VI. De la Porte
On ne remontera point ici jusqu'à l'origine de l'alliance entre la couronne de France et l'empire ottoman.
On sait que depuis François I" jusqu'à nos jours, cette alliance a toujours été plus ou moins intime, et qu'elle a donné continuellement de l'ombrage à la maison d'Autriche, qui n'a pas cessé, en conséquence, de chercher à tirer de la France quelques assurances ou déclarations , ou à l'entraîner dans des engagements et des démarches dont la cour de Vienne s'est souvent aussitôt prévalu auprès de la Porte.
Son objet a été constamment de rompre, ou du moins de relâcher par ces moyens les liens de cette alliance aussi ancienne que naturelle. Ce système a été ensuite adopté par la Russie, et ces deux cours, depuis quelque temps, ont mis en œuvre plus que jamais les mêmes manœuvres. Il faut espérer qu'on se lassera de leur faire des confidences ou des ouvertures dont elles ne se lassent point d'abuser.
Tantôt la cour de Vienne est parvenue, par cette conduite, à parer des coups dangereux que la France et l'empire ottoman auroient pu lui porter de concert, lorsque l'une de ces deux puissances, ou les deux ensemble, étoient en guerre avec l'Autriche,
son aiiibilion. La posilinii du souverain (le la Russie est Irès-avanlageuse ; lorsqu'il veut è(rc pacifique, ses Etats sont presque inattaquables; et les Turcs, ainsi que les Suédois, sont plus occupés de conserver que d'acquérir. La Prusse et l'Autriche briguent son alliance pour se l'enlever réciproquement. Les puissances maritimes, ayant un besoin indispensable de ses chanvres et de ses màlin-es , recherchent à l'envi son amitié; et si le cabinet de Pétersbourg , renonçant à toute ambition, voulait s'entendre avec le «{ouvcriiement français pour conserver la paix en Europe, personne n'oseroit y remuer, et ces deux puissants contre-poids tiendroient la balance de la politique dans un équilibre constant et parfait. {S.)
CORRESPOi\DA.\CE SECRICTE. 71
Tantôt, en pleine paix, elle a feint de se rapprocher de nous; elle a sollicité, elle a obtenu des témoij^nages d'amitié, d'union et de confiance dont elle s'est servie pour en imposer à la Porte, du moins parla crainte d'être abandonnée de la France.
Enfin elle a même obtenu une fois de la générosité de Louis XIV un secours effectif qui sauva les Etats d'Autriche. Le passage du Raab alloit ouvrir à l'armée ottomane la Styrie et la Carinthie, et déjà les Tartares avoient porté leurs courses jusque dans ces provinces. Six mille Français arrivent au bord de cette rivière, battent les Turcs, les forcent à la repasser en désordre, et les mettent hors d'état d'agir pour tout le reste de la campagne '.
Ce bienfait deLouisXIVfut reconnu deLéopold, comme l'indulgence et la facilité de François I"^ l'avoient toujours été de Charles V, et comme le secours de Vienne par Sobieski le fut ensuite du même Léopold. Celui qu'il avoit obtenu de Louis XIV n'excita dans l'àme de cet empereur qu'un sentiment de crainte, de jalousie et de haine. Ce fut le germe des guerres longues et sanglantes au milieu desquelles il mourut", comme il avoit vécu, à l'aumône de l'Angleterre et de la Hollande, sans avoir acquis beaucoup de gloire persoimclle, mais avec la salisfaction d'avoir triomphé à Hochstett du fond de son palais, et de laisser son bienfaiteur à deux doigts de sa perte.
L'abandon, la disette de toutes choses qu'éprouva, dans les Etats autrichiens, ce corps victorieux de troupes françoises qui venoit de les délivrer, les réflexions que produisit le ressentiment de la Porte, qui rejaillit sur l'ambassadeur et sur la nation, mais surtout les conseils du sage Colbert, occupé dès lors à créer nos fabriques de
1 Bataille de Saint-Golhard , en 1G64.
•^ El) 1705.
draps et à nous en assurer le débouché dans le Levant, tout eniin concourut à ramener ['ancien système de l'union la plus intime de l'empire ottoman. On ne s'en étoit écarté en faveur de l'Autriche et des Vénitiens ' que par un reste de l'esprit de chevalerie : on y revint par les calculs de la plus saine politique.
Ce retour à l'ancien système, au seul bon, au véritable, avoit porté et soutenu la France au plus haut degré de considération fondée sur la puissance fédérative; et ce fut à celte considération et à ses liaisons intimes avec la Porte qu'elle dut l'avantage d'être recherchée par les deux partis, et d'avoir les honneurs de la médiation dans le traité de Belgrade et dans celui de 1724, entre les cours de Pétersbonrg et de Constantinople.
De ces liaisons dérivoit pour la France, relativement à une partie de l'Europe, ce crédit de considération que donnera toujours à un grand Ftat la puissance fédérative. Il étoit fondé sur deux persuasions qui servoient à faire respecter cette couronne de toutes les puissances voisines de l'empire ottoman :
L'une, que cet empire pouvoit, dans plusieurs cas, employer ses forces au gré de la France par de puissantes diversions;
L'autre, que, dans le cas où la France voudroit bien rester neutre, elle auroit du moins à la Porte la plus grande influence pour l'engager à continuer la guerre ou à la terminer par sa médiation.
En maintenant avec la Porte cette union et celle intimité, la France étoit donc sure de conserver une branche essentielle de sa puissance fédérative '^.
1 Pciulant lo siège ilc Candie, où Louis XIV envoya si souvent des secours, qui reculèrcnl si lonjjtcmps la perte de cette île , mais qui le compromirent aussi souvent avec la Porte. (.1.)
