‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 18 sur 58 · SW LOUIS W · texte numérisé non relu

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ont fait perdre à la France, en Italie comme dans le reste de l'Europe, son rang à la tète des grandes puissances; 7' Nous avons présenté l'Italie comme un composé de différents Etats, coupés et séparés les uns des autres par une ligne d'environ cent lieues de pays possédés, gouvernés ou subjugués par nne puissance étrangère. D'après cette interposition locale et continue d'une domination puissamment armée, nous avons prouvé le danger qui en résulte pour chacun des autres Etats séparés, d'être engloutis ou subjugués à leur tour par cette puissance prépondérante. Xous avons démontré que leur liberté, leur indépendance, leur existence même seroient au moins précaires, s'ils n'étoient constamment et puissamment protégés par quelque autre grande puissance.

8° La France étant la seule des puissances de cet ordre à portée de défendre l'Italie contre la seule aussi à portée de l'opprimer, on a discuté la position actuelle de chacun des Etats d'Italie relativement à la France, cl respectivement celle de la France à leur égard dans le nouveau système de l'Europe.

D' Ce nouveau système étant résulté en partie de l'altération, ou plutôt du renversement arrivé dans l'ancien système de la France, nous avons exposé les inconvénients et les difficultés qui l'arrêtcroient aujourd'hui dans l'exercice de cette protection et de cet arbitrage qui lui appartenoient autrefois à l'égard de l'Italie comme de l'Empire. Nous avons prouvé aussi qu'en honneur et même en saine politique, il pourroit arriver des cas où cependant la France ne sauroit se dispenser de faire revivre celte protection et cet arbitrage, ce qui l'cntraîneroit dans une guerre forcée, et par conséquent désavantageuse.

10° Ces inconvénients et ces difficultés devant nécessairement subsister et même augmenter successivement, tant

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que le syslème actuel de l'Europe, et surtout celui de la France, restera établi ou plutôt chancelant sur le même pied, nous avons, d'après chaque article particulier, conclu à la refonte de ce système.

Résumons donc et disons encore, redisons toujours : Que l'amour même de la paix exige de la France pour son honneur, sa gloire et sa tranquillité, de voir et de prévenir de loin tout ce qui pourroit l'entrainer dans une guerre nécessitée ;

Que ce cas de la nécessité peut et doit arriver par la réclamation d'un Etat d'Italie, allié ou protégé de la France, qui seroit opprimé ou menacé par la puissance dominante;

Qu'il ne seroit alors ni glorieux ni prudent de l'abandonner à une invasion, parce que la première qui auroit réussi seroit suivie de plusieurs autres, et que de proche en proche la France se trouveroit bientôt discréditée et investie par cet enchaînement d'usurpations qu'elle auroit honteusement souffertes ;

Que le seul moyen de les prévenir ou d'en arrêter le cours seroit pour cette couronne de travailler à rétablir, relativement à l'Italie comme à l'Empire, sa j^fdssance fédérât ive ;

Que cette puissance ne pouvant être fondée que sur le recours du plus foible, le secours du plus fort, le concours de tous les deux, elle doit avoir pour base la confiance de l'un, la fermeté de l'autre, mais surtout la combinaison et la certitude des moyens de communication et de la liberté des secours ;

Que ces moyens et celte liberté dépendent, 1° des intermédiaires ; 2° des engagements antérieurs, favorables ou contraires à la prestation de ces secours ;

Que dans l'état présent de notre syslème on n'est rien

moins qu'assuré des interaiédiaires donl le principal peut et doit être i)ien disposé à certains égards, mais ne peut être encore engagé^ tant que la France conservera de son côté des engagements exclusifs et diamélralement opposés ;

Que la liberté des secours est également gênée, restreinte, et à peu près annulée par ces mêmes engagements, puisqu'ils seroient contradictoires avec cette liberté : pour être réelle, nous l'avons prouvé ailleurs, elle doit être indéfinie ;

