trois les principaux de ces établissements fixes dans le golfe de Honduras.

Le premier, en partant du nord, est situé vers le 73" degré de longitude ', et entre le IT'" et le 18' de latitude septentrionale, sur la côte, au sud-est de la péninsule (TFucatan, au sud de la baie de V Ascension et au nord du cap de Tres-Puntas; sur le lac, ou Lafjuna-Azul, entre les embouchures de la rivière de \oluJian ou Rio-Grande, non loin d'une ville espagnole appelée Salamana de Bacalar (et Je débouquemcnt du lac salé de Los Remédias)^ au fond d'un petit archipel qui, par ses bas-fonds et ses anses fréquentes , favorise " les excursions et fournit des retraites sûres.

• 11 est ciitcndii, une fois pour toutes , que c'est la longitude occidentale du méridien de l'île de Fer dans les Canaries. (A.)

- I,a contrebande qui fait un si grand tort à l'Espagne ne vient pas seulement des Anglois ; les Hollandois l'exercent sur toute la côte de l'Amérique espagnole, et, quoiqu'en paix, ils la font à main armée. Ce malheur ne doit être attribué qu'aux vices de l'administration espagnole. Pendant la dernière guerre j'ai traversé le gouvernement de Carraque et j'ai vu dans cette fertile province le mécontentement porté au plus haut degré. Don Joseph d'Avalos en étoit intendant. Tous les propriétaires étoient forcés de porter leur indigo et leur cacao à Laguerra et à Porlo-Caveilho ; les marchands espagnols étoient contraints aussi de débarquer les marchandises d'Europe dans CCS deux ports : les unes et les autres ne se vendoient qu'au prix fixé par don Joseph; ce qui enrichissoit l'intendant, ruinoit la province et tuoit le commerce. Il en résultoit que pour échapper à ces vexations , les habitants du pays favorisoient les contrebandiers hollandois et leur portoient la nuit sur la côte les denrées pour les vendre furtivement.

Telle est la vraie cause de la richesse de Curaçao, qui n'est qu'une île aride, qu'enrichissent de concert l'activité hollandoise et l'avarice espagnole. J'ai vu aussi, dans l'intérieur de la province, de nombreuses hordes d'Indiens civilisés qui vivoient d'une chasse incertaine au lieu de se livrer à une culture facile : lorsque je leur deinandois ce qui les empèchoit de semer, j'apprcnois par mon interprète que dès qu'ils faisoient croître un peu de maïs, on les chargeoit d'une taxe en argent qu'ils ne pouvoicnt payer, et que, faute de payement, ils étoient mis en esclavage et employés à tirer du sable d'or dos rivières. Ainsi cette injuste politique arrèloil à la fois l'agriculture, la

Le second est précisément au sud de l'île Ruatan, entre le 69^et le 70^tlegré de longitude et vers le 16'degré de latitude septentrionale, à Test du petit cap du Morrochier et à Tembouchure du Rio-Seco ou , selon les Anglois, River-Wallis.

Le troisième établissement des Anglois, et le plus considérable sur la côte de Honduras, est situé vers le iy^'' degré de longitude et le 15* degré de latitude septentrionale, entre le cap Gratias à Dios et le faux cap du même nom dans le Rincon de Mosquitos, au fond d'un petit golfe qui forme l'embouchure de la rivière de Nienesa ou Rio-Tinto, appelée par les Anglois Blach-Water.

Ce dernier établissement deviendra d'autant plus à craindre qu'il met les Anglois à portée des différents desa- (juaderos ou débouquements du grand lac de iVicaragua. Celui-ci communique avec la mer du Sud par le Rio-Pariido; c'est une route que les flibustiers ont bien connue et que les Anglois n'ont point oubliée : aussi cet établissement de Mosrjuitos est-il le ])lus important pour l'Angleterre et le plus dangereux pour l'Espagne.

Nous avons déjà parlé du grand commerce d'inlerlopc que les Anglois y font avec les provinces de Honduras j de Nicaragua, de Costa-Rica et même de Veraguas. Ils en avoient senti toute l'importance; et pendant plus d'un an de rupture avec l'Espagne, ils y avoient déjà fait de bons retranchements bien garnis d'artillerie.

Les établissements dans la baie de Campêche intéressent

population et la civilisation. Ayant communiqué ces rctloxions à un moine inquisiteur fort considéré, le père me répondit : « Ija province est hicw comme elle est et rend assez d'argent au Roi; si, en laissant plus de liberté à ces gens-li\, la prospérité et la population croissoienl , bientôt la colonie secoueroit le jou<[ de la métropole, comme les colonies aiiyloises. n Reiolte de cette réponse, je lui répliquai en le quittant : a lion père, je ne vois (pi'un moyen k ajouter h. ceux qu'approuve votre prévoyante polili(pie; ce sera de tuer les enfants nouveau-nés, si par mullieur la fc'condité devient trop grande et l'accroissement de ^a population Iroj) (lan;;creux. ■> (.9.)

CORRESPOISDANCK SKCUKTK. 247

moins le commerce de l'Espagne. Les Anglois n'y peuvent guère que couper du bois : le pays esl pauvre.

Le seul avantage qu'ils en peuvent tirer pour l'interlope, c'est d'y avoir un entrepôt de navires et de marchandises pour la contrebande qu'ils exercent déjà dans le golfe du Mexique, et principalement sur les côtes de l'île de Cuba, d'où ces marchandises pénètrent par différentes voies jusque dans la Havane.

Mais cette contrebande exige une assez grande traversée ^ et ceux qui la font n'ayant pas d'établissement, ni de prétexte pour en former sur la côte de Cuba, il en résulte beaucoup plus de frais, de difficultés et de dangers que dans la partiede Honduras^ où l'interlope se fait pour ainsi dire de plain-pied avec les provinces qu'on vient de nommer.

11 résultera donc de cette nouvelle cession plusieurs inconvénients inévitables :

1" Ce grand commerce d'interlope ;

2" Des nids de corsaires ou même de pirates qui , en temps de guerre, renouvelleroient sur ces côtes les brigandages et les ravages affreux des anciens flibustiers;

H" En temps de paix, de nouveaux empiétements qui naîtront certainement de la facilité locale et de la connivence vénale des préposés espagnols : de là nouvelles discussions et nouveaux sujets de rupture.

D'après cet exposé topograpliique on voit clairement combien l'article seul de la contrebande, et seulement dans cette partie, peut et doit faire naître de nouveaux différends entre l'Espagne et l'Angleterre. Le peuple anglois se plaint déjà de quelques actes de justice exercés parles garde-côtes sur les contrebandiers "qui depuis la paix n'ont point cessé d'infester les côtes de l'Amérique espagnole : car l'interlope ne se borne point aux deux parties que nous venons d'indiquer; il s'étend aussi sur les côtes

méridionales, comme aux Carraques, Sanla-Fé, la Nouvelle-Grenade et jusqu'à Carthagène , par les îles de la Trinité, la Marguerite et autres qui avoisincnt celles de Tabago et la Dominique que nous avons cédées à l'Angleterre. Celles-ci avoient pour l'interlope le même avantage local que les îles hollandoises de Curaçao et Saint-Eustache; les Anglois ont bien résolu d'en partager le bénéfice, et c'est pour cela qu'à l'envi des Hollandois ils ont établi un port franc à la Dominique, c'est-à-dire un entrepôt général pour toutes sortes de marchandises qu'on verse de là incessamment , soit à la Trinité ou à la Marguerite, d'où les Espagnols les passent eux-mêmes en terre ferme, soit directement à la côte, dans ces différentes provinces de l'Amérique méridionale.

