‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 17 sur 58 · LA COUR DE TURIX · texte numérisé non relu

LA COUR DE TURIX

Aussitôt qu'un Élat cesse d'en craindre un autre, la haine, l'animosité s'apaisent peu à peu ; les personnalités s'éteignent à mesure que les personnes disparoissent, et la génération suivante ne produit plus que des amis.

C'est ce que l'Europe a vu arriver entre les deux maisons de France et de Savoie. Les hauteurs de la France, la dureté et la violence d'un ministre prépondérant', avoient de part et d'autre poussé les deux souverains aux dernières extrémités : le plus foible eut enfin la gloire de triompher du plus fort. Après avoir joué trente ans de suite le tout poui' le tout, il réussit, bien plus par la négociation que parles armes, à rejeter les François au delà des Alpes et à reprendre pour toujours les clefs de l'Italie -. Victor-Amédée ne craignit plus la France, mais il éloit trop tard pour commencer à l'aimer.

Ce fut donc sous Charles-Emmanuel III que les liens de l'amitié s'unirent à ceux du sang pour cimenter entre les deux Rois de France et de Sardaigne une amitié personnelle , fondée de part et d'autre sur l'estime et sur la confiance ; l'alliance qu'elle avoit produite seroit restée indis-

1 Lo marquis de Lonvois, foujours occupé à faire craindre son maître; il n'y l'ciississoit que Irop bien. On a donné depuis dans l'extrémité opposée; mais tous les extrêmes sont vicieux, et ce dernier seroit le pire. [A.)

2 Le cardinal de Riclielien s'en éloit saisi par 1 acquisition de Pigncrol et des vallées adjacentes; après avoir longtemps combattu en vain, le traité de mariage, en 1()90, valut i Victor-Amédée cette restitution; et par le traité d'Utrcclit il obtint la cession de (ou((!S les autres vallées, cols cl gorges que la France possédoil encore de l'autre côté des Alpes. (A.)

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soluble, si des événements qu'on n'aiiroit pu ni dû prévoir n'avoient pas jeté entre les deux ministères des semences de refroidissement.

Les préliminaires de l'ienne, en 1735, arrêtoient le Roi de Sardaigne au milieu de la plus belle carrière. Il poussoit au delà des Alpes les Autrichiens chassés de toute l'Italie. Mantoue, la seule place qui leur étoit restée, alloit tomber d'elle-même. Ces succès, sans doute, étoient dus principalement à la force et à la valeur des armées françoises, ainsi qu'aux talents de leurs généraux; mais Charles-Emmanuel y avoit trop contribué de ses troupes, de ses conseils, surtout de sa personne, pour n'avoir pas dû se flatter d'en recueillir des fruits proportionnés à ses efforts \

La France eut la Lorraine; l'Espagne, Xaples et la Sicile ; le Roi de Sardaigne avoit lieu de croire qu'on mettroit au moins quelque égalité dans son traitement ; il resta fixé au point où l'avoit mis /a négociation secrète de Vienne. Ce prince n'eut donc, pour sa part d'une si riche dépouille, que le Tortonois et le Xovarois".

Ce fut en vain qu'il témoigna son mécontentement : on n'eut aucun égard à ses représentations ; on lui fixa un terme pour accepter ou refuser. Il fallut céder; et dans les discussions qu'il eut avec la cour de Vienne , la France ne montra que de la partialité contre son allié, en faveur de l'ennemi qu'ils venoient de combattre et de terrasser ensemble.

1 Le plus grand de tous, dans sa position, avoit été, sans doute, d'ouvrir \e passage des Alpes à des armées françoiscs , et de les introduire en Italie pour y donner la loi; c'étoit s'exposer à subir ensuite celle du plus fort. (A.)

^ Il faut l'aiouer , ces deux petites provinces n'indemnisoient pas le Roi de Sardaigne des dépenses énormes qu'il avoit faite s dans cette guerre : il restai la paix endetté de trente-cinq millions. (A.)

On peut juger par là des dispositions où la cour de Turin se trouvoit en 1741 , après la mort de Charles VI.

De nouveaux sujets de crainte et de défiance vinrent encore l'alarmer. L'Espagne réclamoit toute la succession autrichienne en Italie. Elisabeth Farnèse ajoutoit aux droits du Roi son époux ses prétentions toujours renaissantes du chef de sa maison et de celle de Médicis ; des infants ses fils, un seul étoit déjà établi à Naples ; deux autres arrivoient sur la scène, et l'on ne doutoit point que le Milanès, pour le moins, ne fût destiné à don Philippe. Tout serabloit l'annoncer , et déjà cette reine ambitieuse avoit laissé entrevoir le projet de rétablir en sa faveur le royaume de Lomhardie.

Cependant la France négocioit déjà pour engager le Roi de Sardaigne dans une triple alliance avec les maisons de Bourbon et de Bavière. L'expérience du passé n'étoit pas propre à le rassurer ; il se rappeloit tout ce qu'il en avoit coûté à Victor-Amédée pour se donner enfin une position sûre et indépendante entre les deux maisons de Bourbon et d'Au (riche ; il étoit menacé de perdre en un moment le fruit de tant de dangers, de sang et de travaux. L'infant, une fois établi dans le Milanès, auroit pu tôt ou tard en réclamer les démembrements ; ou s'il en eût laissé jouir Charles-Emmanuel, cette possession, celle même de sesanciens Etats, seroient toujours restées précaires et à la merci des Bourbons, dont elles seroient entourées en deçà et au delà des Alpes. Dans cette position, de quoi lui auroient servi tous les avantages qu'on pourroit lui offrir? Aucun n'auroit pu balancer ni sa sûreté, ni son indépendance, ni la situation respectable où il se trouvoit déjà entre les deux maisons rivales : elle le mettroit toujours dans le cas d'en être également recherché '. *

1 C'ctoic'iit les représentations que lui faisoit sans cesse le marquis d'Or-

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On ne suivra pas ici le fil des inlrigues et des négocialions qui amenèrent enfin le traité de U'orms. Le chevalier Osorio le conclut d'après des principes qui devroient à jamais servir de base à toutes les négociations de ce genre '.