Ouc sans cette double certitude des moyens de communication et de la liberté des secours, l'Etat opprimé ou menacé et la puissance protectrice craindroient également, l'un de faire une réclamation inutile, et l'autre de tenter une entreprise difficile ou même dangereuse ;

Que de ces craintes réciproques suit nécessairement la défiance, ou du moins le découragement d'un côté et le discrédit de l'autre ;

Que de cette situation respective de l'Etat menacé et de la j)uissance protectrice, il doit résulter pour la puissance menaçante le plus grand encouragement à opprimer l'une et à se jouer impunément de l'autre ;

Que de cet encouragement doit naître l'exécution successive de tous les projets ambitieux cl destructifs de la puissance menaçante, et par conséquent le danger iuévitable]|^pour la puissance protectrice d'être nécessitée à des mesures tardives, fautives et insuffisantes, c'est-à-dire à tous les inconvénients d'une guerre forcée.

Donc, relativement à l'Italie comme à rEmj)irc, l'amour même de la paix, ainsi que l'honneur, la prudence, la aloire, tout fait une loi à la France de changer ou du moins de modifier très-différemment son système j)olilique.

Mais, dira-t-on, « toute modification détruiroit ce sys-

COR:. •POXIM.XC- SF.CRÈTi:. 3W

7) tème puisqu'il est absolu, exclusif et contradictoire à « tout autre engagement que celui de rester purement -» passif àans le bouleversement déjà commencé du sys- « tème de l'Europe. >>

C'est ce qu'on se réserve de discuter dans la troisième section. On observera seulement ici que la refonte ou la formation d'un système politique qui ne seroit pas purement passif ne sauroit s'accomplir ou du moins subsister sans l'appui du nouveau système militaire.

XI V. De la Suisse ou du corps helvétique.

C'est uniquement pour rentrer en France, en achevant le tour de l'Europe, que nous nous arrêterons un moment sur cette république fédérative

La Suisse a joué jadis un grand rôle dans les affaires d'Italie, lorsque la cour de Rome y représentoit ellemême. L'influence de cette cour, tombée en même temps que sa puissance temporelle, fut presque anéantie en Suisse à l'époque de la réformation : ce qu'elle en a conservé dans les cantons catholiques est soigneusement surveillé et sans cesse combattu par la vigilance et la supériorité des cantons protestants.

Le corps helvétique cessa dès lors d'être pour la France un allié très-important ou un ennemi redoutable. Bornée avec kii aux engagements du traité de 1512, elle s'accoutuma à ne considérer la Suisse que comme un dépôt de recrues, dont les partis, dans les guerres de religion, tiroient en payant des ressources promptes et assurées.

La paix rendue à l'Etat, au dedans et au dehors, sous Henri IV, ne fit pas négliger ce dépôt étranger, mais voisin et d'autant plus précieux, qu'en épargnant par ce

moyen la population nationale, ces troupes mercenaires soulageroient l'agriculture et les arts utiles.

Ce grand roi, occupé d'ailleurs de l'abaissement d'une maison alors ennemie, et surtout du projet de rendre la liberté à l'Italie et à l'Allemagne, ne pouvoit pas se dispenser de ménager une nation guerrière placée entre la France et ces deux parties de l'Europe.

Tel fut le motif de la grande alliance, jurée solennellement par ce monarque en 1602, avec les députés de tout le corps belvétique, et de la même cérémonie renouvelée par Louis XIV en 1660. De là aussi le soin qu'avoit pris la France dans les traités de Westphalie, d'assurer à cette république le même avantage qu'à celle des Provinces- Unies, c'est-à-dire de faire enfin reconnoître le corps helvétique par la maison d'Autriche pour un Etat libre, souverain et indépendant.

Mais bientôt le système noble et généreux de Henri IV, et les apparences mêmes de ce désintéressement, conservées encore sous Louis XIII, relativement à l'Empire^ firent place à des vues ouvertement ambitieuses et despotiques.