IV. DE l'kTAT ACrUKL DES POSSESSIO.VS ESPAGNOLES EM AAIKRIQLE.

Ce qu'on vient de dire au sujet de l'interlope nous conduiroit nécessairement à rechercher et à apprécier l'état au vrai des ports et places de l'Espagne dans le vaste continent de l'.Amériquc, sur les deux mers du Aord et du Sud. D'après le résultat de cette recherche on pourroit calculer le danger d'une rupture entre celte couronne et l'Angleterre, ainsi que l'avantage et le désavantage réciproque dans la guerre qui s'cnsuivroit.

Mais on ne peut guère se ilalter d'avoir là-dessus des notions exactes et certaines. Le plus profond secret tient toujours couverte d'un voile sacré cette partie de l'administration espagnole ; et ce qui transpire en Europe des événements de ce pays-là est ordinairement dénué de certitude, souvent même de vraisemblance '.

' La navijjalioii et \c comiiiorcc direct étant interdits à tout étianjjer, l'intérieur du pays l'crmé à la curiosilé des voyajfenrs et les autres nations ne pouvant avoir dans cetle pailic ni agent.; ni consuls, il est tout simple qu'on

CORRESPONDAxMCE SECRÈTE. 249

Par exemple, les gazelles angloises et autres sont remplies de nouvelles d'une révolte au Chili, de l'invasion des Indiens Araucas , et des autres événements fâcheux qui ont nécessité l'Espagne à faire passer au Pérou des convois de troupes, d'artillerie et de munitions. Ces faits sont vraisemblablement ou faux, ou fort exagérés : car il ne paroît point que ces secours jusqu'à présent aient été proportionnés à des besoins aussi grands et aussi pressants.

Peut-être même ne seroit-ce qu'un stratagème de la cour de Madrid pour faire fder quelques renforts en Amérique, sans donner trop d'ombrage à l'Angleterre. II est bien à souhaiter que celte conjecture se vérifie, mais surtout que l'Espagne puisse soutenir ces bruits assez longtemps pour se mettre ainsi peu à peu en état de défense.

Ce vaste continent présentera toujours dans la circonférence immense de ses cotes trop d'endroits foibles, si l'état en étoit mieux connu. Cette étendue même en est la cause physique. L'Espagne n'a point assez de troupes ni de vaisseaux pour ïaive face de tous les côtés à une nation dont la marine est formidable, et dont la population (quoique exagérée par l'anglomanie) fournira cependant toujours des recrues surabondantes quand il sera question d'un si riche butin.

L'esprit de rapine qui anime le peuple anglois à ces expéditions lointaines et périlleuses', est précisément le même des Cortès, des Pizarre, de ces deux poignées d'aventuriers qui avoienl défait et massacré des millions

ignore en Europe tout ce que l'Espagne ne juge pas à propos de communiquer elle-même et qu'on n'eu soit instruit que par les gazettes, c'est-à-dire mal, peu ou point du tout : témoin toutes les absurdités qui ont été débitées sérieusement sur la guerre du Paraguay. [A.)

1 Le climat seul y combat pour les Espagnols et y détruit [)Ius il'ennemis que le fer ou le feu. (A.)

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d'Iiommes, et conquis les deux grands empires du Pérou et du Mexique.

L'audace et Inactivité des Anglois diffèrent peu aujourd'iiui de Torgueil et de l'ararice des premiers conquérants. Ils ne font guère plus de cas des Espagnols abâtardis qui habitent ces riches contrées, que les ancêtres de ceux-ci n'en faisoient alors des vils troupeaux qu'ils avoient à combattre.

Cette persuasion sembleroit au premier coup d'œil téméraire, insensée, puisqu'il n'y auroit plus aujourd'hui entre les combattants aucune différence dans les armes, qui sont à présent les mêmes des deux côtés' ; mais elle est en quelque sorte justifiée par l'expérience de deux siècles. On a vu souvent, dans cet intervalle, des pelotons de flibustiers, la plupart anglois ou françois, parcourir et traverser en tous sens cette vaste étendue de pays, piller, ravager et brûler ou rançonner les plus riches villes et les plus fortes places, pénétrer par terre de la mer du Nord dans celle du Sud, et s'y rembarquer pour aller exercer les mêmes déprédations sur les côtes de celle-ci. Des armées entières de créoles et d'Indiens, ou n'osoient se présenter sur leur passage, ou ne se montroient que pour être aussitôt dispersées.

C'est donc dans les secours d'Europe que l'.Amérique espagnole met toute sa confiance pour la défense de ses foyers; c'est d'eux aussi que les Anglois ont éprouvé quelquefois de la résistance, mais pas si vigoureuse qu'on auroit pu et dii l'attendre. Dans les deux dernières guerres, elle n'a été heureuse qu'une seule fois, k la défense de Carthagène.

' On sait que les Américains ne connoissoient alors ni les armes à feu ni même le fer, et que leurs armes ctoicnt des bâtons durcis au feu et armes de pierres trancliaiilos ou d'os de poissons, dont ils se scri oient au lieu de haches, de piques et d'épées. (.^.)

CORRESPOXDAXCK SCGRIsTE. 231

Les doutes raisonnes qu'on vient d'exposer sur Télat actue! des possessions espagnoles dans celte partie du inonde n'encouragent point à prononcer là-dessus. On dira seulement qu'il seroit h souhaiter que la cour de Madrid eût dans la nôtre assez de confiance' pour lui parler à cœur ouvert: ce seroit l'intérêt commun de toutes deux; et si l'on pouvoit être une fois assuré de sa sincérité à cet égard, on pourroit combiner et calculer de concert avec elle un plan d'opérations offensives et défensives au moins par appro.Timation : car il ne faut point se flatter que la cour de Madrid puisse nous instruire plus exactement sur cet article qu'elle ne l'est et ne peut l'être elle-même. On ne sauroit se dissimuler qu'à une si grande distance elle ne soit trompée la première.

Nous parlerons ailleurs'" des moyens qu'il ne seroit pas impossible de prendre pour établir cette confiance et pour engager l'Espagne à nous mettre à portée d'en avoir une mieux fondée aux états qu'elle uousdonneroitde ses forces de terre et de mer en Amérique.

Il seroit sans doute difficile de lui faire adopter ce dernier genre de moyens; car, soit orgueil ou défiance, l'administration n'aime point à être éclairée de trop près.

' CcKe confiance scrnit d'autant plus nécessaire tju'il existe dans les colonies méridioualcs de l'Espagne des germes d'insurrection que les Anglois entretiennent et dont ils espèrent profiter. Lorsque j'étois en Amérique, j'appris à Carraque que raclivité du gouverneur venoit d'y étouffer une révolte assez considérable. Vingt mille Indiens armés avoient pris pour chef un descendant de leurs anciens caciques, noinuié Tapae-nmaro. Ils avoient déjà des fusils et quelques canons, et l'opinion générale élnit ([u'ils leur avoient été fournis par l'Angleterre. Les créoles eux-mêmes paroissent peu attachés à la métropole. J'en ai entendu plusieurs qui en parlant des Espagnols les appeloiontyb7'e.y//r'ri' étrangers. H est donc d'un très-grand intérêt pour ie gouvernement espagnol de s'entendre parfaitement avec la France, pour veiller à la sûreté de ces colonies si vastes et si menacées. [S.)

- Section troisième. (.1.) Cette section n'a pas été rédigée.

