‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 41 sur 58 · SUÈDE · texte numérisé non relu

SUÈDE

Depuis 1758 jusqu'en 1774.

1" M. d' Ha vrin court '.

On ne trouve ici que trois notes ou lettres de M. Tercier. Elles ne contiennent que des instructions et des indications sur les moyens pris pour adresser le chiffre secret à cet ambassadeur, et à prendre par lui pour faire passer sûrement les dépêches. On a cru devoir laisser ces pièces, attendu qu'elles sont munies d'un approuvé du feu Roi, selon la forme ordinaire.

2" M. le baron de Breteuil.

On voit ici, comme dans tout le cours de la correspondance secrète, Vutilité que le feu Roi se j^roposoit d'en recueillir. Cétoit surtout quelle servît de supplément à celle du ministre des affaires étrangères, en développant et interprétant quelquefois les véritables intentions de Sa Majesté. Klle avoil aussi ])our objet de se faire instruire plus particulièrement de certains détails sur les cours voisines oii il n'y avoit point de ministre admis à la correspondance secrète. C'est dans cet esprit qu'elle ordonnoit à M. le baron de Breteuil d'en lier une intime avec ceux qui y résidoiont pour se mettre en état de la mieux informer surtout ce qui pouvoit s'y passer.

On s'aperçoit, au reste, de l'attachement du ku Roi pour ses anciennes alliances, et surtout pour celle de la Suède, malgré la décadence successive de celte j)uissance, réduite aujourd'hui à un état si différent de celui oii l'avoil fixée le traité d'Oliva. Sa Alajosté voyoit très-bien que dans l'état présent, divisée, épuisée et accablée, elle

1 Louis (lo Cardcvac , marquis d'Havrincourt, né en 1707, niarcclial de camp en 1748, aml)assadeur en Suède en 1749, en Hollande en 17G;); mort à la Haye le 15 lévrier 1767. — Voyez la Table.

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pouvoit nous être infiniment plus à charge qu'utile, tant qu'elle resteroit isolée dans le Nord et sans auciin appui voisin. Mais le Roi ne renonçoit pas à l'espoir de la tirer de cet état de solitude et d'abandon, en profitant de quelque circonstance heureuse pour rétablir enfin son système de barrière entre la Russie et l'Autriciie, système antérieur à celui de l'alliance, et avec lequel il ne le regardoit point comme incompatible.

C'est par une suite de cet attachement que Sa Majesté s'intéressoit si fort à la diète de 1763, qu'elle en sentit si vivement le mauvais succès, le triomphe du parti opposé à celui que soutenoit son ambassadeur, et la douleur qu'elle avoit de voir ses soins infructueux. Mais on voit en même temps combien Sa Majesté étoit éloignée de lui en imputer l'événement ; elle témoignoit au contraire à M. le baron de Breteuil sa satisfaction de son zèle et de ses soins.

3° M. le comte de l'ergennes.

Cette correspondance, si intéressante par la grande époque de la révolution (dont le succès, disoit le Roi luimême dans son instruction secrète, étoit réservé à cet ambassadeur), le fut dès son début par l'avis certain des liaisons intimes et des engagements secrets entre l'Empereur et le Roi de Prusse. M. le comte de l ergennes sut se le procurer du Roi de Suède par M. de Scheffer*, et en rendit compte aussitôt par la voie secrète ". Cette découverte étoit d'autant plus importante, qu'elle avoit échappé à la vigilance de M. Durand, et que ses relations y étoient

1 II y avait deux Scheffer, frères , qui furent tous deux ambassadeurs de Suède en France : le premier de 1744 à 1752; il l'ut rappelé pour occuper une place au sénat : il laissa en France les plus charmants souvenirs. C'est de lui qu'il s'agit. Mémoires du duc de Luynes , t. XII, p. 112 et 113; et Correspondance de madame du Deffand , à la Table.

- J'ai publié un extrait de la dépêche de M. de l'ergennes, t. I, p. 161.

fort opposées. Ainsi on peut assurer que la première notion du traité pour le partage de la Pologne fut donnée avec certitude par M. le comte de Vergennes.

