CCCCII. — LE COMTE DE BRO(ÎLIE A LOUIS XVF
[Ségur, Politique des cahinels d'Europe , t. I, p. 106.]
Sire,
J'ai reçu avec la plus respectueuse reconnoissance l'approbation qu'il a plu à Votre Majesté de donner au compte que j'ai eu l'Iionneur de lui rendre de ma conduite avec M. le prince de Conti. Je me conformerai avec mon exactitude ordinaire à la circonspection qu'elle me prescrit à cet égard.
Dès le premier voyage que j'ai fait à la cour. Sire, depuis mon retour de Ruffcc, j'ai prié ALM. les comtes du Muy et de Vergennes de m'indiquer le moment où je pourrois recommencer les conférences que j'avois eues à Compiègne avec ces ministres. Quelques affaires qu'ils avoient à terminer, et ensuite la maladie de M. le comte du Muy, ont retardé ces conférences jusqu'au 27 du mois dernier qu'ils m'ont accordé la première : la seconde a eu lieu le premier de ce mois ; et ils m'ont assuré qu'ils auroient l'bonneur d'en rendue compte à Votre Majesté, de mettre sous ses yeux les deux mémoires qui contiennent les précis de ces deux conférences , et d'y joindre les assurances
de l'approbation qu'ils ont bien voulu donner à ce que je leur ai présenté. Nous continuerons, Sire, à en avoir une par semaine jusqu'à ce que cela soit terminé , ce qui sera vraisemblablement avant la fin du mois. Mais comme nous approchons du moment où il y aura à examiner le travail politique fait sous ma direction par le sieur Favier, avec l'ordre du feu Roi, ainsi que les suites qu'il a eues , je prends la liberté de supplier très-humblement Votre Majesté de vouloir bien donner ordre à M. de Sartines de se joindre pour ces dernières conférences à MM. les comtes du Muy et de Vergennes , afin de les mettre en état de mieux juger la nature de cette affaire, dont il est indispensable qu'elle ait connoissance. Je préviens M. de Sartines que j'ai l'honneur d'adresser aujourd'hui à Votre Majesté un mémoire à ce sujet. Si elle juge à propos de le communiquer et de le remettre à ce ministre, il y trouvera l'exposé de la commission dont je me flatte qu'elle voudra bien le charger, ainsi qu'elle a daigné me le faire espérer à mon arrivée à Paris au mois de juillet dernier.
Je suis avec le plus profond respect et la plus parfaite soumission, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, trèsobéissant et très-fidèle serviteur et sujet.
Le comte de Broglie.
A Paris, le 9 février 1775.
CGCCIII. — MliMOIRE DU COMTE DE BROGLIE AUX COMTES DU MUV ET DE VEKGEXXES , COXTEXAXT UNE NOTICE DES DIF- FÉRENTS ARTICLES DE LA CORRESPONDANCE SECRÈTE.
[Orig. Arcli. de l'Emp. K. 159.]
[16 février 1775.]
Messieurs les comtes du Muy et de Vergennes ont vu dans la conférence du l"" de ce mois un travail fait par II. 29
ordre du feu Roi dont l'objet étoit de se mettre au moins
en mesure vis-à-vis de l'Angleterre '.
L'approbation entière dont Sa Majesté avoit honoré ce travail étoit l'effet d'un sentiment que rien ne pou voit étouffer dans son àme, c'est-à-dire le regret d'avoir été entraîné par une longue suite de fautes et de malheurs à faire une paix aussi humiliante que nécessaire.
La supériorité, l'égalité môme perdue pour la France sur toutes les mers, n'étoit pas le seul désavantage dont le Roi fût sensiblement affecté. Il voyoit avec douleur combien depuis l'époque de cette guerre malheureuse la France perdoit tous les jours de son poids dans la balance de l'Europe. Il crut devoir s'occuper principalement des moyens d'arrêter les progrès de cette dégradation si rapide , et se flatta de les trouver dans sa correspondance secrète.
Le comte de Broglie en avoit la direction. Il en connoissoit les difficultés et ne se dissimuloit point que les circonstances étoient plus propres à les accroître qu'à les aplanir. Son zèle et son obéissance suppléèrent les talents qui pou voient lui manquer, et l'aidèrent à supporter les dégoûts toujours renaissants et inséparables d'un travail suivi dans le silence, qui fut quelquefois utile, mais dont l'attention la plus suivie et la prévoyance la plus éclairée ne pouvoient pas toujours assurer le succès.
Le comte de Rroglie en avoit fait la fâcheuse expérience pendant le cours de son ambassade en Pologne; mais alors les dangers de cette confiance secrète ne retomboient que sur son personnel. Il les supporta avec courage, et n'en retraça l'amertume pendant tout le temps de sa direc-
1 M. de Scgiir, qui avait clierché ce niénioire dans le dépôt des .-^ffixires étrangères, affirme qu'il n'y était pas lors de la Révolution , époque où la guerre avec l'Angleterre lui donnait un caractère d'opportunité. — C'est une erreur: ce travail existe au dépôt du ministère. Vojcz notre Introduction, t. I, p. 114
tion que pour la sauver, ou au moins l'adoucir aux personnes qui avoient Thonneur d'être admises avec lui à ce travail direct.
C'est la justice qu'elles lui rendent sans doute, et que AIM. du Muy et de Vergennes ne lui refuseront pas quand ils auront parcouru avec un peu d'attention les pièces originales destinées à cette séance.
Elles consistent en une suite d'instructions et de dépêches toutes approuvées du feu Roi, dont plusieurs sont apostillées de sa main, avec des lettres du comte de Broglie à Sa Majesté.
Les premières démontrent les vues politiques du maître ; les autres, l'exactitude dans l'exécution de ses ordres.
La lecture de ces différentes pièces en développera bien mieux les détails qu'aucune espèce d'analyse qu'on en put faire. Mais pour rendre celte lecture moins pénible, le comte de Broglie a cru devoir joindre ici une notice divisée en autant d'articles que de cours où le feu Roi avoit des ambassadeurs, des ministres ou des chargés d'affaires admis à la correspondance secrète.