CCCLXXVI. — LE COAITE DE BROGLIE A LOUIS XV
[Autogr. Arch. de l'Emp. K. 159.]
23 janvier 1774.
Sire , le sieur Dubois-Martin vient de m'envoyer le déchiffrement d'une lettre du sieur d'Eon sans me marquer s'il a esté mis sous les yeux de Vostre Majesté; je me presse d'avoir l'honneur de le luy addresser, affin qu'elle ait connoissance de tout ce que ledit sieur d'Eon m'a mandé au sujet de la négoliation dont il avoit proposé de se charger vis-à-vis du sieur de Morande. Je suplie, Sire, Vostre Majesté de se rappeller que c'est en arrivant à Compiègne, au commencement de juillet dernier, que j'eus l'honneur de lui faire part des vues que M. des Cars m'avoit communiquées pour rendre à madame la comtesse du Barry un service que nous regardions l'un et l'autre comme important; ce qui nous auroit d'autant plus flatté que nous pensions donner par là des preuves de nottre désir ardent de n. 24
plaire à Voslre Majesté; elle a su dans le temps ce qui a empêché que cette négoliation n'ait esté suivie par le sieur" d'Eon. Je me suis bien douté alors que madame du Bary n'avoit pas accepté les offres de service de M. des Cars, parce que M. le duc d'Aiguillon luy a persuadé qu'il estoit plus à portée que personne de luy procurer le sacrifice de l'ouvrage calomnieux et scandaleux qui l'intéresse; malgré cela, dès qu'elle a désiré qu'on suspendit toute démarche, je me suis contenté d'écrire au sieur d'Eon la lettre du mois d'aoust 1773, que Uostre Majesté a daigne approuver, et je n'ay plus entendu parler de celte affaire que par les deux lettres du sieur d'Eon, l'une du ... (sic) et cele-cy du 12 décembre 1773.
J'ay eu l'honneur, Sire, d'envoyer à Vostre Majesté la première conmie je fais aujourd'hui la dernière; j'ose de nouveau prendre la liberté de luy représenter que la somme demandée par le sieur d'Eon, pour terminer une affaire qui peirt devenir si scandaleuse , est bien médiocre en comparaison de l'advantage qu'il y a à l'assurer. Qu'elle daigne se rappeller qu'au commencement dos démeslés du sieur d'Eon avec M. le comte de Guerchy, j'eus de mesme l'honneur d'employer le feu sieiu* Alonin, qui avoit du crédit sur cet ambas.sadeur, pour le déterminera concilier ces différents; elle donna en effect des ordres en conséquence, mais AI. le duc de Praslin cmpescha M. de Guerchy de prendre la voye de la conciliation. On se flatta de venir à bout du sieur d'ïlon par la force et de le faire enlever avec ses papiers, projet ridicule et inexécutable. Il en a coûté beaucoup d'argent pour le (enter, et la querelle entre l'ambassade et le sieur d'Eon est venue au dernier période et a éclatté de la manière la plus scandaleuse. Je crains. Sire, que le second tosme de pareille histoire ne soit prest à paroître ; on en cachera les effects à Vostre
Majesté; mais il n'en sera pas moins vray que son nom sacré se trouvera estrangement compromis, et qu'une personne qu'elle honore de sa bicnveillanr e sera injuriée et calomniée de la manière la plus atroce à la face de toutle l'Angleterre.
Ce sont ces réflexions que je ne crains pas de renou- \feller à Vostre Majesté qiii m'engagent à oser mcdre de l'instance dans la permission que j'ay eu l'iionneur de luy demander d'authoriser le sieur d'Eon à traitter de la suppression de cet ouvrage , en fixant à mille louis le prix de cette négotiation. Sij'avois cette somme à ma disposition, j'ose dire que je la sacrifierois volontiers à mes j);opres dépends, tant je suis persuadé de son utilité. Au reste, j'espère que Vostre Majesté aura bien voulu remarquer que le sieur d'Eon a fait de son mieux pour persuader au sieur de Morande de remettre la minutte de son ouvrage au sieur de Cormoy : tout ce qu'il mande à ce sujet a l'air d'estre dicté par la vérité; ce qu'il y a de certain, c'est que le sieur d'Eon n'a reçu de ma part sur cette alTaire que la lettre du mois d'août approuvée par Votre Majesté, et qu'il ne m'en a escrit que les deux dont j'ay eu Flionneur de luy rendre compte.