Maïs, on le répèle, la mode doit être passée de laisser influer l'Espagne sur la France; le besoin et rinleriorilé réelle de puissance font une loi à la branche cadette de se remellre à sa place. C'est à l'autre à diriger en lui donnant l'exemple, et à reprendre en quelque sorte son droit d'aînesse.

V. DK LA FEUTILITK, LA l'OPUI.ATIOX ET L I.VDLSTRIE DE QUELQUES PROVINCES d'eSPAGNK.

Ce que nous avons dit (arlicle 12) de la paresse, de l'indolence et d'une espèce d'apathie qui règne en général dans le peuple espagnol, ainsi que de la stérilité naturelle et insurmontable de ce pays, se trouve ])ourtant susceptible de quelques exceptions.

Il est constant que les provinces de cette monarchie les plus voisines de la France participent aux avantages de son sol et de son climat , et leurs habitants au naturel actif et laborieux de notre nation.

La Biscaye et la Catalogne en sont deux exemples frappants. Les montagnes de la première, loin d'être arides et pelées comme les sierras à peu près du reste de l'Espagne, sont couvertes jusqu'à leur sommet de bois de chauffage, de charpente et même de construction. Les riches mines qu'elles renferment y sont exploitées par ce moyen avec facilité , et les vallons étroits qu'elles forment dans leurs différentes directions sont arrosés d'autant de gros ruisseaux, sur lesquels on trouve à chaque j)as des forges, moulins et autres usines, dont le travail, le produit, vivifie l'industrie et entretient la circulation. Leurs eaux, dérivées d'une certaine hauteur, arrosent et fertilisent dans les petites plaines des pâturages couverts de bestiaux; et le bas des montagnes donne, à force de tra-

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vail, des récoltes assez abondantes. Rien dans ce pays ne ressemble au reste de l'Espagne '.

La Catalogne, à peu près aussi montagneuse, mais mieux exposée, réunit tous les avantages et toutes les productions des meilleures et plus belles provinces de France. Ses habitants sont en général actifs, industrieux, laborieux, et jusqu'au sommet des montagnes, tout est cultivé. Les eaux, plus rares qu'en Biscaye, y sont dirigées avec plus d'art encore pour les arrosemenls ; et Barcelone offre aux voyageurs le tableau d'une ville de France pleine d'ouvriers et d'artisans dans le mouvement le plus animé. Si tout le reste de l'Espagne ressembloit à ces deux provinces, ce royaume n'auroit rien à désirer ni à envier relativement à l'industrie et à l'agriculture.

La population y est proportionnée aux avantages qui résultent de ces deux sources de l'aisance publique. L'espèce d'hommes est meilleure à tous égards que dans les autres provinces, soit pour la mer, soil pour la terre.

Les matelots biscayens sont reconnus sur l'Océan pour d'excellents et intrépides marins. Les ports de ces pays sont bons, les chantiers pleins d'ouvriers et de constructeurs, la navigation florissante et le commerce très-animé. Les Catalans ne sont pas moins distingués dans la Méditerranée ; ce ne sont véritablement qu'eux et les Majorquins qui font la course contre les Barbaresques.

Les soldats de ces deux provinces réunissent les qualités communes du soldat espagnol: ils sont sages, sobres,

1 La Biscaye et le Guipuscoa, autrefois habités par les Canfabres , nation guerrière et indomptable, n'ont jamais été parfaitement soumis aux Romains; les Maures n'y ont jamais pénétré et les Juifs en ont toujours été exclus : aussi les Biscayens ne sont-ils point mie race mêlée comme les Castillans, les Andalous et tout le reste à peu près de la nation espagnole; ils ont conservé la stature, la couleur, la force et en général la beauté. C'est un peuple tout différent et qui ne le cède ni aux Allemands ni aux l'^ançois. (A.)

patienls et braves, mais avec plus de teu, d'audace et de gaieté. Les officiers de terre et de mer sont de tout point bien supérieurs aux autres : ils joignent à la valeur la plus déterminée beaucoup d'activité, de goût pour le métier, avec l'ambition louable de ])ercer et de faire fortune.

PACTE DE FAMILLE EXTRE LA FRA\CE ET LESPAGXE (lu 15 août ITGl.

Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Les liens du sang qui unissent les deux monarques qui régnent en France et en Espagne, elles sentiments particuliers dont ils sont animés l'un pour l'autre et dont ils ont donné tant de preuves, ont engagé Sa Majesté Très- Chrétienne et Sa Majesté Catholique à arrêter et c nclure entre elles un traité d'amitié et d'union, sous la dénomination de Pacte de J'amiUe ^ et dont l'objet principal est de rendre permanents et indissolubles, tant pour Leurs dites Majestés que pour leurs descendants et successeurs, les devoirs qui sont une suite naturelle de la parenté et de l'amitié. L'intention de Sa Majesté Très-Chré(icnne et de Sa Majesté Catholique, en contractant les engagements qu'elles prennent par ce traité , est de perpétuer dans leur postérité les sentiments de Louis XIV, de glorieuse mémoire, leur conmiun bisaïeul, et de faire subsister à jamais un monument solennel de l'intérêt réciproque qui doit être la base des désirs de leurs cœurs et de la prospérité de leurs familles royales.

Dans cette vue, et pour parvenir à un but si convenable et si salutaire, Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique ont donné leurs pleins pouvoirs ; savoir, Sa Majesté Très-Chrétienne au duc de Choiseul, pair de France

CORRESPO\I)A\r.K SKCRKTE. 255

chevalier de ses ordres, liculenaut général des armées de Sa Majesté, gouverneur de Touraine, grand maître et surintendant général des courriers, postes et relais de France, minisire et secrétaire d'Elat ayant Je département des affaires étrangères et de la guerre ; et Sa Majesté Catholique au marquis de Grimaldi, gentilhomme de sa chambre avec exercice, et son ambassadeur extraordinaire auprès du Roi Très-Chrétien ; et après s'être communiqué leurs pleins pouvoirs, sont convenus des articles suivants:

Article }". Le Roi Très-Chrétien et le Roi Catholique déclarent qu'en vertu de leurs intimes liaisons de parenté et d'amitié, et par l'union qu'ils contractent par le présent traité, ils déclareront à l'avenir comme leur cimemie toute puissance qui le deviendra de l'une, ou de l'autre des deux couronnes.

Art. 2. Les deux Rois contractants se garantissent réciproquement, de la manière la plus absolue et la plus authentique, tous les Etats, terres, îles et places qu'ils possèdent dans quelque partie du monde que ce soit, sans aucune réserve ni exception ; et les possessions objet de leur garantie seront constatées suivant l'état actuel où elles seront au premier moment où l'une et l'autre couronne se trouveront en paix avec toutes les autres puissances.

Art. 3. Sa Majesté Très-Chrétienne et Sa Majesté Catholique accordent la même garantie absolue et authentique au Roi des Deux-Siciles et à l'infant don Philippe, duc de Parme, pour tous les Etats, places et pays qu'ils possèdent actuellement; bien entendu que Sa Majesté Sicilienne et le don infant duc de Parme garantiront aussi de leur part tous les Etals et domaines de Sa Majesté Très- Chrétienne et de Sa Majesté Catholique.

Art, 4. Quoique la garantie inviolable et mutuelle à laquelle Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique s'en-

gagent, doive être soutenue de toute leur puissance, et que Leurs Majestés l'entendent ainsi, d'après le principe qui est le fondement de ce traité, que qui attaque une couronne attaque l'autre, cependant les deux parties contractantes ont jugé à propos de fixer les premiers secours que la puissance requise sera tenue de fournir à la puissance requérante.