Engagé dès lors sans retour dans la cause de Marie- Thérèse , il se vit au commencement de 1746 à deux doigts de sa ruine; mais si dans cette crise il parut se prêter à une négociation secrète, ce fut pour amuser, pour endormir l'ennemi victorieux et prêt à l'écraser : le réveil fut la prise d'Asti, et le torrent de revers qui fondit tout d'un coup sur l'armée combinée.

Charles-Emmanuel eut le bonheur d'en délivrer ses Etats d'Italie, et de porter à son tour le feu de la guerre dans celui de Gênes ; mais il ne partagea que foiblement avec les Autrichiens la gloire assez vaine d'entrer en Provence. Depuis Charles-Quint jusqu'à Victor-Amédée, cette expédition, plusieurs fois tentée, avoit toujours été malheureuse. Il ne l'approuvoit point, et il en avoit prédit le succès.

méa; ce grand ministre ai oit conservé peut-être plus de resscnfinicnt que le Roi son maître de la conduite de la France lors des préliminaires de Vienne. Tel est l'effet du zèle qui anime un bon serviteur; et on ne peut pas l'être si l'on ne met point naturellement plus de chaleur et d'application à tout ce qui concerne la grandeur de l'Etat et la gloire du souverain qu'à des intérêts personnels et de petites intrigues. {A.)

^ Il s'agissoit de la cession au Roi de Sardaigne de plusieurs provinces et districts dans le llilanès. Ijes ministres autrichiens se débatfoient sur les limites. Le chevalier Osorio en traça de bien claires entre les deux dominations; c'étoient le Pô et leTessin. Cela s'appelle voir et travailler en grand. Si ces principes avoieut été connus des plénipotentiaires d'Utrecht, ou du moins adoptés depuis par les commissaires du Canada, nous n'aurions pas perdu l'Amérique pour une queslion de limites. On ne sauroit trop admirer le bonheur et le discernement de Charles-Emmanuel. Avec peu de moyens et beaucoup d'économie, ce prince a été mieux servi que les plus grands monarques. [A.)

La paix que le Roi donna à l'Europe fut très-avanlageuse pour le Roi de Sardaigne. Outre la restilulion des Etats de Savoie et du comté de Nice, il resta en possession de la partie du Milanès qui lui avoit été cédée par le traité de Worms. Cette acquisition, ajoutée aux deux précédentes', soumit à sa domination la moitié de ce beau pays, arrondit ses États, et ne leur donna pour limites que les Alpes, l'Apennin, le lac Majeur et deux grands fleuves.

Le chevalier Osorio, cet habile ministre, avoit encore un grand service à lui rendre ; c'étoit de glisser dans son accession quelque clause propre à favoriser de nouvelles prétentions sur Plaisance. Cette ville et son territoire entrèrent dans le partage de l'infant don Philippe. L'Impératrice-Reine, en accédant au traité pour la cession de Parme, avoit fait insérer quelques clauses de réversion à son profit ".

Le chevalier Osorio ne les trouva point suffisantes pour remplir son objet. En accédant de son côté pour le Plaisantin, il y en ajouta une dont le cas devoit nécessairement arriver dans quelques années : c'étoit l'avènement du Roi des Deux-Siciles à la couronne d'Espagne ^.

1 De {'Alexandrin et du Vigévanaxque, par le frailé de 1703, de Tortonc et du Xovarois, 'par celui de 1738 ; et de (out ce qui restoit du ^llilanès eu deçà du Pô et du Tessiii, par le traite de Worms, en 1743; et le Plaisantin jusqu'à la Mera. C'étoit ainsi (jue, suivant toujours son système de siinplilicalioa en fait de limites, le chevalier Osorio avoit fait rédiger l'article du traité de Worms par lequel la ville de I^laisancc et la plus grande partie de son territoire étoit cédée au Hoi de Sardaigne : ce dernier article du traité n'ayant pas eu lieu (carie tout fut donné à l'infant don Philippe), le Roi de Sardaigne sut se réserver du moins la réversion dans certains cas qui furent spécifiés et admis par le traité d'Aix-la-Chapelle, (.-il.)

2 La cour de V'icnne s'en est prévalue depuis pour étahlir, par le traité du 30 décemhrc 1758, des prétentions chimériques; il falloit pour les admettre n'avoir pas lu celui d'Aix-la-Chapelle. (A.)

3 On voit Lien pourquoi le plénipotentiaire sicilien du Roi de Sardaigne avoit tenté de faire passer cette addition; mais on est encore à deviner par

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La clause fut admise : ainsi, quelques mois, subtilement glissés dans cette accession, ont fait revivre en temps et lieu une prétention qu'apparemment on avoit crue éteinte.

Le cas arrivé (de la mort de Ferdinand VI et de l'avénement de Charles IH), la cour de Turin ne manqua pas de faire sa réclamation. Elle étoit fondée en rigueur, et même en droit, puisque la clause avoil été ratifiée. Le Roi se chargea seul de satisfaire à celte prétention; elle fut liquidée à neuf millions pour la valeur du territoire réclamé à l'époque de la paix, dans le moment le plus critique, par l'épuisement des finances; Sa Aîajeslé voulut bien faire payer com])lanl celle somme au Roi de Sardaigne.

Un procédé si grand, si noble, ajoutoit encore à tous les liens d'union et d'intimité que l'estime et l'amitié avoient renoués entre les deux monarques depuis la dernière guerre d'Ilalie. Deux mariages encore en ont serré les nœuds, et l'oncle de Louis XI' est mort son meilleur ami.

Tout promet, tout annonce sous le nouveau Roi de Sardaigne des liaisons encore plus étroites entre les d(2ux cours; jamais la circonstance ne fut si favorable pour les former et les étai)lir sur la seule base solide de ces engagements politiques, c'est-à-dire sur l'intérêt commun el réciproque. Mais avant de chercher el de discuter les divers rapports directs ou indirects qui en doivent résulter

quelle raison le plénipotentiaire italien dn Roi de France l'avoit laissée passer, et enfin par quel molif ie ministre François des alfaires étrangères avoit pu (s'il en fut instruit avant la signature) approuver ou tolérer celte inadvertance si réprehensiblc. Ou ne comprend pas mieux comment il fut assez bon pour en faire expédier la ratification*. [A.)

