‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 15 sur 58 · LA HEFIBLIOIE DE VENISE · texte numérisé non relu

LA HEFIBLIOIE DE VENISE

Cet état est si nul , relativement à TEurope et à l'Italie même, depuis deux siècles, que, dans ce long intervalle, on n'a, pour ainsi dire, entendu parler des Vénitiens que trois ou quatre fois.

La première, lors du démêlé de la République avec la cour de Rome; elle en sortit avec honneur par la médiation, et plus encore par la protection de Henri IV.

Ensuite elle perdit Candie, et cette perte fut célèbre par la longueur du siège, et par les secours de la chrétienté , mais surtout de la France.

Engagée dans la guerre qui précéda la paix de Carlowitz (en 1699), la République y joua un rôle plus heureux et assez brillant. Le dernier de ses héros y conquit la Morée', elle la retint par le même traité.

Enfin, dans le cours d'une autre guerre contre les Turcs (heureuse pour tous les alliés, excepté pour elle-même), Venise reperdit cette importante conquête, et fut obligée d'y renoncer par le traité de Passarowitz, en 1719.

* Le doge ilorosini : à l'imitation des généraux de l'ancienne Rome , il remporta de cette conquête le surnom de Peloponesiaco, {A.)

284 LOLIS XV.

Depuis celle époque, la République esl restée puromcut passive dans les deux dernières guerres d'Italie (de 1733 et 1741). Ses Etats ont servi de passage et de champ de bataille aux armées françaises, autrichiennes, espagnoles, comme ils l'avoient toujours fait dans les précédentes, depuis deux cents ans.

Elle suit encore actuellement ce système d'inertie dans la guerre de l'Archipel entre la Porte et la Russie. Cela, jusqu'à présent, ne lui a produit que ce qui arrive toujours aux Etats trop longtemps neutres et craintifs sur ce qui se passe, pour ainsi dire, à leur porte : elle n'a contenté personne; et des deux parties belligérantes, celle qui reste à portée de cette République lui fera éprouver tôt ou tard son ressentiment.

Elle ne doit pas espérer plus d'égards de la cour de Vienne, aussitôt que celle-ci aura pu remplir en partie ses vastes projets sur l'Italie; elle ne tarderoit point alors à mettre en avant les prétentions de Maximilien I" sur l'Etat de terre ferme.

Cet Etat, composé de la dépouille de plusieurs petits tyrans et des empiétements atroces et frauduleux que la République avoit faits en différents temps sur les Etals voisins, n'étoit rien moins alors que légitimement acquis ; mais une prescription de trois siècles de plus en doit avoir enfin légitimé la possession : sans cela , il n'y en auroit plus aucune d'assurée dans l'Europe entière.

Mais quel droit peut tenir contre une prétention escoilée de deux cent mille hommes? Telles sont aujourd'hui celles de la maison d'Autriche, On ne peut plus les réfuter qu'avec des arguments de la même force,

La République de Venise touche peut-être de bien près au moment d'éprouver les effets lents, mais sûrs, et toujours funestes , d'un système passif.

GORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 285

Dès à présent, elle n'existe plus que sous l'abri ordinaire des Etals foibles, c'est-à-dire la défiance et la jalousie réciproque des Etals plus puissants dont ils sont entourés. Aucun d'eux, dit-on, ne voudroit permettre qu'un d'entre eux s'en emparât au préjudice de tous les autres.

Mais celle existence, toujours humilianle et précaire, est bien peu de cliose pour la superbe République de l'enise, cette ancienne rivale des rois, des empereurs, et qui a tenu jadis pendant si longtemps la balance de l'Italie'.

Elle pourroit même éprouver qu'il ne seroit plus temps de recourir à cette honteuse ressource des gouvernemcnls foibles et pusillanimes; elle n'a plus d'autres voisins que le seul qui pourra et voudra l'accabler. C'est lui qui l'entoure et l'enferme de tous les côtés, excej)té de la mer et du Pô. Le golfe Adriatique, dont elle affecte encore la souveraineté chimérique, ne lui fourniroit point de défenseurs contre une puissance dont elle s'est laissé circonscrire par terre". Le Pô ne l'avoisine qu'à un Etat plus foible^ encore, et non moins exposé aux usurpations du plus fort.

On s'étonne, sans doute, que celle République, si célèbre pour sa sagesse et sa fermeté, se soit laissé réduire insensiblement à un état qui diffère si peu de l'esclavage, et qui en est toujours le préliminaire certain.

Cela est pourtant bien simple et bien naturel au gouvernement de nos républiques modernes. Il est défiant et pusillanime par essence. Qu'on daigne seulement se rap-

* En 1755 , les forces maritimes de Venise consistoient on quatorze vaisseaux de ligne, six frégates, vingt gaicasses et vingt galùres, le (ont en mauvais état. (A.)

'■^ La partie aulricliicnne de l'islric et du Frioul , le comté de Gorilz, la Cartiiole, le Tyrol , le Miianès, le Manlouan, font les trois quarts et demi des frontières de Venise, et tout cela appartient à la maison dAufricIic. (A.)

■^ L'Elat ecclésiastique, dont on vient de parler. (A.)

peler ce qui a élé dit (article IX) de la Hollande.; on verra que celle-ci, après avoir beaucoup plus agi, remué, intrigue , dépensé que Venise, s'est réduite à peu près au même point d'asservissement ou de nullité.

Cette défiance et cette pusillanimité républicaine est bien plus enracinée dans le gouvernement de Venise; il craint également, et les secours des étrangers, et les services de ses sujets, de ses citoyens. Une basse jalousie lui a toujours fait envier la gloire de ses généraux, et redouter jusqu'à leurs succès. Enfin, plu lot que de risquer sa précieuse tranquillité et son autorité despotique, de s'abandonner à l'appui de ses amis les plus fidèles et les plus désintéressés (tels que la France l'a toujours été pour la République), ce sénat orgueilleux et tremblant s'est lâchement borné à prêter son territoire.

Qu'en est-il résulté? c'est que, même à présent, plus tard peut-être encore, à la veille d'être attaquée, cette République n'oseroit réclamer les secours des puissances amies, mais éloignées. Elles ne pourroient, en eiFet, arriver à temps à son aide.

Presque entièrement désarmée et entourée de toutes parts, que pourroit-elle opposer à une armée qui peutêtre ne se déclareroit et n'entreroit en action qu'au milieu de son territoire, par lequel cette armée auroil demandé ou pris passage selon la coutume ' ?

L'Elat de terre ferme est semé, de loin en loin, de quelques vieilles bicoques, appelées châteaux on forteresses'^^ asiles paisibles d'autant de podestats ou castellans.

* Elle seroit en même temps ou jointe ou second«;e par les Iroupes du Milanès, du Mantouan et par celles de Modène; car la maison d^Est a aussi (les arrière-préttntions slir le Polésin, qui jadis a élé démembré du duclié de Ferrure. (A.)

