LA RKPUBLIQUE DE GENES
La dernière guerre d'Italie a produit un grand changement dans le système et les affections de cette république.
Depuis le châtiment qu'elle avoit éprouvé de la part de Louis XIV^, elle u'avoit point cessé de haïr et de craindre la France.
Le traité de Worms, en 1743, fut l'époque de cette révolution.
1 On ne peut contester la vérité de tout ce qu'on vient de lire sur la position du duc de Modène et du prince de l'arnie. Mais malgré l'adresse et l'activité de l'Autriche pour placer partout des archiduchesses, il n'en est pas moins vrai que les souverains de ces petits Etats éloient portés par leur propre intérêt, plus fort que tous les nœuds du mariage , et par la crainte de l'ambition de Joseph II, à s'assurer la protection des couronnes de Naples, de Madrid et de Versailles, et que le pacte de famille réparoit sur ce point en partie les fautes du traité de 1758. Cette protection n'a pas été illusoire ; et Joseph II, malgré son amour pour les conquêtes, a plus éprouvé pendant son règne la crainte de perdre ses Elats que le plaisir do les étendre. ( .)
'^ Le bombardement de Gènes en 1684.
La cour de Vienne avoit vendu autrefois Finale à la République ; le prix en étoit payé ; jamais acquisition n'avoit paru plus légitime ni plus solide.
La nécessité, cette loi si dure de la politique, fit taire la justice. Le Roi de Sardaigne vouloit avoir Finale ; il mettoit ce prix à son alliance : l'héritière de Charles VI lui céda par ce traité ce qui ne lui appartenoit plus, et que son père avoit vendu.
Cette même nécessité jeta la République dans les bras de la France et de l'Espagne, ])Our conserver ce qu'elle avoit acquis des dépouilles de celle-ci.
On sait combien cette démarche lui coûta cher : livré aux Autrichiens, aux Piémontais, l'Etat de Gênes souffrit tous les malheurs de la guerre; et sa capitale, quoique délivrée, voyoit encore de ses remparts l'ennemi obstiné à reprendre sa proie.
Les victoires du Roi en Flandre et la conquête des Pays-Bas firent la balance de nos malheurs et de nos fautes en Italie.
Le traité d'Aix-la-Chapelle remit à cet égard toutes choses dans leur premier état. Gênes fut sauvée, et le Roi de Sardaigne, pour ravoir la Savoie et le comté de Nice, fut trop heureux sans doute de renoncer à Finale.
Depuis cette paix , la bonne harmonie a toujours subsisté entre la France et la République. Peut-être celle-ci croyait-elle d'abord avoir fait à l'autre un sacrifice, en lui abandonnant ses droits sur la Corse : mais ce gouvernement économe et calculateur a dû sentir depuis que la France lui avoit rendu à grands frais un service réel en le débarrassant d'un prétendu royaume.
Exemple désormais des dépenses sans fin qu'elle faisoit pour garder quelques places plutôt que pour reconquérir une île perdue sans ressource , la République est d'autant
plus en situation de conserver son territoire dans le continent et de mettre ses côtes en état de défense.
Ce scroit désormais son unique soin, si elle n'avoit plus rien à craindre du côté de la terre. Il sembloit d'abord que le traité d'Aix-la-Chapelle eût posé entre ses Etats et la Lombardie autrichienne une barrière qui en feroit désormais la sûreté.
Mais d'un côté le voisinage du Roi de Sardaigne ne lui présente qu'un ennemi mal réconcilié, qui menace de près la livière du Ponant.
De l'autre côté les États de Parme et de Modène, l'un ouvert et l'autre livré à la maison d'Autriche, offrent toujours à celle-ci un libre passage pour pénétrer dans la rivière du Levant.
C'est de ce côté, dira-t-on peut-être, que le danger paroît le plus éloigné. Mais si l'on fait attention aux principes constants de la cour de Vienne S7ir la suzeraineté de V Emjnre en Italie ; si l'on suit de près la marche du conseil aulique dans l'affaire de San-Remo, et si l'on étudie un peu les dispositions que l'Empereur a laissé voir, on n'aura pas de peine à rapprocher l'objet des craintes de la République.
Elles sont d'autant plus fondées, que si le principe étoit une fois admis à l'égard de San-Remo, l'application auroit lieu de suite à la plus grande partie de l'Etat de Gènes. Presque toutes les villes et ports situés sur les deux rivières ont autrefois, comme San-Reino, relevé immédiatement de l'Empire, et Savone même, dont la possession est si importante à la République, pourroit à son tour réclamer V immédiateté , par conséquent la liberté et tous les droits de ville impériales
Si Gênes acquiesçoit une fois à ces prétentions surannées, elle scroit bientôt réduite presque à son enceinte ; si
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elle y résistoi{, les troupes autrichiennes entreroient par l'Etat de Parme sur son territoire, et y exerceroient toutes les rigueurs d'une armée ci exécution.
La situation de la République reste donc toujours dangereuse et précaire , tant qu'elle ne sera pas à portée d'être puissamment et promptement secourue par les deux couronnes qui s'intéressent à peu près seules à sa conservation.