Art. 5. Il est convenu entre les deux Rois que la couronne qui sera requise de fournir le secours aura dans un ou plusieurs de ses ports, trois mois après la réquisition, douze vaisseaux de ligne et six frégates armés à la disposition entière de la couronne requérante.

Art. 6. La j)uissance requise tiendra, dans le même espace de trois mois, à la disposition de la puissance requérante, dix-huit mille hommes d'infanterie et six mille hommes de cavalerie, si la France est la puissance requise; et l'Espagne, dans le cas où elle seroit la puissance requise, dix mille hommes d'infanterie et deux mille hommes de cavalerie. Dans cette différence de nombre, on a eu égard à celle qui se trouve entre les troupes que la France a actuellement sur pied, et celles qui sont entretenues par l'Espagne ; mais s'il arrivoit dans la suite que le nombre des troupes sur pied fut égal de part et d'autre, l'obligation seroit dès lors pareillement égale de se fournir réciproquement le même nombre. La puissance requise s'engage à assembler celui qu'elle devra fournir, et à le mettre à portée de sa destination, sans cependant le faire d'abord sortir de ses Etats, mais de le placer dans la partie desdits Etats qui sera indiquée par la partie requérante , afin qu'il y soit plus à portée de l'entreprise ou objet pour lequel elle demandera lesdites troupes; et comme cet emplacement devra être précédé de quelque embarquement, navigation ou marche de troupes par terre,

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 257

le tout s'exécutera aux frais de la puissance requise, à qui ledit secours appartiendra en propriété.

Art. 7. Quant à ce qui regarde la différence dudit nombre de troupes à fournir, Sa Majesté Catholique excepte les cas où elles seroient nécessaires pour défendre les domaines du Roi des Deux-Siciles, son fils, ou ceux de l'infant duc de Parme, son frère; de sorte que, reconnoissant l'obligation de préférence, quoique volontaire, que les liens du sang et de la proche parenté lui imposeroient alors, le Roi Catholique, dans ces deux cas, promet de fournir un secours de dix-huit mille hommes d'infanterie et six mille hommes de cavalerie, et même toutes ses forces, sans rien exiger de Sa Majesté Très-Chrétienne que le nombre de troupes ci-dessus stipulé, et les efforts que sa tendre amitié pour les princes de son sang pourra lui inspirer en leur faveur.

Art. 8. Sa Majesté Très-Chrétienne excepte aussi, de son côté, les guerres dans lesquelles elle pourroil entrer ou prendre part, en conséquence des engagements qu'elle a contractés par les traités de Westphalie et autres alliances avec les puissances d'Allemagne et du Xord ; et, considérant que lesdites guerres ne peuvent intéresser en rien la couronne d'Espagne, Sa ]\[ajesté Très-Chrétienne promet de ne point exiger aucun secours du Roi Catholique, à moins cependant que quelque puissance maritime ne prît part auxdites guerres, ou que les événements ne fussent si contraires à la France, qu'elle se vît attaquée dans son propre pays par terre; et dans ce dernier cas, Sa Majesté Catholique offre au Roi Très-Chrétien de lui fournir, sans aucune exception, non-seulement les susdits dix mille hommes d'infanterie, et deux mille de cavalerie, mais aussi de porter, en cas de besoin, ce secours jusqu'à dixhuit mille hommes d'infanterie et six mille de cavalerie, II. 17

ainsi qu'il a été stipulé par rapport au nombre à fournir au Roi Catholique par Sa Majesté Très-Chrétienne ; Sa Majesté Catholique s'engageant, si le cas arrive, de n'avonaucun égard à la disproportion qui se trouve entre les forces de terre de la France et celles de l'Espagne.

AuT. 9. 11 sera libre à la puissance requérante d'envoyer un ou plusieurs commissaires choisis parmi les sujets pour s'assurer par eux-mêmes que la puissance requise a rassemblé dans les trois mois, à compter de la réquisition, et tient dans un ou plusieurs de ses ports les douze vaisseaux de ligne et les six frégates armés en guerre, ainsi que le nombre stipulé de troupes de terre, le tout prêt à marcher.

Art. 10. Lesdits vaisseaux, frégates et troupes, agiront selon la volonté de la puissance qui en aura besoin et qui les aura demandés, sans que sur les motifs ou sur les objets indiqués pour l'emploi desdiles forces de (erre et de mer , la puissance requise j)uisse faire plus d'une seule et unique représentation.

Art. 11. Ce qui vient d'être convenu aura lieu toutes les fois que la puissance requérante demandera le secours pour quelque entreprise offensive ou défensive de terre ou de mer, d'une exécution immédiate, et ne doit pas s'entendre pour le cas oii les vaisseaux ou frégates de la puissance requise iroient s'établir dans quelque port de ses États, puisqu'il suffira alors qu'elle tienne ses forces de terre et de mer prêtics dans les endroits de ses domaines qui seront indiqués par la puissance requérante.

Art. 12. La demande que l'un des deux souverains fera à l'autre des secours stipulés par le présent traité, suffira pour constater le besoin d'une part, et l'obligation de l'autre, d,c fournir lesdits secours, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans aucune explication, de quelque espèce

CORRESPOXD.WCE SECRETE. 259

que ce soit, pour éluder Ja plus prompte et la plus parfaite exécution de cet engagement.

Art. 13. En conséquence de l'article précédent, la discussion du cas offensif ou défensif ne pourra point avoir lieu , par rapport aux douze vaisseaux , aux six frégates et aux troupes Je terre à fournir, ces forces devant être regardées dans tous les cas, et trois mois après la réquisition, comme appartenant en propriété à la puissance qui les aura requises.

Art. 14. La puissance qui fournira le secours, soit en vaisseaux et frégates, soit en troupes, les payera partout oii son allié les fera agir, comme si ces forces éfoient employées directement par elle-même; et la puissance requérante sera obligée, soit que lesdits vaisseaux, frégates et troupes, restent peu ou longtemps dans ses ports, de les faire pourvoir de tout ce dont elles auront besoin, au même prix que si elles lui appartenoient en propriété, et à les faire jouir des mêmes prérogatives et privilèges dont jouissent ses propres troupes. Il a été convenu que, dans aucun cas, lesdites troupes ou vaisseaux ne pourront être à la charge de la puissance à qui elles seront envoyées, et qu'elles subsisteront à sa disposition, pendant toute la -durée de la guerre dans laquelle elle se trouve engagée.

Art. 15. Le Roi Très-Chrétien et le Roi Catholique s'obligent à tenir complets et bien armés les vaisseaux, frégates et troupes, que Leurs Majestés se fourniront réciproquement; de sorte qu'aussitôt que la puissance requise aura lourni les secours stipulés par les articles 5 et 6 du présent traité, elle fera armer dans ses ports un nombre suffisant de vaisseaux , pour remplacer sur-le-champ ceux qui pourroient être perdus par les événements de la guerre ou de la mer. Cette même puissance tiendra également

prêtes les recrues et les réparations nécessaires, pour les troupes de (erre qu'elle aura fournies.

