‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 19 sur 58 · CCCLXVII. — LE CHEVALIER D'ÉOX AU COMTE DE BROGLIE · texte numérisé non relu

CCCLXVII. — LE CHEVALIER D'ÉOX AU COMTE DE BROGLIE

[Mém. ded'Éo», l. Il, p. 180'.]

Londres, les 13 et 18 juillet 1773.

Monsieur, Vous ne pouviez guère vous adresser ici à personne plus en état de seconder, et même terminer au gré de vos désirs, l'affaire dont vous me parlez ', parce que M. iMorande est de mon pays, qu'il se fait gloire d'avoir été lié avec une partie de ma famille en Bourgogne, et dès son arrivée à Londres, il y a trois ans, son premier soin fut de m'écrire qu'il éloit mon compatriote, qu'il désiroit me

1 Voyez la lettre suivante de M. de Broglie au Roi.

CORRESPONDAXCE SECRETE. 357

voir et se lier avec moi. Je refusai pendant deux mois sa connoissance, et pour cause: depuis, il a si souvent frappé à ma porte, que je l'ai laissé entrer chez moi de temps en temps, pour ne point me mettre à dos un jeune homme dont l'esprit est des plus turbulents et des plus impétueux, qui ne connoît ni bornes ni mesures, ne respecte ni le sacré ni le profane. Voilà quel est l'individu.

Fcruim liahet in cornu, tu, Romane, cavcto.

C'est pour cela que je le tiens à une certaine distance.

C'est un homme qui met à composition plusieurs personnes riches de Paris par la crainte de sa plume. 11 a composé le libelle le plus sanglant qui se puisse lire contre le comte de Lauraguais, avec lequel il s'est pris de querelle. A ce sujet, le Roi d'Angleterre, si souvent attaqué luimême dans les journaux, demandoit la semaine dernière au comte de Lauraguais comment il se trouvoit de la liberté angloise : « Je n'ai pas à m'en plaindre. Sire, répondit le comte , elle me traite en roi. »

Je ne suis pas instruit que Morande travaille à l'histoire scandaleuse de la famille du Barry ; mais j'en ai de violents soupçons. Si l'ouvrage est réellement entrepris , personne n'est plus en état que moi de négocier sa remise avec le sieur Morande. 11 aime beaucoup sa femme, et je me charge de faire faire à celle-ci tout ce que je voudrai. Je pourrois même lui faire enlever le manuscrit, mais cela pourroit faire tapage entre eux : je serois compromis, et il en résulteroit un autre tapage plus terrible. Je pense que «i on lui offroit huit cents guinées, il seroit fort coutentj je sais qu'il a besoin d'argent à présent. Je ferai tous mes efforts pour négocier à une moindre somme, mais, h. vous dire vrai, Monsieur, je serois charmé que l'argent lui fût remis par une autre main que la mienne, afin que d'un

côté ou d'un autre on n'imagine pas que j'ai gagné une seule guinée sur un pareil marché '.

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