GE\ÈVE
Depuis il Gl jusqu'en 1773.
Cette correspondance se réduit à une relation ches troubles de Genève, à un mémoire relatif à l'établissement de Versoix et à quelques dépêches écrites au sieur Hennin, résident dans cette République.
Dans une de ces dépêches du 31 août 1769, on verra quelques observations relatives à la liberté de religion que le ministère vouloit établir à Versoix pour y attirer les commerçants étrangers '. Cet article important est encore
* Versoix était une fondation de M. de Choiseul, qui voulait élever une rivale à Genève.
traité dans une autre dépêche du 26 mars 1770 à ce résident. Celle-ci renferme d'ailleurs des points de prévoyance avec une discussion politique sur les prétendus avantages qu'on retireroit du commerce de Versoix. Cette discussion répand le jour le plus clair sur tout ce qui concerne le projet de cet établissement. Sa Alajesté regardoit surtout comme peu convenable à sa jjloire et aux intérêts de son royaume la promesse faite aux Bernois de ne construire aucunes fortifications et de laisser tous les passages libres à travers son territoire.
NAPLES, Depuis i771 juscpi en 1774.
Cette correspondance bien succincte renferme cependant quelques pièces qui peuvent exciter l'intérêt et la curiosité.
On y verra d'abord un précis des instructions que M. le duc d'Aiguillon avoit données à M. le baron de Breteuil.
Ce précis adressé au feu Roi par le comte de lîroglie, lui fut renvoyé avec des apostilles à quelques articles, écrites de la propre main de Sa Majesté. C'est d'après ces apostilles que le comte de Broglie dressa les instructions secrètes du baron de Breteuil.
Parmi les lettres écrites à ces ambassadeurs dans cette correspondance, il s'en trouve une du 7 juillet 1772 qu'on croit intéressante à lire, en ce qu'elle présente un tableau général et rapide des affaires de l'Europe, en rapprochant par des transitions naturelles celles du Nord et celles du Sud.
COXSTANÏIIVOPLE, Depuis Xlâ'iS jusqu'en 1773.
On ne rappellera j)oint ici l'ancienne correspondance de AI. des Alleurs sous la direction de M. le j)rince de
CORRESPOMDAMCE SECRETE. 453
Conti; on se bornera aux deux époques des ambassades de MM, les comte de Vergennes et chevalier de Saint- Priest.
Elles développeront le tableau général du système politique que Sa Majesté avoit adopté, et qu'elle a constamment suivi dans les affaires du Nord.
On y verra avec peine sans doute la dégradation successive de notre influence à la Porte, malgré les attentions continuelles du Roi pour la conserver; les soins et les travaux de ses ambassadeurs pour seconder ses vues. M. le comte de Vergennes en a assuré le succès dans deux circonstances bien intéressantes; l'une, pendant le cours de la dernière guerre; la seconde , dans le temps des troubles de la Pologne '.
Dans la première, cet ambassadeur a eu à combattre sans cesse et à détruire les insinuations et les menées des cours de Londres et de Berlin, dont les ministres et les émissaires à Constantinople n'épargnoient rien pour engager les Turcs à déclarer la guerre à l'une ou l'autre des deux Impératrices; sa vigilance déconcerta leurs projets. Il parvint à contenir le ministère ottoman, toujours à la veille d'être ébranlé par les intrigues des Anglais et des Prussiens, et sauva l'Autriche et la Russie d'une diversion qui pouvoit devenir aussi embarrassante que nuisible à la cause commune.
M. le comte de Vergennes n'a pas été moins heureux à la seconde époque. Il est parvenu à tirer les Turcs de la même apathie où il les avoit tenus précédemment. Il les a déterminés à s'opposer aux vues ambitieuses de Catherine H; il a eu la gloire de voir, avant son départ de Constantinople, le ministère ottoman prendre une résolution
' Voyez le curieux Mémoire de M. de Vergennes sur sa conduite pendant son ambassade à Constantinople, t. I, p. 364 et suiv.
rigoureuse el déclarer la guerre à la Russie. Si cette guerre n'a pas empêché le démembrement de la Pologne, on ne peut s'en prendre qu'à l'esprit d'indiscipline et de révolte de la milice turque et à l'ignorance des généraux ottomans. Les opérations politiques de M. le comte de Vergcnncs n'en sont pas moins dignes d'éloges, et d'autant plus que , pour remplir l'objet principal d'opposer les Turcs à la Russie, il n'a pas employé les moyens dispendieux dont il éloit autorisé à faire usage , et qu'il s'est contenté d'éclairer le ministère ottoman sur ses véritables intérêts d'une manière assez sensible pour le détromper, sans rendre la France responsable de l'événement. C'est une des occasions où le feu Roi a été le plus satisfait du travail polilique dont il avoit donné la direclion au comte de Broglie; el en effet, les relations particulières de M. le comte de Vergennes suffiroient seules pour prouver l'utilité de celle correspondance quand elle étoit maniée avec zèle et dexlcîllé.
