‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 3 sur 58 · PREMIER MÉMOIRE SÉPARÉ · texte numérisé non relu

PREMIER MÉMOIRE SÉPARÉ

pour servir de supplément à l'article de la Russie.

On a promis de discuter ici, dans un plus grand détail, les motifs qui pourroient faire envisager à l'Angleterre comme avantageuses pour elle-même les concessions que

la Russie aiiroil arrachées de la Porte relalivemenl à la mer Noire.

Commençons par établir les motifs de la Russie pour désirer et pour extorquer ces concessions, et les regarder même comme le fruit le plus précieux de sa victoire.

On l'a déjà dit : la guerre actuelle de la Russie contre les Turcs est, à cet égard, une guerre de commerce. 11 s'agit d'exécuter enfin le premier objet de Pierre le Grand, ce projet favori qu'il fut forcé d'abandonner pour un temps, en 1711, par le traité du Pruth, mais que lui ni ses successeurs n'ont jamais perdu de vue, c'est de s'ouvrir par la mer de Zabacbe un débouché dans la mer Noire, et de là avec les nations franques, parmi lesquelles la Russie n'avoit jamais été comptée.

Ce commerce même pouvoit et devoit, en fort peu de temps, devenir un prétexte et un acheminement à de plus grands desseins; maîtres une fois d'un port dans la mer Noire, les Russes y pouvoient faire des armements redoutables, et y former une marine militaire, dès qu'il se seroit élevé entre la Porte et la cour de Pétersbourg de nouveaux démêlés auxquels le commerce même auroit donné lieu. Celle-ci n'auroit pas manqué de prévenir les Turcs, toujours mal préparés par terre et par mer. Une flotte russe, chargée de troupes de débarquement, auroit paru sur la mer Noire, et, grâce à l'ignorance, à l'indolence des Ottomans, auroit devancé le bruit même de son départ. Elle auroit bloqué, peut-être forcé le canal de la mer Noire, qui fait, de ce côté, la seule défense de Constantinople. Dans le premier cas, elle auroit réduit cette capitale aux plus grandes extrémités de la disette et de la révolte; dans le second, rien ne l'auroit empêchée d'écraser et de brûler le sérail même. Le divan n'auroit eu, dans les deux cas, d'autre ressource que de racheter la capitale

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par des contributions immenses, et par toutes les autres conditions qu'il auroit plu à la Russie de lui imposer. Tous les différents intérêts de Tambition se trouvoient donc réunis, pour la Russie, dans ses vues sur le commerce de la mer Noire.

La cour de Pétersbourg a toujours été si attachée à ce projet, qu'en 1750 elle avoit tenté de le faire réussir par l'entremise de la France; et voici comme elle s'y prit.

Au plus fort de l'alliance et de l'intimité entre la France et la Russie, un des appâts qu'elle nous présenta pour prolonger l'erreur et l'illusion fut celui d'un traité de commerce entre les deux puissances. La négociation en avoit été entamée plus d'une fois. On la reprit alors, ou, pour mieux dire, on fit semblant de la renouer; car au fond elle n'a jamais été ni pu alors être sérieuse. Peutêtre s'en est-on laissé flatter de nouveau , et avec ce projet on aura, si l'on veut, de quoi s'amuser encore longtemps; mais le ministère de Pétersbourg avoit un objet réel et solide.

Il chercha donc à se prévaloir de la négociation d'un traité de commerce, pour nous insinuer que nous pourrions en établir une branche considérable , par Constantinople et la mer Noire, avec les provinces méridionales de la Russie.

Il falloit pour cela le consentement de la Porte, et c'étoit à nous à le demander. Le piège étoit grossier, car si nous avions réussi contre toute attente, ce n'auroit pas été pour nous, mais pour la Russie. Elle ne cherchoit qu'un moyen, d'accoutumer les Turcs à voir un pavillon étranger passer et repasser le canal de la mer Xoire, et, sous le prétexte du commerce avec la France, c'étoit sa propre navigation qu'elle auroit établie sur cette mer. Si, au conlraire, nous avions été i-etusés, comme il y avoit

lieu de le croire, nous aurions fait en pure perte auprès de la Porte une démarche qu'elle auroit regardée comme une preuve de partialité en faveur de la Russie, et de connivence à ses projets sur la mer Noire. Les Turcs en étoient si jaloux, que cet office de notre part nous en auroit rendu auprès d'eux le plus mauvais possible; et, à ce jris-aller^ la Russie n'auroit pas perdu ses peines, elle auroit du moins rempli un de ses grands objets; c'étoit de saper d'autant notre crédit à la Porte.