- Caslcllo-RoCCa dit Brescia, Bergamo, Creiiui , etc. Ces trois villes et leurs dislricls (dont la première est vaste et riche) ont autrefois appartenu

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Ceux-ci sont toujours étonnés qu'on puisse arriver par terre jusqu'à leurs remparts', et cet inconvénient les détermineroit bientôt à rendre leurs places. Celles-ci d'ailleurs ne sont plus tenables contre les armées de nos jours. Le premier usage de ces donjons a été de tenir en sujétion les villes de terre ferme , qui étoient encore alors indociles et remuantes.

La République de Venise est donc, dès à présent, à la discrétion, à la merci de la cour de Vienne. Elle le sent bien; mais elle se borne à éloigner sa perle, sans prendre aucune mesure vigoureuse pour la prévenir.

Elle se contente d'avoir toujours à Vienne un ambassadeur qui y joue auprès des ministres le rôle de courtisan, qui flatte, qui cajole, qui rampe, et qui répand l'argent pour être bien instruit'^. Aussi regarde-t-elle les autres

auMiianès, raison de plus pour s'en emparer sans autre forme de procès. {A.)

' Ceci n'est pas une plaisanterie ; c'est, à leur gré, un grand défaut dans les fortifications et qui leur fait mépriser beaucoup ce genre de dépense, quoiqu'ils aient souvent élc dans le cas de l'employer; mais ils ne savent par eux-mêmes en tirer aucun parti. Pour défendre une place il leur faut toujours un gouverneur étranger, comme à Corfou, en 1715, le maréchal de Schuliembourg. Ils se plaignent encore de lui, parce que, disent-ils, ce génélal a tant fortifié la place, qu'il y faudroit une armée pour la défendre. Enfin les Vénitiens n'en savent pas là-dessus plus que les Turcs; mais ceux-ci sont plus braves. Aussi les moins ignorants d'entre les Vénitiens ont-ils une grande vénération pour la Hollande, parce qu'ils croient quelle est toule dans l'eau comme Venise. Ils ne comprennent point la barbarie des autres peuples qui n'ont pas eu V esprit de choisir de pareilles situations. Ceux qui ne sont pas si savants ont si peu d'idée de tout ce qui n'est pas les Lagunes ou la Brcuta, qu'un jeune noble disoit d'amitié à un voyageur hollandois , M. Heerkens , auteur vivant, qui a fait imprimer son Voyage d'Italie : Ah! vous êtes à présent bien de nos amis ; mais vous ne songerez plus à nous sitôt que vous serez retourné dans vos montagnes de Hollande. Beaucoup de gens se sont récriés sur ce trait comme fabideux et controuvé; mais ces gens n'ont pas été à Venise ou n'y ont guère vu de Vénitiens. [A.)

2 Malgré la parcimonie républicaine, il est constant que les ambassadeurs

ambassades comme (\c parade, et celle-ci comme la seule

de |)olitique et d'alHiires.

Celte espèce de routine lui a réussi jusqu'à présent, et il ne lui est plus guère permis de prendre un autre parti.

Dans l'état actuel des choses, il n'est pas possible à la République de se mettre par elle-même en état de défense j les efforts pénibles et lents qu'elle tenleroit pour cela, serviroient vraisemblablement de prétexte à l'agression qu'on auroit méditée; elle crieroit en vain au secours. Si la France, par exemple, vouloit alors lui en donner, la distance qui nous sépare, cl les intermédiaires qu'il y auroit à gagner ou à surmonter, ne permettroienl de la secourir, en effet, que par la voie des diversions : avant qu'on eût pu en faire une , l'Etal seroit conquis , et la République abîmée.

H ne lui reste donc, pour se fortifier, que la voie des négociations; mais deux obstacles arrêteront toujours ses premières démarches : l'orgueil et la peur.

Ces deux choses , qui devroient être toujours incompatibles, vont trop souvent de compagnie; l'un sert à cacher l'autre , et c'est ici le cas.

Les Vénitiens ont une si haute opinion de leur propre sagesse, qu'ils s'imaginent bonnement d'en inq)oser par leur contenance, et de se faire rechercher de toutes les puissances intéressées aux affaires d'Italie. Ils ne peuvent donc se résoudre à faire les premiers pas, et attendent toujours que ces puissances viennent, comme autrefois,

de Vcnific à Viciinc n'épargnent rien pour furotcr |)arloiit el dccoinrir ce. qui se passe : aussi ont-ils toujours été avertis les premiers de tous les événements qui pourroient intéresser celte conr. C'est ainsi qu'en 1735, lorsque M. (lu Tlieil fut ilépèclié secrètement à Vienne pour trailer de la paix, l'ambassadeur de Venise sut tout et en instruisit, jour par jour, ; es maîtres depuis l'arrivée de cC ministre secret jusqu'il son départ ; et ce fut par eux que la cour de Turin eut le premier avis de la négociation, (.1.)

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mendier leur alliance; ils attendront longtemps : voilà l'orgueil.

D'un autre côte, ils sentent si bien leur situation, qu'ils tremblent toujours de se compromettre; et dans le cas où quelque puissance voudroit les engager à se mettre en défense et en état de prendre des mesures vigoureuses, en leur promettant de les seconder, ils trembleroient encore de donner de l'ombrage à l'ennemi mémo dont on voudroit les garantir : voilà la peur.

Pour les guérir de ce dernier défiiut (car le premier au fond est assez indifférent, et ne peut produire que du ridicule), il n'existeroit qu'un moyen : ce seroit de se porter sur eux, ou d'avoir si bien pris d'avance toutes ses dimensions pour être sur d'y arriver à temps, que cette certitude leur insj)iràt enfin le courage et la confiance.

Résumons sur la position respective de cette République à l'égard de la France.

C'est celle d'un Etat foible, passif et nul, relativement à un autre Etat puissant, ami, ancien allié, dont il a toujours éprouvé la bienveillance et reçu de bons offices ; mais dans cette position il y a deux inconvénients fort graves.

L'un, que-l'Etat puissant avoit perdu de vue, pendant quelque temps, les principes d'après lesquels il auroil dû veiller, influer sur l'Etat foible, ainsi que sur tout le reste de l'Italie.

L'autre, que la situation locale de cbacun de ces deux Etats les tient trop éloignés et trop séparés l'un de l'autre , pour que le plus foible puisse com])ter avec certitude sur les secours du plus fort.

Concluons seulement, 1" que la France ne dcvroit pas refuser son secours à la République de Venise, dans le cas où celle-ci seroit enfin réduite à le réclamer contre II. 19

toute puissance qui voudroit envahir son territoire et renverser sa constitution.