Art. 10. Les secours stipulés dans les articles précédents, selon le temps et la manière qui a été expliquée, doivent être considérés comme une obligation inséparable des liens de parenté, d'amitié et de l'union intime que les deux monarques contractants désirent de perpétuer entre leurs descendants; et ces secours stipulés seront ce que la puissance requise pourra faire de moins pour la puissance qui en aura besoin : mais comme l'intention des deux Rois est que la guerre, commençant pour ou contre l'une des deux couronnes, doit devenir propre et personnelle à l'autre, il est convenu que dès que les deux Rois se trouveront en guerre déclarée contre le même ou les mêmes ennemis, l'obligation desdits secours stipulés cessera, et à sa place succédera, pour les deux couronnes, l'obligation de faire la guerre conjointement en y employant toutes leurs forces; et pour cet effet, les deux hautes parties contractantes feront alors entre elles des conventions particulières , relatives aux circonstances de la guerre dans laquelle elles se trouveront engagées, concerteront et détermineront leurs efforts et leurs avantages respectifs et réciproques, comme aussi leurs plans et opérations militaires et politiques; et les conventions étant faites, les deux Rois les exécuteront ensemble et d'un commun et parfait concert.

Art. 17. Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique s'engagent et se promettent, pour le cas où elles se trouveront en guerre, de n'écouter ni faire aucune proposition de paix, de ne la traiter ni conclure avec l'ennemi ou les ennemis qu'elles auront, que d'un accord et consentement mutuel et commun, et de se communiquer réciproquement tout ce qui pourroit venir à leur connoissance, qui

intéresseroit les deux couronnes, et en particulier sur l'objet de la pacification; de sorte qu'en guerre comme en paix , chacune des deux couronnes regardera comme ses propres intérêts ceux de la couronne son alliée.

Art. 18. En conformité de ce principe et de l'engagement contracté en conséquence, Leurs Alajeslés Très-Chrétienne et Catholique sont convenues que, lorsqu'il s'agira de terminer par la paix la guerre qu'elles auront soutenue en commun, elles compenseront les avantages que l'une des deux puissances pourroit avoir eus, avec les pertes que l'autre auroil pu faire, de manière que, sur les conditions de la paix, ainsi que sur les opérations de la guerre, les deux monarchies de France et d'Espagne, dans toute l'étendue de leur domination, seront regardées et agiront comme si elles ne formoient qu'une seule et même puissance.

Art. 19. Sa Majesté le Roi des Deux-Siciles ayant les mêmes liaisons de parenté et d'amitié et les mêmes intérêts qui unissent intimement Leurs MajestésTrès-Chrétienne et Catholique , Sa Majesté Catholique stipule pourle Roi des Deux-Siciles, son fils, et s'oblige à lui faire ratifier, tant pour lui que pour ses descendants à perpétuité, tous les articles du présent traité; bien entendu que, pour ce qui regarde la proportion des secours à fournir par Sa Majesté Sicilienne, ils seront déterminés dans son acte d'accession audit traité, suivant l'étendue de sa puissance.

Art. 20. Leurs Majestés Très-Chrétienne, Catholique et Sicilienne s'engagent non-seulement à concourir au maintien et à la splendeur de leurs royaumes, dans l'état où ils se trouvent actuellement, mais encore à soutenir, sur tous les objets sans exception, la dignité et les droits de leur maison; de sorte que chaque prince qui aura l'honneur d'être issu du même sang pourra être assuré

2a2 LOUIS XV.

en toute occasion de la protection et de l'assistance des trois couronnes.

Art. 21. Le présent traité devant être regardé, ainsi qu'il a été annoncé dans le préambule, comme un pacte de famille entre toutes les branches de l'auguste maison de Bourbon, nulle autre puissance que celles qui seront de cette maison ne pourra être invitée ni admise à y accéder.

Art. 22. L'amitié étroite qui unit les monarques contractants, et les engagements qu'ils prennent parce traité, les déterminent aussi à stipuler que leurs Etats et sujets respectifs participeront aux avantages et à la liaison établis entre les souverains; et Leurs Majestés se promettent de ne pas souffrir qu'en aucun cas, ni sous aucun prétexte que ce soit, leursdits Etats et sujets puissent rien faire ou entreprendre de contraire à la parfaite correspondance qui doit subsister inviolablement entre les trois couroimes.

Art. 23. Pour cimenter d'autant plus cette intelligence et ces avantages réciproques entre les sujets des deux couronnes, il a été convenu que les Espagnols ne seront plus réputés aubains en France; et en conséquence Sa Majesté Très-Chrétienne s'engage à abolir en leur faveur le droit d'aubaine, en sorte qu'ils pourront disposer par testament, donation ou autrement, de tous les biens, sans exception, de quelque nature qu'ils soient, qu'ils posséderont dans son royaume, et que leurs héritiers, sujets de Sa Majesté Catholique, demeurant tant en France qu'ailleurs, pourront recueillir leurs successions, même ab iuleslal, soit par eux-mêmes, soit par leurs procureurs ou mandataires, quoiqu'ils n'aient point obtenu de lettres de naturalité, et les transporter hors des Etats de Sa Majesté Très-Chrétienne, nonobstant toutes lois, édits, statuts, coutumes ou droits à ce contraires, auxquels Sa Majesté Très-

Chrétienne déroge, en tant que besoin seroit : Sa Majesté Catholique s'engage, de son côté, à faire jouir des mêmes privilèges et de la même manière, dans tous les Etats et pays de sa domination, tous les François et sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne, par rapport à la libre disposition des biens qu'ils posséderont dans toute l'étendue de la monarchie espagnole; de sorte que les sujets des deux couronnes seront généralement traités en tout et pourtout ce qui regarde cet article, dans les pays des deux dominations, comme les propres et naturels sujets de la puissance dans les Etats de laquelle ils résideront. Tout ce qui est dit ci-dessus par rapport à l'abolition du droit d'aubaine , et aux avantages dont les François doivent jouir dans les Etats du Roi d'Espagne en Europe, et les Espagnols en France, est accordé aux sujets du Roi des Deux-Siciles, qui sont compris aux mêmes conditions dans cet article, et réciproquement les sujets de Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique jouiront des mêmes exemptions et avantages dans les Etats de Sa Majesté Sicilienne. Art. 24. Les sujets des hautes parties contractantes seront traités, relativement au commerce et aux impositions dans chacun des deux royaumes en Europe, comme les propres sujets du pays où ils aborderont ou résideront; de sorte que le pavillon espagnol jouira en France des mêmes droits et prérogatives que le pavillon françois, et pareillement que le pavillon françois sera traité en Espagne avec la même faveur que le pavillon espagnol. Les sujets des deux monarchies, en déclarant leurs marchandises, payeront les mêmes droits qui seront payés par les nationaux.

L'importation et l'exportation leur sera également libre, comme aux sujets naturels, et il n'y aura des droits à payer de part et d'autre que ceux qui seront perçus sur les

propres sujets du souverain, ni de matières sujettes à confiscation que celles qui seront prohibées aux nationaux eux-mêmes; et pour ce qui regarde ces objets, tous traités, conventions ou engagements antérieurs entre les deux monarchies resteront abolis ; bien entendu que nulle autre puissance étrangère ne jouira en Espagne , non plus qu'en France, d'aucun privilège plus avantageux que celui des deux nations , en observant les mêmes règles en France et en Espagne à l'égard du pavillon et des sujets du Roi des Deux-Siciles; et Sa Majesté Sicilienne les fera réciproquement observer à l'égard du pavillon et des sujets des couronnes de France et d'Espagne.