AI. le chevalier de Saint-Priest, qui a eu le bon esprit et le méri*»' de sentir tout le prix du modèle qu'il trouvoit dans son jirédécesseur, s'est conduit d'après les instructions qu'il en a reçues, avec non moins de zèle, pour concourir aux vues de Sa Majesté. Les premiers instants de son admission à la correspondance secrète furent marqués par une circonstance qui auroit pu décourager un ambassadeur moins pénétré des sentiments d'obéissance et de fidélité à son maître. Il reçut, à la veille de son départ pour Constantinople, une lettre du sieur Gérard, premier commis des affaires étrangères, qui le prévenoit de la part de M. le duc de Choiseul de veiller avec attention à une certaine correspondance particulière , etc. M. le chevalier de Sainl-Pricst, peu affecté des soupçons qu'on le chargeoit d'éclaircir, communiqua l'avertissement au
comte de Broglie, en le priant d'assurer le Roi de son dévouement sans réserve pour ses volontés.
Cette anecdote, peu importante dans le fond, n'est ici que pour relever la fermeté de la conduite de M. le chevalier de Saint-Priest , qui ne s'est jamais démentie, et prouver en même temps que la crainte sur les persécutions et les dégoûts dont la correspondance secrète fut toujours environnée n'avoit que trop de fondement.
M. le chevalier de Saint-Priest trouva dans les vices du gouvernement turc et l'incapacité du ministère des obstacles bien difficiles à vaincre; iîs ne le rebutèrent pas. A force de tournures, de patience, il parvint à faire décider la continuation de la guerre dans le moment où la Porte alloit subir les conditions les plus honteuses, les plus contraires à ses propres intérêts, à ceux de la Pologne et de l'Europe entière.
Si cet ambassadeur n'a pas pu s'opposer avec le même succès au dernier traité de paix , on ne doit pas moins applaudir au zèle et à l'intelligence qui ont dirigé toutes ses démarches, constamment honorées de l'approbation de Sa Majesté.
VIEXXE, Depuis \.~~{) jusqu'en 1772.
Cette correspondance confirme l'opinion qu'on doit se former des vues de Sa Majesté. Elle comprend une période d'autant plus intéressante dans la politique qu'elle est l'époque du concert formé entre les trois cours de Vienne, de Pétersbourg et de Berlin pour le partage de la Pologne, que le comte de Broglie avoit prévu et annoncé depuis si longtemps. Nous ne saurions nous dissimuler qu'il n'a été effectué que par notre négligence à en prévenir l'origine ou par la foibiesse des moyens que nous avons employés
pour en arrêter le cours. Ce sont des faits bien clairement développés dans les dépêches adressées à M. Durand et dans les relations de ce ministre. La position délicate et critique dans laquelle il s'est trouvé à Vienne n'a besoin d'aucun détail ni de commentaire pour faire sentir les efforts de son zèle, que la politique du ministère autrichien peut avoir quelquefois trompé mais jamais altéré. C'est la justice que le feu Roi lui a toujours rendue. Et en effet, en parcourant les dépêches de Al. Durand , on n'aura pas de peine à convenir que le silence qu'on a tant reproché à M. de Kaunitz peut fort bien être imputé à celui de notre nnnistère. On ose même avancer qu'il a donné lieu ' ou au moins servi de prétexte à la réunion des trois cours copartageantes. Cette assertion n'est point hasardée. MM. les comtes du Muy et de Vergennes s'en convaincront plus facilement encore dans les lettres que le comte de Broglie avoit eu l'honneur d'écrire au Roi à celte occasion, et dans le compte qu'il eut celui de rendre de deux conversations que M. de Mercy avoit eu l'adresse de lier avec lui ^. Le comte de Broglie aura encore l'honneur de prévenir MAL les comtes du Aluy et de Vergennes d'une commission particulière dont il chargea , par ordre du Roi, AL Durand. 11 s'agissoit de prendre à Vienne des renseignements sur ce qui regardoit l'archiduchesse Elisabeth, Le comte
* Je tiens (lu prince de Kaunilz, du comte de Cobenzel et de il. de Vergennes, un fait qui me paioîl certain : c'est que la cour de Vienne, dès qu'il fut question du partage qui dcvoit donner à la Prusse un accroissement qu'elle redoutoit, en prévint la France, et fit entendre qu'elle s'y opposeroit si la cour de X'ersailles vouloil la soutenir. Louis XV alors ne s'occupant que de ses plaisirs el il. d'Aiguillon de ses intrigues, le cabinet autrichien ne reçut point de réponse rassurante, et il aima iiiicux concourir au partage de la Pologne que de soutenir seul la guerre contre les Prussiens et les Russes réunis. (S.)
2 Voyez la lettre du comte de Broglie à Louis XV, en date du 25 mai 1771, t. I,p. 423.
CORRESPONDAXCE SECRETE. 457
de Broglie se borna à écrire eu conséquence. M. Durand le mit en état de rendre à Sa Majesté un compte fidèle de cette commission , selon les vues du Roi , sans se permettre d'autres réflexions que celles qui lui étoient suggérées par son respect et son obéissance. MM. les comtes du Muy et de Vergennes en jugerons eux-mêmes par la lecture de l'ordre du Roi ', de la réponse de M. Durand et des lettres que le comte de Broglie eut l'honneur d'adresser à Sa Majesté dans cette circonstance, qui est une nouvelle preuve de la confiance entière que le feu Roi avoit dans sa discrétion et sa fidélité.