* Je ne regarde pas la clause relative à riaisancc, insérée dans le traité d'accession. comme une inadvertance du cabinet françois , mais comme un moyen propre, dans de certaines circonstances, à faire naître des sujets de rivalilé entre la cour de Turin et d'autres tours, et à lui faire une nécessité de se ménager l'appui de la France. (5.)

entre les deux puissances, il faut apprécier les principes d'après lesquels on peut les calculer d'avance. Commençons par le système de la maison de Savoie.

Quoique l'origine de cette maison se perde dans l'antiquité la plus reculée, et que depuis sept cents ans elle règne sur le pays dont elle porte le nom, ses connnencements ont été obscurs, ses progrès lents, et sa grandeur n'a commencé à se développer que dans le quatorzième siècle. Les marquisats d'Ivrée et de Suse ne lui avoient donné qu'une entrée en Italie ; elle n'y fut solidement établie qu'après avoir enfin posé dans le Piémont les fondements de sa puissance.

A peine avoit-elle achevé cet ouvrage long et pénible, qu'une des grandes crises qui ont ébranlé l'Europe entière vint presque renverser le nouvel édifice.

La guerre s'alluma entre Charles-Quint et François 1"". L'Italie en devint bientôt le plus grand théâtre. Le passage par le Piémont, ouvert jusqu'alors aux armées françaises, commença de leur être disputé. Le duc de Savoie auroit bien voulu rester toujours neutre ; cela ne lui fut j)lus permis ; il fallut opter. Sa situation étoit embarrassante ; Charles I" se trouva à la fois proche jwrent ' des deux monarques, et malheureusement ses Etats offroient pour eux de tous côtés des points de rencontre.

L'événement le décida, et il en fut la dupe. Les mauvais succès de François I" en Italie aigrirent ce prince et lui donnèrent sur la conduite du duc des soupçons que celui-ci justifia en se déclarant j?07/r le plus fort. La chance tourna ; François I" ne recouvra point le Milanès; mais il s'empara de la Savoie, conquit le Piémont et le garda.

Ce pays, devenu le théâtre de la guerre, fut ravagé trente ans de suite par les François et les Espagnols jus-

* Beaii-frcre de Gharles-Qaint et oncle de François I^"". (A.)

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qu'à la paix de Cateau-Camhrésis ; alors Henri II restitua au duc de Savoie ses Etats, et lui douua sa sœur.

C'est à cette époque que commence une suite de princes telle que l'histoire n'en offre point de père en fils, tous ambitieux, mais courageux, adroits, habiles, et qui ont toujours suivi pied à pied le système d'agrandissement qui semble avoir caractérisé dès son origine la maison de Savoie ; et c'est ici que ce système commence à se développer en grand.

Mais avant de s'agrandir il falloit d'abord s'affranchir. La France s'étoit réservé en Piémont des places de sûreté, pour lui répondre de la conduite du duc Emmanuel-Philibert ' ; elle les avoit encore à l'avènement de Henri ÏII. Ce monarque, à son retour de Pologne, passa par Turin. Il y fut sensible à l'accueil du duc et aux tendres caresses de la duchesse sa tante ; elle obtint de lui la restitution des places de sûreté.

Il rcstoit à la France le marquisat de Saluées, beau et bon pays, qui par ses enclaves, ses dépendances et ses places fortes, s'étendoit presque depuis le Dauphiné jusqu'aux portes de Turin ^.

Charles-Emmanuel P"" saisit les circonstances heureuses de la Lîfjue et de la confusion qui régnoit dans le gouver-

1 Ce prince avoit gagné la bataille de Saint-Quenlin, fait prisonnier le connétable, pénétré en France et porté la terreur jusque dans Paris. La paix qui lui rendit ses États fut la suite de cette victoire. [A.)

- Charles-Emmanuel III regardoit ce voisinage comme un joug insupportable ; son âme grande et haute, son génie illimité souifroient déjà trop d'avoir en Italie des voisins puissants, mais plus éloignés; c'étoient les Espagnols. Gendre de Philippe II, il les en haissoit davantage; et du chef de sa femme, petite- fille des Valois, il se flattoit de faire un jour revivre les prélenlions de cette maison sur le Alilanès. (C'étoitnt les mêmes dont le feu Roi de Sardaigne se prévalut, en 1741, pour établir par uu manifeste ses droits sur ce duché.) Mais le moment n'en étoit pas encore venu ; le duc se rejeta sur la France aux abois et déchirée par les guerres de religion. {A.)

Dément de France : il s'empara du marquisat. Sa politique adroite le mit en état de conserver ce qu'il avoit usurpé. La valeur, la puissance, la fermeté, l'habileté de Henri IV, échouèrent contre les talents du duc pour la négociation. Il séduisit enfin la cour, les ministres, le Roi lui-même, et conclut, en 1600, le traité de Lyon. Le marquisat lui fut cédé, et la France reçut en échange la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex. Ces provinces dès lors donnoient beaucoup plus de revenu que le marquisat de Saluées; mais elles étoient en deçà des monts, et n'ajoutoient rien de réel à la puissance françoise.

Au contraire, le marquisat lui tenoit une porte ouverte en Italie, et par cette acquisition le duc en mit pour ainsi dire la clef dans sa poclie : cela fit dire rjue le Roi avoit traité en marchand, et le duc en roi.

Ce succès politique ne fut pas secondé dans la suite par des succès militaires. Charles-Emmanuel échoua dans les entreprises sans nombre que son génie ardent et vaste lui suggéroit sans cesse. Il osa tour à tour se niesurer seul avec les deux puissances de France et d'Lspagne ; il changea souvent de parti, et malgré ses défaites il y gagna souvent quelque ciiose '. Enfin, il perdit la])(trtie contre lo cardinal de Richelieu. Il mourut avec la douleur d'avoir vu prendre Picjnerol. Viclor-Amédée I" céda cette place à la France ; mais il s'unit avec elle contre l'Espagne pour se dédonnnager d'un autre côté.

Ses talents, son courage, n'étoient pas inférieurs aux grandes qualités de son père. Une fin prématurée vint l'arrêter dans sa carrière. Deux de ses fils, encore enfants, se succédèrent sous nne régente, fille de Henri IV. Toujours liguée avec la France, elle soutint et continua la

' Enlrc aulrcs une parlio du Monlforral donl ia maison de Savoie a depuisoLlçnu le reste pendaul la guerre de succession. (A.)