Tout est changé depuis, et ces artifices ne lui sont plus nécessaires à notre égard. Le sort des armes a décidé : elle exige hautement ce qu'elle avoil besoin alors d'obtenir par surprise. Nous parlerons ailleurs d'une autre puissance qui n'est pas non plus sans projets sur le même commerce de la mer Noire. 11 est vraisemblable que pour en obtenir le concours dans toutes ses mesures, la cour de Pétersbourg se prêtera de son côté aux désirs d'un voisin et d'un allié si puissant, et cette nouvelle concurrence avec notre commerce du Levant en diminuera encore la masse et le produit.

Mais l'Angleterre ne peut pas avoir les mêmes craintes. Elle a aussi des raisons particulières de ménager la Russie qui n'ont rien de commun avec les intérêts de son commerce du Levant, et qui portent sur un objet encore plus intéressant pour elle comme puissance maritime '.

La France a le commerce du Levant, elle n'a point celui du Nord, puisqu'il n'existe plus pour elle de navigation

' C'est ce qu'on (Icniandc la permission de développer dans une certaine étendue. Ces détails roulent sur des lails généralement peif connus, du moins dans les différentes brandies de notre administration relatives au commerce extérieur, soit par mer, soit par terre. C'est une partie d'un corps d'observations et de reclierclies faites sur les lieux, tant en Russie qu'en Angleterre, et appuyées sur des documents puises aux sources les plus pures, (jui n'ont pas été également accessibles pour tout le monde. {A.}

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directe dans la Baltique, et que l'exportation de ses denrées ou manufactures pour cette mer se fait par les navires hollandois, suédois, danois, hambourgeois, anglois même, ainsi que l'importation de toutes les marchandises qu'elle tire du \ord.

L'Angleterre, au contraire, a le commerce du Levant et celui du Xord. Ce dernier est à peu près libre à toute la nation, quoiqu'en partie il se fasse encore sous le nom de la compagnie de Russie. Celle-ci n'embrasse que l'étendue de ce grand empire : la Suède et le Danemark ne sont point compris dans son octroi; mais quoique les Anglois fassent aussi dans ces deux pays un trafic avantageux et considérable , la branche la plus importante de leur navigation au Nord est celle qu'ils ont établie en Russie depuis deux cents ans.

Ce commerce ne se faisoit autrefois que dans le port d'Archangel, les Russes n'ayant point encore percé dans la Baltique. Il étoit déjà très-considérable, malgré l'inconvénient de faire un grand tour pour doubler le cap Nord et s'élever jusque dans les mers glacées vers le pôle arctique : mais, depuis que Pierre V" eut fondé Pétersbourg et conquis la Livonie , cette nouvelle capitale et les ports de Riga, Revel et Nerva, furent pour les Anglois autant d'échelles dans cette vaste domination, oii ils firent bientôt un commerce plus grand, plus lucratif que celui du Levant, et surtout plus utile, plus analogue à la constitution maritime de leur puissance nationale.

Ils importent en Russie les produits du sol et des manufactures des trois royaumes, des colonies angloises et du commerce des deux Indes. Ils y joignent les denrées du crû de toute l'Europe et surtout de la France, qu'ils viennent chercher jusque dans nos ports, et sur lesquelles ils gagnent le béncfife du fret et du commerce d'économie.

Ce qu'ils tirent de Russie en retour de ces importations consiste principalement en marchandises et munitions navales, comme bois de construction, mâtures, fers, chanvres, goudron, etc. Ils font même fabriquer dans le pays une partie des matières premières à deux tiers moins de frais que ne leur coùteroit la main-d'œuvre en Angleterre; ils ont, dans l'intérieur de la Russie, des maisons établies à Moskou , à Wologda, à Tula, à Jaroslaw, à Kasan, dans Astrakan même, d'où ils poussent leur commerce jusque dans la mer Caspienne; des fabriques régies par des facteurs et des commis anglois, de voiles, de cordages, d'ancres et de toutes sortes de gros ouvrages en fer fondu, battu, et même en cuivre, pour l'usage de leurs arsenaux, de leurs chantiers et de leurs propres manufactures.