La proximité de la France pourroit bien rassurer cet Etat foible et menacé, s'il avoit avec elle une communication par terre : mais l'espace qui les sépare ', tout petit qu'il paroit, n'est point du tout aisé à franchir ; et à moins d'un traité avec le Roi de Sardaigne, on ne pourroit porter du secours que par mer à la République. Malheureusement on n'est pas toujours prêt. Une invasion subite par terre pourroit avoir un plein succès avant que le convoi de secours eût mis à la voile.
L'Espagne se trouve, à l'égard de Gênes, dans le même cas et à une plus grande distance. Ainsi, des deux côtés, le mal peut devenir pressant, le remède tardif, et la guerre qui s'ensuivroit commencer pour la République et pour ses alliés avec beaucoup de désavantage.
La France cependant ni l'Espagne même ne sauroient se dispenser de soutenir cette République , et de la garantir d'une chute inévitable si elle n'étoit point secourue. La gloire, l'honneur, l'intérêt commun de la maison de Bourbon, ne permettroient pas de l'abandonner à celle d'.Autriche 5 le système de réunion à l'Empire romain fourniroit de nouveaux prétextes pour étendre les prétentions de
* Le comié de Xice, où l'on trouve pour première difficulté le passage du Var, ensuite les retranchements de Montalban, les places de Xice et de Villefranche : ces obstacles ont coûté quelquefois pour les surmonter une campagne entière. {A.)
proche en proche ; et de l'Italie réunie il n'y auroit qu'un pas jusqu'à des provinces de France qui ont été aussi de VEmpire.
Le système copartageantauroit aussi de quoi se développer aux dépens de la République, si la cour de Vienne le faisoit adopter à celle de Turin ; il en avoit déjà été question pendant la dernière guerre.
Depuis Charles-Emmanuel V\ la maison de Savoie avoit toujours eu pour objet de pénétrer par la rivière du Ponant jusqu'à la Méditerranée, de s'y emparer d'un bon port, et de former de là une chaîne de possessions maritimes qui rejoindroient le comté de Nice. Les guerres qui suivirent avoient fait abandonner ce projet pour d'autres plus heureux, et pour un agrandissement plus solide du côté de la terre.
La première occasion de revenir à ce projet ne s'éloit présentée qu'en 1746, après la soumission de Gênes,
Il s'élendoit plus loin que celui de Charles-Emmanuel I", aussi les circonstances étoient-elles plus favorables. Il s'agissoit d'anéantir la République et de partager son territoire entre l'Impératrice et le Roi de Sardaigne, moyennant quelques échanges et restitutions.
Le soulèvement de Gênes, en 1747, limita ce projet trop vaste. Le Roi de Sardaigne avoit borné depuis ses prétentions et ses espérances à garder 6'aî;o«e^ qu'il venoit de prendre, et Finale qu'on lui avoit cédé. La paix le réduisit à son ancienne et unique possession sur la rivière du Ponant, c'est-à-dire le petit port et le territoire d'Oneille.
Si l'esprit de partage venoit donc à gagner aussi la cour de Turin, il ne seroit pas impossible que ce projet abandonné fût remis sur le tapis ; alors, après avoir démembré la Pologne et disposé de VAllemagne , le système copartageant s'étendroit sans obstacle jusqu'au territoire de Gênes.
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En effet, si les affaires générales ne cliangeoient point de face, en fort peu de temps rien ne senibleroit pouvoir arrêter ce torrent d'usurpation, et le nouveau Roi de Sardaigne ne verroit plus d'autre moyen pour n'en être pas entraîné lui-même, que de partager avec le plus fort la dépouille du plus foible.
Tels sont les dangers éloignés ou prochains, mais réels et peut-être inévitables, auxquels la République est encore exposée avec la protection isolée de la France.
Il résulte de ce tableau la position respective de cette république à l'égard de la France. Elle en espère du secours si elle étoit attaquée ; elle l'obtiendroit vraisemblablement, mais l'attaque seroit prompte et le secours tardif; du moins peut-on le craindre en partant de l'état actuel.
Elle doit donc regarder la France comme son appui ; mais pour pouvoir s'y reposer avec confiance et certitude, il lui reste deux choses à désirer, et ce ne sont pas des choses impossibles :
1° Que la France soit touchée aussi de ce qu'on appelle une crainte salutaire, et que la perspective d'un péril, peut-être très-prochain, la frappe assez pour lui inspirer la résolution de le prévenir.
Ce péril est celui de se trouver enfin engagée malgré elle dans une guerre nécessaire. Tel seroit le cas où la République attaquée auroit besoin de son secours. L'unique moyen de s'en garantir, c'est d'en imposer à tout agresseur par la formation d'un bon système militaire.
2° Que, par un autre effet de celte crainte salutaire, la France prît d'avance dans ses négociations des mesures bien calculées, poui* n'avoir pas tout à la fois à combattre plus d'un ennemi ou agresseur de. la République, et pour lui assurer même de nouveaux, défenseurs.
Mais pour arriver à un point quelconque, il faut partir
d'un autre; et pour y arriver le premier, il faut partir à temps : ce doit être au moins le commencement d'un bon système politique.