2° Que dans l'état actuel des choses, la France ne pourroit pas accorder ce secours, ou du moins l'effectuer, attendu la distance et les intermédiaires;

3° Qu'il seroit, pour la France, pUis prudent, plus noble, plus fjrand, ])lus conforme au désir de la paix, de n'être dans le cas ni d'accorder ni de refuser ce secours;

4" Que, pour éviter cette alternative, il n'y a qu'un moyen : c'est de la prévenir, en mettant d'avance les choses au point que le cas de la demande ne puisse pas avoir lieu ;

5" Enfin que pour cela il faut toujours en revenir à ce qu'on ne peut trop répéter, c'est-à-dire à la formation d'un nouveau système de puissance fédérative et de puissance militaire.

LA TOSCANK.

Ce grand-duché jusqu'à présent a été seul exempt des malheurs de la guerre, quoique la succession de Jean Gaston' eût été le germe des deux dernières en Italie.

Le feu Empereur, devenu son héritier par l'échange de la Lorraine, se conduisit fort adroitement pendant la dernière de ces deux guerres. Il obtint la neutralité, et jouit tranquillement de la Toscane , pendant que son épouse rimpératrice-Rcine et son frère le prince Charles altaquoient la Lorraine et réclamoient la possession d'un Etat dont François P"" avoit reçu au moins l'équivalent.

Cette conduite auroit pu et dû être pour les trois couronnes de la maison de Bourbon un juste motif de ne plus respecter cette neutralité : on auroit évité par là tous

' Dnrnier yrand-diic de la mnison dn Mndicis.

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 291

les malheurs de celte guerre en Italie. ïl est constant que leur première cause fut, pour les Espagnols et les Napolitains, d'avoir tourné deux ans autour de la Toscane au lieu d'y entrer et de s'y établir, à (juoi ils n'auroient trouvé aucune difficulté.

Lors enfin qu'en 1745 les trois armées se réunirent, qu'on fut maître de Nice et de Villefranche, que Gênes se déclara, et qu'il ne restoit aux iVnglois qu'une seule relâche sur toutes les côtes de l'Italie , c'est-à-dire le port de Livourne, c'étoit le moment d'ôter aux alliés cette unique cofnmunication avec l'ennemi commun. Ils auroient été privés des secours de toute espèce, surtout de vivres, d'armes et de munitions, qu'ils en tiroient sans cesse par celte voie et par la connivence du gouvernement de Toscane. Ils auroient même éprouvé beaucoup plus de difficultés et de retards pour les remises d'argent que leur faisoient aussi, par le même canal, les Aq\x\ puissances maritimes. On pourroit démontrer que ces deux fautes à' omission ont entraîné toutes les autres , et décidé en faveur des alliés le sort de la guerre d'Italie.

Cette observation ne peut pas être superflue : elle indique du moins de pareilles fautes à éviter pour l'avenir ; et la conséquence nécessaire qui se présente, c'est que, dans le cas d'une guerre future en Italie, on ne doit jamais permettre que la Toscane reste neutre.

Jetons à présent un coup d'œil sur son état actuel , et voyons de quel poids cet Etat, soumis aujourd'hui à un archiduc , peut et doit être , à l'avenir, dans le système politique de la maison d'Autriche.

Elle possède en propre le Alilanès et le Mantouan; de là, par l'Etat de Modène dont elle dispose déjà, et qui lui appartiendra bientôt, elle donne la main à la Toscane'.

1 C'est pour miens assurer et faciliter celte communication que les deux

Dès à présent donc, depuis le Tessin jusqu'à l'entrée de l'État ecclésiastique, ouvert au premier occupant, cette chaîne de cent lieues de longueur est soumise à la domination autrichienne.

La Toscane en fait une des extrémités, et cette partie, la plus foible en apparence, en est cependant la plus importante. C'est une espèce d'avant-poste qui menace sans cesse l'Etat ecclésiastique, et qui le serre d'un côte, tandis que le Alanlouan et le Modénois le touchent de l'autre.

Ce même avant-poste , le plus voisin du royaume de Naples , ne lui en imposeroit pas moins , en cas de rupture avec la cour de Vienne. Il faut observer que la chaîne dont nous venons de parler coupe l'Italie en diagonale , depuis les Alpes jusque par delà les Apennins, et qu'elle sépare dans sa longueur les Etats de Piémont, de Gênes et de Parme, de ceux de Venise, de Rome, et par conséquent du royaume de Naples.

Trois Etats d'un côté et trois de l'autre restent donc désormais sans communication entre eux : elle leur est coupée par la domination autrichienne ; elle est interdite aussi par terre à la France et par conséquent à l'Espagne , dans le cas où l'une des deux branches italiennes de la maison de Bourbon seroit obligée de réclamer leur appui '.

cours de Modèiic et de Florence ont fait percer de concert un ;{ran(i clicniiii au travers des niontafi[ncs do la Grajifjnancc. Une armée peut marcher par là directement et à travers lu Toscane jusqu'à la frontière de l'iilfat ecclésiastique. (A.)

1 C'est précisément cette position de la Toscane qui nous a, dans tontes les guerres, garanti son système de trantjuillité et de neutralité. Trop loin de l'Autriche pour être proniptement secourue et exposée sans défense aux attaques des François et des Napolitains, la cour de Florence, (]uoique aulricliicnne, étoit forcée pour conserver son existence de se ména<[cr la protection et la bienveillance du gouvernement françois. Si, comme Favicr le sotiliaitoit, les rois d'Fspagnc ou de Xaplcs eussent possédé la Toscane, peut-être

GORP.ESPOXDAXCE SECRETE. 293

La Toscane, il est vrai, présente au premier coup d'œil toutes les apparences d'un Etat pacifique, et même désarmé. Son intérêt, dit-on, son système fondamental est de conserver sa tranquillité, de cultiver les arts, d'encourager sans cesse l'agriculture , d'animer l'industrie et de ftivoriser le commerce. Ces principes étoient ceux des Médicis. Le feu Empereur les avoit adoptés, et le grand-duc régnant semble les avoir pris pour l'unique règle de sa conduite.

• Oui, sans doute, et c'est celle que la cour de Vienne a dû lui prescrire. Cette cour a trop éprouvé combien il étoit utile pour elle que la Toscane fût tranquille et neutre, en apparence, dans toutes les querelles de l'Italie et de l'Europe. Par là ce petit État ricbe et florissant étoit devenu pour la nouvelle maison d'Autriche une mine d'or dans laquelle on sait combien elle a puisé. Quel autre usage auroit-elle pu en faire, qui n'eût compromis toutes les ressources qu'elle en tiroit; et encore à présent, qu'a-t-elle besoin que la Toscane soit un Etat militaire?

Nous l'avons déjà dit , ce n'est qu'un avant-poste ; il n'est point garni, mais il peut toujours l'être à temps, au moyen de la communication nouvellement établie , et qui n'existoit point avant la paix d'Aix-la-Chapelle.