J'ay vu , Sire , avec plaisir, par une lettre que m'a escritte M. de Vergennes , du l" décembre, que M. le duc d'Aiguillon ne lui avoit encore rien escrit à celte époque au sujet du sieur Chresticn; ce qui est, selon moy, une preuve nouvelle que le ministre des affaires étrangères connoît M. de Vergennes pour avoir part à la correspondance secrette, et qu'ainsi que j'ay eu l'honneur de le mander à Vostre Majesté, il veut seulement m'accuscr d'avoir suborné le secrétaire pour éviter d'attaquer l'ambassadeur; mais s'il ne croyoit pas ce dernier instruit, il n'auroit pas manqué de le prévenir de prendre garde à
son secrélaire , et de luy mander de luy rendre compte de
ce qu'il en pourroit découvrir.
La prolongation de mon exil, dont tous mes amis sont encore plus étonnés depuis que Vostre Majesté a daigné asseurer mon frère que je n'esfois pour rien dans l'affaire de la Bastille, a engagé ceux qui s'intéressent le plus particulièrement à mon sort de chercher à pénétrer ce qui peut se tramer contre moy. Un d'eux vient de me marquer, Sire, qu'il estoit asseuré que M. de Marville , un des commissaires, avoit dit à Vostre Majesté que l'affaire des prisonniers de la Bastille esloit des plus criminelles : que touts ceux qui y estoient meslés, et nomément le sieur Dubois-Martin, mon secrétaire, et moi, devroient estre décrétés, et que cela apprendroit des choses très-utiles à découvrir. Est-il permis d'estre ainsy calomnié par un magistrat de soixante-dix ans, et seroit-il possible que la gravité de son âge pust influer sur la confiance que Vostre Majesté y mettroit. D'un autre costé, les partisans de M. d'Aiguillon répandent que mon frère n'a pas rendu exactement ce qu'Elle a daigné luy dire sur mon compte, et qu'il s'en faut de beaucoup qu'Elle pense que je ne suis point impliqué dans cette affaire : ce ministre luy-mesme a dit au maréchal que ce n'estoit pas la lettre que je luy ay écritle qui estoit cause de mon exil. Il estvray qu'en même temps il l'asseure qu'il en procurera la fin dès que le renvoy de M. de Monteynard ', qu'il a annoncé depuis six semaines comme devant arriver à chaque instant, sera décidé : il veut donc que ce soit à luy que j'aye l'obligation de mon retour.
Pour moy. Sire, je ne le désire et ne l'attends que de la justice et encore plus de la bonté de Votre Majesté; mes
i En effet M. de Monteynard fut obligé de quitter le ministère.
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 373
peines sont grandes, le dommage qui résulte de mon absence pour mes affaires et pour ma réputation est inapprétiable, mais je me console quand je pense qu'elle est convaincue de njon innocence et qu'elle a dit qu'elle daignoit estre contente de mes services. Puis-je après cela douter qu'elle ne tardera pas à m'accordcr le retour d'une bienveillance qui me tiendi'a toujours lieu de tout et que je m'occuperay sans cesse de mériter? Comte de Broglie.
A Riiffcc, ce 23 janvier IT74.
Je snplie Vostre Majesté d'approuver dans leur forme ordinaire les deux états des quartiers de juillet et d'octobre : j'ose espérer qu'elle trouvera bon que les appointements du sieur Favier continuent à y estre portés pour estre donnés à des créanciers qu'il a laissés, jusqu'à la concurrence de ses debtes , et ensuitte ce traittement luy sera remis'. Je la suplie aussy d'observer que j'ai porté le mien à 3,750 livres par quartier au lieu de 2,250 livres , en conséquence de l'approuvé qu'elle a bien voulu mettre à ma lettre du 20 juillet 1773.
De la main du Roi :
Approuvé.