Les hauteurs, les prétentions surannées ou même fabuleuses et inouïes de la France après la j)aix de Ximègue^ les vexations, les usurpations manifestes de cette couronne, répandirent l'alarme dans le corps germanique. Il ne vit plus dans le Roi Très-Chrétien l'arbitre de ses différends, le garant de sa constitution, le protecteur de sa liberté. Il ne l'envisagea que comme un voisin formidable et trop ambitieux '.

' Rien ne ressemble pins aux prétentions formées par les chambres de réunion de Metz et de Brisacli sur tant d'I'ilats de l'Kmpirc que les réclamations du Koi de Prusse et de l'Impératricc-Reine sur l'extension imaginaire de l'anciene Pomcranic, et sur les royaumes dcLodomérie et de Hailicie ou Gallicic. La Suisse avoit fait atilrefois partie de l'Empire, et s'étoit trouvée fort

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La Suisse trembla pour l'Empire et pour elle-même. Le voisinage pouvoit faire rejaillir sur ses possessions quelques étincelles de l'embrasement. La révocation de l'édit de Nantes et l'odieuse persécution qui s'ensuivit aliénèrent de la France les cantons protestants, sans inspirer aux catholiques plus de confiance et de sécurité. Dès lors ce dépôt de recrues, réservé précédemment à la France, qui en avoit eu presque l'usage exclusif, devint commun à ses ennemis. L'.^ngleterre, la Hollande, la cour de Turin, y puisèrent abondamment ; et celle de Vienne, sans prendre des Suisses à sa solde, se prévalut de leurs services dans les armées des alliés. Par là elle put diminuer son contingent, et se servit de ses propres troupes pour des objets de préférence. '

Telle éloit la guerre d'Italie, dont tous les avantages dévoient être uniquement pour son propre compte.

Devenus dès lors amis de tout le monde, les Suisses ne le furent plus de personne, et peut-être moins de la France que d'aucune autre puissance. Ils le prouvèrent assez par le jugement rendu au sujet de la succession de Neufchàtel. La guerre civile de 1712, et l'alliance particulière renouvelée en 1715, entre cette couronne et les cantons catholiques, avoit un peu resserré les liens de l'amitié entre eux et la France; mais aussi les mêmes circonstances avoient achevé de les rompre entre elle et les cantons protestants.

Les efforts qu'on a faits depuis pour ramener un peu ces derniers, n'ont pas été absolument sans succès ; mais leur conduite dans la médiation de Genève et le dénoùment

entremêlée, par les bizarreries du droit féodal, avec l'Alsace et le Drisgaw, où étoit éfaLli l'un des foyers de réunion. En suivant les mêmes principes, adoptés depuis par d'autres puissances, on auroit pu faire dépendre du seul comté de Férette une grande partie des possessions helvétiques. [A.)

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de celte scène politique si peu convenable à la dignité et à la prépondérance naturelle du principal médiateur, ont trop montré le peu de fond qu'il y auroit désormais à faire sur les démonstrations de Berne et de Zurich.

L'affaire de l'ersoix, née du mauvais succès de cette médiation, les tracasseries dont notre ministère a été soupçonné dans les derniers troubles de Neufchàtel , l'espèce de punition (à notre préjudice) infligée aux cantons voisins, en les privant des sels de France, les arrangements et refontes arbitraires faites dans la constitution du militaire suisse au service de France, mais surtout les démêlés encore subsistants au sujet des privilèges, exemptions et franchises des Suisses établis dans le royaume, tout ce concours de circonstances et d'opérations fâcheuses n'a servi qu'à nourrir et augmenter de part et d'autre la défiance et le refroidissement.