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guerre contre l'Espagne, jusqu'à la paix des Pyrénées. Les intérêts de sa maison n'y furent pas ménagés avec beaucoup de zèle parle cardinal Mazarin ; mais elle ne laissa pas d'en tirer aussi quelques avantages.

Celte paix dura, du moins en Italie, pendant tout le règne de Charles-Emmanuel II. Elle ne lui permit point de développer ses talents militaires et celte valeur héréditaire que le sang des Bourbons avoit encore exaltée dans •celui de Savoie ; mais il déploya dans ce règne si court toutes les vertus et les qualités royales, aimables et sociales,

C'étoit à Amédée II à courir toute sa vie l'épineuse carrière de la guerre et de la politique, à fermer les Alpes à la France, depuis le lac de Genève jusqu'à la Méditerranée, à réaliser le titre royal' dont sa maison n'avoit que les honneurs, à élever rapidement l'édifice de grandeur et de puissance commencé par ses ancêtres, et auquel son iîls a su mettre le comble.

Xous avons jusqu'à présent suivi pied à pied le système de la maison de Savoie. Il en résulte que, depuis deux cents ans, la cour de Turin a eu constamment pour base de sa politique deux maxim.es fondamentales :

1° D'acquérir et de conserver la possession exclusive de tous les passages des .Alpes dans celte longue chaîne qui borde la Provence et le Dauphiné ; de fortifier ces passages de manière à pouvoir les défendre avec peu de monde contre des armées entières; d'assurer par là son indépendance ; de se faire également rechercher de la France et des puissances d'Italie, soit pour en ouvrir, soit pour en fermer le chemin, afin d'établir et de maintenir

1 Celui de roi de Cliyprc, qiie portoient les ducs de Savoie; ce qui leer Gt donner avant tous les autres souverains du second ordre, le titre à' altesse royale. [A.)

par ce moyen son crédit, sa considération et son influence dans les affaires de l'Europe ;

2° De faire servir cet avantage local à tenir la balance entre les deux maisons de Bourbon et l'Autriche ; de se liguer tour à tour avec l'une et l'autre, selon qu'elle y trouveroit plus ou moins de moyens de facilité et de sûreté pour son agrandissement. Par celte dernière raison, c'està-dire de la sûreté , elle a toujours voulu et dû empêcher qu'aucune branche de la maison de Bourbon ne s'établit en Italie trop puissamment ni trop près de ses États'. Pour l'éviter, elie a cru devoir plutôt défendre ceux de la maison d'Autriche, sauf à lui vendre cher son secours, comme elle a fait dans la dernière guerre d'Italie.

Voilà le système de la cour de Turin ; il est fondé , comme on le voit, sur sa position topofjraphique. Examinons à présent celte position relativement à la France.

Il faut l'avouer, le Roi de Sardaigne est de tous nos voisins le plus avantageusement situé pour nous attaquer comme pour se défendre. Tous ceux qui connoissent les Alpes et les directions de leurs cols ou gorges conviennent de cette vérité.

1 On compte ici pour rien l'établissemrnt de don Philippe : cependant il donnoit de l'ombrage à la cour de Turin; elle eut de la peine à y consentir*. (-1.)

* La maison do Savoie devait pins redouter la France que l' Autriche , parce que les François ai oient plus de faciii'.c à pénélrcr dans ses Ktats que les Autrichiens. Je ne pense |)oint quo le Itoi de Sardiigne fùl le prince le plus avanla<{cuseraent placé pour nous allaqiicr et pour se défendre. Les progrès dans cet immense royaume éloient impossibles; et toutes les fois que les troupes françoises l'ont voulu, elles ont pénélré sans peine en Savoie. La vraie défense de la cour de Turin contre la France, c'étoit l'Autriche, et contre l'Autriche, c'étoit la France. Aussi celle position cxj)liquc les différents changements d'alliance des rois de Sardaigne, suivant qu'ils éloient plus oa moins menacés ou rassurés par ces deux puissants voisins. Il n'exisloit que deux manières de fixer la politique de la cour de Turin ; c'étoit, ou l'allianci; de la cour de France avec l'Autriche, ce qui la condamnoit au repos, comme l'événemcnl l'a démontré; ou, en cas de guerre et de succès, de donner au Itoi de Sardaigne les p isscssions de l'Empereur en Italie, parce qu'alors ce prince so seroit vu forcé pour conserver ses conquêtes d'unir indissolublement ses intérêts à ceux de la France. (.S.)

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Cependant le succès d'une agression de sa part ne répondroit pas au début. <; Rien de si facile que d'entrer en » France ; rien de si difficile que d'y subsister. Engagé 55 trop avant, rien de plus impossible que d'en sortir )5, disoit le Roi Victor-Amédée, Ce sont des vérités historiques, géogi'aphiques, et presque géométriques, mille fois démontrées.

Ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'un roi de Sardaigne ne sauroit jamais avoir plus l'envie que les moyens d'attaquer seul la France. S'il cherchoit pour cela des alliés puissants, aucun ne seroit à portée de lui fournir des troupes que la cour de Vienne, mais jamais assez pour prendre des quartiers d'hiver en France.

L'expérience du passé avoit préservé le feu Roi de Sardaigne de cette tentation. On Ta déjà dit : ce prince n'approuvoit point du tout la dernière expédition des alliés en Provence. Sou fils, son élève, est trop sage pour risquer ^ ainsi son armée, peut-être ses Etats, sur la foi d'un secours autrichien.

Il ne compteroit pas davantage sur les subsides antrefois si abondants de l'Angleterre et de la Hollande.

La première paroît absolument dégagée de toutes les connexions continentales, et l'état de ses finances ne lui permet plus de les prodiguer.'

L'impuissance de la seconde, ou son économie, laisseroient à peine espérer des subsides de sa part à quelques princes voisins quilui vendroient leurs troupes.

Enfin, si le Roi de Sardaigne avoit à son tour des vues de conquête et d'agrandissement, ce ne seroit assurément pas du côté de la France.