Art. 25. Si les hautes parties contractantes font dans la suite quelque traité de commerce avec d'autres puissances et leur accordent ou leur ont déjà accordé dans leurs ports ou Etats le traitement de la nation la plus favorisée, on préviendra lesdites puissances que le traitement des Espagnols en France et dans les Deux-Siciies, et des Français en Espagne , et pareillement dans les Deux-Siciles, et des Napolitains et Siciliens en France et en Espagne, sur le même objet , est excepté à cet égard et ne doit point être cité ni servir d'exemple; Leurs Majestés Très-Chrétienne , Catholique et Sicilienne ne voulant faire participer aucune autre nation aux privilèges dont elles jugent convenable de faire jouir réciproquement leurs sujets respectifs.

Art. 2G. Les liantes parties contractantes se confieront réciproquement toutes les alliances qu'elles pourront former dans la suite, et les négociations qu'elles pourront suivre , surtout lorsqu'elles auront quelque rapport avec leurs intérêts communs; et en conséquence, Leurs Majestés Très-Chrétienne, Catholique et Sicilienne ordonneront à tous les ministres respectifs qu'elles entretiennent dans les autres cours de l'Europe, de vivre entre eux dans

l'intelliq^ence la plus parfaite et avec la pins entière confiance, afin que toutes les demandes faites au nom de quelqu'une des trois couronnes tendent à leur gloire et à leurs avantages communs et soient un gage constant de l'intimité que Leurs Majestés veulent établir à perpétuité entre elles. Art. 27. L'objet délicat de la préséance dans les actes, fonctions et cérémonies publiques, est souvent un obstacle à la bonne barmonie et à l'entière confiance qu'on veut entretenir entre les ministres respectifs de France et d'Espagne , parce que ces sortes de discussions, quelque tournure que l'on prenne pour les faire cesser, indisposent les esprits. Elles étoient naturelles quand les deux couronnes appartenoient à des princes de deux différentes maisons; mais actucliement et pour tout le temps pendant lequel la Providence a déterminé de maintenir sur les deux trônes des souverains de la même maison, il n'est pas convenable qu'il subsiste entre eux une occasion continuelle d'altercation et de mécontentement ; Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique sont convenues, en conséquence, de faire entièrement cesser cette occasion, en fixant pour règle invariable à leurs ministres, revêtus du même caractère dans les cours étrangères que dans les cours de famille, comme sont présentement celles de Naples et Parme, les ministres du monarque chef de la maison auront toujours la préséance dans tel acte, fonction ou cérémonie que ce soit, laquelle préséance sera regardée comme une suite de l'avantage de la naissance; et que dans toutes les autres cours, le ministre, soit de France, soit d'Espagne, qui sera arrivé le dernier, ou dont la résidence sera plus récente, cédera au ministre de l'autre couronne, et de même caractère, qui sera arrivé le premier, ou dont la résidence sera plus ancienne, de façon qu'il y aura désormais à cet égard une alternative constante et fraternelle,

à laquelle aucune autre puissance ne devra ni ne pourra être admise, attendu que cet arrangement, qui est uniquement une suite du présent pacte de famille, cesseroit, si des princes de la même maison n'occupoicnt plus les trônes des deux monarchies, et qu'alors chaque couronne rentreroit dans les droits ou prétentions à la préséance. Il a été convenu aussi que si, par quelque cas fortuit, des ministres des deux couronnes arrivoient précisément en même temps dans une cour autre que celles de famille, le ministre du souverain chef de la maison précédera à ce titre le ministre du souverain cadet de la même maison.

Art. 28. Le présent traité ou pacte de famille sera ratifié, et les ratifications en seront échangées dans le terme d'un mois, ou plus tôt si faire se peut, à compter du jour de la signature de ce traité.

En foi de quoi, nous, ministres plénipotentiaires de Sa Majesté Très-Chrétienne et de Sa Majesté Catholique, soussignés, en vertu des pleins pouvoirs qui sont transcrits littéralement et fidèlement au bas de ce présent traité, nous l'avons signé et y avons apposé les cachets de nos armes.

Fait à Paris le 15 août 17GL.

Le duc DE Choiseul; le marquis de Grimaldi.

Ratifié par le Roi d'Espagne à Saint-Ildefonse , le 25 août 17GL

Xllî. De ritalie.

Ce pays , autrefois le berceau des conquérants du monde connu , a bien changé de face depuis la décadence de l'empire romain. Conquis ou ravagé sans cesse par un déluge de barbares, il devint à son tour la proie des nations.

Deux des plus puissantes se le disputèrent longtemps;

CORRESPOXDAXGE SECIlliTE. 2G7

le sort de la guerre, ou plutôt de l'intrigue et des négociations, décida la question en faveur de l'Espagne. La France y perdit tout ; l'Italie resta partagée entre quelques petits souverains, deux ou trois républiques et la monarchie espagnole.

Cette consistance dura enviion cent cinquante ans, jusqu'à l'ouverture de la succession d'Espagne.

Les malheurs de la France, dans cette longue guerre, livrèrent l'Italie sans défense à la maison d'Autriche. Elle y prit la place de l'Espagne dans ses anciennes possessions, et commença d'y faire valoir les droits de l'Empire romain.

Joseph I" s'en prévalut pour confisquer à son profit les Etats de Aïantoue , de la Mirandole et de Carpi ', pour lever des contributions et prendre des quartiers d'hiver sur ceux des autres princes, sans respecter le Pape, qui fut obligé de plier, par le traité de 1709, sous les volontés absolues du prétendu représentant de Charlemagne ".

* Ces deux derniers furent vendus an duc de Alodèue et renfrèrcnt encore à la nouvelle maison d'Autriche aicc la masse des Etats de la maison d'Es(c, par r investiture éventuelle accordée à larchiduc Ferdinand et à ses liériliers collatéraux. (A.)

2 L'observation^ n'est pas exacte. La cjuerre de succession avcit été entreprise pour empêctiep la maison de Bourijonde posséder les trônes de France et d'Espagne; mais la mort du prince autrichien dont on soutenoit les prétentions changea la face des allaires, et l'Angleterre se décida à la paix parce qu'elle aiuioit mieux voir le petit-fils de Louis XIV roi d'I']spagne que de voir la même tète porter les couronnes autrichienne et espagnole et ressusciter la puissance redoutable de Cbarles-Quint. Il résulta de ce changement de politique, et des trailés subséquents, (ju'après plusieurs alternatives la maison d'Autriche, loin de s'agrandir, comme elle l'espéroit, vit ses plus belles espérances détruites; qu'elle ne conserva de ses prétentions sur l'Espagne que celle de faire des chevaliers de la Toison d'or, ce ([ui ne faisoit de mal à personne , et qu'elle n'ac{[uit par la suite en Italie que le Milanois et la Toscane, foibles compensations de l'accroissement important que reçut la maison de France par la possession de Parme, de Xaples. d'Espagne, du Mexique et du Pérou. (S.)

Ce fut à ce tilre que la cour de Vienne continua de mettre en avant les prétentions surannées de l'Empire contre tous les princes et Etats d'Italie. Après la mort de Joseph I", Charles VI aïoit adopté son système ; mais les liaisons entre la France , l'Espagne et l'Angleterre firent naître des obstacles à l'exécution de ses projets. Il y gagna pourtant la suzeraineté de Parme et de Plaisance, qui fut reconnue de ces trois puissances, au préjudice de la cour de Rome.

Les deux guerres de 1733 et 1741, et les deux traités qui les avoient terminées, sembloient avoir posé de nouvelles barrières à l'ambition autrichienne, toujours étayée des droits de l'Empire. On n'en avoit plus entendu parler tant que la France avoit conservé dans l'ordre politique son crédit, sa considération, sa prééminence, en un mot sa place à la tète des grandes puissances.