- Voyez t. 1, p. 3(54 et suiv. , le curieux mémoire de M. de Vcrgcnnes.
CORRESPOXDA.VGE SECRÈTE. 7:i
Dans les cours voisines du Turc, ces deux persuasions, sur lesquelles étoit fondée, à l'égard de la France, une partie de sa considération, ne pouvoient subsister qu'autant qu'elle se réserveroit la liberté du choix:, c'est-à-dire de rester neutre et indifférente, ou de devenir partie et d'entrer en jeu directement ou indirectement par des diversions faites à propos, soit d'elle-même, soit de ses alliés et subsidiaires; ou enfin de donner du poids et de la valeur à sa neutralité, en se portant pour médiatrice, et en soutenant sa médiation d'un appareil assez imposant pour qu'elle ne fût jamais refusée.
C'est, en effet, la position glorieuse et brillante oii la France étoit restée depuis la paix de Belgrade , et où elle se trouvoit encore après le traité d'Aix-la-Chapelle. Il ne tenoit qu'à elle de s'y maintenir toujours à l'égard de la Porte et des Etats voisins de l'empire ottoman, enfin de conserver par là son rang, sa place naturelle à la tète des grandes puissances. Il ne falloil pour cela pas de soins, de dépenses, d'intrigues, ni de négociations : tout se réduisoit à un seul moyen bien simple, à rester comme on étoit.
La guerre maritime que nous fit l'Angleterre en 1755 auroit été sans doute un motif de plus pour rester, relativement à la Porte et à ses voisins, dans celte position avantageuse. Respectée, redoutée dans le continent, la France n'avoit rien à craindre du côté de la terre.
Si quelque puissance voisine de ses frontières eût osé l'attaquer, on a prouvé dans les articles précédents que ce n'auroit pas été impunément.
On a, de plus, démontré que la France auroit gagné à être attaquée par ces puissances voisines.
Mais si l'on avoit craint que d'autres puissances ])lus éloignées se fussent liguées alors avec les ennemis de la
France, le seul moyen de leur en imposer étoitde persister dans son système d'union avec la Porte. Elle pouvoit toujours menacer par là ces cours éloignées d'une puissante diversion, et les contenir par la crainte dans la neutralité. C'étoit précisément le cas de la Russie, liée alors avec l'Angleterre par un traité de subsides.
Pour cela, il ne falloit qu'éviter de prendre aucun nouvel engagement indirect et définitif par terre, puisque de ce côté-là on n'avoit pas besoin de défeuse, et que tout engagement de cette nature étoit étranger à une guerre de mer et de commerce; mais se réserver seulementla liberté d'en coniracler au besoin dans le Nord et dans le Midi, surtout avec la Porte , contre la Russie et la cour de Vienne ; enfin partir de là pour concentrer tousses moyens, toutes ses forces dans un système offensif contre l'Angleterre.
Malheureusement un autre système prévalut alors. Autant le premier étoit simple, économique et sur, autant celui-ci se trouva compliqué, dispendieux et fautif. Il enfanta l'alliance avec l'Autriche, et peu après avec la Russie.
Celte alliance exclusive lioit les mains à la France, surtout à l'égard de la Porte. Le principal objet pour les cours de Vienne et de Pétersbourg, étoit d'élever entre ces deux puissances un mur de séparation. On fit plus : on se flatta même de leur mettre les armes à la main l'une contre l'autre, et peu s'en fallut qu'on n'y réussît.
On sait trop à quelle ivresse le ministère d'alors s'étoit abandonné dans la première chaleur de celte alliance soidisant défensive , mais dont les cours de Vienne et de Pétersbourg avoient bien résolu de faire, à la charge de la France, une ligue offensive envers et contre tous. Loin de faire valoir au moins la condescendance du Roi et,
tranchons le mot, la protection trop désintéressée qu'il accordoit à la cour de Vienne, il sembloitque ce fùtcelie-ci qui nous protégeoit, pour nous faire obtenir l'accession de la Russie à celte ligue, où la France seule n'avoit rien à gagner en Europe et tout à perdre en Amérique.
Ce n'étoit pas assez pour les deux cours de préparer par ce moyen la destruction de notre marine et de notre commerce sur l'Océan : il ne tint pas à leurs intrigues, à leurs séductions, de nous faire perdre aussi les mêmes avantages dont nous jouissions dans la Méditerranée , surtout aux Echelles du Levant; et il faut avouer que si la ruine entière de la marine et du commerce de la France avoit été concertée dans le cabinet de Saint-James avec ceux de Vienne et de Pétersbourg , l'Angleterre même n'auroit pas pu leur suggérer des moyens plus propres à remplir cet objet.
Le ministère de Russie osa donc nous proposer d'ajouter une seconde faute capitale à la première qu'on avoit faite dans le traité du 1" mai, en n'exceptant point nommément la Porte du casusfœderis, et de la prestation d'un secours qui pour nous ne pouvoit jamais devenir réciproque.
La cour de Pétersbourg ne se contentoit point pour elle-même de cette omission : elle exigeoit de la France une déclaration formelle que la Porte n'étoit et ne seroit jamais exceptée du casusfœderis^ ni par conséquent de la prestation du secours de la France contre toute agression ; et, selon la logique russe, ces pauvres Turcs n'auroient pas manqué d'être toujours les agresseurs.
L'ambassadeur de Vienne à Pétersbourg fut employé à séduire l'émissaire ' , devenu ministre de France dans la
' Le chevalier Doii'jlas avoit été envoyé d'abonl comme émissaire auprès (le M. de Woronzoïv, et fut fait ensuite très-mal à propos ministre. (.1 )
niènie cour. Celui-ci se laissa entraîner, et signa la convention secrétissime.