Celui de l'Italie lui offre un champ trop vaste eî trop beau ; il est ouvert à son ambition ; trois places seulement sont restées à la Lombardie autrichienne, Mantoue, Pizzi-

ghilone et le château de Milan. Toutes les autres forteresses étoient tombées dans le partage des deux derniers rois de Sardaigne. Ils les ont toutes augmentées et perfectionnées, et la frontière dn Piémont présente aujourd'hui aux Autrichiens une chaîne formidai)le. Telle est la position topographique de la cour de Turin.

Ajoutons-y les avanlages et les moyens que le nouveau Roi de Sardaigne recueille en montant sur le trône, de l'économie et de la bonne administration de son j)rédécesscur. Un Etat libéré, un crédit établi par des remboursements des dettes précédentes, ouvert chez l'étranger, surtout en Suisse et à Genève ; un trésor qui n'est pas immense, mais proportionné aux besoins extraordinaires qui pourroient survenir; un revenu courant et liquide d'environ vingt-cinq millions ; vingt-deux mille hommes de troupes réglées qui peuvent aisément et promptement être augmentées d'un tiers; douze bataillons nationaux', faisant six mille hommes en tout, mais qui peuvent être doublés au premier coup de (ambour par autant de surnuméraires : voilà le tableau riant et brillant que présente aujourd'hui la puissance piémontaise.

Du système donc de la cour de Turin, de sa position lopographique, de ses moyens, de ses ressources, dérivent nécessairement ses rapports avec la France. Ils se présentent ici d'eux-mêmes ; il suffit de les indiquer.

Le premier de ces rapports est celui qui doit résulter des derniers antécédents entre la France et la cour de Turin.

On l'a déjà dit : l'amitié, l'estime, tous les biens personnels n'avoient rien perdu de leur force entre les deux

' ICspècc (le milicps provinciales cnrcfjimeiitéos, aussi belles pour le moins que toul le reste, qui aïoient acquis dans la dernière «jnerre autant de réputation que nos grenadiers royaux. (.4.)

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monarques ; mais la confiance politique ne pouioit pas encore être bien établie entre les deux Etats.

Elle avoit à peine commencé de renaître après la dernière fTuerre, qu'un événement imprévu, et qui n'avoit pas du paroître vraisemblable, sema la défiance, la crainte, les soupçons dans tous les Etals d'Italie, et surtout à la cour de Turin.

Ce fut l'alliance de 175G avec celle de Vienne. Le Roi de Sardaigne ne pouvoit pas se dissimuler que cette cour eloit intérieurement animée contre lui des mêmes sentiments qui l'excitoient alors contre le Roi de Prusse.

Ces deux monarques éloient tous deux dans le même cas : ils avoient démembré la succession de Charles II. Charles-Emmanuel l'avoil entamée d'avance par les armes, en 1733. Il l'avoit achevée dix ans après parla négociation; mais enfin la moitié du Milanès lui étoit restée, comme la Silésie au Roi de Prusse : cela ne se pardonne j)oint.

Charles-Emmanuel voyoit, il est vrai, le torrent se j)orter vers l'Allemagne ; et de quelque temps il ne pouvoit craindre de le voir retomber sur ses Etats. Mais un prince éclairé, prudent, qui spécule et combine, compte pour rien une sûreté présente et précaire; c'est sur l'avenir qu'il faut le rassurer.

Cela auroit été difficile. Tout sembloit annoncer la ruine prochaine et inévitable du Roi de Prusse ; le même esprit de réunion auroit porté l'Auiriche triomphante à recouvrer aussi tous les démembrements de ses Etats en Italie.

Elle auroit aussitôt fait en Lombardie contre ce prince des préparatifs aussi menaçants qu'elle en avoit fait en Bohême contre le Roi de Prusse, et porté en Italie ses armes victorieuses. Peut-être alors Charles-Emmanuel auroit-il été forcé, comme Frédéric, de prévenir une attaque certaine, de frapper les premiers coups, et de se faire en

avant un champ de bataille pour éloigner d'autant l'ennemi, pour vivre à ses dépens dans le meilleur pays du monde , pour se donner les positions les plus avantageuses, avant que l'ennemi fut arrivé en force; enfin, pour se ménager une retraite lente et sûre, lorsqu'il seroit réduit à la défensive. Cette manœuvre, nécessitée parla raison de guerre, auroit eu l'air de ce qu'on a^T^eWe \e& premières hostilités. Alors aussi la cour de Vienne n'auroit pas manqué de criera l'agression, de réclamer contre l'agresseur le casusfœderis, et de sommer hautement la France de lui fouîuir les secours stipulés. Quelle auroit été la situation du Uoide Sardaigne, et ne seroit-onpasen droit de conjecturer que la ruine du Roi de Prusse auroit été suivie de la sienne ?

On répondroit peut-être que cela ne seroit point arrivé ; « que si la cour de Vienne, après avoir écrasé le Roi de » Prusse, avoit été tentée d'attaquer le Roi de Sardaigne, 5' la France l'auroit empêché, soit par son intercession, 5) sa médiation, soit par une déclaration en forme; et que » même elle en avoit d'avance donné et fait donner par cette » cour à celle de Turin des assurances suffisantes « . Mais, en admettant cette supposition, n'éloit-ce pas assez pour aliéner de nous la maison de Savoie, que de lui avoir lié les mains par une alliance qui renfermeroit désormais son ambition dans les limites du traité d'Aix-la-Chapelle; d'avoir aussi arrêté tout courtles nouveaux projets d'agrandissement qu'elle avoit pu former pour le cas éventuel d'une nouvelle rupture entre les deu.x maisons de France et d'Autriche ; de nous être liés si étroitement avec celle-ci, que, dans les alfaires d'Italie surtout, nous nous étions engagés à favoriser toutes ses prétentions ' ? Notre condes-

1 Voyez les deux traites du i'' mai 1757 et du 30 décembre 1758, tome II, article H, De la cour de Vienne, à la fin de cet article*.

• L'état de rivalité entre la France et l'Autriche dloit au contraire ce qui causoit les

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cendance, notre déférence, noire partialité pour elle n'étoicnt-elles pas déclarées ? et tant que ce système auroil duré, que pouvoit attendre de nous la cour de Turin qui fût contraire aux vues, aux projets de celle de Vienne?