Mais le nouveau système de 1756 ayant ouvert la porte aux prétentions de toute espèce que la cour de Vienne avoit accumulées, elle ne tarda point à les remettre en avant; la crise d'une guerre en Allemagne, où l'on s'étoit engagé pour elle si gratuitement, nous avoit mis dans le cas d'exiger tout de cette cour : elle exigea de nous et on voulut bien s'y prêter.

Par tous les traités ' qui suivirent celui du 1" mai de cette année, la France s'engagea à faire valoir ces j)rétentions chimériques aux dépens de qui il appartiendroit (même des autres branches de la maison de Bourbon). Ainsi cette grande et première puissance devint peu à peu l'instrument des vues et des projets d'une autre, exclusivement aux intérêts de ses alliés, même aux siens propres :

* On vit (■clore successivement ceux du 1>'' mai J757 et du oO décembre 1758; ce dernier enchérit sur les précédents. Voyez article VII, de la cour de Vienne, -a la fin de cet article. {A.)

CORRESPOx^DAXCE SECRETE. 269

et par une conséquence naturelle et nécessaire, elle a été enfin regardée comme n'ayant plus de mouvement propre, recevant l'impulsion au lieu de la donner, enfin comme une puissance secondaire et subordonnée.

Dès lors elle éprouva en Italie aussi bien qu'en Allemagne une rapide dégradation de son crédit, de sa considération et de sa prééminence.

Les circonstances étoient pourtant bien favorables alors pour y conserver et même y augmenter tous ces avantages.

La cour de Rome a toujours craint depuis Joseph P"" d'être encore exposée aux mêmes avanies de la part de ses successeurs.

Napîes étoit une conquête récente de l'Espagne sur la maison d'Autriche, et cela ne se pardonne point.

Le Roi de Sardaigne venoit de lui arracher, parle besoin qu'elle avoit eu de lui, une partie du Milanois ; et cela ne se pardonne pas davantage.

Parme et Plaisance, donnés à don Philippe, sembloient encore à cette cour une usurpation sur elle , parce que ce petit Etat venoit d'être démembré aussi de ses usurpations précédentes.

Des deux républiques \ la plus foible venoit d'échapper à ses fers, et elle ne devoit qu'à la France le bonheur d'en avoir été entièrement délivrée. '

La plus puissante avoit été le triste témoin de cette oppression. Elle avoit inutilement intercédé en faveur de cette sœur infortunée auprès d'un vainqueur inflexible, qui la menaçoit du même sort à la première occasion.

Que de motifs pour tous ces princes et Etats de recourir uniquement à la protection de la France! Celle de l'Espagne avoit été suspecte ; elle étoit alors devenue presque

* Venise et Gênes : on ne parle pas plus ici de Liicques que de Saint- Marin; on en dira pourtant un mot au sujet de îllodène et de la Toscane. (.4.)

iiullo. Le traité d'Aranjuez ' ne l'annonçoit que foiblement; et sans procurer aucune sûreté de plus aux deux infantes qu'elle y avoit établies, il laissoit en proie à l'Autriche tout le reste de l'Italie.

Le Roi de Sardaigne, partie contractante dans ce traité, y auroit gagné seul par la garantie de l'Espagne pour ses nouvelles possessions. Mais la prestation de cette garantie auroit dépendu principalement de la liberté du passage j)ar la France ; et celle-ci n'étoit engagée à rien.

La France restoit alors libre d'accorder ou de refuser aux ti'ois parties contractantes et à tous les antres Etats son appui contre tout agresseur, tout infracteur de la paix publique, en Italie aussi bien qu'en Allemagne.

Pour avoir le droit d'accorder il ne lui fallait point d'autres engagements, d'autres titres que ceux qu'elle .avoit déjà contractés ou acquis par le traité d'Aix-la-Chapelle , par ses alliances toujours subsistantes avec les deux républiques, enfin parle droit de protection qu'elle a de tout temps été en possession d'exercer en faveur du Saint- Siège.

Donc, dans tons les cas possibles, il pouvoit et dcvoit alors exister, des Etats d'Italie à l'égard de la France, le recours du plus foible; de la France à eux, le secours du plus fort ; enfin le conco\irs de l'un et de l'antre. Ce sont ces trois espèces de rapports qui constituent essentiellement la puissance fédérative.

1 Cniiclti, 011 1752, entre les cours de Vienne, de Madrid et de Turin. Il sembloi( n'avoir clé négocié que pour débarrasser entièrement l'Espagne des affaires d'Ilaiio sous le prétexte spécieux d'en assin-er la tranquillité; mais il ne eonteuoil rien de plus que le traité d'Aix-la-CI»apelle. A l'égard des cours de Vienne et de Turin, l'une avoit le plaisir do traiter avec l'Espagne sans la France et l'avantage d'assurer de plus en plus ses possessions sans compromettre ses prétentions; l'autre oLlijit enfui, par ce même traité, l'alternative si désirée. (A.)

La France avoit de plus la liberté du choix entre la médiation, l'arbitrage et la protection; il lui restoit la faculté d'exercer chacune de ces trois fonctions au gré de ses intérêts, sans négliger sa gloire ni manquer à la justice.

Donc elle étoit alors, relativement à l'Italie aussi bien qu'à l'Empire, au plus haut degré de sa puissance fédérative.

Donc aussi elle y jouissoit de tous les avantages que donne à un État ce genre de puissance lorsqu'il est soutenu de la puissance militaire. Elle y avoit conservé son crédit, sa considération, sa prééminence. Elle étoit d'autant plus sûre de l'es y maintenir, qu'en espérant de son secours on ne craignoit plus rien de son ambition. Le désintéressement, la modération du Roi et son amour pour la paix avoient trop éclaté dans les deux derniers traités pour que l'Italie eût pu conserver là-dessus le moindre soupçon. Elle célébroit la sagesse et la générosité du monarque, sans redouter comme autrefois la politique du cabinet '.

Telle étoit alors la situation de la France dans l'ordre politique relativement à l'ïtalie. Voyons à présent quelle est aujourd'hui la position respeciive de l'Italie à l'égard de la France.

' Gyrin gabineito di Francia! C'étoit encore, il y a vingt ans, l'cxclamnfion familière aux Italiens lorsqu'ils apprenoient quelque événement où la Fiance ax oit eu part. Cette admiration étoit fort ancienne; elle avoit commencé du temps de Henri IV ^Sully, Villeroy, Jeannin, d'Ossat, l'avoient établie) : elio s'étoit toujours soutenue depuis, mais non pas sans être mêlée lie crainte. Celte nation avoit la même opinion de notre puissance que de notre poli(i({;:c : témoin le mot du marquis d'Ormea, sous le feu Roi de Sardaignc. Ce ministre étoit en conférence, à la cour de Turin, avec ceux de Vienne et de Londres, qui lui parloient sans cesse de l'équilibre de l'Eui'ope : il étoit fatiané de ces lievx communs de la vieille politique. C'est une chimère, leur réj)ondit-il ; cet équilibre n'existe point , et il ne sauroit exister que dans le cabinet de Versailles ; car tant que celui-ci 71 e fera point de f aides, il n'y aura et ne peut jamais y acoir d'équilibt'e en Europe. {A.)