Les voies de rigueur employées contre Genève n'ont point réussi. L'établissement de Versoix reste abandonné ' ; les sels du Tyrol ont pris la place de ceux de France, et ce débouché de notre superflu paroît désormais fermé pour toujours. Le Roi de Prusse a pris et montré dans cette dernière affaire de Neufchàtel un ascendant qui peut-être auroit été à désirer pour nous dans les temps d'union avec la cour de Berlin, mais qui depuis l'époque de 175!) n'a pu s'accroître en Suisse qu'au détriment de notre influence. Les arrangements militaires n'ont satisfait personne, que quelques individus comblés de bienfaits dans notre service, tandis que collectivement chaque canton a été mécontent. Si quelques-uns ont accédé avec répugnance et de mauvaise grâce, d'autres, et les plus foibles, tels que

1 11 l'ftoit (lu moins à peu près vers la fin de 1771, faute de cenl mille écus fournis à propos; il en a coûté deux on trois cent mille en pure perte, et une grande consommation d'hommes par les travaux et les maladies. (A.)

celui de ScIutiIz, ont osé tenir tête k nn roi de Fiance. Enfin, les démêlés au sujet des exemptions, traités tantôt avec noblesse et indifférence, tantôt avec une hauteur dirigée par l'esprit fiscal , sont restés dans le même état, à l'aigreur près qui s'y est mêlée de part et d'autre. Tout enfin paroît s'êlre réuni pour éloigner de plus en plus le renouvellement de la grande alliance.

Dans ce point de vue peu riant, il nous reste à examiner quelle est la posilion respective du corps helvétique à l'égard de la France. Pour en bien juger, il faudroit d'abord apprécier les dispositions et les intérêts des cantons catholiques d'un côté, et des protestants de l'autre.

La guerre civile de 1712 et le traité qui la termina au grand désavantage des cantons catholiques, a semé entre eux et les protestants un germe de haine et d'animosité plus fécond en discordes que ne pourroit l'être désormais la différence de religion. L'n demi-siècle écoulé depuis n'a ])oint adouci ce souvenir amer. Les premiers seroient disposés sans doute à s'unir étroitement avec la France, et à suivre ses directions dans les affaires nationales, s'ils pouvoient se flatter d'en obtenir une protection efficace et des secours réels pour les aider à recouvrer ce qu'ils ont perdu ; mais ce seroit acheter trop cher la dépendance du plus foible, que de s'exposer à faire pour lui la guerre au plus fort, et à risquer des troupes et dépenser de l'argent sans avoir aucune possibilité de bénéfice ; enfin, à rompre les liens du corps helvétique, et dissoudre sa constitution en pure perte.

Cet espoir n'est donc pas permis aux cantons catholiques ; et sur tous les autres points contestés entre la France et cette république, les intérêts sont à peu près communs entre les deux partis. On ne peut donc pas non plus se flatter de les diviser en accordant à l'un ce qu'on

refuseroit à l'autre ; il seroit plus prudent et plus avantageux de les gagner tous ensemble.

Mais combien de difficultés ne présente pointée double projet ! Berne et Zurich, surtout le premier, trop fier de sa puissance, ne se prêteroient jamais à Tunique moyen de rétablir Féquilibre , et par conséquent l'union , la confiance et la concorde : ce seroit de restituer leurs conquêtes. La division sur ce seul point existera toujours intérieurement, mais sans aucun eflet dont nous puissions tirer quelque avantage. Au contraire, sur tous les points d'intérêt commun, et principalement sur les exemptions, on verra toujours régner dans les diètes la plus parfaite unanimité.

Ajoutons à ces considérations l'attachement inaltérable des cantons protestants pour les puissances maritimes, et l'influence du Roi de Prusse sur ceux de Berne et de Zurich ' ; mais recherchons-en les motifs.