Le projet ne pouvoit pas même en être formé alors. Ce ne fut qu'en 1752 qu'il commença d'éclore'. A présent qu'il est rempli , on ne doit plus partir des foibles et paisibles Médicis j, pour apprécier les vues et le système particulier de la nouvelle maison grand-ducale.

alors la nécessite de protéger le reste' de l'Italie contre leur ambition auroit brouillé la France avec ces deux puissances. La diiision de l'Allemagne et de l'Italie en petits États a toujours été la vraie cause de la grandeur de la France : ainsi le changement le plus favorable pour elle auroit été celui qui auroit fait de la Toscane un État indépendant de toutes les grandes monarchies. {S,} * On en parlera lorsqu'il sera question des Etats de Modène.

Ce n'est pas que jusqu'à présent , elle ait paru s'écarter de leurs principes pacifiques ; mais , encore une fois , le système général, l'ensemble des vues et des projets de la cour de Vienne sur l'Italie , n'a pris toute sa consistance que depuis le mariage de l'archiduc Ferdinand avec la princesse de Modène; et même depuis, elle n'auroit eu aucun motif de faire jouer au grand-duc un rôle différent. On ne doit pas s'attendre qu'elle le mette en frais de troupes ni de places. Il est à l'abri de toute attaque par terre, tant que l'union subsistera entre les deux cours et les deux familles de Florence et de Naples, et plus encore entre les deux maisons de Bourbon et d'Autriche. Si les choses changeoient , il seroit bientôt plus à redouter que dans le cas de craindre lui-même; et toute la puissance autrichienne en Italie se porteroit à son secours , aussitôt qu'il seroit seulement menacé.

Ce ne seroit pas non plus par VEtat des Présides^ que la Toscane pourroit être prise au dépourvu. Cette expédition maritime ne seroit pas plus subite qu'une attaque par terre. Les préparatifs militaires, les armements des vaisseaux de guerre , V embargo d'un grand nombre de vaisseaux de transport, les approvisionnements considérables qu'exige une telle entreprise , tout cela s'annonce avec trop d'éclat; et plus on est près de l'ennemi, plus tôt il en est averti. Si la cour de Naples faisoit mine seulement d'augmenter les garnisons de ces places ou d'y former des magasins, le grand-duc, on le répète, seroit aussitôt en mesure et pour se défendre et pour attaquer. Il n'a pas besoin pour cela de rester armé; sa maison

1 Stato degli Presidii , c'csf-à-dire les places à'Oî'bitello, Piombino , Porto-Ercolc, Monte-Filippo et Porto-Longone sur la côte de la Toscane et dans l'île d'Elbe. Cet Klat des garnisons qui aïoit appartenu à l'Espafjne, cl qui fut repris sur les Autrichiens en même temps que le royaume de IVaples, est reste annexé à cette couronne. (A.)

l'est pour lui, et si puissamment, qu'elle eu impose à l'Italie encore plus qu'à l'Allemagne.

Il pouiToit d'ailleurs arriver tout naturellement que l'Empereur ne laissât point de postérité, puisque ce prince ne paroît pas encore disposé à se remarier; alors le grandduc, héritier de tous les Etats autrichiens, ajouteroit vraisemblablement la Toscane à cette masse de puissance'; alors il ne seroit plus question d'un système particulier et personnel au grand-duc , mais du système général de la maison d'Autriche.

Nous avons déjà exposé quel il peut et doit être à l'égard de l'Italie, et nous n'insisterons pas davantage sur les conséquences qui en découleroient naturellement dans le cas de cette réunion du grand-duché à la monarchie autrichienne. Il nous reste à examiner quelle est la position respective de la Toscane à l'égard de la France.

Cela sera court. Elle se réduit et se renferme entièrement dans la position de la cour de Vienne, respectivement à la même couronne.

Les liens de l'affinité, les tendresses du sang, peuvent bien nourrir entre la cour de Florence et celles de Madrid et de Xaples ces amitiés personnelles , que le vulgaire est accoutumé à regarder comme autant de nœuds indissolubles et de garants d'une éternelle paix.

De là, peut-être, on prétendroit inférer que cette position de la cour grand-ducale seroit aussi subordonnée aux dispositions naturelles des deux aulres cours à l'égard de la nôtre, et par conséquent que leur influence y balanceroit celle du cabinet de Vienne.

' Qui sait en effet s'il penseroit à cet égard comme le feu Empereur, et si, à la place de Joseph II, il n'adopteroit pas ses principes? On sait que celui ci a vu avec regret la Toscane détachée de la primogétiiture, et qu'il tient fortement au principe i\ indwisibililc établi par la 2»yigt>m/irjtic saiic/iim. (A.) — Lorsque Léopold devint empereur en 1790, il céda la Toscane à Ferdinand III.

Mais ces nœuds rompus tous les jours par l'intérêt, même entre les particuliers qui les comptent pour quelque chose, ne sont, aux yeux des cours et des princes ambitieux, que des instruments qu'ils savent briser après s'en être servis.

Il ne faut donc pas se flatter que la cour de Vienne fût arrêtée dans ses projets par toutes ces considérations personnelles, ni qu'elles eussent assez de poids sur celle de Toscane pour la dérober à son influence. La première fera tant qu'on voudra; elle recherchera même et sollicitera des mariages et des alliances ; mais cette cour a toujours su faire servir à ses intérêts les liens du sang, sans en être jamais arrêtée lorsqu'ils peuvent l'embarrasser '.

On ne seroit pas même en droit de s'en plaindre, si par hasard on avoit compté pour leur durée sur ces nouvelles affinités. L'usage à cet égard est trop établi pour qu'on puisse ou doive s'y méprendre.

Donc, quels que soient les liens du sang et de l'affinité entre les familles royales d'Espagne , de Naples et de Florence , et les amitiés personnelles qui en peuvent résulter, la cour grand-ducale n'a et ne peut avoir de vues, de projets, d'intérêts que ceux de la cour impériale; elle ne pourra ni ne voudra se soustraire à son influence ou à sa direction.

Donc la position respective de la Toscane , considérée comme Ktat d'Italie, relativement à la France, n'est aucunement différente de celle d'un archiduc puîné , mais qui a fait souche , et qui déjà peut être regardé comme chef de la branche aînée de la maison d'Autriche.

1 On poiirroif faire un recueil curieux d'observations liisforiqnes sur les diffcrcules arcliiducliesscs ou proches parentes que la maison d'Autriche a mariées depuis plus de deux cents ans à divers souverains, et du parti avantageux qu'elle a eu l'habileté d'en tirer dans toutes les occasions. (/î.)

CORRESPOXDAXGE SKGRETE. 297

Donc sa position politique à l'égard de la France est comprise et renfermée dans celle de la cour de Vienne, relativement à cette couronne. Elle est topographiquement aussi la même avec celles de la Lombardie et les Etals de cette maison en Italie.

Donc enfin , pour apprécier cette position respective dans fous ses points et dans toutes ses conséquences, il faut remonter à celle déjà définie de la cour de Vienne, respectivement à la France.

LES KÏATS DE MODEXK.