Toutes les lettres suivantes, relatives à la révolution, contiennent autant d'éloges de la conduite sage et bien combinée par laquelle iM. le comte de Vergennes avoit aidé le Roi de Suède à préparer de loin ce grand événement. Après la part distinguée qu'il eut au succès, rien ne pouvoit mieux lui attirer des marques de la satisfaction du Roi, que le compte exact et judicieux qu'il continua de rendre à Sa Majesté des intrigues et des partis à la cour de Suède, ainsi que des qualités plus ou moins louables dans le personnel du nouveau monarque, qui se développoient peu à peu depuis l'établissement de son autorité.

On trouve dans la suite de cette correspondance de nouveaux avis d'une convention entre l'Empereur et le Roi de Prusse, pour exclure la France et le Roi de Suède de la garantie qui leur appartient à si juste titre, de la paix de Westphalie. Elle annonce aussi d'autres engagements projetés au sujet de l'affaire de San-Remo. Ces avis prouvent de plus en plus la vigilance et la pénétration de M. le comte de Vergennes , qui ne se laissoit pas renfermer dans les limites de son ambassade. On voit par ses dépêches combien il savoil prévoir les conséquences de cette convention, non moins dangereuse pour la liberté de l'Italie que pour celle de l'Empire. Il paroît également, par les réponses du Roi, que Sa Majesté savoit beaucoup de gré à cet ambassadeur, et de ses avis et de ses réflexions ; qu'elle daignoit y ajouter les siennes, et que son attachement à l'alliance ne lui a jamais fait perdre de vue ses anciens principes relativement à l'Empire et à l'Italie, ni les droits et les obligations essentielles à la dignité de sa couronne. On observera encore dans cette correspondance deux

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époques personnelles à M. le comte de Vergennes. La première, le désir que Sa Majesté lui témoigna qu'il ne fît point usage du congé qu'il lui avoit accordé, désir d'autant plus flatteur qu'il fut motivé par le besoin que les deux Rois avoient de cet ambassadeur à Stockholm, pour ne pas être privé dans cet intervalle, l'un de ses talents et de ses services, l'autre de ses sages conseils.

La seconde est relative à la circonstance de l'exil du comte de Broglie. La plupart des personnes admises à la correspondance secrète en furent consternées et peut-être effrayées. M. le comte de Vergennes n'en fut intimidé en aucune manière, et il s'empressa au contraire de témoigner à AL le comte de Broglie que son zèle n'en seroit point refroidi.

POLOGXE, Depuis il o^ jusqu'en 1774.

Les détails traités dans la séance du 27 janvier, sur les motifs et l'origine de la correspondance secrète, dont le premier objet a été la Pologne, nous dispensent de nous étendre ici sur la première partie de cette correspondance.

La seconde, avec les sieurs Hennin et Gérault, ouvre une nouvelle scène non moins intéressante. C'est l'histoire de l'interrègne après la mort d'Auguste IH, de l'élection du comte Poniatowsky, des diètes de convocation, d'élection, du couronnement; de celle de 1767 pour changer la forme du gouvernement; enfin de la confédération de Bar, en opposition aux décrets de cette assemblée.

On y verra encore que, d'après les intentions et les ordres du feu Roi, le comte de Broglie n'a pas cessé d'indiquer les moyens à prendre pour prévenir la ruine de la République ; que dès 1760 il avoit annoncé tout ce qui est arrivé en 1767 et dans les années suivantes, jusqu'au partage de la Pologne.

Ce triste événement de la tragédie du Nord avoit également été prédit par le comte de Broglie dans les instructions, mémoires et lettres dont on met aujourd'hui les originaux sous les yeux de MM. les comtes du Muy et de Vergennes.

En parcourant ces différentes pièces, ainsi que la correspondance devienne avec M. Durand, ces deux ministres éclairés se convaincront aussi combien l'on étoit occupé des démarches les plus amiables à répéter sans cesse auprès de la cour de Vienne, soit pour l'engager à s'expliquer sur ses vues ultérieures au sujet de la Pologne, soit pour lui faire confidemment des ouvertures qui n'auroient laissé à cette cour aucun prétexte, pas même celui de notre réserve et de notre silence.