Mais cette partie de l'Europe étant partagée entre plusieurs dominations différentes, il résulte de ce partage autant de rapports divers de ces dominations entre elles, et respectivement à l'égard des" autres puissances. Ces rapports doivent être discutés et appréciés séparément. Ce seront les sujets d'autant de sous-divisions qu'il y a d'Etats à parcourir; et en commençant par le midi, on suivra toujours l'ordre topographique '.

NAPLKS KT SICII.K.

Ces deux royaumes, si longtemps disputés en Ire les deux maisons d'Anjou et d'Aragon, entre les François et les Espagnols, étoient enfin restés à la maison d'Autriche.

Elle les a perdus en 1734, et depuis elle n'a point cessé de les regretter. Son entreprise, en 1744, pour en chasser don Carlos, ne réussit pas, il est vrai : le traité d'Aixla-Chapelle lui en ôta l'espoir; mais ceux qu'elle fit depuis avec la France, et les clauses vagues, amhiguos, qu'on y laissa glisser, donnent à cette cour des prétextes de s'immiscer dans les arrangements éventuels relatifs à la succession de ces deux royaumes. Elle s'éloit flattée de faire passer l'infant don Philippe au trône de Naples , à l'exclusion des fils du Roi régnant, lorsqu'il monteroit sur celui d'Espagne ; et dans ce cas la réversion de Parme et de Plaisance lui étoit assurée '.

La fermeté de don Carlos à la mort de Ferdinand VI, et l'usage qu'il fit de ses droits naturels en faveur d'un de ses enfants, déconcerta heureusement toutes les mesures de la cour de Vienne , et ceux qui paroissoient lui avoir

' L'étpnilno (le l'objol nous obligera de le partager en deux numéros ; le premier contiendra le sud et l'est de l'Italie et le second tout le reste. {A.)

- Voyez plus haut les extraits de la convention ou traité secret de Versailles, du 30 décembre 1758.

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 273

promis leurs services dans celte occasion furent obligés de les lui déj)romeltrc.

Il ne resta donc à la cour de Vienne que f espoir de dominer un jour par l'intrigue dans un royaume que la force n'ai oit pu lui soumettre.

Elle a pu et dû s'en Ûalter aussitôt qu'elle a réussi à donner pour épouse une archiduchesse au nouveau Roi des Deux-Sicilçs.

On n'est pas à portée déjuger à quel point l'influence de la Reine peut être prépondérante. Mais, d'après le génie, le caractère et l'éducation de toute la branche espagnole, on peut du moins prévoir que cette prépondérance doit même augmenter avec le temps au lieu de diminuer.

Tel est aussi l'usage heureux et adroit que la cour de Vienne a toujours su faire de ses archiduchesses; et sous l'Impératrice régnante on oseroit ajouter que cette méthode a été encore perfectionnée.

Le Roi de X'aples n'a pas été élevé dans des principes d'amitié et d'attachement pour la France. Son gouverneur, le prince de San-X'icamii'o , n'avoit eu soin de lui inspirer aucun des sentiments , des goûts et des affections qui auroicnt été le mieux à leur place dans un prince cadet de cette première maison de l'univers '. Loin d'aimer, de connoître la France et les François, ce jeune monarque, non plus que les infants ses frères, n'en parloit pas même la langue ■.

1 Ceci n'est point un irait d'cnlliousiasmc ni de fanatisme. Tout étranger tjui aura bien étudié l'histoire conviendra qu'aucune autre maison n'a eu tant de rois, ni régné sur tant de royaumes différents, et ne remonte iticontcstablement si haut dans les temps les plus reculés; enfin, que les maisons joyrt/e.y aujourd'hui régnantes en Europe, et même en Asie , sont en cette qualité toutes très-modernes, relativement à celle de France. [A.)

- Voyez plus haut^Ies Eclaircissements et Observations sur l'article Xil, De l'Espagne, \\° 1, De la liaine nationale , t. H, p. 239, note 1. II. 18

Ce ne seroit donc que pendant la vie du Roi son père , et d'après l'autorité qu'il conserve encore sur la cour de Naples, qu'on pourroit compter sur l'union intime de cette cour avec la nôtre.

Il seroit même très-possible qu'à la naissance d'un prince héritier du trône, la jeune Reine, qui n'a encore donné à son époux que des princesses, prît sur lui bien plus d'ascendant, et même assez dans certains cas pour lui faire secouer le joug de l'autorité paternelle.

Enfin, en supposant qu'il ne s'écarte jamais à cet égard de ses devoirs, il peut perdre le Roi son père, et tout jeune qu'il est ne lui survivre que peu de temps. Si, à cette époque il ne laissoil point d'enfants mâles, il n'est pas douteux que l'infante aînée ne devînt le partage d'un des princes de Toscane'; et quelques arrangements que Charles IH eût pu faire de son vivant en faveur de sa ligne masculine, on sauroit élever cette princesse sur le trône et lui en assurer la possession ainsi qu'à son époux actuel ou futur.

Alors il seroit aussi très-possible que l'Empereur mourût sans enfants, et que le fils du grand-duc devînt l'héritier des Etats d'Autriche.

Il réuniroit à lui seul ceux que Charles-Quint avoit possédés en Italie et augmentés de la Toscane entière.

Que deviendroient alors et la liberté de l'Italie , et celle d'Europe, et h maison de Bourbon? On ne pourroit pas se flatter que l'Angleterre voulût bien s'unir et se concerter encore avec elle pour maintenir ou rétablir en Italie une espèce d'équilibre. Nous l'avons déjà dit"; les motifs

1 La cour de Vienne prcndroit de loin pour cela de bonnes mesures, comme elle a fait pour le maria;fe de l'iiénliére des KfaJs de Modènc. {A.)

^ Article VIII, De l'Empire, sur la maison de Brunswick, c\.\, De l'Angleterre, t. II, p. 144 et 175.

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qui, sous les deux Georfje premier et second, ont pu décider ces alliances, ne subsisteroient plus ni sous le troisième, ni sous ses successeurs; le?, conlitieutal connections n'influeroient plus dans le cabinet de Saint-James. Il ne verroit alors que de deux choses l'une :

Ou la plus belle occasion de mettre aux mains deux maisons dont il craint l'une et dont l'autre a paru enfin détachée de l'Angleterre ;

Ou une circonstance heureuse pour bannir à jamais la première de l'Italie , y établir exclusivement une puissance ennemie naturelle de la France, renfermer ainsi la maison de Bourbon dans les limites de la France et de l'Espagne', vendre cher son secours par mer à celle d'Autriche, et s'assurer par ce moyen une supériorité privative dans les ports d'Italie soumis à la même domination.

Mais supposons que le Roi des Deux-Siciles ait bientôt un ou plusieurs entants mâles (cela est assurément trèspossible et très-vraisemblable), voilà donc en Italie une nouvelle branche de la maison de Bourbon qui peut et doit y devenir puissante et florissante. Reste à savoir si, ayant tiré de la France son origine et son appui, elle lui en sera désormais plus attachée.

On ne peut guère se flatter que Ferdinand IV gouvernera un jour par lui-même. Toujours soumis à une direction, une impulsion quelconque, une nouvelle influence devra succéder à celle qui subsiste encore de la cour de Madrid sur celle de Xaples. Quelle sera cette influence? Nous l'avons déjà dit , tout paroît annoncer celle de la Reine et par conséquent de la maison d'Autriche.

î On ne pari? point i\o la brandie établie à Parme. Un détachement de jiiissards parti de Casal-Ma;|giore, lis-à-vis de Colorno, peut et pourra toujours passer le Pô la nuit et enlever de ce château linfant duc avec sa cour et sa famille. (A.)

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