Cet acte par lequel on accordoit à la Russie tout ce qu'elle avoit désiré sur l'inclusion expresse de la Porte dans le casus fœderis , n'étoit cependant pas destiné à rester dans ce profond secret. La Russie et la cour de Vienne, toujours occupées à remplir leur objet, c'est-à-dire à brouiller sans retour la France avec la Porte , ne manquèrent pas de laisser transpirer jusque dans le divan ce mystère d'iniquité. Heureusement l'ambassadeur de France ' dans une cour voisine , et bien instruit de ce qui se passoit à celle de Pétersbourg, fit au ministère d'alors les plus fortes représentations contre cette mesure, aussi dangereuse qu'absurde. Ce ne fut pas sans peine qu'il en obtint le redressement ; mais enfin , au risque d'exciter contre lui-même une personnalité qui commençoit à devenir redoutable, il fit tant que la convention ne fut point ratifiée, et que l'instrument en fut décbiré.
L'impression cependant éloit faite à la Porte ; on eut bien de la peine à l'effacer, ou du moins à l'adoucir par toutes les assurances qu'on donna au ministère ottoman que la convention éloit annulée.
Il resloit d'ailleurs à calmer l'inquiétude et la défiance qu'avoil excitées le trailé du 1"^ mai 175G; et quoi qu'on ait pu dire pour pallier l'effet qu'il avoit produit à la
1 Le conitr de lirojjlie, ambassadeur en l'ologne, éloit à Versailles au moment de l'arrivée du courrier du chevalier Dou<{las,qui porloit cette convention sccrétissime que lui avoit fait sijjuer AL le comte d'Eslcrliazy, ainbassadenr autrichien à l'étcrsbour<{. AL Rouillé, ministre des alTaircs étrangères, la lui communiqua, et sentant de lui-même le danger et le faux de cette démarche, il le pria de faire un mémoire sur cet objet, qu'il porta au conseil. Ce mémoire déplut extrêmement à ceux qui ctoient cntièremen'. subordonnés aux volontés de la cour de l'icnne; mais il eut l'approbation du Roi, et la couKention sccrétissime fut déchirée : il est vrai qu'on ne l'a jamais pardonné au comte de Broglic. [A.) — Voir t. I , p. 84.
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Porte, on n'a pas dû ignorer le mécontentement qu'elle avoit témoigné lors delà nolificalion que la cour de Vienne s'éloit empressée de lui faire de ce traité aussitôt qu'il avoit été conclu '.
Cet empressement et celui de la Russie , lors de la convention secrétissime ^ n'éloit que la suite du système adopté par les deux cours de tout employer pour rompre l'alliance entre la Porte et la France, ou du moins d'inspirer à celle-ci contre l'autre tout le ressentiment le plus vif du présent, et la plus grande défiance de l'avenir. Par là on réussissoit à détruire l'ancienne influence de la France à la Porte, et à l'exclure sans retour de tonte médiation, de toute négociation relative aux intérêts de l'empire ottoman.
Tel étoit le plan des deux cours dont nous épousions alors la querelle contre le Roi de Prusse, et qui depuis se sont liguées avec ce monarque contre la Pologne et contre la Porte; car l'espèce de négociation, ou plutôt d'intrigue , d'espionnage et de tracasserie , que les cours de Vienne et de Berlin entretiennent à Constantinople , n'est que la suite du complot formé avec celle de Pétersbourg pour consolider le partage de la Pologne par l'abaissement de la Turquie.
' Le chevalier Porter étoit alors ambassadeur d'Angleterre à Constantinople. C'est un tiomme de bon sens, fort instruit, et son rapport paroît croyable. Il dit qu'à cette époque le grand vizir n'étoit pas, à beaucoup près, sans esprit et sans jugement, ni aussi ijjnorant que le sont en général les ministres de la Porte; qu'il parloit italien, et que la facilité de s'entretenir dans cette langue avec les étrangers dans les emplois précédents l'avoit mis à portée d'acquérir quelque connoissancc des affaires de l'Europe.
M. Porter ajoute que ce ministre ne fut point la dupe des explications que l'ambassadeur de France fut chargé de lui donner au sujet dn traité ; qu'il en avoit assez bien saisi l'esprit et les conséquences, et qu'il ne cacha point i l'ambassadeur, qu'il rcgaixloit dès lors la France comme alliée avec la cour de Vienne contre l'empire ottoman ; mais qu'en même temps, au lieu de se plaindre de cette défection, il eut soin de ne témoigner que de la hauteur et de l'indifférence sur la suite qu'elle pounoil avoir àl'égard de la Porte. (.1.)
Tels ont été pour la Porte et pour la France les funestes effets du changement de système en 175G, et de la persévérance du ministère suivant à marcher sur les traces de celui qui avoit conclu ce traité, à renchérir même sur son dévouement aux vues, aux désirs de la cour de Vienne, à se laisser mener par elle, à n'agir qu'en sous-ordre, à s'interdire toute autre liaison en Allemagne, et consommer, par cet asservissement exclusif, la destruction de notre puissance fédérative.
Deux Etats seulement pouvoient balancer vers le Nord le poids énorme de la Russie et de la cour de Vienne sur l'empire ottoman ; c'étoient la Suède et la Prusse. Elles y avoient toutes deux le même intérêt, les mêmes motifs à peu près que la France : rien à craindre des Turcs , beaucoup à redouter des deux puissances voisines et ennemies naturelles de l'empire ottoman, si elles parvenoient à le détruire ou à l'abaisser au point de ne pouvoir plus se mêler des affaires de l'Europe ; beaucoup à espérer de son secours et de ses diversions , s'il restoit à portée de donner la main, par la Pologne, à ses alliés dans le N^ord et en Allemagne.