Sans remonter plus haut que la dernière guerre d'Italie, nous voyons le duc de Alodène attaché aux trois couronnes, joindre à leurs armées ses petites troupes, et par une suite de nos mauvais succès, perdre tout son pays et ses deux citadelles de Modènc et de la ?Jiranclole.

Il obtint à la paix la restitution de ses Etats sans aucune indemnité, pour tous les dommages que son pays avoit soufferts. Sa personne, il est vrai, coûta beaucoup à ses amis; c'étoit la seule chose que ses ennemis ne s'étoient pas souciés de prendre ni de garder '.

1 En 1743, avant le combat de Campo-Santo , les alliés postes sur la Lenza et prêts à entrer dans l'Etat de Alodène pressèrent vivement le duc de se déclarer. II n'en étoit pa» fort pressé, mais on ne lui laissa que l'option. 11 avoit des engagements avec les trois courofnies. Il vouloit d'autant moins y manquer que les alliés lui demandoient en dépôt ses deux places et vouloient desarmer ses troupes. Il résolut donc de se retirer d'abord à Venise et de laisser aux Espagnols qui s'approchoicnt du Tanaro le soin de défendre ses Etats. Le baron de Carpène avoit dans l'armée du Roi de Sardaignc le département des espions et des correspondances secrètes. Il fut instruit des desseins du duc et en avertit aussitôt le Roi, qui délibéroit en ce moment avec son ministre, le marquis d'Orméa, sur les tergiversations du duc et sur le parti qu'il y auroit à prendre. Le baron de Carpène rendit compte de tous les détails, même du déguisement et du cbcmin détourné ([ue le duc devoit prendre. Les alliés avoient poussé au delà du Pô, dans le Ferrarois , des

On ne recueillit point le seul fruit possible de tant do dépenses et des sacrifices qu'il avoit fallu faire pour procurer à ce prince la restitution de ses États.

Ce fruit auroit été de ménager le duc , de gagner sa confiance par quelque émissaire habile qu'on auroit glissé à sa cour sans aucun titre, et même qui auroit eu l'air de lui appartenir. Cela n'auroit pas donné d'ombrage au gouvernement de Milan , toujours attentif à veiller sur les moindres démarches de cet ennemi réconcilié \

L'espèce d'abandon que le duc éprouvoit alors de la part des deux couronnes ajouta beaucoup au regret et au dégoût qu'il avoit de notre alliance. Il désiroit de l'agrément et de la considération. Il se flatta d'en éprouver davantage de la part de nos ennemis; il voyagea et reçut à Londres, du Roi d'Angleterre , toutes les marques d'amitié qu'il pouvoit attendre d'une tète couronnée qui se faisoit honneur d'être de la maison d'Esté ^. Il vécut avec George III dans la société la plus intime.

détachements qui auroient pu lui couper la retraite cf s'emparer de sa personne. Ce fut l'avis du baron , et le premier mouvement du Roi fut de l'adopter. Mais le marquis d'Orméa lui représenta quoi s'il faisoit le duc prisonnier il faudroit l'entreleuir, lui et toute sa maison (ce qui, disoit-il , coùleroit aussi cher que le plus beau régiment de l'armée) ; qu'au contraire, si on le laissoit échapper avant d'avoir donné sa réponse aux dernières propositions, cette fuite prouveroit sa mauvaise foi dans la négociation et ses engagements antérieurs avec les ennemis : on seroit en droit de la regarder comme une déclaration de guerre et de traiter ses Etals en conséquence ; et pendant qu'on en tireroit l'impossible ce seroit aux rois de France et d'r']spagne à le nourrir : enfin, s'il joiguoit une de leurs armées, sa personne et sa suite ne feroient qu'un embarras de plus. Cet avis prévalut, et le duc se retira fort tranquillement à\enise, d'où il se rendit ensuite à l'armée combinée, et resta tout le tenq)s de la guerre à la charge des deux couronnes. [A.)

1 Au lieu de cela on fit passer de Parme i Modène une espèce de secrétaire chargé des affaires du Roi. Il y fut observé de près par les Autrichiens et baffoué par le minisire Sabbalini. {A.)

- La maison de Brunswick a, en effcl, mie lige comtuune avec les dues de

A son passage en France pour retourner dans ses États, il témoigna un désir très-vif d'éprouver à la Cour des agréments du même genre; soit ignorance, soit négligence ou légèreté, le ministère d'alors ne vit ou ne voulut pas voir à quoi cela pourroit être bon, et le duc partit mécontent.

Cependant il étoit né une fille an prince héréditaire , eu 1750; et d'après des conjectures que la suite a confirmées, on prévit dès lors que la jeune princesse resteroit héritière de Massa-Carrara ' et des allodiau.x de la maison d'Esté. Le premier duc de Modène " avoit payé cher à la cour de Vienne l'investiture de ce duché. Le dernier en avoit aussi obtenu, à prix d'argent, la dépouille du duc de la Mirandolc et du prince de Carpi ^. Cet arrondissement avoit formé un état assez considérable pour attirer l'attention des couronnes intéressées au système de l'Italie.

La France et l'Espagne éloient, sans contredit, les premières en droit d'y exercer la plus grande influence. Elles venoient de rendre la tranquillité à cette belle partie de l'Europe. Elles y avoient établi deux branches cadettes de leur maison, et la modération des deux rois, leur amour pour la paix, s'étoient manifestés par les sacrifices qu'ils avoient faits des prétentions les mieux fondées.

Ferrare, et leur branche étoit l'aînée. Celle de Modène a quelques alliances plus récentes avec celle de Hanovre, et quoique bâtarde, elle avoit toujours été fort considérée de la branche allemande. (A.)

1 Du chef de sa mère, qui étoit elle-même souveraine de ce petit Etat. (A.) - César d'Esté, Ois naturel de l'avant-dernier duc de Ferrare : après la mort de son oncle il prétendit lui succéder; mais il fut obligé d'évacuer le duché de Ferrare, qui fut incaméré par Clément VIII, et il ne conserva que Modène et Reggio, tiefs de l'Empire, au moyen du trésor de ce dernier duc, dont il s'étoit emparé. Cela lui servit à payer son investiture. (A.)

■^ Des maisons Pico et Pio, tous deux engagés dans le parti de l'Espagne pendant la guerre de succession, réfugiés, mais fort bien traités, au service de la cour de Madrid, où ils sont morts et leurs maisons éteintes. (A.)

Il ctoit né aussi un héritier des Elals de Parme et de Plaisance', peiit-fils de l'un et neveu de l'autre de ces deux puissants monarques. L'étendue de ce petit Etat répondoit peu à la grandeur de sa naissance et aux auspices sous lesquels ses augustes parents avoient passé en Italie.

Une circonstance heureuse et facile à saisir offroit la plus helle occasion d'étendre et d'assurer, dans la personne du prince nouveau-né, l'établissement de la maison de Bourbon en Lombardie. Le voisinage des Etals de Modènc et de Parme, l'intérêt conmiun des deux familles et la protection des trois couronnes, qui paroissoit et devoit être assurée, l'âge enfin des deux enfants, tout sembloit annoncer que le ciel même les avoit formés l'un pour l'autre.