Outre les liens formés jadis par la religion, et que la polilique conserve autant que l'habitude, les cantons protestants sont attachés à la Hollande par les avantages d'un service lucratif; à l'Angleterre par l'intérêt que celui de Berne surtout est obligé de prendre à la conservation et à la prospérité de cette puissance. Des fonds immenses de l'Etal et des particuliers sont embarqués sur le vaisseau polilique de la Grande-Bretagne, et son naufrage entraineroit dans la Suisse protestante celui des fortunes publiques et privées". Pour le Roi de Prusse on ne lui a rien prêté;

* Sni-loiil dans le premier, par son fjénéral Lentiilns. Ce général est une espèce (le favori à la cour de Potsdam; fjouverneur de Xeufchàlel, après avoir été plénipotentiaire en Suisse pour la négociation au sujet des derniers troubles de cette principauté; toujours accrédité de la part du Roi de Prusse auprès d(!s cantons, et en inètne temps sénateur à Berne, où il a par luimême la plus grande influence dans le gouvernement. (A.)

- Le voyageur Burnet comptoit, en 171V, au delà d'un million et demi sterling placé par la régence de Berne dans les fonds publics (i'Anglelcrre.

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mais on voit en lui un voisin, un allié puissant, et qui peut être utile sans devenir jamais dangereux. Protégé par les cantons dans son petit Etat de Xeufcliàlel, soulagé par là de toute dépense et de toute inquiétude, il leur a fait envisager en grand la réciprocité de celte protection ; et le rang qu'il tient entre les puissances, son influence dans le système politique, son poids dans la balance de l'Europe, tout, jusqu'à son alliance avec la cour de Vienne, ont dû inspirer et fortifier de jour en jour cette confiance. Les cantons protestants au moins en ont le garant le plus sûr : c'est l'intérêt d'un prince éclairé; il ne peut en avoir aucun à leur nuire, mais beaucoup à les protéger.

A l'égard des cantons catholiques, on n'a que trop vu combien depuis quelques années l'influence de la cour de Vienne s'y est accrue aux dépens de la nôtre. Il seroit inutile de rechercher ici les causes et de retracer toutes les nuances de cette dégradation successive. Xous en avons déjà indiqué les unes en général; il seroit aussi minutieux que désagréable de s'appesantir sur les autres.

Nous ne parlerons point ici de l'Espagne ; elle avoit autrefois le plus grand intérêt à cultiver les Suisses, et ceux-là à la ménager. Elle possédoit le Milanès et dominoit en Italie ; aujourd'hui le seul lien entre ces deux Etats consiste dans les avantages que les cantons catholiques trouvent à vendre au Roi d'Espagne des troupes dont il ne peut se passer. Naples est respectivement dans le même cas pour ses régiments suisses.

Depuis cette époque, le goureruement, dont les dépenses ordinaires sont fort inférieures à ses revenus, n'a point cessé d'accumuler et de placer toujours en Angleterre. Les particuliers ont, en général, suivi l'exemple de l'Etat. Qu'on juge par là combien , depuis soixante ans, la masse de ces capitaux doit avoir grossi; on comprendra l'attachement et même le fanatisme des Bernois pour la nation britannique. [A.)

Mais jelons avant de finir un coup d'œil rapide sur quelques membres accessoires du corps lielvélique.

La république des Grisons possède encore la laUeline. La situation de ce petit pays entre le Tyrol et le Milanès en a fait depuis deux cents ans un objet d'attention pour toutes les puissances intéressées au sort de l'Italie. Nous avons traité dans l'article de cette partie de l'Europe ' les nouveaux sujets d'inquiétude qu'auroit pu donner le projet repris en dernier lieu d'un chemin de communication par laValteline, depuis les gorges du Tyrol jusqu'au lac de Cômc. Xous nous bornerons à observer que, de la facilité des Grisons à y consentir, on pourroit inférer aussi la prépondérance du parti autrichien dans cette république. Comme en ce cas la cour de Vienne devroit cet avantage à notre alliance, on doit espérer que nous le partagerons toujours avec elle ; ce qui seroit un dédommagement foible, à la vérité, de l'ancienne considération dont la France jouissoit exclusivement dans cette république.