Par toutes ces raisons, il n'est pas douteux que la Suède, toute divisée, tout épuisée qu'elle étoit, ne se fut empressée de resserrer les liens qui l'unissoient avec la Porte depuis son traité de 17 i(); que le Roi de Prusse, qui avoil tant intrigué, tant dépensé à Constantinople pour en négocier un pareil, ne se fût joint à la Suède pour former une triple alliance; et que la France, libre de tout engagement, sans intriguer, sans se mouvoir, n'eût vu les trois puissances venir la chercher, et la supplier d'accéder à celte ligue défensive.
Elle auroit pu bientôt être suivie et soutenue, au Midi, d'une autre ligue, également fondée sur des principes
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défensifs et pacifiques, La France alors seroit devenue le lien et le centre commun de ces deux ligues respectables. Elle auroit tenu dans ses mains la balance de l'Europe.
La Pologne exisleroit encore libre, entière, et peut-élre enfin en état de contribuer à sa propre défense. L'empire ottoman auroit conservé sa splendeur, sa puissance, et la France sou influence prépondérante à la Porte, enfin tout l'éclat, fout le poids, tous les avantages réels de la puissance fédérative.
Le nouveau système de 1756 avait fait disparoîfre celte glorieuse perspective, et l'ascendant que la cour de Vienne avoit pris sur notre ministère nous avoit été jusqu'à l'espérance de l'entrevoir encore.
L'Europe entière a vu des mêmes yeux cette dépendance servile oii la France s'étoit réduite si volontairement, si gratuitement. Elle avoit tout négligé , tout abandonné pour la cour de Vienne. Les uns ont peidu l'espoir de se rapprocher, les autres de se soutenir, privés de l'appui de la France. Les uns l'ont négligée à leur tour pour se jeter entre les bras de ses ennemis ; les autres l'ont abandonnée par l'espoir de faire mieux leurs affaires dans un autre parti ; et c'est ce qu'a fait la cour de Vienne, celte cour même pour qui la France avoil (ont quitté.
Depuis deux ans , peut-être il n'auroit pas été impossible de s'arrêter au bord du précipice. Le voile étoit décbiré, et il étoit enfin permis de voir un peu plus clair dans les manœuvres de la cour de Vienne. 11 ne l'est pas de pénétrer les mystères de politique, qu'un voile plus épais cache aux regards profanes ; mais enfin on seroit en droit de conjecturer que le système dominant depuis 175G a dû recevoir quelque modification dans le courant de 1771 ; les mêmes motifs personnels ne subsi.sloicut plus. Eux seuls avoient pu étayer si longtemps ce système
fait pour s'écrouler de son propre poids. Par quel enchantement l'illusion a-t-elle pu se soutenir jusqu'au moment de la catastrophe, ou l'inertie, la léthargie durer jusqu'à l'instant de ce triste réveil? C'est, on ose le dire, un problème insoluble.
Quoi qu'il en soit, ou des principes, ou des erreurs dont l'enchaînement a conduit les affaires de la Pologne et de la Porte au point oii elles se trouvent, il en résulte que la première n'est plus, et que l'autre touche à sa ruine.
Dans ces circonstances, il ne seroil pas surprenant que la Porte eût recours à la France ; qu'elle lui fit valoir sa rupture avec la Russie comme une déférence qu'elle n'a pu refuser à nos sollicitations; et que, se voyant abandonnée ou trahie des autres puissances qui ont avec elle des rapports directs, elle se jetât de nouveau entre les bras de son ancienne alliée \
La conduite sage, adroite et soutenue des deux ambassadeurs de France, depuis l'époque de 1756", a dû d'ailleurs contribuer beaucoup à faire revenir le ministère ottoman des préjugés qu'avoit fait naître l'alliance de la même année. Ce succès , s'il a été complet, leur fait d'autant plus d'honneur, qu'ils ont eu de plus à combattre la juste défiance des Turcs au sujet de l'union qui a toujours
^ Si la Porte résiste jusqu'ici aux motifs qui auroient dû la ramener entièrement à la France, c'est que de notre côté nous n'avons cessé de varier dans nos démarches vis-à-vis d'elle. On prétend même qu'en dernier lieu on a eu l'imprudence de faire des ouvertures à la Russie, par lesquelles, pour obtenir de cette puissance des ménagements pour la Suède, on lui promettoit à ce prix do déterminer la Porte i accepter les conditions dures et insoutenables que (jalherine II vouloit lui imposer. On assure que M. Kotinsky n'a pas manqué, suivant l'usayc de sa cour, de faire part à M. d'Obre.scow de cette négociation, et que ce dernier la communiquée aux plénipotentiaires turcs, sous les couleurs les plus désavantageuses ; ce qui a rcnouv elé la méfiance du divan. (A.)
- i\!. de Vergennes de J/ÔG à J7GS; .M. de Saint-Piiest à partir de 17C9.
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subsisté depuis enire nous et les Autrichiens leurs ennemis naturels. Mais si peut-être il en subsiste encore quelques impressions, elles ont dû aussi se cacher sous l'extérieur de l'amitié et de la confiance. Tel est l'effet de l'infortune et de l'abaissement '.
Mais quelle est aujourd'hui la position respective de la Porte à l'égard de la France? C'est ce qui nous reste à examiner.
Apprécions d'abord les relations actuelles de l'empire ottoman avec les autres puissances voisines alliées , ou que l'intérêt du commerce lie plus ou moins au sort de cet empire.
De tous ces rapports et de leurs combinaisons , résulte leur degré d'utilité ou d'importance réciproque entre la France et la Porte, par conséquent la position respective de celle-ci à l'égard de celle-là. Commençons par la Russie.