Ces deux Etats réunis en auroient fait un très-considérable ; et, bien administré, il auroit été d'un grand poids dans la balance de l'Italie ^

Rien n'étoit si frappant; et d'ailleurs il y eut sur les lieux de bons serviteurs, qui ne manquèrent point de le faire remarquer. On n'en parut point affecté. La cour de Madrid, gouvernée par la Reine portugaise^', s'occupoit peu de ces objets, et ce fut dans cet esprit d'indifférence qu'elle conclut en 1752 le traité d'Aranjuez.

D'un autre côté, le ministère de France parut là-dessus tout de glace; on ne prit aucune mesure éventuelle '.

1 L'Infant-diic, aujourd'luii régnant, ne en 1751. Il n'y avoit qu'une année de différence entre lui et la princesse de Modène. (A.)

- Ou auroit éprouvé quelques difficultés pour l'investiture ; mais les exemples récents de Parme et de Plaisance et du «îrand-duché de Toscane prouvoient assez qu'on auroit pu ou forcer l'Empereur à la donner, ou même se passer de cette cérémonie. (A.)

•* Cette princesse, fille d'une arcliiduchesse et Angloise d'iudination, cfoit plutôt contraire à tous les avantages de la maison de Bourbon. Les infants du second lit de Philippe V avoient de plus, auprès d'elle, le péché origiucl comme fils de la reine douairière. (A.)

* Le duc de Modène indiquoit lui-même l'iuiportancc de celle négocia-

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 301

Cependant la cour de Vienne ne s'endormoit pas. Outre qu'elle a été toujours été fort alerte sur tous les moyens d'accroître sa puissance, elle avoit en Italie de bons serviteurs, aussi habiles que zélés, et qui veilloient sans cesse pour elle sur tous les objets intéressants.

C'étoient le maréchal Pallavicini, gouverneur de la Lonibardie autrichienne, elle comte Chrisliani, chancelier de Milan'.

Ces deux hommes d'Etat avoientbien senti toute l'importance de la crise politique qui devoit décider du sort de l'héritière d'Esté. Le comte Chrisliani saisit l'occasion de quelques intérêts à discuter avec la cour de Alodène pour s'y rendre auprès du duc , et flatter d'abord sa vanité par une démarche d'éclat. Le duc ne s'attendoit qu'à la députation d'un commissaire pour travailler avec son ministre; il vit arriver le chancelier de Milan.

Les affaires, comme ou peut croire, furent traitées fort à l'amiable. S'il y eut des longueurs, ce fut pour donner au ministre autrichien un prétexte de prolonger son séjour et de venir de temps eu temps en faire de nouveaux auprès de Sou Aliesse.

lion ; csr il en aïoit ulors entamé une avec i'AnglcIerrc, pour attirer qaelqild commerce dans le petit port de Lavenza. C'eût été la moindre iilililé de ce port s'il avoit v,n jour appartenu à l'Infant-duc ; par là ce prince auroit eu enfin un débouché dans la Méditerranée ; et les trois couronnes un moyen pro(npl et sûr de lui porter dirccicnient des secours en cas de besoin. {A )

1 II ne faut pas dérober aux yrands hommes, de quelque parti qu'ils aient été, la louante qui leur est due pour avoir bien servi leurs maîtres, ni à ceux-ci la gloire qu'ils méritent pour les avoir écoutés, encouragés et récompensés. Les deux ministres qu'on vient de nonnner, et Tlmpéralrice leur souveraine, ont bien justifié, chacun de leur côté, ce tribut d'éloges. Heureux les princes qui ont de tels serviteurs! il s'en trouve et aucun n'en manque, chacun dans sa proportion; mais il faut les connoitre, les employer, et faire rejaillir jusque sur leur postérité l'éclat et la récompense de leurs scriices : c'est ce que l'Impératrice-Reine a fuit pour le comte Christian!. (A.)

Il sut en profiter pour sonder à loisir les dispositions de ce prince à l'égard de la France et de ses alliés, et lui faire naître sans affectation des vues différentes sur le rôle qu'il croyoit devoir jouer en Italie, et sur les moyens de le rendre brillant.

Le comte Christiani découvrit bientôt que la manie du duc étoit de se faire compter parmi les puissances belligérantes. Il désiroit en conséquence d'avoir beaucoup de troupes sur pied, de fortifier ses places et de se rendre par là assez important pour être recherché des couronnes, et faire avec elles des conditions avantageuses.

Le plus grand embarras du duc étoit de vaincre la résistance de ses propres sujets à l'importance belliqueuse qu'il vouloit se donner. Ruinés par la dernière guerre, réduits à la disette et presque à la famine dans le meilleur pays du monde, ils avoient encore à fournir des recrues, et de plus ils étoient soumis à la milice et aux corvées pour les travaux excessifs des fortifications et des chemins que le duc vouloit tous ériger en voies militaires '. Ce peuple au désespoir avoit été au point d'une révolte générale, et les milices enfermées dans la citadelle de Modène en avoient donné le signal; mais quelques officiers étrangers ^ secondés d'un bataillon étranger aussi, ayant dompté les mutins et apaisé l'émeute, le duc fit des exemples de sévérité qui achevèrent d'aliéner les esprits de ses sujets.

Il n'étoit donc pas fort tranquille, et chcrchoit un appui voisin et puissant pour les tenir en bride. Il n'y avoit

' Nous .lions déjà dit un mot de celui que les cours de Modène et de Florence ont fait ouvrir de concert dans la Grafi<[nancc ; c'ctoit un des projets du duc et il l'nvoit déjà commencé : mais la régence de Toscane ne s'y étoit prêtée avec la même chaleur que depuis le traité de mariage. Ce chemin pouvoit être alors très-commode pour pénétrer des Etats de Modène dans le grand-duché avec une armée ennemie. (A.)

point à choisir. On lui offrit le seul qui fût à sa portée, c'est-à-dire celui du gouvernement autrichien en Italie. Son ministre fut aisé à gagner; il partageoit avec le duc la haine publique, et la redoutoit bien plus pour lui-même.

Assuré ainsi des dispositions de ce prince, le comte Christiani se vit en état d'exécuter son projet. Il ne lui manquoit plus que d'instruire sa cour et d'en êlre pleinement autorisé dans les propositions qu'il vouloit faire au duc, et qui ne pourroient manquer d'éblouir son ambition. Le comte Christiani fit pour cela un voyage à Vienne. Son plan fut saisi, approuvé, applaudi; on lui donna carte blanche, et l'Impératrice lui prodigua les distinctions les plus flatteuses.