Qu'a-t-on fait depuis pour rassurer la première? Et ses inquiétudes sur l'avenir n'ont-elles pas dû augmenter, quand elle a vu la France réduite à l'inaction et devenue purement passive sous cette ombre d'alliance, tandis que la cour de Vienne se liguoit avec la Russie et le Roi de Prusse, et qu'en livrant les Turcs à l'une de ces deux, puissances, elle partageoit avec tous deux les dépouilles de la Pologne ?

Quelle confiance politique auroit pu prendre en nous la cour de Turin, jusqu'à la mort de Charles-Emmanuel, et quel degré de plus tout ce qui est arrivé depuis pourroit-il lui en inspirer? Mais aussi de quelle importance, de quelle nécessité ne seroit-il pas, et pour elle, et pour nous, de former ensemble des liaisons qui rétabliroient mutuellement cette confiance sur la base solide de l'intérêt commiin et réciproque ?

Jamais , on le répète, les circonstances n'ont été si favorables pour assurer par ce moyen la tranquillité de l'Italie, et pour y reprendre cet ascendant, cette influence que donnent toujours à un grand Etat sur plusieurs petits, un voisinage paisible, une médiation impartiale, une protection désintéressée.

C'est surtout de concert et avec le concours du nouveau Roi de Sardaigne que la France peut et doit y réussir;

embarras et les perplexités de la politique du cabinet de Turin; et les conséquences du traité de 1"56 ont été une tranquillité absolue de plus de trente ans pour le Roi de Sardaigne. Ce résultat étoit facile à préroir ; car, quelle que fût la foiblesse de Louis XV, elle pouvoit aller jusqu'à laisser démembrer un pays éloi.jné comme la Pologne; mais elle ne l'auroit jamiis assez aveuglé pour le rendre témoin iudiiïérent de la conquête du Piémont par les Autrichiens. Ce sont de ces vérités que la raison voit avec évidence, et dont la passion seule pouvoit faire douter. (.V.)

SOU intérêt propre l'exige. L'esprit de réunion et le système copartageant ont répandu partout une égale terreur, et les Etats d'Italie ne peuvent pas eu être exempts. Ce prince voit de près les luoyeus employés par la cour de Vienne pour s'ouvrir un chemin plus court du Tyrol dans le Alilanès par la Valteline.

Si le prétexte du commerce et de la circulation séduit assez les Grisons pour les faire consentir à cette innovalion, bientôt ils sentiront eux-mêmes qu'une porte une fois ouverte ne peut plus être refermée quand on veut , el que le transitus innocims devient tôt ou tard très-nuisible : bientôt la Valteline ne scroit plus (\\\un pfif/s cVétape^ par où les armées autrichiennes viendroient en Italie déboucher directement de la tête du lac de Cônie par le fort de Fuentes. De là s'ouvrent deux grandes routes par où l'on peut se rejeter à volonté sur l'Etat de Piémont, connue le plus proche, ou sur celui de Venise, comme le plus dégarni; on auroit de plus évité le grand détour qu'il faut faire encore pour entrer par ce dernier pays en îlalic.

Dans celte conjoncture, quel motif pourroit donc rassurer le Roi de Sardaigne et la France même sur une tentative réitérée par la maison d'Autriche au bout de cent cincjuante ans, et contre laquelle toute l'Italie, l'Europe entière se souleva dès lors ? On implora la protection de la France ; elle négocia, vacilla et mollit, parce qu'elle n'avoit j)oint encore un système, que les divisions intestines, les intrigues de cour, la foiblesse el l'ignorance des ministres d'alors donnoient à toutes les démarches de la cour de France une teinte de pusillanimité.

Richelieu parut, et l'affaire de la Valteline fut la j)remière qu'il eut à traiter; il ferma, du moins pour un siècle et demi, ce passage à la maison d'Autriche.

On ne peut pas nous objecter « que les circonstances

CORRliSPOXDAXCK SKCRÈTE. 333

55 étoient différentes, que les temps sont changés, et 55 qu'aujourd'hui la France n'a plus les mêmes raisons pour 55 s'alarmer de ce projet )5 . La réponse est bien simple. Le Tyrol et le Milanès appartiennent encore à la maison d'Autriche ; mais s'il y a une différence, c'est à l'avantage de notre observation. Cette maison étoit divisée en deux branches : l'une pouvoit secourir l'autre par ce nouveau chemin ; c'est ce qu'on vouloit empêcher. Aujourd'hui «ne seule peut fout envahir avec bien plus de facilité. Seroit-ce là ce qu'on voudroit permettre?

Ce ne peut pas du moins être l'intention du Roi de Sardaigne ; et c'est d'après cet exposé du système de sa maison, de sa position topographique et politique actuelle, qu'on peut déduire les rapports de la cour de Turin avec celle de Versailles.

Reste seulement à dire un mot de ce qu'on peut conjecturer sur les dispositions personnelles de ce prince à l'égard de la France. On croit assez généralement qu'elles ne peuvent pas être encore des plus favorables, et voici sur quoi l'on se fonde.

II est trop vrai que les premières itnpressious recuesdès l'enfance et répétées dans la jeunesse peuvent beaucoup influer sur les affections des pi'inces parvenus à un àgc mûr, et que celles-ci doivent plus ou moins influer sur tout le reste de la vie.

Ces affections, il faut l'avouer, n'ont pas été fournées dans l'esprit du duc de Savoie, aujourd'hui Roi de Sardaigne, du côté de la France. Trop jeune encore lorsqu'elle étoit liguée, en 1733, avec le Roi son père, s'il a pu deux ans après comprendre et retenir quelques réflexions politiques , elles n'étoient plus à l'avantage de cette couronne. Les préliminaires de Vienne avoient aliéné la cour de Turin ; et dans son adolescence jusqu'à la der-

334 LOLIS XV.

nière guerre d'Italie, il a élé uourri dans des principes beaucoup plus favorables à l'Angleterre. Parfaitement bien élevé, il n'a eu auprès de lui que des hommes du plus grand mérite; mais chacun a ses affections, et loi- deux chefs de son éducation ' penchoient pour l'Angleterre.

La guerre survint en 1743. Celte guerre étoit défensive pour la cour de Turin et la France. Il eut au moins Vair de V agression. Le duc de Savoie fit ses premières armes sous le Roi son père ; et la passion qu'il montra dès lors pour la guerre eut pour premier objet de repousser une invasion et de sauver les États sur lesquels il étoit destiné à régner. D'autres circonstances ont depuis contribué à nourrir le goût qu'il avoit déjà pour la nation angloise ".