Une autre petite république (le Valais), et qui fait également partie du corps helvétique, paroît aussi se détacher insensiblement de la France. Elle avoil adopté, ainsi que les Grisons, l'usage des sels du Tyrol, que la cour de Vienne s'étoit empressée de leur ollrir, lors des dernières tracasseries entre eux et notre ministère^.

Ce petit pays forme aussi, par les deux passages du Siniplon et du mont Saint-Bernard, une ligne de communication et une espèce de contiguïté entre le Roi de Sardaigne et les cantons catholiques, tandis que la Savoie le rend le plus proche voisin de ceux de Berne et de Zurich.

1 Art. XllI, De l'Italie, de la cou?- de Turin. Voyez plus liant, p. 332.

- Xous ignorons si cette brandie de commerce a été rétablie eu lout ou en partie , et iiième si l'on y a seulement pence. Ptuf-èlre aussi après l'avanta'fc qu'on avril laissé prendre là-tlessus ii l'adminislralion aiitricliiennc, toute déniarclic de notre part auroit-elle été tardive et infructueuse. [A.)

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Ceux-ci depuis Jonglenips onl oublié, ainsi que Genève, les anciens sujets de guerre avec la maison de Savoie, qui, de sou côlé, a perdu de bonne grâce jusqu'au souvenir de ses pertes et de ses prétentions. 11 en est résulté la meilleure intelligence et la plus parfaite harmonie entre la cour de Turin et les deux cantons protecteurs de Genève, ainsi qu'avec cette j)etite république elle-même.

Le feu Roi de Sardaigne en a éprouvé constamment les effets avantageux ; il en a obtenu trouj)es, argent et crédit, quand il en a eu besoin, et même après les réformes et les réductions d'intérêts qu'il a faites. Il a conservé ce crédit au point de pouvoir trouver encore quand il voudra trente-cinq ou quarante millions dans la Suisse protestante. Il les a dus, les a payés; et à cet égard personne ne se plaint que d'avoir été remboursé. Le traitement des troupes helvétiques dans le service piémontais est presque aussi avantageux qu'en Hollande. La vie plus agréable et beaucoup moins dispendieuse, le climat plus doux, le voisinage plus commode pour les officiers et pour les recrues, enfin, tout concourt à rendre ce service le plus flatteur pour la jeunesse du pays ; elle s'y jette à l'envi.

On peut donc regarder aussi la cour de Turin comme une des puissances intéressées à ménager les Suisses, à cultiver leur amitié, à les protéger au besoin ; et réciproquement le corps helvétique, comme attaché à cette cour par des liens d'autant plus étroits qu'il n'en a rien à craindre, qu'il se trouve bien de son amitié, et qu'il en espère encore davantage.

A l'égard de la cour de Vienne, les Suisses ne semblent avoir aucun de ces motifs d'attachement et de confiance. Il est arrivé cependant depuis quelques années, par je ne sais quelle fatalité, tout le contraire de ce qui devoit, disoit-on, résulter de nos mesures politiques.

S'il faut en croire leurs auteurs, « la France en devoit >î recueillir, outre la certitude d'une sûreté et d'une tran- 55 quillitc inébranlables, un surcroît de crédit, de considé- » ration dans le système de l'Europe. 55

Nous laissons à juger si elle a conservé partout ce qu'elle en avoit auparavant. Il est trop vrai qu'elle paroît en avoir perdu en Suisse, autant que la cour de Vienne a su s'en acquérir. L'union intime de celle-ci avec les deux autres puissances copartageantes, surtout avec le Roi de Prusse, a moins effrayé les Suisses par la possibilité du danger, qu'elle ne les a rassurés par l'intérêt que ce dernier a sûrement de les en garantir. Ainsi cette nation, remplie d'ailleurs d'une opinion, peut-être exagérée, de ses j)ropres forces et des avantages de sa position locale, n'a pas seulement soupçonné qu'elle dût jamais prendre le plus léger intérêt aux affaires du nord et de l'est de l'Europe. Elle a vu d'un œil indifférent la spoliation d'une autre république, qui n'avoit avec elle rien de commun que le nom.