De retour à Milan, il ne tarda point de se rendre à Modène ; il y développa ses propositions et ses conditions : elles consistoient principalement dans le mariage de la princesse Béatrix avec l'archiduc Léopold, la nomination de ce prince pour gouverneur général de la Lombardie autrichienne, et l'administration de ce gouvernement pour le duc de Alodène, jusqu'à la majorité de ce jeune prince.

Le duc, fort ennuyé de sa cour, peu flatté de n'avoir à commander que cinq ou six mille hommes , tant troupes que milices ', saisit avidement l'occasion d'aller briller à Milan sur un plus grand théâtre, et d'y remplir toute la représentation d'un gouverneur général, car il n'en a

' Il a joui quelque temps des attributs d'une puissance pendant la dernière guerre; ses troupes ont eu l'honneur de faire garnison dans les places de la Lonijjardie autricliienne. Il est vrai que, depuis le traité de Versailles du l^^"" mai 1756, la protection du Roi, et en conséquence l'inaction forcée du Roi de Sardaigne , rondoient ce pays facile à garder. Sans cela on ne l'auroit point confié à l'armée de Modène ; mais la cour de Vienne n'a pas laissé d'en tirer un avantage réel : par là elle s'est mise en état de tirer d'Italie jusqu'au dernier homme, et de tout porter en Allemagne contre le Roi de Prusse. (A.)

jamais eu le pouvoir '. Il consenlit à toul ; le traité fut signé et le mariage conclu.

Le père ni la mère de la future archiduchesse n'avoient pas été consultés. Ce fut la source de beaucoup d'humeur et de tracasseries domestiques. Le prince héréditaire fut quelque temps prisonnier d'Etat; mais après tout, il se soumit. Enfin, pour prévenir toute difficulté, si le duc venoit à mourir avant le mariage, la cour de Vienne demanda l'extradition de la princesse, et l'obtint.

Le mariage projeté n'ayant pas pu avoir lieu avec l'archiduc Léopold, devenu grand-duc de Toscane, Tarchiduc Ferdinand a pris sa place ; l'investiture éventuelle de tous les Etals de Modène a été accordée h ce jeune prince et à ses héritiers collatéraux : le mariage est consommé, et tout y annonce déjà la plus heureuse fécondité.

Tel est l'état présent de la nouvelle maison de Modène, et il n'y a aucune apparence que cet état puisse changer. Le duc est avancé en âge; mais le prince héréditaire, en succédant à ses Etals, seroit aussi forcé de succéder à ses engagements. Si la princesse son épouse venoit à mourir, il n'en seroit pas plus le maître de se remarier que de rompre le mariage de la princesse sa fille. Il a déjà été une fois prisonnier de son père, il le deviendroit de son gendre -.

On peut et doit donc, dès à j)réseut, regarder les Etals

' II a toujours ('ti' oxcrcci par l'Iialjilr C.iiristlaiii faut (ni'il a \(''Cii, rf ilcpiiis par son successeur, il. le coinle de Firriiiati. (.L)

- On a d'ailleurs eu soin de mellrc des obstacles à ce mariage (''lenluel. Il faudroit, en ce cas, (^uc le nouveau due donnât sur-le-c!iani|) une dot à sa fîile, de cinq cent mille secjuins (de cincj à six millions) , et c'est l'article que le prince héréditaire a eu le plus de peine à signer. La somme seroit impayable, et ses lOtats mis en séquestre en i-épondroient à i'areliiduc. Le duché de Alassa-Carrara passeroil alors de droit à l'archiduclicsse, et ce droit seul seroit le prétexte de beaucoup de répétitions à la charge du duc son père. (.4.

rORRESPOXDAXCE SECRETE. 305

(le Modène comme une nouvelle province de la domination autrichienne , soit que la ligne masculine de l'archiduc Ferdinand se perpétue ou vienne à s'éteindre. Cet accroissement ne peut plus en être détaché. La clause insérée dans l'investiture en faveur des héritiers collatéraux assure à la maison d'.\utriche, dans tous les cas possihles, la possession de ses nouveaux Etats; et à la branche aînée sur les deux cadettes toute l'influence et la prépondérance imaginables.

Ce ne sera peut-être point à cette possession que se borneront les vues de la cour de Vienne.

La petite république de Lucques se trouve malheureusement placée entre les Etats de Modène et de Toscane.

Cette situation lui étoit autrefois fort avantageuse. Entourée de deux princes qui, par comparaison avec son exiguïté, étoient pour elle deux grands monarques, elle existoit encore sous l'abri des droits de l'Empire, dont elle reconnoissoit la suzeraineté à titre de protection.

Tout est changé depuis l'établissement de ces deux branches qui l'entourent. Elle avoit toujours eu des différends de limites et de juridiction avec les anciens souverains , et même de petites guerres avec les ducs de Modène pour la Grafignance, dont elle possède aussi une partie. A présent, de tous côtés, c'est à elle à plier et à se soumettre. L'Empereur et l'Empire, dont elle reconnoissoit et invoquoit la protection , ne la lui accorderoient plus contre des archiducs : heureuse si elle peut échapper au joug de l'un ou de l'autre , ou h l'esprit de partage ' !

1 La ville de Lucques et son territoire vaudroicnt bien la peine de les réunir au grand-duché de Toscane, comme l'ont été successivement les petites républiques de Pise, de Sienne et de Pistoja. A Lucques , l'Etat est pauvre, mais le pays très-beau et bon; et l'esprit de commerce, naturel à toutes les républiques modernes, a fait faire aux nobles lucquois d'assez grandes fortunes. Ce pays une fois travaillé en ûnancc comme la Toscane,

Voilà donc elle coup d'œil acluel des Etats de ^lodène, et la perspective qu'ils présentent |)our l'avenir. D'après ce tableau, il ne reste plus qu'à examiner quelle est la position respective de ces Etats à l'égard de la France.

Pour ne pas toniber ici dans des répétitions qui deviendroient fastidieuses, appliquons au duc ré;^nant, au prince son fils et à l'archiduc, héritier désigné, la même conclusion que nous avons tirée ci-dessus au sujet du grand-duc son frère.

C'est que leur position présente et future, topographique et politique, relativement à la France, est aussi comprise et renfermée nécessairement dans la position respective de la cour de Vienne relativement à la même couronne.

Nous n'ajouterons à cela qu'une triste réflexion , c'est que la France peut et doit regarder cette position comme son propre ouvrage. Elle l'avoit commencée par sa négligence et son indifférence sur un objet si intéressant. Elle y a mis la dernière main ])ar ses négociations avec la cour de Vienne, nommément par le traité du 30 décembre 1758 (article XX), et par sa complaisance à tenir plus encore qu'elle n'avoit promis'.

PARME ET PLAISANCK.

