VII. De la cour de Vienne
Dans l'Introduction de ces conjectures et dans les articles précédents, on a souvent rappelé l'enchaînement et le résultat dès événements et des démarches qui ont amené les choses au point oîi elles sont aujourd'hui entre la France et la cour de Vienne. N'étant pas instruits avec certitude des affaires qui ont été traitées ni de la forme des négociations, les faits seuls, et les faits publics, peuvent nous guider dans l'examen de la situation actuelle de la cour de Vienne vis-à-vis de la France.
Ces faits nous présentent la Pologne partagée , l'empire ottoman aux abois, et la Suède menacée, sans que l'intérêt que la France prenoit à ces trois Etats, ses alliés ou protégés, ait pu engager la cour de Vienne à recounoîlre Futilité dont notre alliance n'avoit cessé d'être pour elle , par celle dont elle pouvoit être à nos alliés.
94 LOIIS XV.
La position topographique des Elals héréditaires étoit, en effet, la plus favorable pour tenir la cour de Vienne à portée de veiller pour nous à la sûreté de ces mêmes alliés , trop éloignés de nos frontières.
Les siennes touchoient à la Pologne, à la Turquie; et parce double voisinage elle pouvoit toujours, de concert avec nous, en imposer à la cour de Pétersbourg, relativement à la Suède. Si celle-ci avoit été seulement menacée, la crainte d'une diversion en faveur ou des Polonois ou des Turcs auroit arrêté tout court les préparatifs de la Russie sur la Baltique. « Mais, dira-t-on (et tel, sans doute, a déjà été le langage du ministère autrichien), «le 5' Roi de Prusse auroit-il resté les bras croisés? X\iuroit-il » pas fait, à son tour, une diversion en Bohème en faveur » de la Russie? Ou ne se seroit-il point chargé seul de l'af- » faire de la Pologne, pour laisser à la Russie les mains 55 libres contre la Suède et la Porte? La France n'auroit- 5' elle pas été alors dans le casiis fœdcris , et la cour de •>•> Vienne dans celui de la réquisition du secours stipulé? « Engagée même par la France, n'étoit-elle pas endroit î) de lui demander de plus grands efforts? Celle-ci pou- •)•> voit-elle les lui refuser, et dès lors ne se trouvoit-elle » pas entraînée dans la guj?rre qu'elle vouloit éviter? )5
Oui, sans doute, après qu'on avoit laissé venir les affaires de la Pologne et de la Porte au point où elles se trouvoient dans le courant de 1771 : mais, si la cour de V^ienne avoit agi de bonne foi , dès le commencement de la confédération de Bar, au lieu de marchander sans cesse à Berlin et à Pétersbourg, elle eut offert à temps sa médialion entre le Roi et la république, entre la Russie et la Porte : cette médiation, puissamment armée, en auroit imposé pour tenir au moins cji stis|)ens le Roi de Prusse et la cour de Pétersbourg.
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 95
Celte démarche vigoureuse auroit engagé ou forcé la Russie à modérer son despotisme et ses prétentions en Pologne, et la France eût pu facilement alors suspendre les |>remières hostilités des Turcs contre les Russes , pourvu que la cour de Vienne se fût engagée de se joindre à eux dans le cas où la Russie se seroit refusée aux moyens de conciliation.
C'étoient cette démarche et cette promesse que la France auroit dû exiger alors de l'Autriche, au lieu de recourir à . de petites intrigues sourdes, indécentes parles désaveux qu'elles entraînoient , à de petits moyens lents et dispendieux, sans effet, et dont le succès même n'auroit jamais pu être décisif.
A ces conditions, la France auroit pu et dû s'engager de nouveau à secourir la cour de l ienne contre le Roi de Prusse, s'il l'avoit attaquée.
Le Roi de Prusse éloit au fond très-éloigné de s'embarquer dans une nouvelle guerre contre l'Autriche et la France ; et l'on a vu par toute sa manœuvre qu'il ne cherchoit qu'à balancer la cour de Pétersbourg par celle de Vienne , et à s'affermir par leur mésintelligence ou s'agrandir par leur réunion. Il avoit sans doute toujours des projets de conquêtes, mais il désiroil de les remplir, comme il l'a fait , sans guerre , sans dépense et sans risque. Il y est parvenu; mais comment? Par la connivence d'abord, et enfin par le concours déclaré de la cour de Vienne.
Cette connivence ne pouvoit être ])lus marquée. Pendant que la France envoyoit aux confédérés des secours d'argent, des officiers, des recruteurs, quelles facilités a-t-elle trouvées dans les Etats autrichiens pour rendre ses secours utiles? Le gouvernement lui a refusé des armes, des munitions, de l'artillerie qu'elle offroit de payer
complaut ; il n'a voulu se prêler à aucun des moyens proposés pour employer les déserleurs français, prussiens, et les siens propres, qu'on auroit ainsi ramenés sous ses drapeaux à la lin de la guerre. Il a gêne, tourmenté sans cesse les malheureux confédérés, et restreint Tasile qu'il leur accordoit à des conditions qui en faisoient plutôt des prisonniers que des réfugiés. Enfin la cour de l ienne a manifesté par la suite le but qu'elle avoit toujours eu : c'étoit d'cntrcicnir à nos dépens le feu de la confédération, mais si petit, sifoible, qu'elle n'eût pour l'éteindre qu'à souffler dessus quand il lui plairoit.
