IS
Si celle-ci doncjngeoit à propos de détourner un jour ce monarque des affections et des liaisons qui auroient subsisté entre sa maison et lui du vivant de Charles III ; si même, par des circonstances qu'il ne seroit pas impossible de prévoir, l'Autriche de nouveau s'unissoit avec l'Angleterre, et que le penchant naturel des cours d'Italie pour cette puissance maritime entraînât celle de Naples dans des mesures opposées à celles de la France ' et de l'Espagne , que n'auroit-on point à se reprocher? On auroit manqué aux premiers éléments, aux règles les plus triviales de la politique.
En effet, si dès à présent, et de concert avec l'Espagne, on ne prenoit pas des mesures pour affermir entre cette cour, celle de Naples et la nôtre, un système indissoluble de puissance fédérative , il ne seroit plus temps d'y penser lorsque le besoin , la crise des affaires nous forceroient de nous en occuper.
On ne parlera pas ici des moyens et des ressources que ces deux royaumes bien administrés pourroient fournir ou préparer à cette triple alliance de la maison de Bourbon : ce seroit le sujet d'un mémoire particulier où il faudroil entrer en détail sur la cour, le ministère, les troupes, la marine, les finances, le commerce, l'industrie, l'agriculture, et en général tous les objets, toutes les branches de l'administration. On dira seulement que ces moyens et ces ressources pourroient devenir très-considérables et mettre un grand poids dans la balance de l'Italie et de l'Europe.
1 On a vu (Ion Carlos liii-nirmc céder un moment i la terreur qui avoit subjugué son conseil en 174o; le capitaine Martin donner, montre sur table, la loi au monarque dans son palais, dans sa capitale, et l'obliger à rappeler ses troupes de l'armée espagnole en Italie. {A.)
Le penchant naturel iudueroit désormais encore plus que la crainte dans une pareille démarche, si l'occasion s'en prtisenloit de nouveau : ce j)cncliant n'est que trop manifeste à tous ceux cpii connoissent et Naples et l'Italie. (.4.)
CORRKSPOXDAXGF. SECRKTE, 277
En effet, aucun pays du monde n'est situé plus avantageusement pour réunir en abondance presque tous les goures divers de productions du sol et de bénéfices de l'industrie, qui se trouvent partagés entre les autres États de l'Europe.
Il n'est pas moins bien placé pour jouir de tous les avantages du commerce d'exportation et d'importation. Entouré de mers et de ports, il semble fait pour dominer sur la Méditerranée.
Sa position topograpbiquc lui donne d'ailleurs le plus grand avantage pour influer militairement dans les affaires d'Italie. Isolé de trois côtés, il ne touche au continent que par la frontière de l'Etat ecclésiastique. S'il est attaqué (ce que pourtant il ne doit jamais attendre), ce ne peut être ni de près ni subitement; il a toujours le temps de se préparer, n'ayant rien à craindre de ses plus proches voisins, et l'ennemi étant obligé de partir de fort loin pour traverser leur territoire avant d'arriver jusqu'à lui. Sa frontière est aisée à défendre de quelque côté que cet ennemi se présente, ou sur le Tronto, ou sur le Garifjliano,
S'il attaque, il a devant lui un vaste champ de bataille. Outre l'Etat ecclésiastique, les deux autres les plus voisins , la Toscane et l'Etat de Venise , ne sont guère mieux armés. Ouverts aux amis et aux ennemis, ils offriroient toujours à une armée napolitaine, et pour les subsistances, et même pour les besoins pécuniaires, ces ressources un peu forcées, et contre lesquelles on réclame peut-être avec justice, mais que la raison d'Etat, les lois de la guerre, la nécessité surtout, autorisent du moins et que le succès justifie.
Les royaumes de Naples et de Sicile forment donc par eux-mêmes l'Etat le plus considérable, le plus important de l'Italie et le plus fait pour y être prépondérant.
Quant à sa position respective à l'égard des autres puissances de l'Europe, elle ne peut consister que dans les rapports directs de cette cour avec celle de Vienne , par les liaisons étroites et peut-être trop intimes que la nouvelle affinité a établies entre les deux familles, ou dans ceux que les liens du sang et de l'intérêt commun lui rendent essentiels et nécessaires avec la France et l'Espagne. C'est par ces deux puissances qu'elle peut se trouver impliquée, engagée dans les affaires générales de l'Europe; c'est pour elle aussi que les deux monarques, parents et alliés, doivent veiller sans cesse, non-seulement à sa sûreté , à sa conservation , mais aussi à l'accroissement de ses forces, de ses moyens, et à l'usage que dans plusieurs cas elle en pourra et devra faire.