Le bénéfice de l'Angleterre sur tous ces objets est immense ; mais le plus grand avantage qu'elle en recueille, c'est d'avoir en Russie, à sa disposition, la source inépuisable de tout ce qui peut servir à la création, à la reproduction et à l'augmentation d'une marine tant militaire que marchande. C'est ce commerce de Russie qui fournit à l'Angleterre l'aliment et le véhicule de tous les autres; c'est lui qui la met en état d'entretenir et de renouveler sans cesse une masse de navigation la plus considérable qui ait jamais existé.

Ajoutons que ce grand et riche commerce est tout actif pour l'Angleterre, et purement passif pour la Russie, et qu'ainsi la première a pour elle tout le bénéfice net de la commission, du fret, du change, et même en partie de la main-d'œuvre, comme on l'a expliqué ci-dessus.

Il faut prévoir toute objection et y répondre d'avance d'après ce principe; nous en discuterons une qui se présente , la voici.

'"' Malgré tous les désavantages d'un commerce passif, la Russie tire tous les ans de l'Angleterre une balance en espèces ou matières d'or ou d'argent évaluée à un million de roubles (cinq millions de France) en temps de paix, et de sept millions et demi de notre argent en temps de guerre. Par conséquent, si ce commerce est précieux pour l'Angleterre, il ne l'est pas moins pour la Russie, et celleci doit, par cette raison , ménager autant l'autre et avoir pour elle beaucoup de déférence.

La réponse est aisée. Le commerce entre la Russie et l'Angleterre est un de ces marchés où les deux parties gagnent chacune des deux côtés; ce sont les bons, et, à la longue, les seuls qui tiennent. La balance paroît forte en faveur de la Russie; mais voici la compensation.

Avec les matières et marchandises navales tirées de la Russie, qui servent à la construction , aux agrès et à l'armement des vaisseaux marchands, l'Angleterre gagne un bénéfice de fret du double j)lus fort que ce qu'il lui en coûte pour faire en espèces ou matières la balance en question, et ce fret n'est pas pris sur elle-même, mais sur l'Espagne, le Portugal, l'ItaUe, la France, l'Allemagne et le Nord, et la Russie même, avec qui l'Angleterre fait un commerce actif et un commerce d'économie.

Celle-ci donc gagne autant et plus que la Russie, à la continuation et à l'affermissement de ce commerce. Il est donc encore plus précieux jjour elle que pour la partie passive qui gagne en apparence, mais qui perd en effet, comparativement et relativement, en ce qu'elle gagne beaucoup moins qu'elle ne feroit, si son commerce étoit actif, ou du moins réciproque. Observons de plus que la Russie pourroit faire avec toute autre nation commerçante ce gain apparent, et qu'elle est dans le même cas avec la Hollande et les villes anséatiqucs, qui n'y perdent pas

dans leur proportion plus que l'Angleterre; mais celle-ci absorbe au moins les trois quarts de ce bénéfice. Elle a par conséquent autant d'intérêt pour le moins à ménager la Russie, que celle-ci à vivre avec l'Angleterre en bonne intelligence.

D'après cet exposé, il est clair que cet intérêt, comme tous ceux de cette nation, ne peut dériver que de son commerce.

Elle a, comme nous, celui du Levant; elle en parlage avec la France la plus grande portion, et celle-ci, malgré ses malheurs et ses pertes dans les deux dernières guerres, en tire encore la plus grosse part du bénéfice; mais elle n'a point le commerce du \ord, et, au contraire, l'Angleterre fait pour les trois quarts celui de la Russie. Ce dernier lui est donc plus précieux que l'autre; elle a un intérêt plus fort, plus prochain à le conserver, à l'augmenter, même par des octrois, des privilèges qui seroient le prix de quelques nouvelles complaisances de sa part, relativement par exemple aux projets de la Russie sur la merXoire.

Si donc il devoit résulter de leur exécution quelque désavantage pour la com|)agnie angloise de Turquie, il en reviendroit aussitôt (juel(|ue avantage à celle de Russie. Xous en avons déjà indiqué un moyen, lorsque nous avons avancé que la Russie, une fois admise à la navigation delà mer \oire, pourroit importer au Levant, outre ses propres marchandises, celles d'Angleterre etdes colonies. Snns doute cette concurrence porteroit à la Compagnie de Turquie un préjudice considérable, maisaucun réel à la nation, à la masse de son commerce; ce que celte Compagnie perd roi t d'un côté, la Compagnie de Russie le gagncroit de l'autre.