Si elle consentit à l'envoi d'un officier général accompagné d'une brigade d'officiers subalternes ' et à leur séjour dans la haute Silésie , ce ne fut qu'un nouveau piège qu'elle nous a tendu ". Elle vouloit se prévaloir à Pétersbourg et à Berlin de cette parade inutile; prouver à ces deux cours qu'elle tenoit toujours la France en corps de réserve; que jusqu'alors elle l'avoit laissé sur ses derrières, mais qu'il dépendoit d'elle de le porter en avant quand elle le jugeroit à propos *.
Si l'on fait attention à l'époque de cet envoi et à la date des conventions qu'a faites depuis la cour de Vienne avec ses deux copartageants, on verra combien et dans quelles vues elle a su tirer j)arli de cette dernière démonstration '.
' Cet envoi île notre part a été on ne peut |)as plus déplacé, et il n'a pas tenu au coinle de Broglic de l'empêcher. (J.)
- Voir sur les secours donnés à la l'olojjue par la France l'Eltude préliminaire, t. I , p. 155 et 156.
3 Cela est d'autant plus vraiscmblaLIc , «pic, par une suite des mêmes obstacles, cet officier «{énéral a été retenu à Tesclien , conmie en fourrière, jusqu'au dénoiiment de la pièce. (A.) — Voir les lettres de M. de Vioménil.
'' 11 s'ajpt ici de l'envoi de M. le baron de Vioménil. On peut voir dans les Mémoires de l'abbé Gcorfjel (I. I , p. SiJG et suiv.), qui était bien informé, puisqu'il était alors premier secrétaire d'ambassade à Vienne, comment M. d'.Aijjuillon , persuadé que la cour de Vienne désirait le concours de la
CORRESPOXDAMCE SECRÈTE. 97
Pour suivre ainsi pied à pied la politique autrichienne dans tous ses replis, depuis l'origine de l'affaire de Pologne, il faudroit avoir sous les yeux les différentes correspondances de cette cour avec la nôtre, avec la Porte, et avec les deux autres puissances copartageantes.
On ose même présumer que la première suffîroit j)our mettre en évidence, et la conduite artificieuse de cette cour à notre égard, et le dessein prémédité de nous faire servir, sans que nous le sussions, à l'exécution de ses projets sur la Pologne.
Ses procédés avec nous , relativement à la Porte, n'ont pas été de meilleure foi : sans entrer là- dessus dans l'analyse d'une négociation dont on ignore les détails, on peut du moins, d'après les faits connus, se former une idée des vues et des principes adoptés par la cour de Vienne.
Outre le système ancien et constant de saper l'influence de la France à la Porte , développé et démontré dans l'ar-
France pour s'opposer aux projets des cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin, avait donné l'ordre à l'ambassadeur de France de se concerter sur ce point avec le cabinet aulricliien. M. de \ ininénil avait été envoyé par AI. de (jlioiseul , avec plusieurs officiers et sous-officiers instruits , pour organiser niililaircment les palatinats confédérés. M. do Vioménil était en même temps ministre du Roi près de la Confédération. An mois de janvier 1772, le cabinet de V^ersailles était convaincu que la cour de\ ienne favorisait l'insurrection de la Poiojjnc. Cependant un événement grave devait bientôt montrer quelles étaient les véritables dispositions de l'Aulriclie. Au mois de février 1773, M. de Ciioisy, brigadier des armées du Roi, sous les ordres de II. de Vioménil, avait, dans la nuit du 2 au 3, emporté, à la tète d'un corps de confédérés, le château de Cracovic dont les Russes s'étaient emparés : c'était le moment de se prononcer. L'ambassadeur de France posa la question à AI. de Kaunitz, qui éluda la réponse; il déclara que l'Impératrice-Reine ne souffrirait pas que l'équilibre fût rompu par un démembrement qui donnerait trop de prépondérance à des cours voisines et rivales. On ne comprit que plus lard le sens de cette déclaration , quand le démembrement de la Pologne consommé eut assuré l'égalité des parts entre les puissances prenantes. Après un siège de deux mois, M. de Choisy et les autres officiers français furent forcés (le se rendre ; on les envoya prisonniers en Russie.
ticle précédent ' , on peut supposer avec fondement que le ministère autrichien a eu dans cette négociation deux objets principaux.
Il semble que le premier ait été d'abord de flatter le ministère d'alors, et de l'endormir, dans l'espoir d'être admis avec elle dans la médiation , et d'y présider conjointement à l'exclusion de l'Angleterre et du Roi de Prusse.
Ensuite, lorsqu'il n'a plus été possible à la cour de Vienne de cacher ses liaisons avec ce monarque et avec la Russie, elle a paru s'être réduite à nous persuader que , du moins, elle empêcheroit la médiation de l'Angleterre à notre préjudice ".
La cour de Londres, de son côté, n'ayant témoigné aucun empressement pour cette médiation ^ , et la Russie seule ayant insisté pour qu'elle y fut admise, afin d'en écarter la France , il étoit aisé de prévoir qu'à la fin aucune des deux ne le seroit. C'étoit précisément ce que désiroit la cour de Vienne, et celle de Russie ne demandoit pas mieux.