On ne répétera pas ici tout ce qu'on a dit là-dessus à l'article de cette puissance. On y a traité ses intérêts, à l'égard de la Porte , dans une assez grande étendue ; et le premier des deux Mémoires a développé les détails relativement au commerce de la mer \oire. On connoît donc, et les motifs de la Russie pour faire certaines demandes, et ceux de la Porte pour les refuser. Il n'est plus question que de la possibilité pour l'une de les obtenir, et de la nécessité pour l'autre de les accorder.
Tout dépend là-dessus ou de la reprise des conférences, ou des opérations de la campagne ".
Dans le premier cas, la Russie persistera, sans doute, à demander l'indépendance de la Crimée, la cession de
* Voyez plus bas le mémoire de M. de Brorrlie à I.nuis XVI, en date du 16 février 1776, article Constantinople.
- Quoique la rupture des conférences soit confirmée, on a élé bien aise de discuter la matière, comme si la chose étoit encore douteuse, afin de l'écluircir davantage. (.-1.)
Kertch cl Aq Jeni-halé, et, par conséquent, la liberté du commerce et de la navigation dans la mer \oire. Ces deux places sont les clefs pour y déboucher de la mer de Zabadte par le détroit de Taman.
Dans le second cas , que peut-on attendre de la part des Turcs que de nouvelles fautes, de nouvelles déroutes, qui les ramèneront toujours fuyant au moins jusqu'aux montagnes qui couvrent Andrinople ? Car il n'est pas vraisemblable que la connivence des Autrichiens s'étende plus loin, et qu'ils laissent franchir aux Russes une barrière après laquelle rien ne pourroit plus les arrêter jusqu'aux vieilles murailles de Constantinople '.
Mais, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, la paix est toujours assurée, et à peu près aux mêmes conditions. Les cours de \ ienne et de Berlin interviendront toujours par leur médiation ou par leurs bons offices. Elles représenteront à la Poile la nécessité de finir. Klies la lui feront peutêtre sentir j)lus vivement par des insinuations menaçantes; et si le ministère ottoman ose courir les risques d'une campagne de plus, elles lui imposeront, pour sa peine, des conditions plus dures. La liberté du commerce russe aux Echelles du Levant, par le canal de Constantinople, au moins pour un certain nombre de vaisseaux de registre, seroit vraisemblablement une de ces conditions additionnelles, et le divan et Vnicma seroient forcés de la subir".
L'opposition des gens de loi, des ministres de la religion, est redoutable au Sultan même, tant que la subsistance d'un peuple lâche et fanatique n'est pas absolument coupée; mais aussitôt que les convois seront interceptés,
1 On suppose qiic les Turcs srront aussi mallicuroux celte année que les précédentes, parce (|ue cela est vraisemblable, si on ne les secourt pas par mer, comme cela est fort à craindre. (.-J.)
2 Sur le divan et l'uléma, voyez t. 1, j). 389.
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les Dardanelles bien bloquées et les bâtiments neutres ou confisques ou arrêtés, et forcés de rétrograder, l'uléraa craindra la famine, le divan la révolte, et le Sultan une révolution. La populace même viendra demander à grands cris aux portes du sérail la paix et le pain, et la tête des généraux et celles des ministres. Enfin la paix sera signée; et, pour sauver la dignité de l'empire ottoman, on joindra à toutes ces têtes celles des plénipotentiaires.
Le Roi de Prusse auroit alors rempli son objet en Pologne à la faveur de cette guerre ; et même, après avoir été, par ces intrigues, la j)remière cause peut-être de la ruine des Turcs, il se feroit encore remercier de ses bons offices.
La cour de Vienne s'en est déjà payée par les sommes considérables qu'elle s'est fait donner d'avance par la Porte ' ; et si elle n'exige pas encore le reste du subside promis, elle ne renonceroit pas à la cession stipulée de quelque territoire, du moins à la restitution de la Valachie autrichienne ; Belgrade alors restcroit à sa discrétion : car, au premier coup de tambour, le Danube seroit fermé par les places et les |)ostes que contient ce district à la gauche du fleuve, la communication coupée ; et cette forteresse, qui a tant coûté de sang musulman et chrétien, tomberoit alors d'elle-même.
Voilà donc quelle est la position de la Porte à l'égard de trois cours : la Russie l'écrase, la Prusse la trahit, et l'Autriche, après l'avoir rançonnée, guette le partage de ses dépouilles.
' Il y a deux calculs différcn(s sur les sommes données à la cour de Vienne par la l'orle. L'un les fait monter à cinq millions de florins d'Empire, qui font douze millions et demi tournois; l'autre les réduit à six mille bourses, qui en font neuf. Cette somme a été payée immédiatement après la convention du 6 ou 7 juillet 1771 , qui conlenoit une alliance offensive entre les deux cours, et dont, à l'étonnement de toute rp]urope, la suite a été, de la part de la cour de Vienne, de se réunir à la Russie. (A.)
La Suède ne ienoit plus guère à la Turquie , depuis que l'influence de la Russie et la cabale des bonnets l'avoient réduite à l'inerlie. Elle conservoit encore un fd de communication avec l'empire ottoman, par la Pologne libre et ouverte ; mais ce fil est coupé par la triple barrière des puissances copartageantes. Loin de songer à la forcer par une diversion , cctle monarchie renaissante et chancelante n'a que trop à faire de s'affermir au dedans et de se garantir au dehors. L'alliance de la Suède avec la Porte étoit pour elle peu de chose ; à présent ce n'est rien du fout.
Depuis vingt ans ou environ , le Danemark tient à la Porte par un Iraité de commerce , c'est-à-dire par des capitulations obtenues sur le même ])ied que les autres nations franques.
La négociation en coûta fort cher, et les bénéfices du nouveau commerce n'ont pas répondu à cette dépense. Les Turcs ne sont accoutumés à considérer les nations chrétiennes que par deux rapporis les plus directs, et par conséquent, le plus à la portée de leur grossière politique : c'est la guerre et le commerce.