Et de ce bénéfice sur les marchandises d'.Angieterre et des colonies qui seroient importées au Levant par la Russie et la mer Xoire, il ne faut pas croire qu'il en restât

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beaucoup à la Rassie; les Anglois établis dans ce pays-là y ont leurs factoreries , leurs comptoirs, leurs magasins, et, comme on Ta dit, leurs fabriques. Ils ne laisseroient gagner aux nationaux que le fret au plus de quelques bateaux pour la navigation iutérieure; encore sauroient-ils faire construire et naviguer, pour leur propre compte, de meilleurs bâtiments jusque sur la mer Xoire; peut-être, que sait-on? obtenir delà Russie sur cette mer un entrepôt dans les conquêtes ou dans la Crimée, restée indépendante (comme autrefois les Génois avoient su s'emparer de Caffa et s'y maintenir sous les empereurs grecs), et de là donner la main sous le pavillon de Saint-George à leurs compatriotes du Levant; car alors, pour prévenir ou terminer les différends qui pourroient s'élever entre les deux Compagnies angloises, le moyen le plus sûr seroit d'en faire une coalition ^

Ce ne seroit pas la première fois qu'on auroit vu des facteurs anglois arborer le pavillon national sur des mers intérieures et séparées de l'Océan par un continent immense.

Pendant la guerre de 1744 entre la France et l'Angleterre, celle-ci profita de ses liaisons étroites avec la Russie pour en obtenirla permission d'établir un commerce direct et une navigation angloise en Perse par la mer Caspienne ; elle y fit la traite des soies et des autres marchandises précieuses du Gilan, du Mazanderan et de tout le nord de ce royaume. Elle y avoit formé une factorerie à Mescliec, et poussé des caravanes jusque dans la Grande Tartarie, à BokJtara et à Samarcande.

Les capitaines Elton etWoodrofe firent construire, dans le W'olga, des navires plus forts que les Russes n'avoicnt

1 C'est ainsi que, d'après un mot latin, les Anglais appellent la rcuuioa de deux corps ou de deux partis en un seul. {A.)

osé en imaginer; ils les firent manœuvrer avec une légèreté jusqu'alors inconnue à celte nation encore demi-barbare en son intérieur. Ils déployèrent sur cette mer le pavillon anglois , et le rendirent redoutable à Nadir-Schah ou Thamas-Kouli-Khan. Ils se firent rechercher de ce conquérant habile, qui avoit aussi de grandes vues pour le commerce et pour la marine. Il prit à son service le capitaine Elton, et lui fit lever, avec le capitaine Woodrole, la seule bonne carte qu'on ait de la mer Caspienne.

Ces progrès, il est vrai, furent poussés trop loin ou trop rapidement, et les Anglois en abusèrent. Elton construisit pour Nadir-Schah une flotte sur mer et en fut l'amiral. La courde Pétersbourg en j)ritde la jalousie, et l'Impératrice Elisabeth révoqua l'octroi qu'elle avoit accordé; mais sous Catherine II, par le renouvellement du traité de commerce, la Compagnie angloise a obtenu de nouveau, à peu de chose près, les mêmes avantages. Si elle n'en a pas beaucoup profilé, les troubles de la Perse, qui en ont dévasté les provinces septentrionales, ont été jusqu'à présent la seule cause de cette négligence apparente. Supposons seulement (ce qui est très-vraisemblable) que, pourle prix de sa déférence aux désirs de la Russie, l'Angleterre en obtienne pour la mer Noire les mêmes privilèges qui lui avoient été accordés pour la mer Caspienne ; alors, bien loin de perdre à l'abaissement des Turcs, elle auroit beaucoup gagné. La Compagnie angloise pourroit faire sur le Don les mêmes constructions qu'elle avoit faites sur le Wolga, Elle y trouveroit à la paix grand nombre d'ouvriers, de matelots, et même d'officiers anglois", tous

* C'est à .^~nf, \ ll'oronetz, à Tacjaiirok , dans le Don et sur la mer de Zabache , qu'on arme la flotte dont l'amiral anglois Ivnowles est allé prendre le commandement. Loin d'être en disgrâce pour cette espèce de défection, il a été comhié de grâces en Anglelcrre, et sa fille nommée fille d'honneur de la Peine. (.1.)