Pour l'Autriche , elle avoit commencé de manifester et de remplir son objet pendant le cours de toutes ces petites tracasseries politiques : elle avoit réduit la Porte à implorer son secours et à lui en payer bien cher d'avance la promesse. Il en résulta la convention du 5 ou 6 juillet 1771 ^
1 Voyez ci-(lcssiis, p. 35, le chapiire iiitilnlé De la Russie.
'^ Voyez, t. I , p. 422, la lettre où le coinle de Brofjlie raconte les déclarations officieuses que vint lui faire l'ambassadeur autrichien, M. de Mercy, de la peine que se donnait sa cour pour exclure l'Angleterre de la négociation entre la Russie et la Porte.
^ M. Miirray, ambassadeur anglois à la Porte, est le seul qui désirai, pour sa gloire et son intérêt particulier, que sa courent cette médiation. (A.)
^ Kn signant cette contention, la Porte paya six mille bourses à la cour de Vienne, qui ne les a pas rendues, quoique la convention n'ait pas eu lieu. (A.) — L'Autriclic pur celle conduite mécontenta non-seulement la Turquie, mais
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 99
La cour de Vienne avoit déjà prévu ce résultat ; et pour n'être pas embarrassée de la médiation dans le nouveau rôle qu'elle alioit jouer , elle s'en étoit désistée. Il est très -apparent qu'elle aura cherché alors à se faire un mérite de n'y avoir renoncé que par égard pour la France, parce que celle-ci ne pouvoit pas y être admise conjointement.
L'accession de l'.Autriche au traité de partage , et son alliance avec la Russie contre la Pologne , impliquent et entraînent de fait une pareille confédération contre la Porte, quoique de nom peut-être elle n'ait pas été encore stipulée. Le masque est levé , et la France et la Porte savent à quoi s'en tenir désormais '.
eucore la Russie et la Prusse, qui se sentirent jouées. Voici comment s'exprime Frédéric II : a Cette conduite de la eour de Vienne lui fit perdre le peu de conliance qu'on avait encore en elle. L'on s'apercevait à Pélersbourg que les Russes n'avaient gagné tant de batailles, n'avaient fait tant de conquêtes que pour l'avantage de la cour de Vienne, qui n'avait obligé les Russes à rendre aux Turcs la Moldavie et la Vaiachie que pour en saisir elle-même une partie, t
^ On apprend par les gazettes que le colonel baron de Broun , neveu du maréchal de Lascy, est allé faire la campagne volontaire à l'armée russe. On peut bien supposer qu'il y est envoyé avec distinction et chargé d'une correspondance intéressante. Cette démarche publique annonce d'autant plus l'union et le concert intime des deux cours dans la guerre contre les Turcs.
Mais voici un fait qui doit encore plus éclairer la Porte et la France. On a dit (dans le premier Mémoire, à la suite de l'article V') qu'on parlerait ailleurs d'une puissance qui n'est pas non plus sans projet sur le commerce de la mer \oire. Cette puissance est la cour de Vienne. On a su par un colonel anglois, revenu de Constanlinople , ce qu'il avoit apparemment appris de M. Murray, chez qui il éloit logé. L'Empereur, jeune et ambitieux, est fort occupé de projets de toute espèce : celui du commerce de la mer Xoire par le Danube, et de là aux Echelles du Levant, est un des objets qu'il s'est proposés, et peut-être un des motifs les plus forts qu'il ait eus pour favoriser la Russie. Cette puissance étant une fois maîtresse absolue de la mer Xoirc par la supériorité qu'elle y aura sur les Turcs, l'Empereur s'est flatté (et peutêtre en est-il déjà convenu avec la Russie) que la liberté du commerce sur celte mer, et même aux Échelles, sera rendue commune aux pavillons autrichiens.
Il seroit superflu de suivre plus loin la cour de Vienne dans les fours et détours de sa conduite à cet égard : elle ne peut et ne doit plus y mettre beaucoup de mystère ; l'espoir, la tentative de nous tromper davantage, approcheroit trop de la dérision.
Au milieu de nos embarras pour la Pologne et ])our la Porte, la révolution de Suède en fit naître un de plus , par la nécessité de soutenir le nouveau monarque sur son trône chancelant.
Le moyen le plus simple étoit assurément d'employer pour lui auprès de la Russie et du Roi de Prusse l'intercession de la cour de Vienne. Aux termes oii elle en étoit avec ces deux puissances alliées et copartageanles, il scmbloit qu'elle fût en droit d'obtenir ce qu'elle auroit demandé. Dans leur position respective et leurs liaisons d'intérêts présents et futurs, le besoin et l'espoir de la réciprocité leur font une loi d'une déférence mutuelle. L'étendue des objets que peut embrasser l'ambition de cette triple alliance mettra les alliés dans le cas de se réserver ou de s'abandonner tour à tour plus d'une victime, et la grâce demandée pour le Roi de Suède auroit été à charge de revanche.
Celte grâce pouvoit n'être pas une reconnoissance et une garantie expresse de la nniivelle forme du (jottvernemenl de Suède '; mais du moins la déclaration, la promesse
Pour cela, il compte obtenir on pxlortpicr do la Porte le droit de naviguer sur le bas Danube, d'en sortir et d'y rentrer librement, pour Ions les bâtiments des sujets de rAulricbc, ainsi (jue les capitulations les plus favorables, sur le même pied que les autres nations franques .
La France peut donc regarder aussi la cour de V icnne comme entrée dans la conjuration (]ui semble être formcic contre son commerce du Levant. Cette cour est d'autant plus intéressée à procurer les avantages de la Russie, et dans la guerre , et dans la future négociation de paix , qu'elle s'est déjà proposé d'en partager le bénéfice. {A.)