On ne doit cependant tirer de là aucune conséquence pour l'avenir. L'ascendant de cette nation et la cour de Turin éloient pour ainsi dire achetés par les subsides abondants qu'elle en avoit reçus et qu'elle eu espéroit encore. Nous l'avons déjà dit, celte espérance est désormais éva-

1 Le marquis de Solar de Brojjîio, son gouverneur, depuis grand écuyer, et le marquis de Fieury, son instituteur, ensuite chevalier d'honneur de la duchesse aujourd'hui reine. C'étoit dans ce dernier un préjugé d'habitude. Il avoit été élevé , pour ainsi dire, à Londres où son père avoit été longtemps ambassadeur; et quoiqu'il n'eût point adopte \os inœurs anglaises , il n'avoit pu se défendre d'un goût décidé pour celte nation. Ceci nous rappelle une observation singulière : c'est que les étrangers (ministres et voyageurs) qui ont passé beaucoup de temps à Paris et qui s'y sont fort amusés, en partent rarement contents et conservent peu d'inclination pour la France. Ceux qui ont fait de longs séjours à Londres, où ils nesauroieut nier qu'ils ne se soient souvent ennuyés, restent presque toujours enthousiastes de l'Angleterre. [A.)

- Le roi Victor-Amédée avoit fondé à Turin une académie royale d'instruction et d'exercices ; il y avoit mis pour gouverneur un homme de qualité. Cet usage a été suivi et l'objet du fondateur a élé rempli : c'éloil moins d'y élever sa jeune noblesse, peu riche en général, que d'y attirer des princes, des grands seigneurs étrangers, et surtout des i^nglois opulents. Les distinctions et les agréments à la cour accordés aux élèves de celte académie avoient flatté la vanité de ces derniers. Sans aucune difficulté sur le rang ou la naissance, ils étoient et sont encore présentés de droit par le ministre national , de li mis

nouie ; les connexions continentales sont abandonnées \ et l'idée même de les renouer n'entrera plus dans la tête d'aucun ministre anglois. Elle a été proscrite d'avance par le vœu national. A peine le gouvernement britannique mettroit-il encore quelque degré de chaleur dans les affaires qui pourroient intéresser directement les Etats de Hanovre. Tout ce que le Roi de Sardaigne peut et paroît en espérer, c'est le concours de cette puissance maritime au\ mesures qu'il prend pour l'amélioration et pour le commerce de son port de Nice.

Peut-être à cet égard pourroit-il encore compter sur la protection de l'Angleterre. La rivalité nationale et le motif du gain suffiroient pour intéresser un peuple mercantile à s'ouvrir et à se conserver un débouché de plus, surtout aussi près de la France. C'est autant de gagné pour l'Angleterre, autant de perdu pour nos ports de Provence, pour notre navigation et pour nos fabriques de draps et de toiles. Voilà donc à peu près le but et le terme de l'intérêt

à l'académie; et, en cette qualité, ils ont toujours partagé ces mêmes agréments et distinctions avec les princes et les plus grands seigneurs étrangers. On y loynit les fils des marchands de Londres danser au bal paré de la cour avec les princesses royales. Turin éfoit donc devenu un séminaire d'Anglois courtisans; et ceux même qui u'étoient pas nés pour jouer ce rôle en soiitenoient par leur dépense l'éclat et la représentation. Les acadéniistes et les voyageurs de cette nalion avoient l'honneur de faire leurs exercices avec les ducs de Savoie et de Cbablais et de les accompagner à la chasse et dans leurs promenades à cheval ; enfin, ils vivoient avec eux dans une sorte de familiarité qui n'étoit pas permise à la noblesse piémoutaisc. (A.)

1 Ce passage prouve combien les politiques les plus habiles doivent se défendre delà manie défaire les prophètes. Favier prédit que le cabinet anglois, consultant le vœu national, renoncera aux connexions continentales, et ne donnera plus de subsides aux puissances étrangères; et nous voyons aujourd'hui tous les rois de l'Europe successivement payés par l'Angietorre pour prolonger la guerre contre la Franco. Il seroit certainement de l'intérêt du - peuple anglois de jouir avec sagesse de son heureuse position insulaire, de ne point se mêler des querelles sanglantes du continent, et de se contenter de faire de kur île le temple de la liberté, l'asile du malheur, et l'entrepôt

336 LOIIS XV.

réel el solide que prendroil désormais la cour de Londres à celle d(; Turin. L'objet n'en est pas assez important pour déterminer la première à faire des effoits pécuniaires à l'appui de la seconde. Elle ne prendroit même le parti de celle-ci par un armement maritime, que dans le cas de quelques difficultés entre les deux cours de Versailles et de Turin, au sujet de ce commerce de Nice. Alors peutêtre, si le cabinet de Saint-James cberclioit quelque |)rélexle de tracasser la T'rance, celui-là pourroit servir au besoin (ont comme un autre ; mais ce seroit toujours à titre de protection ou de médiation armée, et non d'alliance offensive ou défensive , ni de traité de subsides. C'est à ce titre seul que les liaisons de la cour de Turin

{{encrai du commerce du monde. .Mai.s la polili(|iic suit les pas.sions des {jouvernaTits et non I intérêt des peuples. Le ministère britannique vent être le tyran des mers; et comme il craint la rivalité, les richesses et la puissance des François, il veut les appauvrir par des «{uerres fréquentes qui les empêchent de porter leiu-s elfoi-ls et leur activité sur l'Océan. D'après ce sysième, il excitera tant qu'il le pourra des lroid,>Ies sur le continent et soldera, toul(rs les l'ois (pi'il en trouvera le moyen, des jfladitileurs couronnés pour ensanfjlanler la terre et rendre sa dominalion sur la mer plus paisible. Il est à .souliailcr qu'un jour toutes les puissances maritimes onvrcnl les yens sur ces projets luneslrs et réunissent leurs moyens pour condamner au repos celle puissance ambi lieuse. On doit être étonné (pie I'\uicr avec tant de lumières fasse une pn-diclion si improbable , et dont tous les événements démontrent la fausseté. Mais tel est l'esprit de sysième et de parli : il fausse l'esprit le plus juste, et lui fait adopter tous les paradoxes qu'il croit utiles pour établir ses opinions.