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portés pour rélablissement de celle navigation; et sans beaucoup de frais, cette branche de commerce pourroit être mise dans peu en pleine activité.

D'après cet exposé, on doit juger si réellement les intérêts de l'Angleterre sont les mêmes que les nôtres dans le commerce du Levant, relativement à l'entrée des Russes dans la mer Noire , et à la liberté de naviguer et trafiquer, soit dans les ports de cette mer, soit dans les Echelles, par le canal de Constantinople.

On peut même en déduire une triste conséquence; c'est que la France y perdroit seule et beaucoup , mais que l'Angleterre pourroit y gagner considérablement. Elle s'ouvriroit sous le nom de la Russie, ou même sous son propre pavillon, un nouveau débouché moins coûteux pour ses draps, ses quincailleries, les productions de ses colonies, et tout ce qu'elle tire par la voie de Cadix de l'Amérique espagnole. La navigation d'Angleterre à Péfersbourg est regardée par les Anglois comme une promenade. Celle qui se fait intérieurement de cette capitale par les grands fleuves jusqu'aux deux mers Noire et Caspienne, est longue, mais facile, sûre, et le fret en est à bas prix. Les marchandises déclarées pour transit par cette voie seroient exemptes de tous droits ou n'en payeroient que de très-modiques, comme celles destinées pour la Perse. Ainsi tout inviteroit le commerce anglois à se porter dans ce nouveau canal, tandis que tout en rejette celui de la France, « Peut-être, dira-t-on, le commerce de la mer 55 Noire étant une fois ouvert aux Russes, il seroit alors de 55 la politique turque de l'ouvrir également à toutes les 55 nations franques déjà établies au Levant; et alors les 55 Français en rccueilleroient les mêmes avantages que les 55 Anglois; ils conserveroient la même supériorité en 55 nombre de vaisseaux et en masse d'envois et de retours

V qu'ils oni depuis longtemps sur toutes les autres nations 5) dans le commerce du Levant, et l'épargne sur le fret,

V qui résulte de la proximité : donc, au lieu de perdre àla 35 liberté générale du commerce de la mer Noire, la France " y g<ig"eroit, et plus que l'Angleterre. «

Oiïi^ peut-être j et c'est fort bien dit; car assurément, ce peut-être doit avoir été prévu et par la Russie et par l'Angleterre; l'une et l'autre se sont arrangées pour qu'il ne puisse pas avoir lieu. On voit trop que ces deux puissances agissent parfaitement d'accord, et l'on sent trop dès à présent qu'elles donnent la loi. Ce seroit par un privilège exclusif qu'elles se feroient admettre, l'une explicitement, et l'autre au moins implicitement au commerce de la mer Noire. Il faut bien supposer ce but à une partialité aussi déclarée, aussi soutenue que celle de l'Angleterre pour la Russie.

En partant de cette supposition plus que vraisemblable, l'énigme est devinée; et l'on découvre clairement le motif de la connivence de l'Angleterre aux mesures et aux prétentions de la Russie, relativement àla liberté de navigation et de commerce dans la mer Noire.

SECOND MiaiOIRE SLIPARÉ

pour scrrir (te sujjplnncnt à l'article de la Russie.

Ou s'est engagé à prouver que, pour continuer et pousser la guerre en Pologne et contre les Turcs, la Russie a eu plus de moyens et de ressources pécuniaires qu'on ne lui en suppose communément; que, pour acbever la dernière, et même pour en commencer peut-être une autre contre la Suède, elle en a encore et peut s'en procurer du moins assez pour les besoins d'une ou deux campagnes.

11 faut premièrement répondre à l'objection qu'on s'est

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faite d'avaiice. Elle porte sur l'insuffisance des revenus de la Russie, \oici cette réponse, divisée, comme l'objet, en plusieurs articles.

Les revenus fixes de la Russie ont été augmentés dans toutes leurs branches.

La capitation générale, portée de 70 à 90 copecks ', et l'extension qu'on y a donnée d'ailleurs, a poussé le produit de cet impôt environ à un tiers en sus.

Les biens de l'Église ont été réunis au domaine impérial, et leur revenu bien administré a tait une addition considérable aux revenus de la couronne.

Les revenus casuels ont fait des progrès encore plus rapides. Les mines de cuivre et même d'argent, dans la Sibérie, qui appartenoient à l'Impératrice, ont été et sont encore exploitées avec beaucoup plus de chaleur et de succès; leur produit augmente considérablement. La réunion de plusieurs autres qu'on a retirées des mains des particuliers en a doublé aussi le revenu, et par une administration économique, il entre tout entier dans le Trésor public.