1 On se sert ici de l'expression usitée par les étals de Suède dans les actes
CORRESPOXDANCE SECRETE. 101
positive de n'attaquer ni le Roi ni le roijaume de Suède, directement ni indirectement , à raison de ce changement ou pour quelque autre cause que ce fût , excepté le cas d'une agression antérieure de la part desdits Roi et royaume, et même de ne s immiscer directement ni indirectement dans les troubles intérieurs auxquels la révolution pourroit donner lieu ou servir de prétexte.
A-t-on demandé à la cour de Vienne cette intercession si juste, si naturelle? A-l-on fait valoir auprès d'elle les motifs d'équité, de reconnoissance, et même de saine politique, qui dévoient engager le chef de l'Empire à s'intéresser pour un membre du corps germanique, et pour l'intégrité de ses possessions ?
Si, après l'avoir demandée, on nel'avoit point obtenue, l'a-t-on exigée, et cette cour a-t-elle osé la refuser?
On ne répétera point ici ce qu'on a déjà dit à ce sujet ' ; on observera seulement que si la demande n'avoit pas été faite, ce n'a pu être par la crainte d'être importun. Qu'avons-nous exigé depuis dix-sept ans de la cour de Vienne, et que n'a-t-elle pas exigé de nous? Mais remettons-en rénumération à un autre moment^, et suivons le troisième objet de cette discussion , c'est-à-dire la conduite de la cour de Vienne à l'égard de la France relativement à la Suède.
Si donc, pour premier et unique retour de tant de bienfaits dans le cours d'une alliance si onéreuse pour nous,
publics depuis la révolution. Il scroil à soiiliailrr qu'on eût conseillé au Roi de ne point l'adopter. Il auroit pu et dû employer celle-ci : Rétablissement de l'ancienne forme du gouvcrncyiicnl. Elle n'auroit eu rien d'odieux, et (juelque ciiose de plus vrai, puisque cette formi; avoit existe; depuis Gustave Wasa jusqu'il Charles XI, avant le despotisme et l'anarchie. [A.)
* Section première , article I de ces conjectures, t. I, p. 406. ^ A la fin du présent article, p. 107 et 108.
et dont ccfle cour a recueilli tout l'avantage, la France avoit demandé, exigé de l'Autriche de faire cause commune relativement à la Suède, comment et sous quel prétexte Quroit-elle pu s'en défendre?
Seroit-ce par la raison rigoureuse que, n'étant point engagée nommément avec la Suède, ni même avec nous pour le cas éventuel de la révolution, la cour de Vienne pouvoit à toute force se dispenser de prendre aucun parti, aucun intérêt à cette affaire?
Si cette raison péremploire étoit alléguée au barreau en faveur d'une partie qui auroit trompé l'autre par des conventions dont toutes les' charges seroient d'un côté et tous les avantages de l'autre, elle seroit certainement admise dans un tribunal de rigueur, et décideroit la question : le refusant seroit déchargé. Summum jus summa injuria, dit un axiome de droit : L'extrême justice est une extrême injustice, s'écrieroit alors la partie perdante.
Mais qu'arriveroit-il même dans les règles de la plus étroite rigueur? Cette partie engagée légèrement, imprudemment chargée par la convention de tout le fardeau d'une société, reviendroit au même tribunal réclamer contre des engagements dans lesquels la lésion seroit trop manifeste. Elle demanderoit la résiliation du contrat, parce qu'il ne seroit point syuallagmatique, c'est-à-dire réciproquement obligatoire; parce qu'il y manqueroit cette clause : Do ut </es (je donne pour recevoir) , clause toujours sous-entendue par la loi dans tout contrat civil, et censée en être l'esprit, lors même qu'elle n'y est pas exprimée j;«r la lettre. Alors aussi la partie lésée gagneroit à son tour 5 le contrat seroit annulé et comme non avenu.
Appliquons au cas de l'alliance d'une puissance avec une autre, ces règles universelles, éternelles, du droit civil, dérivées du droit naturel, et nous trouverons aussi-
GORRESrOXDAXCE SECRETE. 103
îôt la solution d'une vérité qui n'auroit jamais dû paroître embarrassante.
On nous a promis des secours ; mais il est démontré que nous n'en avons ni n'aurons besoin, que nous ne serons et ne pourrons jamais être dans le cas de les réclamer : donc cette promesse de secours est illusoire, nulle au fond et comme non avenue ; donc, en promettant, de notre coté , à l'autre partie contractante ces mêmes secours, dont le cas est possible, prochain, multiplié, et peut devenir très-fréquent, nous avons été lésés, surpris, circonvenus; nous nous sommes engagés à donner sans rcceuoir : donc notre engagement n'est pas synallagmatique; donc il est nul ; donc nous sommes en droit d'en demander la résiliation.
Mais où sont les juges des rois? En existe-t-il sur la terre? Oui: le droit des gens, le droit naturel j, surtout le sens commun. Il ne peut jamais supposer ni admettre que, dans un contrat quelconque, l'une des deux parties soit engagée à tout, l'autre à rien : son jugement est prononcé d'avance.