AXGLETERRE, Depuis l~Qi jusqu'en 1774.
Cette correspondance renferme deux époques. La première présente une suite de lettres du comte de Broglie au sieur d'Eon, avec l'approuvé du Roi. Elles roulent sur deux points principaux.
En premier lieu , le désir de Sa Majesté d'être instruite régulièrement par la voie secrète de tous les détails les plus mystérieux sur les affaires d'Angleterre , et les encouragements de tous genres donnés au sieur d'Eon sur la conduite qu'il auroit dû tenir en Angleterre avant et après l'éclat de ses démêlés; quelquefois même les représentations les plus fortes et les réprimandes les plus sévères sur chaque nouvelle scène; enfin des reproches trop bien fondés sur sa légèreté à compromettre dans ses écrits des personnes dont les torts, même prouvés, n'auroient jamais pu autoriser ses écarts. C'est sur quoi le comte de Broglie n'a jamais varié, à commencer de sa dépêche du 10 avril 1764 jusqu'au 10 juin 1766, date des instructions secrètes pour M. Durand allant en Angleterre.
' Voyez cet ordre, t. 1 , p. 409, en date du 6 juin 1770.
Alors la scène change. Ou voit le fruit des mesures équitables et sages qui avoient été prises à l'égard du sieur d'Eon , et dont le succès est dû à la prudence et à la dextérité de M. Durand, mais surtout à la confiance qu'il lui inspiroit personnellement. Les dangers réels que le sieur d'Eon avoit courus pouvoient et dévoient encore faire excuser ses soupçons et sa défiance de tout émissaire inconnu. La présence d'un ministre du Roi qu'il connoissoit parfaitement le rassura, le flatta, et M. Durand sut le rendre aussi docile aux volontés du Roi que désormais tranquille et mesuré dans sa correspondance.
A l'égard de M. Durand , les points d'instruction qui lui avoient été indiqués par la correspondance secrète se trouvent parfaitement remplis dans la sienne sur l'Angleterre.
La seconde époque s'étend depuis le retour de ce ministre jusqu'au 11 juillet 1774, date de la dernière lettre du comte de Broglie au sieur d'Eon, approuvée de Sa Majesté régnante. Cette deuxième époque prouve de plus en plus l'attenlion continuelle du feu Roi sur les affaires d'Angleterre , et sa façon de voir et d'apprécier les différentes idées que le sieur d'Eon lui suggéroit d'après ses liaisons, ses découvertes ou ses conjectures. On voit aussi combien le comte de Broglie s'occupoit d'en vérifier la réalité ou le fondement par les ordres qu'il lui fit donner successivement de les communiquer au sieur Francis, ministre du Roi , et au prince de Masseran , ambassadeur d'Espagne.
nOLLAKDE, Depuis 1768 jusqu'en 1770.
Il seroit inutile de rappeler ici la correspondance secrète de feu AI. le marquis d'Havrincourt pendant son ambassade de Hollande ; elle ne renferme rien d'iniporlant. On
CORRESPONDAATCE SECRÈTE. 459
se bornera à communiquer celle de M. le baron de Breteuil qui lui a succédé.
On voit d'abord, dans ses instructions, que feu Sa Majesté ne bornoit pas les soins de cet ambassadeur aux seules relalions de sa résidence. Elle lui prescrivoit encore de se procurer le plus de moyens possibles pour être instruit dé ce qui se passoit en Danemark, en Suède et en Angleterre,
Sa Majesté recommandoit, en conséquence, à M. le baron de Breteuil de lier, avant son départ de Paris , la correspondance la pjus intime ai^ec M. le comte du Châte- !et, qu'elle n'avoit pas jugé à propos d'admettre à sa confiance secrète, et d'en envoyer exactement les copies au comte de Broglie '.
On remarquera dans toutes les dépêches suivantes le même esprit, les mêmes vues du feu Roi, et dans plusieurs des témoignages de sa satisfaction.
On ne sera pas fâché de voir dans deux de ces dépêches, du 27 octobre 17^8 et du 15 février 1769, la manière dont le feu Roi pensoit et s'exprimoit sur le renouvellement de nos liaisons avec la cour de Berlin, que notre ministère paroissoit désirer et que M. le baron de Breteuil étoit chargé de négocier avec M. le baron de Thurlemeyer, envoyé extraordinaire du Roi de Prusse à la Haye ^.
Les lumières que M. le baron de Breteuil reçut dans cette occasion par la correspondance secrète lui furent d'un grand secours. Cet ambassadeur s'en servit utilement, et se conduisit dans cette circonstance délicate avec toute la dextérité dont il est capable, en observant les ménagements qui lui étoient prescrits pour ne point donner d'ombrage à la cour de Vienne.
1 Voyez cet ordre, en date du 24 juillet 1768, t. I, p. 397. •^ Voyez la dépêche, datée par nous août 1768, t. I, p. 402.