Peut-être ne vcrroit-elle pas de même les effets du système coparlageant se rapprocber de son territoire, s'il s'étendoit un jour jusqu'au midi de l'Allemagne ; mais alors même il seroit difficile, peut-être impossible aux plus grandes puissances, de donner h la Suisse aucune impulsion. Il ne faut lui supposer qn une force d'inertie ; et c'est cette force inébranlable, selon son opinion, qui lui paroîtra toujours le plus sûr garant de sa liberté et de l'intégrité de son territoire.

Le même titre cependant qu'avoit la république de Pologne à la possession du comté de Zips et des duchés de Zator et Ozwiegin, est précisément celui des cantons pour la propriété des quatre bailliages d'Italie. Ils sont démembrés du Milanès depuis deux cent cinquante ans

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pour tenir lieu aux Suisses des sommes à eux dues par les ducs Maximilien et François Sforce ; et si le chemin par la Valteline étoit une fois ouvert aux armées autrichiennes, les propriétaires ou engagistes de ces quatre hailliages n'auroient plus avec eux aucune communication. Sans places, sans troupes et sans aucun espoir de secours, ils seroient enfin réunis au Milanès.

L'offre du remboursement pourroit être faite sans risques ; on seroit bien sûr qu'elle ne seroit point acceptée, et l'on ne se mettroit pas plus avec la Suisse qu'avec la Pologne dans le cas d'éprouver un second refus.

A l'égard des petits Etats, fiefs et seigneuries, qui formoient l'ancien patrimoine de la maison de Habsbourg, même le comté de ce nom, qui n'est plus qu'un bailliage ' de Suisse, les titres de possession sont encore plus équivoques , ou , pour mieux dire, il n'y en a point d'autres que la possession même, et la prescription de quatre ou cinq cents ans. Mais qu'est-ce que cela pour des publicistes de ce siècle? Les royaumes de Lodomérie et de Gallicie, au moins inconnus depuis autant de temps, ont bien reparu sur le parchemin. Il falloit, il est vrai, les chercher sur le globe ; on les a trouvés dans la partie de la Pologne qui convenoit le mieux à la cour de Vienne, et vingt traités renouvelés jusqu'en 173G n'ont pas pu éteindre une prétention qui n'avoit jamais été formée. Cette cour ne seroit pas aussi embarrassée à placer les siennes sur les possessions des cantons : les noms et les lieux n'ont jamais été perdus de vue ; on peut bien disputer du droit, mais non pas de l'existence.

Peut-être à cet égard les cantons se croient-ils hors

de danger par des raisons assez plausibles : l'une, que ces

possessions exiguës ne sont pas d'assez grande importance

pour engager la cour de Vienne à use agression qui pour-

roit ou devroit la compromettre avec toutes les puissances alliées ou protectrices du corps heluétique ; l'autre, qu'étant situées au centre de la Suisse, entourées de montagnes et de gorges aisées à défendre, il faudroit pour s'en emparer avoir battu la nation entière et faire la conquête de tout le pays, entreprise où les avantages du succès seroient trop disproportionnés aux risques et aux dépenses de la tentative ; la troisième, c'est que l'union intime subsistera ou se rompra entre les cours de Vienne et de Berlin. Dans le premier cas, la considération d'un allié tel que le Roi de Prusse garantira seul la Suisse : dans le second, sa puissance toujours en équilibre avec celle de la cour rivale la tiendra du moins en respect et l'empécbera de rien entreprendre '.