Lors donc qu'on veut des deux côtés laisser subsister la lettre d'un pareil contrat, d'une convention, d'un engagement qui n'est j)as réciproque, il faut y suppléer par l'esjyrit, c'est-à-dire par la clause sous-entendue que la partie lésée obtiendra de l'autre un équivalent qui lui tiendra lieu de réciprocité.
Quel pouvoit et devoit être pour la France cet équivalent de la part de son alliée? Nous l'avons déjà dit, il faut le répéter : c'étoit l'appui que la première étoit en droit d'attendre de l'autre pour ses alliés, pour ses protégés, dans les cas surtout où la proximité mettroit celle-ci à portée de les défendre, et dans le cas aussi où, par d'autres circonstances, elle se trouveroii en état de les garantir de toute vexation, de toute agression.
Trois cas à peu près de la même naJure se sont présentés si près l'un de l'autre, qu'ils semblent n'en faire qu'un seul. Si on en excepte celui de la Porte, les deux autres sans doute sont précisément susceptibles de l'application. On a vu comment l'Autricbe nous a aidés à secourir la Pologne. Cherchons à présent si, à notre considération, elle a mieux servi la Suède.
Cette recherche sera courte. Il nous manqueroit, pour l'approfondir, la lumière la plus vive, c'est-à-dire la connoissance de tous les détails dé la négociation qui peut et doit avoir été entamée à ce sujet entre notre cour et celle de Vienne. C'est encore le cas de le redire, nous sommes ici réduits aux conjectures.
Si cependant il éloit permis d'en juger, au moins par les faits qui ont percé dans un certain public, la conduite de la cour de Vienne relativement à la Suède a été vraisemblablement tout opposée à ce que la France auroit été en droit d'en exiger et d'en attendre.
On ne peut guère révoquer en doute les déclarations de cette cour à celle de Pétersbourg et à plusieurs autres, que, si la Suède étoU attaquée. Leurs Majestés Impériales étoietit résolues de garder la plus exacte neutralité. Quel autre sens peut-on donner à ces déclarations faites surtout à des puissances qui menaçoient alors la Suède, que le dessein d'encourager toute agression, toute invasion de ce royaume, au lieu de l'en défendre, ou du moins de l'en préserver?
S'il est permis aussi de conjecturer là-dessus, au moins d'après l'événement, ce n'est point à la cour de Vienne qu'on a pu devoir depuis la déclaration pacifique de la Russie au sujet de la Suède ; le ministère autrichien ne paroît plus nous ménager assez pour être revenu sur ses pas et avoir corrigé par des insinuations ultérieures et secrètes la dureté de ses déclarations publiques. Celle de
GORRESPONDA\CE SECRÈTE. 105
]a Russie, quelle qu'elle puisse être, n'a été déterminée que par deux motifs : la rupture du congrès de Bucharest, et la nécessité absolue de terminer par une diète bloquée et jugulée l'affaire de la Pologne ; et si la cour de Vienne a fait ou paru faire quelque démarcbe pour obtenir cette déclaration, ce n'a été aussi que par les mêmes motifs de projets et d'intérêts communs avec les deux autres puissances copartageantes.
D'après cet exposé, que l'on ose croire fidèle , il faut en revenir à ce qu'on avoit observé au commencement de cet article, que la Pologne est partagée, l'Empire ottoman aux abois, et la Suède menacée.
On dit menacée, parce que l'on croit avoir prouvé d'avance que des assurances et déclarations quelconques de la part de la Russie et du Danemark ne peuvent ou ne doivent point nous rassurer sur le sort de la Suède, et que nous ne tenons rien, tant que ces deux puissances resteront armées sur la Baltique '.
Voilà cependant les trois Etats, nos alliés ou nos protégés, en faveur desquels l'intervention ou même les secours de l'Autriche sembloient nous être acquis par la clause de réciprocité requise -, ou au moins sous-entendue dans notre convention, et sans laquelle aucun contrat ne peut rester obligatoire. De ces trois alliés de la France, la cour de Vienne a dépouillé l'un, rançonné l'autre, et au moins abandonné le troisième.
Quel fruit la France a-t-elle donc recueilli de son alliance avec la cour de Vienne ? Quels avantages peut-elle
• Section II, article I et V de ces conjccliires.
- Dire (jii'iiii traité n'a pas été exécuté, ce n'est pas proiucr qu'il étoil désavantageux ; c'est seulement rappeler cette triste vérité , que jamais la force ne tient ce qu'elle promet à la foibicsse. Un gouvernement sans énergie voit toujours ses alliés se dispenser de remplir les engagements qui leur coûtent. (S.)
Trois cas à peu près de la même nature se sont présentés si près l'un de l'autre, qu'ils semblent n'en faire qu'un seul. Si on en excepte celui de la Porte, les deux autres sans doute sont précisément susceptibles de l'application. On a vu comment l'Autriche nous a aidés à secourir la Pologne. Cherchons à présent si , à notre considération , elle a mieux servi la Suède.
Cette recherche sera courte. Il nous manqueroit, pour l'approfondir, la lumière la plus vive, c'est-à-dire la connoissance de tous les détails dé la négociation qui peut et doit avoir été entamée à ce sujet entre notre cour et celle de Vienne. C'est encore le cas de le redire, nous sommes ici réduits aux conjectures.
Si cependant il étoit permis d'en juger, au moins par les faits qui ont percé dans un certain public, la conduite de la cour de Vienne relativement à la Suède a été vraisemblablement tout opposée à ce que la France auroit été en droit d'en exiger et d'en attendre.