Les deux derniers sujets qu'on vient de traiter nous laissent peu à dire sur celui-ci.

roiulroit beaucoup plus à un souverain absolu qu'à un petit «{ouvernemcnt républicain et désarmé qui n'ose pas mettre d'impôts. Les particuliers riclies et vains se laisscroicnt facilement attirer à la cour du <{rand-duc pour y figurer comme les autres nobles des défuntes républiques. D'un autre côté , la partie montagneuse de ce petit l']tat avoisine ceux de Modène; clic coniicndroit à l'archiduc, surtout la Gratignance lucquoise, pour établir plus directement la communication avec la Toscane. Ainsi chacun pourroit trouver son compte à ce partage. (A.)

! C"e;>t-à-dirc en faisant ou laissant étendre l'investiture éventuelle aux héritiers collatéraux de l'archiduc. (A.)

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 307

Il se trouve si nécessairement lié avec ses deux antécédents, qu'on n'a pu se dispenser d'en parler d'avance, relativement aux Etats de Toscane et de Modène.

Ces nouveaux rapports ne prouvent que trop , et la foiblesse et la situation précaire des Etats de Parme et de Plaisance enclavés presque dans les Etats présents ou futurs de la maison impériale. Dominés surtout par la Lombardie autrichienne, ils n'existent plus qu'à la discrétion et sous le bon plaisir de la cour de Vienne.

Cette position doit assurément faire regretter à la France les neuf millions qu'il lui en a coûté pour solder une prétention du Roi de Sardaigne sur le Plaisantin, prétention dérivée d'une faute grossière des négociations d'Aix-la-Chapelle, ou du ministère qui dirigeoit la négociation '.

Qu'on ajoute à cela le sang et les trésors qu'a coûté la dernière guerre d'Italie, on ne pourra que redoubler de regrets sur le prix énorme d'une si chétive acquisition.

Elle seroit aujourd'hui moins assurée que jamais, sans les liens du sang et de l'affinité avec la maison d'Autriche. Peut-être vaudront-ils à l'infant-duc la conservation de l'état médiocre dont il jouit.

On croit avoir déjà établi un principe; mais il faut ici le rappeler : c'est que, dans l'ordre politique ainsi que dans l ordre social, V infériorité entraine toujours la dépendance. La chimère d'un Etat foible qui resteroit indépendant vis-à-vis des plus forts, est démentie et par l'histoire et par l'expérience. S'il n'est pas conquis, il est

* Ces neuf millions ont été payés innmédialernent après la dernière paix ; et la stipulation de ce payement a fait en quelque sorte partie du traité, quoique la prétention du Roi de Sardaigne n'eiit rien de commun arec aucune des puissances belligérantes. On peut et on doit encore ignorer, et les vrais motifs de cet engagement précipité, et ceux des intrigues antérieures qui avoient pu amener les choses à ce point de précision, [à.)

subjugué; et cette vérité est encore mieux démontrée lorsqu'un de ces Etats puissants entoure presque l'Etat foiblc, lorsqu'il ne reste à celui-ci aucune communication directe avec les seuls qui soient intéressés à défendre son indépendance.

C'est malheureusement le cas de l'Etat dont il s'agit. Les pensions des deux couronnes pour suppléer à la modicité de ses revenus ne peuvent plus avoir d'autre objet que de donner plus de représentation et d'éclat à un vassal de la cour de Vienne '.

Heureusement l'intérêt tendre que l'Impératrice-Reine prend à toute sa famille garantit à l'archiduchesse, épouse de ce prince, une vie douce et tranquille tant que le ciel lui conservera celte bonne mère, et l'infant-duc partagera cette tranquillité. Après la mort de l'Impératrice, le joug pourroit bien n'être plus si léger à porter ; mais en attendant il semble que la cour de Vienne ait pris à l'égard de celle de Parme une méthode assez adroite ])Our se la concilier aussi par les liens de l'attachement et de la reconnoissance.

On n'examinera pas ici les motifs qui ont déterminé les démonstrations rigoureuses des cours de Versailles et de Madrid à l'égard de celle de Parme, auxquelles la première vraisemblablement ne s'est laissé entraîner que par déférence pour la seconde.

La cour de Vienne s'est conduite bien différemment;

1 CeUe expression n'est pas onlrée, et Joseph II n'en admet point d'autre relativement aux princes d'Italie. La France elle-même avoit reconnu, par la quadruple alliance, la suzeraineté de l'Empire sur les duchés de Parme et de Plaisance. Cette clause n'a jamais cic abrogée par aucun traité subséquent. Les droits de l'Empire sur l'Italie, c'est-à-dire ceux de l'Empereur, dont ce prince est déjà si jaloux, lui fourniront \\n jour le prétexte de demander l'hommage à l'infant-duc et de le forcer comme tous les autres fcudataircs à prendre son investiture. {A.)

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 309

elle n'a paru se prêter qu'à regret aux démarches qu'elle n'a pu refuser; et à proprement parler, la disgrâce du jeune couple s'est bornée, de ce côté-là, à ne plus recevoir de lettres de l'Impératrice, au moins publiquement: comme elle ne donnoit rien, elle n'a eu rien à retrancher, et par cela même sa conduite dans cette occasion a paru douce et modérée. La nature a ses droits, et l'heureux accouchement de l'archiduchesse infante a fourni à la cour de Vienne un motif légitime de rendre à celle de Parme toute la plénitude de ses bonnes grâces.

Cet événement produira sans doute le même effet auprès des deux couronnes. Il en résultera pour cette cour un état désormais plus aisé, plus tranquiHe, mais jamais aucune importance dans les affaires d'Italie. Partons delà pour apprécier sa position relativement à la France.

C'est celle d'un Etat qui tient à deux grandes puissances, surtout à la France par les liens du sang, de l'affinité, du besoin, et qui doit y rester attaché par ceux de la reconnoissauce. Mais cet Etat foible, subordonné, entouré par d'autres puissances, est sans communication avec les deux grandes monarchies dont il devroit attendre des secours. Il a du moins leur protection auprès du voisin redoutable qui j)ourroit l'engloutir.

C'est donc réellement des dispositions de ce puissant voisin que son sort peut et doit dépendre. De là nécessairement l'influence de la cour de Vienne sera toujours prépondérante à celle de Parme. Celle-ci ne dépendra plus, à certains égards, de la nôtre, qu'autant que les deux maisons de Bourbon et d'Autriche vivront au moins politiquement ensemble.

S'il arrivoit entre elles une rupture, la cour de Parme seroit toujours entraînée par le torrent de la puissance autrichienne, ainsi que celle de Modène ; et si le théâtre

de la guerre étoit un jour transporté en Italie, la raison d'Etat et les lois de la guerre fourniroient à la cour de Vienne un prétexte plus plausible pour s'emparer d'avance du pays, des places, des troupes, incorporer celles-ci dans ses armées, faire garder en séquestre les forteresses ducales, enfin tourner à son profit tous les moyens, et de tout genre, que ce pays pourroit fournir.

Donc la cour de Parme , à charge en temps de paix à celle de France, seroit en temps de guerre nulle au moins pour cette couronne; et si l'Italie en étoit le théâtre, ce petit Etat deviendroit pour elle l'équivalent d'un ennemi de plus '.

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