Tous les monopoles accordés à des ministres et à des favoris, sous le règne prodigue d'Elisabeth-, ont été également réunis à la couronne.

Le prix du sel, de l'eau-de-vie, du tabac et de quelques autres branches de ces monopoles, a été aussi augmenté.

Les douanes ont rendu davantage par une régie plus exacte et par quelques augmentations de droits, distribués de manière qu'elles n'ont pas nui à la consommation ^.

. ^ De 3 liv. iO s. à 4 liv. 10 s. par tète de paysan. Les femmes n'y ont jamais été comprises, les enfants ne l'étoicnt pas non pins; mais à présent on paye pour tous les mâles indistinctement. (A.)

- Le comte Pierre SchoiuvaIo(f en avoit seul pour trois ou quatre millions de revenu. (A.)

3 C'est le grand art de l'administration des finances, qui a été rarement

Les dépenses de la cour ont élé réglées avec une économie inconnue aux administrations précédentes, sans que la dignité et l'éclat même en aient souffert : cela est et sera partout quand on le voudra bien.

De rénumération ci-dessus, on oseroit conclure que les revenus de la Russie pris en masse ont été augmentés d'un tiers environ sous le règne présent. Quelques-uns des moyens de cette augmentation peuvent être vicieux, forcés, mal combinés; mais enfin ils ont rempli l'objet, et ils le rempliront encore, comme on l'a avancé, pour le courant d'une ou deux années de guerre.

11 reste à réfuter une suite de la même objection. Elle est tirée des acquisitions mobilières, commissions, emplettes continuelles de l'Impératrice régnante et des prêts considérables que la couronne fait journellement aux seigneurs et grands propriétaires, enfin des dépenses extraordinaires de la guerre.

Les acquisitions et emplettes en tout genre ont fait beaucoup de bruit, et c'ctoit bien l'intention de rinq)ératrice; mais le montant en est facile à calculer, et ce ne fut jamais la ruine d'aucune puissance.

A l'égard des prêts faits aux grands seigneurs, c'est une ancienne métbode de la cour de Russie pour se défaire d'une quantité immense de monnoie de cuivre, sur laquelle il y auroit 50 pour 100 à perdre dans le change étranger, et pour se procurer en troc des ducats, des piastres, des reicbthalers , des matières d'or et d'argent, ou des lettres

saisi dans l'augmenlation des impôts. On se laisse ordinairement éblouir par l'espérance de doubler une branche de revenu en y mettant un double droit, et souvent cela diminue même le premier droit en diminuant la consommation. Le Roi de Prusse n'a pas échappé à cette erreur; son avidité l'en a empêché. Celle des ministres des finances dans d'autres Etats, et l'envie de faire leur cour à leurs maîtres et de faire v aloir leurs services et leur habileté, y a souvent produit le même effet. [A.)

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de change sur Amsterdam. C'est ordinairement pour six ans que se font ces prêts de la couronne et sans intérêts, mais à payer un sixième, ciiaque année, en espèces, matières ou lettres de change, comme ci-dessus. Loin donc que le gouvernement épuise par là son numéraire, c'est pour lui un moyen d'en faire rentrer de l'étranger une quantité considérable.

Ces espèces ou matières fournissent aux finances de l'Impératrice un aliment pour la refonte et la fabrication des monnoies. Celles-ci, à la vérité, sont fort altérées, et la Russie en fait même fabriquer exprès qui le sont encore davantage, pour les répandre en Pologne à l'envi du Roi de Prusse. Ce moyen forcé a ses inconvénients réels et irréparables , mais il a aussi ses avantages momentanés; et c'est une des ressources qui ont fourni jusqu'à présent aux dépenses extraordinaires de la guerre contre les Turcs. Ces dépenses, d'ailleurs, n'ont pas été aussi énormes qu'on se l'imagine. On part trop souvent de ce qu'on voit chez soi, pour juger et apprécier ce qui se passe chez autrui. La méthode russe pour les vivres et les fourrages ne ressemble point du tout à la nôtre. Au même prix, il est (rop vrai que la Russie n'auroit pas pu faire seulement une campagne.