On ne peut guère révoquer en doute les déclarations de cette cour à celle de Pétersbourg et à plusieurs autres, que, si la Suède étoit attaquée ^ Leurs Majestés Impériales étoie/it résolues de garder la plus exacte neutralité. Quel autre sens peut-on donner à ces déclarations faites surtout à des puissances qui menaçoient alors la Suède, que le dessein d'encourager toute agression, toute invasion de ce royaume, au lieu de l'en défendre, ou du moins de l'en préserver?
S'il est permis aussi de conjecturer là-dessus, au moins d'après l'événement, ce n'est point à la cour de Vienne qu'on a pu devoir depuis la déclaration pacifique de la Russie au sujet de la Suède ; le ministère autrichien ne paroît plus nous ménager assez pour être revenu sur ses pas et avoir corrigé par des insinuations ultérieures et secrètes la dureté de ses déclarations publiques. Celle de
GORRESPONDAXCE SECRETE. 105
la Russie, quelle qu'elle puisse être, n'a été déterminée que par deux motifs : la rupture du congrès de Bucharest, et la nécessité absolue de terminer par une diète bloquée et jugulée l'alfaire de la Pologne ; et si la cour de Vienne a fait ou paru faire quelque démarche pour obtenir cette déclaration, ce n'a été aussi que par les mêmes motifs de projets et d'intérêts communs avec les deux autres j)uissances copartagcantes.
D'après cet exposé, que l'on ose croire fidèle , il faut en revenir à ce qu'on avoit observé au commencement de cet article, que la Pologne est partagée, l'Empire ottoman aux abois, et la Suède menacée.
On dit menacée, parce que l'on croit avoir prouvé d'avance que des assurances et déclarations quelconques de la part de la Russie et du Danemark ne peuvent ou ne doivent point nous rassurer sur le sort de la Suède, et que nous ne tenons rien, tant que ces deux puissances resteront armées sur la Baltique '.
Voilà cependant les trois Etats, nos alliés ou nos protégés, en faveur desquels l'intervention ou même les secours de l'Autriche sembloient nous être acquis par la clause de réciprocité requise", ou au moins sous-entendue dans notre convention, et sans laquelle aucun contrat ne peut rester obligatoire. De ces trois alliés de la France, la cour de Vienne a dépouillé l'un, rançonné l'autre, et au moins abandonné le troisième.
Quel fruit la France a-t-elle donc recueilli de son alliance avec la cour de Vienne ? Quels avantages peut-elle
' Section II, article I et V de ces conjectures.
- Dire qu'un traite n'a pas été exécuté, ce n'est pas prouver qu'il étoit désavantageux ; c'est seulement rappeler cette triste vérité , que jamais la force ne tient ce qu'elle promet à la foiblessc. Un gouvernement sans énergie voit toujours ses allies se dispenser de remplir les engagements qui leur coûtent. (.S.)
espérer désormais d'en tirer ? Où est donc pour nous l'équivalent de la réciprocité?
Ce n'est donc point sans fondement qu'on avoit déjà mis en question si, de fait, cette alliance ne subsistoit déjà plus'. On pourroit ajouter ici une autre question : ce seroitsi, de droit, elle peut subsister encore?
On pourroit même trancher là-dessus, et décider que, de fait et de droit, cette alliance est rompue; et voici sur quoi cette décision sembleroit fondée.
La principale stipulation du traité de 1756 étoit celle d'un secours réciproque au cas que l'une des deux parties fût attaquée par un tiers.
Cette clause a pu subsister pendant que l'Autriche est restée ou du moins a paru étroitement unie avec la France exclusivement.
Mais aussitôt que la première s'est alliée avec la Russie et la Prusse contre la Pologne, c'est une agression de sa part exercée contre un tiers, et dont les suites peuvent ou doivent l'exposer bientôt elle-même à une ou plusieurs agressions ensemble ou successivement.
Dans tous ces cas, si l'alliance subsistoit toujours entre cette cour et la France, celle-ci pourroit donc être obligée de secourir TAutriche contre tous les agresseurs quelconques ou ceux qu'elle prélendroit tels, amis ou alliés de la France , et cela pour raison d'une première agression d'une ligue étrangère à cette couronne, contraire à ses principes, à ses vues, à ses intérêts, à ses engagements? cela seroit absurde.
Il seroit au contraire juste et raisonnable de regarder l'alliance de 175(3 comme rompue, annulée et non avenue.
Cependant il faut être juste; voyons si du côté de la
1 V^oyez t. I, p. 466 et suir.
CORRESPOXDAXCE SECRETE.
France les engagements ont été remplis, et si même elle n'a pas beaucoup plus fait pour l'Autriche qu'elle n'aioit promis et qu'elle n'y étoit obligée.
Sans répéter ici ce qu'on a déjà dit des efforts inouïs qu'a faits la France en Allemagne pendant la guerre pour le seul objet de la cour de Vienne, et de la somme immense que celle-ci a reçue de l'autre après la paix pour arrérages de subsides ' , cherchons seulement si depuis la France a manqué à la cour de Vienne.
• Voici d'après le Livre roii^fc un relevé des sommes payées par ia France à la cour de Vienne :
1757. 15 juillet. !''■■ payement à rimporafrice-Reinc. . . 5,000,000 liv.