La peur de la guerre leur en imposa presque toujours, à l'égard des grandes puissances voisines, telles que la Russie et la cour de Vienne.
Les avantages du commerce, quoique abandonnés par l'inertie turque à l'industrie des Francs, des Juifs, des Arméniens, se font sentir aussi au Sultan, à ses peuples : à l'un, par le produit des douanes ; aux autres, par l'exportation des productions du pays, et par la circulation intérieure des caravanes.
L'établissement des Danois aux Echelles n'ayant rendu que peu de chose, relativement à ces deux objets, il est tombé dans le mépris, et conséquemment la nation et la légation danoise à Conslantinoplc,
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La terreur, cet autre motif de considération de la part des Turcs pour les Francs, ne pourroit pas relever celle du Danemark à la Porte. Il n'en imposoit ni par sa puissance ni par son voisinage : il fut, il est encore oublié, et presque ignoré de l'orgueil ottoman.
Qui croiroit que bientôt peut-être cette puissance si médiocre rappellera son existence au superbe Sultan , en déployant son pavillon de guerre devant les Dardanelles, et peut-être aussi en foudroyant le sérail même ?
Cela n'est pourtant que trop vraisemblable. L'armement actuel du Danemark est trop considérable ; il exige de trop grands efforts pour qu'on puisse le croire borné à une parade de port ou à une campagne d'observation ou d'évolution. Il ne peut cependant avoir que deux objets.
Le premier, le plus apparent, seroit d'attaquer la Suède, et pour cet été la chose n'est pas vraisemblable. La subordination du Danemark à la Russie le fait marcher du même pas ; et, puisque la première nous rassure, dit-on, par des déclarations pacifiques, l'autre sans doute a dû nous payer de la même monnoie ; et quelle qu'en puisse être la valeur intrinsèque, il est à présumer que de notre part elle aura été exigée et reçue.
L'autre objet, qui paroît d'abord moins vraisemblable, pourroit bien cependant être devenu le vrai et le seul. Il importe à la Russie de finir la guerre contre les Turcs, et cette campagne doit absolument être la dernière. Les opérations maritimes seroient les seules décisives ; elles attaquent le cœur; mais jusqu'à présent la flotte russe n'a pu franchir les Dardanelles, et, à moins d'un puissant renfort, elle ne le pourroit pas plus cette année que les précédentes. 11 est donc très-probable que la Russie aura exigé du Danemark de joindre à sa flotte l'escadre danoise.
nombreuse, toute fraîche, bien moulée, bien armée, et supérieure en tout à la première.
Les avantages qu'elle aura fait envisager à la cour de Copenhague seront, sans dou(e, de nouvelles conventions sur l'affaire du Sleswig, plus favorables que les précédentes, et dont la majorité du grand-duc assureroit enfin la solidité '.
A ces conditions, et peut-être aussi avec quelques secours d'argent , le Danemark a dû accepter une proposition qui va lui faire enûn jouer un rôle, et le mettre à portée de se venger du mépris des Turcs. 11 en obtiendroit plus de considération ; et ce coup d'éclat pourroit l'affranchir du tribut humiliant qu'il paye depuis longtemps à toutes les régences barbaresques.
Rien donc n'étant plus vraisemblable que cette destination de l'escadre de Copenhague, il est apparent que le Danemark va être pour la Porte un ennemi de plus^.
Voyons à présent si les deux puissances maritimes, que les liens du commerce rapprochent, malgré leur dislance de l'empire ottoman , offrent à cet empire ébranlé une perspective plus consolante.
Sur l'Angleterre, tout est dit dans l'article de la Russie et dans le premier des deux mémoires qui l'accompagnent.
A l'égard de la Hollande, il est vrai que jadis elle figura
1 C'est-à-dire, quant à la personne et à la postérité de ce prince, s'il en a; car cette convention ne sauroit lier en droit les agnats de la branche Hoistein-Gottorp , qui n'y scroient point appelés. [A.)
2 Quand on se livre aux conjectures, on ne peut parler affirmativement. Cependant on pourroit assurer qu'au moins l'escadre danoise servira à défendre les côtes de Finlande et de Russie de toute espèce d'agression, et donnera à la cour de Pétersbourg la facilité d'envoyer de ses propres vaisseaux renforcer et réparer ses escadres dans l'Archipel, si des considérations particulières l'empêchent d'y envoyer la flotte danoise. [A.)
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avec l'Angleterre dans les deux médiations de Carlowitz et de Passarowitz; qu'elle y joua un rôle brillant, et qu'à leur ordinaire elles firent toutes deux les fonctions d'avocats de la cour de Vienne, plutôt que d'arbitres et de médiateurs. Cet heureux temps n'est plus. L'Autriche, si longtemps soudoyée et ahmentée par ces deux puissances, méprise l'une, craint peu l'autre, et semble, de concert avec le Roi de Prusse, les avoir toutes deux exclues de la médiation. L'Angleterre seule avoit d'abord paru admise et désirée par la cour de Pélersbourg. Son intérêt, sans doute, n'a pas été de s'en mêler. Sa dignité même pouvoit en souffrir. Sa partialité déclarée en faveur de la Russie la rendoit trop suspecte. Elle n'auroit pas décemment pu exiger de la Porte, en son propre nom, les avantages qu'elle pourra partager avec la Russie ; et, vraisemblablement, c'est de la main de celle-ci qu'elle recevra sa récompense.
Xous avons parcouru tous les Etats de l'Europe qui par le voisinage, ou par les alliances, ou par le commerce, ont quelques relations directes avec la Porte.
Le résultat de cette tournée, c'est que, parmi toutes ces puissances, la Porte a tout à craindre des unes et rien à espérer des autres.