Mais la Pologne lui a fourni abondamment de quoi subsister dans les deux ou trois premières; la lolyhnie, la Russie polonoise et la Podolie ont été taxées, en différentes fois, à plus de soixante mille chevaux et de vingt mille chariots attelés de quatre bœufs chacun, pour le transport des équipages ainsi que des vivres et des fourrages qu'elles avoient fournis. Point de munitionnaires ni de boulangers, chacun fait ce qu'il peut de sa ration de farine; point d'entrepreneurs de boucherie; très-peu d'cmj)loyés en tout genre. Ces chariots se vident à mesure; on en dislri- II 5

bue les bœufs par divisions aux troupes, qui les lueut et les partagent entre elles. Les chariots vides servent à faire du feu. On n'est arrêté en marche ni par le besoin de magasins ou de fours, ni par l'attente des convois. On avance toujours et le soldat est nourri.

Il en est de même pour les fourrages, dont on ne connoît dans les armées russes ni entrepreneurs ni régisseurs. On fourrage au vert tant qu'on peut et l'on garde le sec, qu'on voiture avec soin pour la traversée des déserts brûlés, ou pour les positions serrées où l'on ne peut plus aller au fourrage.

Les campagnes suivantes oiU encore moins coûté à la Russie: son armée a trouvé la Moldavie dévastée parles Turcs et par les Tartares dans leur retraite ; mais les terres y ont été de nouveau cultivées et ont fourni des subsistances. La Valachie a peu souffert, et ce pays est généralement bon jusque dans les montagnes.

L'armée destinée pour Bender, pour le Niéper et pour la Crimée, n'a pas trouvé les mêmes ressources; mais l'Ukraine polonoise et russe y a suppléé, et il n'a fallu payer ni en argent ni en reçus, d'un côté ni de l'autre. Les Ukrainiens polonois oni fourni comme ennemis, et les Ukrainiens russes comme sujets libres ; c'est-à-dire que n'étant à aucun seigneur particulier, ils appartiennent à la couronne'. Chevaux, voitures, ouvriers, valets et tout ce que les frontières de Pologne pouvoiemt fournir aux, besoins, ou même à la commodité des officiers et géné-

' L'Lkraiiic riissf , on Petite-Russie, n'est libre que de nom. Les habitants, il est vrai, ne sont point esclaves, comme les Russes,.de tels ou tels seigneurs; ils connoissenf la propriété, et sont exempts do beaucoup d'inipcMs, mais ils n'ont plus de hetman ou chef de leur nation. La cour en tire arbitrairement, surtout en temps de guerre, toutes les livraisons en nature que ce pays peut fournir, et ce pays est excellent. [A.)

rau\ russes, tout a marché, tout a servi, et il n'en est jamais rien rentré à leurs propriétaires.

Quanta la guerre de Pologne contre les confédérés, elle n'a pas non plus épuisé le numéraire de la Russie. Outre la facilité de payer par force, en fausse monnoie, ce qu'elle se faisoit fournir au commencement de gré à gré, elle a trouvé depuis une méthode plus aisée, c'est de tout exiger, à titre de contribution, des palatinats confédérés ou neutres, et de s'emparer, à titre de séquestre ou de coniiscation, des revenus des biens des plus grands propriétaires; de faire vivre dans leurs terres ses troupes à discrétion et de les faire passer et repasser sans cesse d'un endroit où les subsistances manquoient, dans un autre où elles étoient encore en abondance.

Ainsi , pour ses opérations par terre la Russie n'a pas eu besoin, en six ans, d'autantde moyens et deressources pécuniaires qu'il en faut, par exemple, à la France seulement pour faire une campagne.

Mais, dira-t-on , les flottes russes dans l'Archipel, sur la mer Noire, et celles qu'on prépare à Cronstadt, avec quoi la Russie a-t-elle pu les construire, les armer, les équiper, les entretenir? Ou du moins, comment pourra-t-elle soutenir encore cette dépense, celle surtout qu'a dû et doit lui coûter dans la Méditerranée une flotte, une armée si loin de chez elle, et pour ainsi dire à l'auberge? Cet article seul d'extraordinaire a dû la ruiner; et si elle ne s'empresse point de faire la paix, où prendra-t-ellc des fonds pour continuer cette guerre maritime éloignée, et pour en commencer une autre dans la Baltique contre la Suède?