— 22 sept. Pour rimpéralrice-Reinc, 2" payement. . 2,000,000
— 12 nov. Po'.ir rimpératrice-Reine, 3<^ payement. . 2,000,000
— 2!) déc. Pour rimpératrice-Reine, V payement. . 2,500,000
1758. 9 févr. Pour rimpératricc-Reine, o*" payement. . 2,500,000
— 26 mars. Pour l'Impératrice-Rcine, 6*^ payement. . 2,500,000
— 30 avril. Pour rimpératrice-Reine, 7« payement. . 2,500,000
— 7 juin. Pour rimpératrice-Reine , S*' payement. . 1,500,000
— 12 août. Pour l'Impératrice-Reine, 9<= payement. . 1,500,000
— 30 sept. Pour Tlmpératrice-Reine, 10<^ payement. 1,500,000
— 12 nov. Pour Tînipératrice-Reine , 11*^ payement. 1,500,000
1759. l''''janv. Pour rimpératrice-Reine, 12"^ payement. 1,000,000
— 8 janir. Subside à Vienne 025,000
— 8 févr. Subside à Vienne 625,000
— 11 mars. Subside à Vienne 625,000
— S avril. Subside à Vienne 625,000
— 13 mai. Subside ù Vienne 625,000
— 20 mai. Subside à Vienne. Juin 625,000
— 14 juin. Subside à Vienne. .Juillet 625,000
— 29 juillet. Subside à Vienne. .Août 625,000
— 26 août. Subside à Vienne. Septembre. .... . . 625,000
— 23 sept. Subside à Vienne. Octobre 625,000
— 28 oct. Subside à Vienne. Novembre 625,000
— 17 déc. Subside à Vienne 625,000
1760. Sans date. Vienne 625,000
— 17 mars. Pour les subsides de la cour de Vienne. . 1,250,000
Total à reporter. . . ;35,:375,000liv.
Que n'a-t-elle }3as fait, an contraire, pour favoriser toutes les vues de cette cour? Ne l'a-t-on pas vue aller audevant de ses désirs, guetter, rechercher les occasions de lui être utile? Jamais les petits soins et la cajolerie de cour à cour ont-ils été poussés si loin? Notre ministère
Report. . . 35,375,000 liv.
1760. 2 juin. Subsides de Vienne 1,875,000
— l'fjiiillcl. Subsides de Vienne 1,875,000
— 30 sept. Subsides de Vienne 1,875,001)
1761. 26 janv. Subsides de Vienne 1,875,0();)
— 10 mai. Subsides de Vienne, quartier d'avril. . , 1,875,000
— 13 juillet. Subsides de Vienne 1,875,000
— 8 octobre. Subsides de Vienne 1,875,000
17(52. 2 mai. Subsides de Vienne 1,875,001)
— — Subsides de Vienne 1,875,000
— 4 juillet. Subsides de Vienne 1,875,000
— 26 sept. Subsides de Vienne 1,875,000
176V. X" 50. Subsides de Vienne 593,350
— \" 83. Subsides de Vienne 875,000
— \" 126. Subsides de Vienne 875,000
1765. .X» 1. Subsides de Vienne 875,000
— \" 40. Subsides de Vienne 875,000
— N- 87. Subsides de Vienne 875,000
— \" 126. Subsides de Vienne 875,000
1766. JV" 12. Subsides de Vienne, quartier de janvier. . 875,000
— \" 47. Subsides de Vienne, quartier d'avril. . . 875,000
— .V' 06. Subsides de Vienne, (] lariier tl.' juillet. . 875,000
— \° 144. Subsides (le Vienne, (piarlier d'oclobre. . 875,000
— X" J82. 28 sepleiubr." 875,000
Total. . . 74,968,350 liv.
a-t-il élé refciui par aucune considération de politique? Le traité du liO décembre 1758 ne nous engageoit-il point en faveur de la maison d'Autriche à des démarches, à des bons offices, dont l'objet ne pouvoit qu'être désagréable au Roi d'Espagne et aux autres branches de la maison de Bourbon?
Cet objet étoit de réaliser des prétentions fabuleuses, celles de l'Autriche contre ces trois branches, et d'éteindre leurs droits réels à la diarcje de la Toscane et de la Lombardie autrichienne; enfin de gêner les chefs de ces branches dans l'arrangement de leur succession, pour la faire régler et partager au gré de l'Autriche.
Si depuis elle n'a point réclamé l'exécution entière de ces clauses inojjîcieiises pour la maison de Bourbon, c'est qu'elle en a obtenu les principaux objets par des mariages qui ont affermi sa puissance et sa tranquillité en Italie. C'est toujours à la France qu'elle a dû tous ces avantages, par l'influence et les liaisons de notre précédent ministère en Espagne, et par une espèce d'admission de l'Autriche au Pacte de famille^ qui n'est pas un des effets les moins désavantageux de ce pacte.
En effet, après avoir si longtemps combattu pour empêcher la couronne impériale de se perpétuer dans la maison d'Autriche, la France s'étoit engagée à favoriser et procurer l'élection de l'archiduc Roi des Romains. Elle a tenu parole, et c'étoit alors tout ce qu'il lui restoit de mieux à faire; car elle s'étoit laissé mettre peu à peu hors d'état de pouvoir s'y opposer.