La position de cette nouvelle monarchie, respectivement à la France, est donc et doit être un des objets les plus intéressants des spéculations de celle-ci. C'est la position d'un Etat que tout semble attacher à la France, qui l'est encore, au moins par le lien commun de l'Espagne, mais qui pourroit s'en détacher si ce lien venoit à se rompre ou à se relâcher, ce qui n'est rien moins qu'impossible.
Donc on ne sauroit s'y prendre trop tôt pour établir et affermir l'union et la communauté d'intérêts entre ces deux puissances et la monarchie napolitaine , toujours aussi de concert avec l'Espagne ; pour l'allier fortement et solidement au nouveau système de puissance fédérative qu'il est si nécessaire de former, non-seulement en Italie, mais en Europe.
Donc aussi la France doit à la cour de Naples, ainsi qu'à celle de Madrid, l'exemple des mesures sages, fermes et bien combinées qui peuvent amener et consolider la formation de ce système.
CORRESPONDAXCE SECRETE. 279
Donc enfin , c'est de la France même que ces deux puissances doivent apprendre, en l'imitant, à soutenir et vivifier ce système politique par le concours indispensable d'un bon système militaire.
Ce moyen seul , mis en usage tout à la lois par les trois couronnes de la maison de Bourbon, pourroit assurer d'avance le succès complet de leurs opérations politiques.
l'état ecclksi.astiquk.
La considération à la cour de Rome seroii au fond peu importante , si l'usage n'en avoit fait une prérogative essentielle des grandes couronnes'.
Dès lors elle fait partie de ce crédit ou réputation si nécessaire à conserver.
Depuis Joseph I", cette cour a toujours tremblé que la maison d'Autriche n'établît en Italie une trop grande puissance, et ne prétendît y faire revivre, pour son propre compte, les droits surannés de V Empire romain.
Cette crainte seroit encore plus fondée sous un empereur qui joindroit du côté paternel les Etats de Toscane à la Lombardie autrichienne : le cas peut arriver ; il j)eut exister tout à l'heure.
Ce seroit encore bien pis , si , d'un autre c6\é^ l'héritier de la maison d'Esté (par un mariage et par une investiture) venoit à réclamer la totalité des Etats autrefois possédés par cette maison, et par conséquent le duché de Ferrare. Ceci est encore très-possible, peut-être même assez prochain, et cet héritier est un archiduc.
1 Quoique l'importance réelle de celte considération ne consiste que dans le crédit à la cour de Rome, rclatiiement au siège et au conseil permanent du chef de l'Eglise, observons qu'ici l'Etat ecclésiastique n'est et ne sera considéré que sous le rapport d'im Etat séculier et souverain avec d'autres Etats de la même classe. [A.)
Depuis soixanle ans la cour de Rome et les autres princes d'Italie n'avoicnt eu d'autre ressource pour s'empêcher de subir le joug que la protection de la France et de l'Espagne,
La cour de Rome pourroit-elle y compter? Et cette protection seroit-elle, au besoin, prompte, suffisante, efficace, dans l'état actuel des choses, c'est-à-dire après que la France a perdu, relativement à l'Italie comme à l'Empire, beaucoup de son crédit, de sa considération, de sa prépondérance?
Tout cela se Irouvoit fondé sur la sagesse et la solidité de son système ancien de puissance fédérative.
Ce système est détruit; un autre a succédé, qui avoit placé la France en seconde ligne, qui l'avoit subordonnée aux vues, aux désirs d'une autre puissance; et c'est précisément la seule dont tous les Etats d'Italie, surtout la cour de Rome, redoutent l'ambition et l'oppression.
Un troisième système vient d'éclore, également destructif des précédents : c'est le système copartagcant. Il ne sembleroit affecter que le Nord et l'Allemagne; il me* nace cependant et la cour de Rome et toute l'Italie.
Le premier étant détruit, le second déjà ébranlé et prêt à s'écrouler de son propre poids, c'est le troisième qui domine en Italie tout comme ailleurs.
Une branche de ce système, c'est le principe de l'égalité et de la proportion dans les acquisitions des trois copartageants.
La Russie et le Roi de Prusse peuvent acqtiérir beaucoup dans le Nord et en Allemagne; rien en Italie.