Premièrement, il ne faut pas croire que la construction, l'armement, l'équipement, ni le premier approvisionnement d'une flotte coûte à la Russie autant qu'à la

France ou à l'Angleterre. L'amiraulé de Pélersbourg lire tout du cru de l'empire et des domaines de la couronne; les matières premières y sont en abondance , ainsi que les vivres et beaucoup d'autres provisions; la main-d'œuvre en partie ne coûte rien, et ce qu'on en paye est à très-bon marche.

Il est vrai, d'ailleurs, que la flotte russe de l'Archipel a été à Vauherge dans ses relâches en Angleterre, en Italie, et au commencement de sa première campagne. Il falloit alors capter la bienveillance des Grecs sur lesquels la cour de Pétersbourg avoit beaucoup trop compté; mais elle a a été bientôt désabusée de la chimère dont elle s'étoit laissé bercer, c'est-à-dire une révolte générale de la nation grecque dans l'empire olloman. Dès lors, et même avant d'évacuer la Morée, les généraux russes ont adopté dans l'Archijjel la même méthode qu'en Pologne. Enfin les Grecs ont payé et payent encore aussi cher leurs libérateurs, que les Polonois leurs instituteurs et leurs réformateurs.

De plus, l'Impératrice s'est procuré des ressources par les emprunts qu'elle a fails; elle en fera encore.

Un seul négociant de Venise ' lui a fait trouver en Italie trente-cinq millions , sans compter les emprunts faits à Gênes, à Lucques et à Liiourne.

Les négociations d'argent, entamées à Amsterdam, ont d'abord été difficiles, et les premiers emprunts très-modiques '. Les capitalistes de Hollande avoient alors chez

1 Le iiiiirqnis IVIanizzi, baïKjiiior, cliiiio famille de (iOrfou cl de la r('li;5ion (irecquc. Cet homme aïoit été attiré et caressé à Pélcrsboury. On a llatlé sa vanité par le cordon de Sainte-Anne et par le titre de ministre de lîiissic à Venise. Il s'est enga^jé lui, ses frères, ses parents, ses amis, à fournir des fonds et du crédit au comte Orloff, pour son cxpédilioii de r.-îrcliipcl. [A.)

- Les néfiociants d'.-\mslrr(lam étoient encore fort indisposés contre la Russie, par une suilc du projet de l'Anglois Gom, banquier de la cour de rétersboury. Celui-ci aïoil lonlu établir le rlinnge direct cuire la Russie et

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l'éfranger , pour le superflu de leurs fonds , d'autres débouchés trop avantageux , et ils s'y liuroient par la cupidité d'un bénéfice triple au moins de l'intérêt ordinaire au taux du pays. Les réductions arrivées alors en France les dégoûtèrent de ces placements hasardeux.

La Russie profita de ce dégoût et leur offrit l'avantage d'une hypothèque spéciale sur les douanes de Pétersbourg, de Riga, et sur d'autres branches de revenus les plus à portée et les mieux connues des négociants hollandois. Les intérêts furent payés exactement. Les succès de la guerre et les apparences, chaque année, d'une paix avantageuse, animèrent la confiance : les banquiers d'Amsterdam commencèrent à goûter les offres d'une commission lucrative, et se firent les apôtres du crédit de la Russie. Les emprunts devinrent dès lors et plus faciles et plus considérables; et ces mêmes succès continués , augmentés , soutiendront bien encore ce crédit pour l'extraordinaire d'une ou deux campagnes.

On croit avoir prouvé qu'il n'en faudroit pas davantage à la Russie pour remplir tous ces objets présents ou prochains.

On en conclura donc qu'à cet égard, c'est-à-dire en proportion de ses besoins, elle jouit de tous les avantages de la puissance pécuniaire, et qu'elle peut les réunir, au moins pour une ou deux années, à ceux de la puissance militaire et de la puissance fédérative '.

l'.An<jlctcrre , au préjudice de la place d'Ainstcrdain. Il aïoit échoué, et on l'avoit fait manquer, en laissant protester en un seul jour trois cent mille florins de ses lettres non acceptées. (.4.)

' En 1789, on pouvoit estimer à peu près les revenus de l'Impératrice à deux cents millions de livres, et ses dépenses à cent (|iiatre-vinf{ls millions. L'excédant de cette recette étoit employé , pendant la paix , à éteindre les dettes contractées pendant la {guerre. On eu doit conclure que la Russie un peut combattre sans emprunter, considération importante pour rassurer sur

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