On ne s'en est pas même tenu aux engagements exprès et précis de ce traité du 30 décembre 1758. LaFrance ne s'étoit engagée qu'à solliciter auprès de l'Empire l'investiture éventuelle des Etats de Modène en faveur de l'archiduc Léopold. Elle a fait plus pour la famille impériale : celle-ci
no LOUIS XV.
a obtenu sans limitation la même expectative en faveur des héritiers collatéraux de l'archiduc Ferdinand. Parla, si ce prince venoit à mourir sans postérité niàle , aussitôt l'Empereur, le grand-duc ou son fils aîné, ajouteroit de droit ces Etats voisins et considérables à la masse de sa puissance en Italie. Quel arrondissement pour la Lombardie autrichienne !
On ne s'étendra pas ici sur les conséquences de ce bon office pour la maison de Bourbon et celle de Savoie. Elles se présentent si naturellement, qu'on peut se dispenser là-dessus de tout commentaire. D'ailleurs, il trouvera sa place dans un des articles suivants'.
Voilà donc jusqu'à présent la France en règle avec l'Autriche sur tous les engagements contractés en sa faveur. On peut même prouver que souvent ils ont été pris et remplis, sans égard pour la bienséance qu'exigeoient au moins les liens du sang et la communauté du nom de Bourbon, au détriment des trois autres branches de cette maison, au risque même de se brouiller avec l'une, et en se donnant l'apparence de vouloir semer la division entre les deux autres^.
Nous venons d'observer aussi que les déférences de la Franco pour la cour de Vienne ne se sont point bornées à la lettre de ses engagements; qu'elle a fait ou laissé faire, en faveur de la maison d'Autriche, beaucoup plus qu'elle n'avoit promis et permis, et qu'il en peut, qu'il en doit même résulter un jour des conséquences dangereuses j)Our la maison de Bourbon. Ce seroit au ministère d'alors à nous a[)prendre enfin ce que la cour de Vienne a fait en retour pour la France. C'est au ministère d'aujourd'hui à
• Dans la suite de cette deuxième section, article De l Italie. - Par tous les traites conclus aiec la conr de Vienne depuis 1755 jusqu'en 1761, et nommément celui du 30 décembre 1758. [A.)
CORRESPOXDAXGE SECRÈTE. 111
prévoir et à discuter ce qu'elle peut et doit en espérer, surtout dans ce nouveau système de la ligue coj)artageante.
En attendant, il seroit peut-être permis de résumer, sur la position respective actuelle de la cour de Vienne relativement à la France.
Mais nous avons déjà démontré ailleurs ' combien cette position est devenue avantageuse, relativement à Vàpuissance militaire ^ a la puissance fédérative , et même à la jmissance pécunia ire.
On a prouvé aussi que tous ces avantages usurpés sur nous-mêmes ne l'ont été qu'à l'ombre de notre confiance, de notre déférence, de notre connivence, et qu'ainsi c'est nous-mêmes qui avons poussé l'Autriche à notre place naturelle, c'est-à-dire à la tête des grandes puissances.
Nous avons ajouté (et cela n'est que trop sensible) que, par sa défection et par son alliance avec la Russie et la Prusse, l'Autriche a l'ait gagner aussi un rang à chacun de ces deux alliés; enfin, que l'Europe étonnée a vu et voit encore la France rangée en quatrième ligne dans l'ordre des grandes puissances".
Que pourroit-on opposer à ces tristes réflexions, qu'un autre tableau aussi vrai qu'il est consolant? C'est que cette supériorité de l'Autriche, celle de ses deux alliés et les avantages qu'elle a pris sur nous de la puissance militaire, de la puissance fédérative et de la puissance pécuniaire, tout cela n'est ou ne peut être que momentané, si la France sort une fois de son enchantement léthargique ;
Que les éléments et les matières premières de ces trois genres de puissance existent encore chez elle en plus
* Voypz t. I, p. 451 et suiv.
2 Voyrz t. 1 , p. 448 et 463.
grande quantité et meilleure qualité que chez aucun de ces trois potentats;
Que ses moyens et ses ressources sont immenses et inépuisables; que si son administration intérieure vouloit ou savoit en féconder les germes et en favoriser la reproduction, au lieu de les détruire par une culture forcée, bientôt leur développement et leur maturité mulliplieroient rapidement et ses moyens et ses ressources;
Que si l'usage et l'emploi en étoient réglés et modifiés par une économie noble, sage et ferme, il en résulteroit aussi pour l'Etat le rétablissement de son créilit, de sa considération au dehors, de son rang, de sa ])rééminence et de son influence dans V ordre politique.
Que même dans l'état présent, à partir du point où l'on est, il reste à la France des moyens de se rapprocher de celui d'où elle est partie et de remonter au degré d'où elle est déchue;
Ces moyens consistent dans la formation d'un nouveau système de puissance militaire et de puissance fédérative;
Que les événements récents et ceux qui peuvent en dériver incessamment doivent même entraîner et nécessiter ce changement de système '.
Mais ce sont ces combinaisons qu'on se propose d'analyser et de calculer dans la troisième section. Poursuivons à présent notre voyage politique.
Nota. On a placé à la suite de cet article l'extrait du traité de 1758, pour mettre en état de juger de tous les avantages qu'il procurait à la cour de Vienne.
1 Ccl article est un réquisitoire complet contre l'alliance autricliicnne; mais il paraît qu'il ne modifia pas les convictions de Louis XV. Voyez à cet égard la déclaration explicite du Roi en date du IG octobre 177;3, et l'Klude préliminaire, t. I, p. 185.