La crainte donc, ce grand mobile de la politique (et qui lorsqu'elle est raisonuée lui fait prendre souvent la marche la plus audacieuse), ne sauroit agir assez efficacement sur le corps helvétique pour le tirer de son inertie. Il voit de tout côté autour de lui des amis et des protecteurs dont la plupart ont un besoin réciproque de ses secours et de ses moyens. Le seul qu'il pourroit craindre pourroit avoir gagné sa confiance, et beaucoup influer dans ses délibérations directement ou indirectement. Cette république n'a

1 Pourquoi l'auteur, si disposé à approuver tout ce que fait la Prusse, jusqu'à son union avec l'Autriche, ne conçoit-il pas qu'on ait pu faire en faveur du traité de 1756 le même raisonnement qu'il fait ici, et qu'on ait dit au sujet des États germaniques ou italiens protégés par la France : Si l'union entre la France et l'Autriche suhsiste , la cour de Vienne par considération pour son alliée respectera le repos des princes qu'elle a mis sous sa protection; si cette, union se dissout^ ces princes trouveront dans les armes françoises un appui formidahle?

Mais lorsqu'on est partial on porte des jugements contradictoires sur les causes qui se ressemblent le plus, et on soutient également, par exemple, que la Prusse augmente son influence et que la France diminue la sienne en s' alliant à l'Autriche. (S.)

plus aucun démêlé subsistant avec aucun d'eux qu'avec la France seule ; et malheureusement le sujet à peu près de tous ces différends est V intérêt pécuniaire.

Ce gouvernement est peu susceptible d'orgueil, d'ambilion et de gloire. Sans désir, ou du moins sans espoir de conquêtes, sans éclat, sans activité au dehors, sans inquiétude au dedans, il ne forme de prétentions, de projets, il ne rend de services que jwur de Purgent. Cela est passé en proverbe; et c'est, en effet, l'unique but, le grand objet de sa politique.

Concluons que la position du corps helvétique relativement à la France est celle d'un Etat très-inférienr, mais formé par une nation belliqueuse, défendu par la nature, garanti par l'intérêt commun de toutes les puissances voisines, à empêcher qu'il ne soit opprimé, ei auquel par conséquent la France ne sauroit en imposer beaucoup par la crainte '.

Que les différends toujours subsistants entre la France et lui, le mettent constamment en opposition avec elle seule du côté de l'intérêt.

Que les liens primitifs de l'amitié, de la confiance, du besoin réciproque, sont beaucoup relâchés, et que s'ils ne sont point encore tout à fait brisés, c'est uniquement parce que ce même intérêt qui divise les deux Etals ne leur a pas permis de les rompre.

Que de notre part le désir peut-être trop marqué de parvenir enfin au renouvellement de la grande alliance, et du côté des Suisses les avantages considérables pour l'Etat et pour les particuliers qu'ils trouvent dans notre service, nous tiennent réciproquement dans la position de deux

1 La conquête récente et facile de la Suisse prouve à cet égard l'erreur de Fai'ier. On seroit moins hardi dans .ses assertions si on réflécliissoit à tous les démentis que le temps donne aux politiques tranchants. {S.)

plaideurs qui au fond s'aiment peu, qui espèrent tous deux de gagner l'un sur l'autre par une transaction, mais qui vivent honnêtement ensemble.

Que par la combinaison de ces ditfcrentes circonstances avec la facilité qui accompagne depuis vingt ans notre politique, la France a éprouvé en Suisse comme ailleurs une dégradation sensible de son influence, de son crédit et de sa considération , tandis que d'autres puissances y en ont acquis à proportion de ce qu'elle en a perdu.

Qu'enfin pour changer cette position, en remettant la France à sa place vis-à-vis de la Suisse, c'est-à-dire au premier et au plus haut rang des puissances alliées et protectrices du corps helvétique, il seroit absolument indispensable, ou de former un nouveau système politique et militaire, ou de modifier ce qu'il en existe actuellement, d'après des principes mieux calculés, plus réfléchis, et par une conduite plus ferme, plus ini])osante, dont le résultat fût de diriger l'influence de nos alliés dans le corps helvétique, au lieu de céder ou de se laisser subordonner à une impulsion étrangère quelconque.

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