Lndi's avaula;r('s de l'alliance de ITÔlî ("loil de mettre la France à l'abri de toute diversion conlincnlalc par l'.Auliiche , dans le cas où elle seroit en guerre avec l'.Anjjlelerre. l'"avier, qui combat cette alliance, veut établir en principe (pie l'.Anylelerre a décidément renoncé an sysième des connixious conlineutales, et il priulit qu'elle ne donnera plus de subsides. Si celle pr»;diclion eût été vraie, il est certain (pie l'alliance de 1756 anroit été inutile; car r.Aiilriche n'est pas ( n élat de lairc la «{iierre à la France sans rarfjcnt de r.Anjjletirre. .'\insi son erreur n'a d'autre cause que le désir passionné de prouver par tous les moyens possibles le danger et l'inutilité de l'alliance des cours de Vienne et de Versailles. (S.)

CORRESPOXDAXGE SECRÈTE. 337

arec celle de Londres ont été longtemps aussi fructueuses pour l'uue qu'onéreuses pour l'autre; et sans ce motif d'intérêt, 1 influence et la prépondérance de l'Angleterre à la cour de Turin ne tiendront plus qu'à bien peu de chose.

Ces liaisons autrefois si étroites ne subsistent donc plus par l'unique lien qui les avoit rendues indissolubles presque depuis un siècle. C'étoit le besoin, Tespoir même, la certitude d'un puissant secours pécuniaire dans les guerres longues, fréquentes et animées qu'elle avoit à soutenir contre la France, de concert avec une mullilude d'ennemis également ligués contre cette couronne. Ce cas ne doit et ne peut plus arriver : donc ralliancc de l'Angleterre est désormais à peu près nulle à l'égard de la cour de Turin.

En ])artant de cette assertion aisée à démontrer, on peut et doit se flatter aussi que les préjugés de l'éducation €t les penchants de la jeunesse n'influeroient pas lon<]lemps sur Tâge mûr et la conduite politique du nouveau Roi de Sardaigne. Ce monarque est sage et habile. De nouveaux liens plus forts doivent tourner ses inclinations du côté de la seule puissance dont il aura toujours, s'il veut, heaucoKp à espérer et rien du tout à craindre.

C'est dans ce nouveau point de vue qu'il faut désormais envisager sa position relativement à la maison de Bourbon ; et ce seroit aussi la mesure des rapports respeclifs du chef et de toutes les branches de cette auguste maison avec celle de Savoie. Réduisons-nous donc à un simple résumé de la position réciproque de la France et de la puissance piémontaise dans l'ordre politique actuel. Il en résulte :

1" Que le système ancien et constant de la maison de Savoie a été un système d'agrandissement ;

2° Qu'il n'y a aucune raison de penser qu'elle ait volon- II. 22

tairemcnt abandonné ce système naturel, primitif et fondamental;

3° Que si elle a paru depuis quelque temps y renoncer ou s'en écarter, cette inertie apparente a été l'effet d'une situation forcée, aussi gênante que nouvelle pour la cour de Turin ;

4° Que le nouveau système de la cour de France, depuis 175G, a produit cette gène et celte inertie apparente ;

5° Que la cour de Turin peut se flatter encore de voir un jour changer cette situation par quelque révolution préméditée, ou peut-être nécessitée dans le nouveau système ;

G" Que le deuxième principe constant de la cour de Turin est de se maintenir surtout dans l'état de sûreté et d'indépendance qui résulte de sa position topographique ;

7° Qu'elle tient à ce principe local ])lus encore qu'à son système d'agrandissement, de sorte qu'elle n'accepteroit jamais aucune offre de nouvelles possessions, quelque avantageuse qu'elle parût au premier coup d'œil, si de l'acceptation il j)ouvoit résulter la moindre altération à cette sûreté, cette indépendance si précieuse ;

8° Que pour l'engager sans retour dans les intérêts de la France, il faut cependant que celte cour y trouve aussi les siens, ce qui est le seul nœud indissoluble de toute alliance ; et que de plus cet intérêt d'ambition puisse se concilier avec la sûreté et l'indépendance locale ;

9° Que pour y parvenir, le premier pas à faire est de rétablir la confiance intime entre les deux cours, senlimenl qui n'a pu ni dû subsister bien réellement depuis la paix de 1738, moins encore depuis notre traité de 1756 et des années suivantes ;

10" Que celle confiance réciproque ne doit pas être fondée seulement sur les liens du sang, sur l'estime et

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l'amitié mutuelles des deux souverains, mais aussi sur la vigueur et la stabilité de leurs mesures politiques, et sur les moyens assurés de les soutenir de part et d'autre jusqu'à la pleine et entière exécution de leurs engagements respectifs. Cette certitude dépendra toujours du système motivé, calculé, constant, que chacune des deux cours auroit adopté.

De tout cela, il résulte encore pour la France à l'égard de la cour de Turin , autant et plus que de tout autre Etat d'Italie, la nécessité indispensable et qui peut devenir pressante, de former incessamment un nouveau système politique et militaire.

RÉCAPITLL ATIOX GÉXKRALE DE l'aRTICLE XlII.

Nous avons retracé : 1" la position de la France à la paix de 1748, et le haut rang qu'elle tenoit dans l'ordre politique, relativement à l'Italie comme à l'Empire ;

2° Les titres et les droits qu'elle avoit conservés jusqu'alors à la protection, à la défense même des libertés et des possessions respectives de tous les princes et Etats d'Italie ;

3° Les puissants motifs pour chacun d'eux de rechercher ou de conserver cette protection imposante ;

4° Le haut degré de considération dont, en conséquence de tous ces avantages, la France jouissoit alors en Italie, considération qui fiiisoit partie de sa grandeur et de sa prééminence.

5" Les facilités qui en résultoient pour elle d'élever au plus haut point dans cette partie de l'Europe sa puissance fédérât ive ;

6° L'enchaînement inconcevable de mesures fausses, foibles ou inconsidérées, d'engagements précipités, onéreux, et, en un mot, de toutes les disparates politiques qui

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