On observera également dans le cours de ces deux correspondances nécessairement liées ensemble, combien de projets et de plans d'opérations politiques et militaires le comte de Broglie avoit indiqués pour arrêter le torrent.

On y verra l'usage qu'il |)roposoit de faire des restes du parti français et patriote, pour rassembler et ranimer ce qui restoit de citoyens, pour leur suggérer un projet de campagne analogue au genre de guerre propre à la nation. On y trouvera de même le mobile et l'objet des démarches faites par les confédérés, et secondées secrètement par le général Mokronosky auprès de notre cour et de celle de Vienne; les encouragements donnés, les promesses faites à ce général par notre ministère et démenties par leur inexécution; les fautes au moins d'omission, dont l'enchaînement a rendu inutiles tant de soins et de prévoyance ; tous les obstacles manifestes et les oppositions sourdes que les intentions mêmes du Roi ont éprouvés et du dedans et du dehors ; enfin cette fatalité attachée depuis trop longtemps à nos opérations les mieux concertées, et

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qui les a toujours rendues ou imparfaites dans l'exécution, ou tardives et infructueuses.

RUSSIE, Depuis il fû jusqu'en 1774.

Cette branche de correspondance présente successivement plusieurs époques intéressantes.

Le sieur d'Eon étoit déjà honoré de la confiance du Roi avant l'année 1757. M, le prince de Conti l'y avoit fait admettre et envoyer à Pétersbourg. Il eut toujours depuis l'honneur de correspondre avec Sa Majesté par la voie du sieur Tercier.

Ce premier commis étoit aussi, par l'ordre exprès du Roi, en commerce réglé avec le comte de Woronzow, vice-chancelier, et puis chancelier de Russie.

Le chevalier Douglas avoit reçu, par le même canal , l'ordre du Roi de proposer à ce ministre une correspondance secrète et directe entre Sa Majesté et l'Impératrice Elisabeth. Tous ces objets furent remplis : cette correspondance auguste fut établie et suivie par deux intermédiaires, le chancelier et le sieur d'Eon.

Celle entre le Roi et le ministre russe mit Sa Majesté à portée de faire passer à sa cour plusieurs avis intéressants, dont l'objet est marqué et l'utilité démontrée par les pièces originales. Le comte de Broglie profita de même des moyens qu'elle lui fournit pour dissuader le ministère russe de quelques démarches violentes et arbitraires. On y voit, par exemple, une réponse du sieur Tercier au comte de Woronzow, dans le sens du comte de Broglie, c'est-à-dire d'après ses directions et dans l'esprit de ses dépêches particulières au Roi, comme il paroît par les notes explicatives également approuvées du Roi en suite de cette minute.

Le point le plus important de la letti'e du chancelier

Woronzow éloit le désir et même le projet que sa cour avoit formé de s'emparer de Danlzick. On insiste dans cette réponse sur l'injustice de cette entreprise, sur son inutilité pour la cause commune, sur le préjudice qui en résulteroit pour la Pologne, en pure perte pour l'alliance. Il paroît que cette opposition du Roi à l'occasion de Dantzick, quoique insinuée avec beaucoup de modération et de ménagements, sauva pour lors cette ville et détourna de la Prusse polonoise le fléau de la guerre. Il en résulta pour l'alliance un avantage réel, puisqu'elle obligea les Russes à se porter en avant dans les Etats du Roi de Prusse, et à seconder par là de plus près les opérations des armées autrichiennes.

Le comte de Broglie ne peut se dispenser d'observer ici que, pendant le cours de cette correspondance, le sieur d'Éon, qu'il ne connoissoit pas encore, reçut toujours des marques de la satisfaction du Roi et de sa confiance.

Ce fut toujours dans le même esprit et dans les mêmes vues du Roi sur les affaires du Nord que la correspondance continua , dirigée par le comte de Broglie avec M. le baron de Bretcuil, 11 venoit d'être admis au secret, lorsqu'il partit pour Pétersbourg. Témoin, dans son premier séjour, de la mort d'Elisabeth et de l'avènement de Pierre III, il revenoit en France, lorsqu'il reçut à Varsovie la nouvelle de la révolution, et peu après à Vienne l'ordre de retourner à la cour de Russie '.