Pourmaintenir donc cette proportion, celte égalité entre les acquisitions réciproques, il faudroit chaque fois un équivale?it à la cour de Vienne. Oii le prendroil-elle, sans
CORRESPO\DA\CE SKGRKTE. 281
achever d'envahir la Pologne et l'Empire? ce seroit en Italie.
Les Etais dn Pape, donnés jadis par denx rois de France ', et longtemps avant que le second fût empereur, sont toujours cependant, au gré des publicistes autrichiens, un démembrement scandaleux de l'empire romano-cjermanique.
Joseph H paroît déjà fort impatient d'adopter leur jurisprudence ; ce ne seroit à ses yeux qu'une réunion des biens de l'Eglise : genre d'acquisition facile, commode, pacifique, et pour lequel ce prince laisse entrevoir un penchant décidé.
S'il croyoit avoir des raisons pour ne pas consommer d'abord cette opération definance^ il en feroit du moins l'essai par la réunion du duché de Ferrare aux États de Modène en faveur de l'archiduc Ferdinand, et par la réclamation de Comachio (qui n'est qu'assoupie), contre le Saint-Siège, au profit de l'Empire.
La France, politiquement, pourroit-elle permettre toutes ces vexations; et sa considération à la cour de Rome, en Europe, dans l'univers entier, n'y seroit-ellc pas compromise? En honneur même, voudroit-elle les souffrir?
Mais comment les empêcher dans l'état actuel , et moins encore dans celui qui doit nécessairement résulter du système copartageant, si on le laisse subsister?
La position respective de la cour de Rome, relativement à la France, est donc celle d'un état foible, créé depuis
1 Pépin et Cliarlemagnc, des dépouilles du royaume do Lombardic et de l'empire fjrcc. C'est un fait notoire et prouvé incontestablement par les époques de ces donations, telles quelles, antérieures de beaucoup à celle du couronnement de Charlemagne à Rome comme empereur d'Occident. Cette cérémonie ne donnoit pas au Roi de France un pouce de terrain ni un droit de plus à tout ce qu'il possédoit déjà; elle n'eut lieu qu'en 800, et quatorze, ans seulement avant la mort de ce conquérant. (.*!.)
mille ans révolus par la piété, la libéralité , la bienfaisance d'un souverain d'un autre éf al puissant et redoutable, constamment protégé par les successeurs de ce grand monarque pendant une longue suite de siècles, et qui a toujours reconnu cette protection comme un droit inséparable et inaliénable de leur couronne.
La position de la France à l'égard de la même cour est celle d'une puissance qui a daigne s'honorer des titres et des distinctions que celte protection constante lui a fait donner par le Saint-Siège au-dessus de toutes les autres monarchies, et qui, par l'usage établi entre les têtes couronnées^, s'en esta son tour prévalue pour maintenir sa dignité et sa prééminence.
Mais un motif bien plus solide d'intérêt réel , actuel , qui doit, sans doute, intéresser la France en faveur de cette cour, c'est que les vexations dont elle est menacée ne peuvent avoir lieu sans que la paix de l'Italie, et par contre-coup de l'Europe, n'en soit troublée au point d'engager peut-être la France dans une guerre générale, qu'elle doit prévenir.
Donc l'amour même de la paix et le désir de maintenir la tranquillité publique exigent de la France des mesures nobles, sages, fermes, bien concertées, et surtout prises à temps, pour aller au-devant de ce torrent d'usurpations : donc l'Italie même, surtout la cour de Rome, se trouve menacée, et par le système ancien et constant de la cour de Vienne, et par celui qu'a fait éclore la ligue copartageante.
1 Cet usage étoit si constant et si invétéré en Europe, que, depuis la réformation, les rois d'Angleterre ont toujours conserve précieusement le (iircde défenseurs de la foi. Il avoit été conféré par Léon X à Henri VIII pour avoir soutenu des dogmes tout contraires à ceux dont ses successeurs et luimême ont fait profession depuis cette époque. {A.)
CORP.ESPOXDAXCE SKCRÈTE. 283
Donc aussi la France ne doit pas attendre que le feu s'allume dans cette partie de l'Europe; elle doit, au contraire, travailler sans délai, sans relâche, à la formation d'un nouveau système politique et militaire, dont la solidité puisse en imposer à l'ambition et à l'avidité des infracteurs de la paix. Par ce moyen, seul digne d'elle, cette monarchie prolcctrice née de rEfjlise^ et arbitre naturelle de l'Italie, comme de l'Allemagne, conservera tout à la fois et la paix et sa propre gloire, et commencera dès lors de recouvrer son crédit, sa considération et sa prééminence.