Que lui reste-t-il donc? La Fiance. Que peut-elle, dans cette crise , faire pour l'empire ottoman ?
Et que doit-elle à son tour attendre, ou de l'amitié, ou de la reconnoissance de la Porte ?
La cour de Pétersbourg a toujours prétendu que notre ministère lui avoit suscité cette guerre uniquement pour la forcer de recourir à notre médiation, et par ce moyen lui faire la loi sur les affaires de Pologne. Elle ajoute même que la personnalité ministérielle avoit ourdi ces deux intrigues. Pour le prouver, elle observe que les rcs-
soris de l'une et de l'autre ont été rais enjeu trop tard, et l'occasion manquée \
Cette personnalité peut bien avoir influé dans le système du ministère de ce temps-là. Elle a même trop éclaté pour douter que l'effervescence n'ait produit l'explosion; mais la lenteur à se décider, le tâtonnement, lafoiblesse, l'inconséquence dans les moyens d'agir, n'ont pas pu être dérivés de la même cause, puisqu'elle auroit dû, au contraire, donner à ses effets un degré de plus de chaleur et de rapidité.
Ce seroit donc plutôt cette malheureuse subordination de toutes nos démarches aux vues, aux désirs de la cour de Vienne, qui auroit entraîné tous ces inconvénients. Xos fautes, nos erreurs, nos vacillations, nos lenteurs, nos légèretés lui étoient nécessaires. Tout cela enlroit dans son plan; mais c'est ce que nous traiterons dans l'article suivant.
Il est, au reste, certain que nous avons désiré que les Turcs déclarassent la guerre à la Russie; que AI. de lergennes a reçu les ordres les plus précis d'y travailler, mais qu'heureusement il n'a pas eu besoin de les exécuter. Ainsi, à la rigueur, le ministère ottoman n'a pas à nous reprocher d'être la cause des malheurs que cet empire éprouve; ainsi il n'est pas en droit d'exiger, dans sa détresse, les secours dont il auroit besoin pour en sortir.
Cependant on désire, on doit s'efforcer de le secourir, de le soulager. Seroit-ce par des voies de fait? Tout est dit là-dessus dans l'article précédent.
Depuis le commencement de la guerre jusqu'à présent, le moment le plus favorable pour tenter en faveur des Turcs une diversion a été celui où la flotte russe a paru
î Sur les causes de la guerre de 1708 entre la Porte et la Russie, voyez le mémoire de M. de Vergennes, t. I, p. 378 et suiv.
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dans l'Arcliipel. Il est apparent que la crainte de l'Angleterre a été la cause de Tinaction de nos Hottes. Ce même motif existe toujours; mais, s'il est aussi vrai qu'apjjarent que l'escadre danoise soit destinée à renforcer la Hotte russe, ce seroit pourtant une loi bien dure pour nous que de rester les témoins de cette agression du Danemark , sans pouvoir de notre côté nous écarter aussi de la neutralité. Quelque soit Torgueil britannique, son opposition en ce cas ne pourroit pas même être palliée du plus léger prétexte. Elle seroit l'équivalent d'une déclaration de guerre contre la Porte et contre la France.
Mais ce ne seroit pas alors par des démonstrations, moins encore par d'humbles représentations, qu'il faudroit surmonter cette opposition obstinée. Plus on verra de foiblesse et d'inconséquence dans toutes nos démarches, plus on abusera du désir sage et louable que nous avons toujours montré de conserver la paix avec toute la terre. Si donc les circonstances ne i)ermettoient pas de franchir Tobstacle du côté de la mer, la terre offriroit plusieurs points sur lesquels on pourroit faire craindre et même diriger une forte diversion.
On répondra peut-être que celte diversion ne pourroit pas s'exécuter directement contre la Russie, mais seulement sur quelqu'un des nouveaux alliés et copartageants de cette puissance victorieuse. On dira qu'alors ce seroit une agression, une invasion, une hostilité qui ne sauroit être justifiée.
\on, sans doute, si elle n'avoit pas été précédée des plus vives instances auprès d'une cour qui prétend être encore alliée de la nôtre. 11 y auroit à lui faire préliminairement quelques questions bien simples \
1 Le dilemme contenu dans ces (jueslions aiiroit été bien meilleur à présenter à la cnnrde \icniieau mois de mai 1772. Mais, poiir parler ainsi, on
« Voulez-vous conserver seulement le nom , l'ombre » d'une alliance avec nous , tant que cela vous sera )5 commode ; vous réserver le droit d'invoquer nos )) secours, lorsque vous serez attaquée, même après avoir
V provoqué l'agression? Prétendez-vous, en même temps,
V pouvoir faire, de votre côté, tout ce qu'il vous plaira,
V vous lier avec qui vous jugerez à propos pour vos inlé- 5) rets particuliers, sans égard ni pour notre amitié, ni » pour notre alliance, ni pour la reconnoissance que vous 55 nous devez? Nous avons nos amis, nos alliés, nos pro- 55 légés, nos affections, nos aversions ; nous avions épousé 55 les vôtres; et sans aucun égard pour nos propres inté- 15 rets, nous avions fait cause commune. Prétendez-vous 55 aujourd'hui nous refuser la réciprocité à l'égard de l;i 55 Porte? n'en avez-vous point tiré assez d'argent? vous en 55 faut-il davantage? Nous vous en ferons donner encore : 55 mais tenez vos engagements; elle remplira les siens, 55 Vous nous avez déjà manqué, lorsque la Suède étoit 55 menacée; nous ne l'abandonnerons pas; nous ne sacri- 55 fierons point la Porte; elle ne nous a point manqué, ni 55 à vous non plus. Enfin vous avez rempli votre objet, en 55 partageant la Pologne : aidez-nous à lemplir le nôtre, 15 en tirant la Porte de ce mauvais pas; alors nous conli- 55 nuerons à vousreconnoître pour notre amie, pour notre 55 alliée, à vous aider, à vous servir, à vous secourir. Si, 55 au contraire, vous prétendez vous jouer de ces noms 55 sacrés pour remplir exclusivement vos vues ambitieuses; 55 si vous persistez à vous en faire un titre pour nous tenir
ne cessera de le répéicr , il faut commencer par êlre en état d" exécuter ce qu'on fait entrevoir; et le préliminaire à tout est d'avoir augmenté l'armée de cinquante mille Iiommcs. Celte démarche, faite iVoideniL'nt el sans ostentation , vaut mieux que tous les raisonnements politiques; et c'est le seul moyen de faire rénécliir les puissances copartageantes et d'attirer linfcrèt et les ouvertures de toutes les autres. (.4.)