1 Le baron de Bieteuil fut averti de la révolution qui se prcparoit en Russie; Catherine lui fit même demander une modique soinnic d'arjfenl qui lui étoit nécessaire. (<e ministre, sachant que celle conspiration éloit conduite par des jeunes jjens ardents et peu discrets, crut qu'elle ne réussiroit pus, refusa l'argent demandé , ne voulut se mêler de rien, et parfit pour revenir en France. En route, il apprit l'avènement de ('alherine au trône, la chute et la mort de Pierre III, et il reçut des dépêches sévères du ministère françois, 'j.i lui ordonna de retourner en Russie. (S.) — Voyez l'Étude préliminaire, 1. I, p. 108.

Ces grands événements, arrivés en moins de six mois, fournirent au Roi le sujet de différentes instructions et dépêches dont on met ici les originaux sous les yeux de MM. les comtes du Muy et de Vergennes. On y verra combien Sa Majesté fut souvent satisfaite du zèle de M. le baron de Breteuil, de ses talents et de ses services.

Depuis le dernier départ de ce ministre, le sieur Rossignol fut chargé à Pétersbourg de la correspondance secrète. La première pièce que présente cette partie contient des articles qui peuvent mériter quelque attention.

Une instruction datée de 1TG5 annonce très-distinctement tout ce qui est arrivé deux ans après la fameuse diète de confédération, et les 'prédictions y sont motivées. Il paroîf, par la suite de cette correspondance, que Sa Majesté continua ds donner la même attention à tout ce qui pouvoit se passer, soit dans l'intérieur de la Russie, soit dans les négociations des ministres étrangers à cette cour, soit enfin sur le théâtre de la guerre en Turquie et en Pologne. Le soin d'y veiller exigeoit du zèle et des efforts : Sa Majesté daigna approuver ceux du sieur Rossignol.

La mission de M. Durand à la cour de Russie est trop récente (en 1775) pour être susceptible de beaucoup de détails. Tous les objets sont présents à la mémoire du ministre des affaires étrangères, qui étoit alors avec lui dans une intime correspondance.

On observera seulement dans le cours de celle-ci que le comte de Broglie avoit prévu dès lors le dénoûment de la guerre entre les Russes et les Turcs ; qu'il suggéroit en conséquence quelques négociations éventuelles, et que Sa ALajesté ne s'occupoit pas moins d'une entreprise dont la Suède paroissoit alors menacée de la part de la Russie, et des précautions à prendre pour en détourner cette dernière puissance.

Dans la lettre du comte de Broglie, en date de Ruffee, le 2 novembre 1773, àM. Durand, au sujet du sieur Marbeau, employé auprès de lui dans la correspondance secrète, on verra combien le feu Roi étoit attaché à celte correspondance, et combien en même temps Sa Majesté prenoit de précautions pour la dérober à son ministre des affaires étrangères.

La suivante et dernière, toujours de Ruffee, le 15 mars 1774, confirme de plus en plus cette volonté décidée du feu Roi de continuer, dans les circonstances les plus critiques, la correspondance secrète. M. Durand avoit alors témoigné quelque inquiétude sur tout ce qui se passoit, et dont l'exil du comte de Broglie pouvoit lui faire craindre qu'il n'en rejaillît quelque chose sur lui'.

Peu rassuré par l'ordre ancien qu'il avoit à ce sujet, il en désiroit un nouveau ; et ce fut l'objet de cette lettre, oii l'on trouve un double approuvé du Roi, Sa Majesté n'ayant pas dédaigné d'en mettre un second au post-scriptum sur un détail au sujet du sieur Marbeau , minutieux en apparence, mais en effet très-essentiel dans ces circonstances.

11 seroit superflu d'observer ici que ce contre-temps, et même beaucoup d'autres circonstances décourageantes, n'ont jamais rebuté ni ralenti le zèle du comte de Broglie, et qu'au contraire la confiance dont le Roi ne cessa point de l'honorer l'a mis jusqu'au dernier moment en état de défendre et de rassurer, dans ces instants critiques , tous ceux qui avoient part au mérite et au danger de la correspondance.

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