V les mains liées pendant que vous vendrez, que vous
V livrerez à vos copartageanls nos anus et nos alliés , 5» croyez-vous que ce marché inégal, absurde, puisse tenir 5) encore longtemps entre vous et nous? Ne voyez-vous pas ;) bien qu'à la fin il faudra rompre des nœuds dont tout •) l'avantage est d'un côté, et tout le préjudice de l'autre? 5) enfin que, si vos alliés, vos copartageanls persistent à » vouloir abuser de leurs avantages , nous serons en droit 55 de nous en prendre à vous, qui avez pu et dû l'empé- « cher? C'étoit pour nos amis que vous pouviez nous être 5) utile. Vous êtes engagée à nous secourir, mais nous 5) n'avons pas besoin de secours. Xous ne craignons point 55 d'être allaqués; et si nous Tétions, nous saurions nous 55 défendre. Xous vous quittons d'avance de vos secours. » Xous vous demandons en échange vos bons offices, mais 55 sincères, réels, efficaces pour ces amis, ces alliés. Vous 55 en êtes à portée par les circonstances locales; vous le 55 pouvez, vous le devez. Il faut opter, ou de nous servir 55 à votre tour de bonne foi et sans tergiversation, ou de r5 renoncer à ce vain nom d'alliance. Déclarez-vous notre 55 ennemie; nous le verrons avec regret, mais sans inquié- 55 tude. Une guerre ouverte vaut mieux qu'une amitié 55 perfide, 55
Excepté ce moyen, ou une diversion peut-être tardive dans la Méditerranée , on chercheroit en vain quelque expédient pour tirer la Porte de la crise oii elle est réduite. On se propose de discuter ailleurs les moyens de la garantir d'une rechute qui pourroit devenir mortelle , de reprendre, de conserver notre influence dans le divan, et de recouvrer par là une branche principale de la puissance fédérative.
Tout autre parti qu'un des deux qu'on vient d'indiquer, ou tous les deux ensemble, seroit insuffisant,
chétif, et n'aboutiroit qu'à nous corapromeltre en pure perte.
Exciter encore les Turcs à continuer la guerre, seroit absurde et impossible, lorsque les flottes combinées auroient passé les Dardanelles, bombardé le sérail, et joint par le canal l'escadre russe de la mer Noire.
Prévenir ces derniers malheurs, en exhortant tristement la Porte à subir la loi des vainqueurs, seroit un rôle aussi dangereux qu'humiliant.
Il seroit fort à craindre que la mauvaise humeur du ministère ottoman et la lureur du peuple ne rejaillissent d'abord sur l'ambassadeur et sur la nation. Quoique nous n'ayons pas influé autant qu'on le croit dans la rupture avec la Russie, on ne manqueroit pas de nous attribuer, comme on l'a déjà fait, l'origine de cette guerre. On nous imputeroit jusqu'aux malheurs qui ne sont dus qu'à l'ignorance des ministres, aux prévarications, aux rapines des préposés, à l'impérifie, à la présom|)lion brutale ou à la pusillanimité des généraux, àl'indiscipline, à l'esprit séditieux. à la terreur panique des troupes. Qu'en arriveroit-il? Les Anglois, alliés de la Russie, et qui ont affiché pour elle la partialité laplusscandaleuse, seroient ménagés, respectés, parce qu'on les craint. Les François, anjis, et les seuls amis de la Porte, seroient sacrifiés, parce qu'on ne les craint plus. Mais que pourroit attendre la France des Turcs, en retour des services qu'elle leurauroit rendus, s'ils éloient suffisants pour les tirer d'affaire?
Beaucoup assurément, s'ils étoientdirigés par l'influence de la France, etilslevoudroientaussi. Ils ne sont pas à beaucoup près aussi méchants, aussi ingrats, aussi perfides qu'on s'est accoutumé à les représenter. Faut-il l'avouer, ce sont, même en politique, les plus honnêtes gens de l'Europe comme les plus malhabiles. Quoi qu'en aient dit les
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historiens , les ambassadeurs et les chancelleries chrétiennes dans leurs manifestes, ils ont plus rarement rompu la paix et plus scrupuleusement discuté les motifs de la guerre, qu'aucune des nations polies, savantes et philosophes. Nous les quittâmes a Bijsinjc/.\ et les laissâmes seuls en guerre avec l'Autriche, la Russie et la Pologne. Ils nous altendoient pour faire la paix, et ne la conclurent à Carlowitz que deux années après.
Résumons sur la position respective actuelle de la Porte à l'égard de la France.
C'est celle d'un ami, d'un allié fidèle, dont on s'étoif éloigné sans motif en 175G, qu'on a recherché depuis sans plan, sans principes, engagé sans succès, encouragé sans secours, qu'on sert encore aujourd'hui très-foihlement, et qu'il seroit peut-être aussi dangereux d'abandonner, qu'il paroît difficile de le soutenir.